‹ Opuscules de philosophie sociale, 1819-1828Chapitre 10 sur 10 · EXAMEN DU TRAITÉ DE BROUSSAIS SUR L'IRRITATION · texte numérisé non relu

EXAMEN DU TRAITÉ DE BROUSSAIS SUR L'IRRITATION

Depuis la fln du seizième siècle, Tesprit humain éprouve une révolution générale et continue, ayant pour objet principal la refonte graduelle et totale du système entier des connaissances humaines, établi désormais sur ses véritables bases, l'observation et le raisonnement. Cette révolution fondamentale, préparée par les travaux successifs de tous les siècles antérieurs, surtout à partir des Arabes, a été définitivement déterminée et directement commencée par la grande et nouvelle impulsion qu'ont imprimée simultanément à la raison humaine les conceptions de Descartes, les préceptes de Bacon, et les découvertes de Galilée. Depuis cette mémorable époque, l'esprit humain, dans toutes les branches de nos connaissances, a tendu constamment, et de plus en plus, à s'affranchir complètement et pour jamais de l'empire exercé précédemment par la théologie et la métaphysique, à subordonner entièrement l'imagination à l'observation; en un mot, à constituer le système définitif de la philosophie positive.

Les diverses branches des connaissances humaines n'ont pas toutes participé avec la même vitesse à cette importante rénovation. Elles ont dil la subir successivement, selon le

degré de complication et de dépendance mutuelle des phénomènes qu'elles considèrent. La physiologfe étant, de toutes les parties de la jphilosophie naturelle, celle qui étudie les phénomènes les plus compliqués et les moins indépendants, a donc dû nécessairement rester plus longtemps qu'aucune autre sous le joug des fictions théologiques et des abstractions métaphysiques. Aussi n'est-ce que dans la seconde moitié du siècle dernier, et après que l'astronomie, la physique, et la chimie étaient devenues des sciences positives, que la physiologie a commencé à éprouver, à son tour, cette grande et salutaire transformation, par les itamortels travaux de Haller, de Charles Bonnet, de D'aubenton, de Spallanzani, de Vicqd'Azyr, de Chaussier, de Bichat, de Cuvier, de Pinel, de Cabanis, etc.

Mais, pour que cette révolution fût complète et efficace, il fallait qu'elle s'étendit également aux phénomènes intellectuels et affectifs, qui ont dû nécessairement y participer plus tard que les autres phénomènes des animaux, vu leur plus grande complication, et vu la liaison immédiate des théories théologiques et métaphysiques qui s'y rattachaient avec la constitution de la société. Aussi les mémoires publiés, au commencement de ce siècle, par Cabanis, sur les rapports du physique et du moral, sont-ils la première grande tentative directe pour faire rentrer définitivement dans le domaine de la physiologie positive cette étude jusqu'alors exclusivement abandonnée aux méthodes théologiques et métaphysiques. L'impulsion donnée à l'esprit humain par ces mémoi^bles recherches ne s'est point ralentie. Les travaux de M. Gall et de son école l'ont singulièrement fortifiée, et surtout ont imprimé à cette nouvelle et dernière portion de la physiologie un haut caractère de précision, en fournissant une base déterminée de discussion et d'investigation. Aujourd'hui on peut dire que cette réyolution, bien qu'elle ne soit pas encore devenue populaire, est consommée défiiaiti\^^<^^

dans tous les esprits vraiment an niveau de leur siècle, qui tous regardent l'étude des fonctions intellectuelles et affectives comme inséparablement liée à celle de tous les autres phénomènes physiologiques, et comme devant être poursuivie par les mêmes méthodes et dans le même esprit

Cependant quelques hommes, méconnaissant à cet égard la direction actuelle et irrévocable de Tesprit humain, ont essayé depuis dix ans de transplanter parmi nous la métaphysique allemande, et de constituer sous le nom de psychologie une prétendue science entièrement indépendante de la physiologie^ supérieure à elle, et à laquelle appartiendrait exclusivement rétude des phénomènes spécialement appelés moraux. Quoique ces tentatives rétrogrades ne soient pas susceptibles d'arrêter le développement des connaissances réelles, puisque l'enthousiasme passager qu'elles excitent encore ne tient essentiellement qu'à des circonstances étrangères et accidentelles, il est certain qu'elles exercent une influence funeste, en retardant, dans beaucoup de têtes, le développement du véritable esprit philosophique, et en consumant en pure perte une grande activité intellectuelle.

