CONFÉRENCE
De Laône entre l'Empereur Frédéric Barberousse et Louis -le -Jeune; par Cl.
Xav. Giràult , membre de plusieurs «Sociétés savantes. «
Grandis ergo erat expectatio untyersorum ad tant celebrem Curiam qub uterque Papa, et tanti terrarum Reges convcnturi ferebantur.
Helmkd. Chron. Slavor.
JLiE vingt-huitième schisme de l'Eglise Romaine prit naissance à la nomination du successeur d'Adrien IV : deux seuls Cardinaux le causèrent pour n'avoir pas voulu se réunir à leurs collègues, qui venoient d'élever à la chaire pontificale Roland, chancelier du Saint-Siège, et ils donnèrent leurs suffrages & Octavien.
Cette foible dissidence n'arrêta pojot la trèsgrande majorité des Cardinaux qui compoaoient le Sacré Collège ; Roland fut proclame souverain Pontife sous le nom d'Alexandre III, et revêtu , presque malgré lui , de la chape pontificale , tandis que d'un autre côté Octavien en fureur, arrachoit de ses propres mains, avec une violence sans égale, la chape de dessus le dos d'Alexandre > et là-
choit de remporter à travers le tumulte e* la foule , lorsqu'un des Sénateurs l'arrêt^ et la lui ôta des mains.
Octavien, irrité de plus en plus, fit signe à son chapelain de le revêtir de la chape dont , à tout événement , il avoit eu soin de se prémunir 9 et ^'endossa en prenant le nom de Victor IV : mais un peu trop de précipitation dans cet acte , fit commettre une maladresse qui tourna f pour Octa vieil, en augure défavorable; la partie de la chape qui devoit être par devant, se trouva ridiculement tournée par derrière , bizarrerie qni , dès ce moment , attira les moqueries sur Victor : il se maintint néanmoins en possession de la tiare par la force des armes, en tenant renfermés, pendant neuf jours, Alexandre et ses cardinaux, dans la forteresse où ils s'étoient retirés : les Sénateurs de Rome s f étant prêtés à garder eux-mêmes le Sacré Collège dans cet état de captivité , ce fut une insurrection du Peuple Romain indigné , qui fit justice des ridicules prétentions d'Octavien et de son étrange conduite, en forçant les Sénateurs à laisser Alexandre et ses Cardinaux en liberté, et en reléguant, au contraire, son compétiteur au delà du Tibre-
Les Monarques de France, d'Angleterre et d'Espagne , reconnurent Alexandre III;
rAUemagnc , le Danemarck , la Bohême 1 et la Hongrie, excités par Barberousse, 8e déclarèrent en faveur de Victor : ces divisions donnèrent lieu aux Conciles de Pavie et de Lodi où Victor fut déclaré Pape , et Roland schismatique intrus ; et aux Conciles de Beauvais et de Toulouse où l'élection d'Alexandre fut reconnue légale , et les foudres de l'excommunication lancées contre Octavien (jj.
Alexandre s'étant rendu enFranoe, Louis VU lui envoya comme ambassadeur Thibault, abbé de Saint-Germain-des-Prés, et Cadurcus , un de ses chapelains ; mais ceux ci Ti'en ayant pas été reçus comme ils dévoient s'attendre à l'être, Louis- le- Jeune eut un moment de repentir d'avoir embrassé- trop vite le parti d'Alexandre, et il donna l'ordre à Mariasses , évoque d'Orléans, d'écrire à Henri , comte de Champagne , de se transporter vers l'Empereur , et de convenir avec lui d'un jour et d'un lieu, pour établir une conférence entre les deux partis, sous l'assurance qu'il tiendroij tout ce dont il auroil été convenu (a).
Le Comte Henri , qui étoit parent d'Oc-
(i) DucuESifE , Hist. des Papes* — Fleur y , Hist* e celés,, ad amu— Eckhard, San. GalU Chran. Sax* (a) Chrort. Vizeliac.
