CONSIDÉRATIONS SUB LE POUYOIB SPIRITUEL
Tons les divers systèmes sociaux établis dans l'antiquité ont eu pour caractère commun la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, soit que l'un quelconque de ces deux pouvoirs ait été complètement subordonné à l'autre, soit qu'ils aient directement résidé dans les mêmes mains, ce qui est arrivé le plus souvent. Sous ce rapport, ces systèmes doivent être distingués en deux grandes classes, suivant celui des deux pouvoirs qui était dominant. Chez les peuples où, par la nature du climat et de la localité, la philosophie théologique a pu se former rapidement , tandis que le développement de l'activité militaire y a été restreint, comme en Egypte et dans presque tout l'Orient, le pouvoir temporel n'a été qu'une dérivation et un appendice du pouvoir spirituel, régulateur suprême et continu de toute l'organisation sociale jusque dans les plus petits détails. Dans les pays, au contraire, où, par une influence opposée des circonstances physiques, l'activité humaine a été de bonne heure essentiellement tournée vers la guerre, le pouvoir temporel n'a pas tardé à dominer le pouvoir spirituel, et à l'employer régulièrement comme instrument et auxiliaire. Tels ont été, à peu près également, les systèmes sociaux de la Grèce et celui de Rome, malgré leurs différences très-importantes.
Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer pourquoi ces deux sortes d'organisations ont été nécessaires dans les pays et aux époques où elles se sont établies, ni comment elles ont concoura, chacune à sa manière, au perfectionnement général de Tespèce humaine. Nous ne les mentionnons actuellement que pour marquer avec précision la différence politique la plus importante c[ui ait existé dans la durée totale du système théologique et militaire, entre les caractères que ce système avait dans l'antiquité, et celui qu'il a pris au moyen âge.
A cette dernière époque, non-seulement le système théologique et militaire a éprouvé une immense amélioration par la fondation du catholicisme et de la féodalité ; mais, en outre, le grand fait politique résultant de cet établissement, c'està-dire, la division régulière entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, doit être envisagé comme ayant éminemment perfectionné la théorie générale de l'organisation sociale, pour toute la durée possible de l'espèce humaine, et sous quelque régime qu'elle doive jamais subsister. Par cette admirable division, les sociétés humaines ont pu naturellement s'établir sur une échelle beaucoup plus grande, par la possibilité de réunir sous un même gouvernement spirituel des populations trop nombreuses et trop variées pour ne pas exiger plusieurs gouvernements temporels distincts et indépendants. En un mot, on a pu ainsi concilier, à un degré jusqu'alors chimérique, les avantages opposés de la centralisation et de la diffusion politiques. Il est même devenu possible de concevoir sans absurdité, dans un avenir lointain, mais inévitable, la réunion du genre humain tout entier, ou du moins de toute la race blanche, en une seule communauté universelle, ce qui eût impliqué contradiction tant que le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel étaient confondus. En second lieu, dans l'intérieur de chaque société particulière, le grand problème politique qui consiste à concilier la subordination envers le gouvernement nécessaire au maintien
de tout ordre public, avec la possibilité de rectifier sa conduite quand elle devient vicieuse , a été résolu autant qu'il puisse l'être, par la séparation légale établie entre le gouvernement moral et le gouvernement matériel. La soumission a pu cesser d'être servile en prenant le caractère d'un assentiment volontaire, et la remontrance a pu cesser d'être bostile, du moins entre certaines limites, en s'appuyant sur une puissance morale légitimement constituée. Avant cette époque, il n'y avait pas d'alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe, et telles sont encore les sociétés, comme toutes celles organisées sous l'ascendant du mahométisme, où les deux pouvoirs sont, dès l'origine, légalement confondus.
Ainsi , en résumé , par la division fondamentale organisée au moyen âge entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, les sociétés humaines ont pu être en. même temps plus étendues et mieux ordonnées, combinaison que tous les législateurs, et même tous les philosophes, de l'antiquité avaient proclamée Impossible.
Quoique le système catholique et féodal ait produit, autant que le comportait l'époque où 11 a dominé, tous les avantages généraux que je viens d'indiquer comme inhérents à la division des deux pouvoirs, et qu'il ait ainsi contribué plus puissamment que tous les systèmes antérieurs au perfectionnement de l'humanité, il n'en faut pas moins reconnaîti'e que la décadence qu'il a éprouvée était à la fois absolument inévitable et rigoureusement indispensable.
J'ai démontré précédemment (1) que la philosophie théologique et la puissance morale fondée sur elle ne pouvaient et ne devaient avoir, par leur nature, qu'un empire provisoire, même dans l'état le plus parfait qu'elles aient pu atteindre.
(l) Voyez les Considérations philosophiques sur les sciences et les taoantt.
c'est-à-dire, le catholicisme. J'ai établi qn'aprës avoir dirigé le genre humain dans son éducation préliminaire, elles devaient nécessairement être remplacées dans sa virilité par une philosophie positive et un pouvoir spirituel correspondant. Il est beaucoup plus aisé de faire une démonstration analogue à l'égard du pouvoir temporel, qui, primitivement fondé sur la supériorité militahre, doit finir par être essentiellement attaché à la prééminence industrielle, dans le mode d'existence vers lequel tendent de plus en plus les sociétés modernes. Ainsi, quelque éminente que fût la valeur du systèmes catholique et féodal, pour l'époque de son triomphe, le développement de l'espèce humaine, dans la double direction scientifique et industrielle, a dû nécessairement finir par le détruire, et d'autant plus vite que ce système a plus que tout autre favorisé ce développement Tai même prouvé que, sous le rapport spirituel, on pouvait observer, dans la première origine de ce système, le germe de sa destruction, qui s'est développé immédiatement après le moment de sa plus grande splendeur. Cette observation, qu'il est aisé d'étendre à l'ordre temporel (puisque l'abolition du servage et l'affranchissement des communes ont presque co-existé avec l'établissement complet de la féodalité), est une manifestation saillante de la nature provisoire du système social du moyen âge.
Je ne fais ici ni l'histoire de la formation de ce régime, ni celle de sa dissolution. Mais pour mettre dans tout son jour l'état moral de la société actuelle, qui est le sujet propre de cet opuscule, je dois jeter un coup d'oeil général sur la manière dont s'est opérée la désorganisation spirituelle de ce système, et sur les principales conséquences qu'elle a engendrées.