Cette situation a été profondément sentie par M. Broussais. Sans s'exagérer le mal, il a dignement compris combien il importe de s'opposer à la direction vague et chimérique dans laquelle on cherche à entraîner aujourd'hui la jeunesse française. Aussi a-t-il cru devoir interrompre ses grands travaux de pathologie générale pour mettre en pleine évidence le vide et la nullité de la psychologie. Tel est le but général et essentiel de son nouvel ouvrage, comme il le déclare nettement dans une préface très-remarquable, où il ne craint pâs de se montrer supérieur à ces pieuses accusations de matérialisme par lesquelles nos psychologues, à l'exemple de nos théologiens, leurs prédécesseurs, ont continué d'envelopper leurs adversaires. Sous ce rapport, indépendamment du mérite éminent de son travail, M. Broussais a fait, en le

publiant, un véritable acte de courage, digne de la reconnaissance de tous les bons esprits, et dont la valeur ne peut être bien sentie que par ceux qui savent combien les savants actuels, quoique éprouvant pour les théories métaphysiques le profond dédain qu'elles doivent nécessairement inspirer

à toutes les intelligences nourries d'études positives, évitent soigneusement de s'opposer par des discussions publiques à l'empire qu'elles prétendent exercer aujourd'hui.

L'ouvrage de M. Broussais atteint complètement le but principal que l'auteur s'est proposé. Entrant plus profondément dans la discussion qu'aucun physiologiste ne l'a fait jusqu'ici, il a fait porter directement l'examen sur la prétendue méthode d'observation intérieure préconisée par les psychologues comme la base de la science de l'homme.

L'ascendant qu'ont acquis depuis Bacon les sciences positives est tel aujourd'hui, que les psychologues, pour relever la métaphysique tombant en ruine, se sont trouvés dans la nécessité de présenter leurs travaux comme aussi fondés sur l'observation. A cet effet, ils ont imaginé la distinction des faits extérieurs, domaine des sciences ordinaires, et des faits intérieurs ou de conscience propres à la psychologie. M. Broussais fait voir combien est frivole cette prétendue distinction. Dans le cinquième chapitre de la première partie, il expose une analyse physiologique singulièrement remarquable par sa profondeur, par sa flnesse, de l'état d'un esprit méditant sur ses propres actes. Cette analyse rend parfaitement sensible l'impossibilité de parvenir par ce mode illusoire d'exploration à aucune découverte réelle. Je regrette de n'en pouvoir citer que quelques traits.

« Examinons maintenant, dit-il, ce que les physiologistes peuvent trouver dans leur conscience, en procédant à cette espèce de recherche. Ils sont sûrs d'y rencontrer des sensations provenant des viscères qui correspondent incessamment avec le cerveau, non-seulement la taim^ l^s» <i<i%vt^

vénériens, le froid, le cbaud, la douleur déterminée, ou le plaisir, rapportés à une partie du corps quelconque ; mais de plus ils remarqueront une foule de sensations vagues, indéterminées, qui tantôt les porteront à la tristesse, tantôt à la ]oie, quelquefois à l'action, d'autres fois au repos, un jour à l'espérance, l'autre jour au désespoir et même à Tborreur de l'existence. Ils y trouveront tout cela sans se douter d'où cela vient; car les physiologistes sont les seuls qui puissent le leur apprendre. S'ils prennent toutes ces sensations intérieures pour des révélations de la divinité qu'ils nonmient conscience, ils peuvent augmenter leur richesse en prenant, à la manière des Orientaux, une certaine dose d'opium combinée avec des aromates, etc. »

Avec quelque supériorité que M. Broussais ait traité cette discussion, il aurait pu, ce me semble, aborder la question d'une manière encore plus directe, en prouvant immédiatement qu'une telle observation intérieure est nécessairement impossible.