Uyien, saisit bien TÎte cette occasion» et s'en fut aussitôt trouver l'Empereur à Dole 9 qui pour lors y habitoit le superbe; palais (3)
. (3) Barberousse avpit épousé Béatrix, fille unique de penaud III, Comte de Bourgogne* et par ce mariage devint souverain de cette province, après la mort du père de Béatrix, arrivée en 1148: ce fut sans doute pour donner à cette Princesse une marque éternelle de sa tendresse, qu'au milieu de tant de guerres qu'il eut à soutenir, il se livra à la dépense d'élever un magnifique château dans la capitale des Etats héréditaires de l'Impératrice , comme un monument de ses sentimens pour elle: ce château d'une vaste dimension, dit Hugues de Poitiers* £ miras amplitudinis'J , étoit situé à l'endroit le plus agj-éable de Dole, celui où le Doubs se rapproche le plus de cette ville; il dominoit tout le cours de la rivière 5 et du beau vallon dans lequel on la voit serpenter. Son emplacement est occupé aujourd'hui Car l'hôtel et les jardins de M. FroissarçUBersaillin ; le château de Barberousse se voit encore gravé sur les plans et vues de Dôle, dressés dans les années 1636, 1668 et 1674; on en a figuré une tour carrée à quatre étages, ayant trois croisées de face sur la rivière. Il est à présumer qu'il fut en partie détruit } Fépoque du sao» de Dôle en 1479,; par Charles d'Amboise, et tout-à-fait renversé /lors de la démo* lition des fortifications de cette ville qui suivit la paix de Nimègue en 1678. Barberousse aimoit à habiter ce château; il y confirma, en 1157 , les privilèges de l'Eglise de Dôle, Gqllut , fol. 355, et du Chapitre métropolitain de Besançon, D. Grappin, p. 64. M. de Persan, notre confrère , auteur d'une
que aaguères il y avoit fait coMtruire t et réussit pleii^ment dans l'objet de sa mission: il çoDviat a^ec Barberousse que l'entrevue des dçiix Souyeraios et des deux Pape* aurok •lieu 1$ 39 *<>ût ttâ*'» jour .de la décollation de S*, Jeçn-B*ptiste f ,à Laâne (4)» village du Comté de Bffitrgpgoe* près duquel o* traversent f *ur un pont , Iq rivière de Saône déclarée et reconnue limite entre l'Allemagne et U v France > depuis lé partage du vaste Empira de Charlemagne antre ses petits^fils.
Oîton-Morbnà, daifc son Hist. de fjodi (8), place le lieu de cette conférence in Lomkar* 4iâ: e?eat une erreur grossière, partage par
exoèlloltc '//iifojrtf Mssc* de la ville de DSle f sa patries a bien voulu, u<^ .oominmniqtto truslqoet délais sur $et ^nçjten ipcjpument..
(4), Ce nom se trouve, écrit Lpune 9 y Losnej L6n*> Lonnel Laôn'e ,- nous wons préféra cette ^erflière leçon 'Vaprèa les Historiens contemporains f et ï>. Mâr tenue lui-même, savant' bénédifctiû, natif tfe ce ilku i dWllews 4»tte *n*mîère tfédrire a phis d'analogie avec l'ancien nom donné à ce village Lathona, Laudona ^olim fano culluque Latence*} * il y a en. outre même mdtif pour écrire Laâne comme Saône t puisque l'un vient de Lathona, et l'autre de Sangona: dans l'un et l'autre de ces roots* la suppression des troisième et quatrième lettres a produit le mot français dont on se sert aujourd'hui, ;
(5) Fragm. au Recueil des Historiens de France* tom. XII, fol. aa.
en
Eleurt, dans son Hisù. eccl. lib. 2., mats» que corrigeât les Bénédictins de S; Maur, en avertissant qu'il faut lire /rc Burgundiâ. Morenà ajoute <i/?a^ Bezenzonum , mot de basse latinité par lequel il a sans doute voulu désigner Besançon ' (Vesuntio Chrysopolis), autre erreur non moins lourde qu'ont partagé le Chroniqueur de Lobes (6), Ijambert le Petit (7) et •Voltaire dans se* Atonales de V Empire :
il est vrai que les lettres de convocation de fiatberousse à plusieurs Prélats et Grands de son Empire portent de venir le prendre à Besancon , quatre fours avant le ternie indiqué pour cette conférence; tnais c'étoit pour lui composer une cour brillante ( ui more çurice nobis occurras J* et de cette ville Tac» compagner sur les bords de la Saône, super fluvium Saônam , disent lies tmes ; àptïd Pontem Saône , portent les autres; inter Ùwionem et Dolam, entre Dijon et ,DpJe, (8); et certes si Ton eût fait attention à ces derrière? expressions, rapportées encore par Albert (9)*
(6) Chron. Lobiense} Fràgm. in TTicsattr. anecdotor. Màrtpnne , t. 3.
- (7) Martenise, /^Vf. , t. 8,fol. 11.
(8) Concilior. Collectlo Rcg, Maxim*, t. 6, part. 2, fol. 1483.
(9) Stad. Chron. , :j
*t par Robert de Mont (io) f Morena, Fleury , Xûritbert et Voltaire, n'auroient point commis lyie erreur aussi forte.
BàRONIUS (i i) MeZERÀI (l2) , DE PfiADES (l3)
«Ont tombes dans une faute non moins grave, en plaçant le lieu de cette conférence à Avignon : ces erreurs ne sont que trop communes aux Annalistes qui écrivent sans prendre la- peine de consulter les Auteurs originaux et contemporains, ou qui ne connoissent pas le pays dont ils parlent.