La destruction d'un système social* et rétablissement d'un autre, sont, par leur nature, deux opérations trop compliquées, et dont chacune exige trop de temps potir -qu'elles
puissent jamais être menées de front. D'abord , l'institution d'mi nouvel ordre politique suppose le renversement préalable de l'ordre précédent, soit pour rendre possible la réorganisation en écartant les obstacles qui l'empêchaient, soit pour en faire sentir convenablement la nécessité par l'expérience des inconvénients de l'anarchie. Mais on peut dire même, sous le rapport purement intellectuel, que l'esprit humain, vu la faiblesse de ses moyens, ne saurait s'élever à la conception nette d'un nouveau système social tant que le système antérieur n'est pas presque entièrement dissous. Il serait aisé de vérifier par de nombreux exemples cette déplorable nécessité. .
Il y a donc , par la nature des choses , toutes les fois que l'espèce humaine est appelée à passer d'un régime politique a un autre, une époque inévitable d'anarchie, au moins morale, dont la durée et l'intensité sont déterminées par l'étendue et l'importance du changement. Ce caractère anarchique devait donc nécessairement se développer au plus haut degré dans la période de désorganisation du système catholique et féodal, puisqu'il s'agissait alors de la plus grande révolution qui puisse jamais avoir lieu dans l'espèce humaine, la transition directe de l'état théologique et militaire à l'état positif et industriel, relativement à laquelle toutes les révolutions antérieures n'étalent que de simples modifications. C'est aussi ce qui a eu lieu dans les seizième, dix-septième, et dix-huitième siècles, pendant lesquels cette désorganisation s'est effectuée.
Dans le cours entier de cette période, qu'on peut, à bon droit, qualifier de révolutionnaire, toutes les idées antisociales ont été soulevées et réduites en dogmes, pour être employées d'une manière continue à la démohtion du système catholique et féodal , et pour rallier contre lui toutes les passions anarchiques qui fermentent dans le cœur humain, et qui, dans les temps ordinaires, sont comprimées par la prépondérance d'un régime social complet. Ainsi, le dogme de la liberté
Illimitée de conscience a d'abord été construit pour détruire le pouvoir tbéologique, ensuite celui' de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l'égalité pour décomposer l'ancienne classification sociale; sans parler des idées secondaires moins importantes, qui composent la doctrine critique^ et dont chacune a tendu à démolir une pièce correspondante de l'ancien système politique.
Tout ce qui se développe spontanément est nécessairement légitime pendant un certain temps, comme satisfaisant par cela même à quelque besoin de la société. Aussi suis-je fort éloigné de méconnaître l'utilité et même la nécessité absolue de la doctrine critique dans les trois derniers siècles. Je crois de plus que cette doctrine subsistera inévitablement, malgré toutes les apparences contraires, jusqu'à l'établissement direct d'un nouveau système social, et qu'elle exercera pendant tout ce temps une influence indispensable, puisque ce ne sera qu'alors que l'existence de l'ancien système pourra être vue comme irrévocablement terminée. Mais si, dans ce sens, l'action de la doctrine critique doit être envisagée comme encore nécessaire, à un certain degré, au développement de la civilisation, elle n'en est pas moins aujourd'hui, sous un rapport beaucoup plus important, le principal obstacle à l'établissement du nouvel ordre politique, dont elle a d'abord facilité la préparation.
Par une fatalité irrésistible, les différents dogmes dont se compose la doctrine critique n'ont pu acquérir toute l'énergie qui leur était nécessaire, pour remplir complètement leur destination naturelle, qu'en prenant un caractère absolu, qui les rend nécessairement hostiles, non-seulement à l'égard du système qu'ils avaient à détruire, mais envers un système social quelconque. Ainsi, depuis que la démolition de l'ancien ordre politique est suffisamment consommée, l'influence des principes critiques a déterminé dans la société une dis-
position, tantôt involontaire, tantôt réfléchie, à repousser toute véritable organisation. En même temps, l'habitude contractée pendant trois siècles, d'appliquer cette doctrine à toutes les questions sociales, a naturellement porté les esprits à la prendre pour base de la réorganisation, lorsque les catastrophes déterminées par la destruction du régime ancien ont eu mis en évidence la nécessité d'un retour à Tordre. Alors s'est manifesté l'étrange phénomène, inexplicable pour quiconque n'en a pas suivi le développement historique, du désordre moral et politique érigé en système, et présenté comme le terme de la perfection sociale. Car chacun des dogmes de la doctrine critique, quand il est pris dans un sens organique, revient exactement à poser en principe , sous le rapport correspondant, que la société ne doit pas être organisée.
Il serait aisé de démontrer, sur chacun des dogmes politiques modernes, que ce jugement n'a rien d'exagéré. Mais je ne me propose pas maintenant d'entreprendre l'examen direct et complet de la doctrine critique. Je ne l'ai ébauché ici que pour désigner clairement le point de vue sous lequel je considère cette théorie. Je dois me borner, pour mon objet actuel, à l'envisager dans son principe le plus important, c'est-à-dire en ce qui concerne la loi londamentale de la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
De tous les préjugés révolutionnaires, engendrés pendant les trois derniers siècles par la décadence de l'ancien système social, le plus ancien, le mieux enraciné, le plus universellement répandu , et le fondement général de tous les autres , c'est le principe en vertu duquel il ne doit pas exister dans la société de pouvoir spirituel, ou, ce qui revient au même, l'opinion qui subordonne complètement ce pouvoir au pouvoir temporel. Les rois et les peuples qui luttent, plus ou moins ouvertement, sur toutes les autres parties de la doctrine critique, sont parfaitement d'accord sur ce point de départ. Dans les pays où le protestantisme a triomphé, cet anéantis-
sèment on cette absorption du pouvoir spirituel a été régulièrement et ostensiblement proclamé. Mais le même principe n'a pas été, au fond, moins réellement rétabli, quoique d'une manière plus détournée, dans les états qui ont continué à s'intituler catholiques, où l'on a vu le pouvoir temporel soumettre entièrement à sa dépendance la hiérarchie spirituelle, et le clergé lui-même se prêter volontairement à cette transformation, en s'empressant de relâcher les liens qui l'unissaient à son gouvernement central pour se nationaliser. Enfin , pour rendre sensible, par un seul fait récent, toute la force et l'universalité d'une telle opinion, il suffira de rappeler qu'on a vu, de nos jours, quelques philosophes trèsrecommandables qui, ayant tenté de lutter contre ce préjugé, n'ont trouvé dans leur propre parti que des antagonistes opiniâtres.