En effet, l'homme peut observer ce qui lui est extérieur ; il peut observer certaines fonctions de ses organes autre que l'organe pensant. Il peut même, jusqu'à un certain point, s'observer sous le rapport des diverses passions qu'il éprouve, parce que les organes cérébraux dont elles dépendent sont distincts de l'organe observateur proprement dit, et encore cela suppose que l'état de passion soit bien peu prononcé. Mais il lui est évidemment impossible de s'observer dans ses propres actes intellectuels, car l'organe observé et l'organe observant étant, dans ce cas, identiques, par qui serait faite l'observation ? L'illusion des psychologues à cet égard, est analogue à celle des anciens physiciens, qui croyaient expliquer la vision, en disant que les rayons lumineux traçaient sur la rétine des images des objets extérieurs. Les physiologistes leur ont fait judicieusement remarquer que, si les impressions lumineuses agissaient comme images sur la rétine,

il faudrait un autre œil pour les regarder. Il en est de même pour la prétendue observation intérieure de l'intelligence II faudrait, pour qu'elle fût possible, que l'individu pût se partager en deux, dont l'un penserait, et l'autre, dans ce temps, regarderait penser. Ainsi, l'homme ne saurait directement observer ses opérations intellectuelles ; il ne peut en observer que les organes et les résultats. Sous le premier rapport, on rentre dans la physiologie; sous le second, les grands résultats de l'intelligence humaine étant les sciences, on rentre dans la philosophie des diverses sciences, qui n'est point séparable de ces sciences elles-mêmes. Sous aucun rapport, il n'y a place pour la psychologie ou étude directe de l'âme indépendamment de toute considération extérieure.

Dans le parallèle, d'ailleurs si satisfaisant et si décisif, que M. Broussais établit entre la physiologie et la psychologie, on désirerait qu'il eût fait sentir plus vivement l'infériorité de celle-ci, qui, lors même qu'on lui accorderait ses prétendues méthodes propres d'exploration, ne considère que l'homme adulte et parfaitement sain, en faisant totalement abstraction des animaux, et même de l'homme dans l'état de développement imparfait ou d'organisation dérangée; tandis que, dans chaque considération physiologique, le point de vue de l'homme, dans l'état normal, se trouve toujours admirablement combiné avec celui de l'ensemble de la série animale, et avec celui de l'état pathologique. Cette opposition que M. Broussais ne fait qu'indiquer par fragment, présentée avec la netteté et la vigueur d'exposition qui le distinguent, eût formé un utile contraste avec cette hauteur de vue, cette profondeur de conception dont se gratifient si singulièrement nos psychologues.

Une plus grave négligence, commise par M. Broussais, consiste en ce qu'il n'a pas assez expressément signalé la différence immense qui existe entre la doctrine physiologique sur l'homme intellectuel et moral, et les théories des

métaphysiciens du siècle dernier, qui ne voyaient dans notre intelligence que l'action des sens externes, en mettant de côté toute prédisposition des organes cérébraux internes. La critique très-motivée de cette idéologie de Ck)ndil]ac et d'Helvétius, est ce qui seul donne quelque fondement à Tinfluence de la psychologie actuelle, qui ne fait d'ailleurs que vulgariser en déclamations obscures et emphatiques, ce que les physiologistes, tels que Charles Bonnet, Cabanis, et principalement MM. Gall et Spurzheim, avaient exposé depuis longtemps à ce sujet d'une manière beaucoup plus nette et surtout bien plus exacte. M. Broussais s'empressera sans doute d'enlever cette unique ressource à la psychologie, ou à ce qu'il appelle si judicieusement Vontulogie, Je lui indique avec conflance cette importante amélioration pour une seconde édition^ dont un ouvrage tel que le sien ne saurait manquer d'être prochainement honoré. La négligence que je lui signale ne tient certainement qu'à la précipitation évidente avec laquelle son ouvrage a été composé; car les psychologues ne pourront pas dire que nulle part il se montre partisan formel de la métaphysique du dix-huitième siècle.