' L f Auteur de Y A ucùuarium a/fligemense (14) place le lieu de cette entrevue à Dote 9 ville sur la Saône; Anselm. Salernitan. l'indique à Dijon , autres erreurs qui ont toujours leurs sources dans la négligence de consulter les récits du temps, et l'ignorance des localités} carDôle n'est point sur la Saône, mais arrose pat le Doubs. ♦
1 Otton de Ereisinghen (14*), CuNther, dans son Poème en l'honneur de Frédéric I» ne font' aucune mention de cette conférence :
DJ ï > LAltCHER, dans son Hist.' générale du
t. (10) Apptndioè ad Chron. SigeberU % fol. 643, ad ann.
(il) Annal* ad ann.
* (12) Hist. de Fr. in-Tfol M t, 2 , fol 108.
(l3)Histl(?AÎtethagn. K "'* ' \ ' '
(14) Fragm. Réài dés Hist. de Fn, t.' ï3, foi 274.
(14*) De Gestk Frédéric, prim.
Duché de ^Bourgogne, les savais Auteurs A% Y Art de vérifier les Dates \ gardent sur ce fait le même silence. Nous ne pouvons dour ter cependant que celte conférence* n'ait eu lieu, d'après les lettres originales et officielles de convocation à cette assemblée, expédiées par Barberousse lui-même,, et conservées dans la grande collection des Conciles; d'après les diplômes délivrés par cet Empereur au Roi de Danemarck et à î'Evéque de Genève, datés du lieu même cle cette conférence opuà Tontem Laone , et de l'époque pendant laquelle cet Empereur séjourna dans cet enr droit.
A ces pièces originales, nous joindrons encore la Chronique des Saxons (i5), les An* nales dç Godefroy, Moine de Cologne, la Chronique de Veselài* écrite, quant véncettç partie, sur lés récits des Cardinaux députés par Alexandre à ce cplloque* lesquels étoient ipomentanément commensaux de cette abbaye(i6); Helmodus de Lnbek, auteur contemporain dje Barberousse , qui composa sa Cbrc^mq^e ( elle finit en 1168) à la sollicitation de Gécpld I, évequç de Lubek, un des ppéïats
(i5) EcKHÀRp,, Monqch. San. G&IL Chron^ Saxon. Fragm. Rec. des ïlisude Fr. t t^ i3, fol. 733/
(16) Hugo., Pictar. Chrçn. Vizelifacens , îib. 4. Rec des JfHst. de Fr. , t. la, fol. z3g.
nommé* pour avoir assisté à cette confié* rence (17), • .
Tous ces Annalistes placent le lieu de cette' conférence apud Pontem Laone , ad Laonom, ad Lovigennam vicum citrà Ararim fluviwn , m archiepiscopatu Bisuntmo , in terra Burgundionum , in finibus Imperii, in finibus Regni Franche. À ces sources originales 1 ajoutons le témoignage d'un des sa- Tans de la congrégation de Saint-Maux*, qui avoit pleine connoissance et du local et des Historiens de l'antiquité , D. Martennk , né à - Saint - Jean « de - Laône même (18) , s'exprime ainsi : ad Pontem Lçone , ad Saonam fluviurn in *sî LàtON±m. Fridericus suos f^esuntîonem , Ludovicus ver à Divioneni advocaverant y inde ad Pontem Laone ambo cum suis accessuri.
Il n*est donc plus perdais de douter que le lieu assigné pour cette conférence n'ait été Laône > alors abbaye de bénédictins dç Tordre de : Gluny (19) dont Rodolphe étoit
(17) Helmodi Historié. Présenter. Lubek Chron. Salvor. FrancofuUé i556 9 in-4. , fol aoo.
(18) Fetertim Scriptorum amplissima Collectïo, t. % f fo\, Jbyz. "\ * M .■"■-}■
(19) Fondée par Thierry de Chelles, en 637#
abbé (20) en H20, où il y a voit alors jusqu'à quarante religieux : postérieurement ce monastère ne fut plus qu'un prieuré-cure, mais conservant un reste des attributions de l'ancienne abbaye, dans son privilège d'exemption de la juridiction de l'ordinaire, dans son autorité presqu'épiscopale sur les quatre églises de sa dépendance (21), dans sa qualité dofficial né du métropolitain de Besançon, pour cette, partie du duché de Bourgogne (22).*
Après ayoir démontré que le lieu indiqué étoit Leone, reprenons le fil des événemeus.