Après l'explication générale que j'ai donnée ci-dessus, je ne crains pas qu'on m'accuse, relativement à cette idée-mère de la doctrine critique, comme par rapport à toutes les autres, d'en méconnaître l'utilité et môme la nécessité temporaires, pour opérer la transition de l'ancien système social au nouveau. Mais comme je pense que, si la démolition du premier système a dû commencer par l'ordre spirituel, la même marche doit nécessairement être suivie dans l'établissement du second, je suis conduit à examiner directement ce principe fondamental de la doctrine critique, afin de rappeler les esprits, autant qu'il est en moi, aux véritables notions élémentaires de la politique générale, oubliées depuis trois siècles, en ce qu'elles ont d'applicable à l'état présent de la société. Tel est le but de cet opuscule, dans lequel je chercherai à démontrer la nécessité de l'institution d'un pouvoir spirituel, distinct et indépendant du pouvoir temporel, et à déterminer les principaux caractères de la nouvelle organisation morale, propre aux sociétés modernes.
Je dois d'abord préparer les esprits réfléchis à se placer à
un point de vne si pen conforme aux habitudes actuelles. A cet effet, je crois devoir indiquer une suite d'observations, qui, sans traiter encore la question en elle-même, me paraissent propres à attirer l'attention sur ce sujet, en faisant sentir, d'une manière empirique, que la tendance universelle des pubiicistes et des législateurs modernes vers une organisation politique sans pouvoir spirituel, laisse dans Tordre social une immense et funeste lacune.
L'expérience du passé pourrait constater de deux manières différentes la nécessité de la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel : soit en comparant l'état de l'espèce humaine sous l'empire du catholicisme et de la féodalité, avec celui dans lequel la maintenaient les organisations essentiellement temporelles de la Grèce et de Rome; soit en montrant les inconvénients qu'a produits, depuis le commencement du seizième siècle, la suppression du pouvoir spirituel, ou, ce qui est politiquement équivalent, son usurpation par le pouvoir temporel. Quoiqu'il fût possible de tirer de la première classe d'observations des renseignements essentiels, directement applicables à la question actuelle, cependant la grande diversité des époques les compliquerait trop pour qu'ils pussent produire le sentiment d'évidence que je veux surtout déterminer ici; et, d'ailleurs, j'ai suffisamment indiqué les bases de cette comparaison au commencement de cet opuscule. Ainsi, je m'attacherai exclusivement, dans ce qui va suivre, à la seconde espèce de faits, dont le témoignage, plus direct et plus sensible, doit être plus décisif. Il me reste donc à considérer sommairement, dans les sociétés modernes, les principales sortes d'inconvénients politiques qu'on peut attribuer avec certitude à la dissolution du pouvoir spirituel. Un examen de cette importance exigerait naturellement des développements très-étendus. Mais le lecteur, une fois placé au point de vue convenable, pourra aisément suppléer lui-même aux détails qui me. sont interdits ici.
Afin de n*introdnire dans cette suite d*ot)8ervations que des faits susceptibles de déterminer une conviction nette et irrésistible, j'écarte à dessein la considération des grandes catastrophes, bien qu'elles remontent, en dernière analyse, à la désorganisation spirituelle de la société, parce que, malgré cette origine, leur retour peut, avec raison, être regardé comme désormais impossible; je me borne à examiner l'état habituel des peuples civilisés pendant les trois derniers siècles, et tel qu'il subsiste encore aujourd'hui.
Si l'on envisage d'abord les relations politiques les plus générales, on voit que, tant que le système catholique a conservé une grande vigueur, les rapports d'État à État ont été soumis, dans toute l'Europe chrétienne, à une organisation régulière et permanente, capable d'entretenir habituellement entre eux un certain ordre volontaire, et de leur imprimer, quand les circonstances l'ont exigé, une activité collective, comme dans la vaste et importante opération des croisades. En un mot, on a pu contempler alors ce que M. de Maistre appelle, avec une si profonde justesse, le miracle de la monarchie européenne. Sans doute, vu l'état de la civilisation à cette époque, ce gouvernement était fort incomplet. Mais sous ce rapport, comme sous le rapport national, le gouvernement le plus imparfait n'est-il pas, à la longue, trèspréférable à l'anarchie ? Qu'est-il arrivé à cet égard, depuis l'absorption du pouvoir papal ? Les diverses puissances européennes sont rentrées, les unes vis-à-vis des autres, dans l'état sauvage ; les rois ont fait graver sur leurs canons l'inscription, dès lors exactement vraie, ultima ratio regum. Quel expédient a-t-on imaginé pour combler le vide immense f[ue laissait à cet égard l'annulation du pouvoir spirituel ? On doit sans doute rendre justice aux efforts très-estimables des diplomates pour produire et maintenir, à défaut d'un lien réel, ce qu'on a appelé l'équilibre européen; mais on ne peut s'empêcher de sourire à l'espoir de constituer par une
telle voie nn véritable gouvernement d'États. Il est évident que ce système d'équilibre, considéré dans sa durée totale, a occasionné plus de guerres qu'il n'en a empêché. L'ébranlement produit par la révolution française l'a réduit en poussière, et chaque État est resté dans l'inquiétude continue d'un envahissement général de la part de quelque grande puissance. Au moment où j'écris cet opuscule, l'Europe entière n'est-elle pas tout près de craindre, quoiqu'à tort sans doute, de voir tout le système des relations extérieures compromis par la mort d'un seul homme?
n faut ajouter à ce qui précède, que, suivant une remarque très-judicieuse de M. de Maistre, l'action du pouvoir spirituel, sous le rapport que je considère, doit être jugée non-seulement par le bien sensible qu'elle produit, mais surtout par le mal qu'elle prévient et qui n'est pas aussi facile à constater. Un exemple mémorable, indiqué par ce philosophe, peut mettre dans tout son jour l'importance d'une telle observation.
Dans la formation du système colonial qui a suivi la découverte de l'Amérique, deux nations éminemment rivales, dont chacune pouvait envier à l'autre les plus importantes possessions coloniales du globe, et qui étaient sur une étendue immense dans un contact perpétuel, n'ont jamais eu, par ce motif, une seule guerre, tandis que toutes les autres puissances européennes se disputaient avec l'acharnement le plus obstiné quelques postes presque insignifiants. Gomment un si grand résultat a-t-il été produit? par un seul acte du pouvoir spirituel, déjà même ébranlé dans son existence. Il a suffi d'une simple bulle d'Alexandre VI, qui, dès l'origine, avait équitablement tracé une ligne générale de démarcation entre les établissements coloniaux de l'Espagne et ceux du Portugal.