L'examen général de l'ouvrage de M. Broussais donne lieu à une dernière considération philosophique d'une grande importance : c'est que l'auteur n'a pas circonscrit plus exactement que les physiologistes ses prédécesseurs le véritable champ de la physiologie.

Quand Cabanis a, le premier, directement revendiqué l'étude des phénomènes moraux, comme tombant dans le domaine de la physiologie, il n'a pas assez soigneusement séparé, ou plutôt il a mal à propos confondu l'étude de l'homme individuel et celle de l'espèce humaine envisagée dans son développement collectif. L'une et l'autre lui ont paru devoir, sans division, faire également partie dune même science, la physiologie. Cette confusion a été maintenue par MM. Gall et Spurzheim ; elle subsiste encore dans l'esprit de presque

tons les physiologistes qui s'attachent sérieusement à la portion de leur science relative aux phénomènes moraux. M. Broussais n'a rien tenté pour la faire disparaître, quoiqu'il semble, d'après quelques passages de son ouvrage, en avoir senti le vice principal.

Il est clair, en efifet, que l'étude de l'individu et celle de l'espèce, quoique ayant, par leur nature, des relations tellement intimes qu'elles puissent être considérées comme deux parties d'une science unique, sont cependant assez distinctes, et surtout assez étendues, l'une et l'autre, pour devoir être cultivées séparément, et conçues, par conséquent, comme formant deux sciences, la physiologie proprement dite et la physique sociale. La seconde est sans doute fondée sur la preoiière, qui lui fournit et son point de départ positif, et son guide permanent. Mais elle n'en constitue pas moins une science séparée, ayant ses observatiors propres dans l'histoire du développement de la société humaine et ses méthodes spéciales. Il y aurait impossibilité absolue de la traiter uniquement comme une déduction directe de la science de l'individu, si ce n'est pour les animaux, dont le développement social est tellement borné, qu'il n'exige pas une étude distincte. Si la physiologie n'est pas encore complètement et définitivement constituée, si le champ de cette science n'est pas exactement déterminé, la cause principale en est que cette division n'est pas encore régulièrement établie et unanimement admise. Cet état flottant de la science, même dans les esprits les plus élevés, pourrait seul donner, en se prolongeant, une prise réelle et dm*able à la critique et aux prétentions des psychologues, quoiqu'il soit d'ailleurs évident que l'étude des phénomènes sociaux n'appartient pas davantage à leurs méthodes métaphysiques que celles des phénomènes individuels.

Telles sont les principales réflexions philosophiques que

me suggère Touvrage de M. Broossais, considéré sons le rapport da but général que l'auteur s'est proposé.

Malgré les observations que j'ai cra devoir présenter à ce sujet, cet ouvrage est parfaitement digne de son lllusti'e auteur. J'espère, pour l'honneur d'un public qu'on s'efforce aujourd'hui de faire rétrograder vers la métaphysique, qu'il obtiendra un succès proportionné à son importance. 11 doit contribuer puissamment à seconder la marche naturelle de l'esprit humain, en discréditant généralement les spéculations vagues et chimériques qui retarJent les progrès de connaissances réelles. Depuis les mémoires de Cabanis et les travaux de MM. Gall et Spurzheim, il n*a paru aucun ouvrage aussi propre à faire sentir le vide et la nullité de cette science illusoire d'abstractions personniflées que M. Guvier a si bien caractérisée, en disant qu'elle emploie ses métaphores pour des raisonnements, et que M. Broussais lui-même a si heureusement définie un jeu d'imagination à peu près analogue à la poésie. Il fait apprécier à sa juste valeur cet assemblage d'opinions incohérentes, nécessairement variables, non-seulement d'un individu à un autre, mais dans le même individu, suivant les dispositions diverses qu'éprouve son organisation. Il tend éminemment à faire disparaître pour toujours cet esprit mystique, si flatteur pour l'ignorance orgueilleuse, qui inspire une répugnance instinctive pour toute étude spéciale et positive, en présentant quelques abstractions vides de sens comme dominant toutes les connaissances réelles, et qui tend à nous replonger dans l'état d'enfance en rétablissant parmi nous, sous une nouvelle forme, l'empire des conceptions théologiques.

