‹ Opuscules de C.X. GiraultChapitre 15 sur 29 · CHESNE · texte numérisé non relu

CHESNE

de Brunéhaut, principal cause de la guerre entre les rois ses en fans; peut-être aussi sa mort étoit - elle politique pour amener dans les Gaules une paix durable : le connétable Herpin fut donc chargé de la conduire au vainqueur,

Brunéhaut s'éloit retirée avec Theudelane, sœur de Théodoric, au château d'ORBe, lieu aujourd'hui inconnu, dit l'abbé de Marolles; Orbàch, au comté de Bourgogne, suivant les auteurs du Recueil des Historiens de France; Orvillf. , entre Langres et Dijon , affirment Mille tt l'abbe Courtépée. Essayons de déterminer lequel de ces lieux fut choisi pour retraite par cette malheureuse reine.

Frédegaire place Orba dans le Pagus ul~ tràjw anus ; il n'est donc guères permis de douter que cet historien n'ait voulu désigner Orbe au delà des Monts- Jura, entre les lacs de Genève et d'Yverdun; surtout si l'on ré-* fléchit que Frédegaire étoit contemporain du fait qu'il raconte, et si l'on remarque qu'Ai* moin s'est aussi servi des mêmes expressions.

S'il faut en croire Lamartinière et l'auteur des Délices de la Suisse , #es rois de France de la première race avoient une maison royale à Orbe où ils alloient quelquefois ; une princesse nommée Théodelinde, de la première race de nos rois, y faisoit sa rési-

dencc avant et après 620 , et ce fut \h que Brunéhaut fut arrêtée pour être conduite à Clotaire. Theudelane, dit Duchesne, dans son Hi$t. de Bourgogne , tenoit de la concession de Théodoric son frère, le gouvernement ou* palriciat de la Bourgogne transjurane, elle fut amenée à Clotaire de là ville d'0»BACH , capitale du pays transjurain, résidence ordinaire des Palrices.

Ces autorités sont graves sans doute 9 et même très-concordantes : mais cependant lorsque Ton considère que la ville d'Orbe au delà du Jura est éloignée de trente # lieues des bords de la Vingeanne; comment penser qu'on soit allé chercher Brunéhaut à cette distance pour la conduire au camp de Clotaire 9 ce qui nécessite au moins un délai de dix jours tant pour aller que pour revenir, car on ne voyageoit pas alors avec la même rapidité qu'aujourd'hui ; six lieues étoient les journées ordinaires (12).

/ (ia) On en peut juger par ce que rapporte Egin- HART, P7t. Car. AÎag* du Carpenlum % attelé de bœufs f conduits par un boujrier du village, où d ordinaire les rois faisoient leur séjour, qui lesauienoient même dans la capitale, d'où Boileau a emprunté ces deux vers \Lutr. , ch. 2] :

Quatre bœufs attelés, d'un pas tardif et lent, Promenoient dans Paris le monarque indolent.

Brunéhaut a dû se tenir sur les derrières de son armée; mais à une distance assez grande pour n'avoir rîen à craindre en cas de retraite, et assez rapprochée pour suivre ses mouvemens et pouvoir,. dans peu de temps, en être informée ; Orvjlle se trouve dans cette position f à trente lieues des sources de l'Aisne, lieu di> rassemblement; la reine en eût été à soixante à. Orbe , au delà du Jura.

Brunéhaut n'a pas dû quitter la résidence momentanée qu'elle s'étoit choisie, sans avoir été avertie de ce qui se passoit dans son armée; or, des bords de l'Aisne pour arriver à prviîle, il falloit cinq jours; pendant ce temps les armées retrogradoient toujours sur Renêve, et Brunéhaut n'avoit certainement pas le temps d'arriver à Orhe au delà du Jura,

Çubcumaue eundum erat , Carpento ibat , quod bobus junctis , et bubuîeo « rustico more , agente trahebatur : Sic ad palatiutri) sic ad pub lieu ni populi sui conventum qui annuatim 9 ob regni utilitatem , crlebrabatur* ire 3 sic Domum , redire solebat. — On .peut encore en juger par ce trait : un abbé de Cluni , invité par Bouchard comte de Paris, d'amener de» religieux de son ordre à S. Maur-les-Fo«ses , s'excusa d'en» tréprendre un voyage d'aussi long cours dans un pays étranger et inconnu. Si ce dernier (ait eut lieu sous la troisième race , que devoit-ce être sous les premiers rois de la première racé de nos anciens monarques 1

avant que les armées n'eussent été rendues au confluent de la Vingeanne. .

Supposons que Bi utiehaut se soit tenue à Chalon-sur-Saône, résidence ordinaire des rois de Bourgogne, elle n'auroit pas dû penser à en sortir avant d'avbir été instruite de la défection de ses armées, ce dont elle ne pouvoit pas se douter : or, il y avoit cinquante lieues d'éloignement des sources de.

l'Aisne à Chalon-sur-Saône, ce qui indique au moins huit jours de délai : la défection de ses armées ne dut point être encore pour elle un motif suffisant d'abandonner sa capitale , elle ne dut la quitter qu'après avoir été instruite de la remise des fils de Théodoric entre les %iains du vainqueur , tradition qui n'a eu lieu qu'à Renêve; et de ce village à Chàlon, il y a une distance de vingt lieues; ainsi il lui a fallu au moins trois jours pour être informée de cette trahison , et au moins six jours pour se retirer à Orbe et traverser le Jura.