Le Comte de Champagne étoit convenu avec l'Empereur que les deux aspirans à la tiare s'y rencontreraient avec leur clergé, et
(20) Rodulphus, abbas Lathonensis, in ctjjus
ARCHIDIACONATU VILLA 1LLA SITA EST Jaùdavit dOm num ydlterii episcop, çabillon. S. Stéphane Divionensi, ecclesia S. Martini sita in toco qui a vulgo àrciïs £ Arc-sur-Tille] vocitatur. £ Hist. de S. Etienne de Dijon, P.** 122 ]• Comme Ton voit, la juridiction de l'Abbé de Laône s'étendoit fort loin, et presque jusqu'auprès de Dijon.
(21) Laône, Saint-Aubin, Saint-Symphorien, La* bergement-la-Bonce.
(22) Un des Curés -céda par la suite ce droit à F Archevêque, lors de la translation de cette offi* cialité foraine à Seure, se réservant seulement pour ses successeurs d'être nommé par l'Archevêque pour son officiai.
que celai qui seroit refusant d'y comparaître, seroit par cela même, censé abandonner la partie, et céder k l'autre toutes ses prétentions au pontificat : là, en présence des concurrens eux-mêmes et de leurs Cardinaux, des deux Souverains et de leur Gouf , des Prq^ts et du Clergé des deux Empires, cinq hommes sages et instruits, choisis de chaque côté, dévoient examiner les prétentions respectives des deux rivaux , discuter les droits de l'un et de l'autre , et prononcer leur jugement. Les deux Souverains convinrent de se prosterner, sans hésiter, aux pieds du Pape dont l'élection seroit reconnue, et conséquemment seule maintenue. Pour garantie de ces conventions, le Comte Henri se soumit, en cas d'inexécution de la part du Roi de France, k passer du côté de l'Empereur,* et à reconnoître tenir de lui en fief toutes les terres pour lesquelles il relevoit de la couronne de France.
Ce ne fut qu'après son arrivée à Dijon (a3) que Louis-le-Jeune eut connoissance de ces conditions dans leur détail, et les apprit de la bouche même du Comte de Champagne. Je suis bien étonné, lui dit-il, quà mon insçu, et sans rrC avoir consulté , vous ayez fait avec l'Empereur un pareil traité? — Mais c'est vous-même, Sire, répondit le Comte 9 qui,
(23) Chron. Vizeliac*
par ^intermédiaire de F Eve que ttOrléans > nfen avez donné les pouvoirs et les ordres. — Cet Evêque, présent à l'interpellation, cherchent des détours ; mais Henri montra la lettre qui lëgitimoit tout ce qu'il avoit fait k cet éggrd.
Une chose embarrassoit surtout Louis-le- Jeune dans la circonstance : c'était le refus formel qu'aroit fait Alexandre de se rendre au lieu de l'entre^ ne , et même de s'en rapprocher jusqu'au château de Vergy (24), la plus forte place de Bourgogne , malgré l'engagement formel que lui offroit le Roi de le ramener lui et les siens, sans qu'il leur fût fait aucun mal; Louis alla même jusqu'à répondre de lui corps pour corps ; et, Alexandre, persistaut toujours dans ses refus, le Monarque finit par lui dire, en le quittant: il est bien étrange que celui qui est/si sâr de la bonté de sa cause , refuse de paroitre en jugement , et de justifier ses droits.
Mais Louis étoit trop loyal pour manquer jamais à sa parole; il s'étoit rapproché du lieu de la conférence, afin de pouvoir s'y rendre au jour assigné : le Roi étoit accompagné de plusieurs Cardinaux ,
(24) Chroiu Vizeliac— Actà pontif. Alexand. Murat or. Rer. Italie. , t. 3, part. 1. Rec. dès Hist. de Fr. f 1. 13, fol. 667.
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qu'Alexandre avoit chargé d'assister à ce colloque pour y soutenir la validité de son élection : les Chroniques nomment Hubaldus ; cardinal de Sainte-Croix , Jean , cardinal de Sainte- A nastasie , Ardicius , cardinal de Saint- Théodore , Jacinte , cardinal de Sainte-Marie, et Bernard* évêque de Port, ces deux derniers étoient Ambassadeurs du Pape auprès de la Cour de France : Louis-le-Jeune avoit encore avec lui , les Comtes de Flandres et de Nevers, l'Archevêque de Tours, les Evêques de Paris et d'Orléans , l'Abbé de V ezelai , et plusieurs autres Prélats et Seigneurs du Royaume, parmi lesquels on ne doit point omettre de compter ceux de la Cour du Duc de Bourgogne, chez qni le Monarque français étok venu momentanément s'établir.