Je le répète, tout ce qui est arrivé a dû arriver, et je suis certainement aussi éloigné que personne de tout regret stérile
sur le passé. Mais qn*il me soit permis d'obsenrer, avec le grand Leibnitz, le fait de l'importante lacune laissée dans Forganisation européenne par la dissolution inévitable de Tancien pouvoir spirituel, et d'en conclure que, sous ce premier l'apport, rétablissement -d'un nouveau gouvernement moral est impérieusement réclamé par Tétat présent des nations civilisées.
En portant maintenant la vue sur Torganisation intérieure de chaque peuple , la même nécessité devient encore plus sensible, par une foule de motifs dont je me borne à indiquer les plus généraux.
La décadence de la philosophie théologique et du pouvoir spirituel correspondant a laissé la société sans aucune discipline morale. De là, cette série de conséquences que je marque dans l'ordre où elles s'enchaînent mutuellement
io La divagation la plus complète des intelligences. Chacun tendant à se former, par ses seules forces, un système d'idées générales, sans remplir aucune des conditions indispensables pour cela, il est devenu peu à peu rigoureusement impossible, dans les masses, d'obtenir, entre deux esprits seulement, un accord réel et durable sur aucune question sociale, même très-simple. Si cette anarchie pouvait se borner à ce qu'elle a de ridicule, le mal serait sans importance, et la satire suffirait pour le réduire dans les limites convenables. Mais la facilité qui en résulte de concevoir, comme à peu près également plausibles, le pour et le contre sur la plupari des points dont la fixité importe si éminemment au bon ordre, produit des effets d'une tout autre gravité.
Pour sentir convenablement la profondeur et l'universalité de cette anarchie intellectuelle, il faut observer qu'elle n'existe pas seulement aujourd'hui entre les partisans de la doctrine critique, dans l'esprit desquels elle est constituée en dogme fondamental ; mais, ce qui est bien plus décisif, on peut l'apercevoir aussi, quoiqu'à un degré naturellement beau-
conp moindre, chez les partisans de la doctrine rétrograde, où elle est, contradictoirement à leur tendance, un résultat involontaire de la marche générale et irrésistible de l'esprit humain. D'abord, on observe parmi eux une première grande division, qui dégénère souvent en opposition directe, entre les défenseurs du catholicisme et ceux de la féodalité. De plus, en ne considérant que les premiers, dont les opinions sont nécessairement plus compactes, on reconnaît que s'ils convergent sur un assez grand nombre de points pour pouvoir être vus comme formant une seule école, ils n'en présentent pas moins sur les questions fondamentales des divergences trèsessentielles, qui finiraient par les conduire, dans la pratique, à des résultats tout à fait incohérents, si Tétat social actuel permettait une application étendue de leurs doctrines. C'est ce que constate un examen attentif des théories produites dans cette direction par les principaux penseurs, M. de Maistre, M. de laMennais, M. de Donald, et M. d'Eiktein. Leurs diverses opinions manifestent chacune, au fond, un degré très-sensible d'individuaUté sur les points les plus importants (i). . 2® L'absence presque totale de morale publique. D'un côté, la destination de chacun dans la société n'étant plus déterminée par aucunes maximes généralement respectées, et les institutions pratiques ayant dû se conformer à cette situation des esprits, l'essor des ambitions particulières n'est plus contenu réellement que par la puissance irrégulière et fortuite des circonstances extérieures propres aux divers individus. D*un autre côté, le sentiment social cherchant vainement, soit dans la raison privée, soit dans les préjugés publics, des notions exactes et fixes sur ce qui constitue le bien général dans chaque cas qui se présente, il finit par dégénérer peu
(l) Ijd philosophe le plus conséquent, parmi tous ceux qui écrivent aujourd'hui dans cette direction, M. de la Mennais, vient d'ôtre conduit tout récemment à une infraction solennelle des principes fondamentaux, en invoquant formellement la liberté des cultes.
à pen en une vagae intention philanthropigne, incapable d'exercer ancone action réelle sur la conduite de la vie. Par cette double influence, chacun, dans les grands rapports sociaux, est graduellement conduit à se faire centre, et la notion de l'intérêt particulier restant seule bien claire au milieu de tout ce chaos moral, Fégoïsme pur devient naturellement le seul mobile assez énergique pour diriger l'existence active.
Ce résultat, si sensible aujourd'hui dans la morale publique, s'étend même jusqu'à un certain point à la morale privée. Celle-ci dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions que celle d'opinions arrêtées. L'instinct nahirel, qui parle beaucoup plus clairement dans ce cas que dans le précédent; ia puisssance toujours croissante des habitudes d'ordre et de travail, qui tendent si fortemement à écarter lldée du vice; l'amélioration générale des conditions, produite par le développement continuel de l'industrie, qui rend les tentations moins vives et moins fréquentes ; l'adoucissement universel des mœurs, résultant du perfectionnement de la civilisation; toutes ces causes doivent sans doute contre-balancer extrêmement l'immoralité que tend à engendrer aujourd'hui l'absence de principes fixes de conduite. Cependant le défaut d'organisation produit, même sous ce rapport, des effets incontestables, quoique plus difficiles à démêler. Que chacun, consultant son expérience journalière, et écartant préalablement les cas grossiers, où l'évidence du mal est trop palpable pour qu'il ne soit pas étouffé dans son germe, examine si la vie réelle ne se ressent pas de l'état flottant où sont aujourd'hui la plupart des idées de devoir, soit dans les diverses relations de famille, soit dans les rapports ordinaires et mutuels des supérieurs et des inférieurs, soil dans les relations réciproques des producteurs et des consommateurs, etc.
Au reste, une observation indirecte peut dispenser, jusqu'à
nn certain point, à cet égard, de la vérification immédiate. C'est le fait de la prépondérance obtenue presque généralement, du moins dans la pratique, par les théories morales qui prétendent expliquer tous les sentiments de l'homme en les rattachant exclusivement à l'intérêt personnel. Si, considérées spéculativement, l'instinct moral les repousse, elles sont devenues, dans le monde réel, le mode permanent d'explication, et même elles conservent encore, parmi les philosophes, un crédit qui n'est qu'un indice trop fidèle du véritable état de la société. L'opinion dominante aujourd'hui chez eux que la législation pénale est, en dernière analyse, le seul moyen efficace d'assurer la moralité dans les classes inférieures, confirme clairement cette observation.
30 La prépondérance sociale accordée de plus en plus, depuis trois siècles, au point de vue purement matériel, est encore une conséquence évidente de la désorganisation spirituelle des peuples modernes. Le pouvoir pratique ayant, dès le seizième siècle, annulé ou subaltemisé toujours davantage le pouvoir théorique, le même esprit s'est insinué à mesure dans tous les éléments de la société. En tout, on est arrivé peu à peu à considérer presque exclusivement l'utilité immédiate, ou du moins à la placer en première ligne. Ainsi, par exemple, dans l'appréciation raisonnée des sciences, on a méconnu de plus en plus leur importance philosophique, et elles n'ont été évaluées qu'en raison de leurs services pratiques.