Avant d'envoyer à la poursuite de Brunéhaut, on devoit savoir le lieu de sa retraité, s'en informer, y dépêcher quelqu'un^ ces opérations ont nécessairement entraîné des délais : pour ramener cette reine » il a fallu le même temps que pour l'aller trouver dans sa retraite : il étoit donc nécessaire que la personne chargée de cette mission parcourût

Jplus de soixante lieues de pays, prit des informations., traversât les montagnes du Jura, ce qui emporte au moins une quinzaine de jours, pendant lesquels il auroit fallu que toutes les armées fussent restées stationnai res' tant à Renêve que dans les environs , ce qu'on n*auroit certainement *pas manqué de remarquer.

Sans doute si Brunéhaut eût pensé qu'elle pouvoit succomber sous les armes de Clotaire, elle auroît du veiller à sa sûreté, et mettre entte elle et ce monarque de grandes distances, des lieux difficiles à franchir; mais victorieuse de Clotaire à Latofao (r3) , de Théodebert à Toul, à Tolbiac et à Cologne ^elle ne # devoitpa$ avoir de crainte; pensant au contraire avpir des troupes en assez grand nombre pour résister à son ennemi , elle ne dut pas fuie très-loin de lui , mais se tenir à portée de Son armée, afin de pouvoir être informée, de ce qui s'y passoit, et y donner ses ordres suivant la circonstance.

Le village d'Orville Ici présentoit tops ces avantages : situé sur la grandç route de Langres à Dijon, sou abord offroit une commu-

(ï3) Un moderne a pensé, qi?e Ponfailler. pouvpit être le vieux Latofao , mais le savant abbé Lebœuf a prouvé que le lieu de cette bataille devoit être à Lafau, village près de Laon.

texte du G es L Franc, dans le manuscrit du baron de Crassier, on prétend que ce Connétable employa la ruse pour-déci<ler Brunéhaui à le |uivre, et qu'il feignit que Clotaire avait quelque dessein de l'épouser : mais, dès fk>7, Clotaire étoit marié avec Bertrade qui ne mourut qu'en 620; mais cette reine étoit douée des plus belles qualités, aimant beaucoup son époux qui a voit en elle la plus grande confiance.

D'ailleurs Bruuéhaut avoit alors, d'après le calcul le moins rigoureux, 65 à 66 ans; elle fut constamment la rivale et l'implacable ennemie de Frédegonde, mère de Clotaire; ainsi la ruse eût été trop maladroite et trop grossière pour qu'on pûtfespérerque Brupéhauts'y laissât prendre, elle qui élôit reconnue pour une femme de -beauçoi^p d'esprit : ingénia vultu , nobilitate potens dit Fortunat.

Mai$ qu'on ait flatté Brunébaut de l'espoir de conclure la paix , que cette Reine ait cru à la vérité de cette proposition qu'on lui faisoit faire par un de ses principaux officiers, par celui même dans lequel elle avoit le plus de confiance , rien, n'est plus naturel; que dans cet espoir elle l'ait suivi sans résistance accompagnée de Théodeiinde , rien de moins

nommé par Clotaire, en remplacement de Theudelipde , Patrice de la Transjurane v il y fut assassiné parles, peuples, de son gouvernement, que ses vexa* tiens avaient révoltés* •,....'

extraordinaire: que dans le désir de paroitr* avec les avantages dont la nature l'avoit douée, altéra nata frémis regno dotata decorïs (Fortunat.) , ou d'en imposer par la pompe des ornerpens royaux , soit par tout autre motif, elle se soit présentée en reine devant Cl o ta ire , il/a vero culùu regali ornata ad eum venit , nous ne trouverons rien là qui doive nous surprendre; Brunéhaut étoit d'ailleurs assez fière pour vouloir paroître en reine devant un monarque qu'elle avoit au* trefois vaincu , à la vue de deux armées, en présence des principaux officiers de trois royaumes; et ce furent ces motifs plutôt que celui d'une prétendue alliance, qui la fit se revêtir des ornemens de sa dignité.