Barberousse (25) avoit mandé les Rois de Danemarck (26) , de Bohème et de Hongrie , les Ducs de LoVraine et de Bavière , le Comte Adolphe de Saxe, tous les Barons de l'Empire, et un très-grand nombre de Princes allemands. Il les avoit prévenus de venir le prendre quatre jours avant à Besançon , pour lui composer une Cour, et de là, l'accompagner au
(25) ECKHABD, MORENA, HEtMOD., SlGONIUS ,
Gothofred. , ad afin. Loc. cit. Rec* des HisU de *>., t. l3, fol. 278.
(26) Waldemar, fils du martyr S. Canut.
Ci6 3«
lieu delà conférence (27). Il aroit avec lui, indépendamment des Cardinaux attachés au parti d'Octavien, les Archevêques de Cologne et de Lyon , les Evêques de Genève et de Lubek , presque tous les Prélats de son Empire» du Danemarck et de la Saxe, un grand nombre d'Abbés et de Clercs » et s'étoit fait Suivre d'une armée puissante qui faisoit soupçonner des desseins ultérieurs, et ne laissoit pas sans quelque défiance le Monarque des Français.
L'affluence au village de Laône devoit être considérable. Barberousse Tavoit bien prévu, puisque dans sa lettre de convocation à l'Archevêque de Lyon , il le prévient qu'on sera probablement forcé d'y habiter sous des tentes , propùer defectum domorum : il paroît qu'il s'étoit, lui personnellement, établi dans l'abbaye de Laône (28) ; du moins quel-*
(27) ConciL Collect. Reg. Max., t. 6, part 2, fol. 1483.
(28) Et non qu'il étoit campé avec ses troupes derrière une montagne assez près de là, comme le dit le P. Daniel dans son Histoire de France , car il n'y a aucune montagne entre Dôlé et Saint-Jean-de-» Laône. Telles sont les erreurs que commettent ceux qui écrivent sur un pays qu'ils ne connoissent pas : aussi les auteurs contemporains, ceux qui ont écrit sur lès lieux, sont-ils les seuls guides infaillibles en matière d'histoire. j
ques actes qui nous oui été conservés ne permettent guères d'en douter; l'un est la concession de la souveraineté de la ville de Genève qu'il avoit ôtée à l'Evêque de cette ville pour la transférer k Berthold de Zeringhen (29) , et par conséquent aussi l'acte qui rétablit l'Evêque Ardutius dans ses anciens droits sur la ville épiscopale, à l'occasion de quoi furent expédiés deux diplômes appelés Bulles d'or 9 et datés in archiepiscopatu Bisuntirfo , apud Pontem Laone , VI Sep~ lembr. MCLXII. L'autre est l'investiture de la couronne de Danemarck en faveur de Waldemar (3o), qui reconnut la tenir des mains de Frédéric, et, par cet acte, devint feudataire de l'Empire , affuit huic synodo TValdimarus qui ibidem coronam de manibus Jmperqùoris sufcipiens, homo ejus factus est. Les Prélats français furent un moment rassurés sur ce qu'on leur avoit certifié qu'Octavien n'étoit point avec l'Empereur (3i); mais ils en firent si hautement éclater leur satisfaction , qu'ayant été connue des Allemands , ils coururent en toute diligence chercher Yictor, et l'amenèrent le soir même vers
(29) Spon, Hist. de Genève , Preuv. , p. 3o.
(30) GODEFROY, Colon. LQCCit. ECKHARD. Loc,
cit.
(3i) Chron. Vizeliac.
t *8 1 l'Empereur : toutefois ce fat uu peu trop tard, comme nous le Terrons bientôt.
Religieux obseryaîeur de sa promesse, Louis* le* Jeune, après avoir une partie de la jour* née chasse dans la forêt ♦ se rabattit au lieu de la conférence (32) » et eut la constance de rester sur le Pont de Laône depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à neuf heures du soir (33) f sans que Frédéric y parût :
(32) Ce ne fut point la veille du jour assigné , comme le dit le Moine de Saint-Gall, que Louis se rendit au lieu de la conférence; ce n'étoit point daris uii château voisin qu'il se tënoit par les conseils du Pape Alexandre , lequel, au contraire, n'étoit pojnt avec' le Roi , mais s'étoit retiré jusqu'en Aquitaine : si Louis eût eu un château voisin pour le recevoir, il y fut retourné coucher le soir même de la conférence, car il avoit quitté le Font assez tard pour cela; et le Comte de Champagne n'eut pas couru toute la nuit pour se trouver le lendemain à Dijon au lever du Rôi # comme nous le verrons plus bas*
(33) Quoique les Chroniques de Vezelai et des Slaves nous attestent le fait, nous oserons cependant douter d'une parfaite exactitude; car, indépendamment de la patienôe d'attendre six heures entières sur un Fdnt, difficile à présumer dans un Roi, même vis-à-vis d'un autre Souverain. Dans les derniers jours d'août, la nuit. est close à sept heures du soir, il ne poùvoit donc revenir coucher à Dijon , ville distante de plus de six lieues, et par des chemins de traverse que bien avant dans la nuit* Il suffisait que Louis eût attendu Frédéric jusqu'au
ce que le Roi de France interprétant pour un sinistre augure , il descendit sur le rivage, se lava les mains dans la rivière (34) en témoignage d'avoir tenu set promesses; et, se retirant» il revint le même soir cou»
cher à Dijon.