Cet esprit essentiellement matériel est surtout sensible en Angleterre, où, par un concours de causes spéciales, cette sorte d'organisation sociale provisoire, formée depuis le seizième siècle, a pris plus de consistance que sur le continent; il domine beaucoup plus complètement encore aux États- Unis, où la désorganisation spirituelle a été poussée infiniment plus loin que partout ailleurs.
Quand la marche des événements a amené l'époque des
constitations, le même caractère s*est prononcé d'âne mani^ éminemment frappante dans cette nouvelle sphère d'activité. L*attention s*est exclusivement portée vers la partie matérielle de ce grand travail. On s'est occupé directement de refondre toutes les institutions pratiques; on a été jusqu'à régler, dans le plus mince détail , les formes des a8s«:nblées délibérantes, sans penser à établir préalablement de nouvelles doctrines sociales, sans avoir seulement tenté de déterminer exactement l'esprit du nouveau système politique. Aujourd'hui môme où, grâce à l'expérience, la société entre dans de meilleures voies, en ce sens du moins qu'elle renonce définitivement aux constitutions métaphysiques, il est à craindre que l'influence des mêmes habitudes n'entrave longtemps encore la véritable réorganisation.
C'est sans doute par le rétablissement d'un ordre moral que doit nécessairement commencer cette vaste opération, la réorganisation des esprits étant à la fois plus urgente et mieux préparée que le règlement des relations sociales. Néanmoins, il est probable que la disposition, encore trop prononcée dans les peuples, à demander immédiatement des institutions, ou, en d'autres termes, à vouloir reconstruire le pouvoir temporel avant le pouvoir spirituel, sera d'abord un puissant obstacle à l'adoption de cette marche naturelle, seule efficace.
40 Je dois indiquer enfin comme dernière conséquence générale de la dissolution du pouvoir spirituel, l'établissement de cette sorte d'autocratie moderne qui n'a point d'analogie exacte dans l'histoire, et qu'on peut désigner, à défaut d'une expression plus juste, sous le nom de ministérialisme ou de despotisme administratif. Son caractère organique propre est la centralisation du pouvoir poussée de plus en plus au delà de toutes les bornes raisonnables, et son moyen général d'action est la corruption systématisée. L'une et l'autre résultent inévitablement de la désorganisation morale de la société.
Une loi très-connue de la nature, en politique, établit formellement que le seul moyen de n'être pas gouverné, c'est de se gouverner soi-même. Elle est applicable aux masses comme aux individus, aux choses comme aux personnes. Elle signifie, dans son acception la plus étendue, que moins le gouvernement moral a d'énergie dans une société, plus il est indispensable que le gouvernement matériel acquière d'intensité, pour empêcher l'entière décomposition du corps social. Comment concevrait-on, par exemple, dans une population aussi étendue que celle de la France, dont aucun lien moral ne combine plus assez fortement les diverses parties, que la nation ne se dissolvit pas en communautés partielles de plus en plus restreintes, si à défaut d'un esprit commun, un pouvoir temporel central ne retenait pas tous les éléments sociaux dans une dépendance immédiate et continue? Un tel effet ne serait que la continuation de l'influence du'même principe qui, comme je l'ai indiqué plus haut, a décomposé en nationalités indépendantes l'ancienne société européenne. Aussi la centralisation temporelle s'est-elle effectuée de plus en plus, à mesure que la désorganisation morale est devenue plus complète et plus sensible. La même cause qui rendait indispensable un tel résultat, tendait, sous un autre point de vue, à l'engendrer inévitablement, puisque l'annulation du pouvoir spirituel a détruit la seule barrière légale qui eût pu contenir les empiétements du pouvoir temporel.
Quant à la corruption érigée en moyen permanent de gouvernement, cette déplorable conséquence résulte plus clairement encore que la précédente de l'anéantissement du pouvoir spirituel. On pourrait le pressentir en voyant naître ce honteux régime dans le pays où la dégradation de l'autorité morale a été le plus fortement constituée d'une manière légale. Mais il est aisé de s'en convaincre directement.
Dans une population où le concours indispensable des individus à Tordre public ne peut plus être déterminé par l'as-
sentiment volontaire et moral accçrdé par chacun à une doctrine sociale commune, il ne reste d'autre expédient, pour maintenir une harmonie quelconque, que la triste alternative de la force ou de la corruption. Le premier moyen est incompatible avec la nature de la civilisation moderne, depuis que le caractère temporel de la société a cessé d'être essentiellement militaire pour devenir essentiellement industriel. La richesse, qui, par l'institution de la propriété, était d'abord la mesure régulière de la force, conmie étant son résultat permanent, en est devenue de plus en plus, dans les siècles modernes, la source principale et constante. Elle serait, sous ce rapport, désignée très-exactement par le nom de force virtuelle. De là il est résulté insensiblement que, comme moyen de discipline, la violence a fini par se changer en corruption. Autant l'état présent des sociétés repousse le premier mode, autant il se prête au second, depuis que la désorganisation morale a commencé à se prononcer clairement. . Les gouvernements ne sauraient agir sur les individus qu'en employant sur une plus grande échelle les mêmes procédés que ceux-ci reconnaissent entre eux comme les plus efficaces pour influer journellement les uns sur les autres. Ainsi, quand l'intérêt personnel est considéré, dans les relations privées, comme le seul mobile dans l'énergie duquel on puisse mettre ordinairement une confiance suffisante, peuton s'étonner que le pouvoir central soit conduit à user du môme moyen d'action? Ce résultat affligeant ne doit pas plus être imputé aux gouvernants qu'aux gouvernés, il tient à leurs fautes mutuelles; ou, plus exactement, il est la conséquence pénible, mais heureusement momentanée, de l'état' passager d'anarchie dans lequel a dû se trouver ' nécessairement la société, pendant la transition du système théologique et militaire au système positif et industriel.
Si le tableau que je viens d'esquisser des effets généraux graduellement produits, depuis le seizième siècle, par la
désorganisation morale de ]a société, est jugé conforme à l'observation, et si les faits sont reconnus dériver de la cause que je leur assigne, comme j'en al la ferme espérance, ils feront sans doute comprendre que l'établissement d'un nouveau pouvoir spirituel est d'une importance encore plus capitale, sous le rapport national, que sous le rapport européen.