M. Broussais peut être regardé comme le fondateur de la pathologie positive, c'est-à-dire de la science qui rattache les perturbations des phénomènes vitaux à la lésion des organes ou dos tissus. Dès l'époque où la physiologie a commencé à former une véritable science, c'est-à-dire vers le milieu du

dernier siècle, plusieurs de ceux qui ont coopéré à ce grand mouvement de l'esprit humain, et surtout Morgagni et Bonnet, s'étaient livrés à d'importants travaux sur les sièges des maladies. Mais ces travaux ne changeaient pas l'esprit général de la pathologie, qui continuait à représenter le plus grand nombre des maladies les plus considérables comme indépendantes de toute altération dans l'état normal des organes. De telles recherches ne pouvaient même avoir sur la science une très-grande influence avant que la distinction fondamentale entre les organes et les tissus, due au génie de Bichat, eût été établie, puisque c'est surtout par tissus, et non par organes, que les lésions doivent être étudiées. M. Broussais, partant de l'anatomie générale fondée par Bichat, a constitué la pathologie sur ses véritables bases, en la faisant

, consister dans l'examen des altérations dont sont susceptibles les divers tissus, et des phénomènes qui en résultent. 11 est le premier qui ait reconnu nettement et hautement proclamé que presque toutes les maladies admises ne sont que des symptômes, et qu'il ne saurait y avoir de dérangements de fonctions sans lésion d'organes, ou plutôt de tissus. Si M. Broussais s'était borné à établir ce principe général, il aurait sans doute évité la plupart des critiques dont ses travaux ont été l'objet : mais il n'eût pas opéré dans le système de la science l'importante rénovation que son école y produit, et qui chasse la métaphysique de son dernier asile. Il était indispensable pour cela, non-seulement de représenter en général toute maladie comme tenant ou devant tenir à quelque lésion organique, proposition qui était de sa nature peu contestable ; mais de déterminer le siège précis

'Âe chacune des maladies qu'on regardait comme n'en ayant point de spécial. C'est ce que M. Broussais a exécuté, principalement en réduisant les six prétendues fièvres essentielles à des inflammations de la membrane muqueuse de l'estomac et de l'intestin, négligées jusqu'alors par les médecins. Il ne

m'appartient pas d'examiner si plus tard M. Broussais n'a pas exagéré l'inflaence de la gastrite et de la gastro-entérite sur la production des divers symptômes morbides, ce qui était presque inévitable. Mais les esprits impartiaux, qui seraient portés à blâmer de telles exagérations, doivent avoir égard à la nécessité philosophique où se trouvait M. Broussais d'assigner un organe à chaque affection reconnue, afin d'établir la discussion sur une base positive. On doit considérer que, quand même il se serait trompé sur le siège réel de telle ou telle maladie, il était bien préférable, et pour la pathologie, et même pour la thérapeutique, de concevoir un siège différent du véritable, que de n'en concevoir aucun. M. Broussais aura ainsi engagé déflnitivement les esprits dans la vraie route de l'observation, où, en combattant ses idées, on ne peut que servir aux progrès de la science.