Pendant tout le temps que Louis-le-Jenùe se tint sur le Pont de Laône, les Prélats de sa suite et lés Commissaires envoyés du Pape Alexandre (35) cherchèrent à négocier avec ceux de l'Empereur pour obtenir le délai nécessaire dans une affaire d'une telle importance , qu'on pouvoit manquer le but en la traitant avec précipitation, et sur laquelle il étoit même peu décent de prononcer à la hâte : mais toute remise leur ayant été refusée for* meUement, les Cardinaux d* Alexandre regardèrent la conférence comme rompue, et s'en retournèrent directement à Vezelai .
Barberousse, qui n'attendoit que Farrivée de Yictor pour se présenter avec lui au Heu de l'entrevue, ne se rendit sur lé Pont dé
coucher du soleil, pour avoir satisfait à ses engagemens dans toute leur étendue.
(34) Ainsi David avoit dit : lavabo inter in/iocentes manùs meas; ainsi Pilale avoit lavé ses main» en présence des Juifs. Math. XXVIII, 24. Voyea mes Etymologies des Usages ^ verbo Main*.
(35) Chron* Fixeliaa
Laône que très-tard , et pendant la nuit (36) : il -n'y trouva plus le Roi de France; mais, ayant appris qu'il y étoit venu sans Alexandre, il s'exhala en réproches contre Louis qui l'avoit trompé, et n'a voit pas amené avec lui son ^ape , prétendant au contraire avoir lui seul rempli tous ses engagemens , et se retira avec Victor dans son quartier impérial.
Cependant le Monarque français n'a voit pas quitté le Pont de l'entrevue, sans y laisser des Commissaires : ce. furent l'Archevêque de Tours, l'Evêque de Paris, l'Abbé de Vezelai, et le Comte de Champagne ; ils furent trouver l'Empereur , qui d'abord ne voulut pas les entendre; mais, cédant enfin aux instances du Comte Henri qui étoit dans ses bonnes grâces, il accorda un délai de trois semaines après lequel le Roi promettroit de se représenter de nouveau sur le Pont de Laône , accompagné d'Alexandre, et de se soumettre entièrement à ce qui seroit décidé par les hommes sages»
choisis en nombre égal des deux partis, sous peine de se rendre son prisonnier à Besançon; il fut encore convenu que pour sûreté de ses engagemens, le Roi de France donnerait des otages.
Le Comte de Champagne se mit en marche
(36) Chron. Vizeliac. — Citron. Slavor* — Acta pontif. Alexandr.
tonte la nuit, et le lendemain , de très-grand inatin, il fit part au Roi de ces nouvelles propositions, lui observant que sa parole n'étoit point du tout dégagée , et que s'il n'adhéroit pas à ce qu'il venoit lui proposer, il seroit forcé de se séparer de lui et de se recoanottre feudataire dé l'Empire , lui et les terres qu'il tenoit en mouvance de la couronne de France:
Louis souscrivit aux propositions du Comte, bien résolu de profiter de ce nouveau délai, et envoya pour otages à Frédéric, le Duc de Bourgogne avec les Comtes de Flandres et de Nevers.
On a voit plus d'un motif pour craindre % que Barberousse n'eût voulu attirer Louis-le- Jeune dans un piège; Jerébatur à multis quod César 4 eum circumvènire voluerit* e* propùer fioç contra pacpionum (çnorem armaùus advenerib (3j). Ludoviçus ubi accepte Çesarem contra atque pacto çowenerat ad concilium armato cum eooprcitu , convenir e
paululùm hesitavit (38j Sanè rnaxima
ipsius Imperatoris potentia terrïbilis eratetnimium formidanda, quippe ad hoc cum magnâ multitudine armatorum militum, illuc^secum adduxerat (3qJ. Ainsi , malgré les doléances
- (37) Chrotu Slayor.
, (38) Sigon* , de Reg. Italie. :
(3g) Act. porujrfi^tiexand. . , . . '
et les aVis contraires des Prélats de H. suit? d'Alexandre, Louis fit très-prudemnient (40) d'accepter un délai qui lui donnoit le temps de se mettre en mesure contre toute surprise et invasion de la part de son ennemi.