Pour* prévenir, autant que possible, toute interprétation inexacte de ma pensée, je déclare ici, sous le premier point de vue, comme je l'ai déjà fait sous le second, que, dans mon opinion, cet état d'anarchie, dont je déplore avec tous les vrais observateurs les funestes conséquences, a été nonseulement un résultat inévitable de la décadence de l'ancien système social, mais encore une condition Indispensable à l'établissement du nouveau. En reprenant, sous ce dernier rapport, l'examen direct des quatre faits généraux ci-dessus exposés, je pourrais prouver, sur chacun d'eux, que s'il présente une monstruosité révoltante lorsqu'on le conçoit comme état permanent (ce à quoi mène rigoureusement la doctrine critique, quand on la prend dans un sens organique), il n'en est plus du tout ainsi en ne l'envisageant que comme état purement transitoire. Je me borne à indiquer ce nouvel examen pour le premier fait, qui est la base de tous les antres.
La profonde anarchie qui règne aujourd'hui dans les intelligences, se trouve non-seulement motivée dans le passé par la décadence nécessaire de l'ancien système social, mais elle sera, de plus, encore inévitable, et même indispensable, jusqu'au moment où les doctrines destinées à servir de fondement à la nouvelle organisation auront été suffisamment formées. D'un côté, tant que durera cette sorte d'interrègne moral, il y aura, par le fait, impossibilité de discipliner les intelligences. D'un autre côté, si, avant la fin de cette époque, on tentait de déterminer directement le ralliement des esprits,
comme, à défaat de doctrines convenables, oe ne ponrrait être que par des moyens matériels et arbitraires, il arriverdlt nécessairement que le libre développement de la pensée étant interdit, aux uns pour former les doctrines, aux autres pour se mettre à portée de les adopter, l'opération mèofie de la réorganisation se trouverait arrêtée.
Ainsi, j'ai la conviction d'apprécier autant que personne tout ce qu'il y a de valeur réelle dans la doctrine critique ; mais je demande qu'on ne se méprenne plus sur sa véritable nature. L'époque est arrivée où l'on peut se rendre un compte rationnel de la marche qui a été suivie ; la routine pure n'est plus indispensable. Il est possible de conserver aux principes critiques toute l'influence qu'ils doivent exercer encore pendant un certain temps, sans être obligé pour cela de les concevoir comme organiques, et de s'endormir ainsi dans une sécurité factice sur les graves dangers de diverses sortes dont la société serait menacée par une prolongation vicieuse de l'anarchie actuelle. Si cette disposition Intellectuelle excède peut-être la portée de la plupart des esprits, telle doit être du moins, à mes yeux, le point de vue désormais habituel des penseurs qui veulent consacrer leurs forces à la grande opération sociale du dix-neuvième siècle.
Par l'ensemble des considérations indiquées jusqu'ici, j'espère avoir suffisamment préparé tous les lecteurs réfléchis à voir traiter directement cette question fondamentale du pouvoir spirituel, dont l'éveil inspnre aujourd'hui tant de craintes puériles et chimériques. Je puis donc procéder sans hésitation à l'examen immédiat de la question.
La répartition actuelle des opinions, relativement au principe fondamental de la nécessité d'un pouvoir spirituel, présente à l'observateur impartial un contraste singulier et même pénible. D'une part, ceux qui prennent la cause de la vraie liberté, de la civilisation, ceux, en un mot, qui s'annoncent comme ayant spécialement une tendance progressive, et qui
l'ont en effet jusqu'à un certain point, dominés par le désir, légitime en lui-même mais nullement raisonné, d'é\iter à tout prix la théocratie, suivent pour cela une route qui, si elle pouvait être parcourue jusqu'au bout, conduirait inévitablement, pour ne pas tomber dans une anarchie complète, au despotisme le plus dégradant, celui de la force dépourvue de toute autorité morale. D'une autre part, ceux qu'on accuse de tendance rétrograde, et qui, véritablement, méritent à quelque égard cette accusation, non dans leurs intentions pbilosophiques, mais dans les conséquences inévitables qu'entraînerait l'entière application de leurs doctrines, sont au fond les seuls dont les théories relèvent convenablement la dignité humaine, en constituant la supériorité morale comme le correctif et le régulateur de la force ou de la richesse.
Par les diverses considérations indiquées ci-dessus, j'ai cherché à démontrer que l'état social des nations les plus civilisées réclame impérieusement aujourd'hui la formation d'un nouvel ordre spirituel, comme premier et principal moyen de terminer la période révolutionnaire, commencée au seizième siècle, et parvenue depuis trente ans à son dernier terme. Il s'agit maintenant d'examiner, d'une manière directe, la nature de l'organisation spirituelle propre aux sociétés modernes. Une question aussi fondamentale, qui se lie intimement à toutes les hautes questions politiques, ne saurait être convenablement traitée que dans un ouvrage spécial, s'adressant exclusivement aux esprits les plus sévères. Mais quoique les indications très-sommaires auxquelles ]e suis ici réduit soient certainement insuffisantes pour approfondir, comme elle doit l'être, une telle question, néanmoins elles contribueront peut-être à appeler sur ce sujet l'attention des hommes graves, ce qui est actuellement mon but essentiel.
Pour avoir un aperçu complet du nouvel ordre moral, il laut envisager séparément les fonctions que doit remplir le
ponvoir spirituel, abstraction foite de sa oonstitation propre, et ensuite le caractère général que doit avoir son organisation pour correspondre exactement à la nature de la civilisation moderne. Les explications suivantes sont exclusivement consacrées au premier genre de considérations, qui se réduit essentiellement à l'analyse des divers rapports principaux sous lesquels la société a besoin d'un gouv^nement spirituel. Plus tard, j'examinerai la seconde partie de la question. Cette division est déterminée par la marche naturelle de la raison publique, qui, sans doute, parviendra à sentir fortement la nécessité d'un nouveau pouvoir moral, avant que de comprendre nettement sa véritable organisation. Après avoir ainsi indiqué, dans son ensemble, le nouvel ordre spirituel vers lequel tendent les sociétés modernes, j'envisagerai, dans un dernier travail, la marche générale suivant laquelle doit s'efifectuer, par la nature des choses, ce grand mouvement de reconstruction, en partant du point où il est parvenu aujourd'hui.