La première partie de Touvrage actuellement publié par M. Broussais est un traité de l'irritation. On peut le regarder comme une exposition des généralités les plus élevées de la doctrine de l'auteur. Jamais on n'a conçu d'une manière aussi directe et aussi satisfaisante la relation fondamentale entre la physiologie et la pathologie, relation dont le sentiment profond est ce qui caractérise le mieux Tesprit de M. Broussais.

Partant de la grande vérité générale entrevue par Brown, que la vie ne s'entretient que par l'excitation, vérité que M. Broussais s'est rendue propre par l'important usage qu'il en a fait, il représente toutes les maladies comme consistant essentiellement dans l'excès ou le défaut de Texcitation des divers tissus, au-dessus ou au-dessous du degré qui constitue l'état normal. Cette conception jette une grande lumière sur la nature des maladies, en les montrant comme produites par un simple changement d'intensité dans l'action des stimulants mêmes qui sont indispensables à l'entretien de la santé.

Après avoir établi que le plus souvent il y a excès plutôt que défaut dans l'excitation des organes, et même que la diminution dans l'action des stimulants d'un organe détermine ordinairement l'irritation d'autres organes, comme, par exemple, l'estomac relativement au cerveau, M. Broussais distingue trois degrés dans l'excitation anormale des organes, la surexcitation proprement dite, la subinflammation, et l'inflammation. Il expose les caractères de ces trois états dans les principaux systèmes organiques, et surtout dans le système nerveux, qu'il montre, d'accord avec la plupart des physiologistes actuels, comme l'agent général des sympathies. M. Broussais pousse même l'analyse physiologique des divers tissus plus loin qu'on ne l'a fait encore, car il considère les éléments organiques dont tous les tissus sont composés, et qu'il réduit à trois : la fibrine, la gélatine, et l'albumine, dans chacun desquels il examine les phénomènes de l'irritation. Cette vue doit introduire plus tard une grande et pré' cieuse simplicité dans les premières bases de la physiologie et de la pathologie.

Je ne dois pas négliger de signaler dans la doctrine physiologique de M. Broussais, comme un perfectionnement considérable, la disparition de ces propriétés vitales admises, ou plutôt maintenues par Bichat, et qui laissaient aux idées fondamentales de la physiologie un certain caractère métaphysique; M. Broussais les remplace par la propriété uniforme de l'irritabilité, qui existe dans tous les tissus, mais qui se manifeste dans chacun par des phénomènes différents. Cette conception tend à purifier la physiologie du reste de métaphysique que Bichat avait été forcé d'y conserver. En môme temps, elle assigne définitivement à la physique des corps vivants un caractère nettement distinct de celui de la physique des corps inorganiques, car le point de vue de l'Irritation embrasse tout ce qu'il y a de propre à l'état de vie. Cette condition n'était pas moins indispensable pour constituer

une véritable physiologie positive, et elle n'avait pas encore été assez exactement remplie par les pbysiologistes"qui s'étaient efforcés de dégager entièrement leur science des conceptions métaphysiques.

Cette première partie de l'ouvrage de M. Broussais abonde en vues élevées et neuves. Je ne lui reprocherai qu'une certaine obscurité dans l'exposition, et surtout une absence presque totale de méthode dans la coordination des idées. Le mélange trop peu ménagé des conceptions physiologiques et des conceptions pathologiques, introduit une sorte de confusion qui doit rendre difficile à saisir, même pour un lecteur attentif et instruit, l'esprit général de ce travail remarquable; mais cette imperfection peut être réparée dans une nouvelle édition, si M. Broussais, comme je n'en doute pas, sent la nécessité de mûrir davantage ses conceptions principales, de déterminer avec plus de précision leur caractère, et de mesurer plus exactement la portée de chacune d'elles. On ne doit pas perdre de vue le grave motif général qui a déterminé la composition de cet ouvrage, la nécessité de combattre l'ontologie, qui prétend de nouveau s'emparer de l'esprit de la génération actuelle. On peut excuser, sous ce rapport, un vice de méthode que l'auteur eût certainement évité s'il eût pu employer à la méditation de son travail tout le temps convenable. Néanmoins, M. Broussais ne doit pas oublier que cet ouvrage contient les principales idées mères d'un traité général de la vie, considérée soit dans l'état normal, soit dans l'état anormal. Il importe à sa gloire d'élever lui-même ce monument nécessaire aux progrès ultérieurs de la science.