Le Sacré Collège se mit en prières, invoquant le Seigneur de donner à la France et à son Eglise les moyens de ne pas succomber dans une circonstance aussi périlleuse; mais Louis ne se borna pas seulement k des vœux , il dépécha des Ambassadeurs au Roi d^Àngleterre (41), pour rengager à venir au plus tôt en Bourgogne avec la puissante armée qu'il tenoit sur pied : le Monarque anglois (42) se porta volontiers au secours du Roi de France , qui dans pareille occùrence lui auroit sans doute prêté le même appui j se mit aussitôt en marche et s'avança à grandes journées sur Dijon. /
Louîs-lè- Jerine fit de nouveau presser Roland de consentir enfin à se rendre au lieu àè la conférence du jour indiqué, s'il ne vouloit Texpo$èr à devenir le prisonnier dé
(49) Et ce ne dut point être à son grand regret, comme le dit Fleur r , dans son Mist. êcclés. f lib, 70.
(41) Acta pontif. Alcxand.
(42) Henri Plantagenet, qui venoit de faire sa paix avec la France.
C»3] Barberonspe dans' Besançon (43) : ce natif , quelque pressant qm'jjl fut, n'influa pas davantage sur Alexandre (44) qui persista de plus fort à prétendre qu'il n'étoit pas de la dignité du Successeur deç Apôtres et du Vicaire de Jésus-Christ, que le Souverain Pou* tifie, et le premier siège de toute la chrétienté, se soumit au jugement des hommes; que d'ailleurs son élection étoit canonique, ainsi qu'il en avoit convaincu tous ceux, qui avoient assbté au Concile de Toulouse.
D'un autre côté, "Victor, effrayé de voir parmi lès partisans d'Alexandre le plus grand nombredes Cardinaux et les Frétais de laFrance les {dus distingués (45), commença à désespérer de sa cause, et ne oessott de répéter à l'Empereur , que puisque son adversaire ne se préseatoit pas* c'était lui laisser le champ libre et abandonner la partie; que d'ailleurs il n'y avoit nul besoin de remettre en question ce qui avoit été décidé cAn pré* sence de S. M. dans les Conciles de Pavie et de Lodi , et s'exposer peut-être à le wir réformer.
Les trois semaines écoutées, Louis*le- Jeune, appuyé des forces de l'Angleterre , s'empressa
(43) Otton MoftfiNA.
(44) Acta pontif. Alexand.
(45) Acta pontif. Alexand.
de se représenter au Pont de Laône au jour indiqué; mais il s'étoifc fait suivre, à quelques distances, d'un gros de cavalerie, pour parer à toutes surprises (46).
Barberousse ne s'y rendit point, et se contenta d'y faire paroître son Chancelier , l'Archevêque de Cologne, principal fauteur du schisme, et le plus zélé partisan d'Octavien. Le Roi de France ayant fait répéter à voix haute * publiquement et en présence de ce Prélat , les conventions faites avec Frédéric , le Chancelier répliqua que l'Empereur ne pouvoit avoir entendu qu'un autre que lui jugeroit de ce qui concerne l'Eglise romaine, droit qui lui étoit , comme Empereur des Romains , exclusivement attribué; et qu'il n'appartenoit qu'à lui , en cette qualité , et aux Evêques de son Empire , de prononcer sur le différent dont il s'agissoit : que les autres Evêques pouvoient, s'ils le vôuloient, assister à rassemblée, mais comme témoins et non comme juges.
Le roi de France, souriant à de pareilles prétentions, s'adressa au Chancelier et lui dit : Votre maître ignore*t-il donc que /. C. a dit à Saint-Pierre, paissez toutes mes brebis? Les Evêques de mon Royaume ne sont-ils donc pas, aussi bien que les Prélats de r Empire,
(46) Chron. Vizéliac.
C »5 } au nombre de ceux dont N. S. a confié le soin à Pierre et à ses successeurs ? Pots se retournant du coté du Comte de Champagne : vous voyez* lui dit-il, que £ après vous-même % T Empereur qui devante représenter aujourd'hui dans ce lieu, ne /y rencontre pas , et quon change , même en votre présence , les conditions du traité? Cela est vrai, répondit le Comte; — Je suis donc dégagé de ma parole , poursuivit Louis , et libéré des conventions auxquelles vous m'aviez fait souscrire? — Entièrement % Sire, répliqua le Comte de Champagne. Alors le Roi s'ad ressaut aux Prélats et aux Seigneurs qui Fa vexent accompagfté : vous avez vu 9 leur dit- il, et entendu , tout ce qui ment de se passer ; vous êtes les témoins que fai fait tout ce quonpouvoit attendre de moi, Prononcez; — ai-je tenu mes promesses? suis- je libre des engagemens que favois contractés? — Tous s'empressent de répondre (47) : Sire, vous avez rempli vos promesses et dégagé votre parole. — Aussitôt le Monarque tour* nant la bride, piqua des deux le coursier qu'il montoit , et s'enfuit , en grande célérité, pour rejoindre le corps d*armée qui l'a voit suivi , et fit les dispositions nécessaires pour protéger et couvrir les frontières de sou Royaume.