Il serait d'abord facile de se former empiriquement une idée très-nette des attributions du pouvoir spirituel moderne, en observant avec attention celles du clergé catholique, à l'époque de sa plus grande vigueur et de son entière indépendance, c'est-à-dire depuis environ le milieu du onzième siècle jusque vers la fin du treizième. Sans doute les bases philosophiques de ces deux pouvoirs, et les relations sociales correspondantes, par suite leurs modes respectifs d'influence, sont de nature entièrement différente, et même, à beaucoup d'égards, absolument opposée. Mais, quant à l'étendue et à l'intensité d'action, ce qui est ici le point essentiel à déterminer, on peut dire qu'à chacun des rapports sociaux qui étaient matière à statuer pour le clergé catholique, il correspond, dans le nouveau système politique, une attribution analogue pour le pouvoir spirituel moderne. IJ est même vraisemblable que le nouveau système devant s'établir d'une
manière beaucoup plus paisible que l'ancien, et à une époque plus éclairée, où sa nature, bien plus calculée d'avance, doit être par cela seul mieux comprise, l'intervention du pouvoir spirituel y sera plus explicite et plus complète, parce qu'il rencontrera moins de résistance dans le pouvoir temporel correspondant. Néanmoins, quelque précieuse que soit cette comparaison par le degré de précision qu'elle comporte, et qu'il serait bien difficile d'obtenir de toute autre manière, elle ne peut être profitable qu'aux esprits capables de faire abstraction de l'extrême diversité des deux états de civilisation, ou plutôt de ne lui accorder que sa juste part d'influence, et qui en même temps ont étudié le passé dans des dispositions suffisamment dégagées des préjugés vicieux inspirés généralement aujourd'hui par la doctrine critique contre le régime spirituel du moyen âge. Ce rapprochement conduirait donc presque inévitablement, chez la plupart des lecteurs, à de fausses applications, qui donneraient une idée fort erronée de mon opinion. Ainsi, quoique j'aie jugé convenable de l'indiquer pour ceux qui peuvent l'utiliser, je procéderai, sans m'y arrêter davantage, à une exposition directe, en considérant immédiatement les fonctions du pouvoir spirituel moderne.
Quoiqu'il puisse être utile, et même, en certains cas, nécessaire de considérer l'idée de société abstraction faite de celle de gouvernement, il est universellement reconnu que ces deux idées sont, en réalité, inséparables ; c'est-à-dire que l'existence durable de toute association réelle suppose nécessairement une influence constante, tantôt directrice, tantôt répressive, exercée, entre certaines limites, par l'ensemble sur les parties, pour les faire concourir a l'ordre général dont elles tendent toujours, par leur nature, à s'écarter plus ou moins, et dont elles s'écarteraient indéfiniment s'il était possible qu'elles fussent absolument abandonnées à leurs impulsions propres. Cette influence totale se compose de deux sortes d'ac-
tions, l'une matérielle, Fautre morale, entièrement hétérogènes, soit dans leurs bases, soit dans leurs modes, quoique toujours coexistantes. La première porte immédiatement sur les actes, pour déterminer les uns et empêcher les autres : elle est fondée, en définitive, sur la force ou, ce qui revient au même, sur la richesse, qui en est devenue l'équivalent chez les peuples modernes, à mesure que les progrès de la civihsation ont transporté à la prééminence industrielle la puissance civile primitivement attachée à la isupériorité militaire. La seconde consiste dans le règlement des opinions, des penchants, des volontés, en un mot des tendances : elle a pour base l'autorité morale, qui résulte, en dernière analyse, de la supériorité de l'intelligence et des lumières. C'est ainsi que concourent au maintien de l'ordre social les deux grandes espèces d'inégalité sur lesquelles toute société est établie.
Depuis que la civilisation a été assez avancée pour que ces deux branches générales du gouvernement aient pu être attribuées à des classes différentes, ce qui s'est opéré au moyen âge, la distinction entre elles est devenue sensible à tous les yeux, et on a créé pour la désigner les noms de pouvoir temporel et de pouvoir spirituel, qu'il convient, par cela môme, de maintenir, du moins provisoirement, pour le nouvel état social, quoique leur structure rappelle encore essentiellement celui d'après lequel ils ont été formés.
Le pouvoir spirituel a donc pour destination propre le gouvernement de l'opinion, c'est-à-dire l'établissement et le maintien des principes qui doivent présider aux divers rapports sociaux. Cette fonction générale se divise en autant de parties qu'il existe de classes distinctes de relations; car il n'y a, pour ainsi dire, aucun fait social dans lequel le pouvoir spirituel n'exerce une certaine influence quand il est bien organisé, c'est-à-dire en harmonie exacte avec l'état de civilisation correspondant. Son attribution principale est donc la direction suprême de V éducation^ soit générale, soit spéciale j mais
snrtont de la première, en prenant ce mot dans son acception la pins étendue, et Ini faisant signifier, comme on le doit, le système entier d'idées et d'habitudes nécessaire pour préparer les individus à l'ordre social dans lequel ils doivent vivre, et pour adapter, autant que possible, chacun d'eux à la destination particulière qu'il doit y remplir. C'est dans cette grande fonction sociale que l'action du pouvoir spirituel se marque le plus nettement, car elle lui appartient exclusivement, tandis que, dans tous les autres cas, son- influence se complique plus ou moins avec celle du pouvoir temporel. C'est par là qu'il fait, d'une manière décisive, l'épreuve de ses forces, et en même temps qu'il pose les fondements les plus solides de son autorité générale. Véducation embrasserait même l'ensemble des fonctions nationales du pouvoir spirituel, si, par une exception abusive de cette expression, on y comprenait, à l'exemple de quelques philosophes, non-seulement la préparation de la jeunesse, mais encore l'action si importante exercée sur les honmies faits, qui en est le complément nécessaire et la suite inévitable. Cette seconde classe de fonctions spirituelles consiste à représenter sans cesse, dans la vie active, soit aux individus, soit aux masses, les principes dont ils ont été pénétrés, comme à les rappeler à leur observation quand ils viennent à s'en écarter, en tant que les moyens moraux sont efficaces pour cela (i).