En méditant de nouveau son travail, M. Broussais sentira sans doute aussi que, lorsqu'il a traité du système nerveux, il n'a pas accordé assez d'importance à la distinction fondamentale des deux systèmes nerveux, le cérébral et celui des ganglions. 11 n'a pas eu assez égard aux caractères propres à ce dernier, tant sous le rapport physiologique que sous le

rapport pathologique. On désirerait également que M. Broussais eût pris davantage en considépation l'anatomie comparée, et qu'il eût entrepris explicitement de mettre ses vues sur l'organisation humaine en harmonie avec l'ensemble de la série animale, condition aujourd'hui indispensable à toute grande conception physiologique, et qu'il a sans doute remplie implicitement.

J'ai peu de choses à dire de la seconde partie de cet ouvrage qui traite de la folie. C'est une application très-naturelle des principes établis dans la première partie à l'irritation spéciale du cerveau. Cette application, très-bien faite, jette un grand jour sur les principes eux-mêmes. L'exécution en est beaucoup plus satisfaisante que celle de la partie précédente. Elle n'ajoute rien de très-capital à l'état actuel de cette importante branche de la pathologie. Mais les connaissances acquises jusqu'ici sur ce sujet y sont résumées avec une netteté et une perfection de méthode bien supérieures à ce que présentent tous les traités existants, et c'est là rendre à la science un service très-essentiel. Il n'y a pas de lecture plus propre à préserver ou à guérir de la contagion psychologique. Quant à ce qui est personnel à l'auteur dans le fonds des idées, j'ai remarqué qu'en plaçant, avec tous les physiologistes actuels, le siège de la folie dans le cerveau, il caractérise d'une manière beaucoup plus précise qu'ils ne l'ont fait l'état d'irritation cérébrale qui détermine l'aliénation. îl présente aussi des considérations neuves et très-judicieuses sur les indications que l'on peut attendre des nécroscopies. 11 fait sentir que l'état d'inflammation qui désorganise les tissus, et qui, par conséquent, laisse après la mort les seules traces sensibles auxquelles on ait égard ordinairement, n'étant que le plus haut degré de l'état d'irritation qui dérange les fonctions normales, il est très-possible que ce dérangement ait lieu par l'effet d'une surexcitation, sans que l'on découvre après la mort les altérations inflammatoires.

M. Bronssais détruit ainsi indirectement la seule objection raisonnable élevée contre la pathologie positive par les pathologistes métaphysiciens de Técole de Montpellier, qui, de Tabsence, en certains cas, de lésions cadavériques, conclut au maintien des maladies dites essentielles.

Les personnes qui, sur la foi de préventions vulgaires, auxquelles les savants devraient être inaccessibles, se représentant M. Broussais comme subordonnant tout à Testomac dans l'économie animale, prendront, en lisant cet ouvrage, une plus juste idée de retendue et de Télévation de son esprit. H expose dans toute son intensité la grande influence sympathique exercée par les viscères digestifs sur tous les organes, et particulièrement sur le cerveau, influence qui n*a pas toujours été convenablement appréciée par les physiologistes spécialement livrés à Tétude du système ner\eux. Mais on n'aperçoit à ce sujet dans son ouvrage la trace d'aucune préoccupation ; il n'expose rien qui soit au delà des observations les plus constatées.