(47) Acta pontif. Altxan<U \
Les Allemands, confus de ce parti» vinrent le supplier de revenir (48) f et lui promettre que l'Empereur étoit prêt à accomplir tout ce dont il a voit été convenu par le traité (49); mais Louis ne tint aucun compte de leurs instances, s'estimant trop heureux d'être sorti, à son honneur, d'un piège où Frédéric l'avoit attiré (5o); il les quitta en leur disant, qu'il a voit fait tout ce qu'il avoit dû, et s'en revint à Dijon, <Toù peu de temps après il partit pour la Capitale de son Royaume.
Barberousse, voyant le Roi de France soutenu par les troupes de l'Angleterre (5i), n'qfa pas hasarder, de pénétrer en Bourgogne, ainsi que cela étoit entré dans ses projets ultérieurs (52); très - mécontent d'avoir manqué son coup ( £5 ) , voyant la famine désoler son armée (54), il saisit 'bien vite ce
(48) Chron. Vizeliac.
, (49) Chron. xSlavor.
(5o) Sigon., de Reg. ItaU
(5i) Chron* S. Berlin , in Thés. Anedou f t. 3 f fol. 633.
(52) Jeta pontif. Alexand.
(43) Chron. Slavor.
(54) La famine étoit si forte en Bourgogne, qu'un petit pain s'y vendoit un marc d'argent. Unus panis modicus ah esurientibus emerelur pretia unius marcœ argenti £ Act. pontif. Alexand* ] famés dira fuit et mortalitas hominum [Chron. Uticense ad ann.J
prétexte , du moins apparent, de la renvoyer en Allemagne; mais ce ne fut pas sans regret de n'avoir pas fait ce qu'il se proposoit, qu'il s'en retourna dans son Empire (55) : suivant l'Historien de Lodi , Victor se rendit à Crémone.
Les Cardinaux , attachés à Alexandre , s'empressèrent de lui porter cette nouvelle (56) au monastère de Dol (57) en Aquitaine où il s'étoit retiré: tous, au comble de la joie, rendirent de sincères actions de grâces à Dieu, qui venoit de protéger si visiblement son Eglise» et avoit préservé la France de tous les maux que Barn berousse lui destinoit.
Ainsi se termina cette conférence» sur laquelle toutes les Puissances. catholiques, toute
ingens famés per totum Regnum Franciœ £ Chron. Turonens. ad ann*3- Le Cardinal d'Arragon [Acta pontif. Alexand.] regarde cette famine comme un miracl#de la Providence, pour délivrer son Eglise des mains de ses ennemis. Ne l'attribuant qu'à des causes purement naturelles,, nous ne pensons pas qu'un fléau qui pesoit «ur l'Empire comme sur la France , puisse être , en faveur de cette dernière, le présent d'un Dieu de miséricorde et de bonté.
(55) In sud erubescentid confusus, ad Regnum Teutonicum , non sine tristitid % remeavit £ Acta pontif» Alexand.].
(56) Acta pontif.' Alèxhnd.
(57) L'Abbaye du Bourg-Dieu, près de Château? roux en BerrJ*
C*83 l'Europe (58), aboient les yeux ouverts, et de laquelle ou attendoit de si grandes choses, la tranquillité des Empires et la paix de l'Eglise: les Souverains qui s'étoient rapproches jusqu'au Pont de Laône (59) ne se virent mêmç pas; tous deux exaltèrent leur loyauté à tenir leurs engagemens, tous deux s'accusèrent réciproquement d'avoir manqué à leurs promesses; et le schisme qu'il s'agissoit d'éteindre, malgré la mort d'Octavien en 1164, et de sou successeur Paschal en 11 68, ne se termina qu'en» 1177, époque à laquelle FEmpereur Fré4érïç fit eufiq la paix avec le Pape Alexandre.
{58) Chron. Slavor.
(59) Ce lieu est encore remarquable par une autre assemblée non moins intéressante pour les deux Bourgognes : il fut choisi en i5&2 pour le congrès des Commissaires de François I et de Margueritte d'Anitriche, pour la confection d'un traité de neutralité et de commerce entre ces deux Provinces, conflu à la médiation des Suisses, et successivement renouvelle jusqu'en x65r : Goltut nous en a conservé les principales conditions, fol. 1024. Voyez aussi mon Mémoire sur les anciens Etats du Comté éCAuxonne % indiqué pag. 3, ann. 1807, des travaux de l'Académie de* sciences, arts et belles-letlres* de Besançon.
DISSERTATION