Clotaire l'attendoit dans son camp de René ve ou de Jansigny , dit l'abbé Courtépée; nous ignorons où cet écrivain a puisé ce fait, mais au surplus il n'est point improbable de l'admettre; le camp de trois armées ne pouvoit être limité au seul village de Renêve, il de voit au contraire s'étendre dans les environs, et Jansigny n'est distant de Rençve que d'une demi -lieue : Clotaire a donc pu avoir particulièrement son quartier - général dans ce village, la motte obiongue qui, s'y remarque en seroit peut-être uu monument :

quoi qu'il en soit, ce fut à Clotaire que Brunéhaut et Théodelinde furent présen-

tées dans son para p. Le premier spectacle 'dont il' les rendit témoins , fut la mort de Sigebert et de Corbe. ses arrières-petits-nls , in eu jus conspectu ( \6j Chlotarius , Sigebertum et Corbum ejus nepotes , Theodorico genitos jugulari jussit. Frédeg. âimoin. Il .épargna seulement Mérovée, le plus jeune d'entre eux, parce qu'il étoit son filleul, et l'envoya dans un monastère eç Normandie où il vécut encore plusieurs années. 11 est probable, dit VI. Gaillard, qu'il l'obligea de se faire moine.

Hugon de Flavigny , dans sa Chronique, porte : quinque fratres ejus &»m Brunechilde cœpit , pueros separatim peremit. Tous les autres écrivains ne donnent que quajtre fils à Théodoric , et les nomment tous quatre : le mot separatim ne doit pas signifier que Clotaire les fit tuer séparément , mais seulement l'un après l'autre , suivant Frédegaire.

Cette exécution barbare ne fut . que le prélude d'une autre plus horrible ; aussitôt après Clotaire s'adressant à Brunéhaut

(16) Clotaire I avoit pareillement égorgé lui-même ses neveux , les trois fils de Clodomir roi d'Orléans; après avoir usé de ruse pour les obtenir de la reine Clotiide leur ayeule. Il eut la cruauté d'envoyer à celte mère un poignard et des ciseaux, lui laissant le choix du supplice de ses petits-fils.

avec la pins véfiémente indignation» super eam irruens, lui reprocha hautement et dans les termes les plus durs, tous ses cfimes, inimica Domini , cur tanla mala perpe»

trastiy etc., l'accusa de la mort de dix rois, au nombre desquels il eut la mauvaise foi de compter jusqu'aux deux petits enfans qu f il venoit d'égorger lui-même sous les yeux de leur bisayeule; et après cette accusation en présence de toute l'armée, astante multitudine exercitus , chargea ses chefs, les prin* cipaux seigneurs des royaumes de Neustrie* d'Austrasie et de Bourgogne, qui non solum ex NeuHria, verum etiam ex dus tria sive Burgundiâ convenerant , de prononcer sur le sort de l'accusée; un cri unanime s'éleva pour qu'elle fut punie des plus grands supplices qu'on pût imaginer , inauditis eam debere sub/ici pœnis. Il fut en effet si horrible, qu'il n'y avoît qu'un fils de Frédegpnde qui pût l'avoir inventé.

Oïl commença par faire promener la reine Brunéhaut pendant trois jours, revêtue de ses plus beaux habits, sur un chameau à travers les camps des armées austrasiennes , bourguignonnes et françaises , exposée aux insultes et aux railleries , aux buées et aux grossièretés du soldat, per triduum camelo seden»

tem per oifinetn exercilum perducere. Elle fut ensuite attachée par les cheveux» un

en présence dés abbesses de S* Jean et de S. Andoche, et de plusieurs chanoines, n'offrit que sept à huit .ossemens à moitié brûles, des cendres, du charbon, une molette d'éperons et de la terre : ces restes semblent avoir été conservés là exprès pour attester , après plus de dix siècles , le genre de supplice de cette malheureuse reine; car, dit M. Mille, on suspendit , sur le dos du cheval , des éperons qui , pendant qu'il galoppoit , agités sans cesse, le piquoient, et en l'irritant lui faisoient redoubler sa course et ses bonds; les cendres, les ossemens à demi -brûlés, sont une preuve sans réplique de l'incinération des membres de cette infortunée princesse.

Telle fut la tin d'une reine célèbre qui gouverna les Gaules pendant cinquante-un' ans, de cette princesse si belle à laquelle aucune femme ne pouvoit être comparée , tuis se nunquam vuûibus œquent; Fortunàt.

Cette affreuse exécution , dit Y Art de vérifier les Dates, se fit au village de Renéve, sur la rivière de Vigenne \J^ingearme\ en Bourgogne; elle excite, dit Legendre, autant d'indignation contre le monarque qui la fit ordonner, que de compassion pour latfeïne qui en fut la victime; terrible jugement, pour nous servir des expressions de Mézerai, que Dieii,le souverain des rois, fit exécuter par les hommes.

Divers écrivains se sont occupés de justifier le supplice de Brunéhaut , d'autres ont entrepris de la défendre; accorder les uns et les autres n'entre point dans le but que je me suis proposé; je ne voulois qu'éclaircir la position des lieux de son arrestation et de son supplice, ce que je n'ai pu faire sans reprendre les faitj et suivre leur cours jusqu'à la mort de cette reine : heureux si j'ai pu parvenir à renforcer des preuves qui leur étoient né* cessai r es et qui leur manquoient, les assertions des auteurs qui ont placé l'arrestation de Brunéhaut à Orville, et son supplice 4 Renéve sur la Vingeanne , lieu de la sous* préfecture de Dijon, au département de 1* Côie-d'Or. .

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