En traitant des monomanies, M. Broussais trouve et saisit l'occasion de rendre un digne hommage aux importants travaux de MM. Gall et Spurzheim, et de l'école phrénologique sur le cerveau. Je dois le féliciter de cet acte de justice, qui est, en même temps, un acte de courage, car il en faut encore aujourd'hui dans les savants pour se prononcer publiquement en faveur de doctrines aussi contraires aux opinions officielles. Dans cette doctrine, toute imparfaite qu'elle est encore, M. Broussais a vu le grand jour qu'elle jette sur la connaissance de l'homme. Il paraît avoir senti combien cette importante réformation seconde la révolution générale de l'esprit humain pour l'établissement d'une philosophie toute positive.

M. Broussais présente cependant quelques objections à la doctrine actuelle de M. Gall. La plupart m'ont paru peu fondées. Une seule est vraiment solide, c'est le reproche de ne

pas tenir compte de l'extrême influence exercée sur le cerveau par les viscères digestifs et générateurs. Il est certain que cette influence, considérablement exagérée par les physiologistes avant MM. Gall et Spurzheim, a été beaucoup trop négligée par l'école phrénologique, et que, sous ce rapport, les idées fondamentales de la nouvelle doctrine du cerveau ont besoin d'être soumises à une élaboration plus complète. Relativement au traitement effectif de la folie, les considérations présentées par M. Broussais ajoutent peu à la masse des connaissances acquises; mais la thérapeutique de cette affection est conçue et exposée d'une manière bien plus rationnelle que dans aucun des traités existants. L'auteur trouve le traitement ordinaire trop inactif. Il pense, avec raison, que de fortes saignées, pratiquées à propos, au début de la maladie, peuvent enlever subitement une folie commençante, comme il arrive pour une péripneumonie ou mie gastrite aiguës. M. Broussais insiste justement, comme tous les auteurs qui ont écrit depuis Pinel, sur l'importance du traitement moral. Mais on doit s'étonner qu'en recommandant pour cela, comme première condition indispensable, le régime des maisons de santé, il ne signale pas l'extrême négligence avec laquelle est conduite généralement dans ces institutions cette partie si essentielle de la médication. Sans doute, M. Broussais n'a pu observer avec assez de soin la manière dont sont tenus la plupart de ces établissements; il les a crus constitués et administrés comme ils devraient et pourraient l'être. S'il les eût étudiés par lui-même, il se serait convaincu que, malgré les promesses de leurs directeurs, toute la partie intellectuelle et affective du traitement s'y trouve, de fait, abandonnée par eux à l'action arbitraire d'agents subalternes et grossiers, dont la conduite aggrave presque toujours la maladie qu'ils devraient contribuer à guérir.

Telles sont les principales considérations que je devais ici

présenter sur le nonyel onvrage de M. Bronssais. Je n*ai pas ea la prétention de le faire connaître, mais seulement d*en bien caractériser Tesprit, et de faire sentir à tons cenx qui s'intéressent aut progrès des sciences phjrsiblogiqnes, la nécessité de rétndier. Je me sais efforcé d'attirer l'attention publique sur cet ouvrage comme snr on travail capable de concourir au développement général de la raison humaine, et de s'opposer efficacement à la di)rection mystique que quelques écrivains, étrangers au véritable esprit de leur siècle, s'efforcent aujourd'hui d'imprimer à l'étude de l'homme. La publication de cet important écrit doit consolider la gloire de M. Broussais, et faire apprécier toute la portée de ses conceptions. Jusqu'ici, il n'était essentiellement connu que comme réformateur en pathologie et en thérapeutique. Maintenant, il se montre physiologiste et philosophe. Il prouve qu'il y a de l'unité dans son esprit, en ce que ses idées d'application se rattachent à des conceptions théoriques empreintes du même caractère. En un mot, il se montre destiné, par l'ensemble de ses travaux, à figurer dans la postérité comme un des hommes qui ont le plus efficacement contribué, soit directement, soit indirectemeht,' à la formation et au triomphe de la philosophie positive, terme général et définitif de la grande évolution de l'esprit humain.

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