(l) Ootre ces deux ordres de fonctions, le pouvoir spirituel exerce encore évidemment, comme corporation savante, une influence consultative, directe ou indirecte, dans toutes les opérations sociales. Mais ce dernier genre d'attributions, qu'on esti tenté aujourd'hui de concevoir comme très-étendu et même comme principal, en raisonnant d'après l'éducation si vicieuse et si incomplète que l'on a sous les yeux, rentre essentiellement dans l'un ou l'autre des deux précédents, quand on considère un système social bien ordonné ; et c'est pourquoi je n'en fais pas, dans cet aperçu sommaire, une mention expresse. Car, lorsque Véducation est ce qu'elle doit être, il n'arrive presque jamais que les individus ou les masses aient vraiment besoin dans la pratique de principes généraux autres que ceux dans lesquels ils ont été élevés ; il est seulement nécessaire qu'on les leur rappelle
Telles sont, en aperçu, les fonctions générales dn pouvoir spirituel, considéré dans une nation isolée. Mais les rapports de peuple à peuple lui assignent une nouvelle classe d'attributions, qui ne sont que la suite des précédentes, transportées sur une plus grande échelle. Envisagée abstraitement, la juridiction du pouvoir spirituel ne comporterait, dans sa circonscription territoriale, d'autres limites que celles du globe habitable, si toutes les fraclions de l'espèce humaine étaient parvenues à peu près au même état de civilisation, puisque Fassociation spirituelle est évidemment susceptible, par sa nature, d'une extension indéfinie. Mais, considérée dans la réalité, elle embrasse seulement tous les peuples (comme, par exemple, ceux de l'Europe) dont l'état social est assez semblable pour qu'il puisse exister entre eux un certain degré de communauté permanente, et dont la diversité est néanmoins assez grande pour exiger autant de gouvernements temporels, distincts et indépendants les uns des autres. Car, aussitôt que cette similitude existe, il s'établit inévitablement des rapports suivis, d'où résultent, à la fois, la possibilité et la nécessité d'une certaine direction commune, destinée à les régulariser en les assujettissant à des principes généraux et uniformes.
On ne doit pas s'étonner que les philosophes catholiques aient vu dans ce gouvernement européen l'attribution prin cipale et caractéristique du pouvoir spirituel, puisqu'elle était la plus sensible et la plus nette, comme lui appartenant tout à fait exclusivement. Sans doute, dans chaque état social déterminé, l'association d'un nombre quelconque d'hom-
et qu'on leur en explique l'application, parce qu'ils tendent naturellement à les oublier et à les mal comprendre. Quand les besoins généraux ou particuliers de la société exigent réellement de nouveaux principes, c'est au pouvoir spirituel, qui doit les fournir régulièrement comme classe chargée de la culture des connaissances théoriques, à les introduire convenablement dans le système de l'éducation.
mes sous un même régime spirituel précède toujours nécessairement leur réunion sous un même gouvernement temporel. Cela est tout aussi wai dans l'ordre national que dans Tordre eiuropéen. Mais cette vérité est infiniment plus facile à constater dans le second cas que dans le premier, car dans celui-ci les deux pouvoirs coexistent constamment; tandis que dans l'autre, par la nature des choses, l'association spirituelle est toujours en pleine vigueur longtemps avant aucun commencement d'association temporelle, à tel point que, dans l'ancien système politique, la première a pu seule exister, et qu'il est même encore incertain si la seconde existera jamais dans quelque système que ce soit.
Tel est donc le second grand objet incontestable de l'exercice du pouvoir spirituel : la réunion de tous les peuples européens, et en général du plus grand nombre de nations possible, dans une même communion morale. Cette dernière fonction, qui complète le tableau de ses attributions, se réduit, comme les précédentes, à l'établissement continu d'un système d'éducation uniforme pour les diverses populations, et de l'influence régulière qui en est la conséquence nécessaire. C'est par là que le pouvoir spirituel se trouve naturellement investi, à l'égard des différents peuples et de leurs chefs temporels, de la portion d'autorité qui est indispensable pour qu'ils soient conduits, volontairement ou involontairement, à soumettre leurs contestations à son arbitrage, et à en recevoir une impulsion commune , dans les cas qui exigent une action collective.
Ainsi, en résumé, la vie des individus et celle des peuples se composent alternativement de spéculation et d'action, ou, en d'autres termes, de tendances et de résultats. Ces deux ordres de faits s'entrelacent de mille manières dans l'existence réelle. Le pouvoir spirituel a pour objet propre et exclusif le règlement immédiat du premier, le pouvoir temporel celui du second. Chacun des deux pouvoirs agit légiti-
mement, tontes les fois qu'il se ronferme strictement dans sa sphère naturelle d'activité, du moins en tant que la distinction est humainement possible. Quand l'un d'eux usurpe, au delà de cette mesure , quelque fonction de l'autre, il y a abus, ce qui ne veut pas dire que de telles usurpations, dans un sens ou dans l'autre, n'aient été ou ne puissent même redevenir momentanément inévitables et indispensables dans certaines circonstances, sans pour cela constituer jamais l'état normal. Tel est l'ordre-type vers lequel doivent toujours tendre les combinaisons politiques ; quoique, du reste, il soit indubitable d'avance que l'imperfection de l'organisation humaine, soit sous le rapport de l'intelligence, soit sous celui des passions, nous interdit absolument l'espoir, dans ce cas comme dans tout autre, d'obtenir jamais un succès complet (1).
Après avoir posé, pour fixer les idées, cette définition générale du pouvoir spirituel dans un état social quelconque, il devient facile, en spécialisant les considérations précédentes, de constater que ce pouvoir, convenablement réorganisé, n'a pas une moins grande influence à exercer dans le système de la civilisation moderne que dans celui du moyen âge. Je ne dois pas ici m'occuper particulièrement de ce dernier, à l'égard duquel je renvoie les lecteurs aux ouvrages des philosophes catholiques, et surtout de M. de Maistre, qui, dans
(l) Dans l'ordre philosophique, l'influence spirituelle et l'Influence temporelle seront toujours, de leur nature, parfaitement distinctes; mais, dans l'ordre politique, la distinction, même approximative, n'est pas toujours possible, parce qu'il existe une foule de cas secondaires de gouvernement, que ce n'est pas ici le lieu d'indiquer, dans lesquels on ne saurait éviter qu'elles se trouvent réunies à peu près également dans les mêmes mains. Le principe fondamental de la division des deux pouvoirs exige simplement que jamais la possession simultanée de tous deux à un haut degré ne puisse exister dans aucun individu ni dans aucune classe, ce qui est non-seulement très-praticable, mais même inévitable depuis une longue suite de siècles, et surtout dans le système social moderne.
son Traité du Pape, a présenté l'exposition la plus méthodique, la plus profonde, et la plus exacte de l'ancienne organisation spirituelle (1). 11 s'agit essentiellement ici de considérer le pouvoir spirituel dans l'état social propre aux nations modernes, . et que je regarde comme caractérisé, sous le
(l) Les philosophes de l'école rétrogade, ett particulièrement M. de Maistre qui peut aujourd'hui en être regardé comme le chef, ont présenté, à l'occasion de leur défense du système catholique, quelques considérations générales très-importantes sur le pouvoir spirituel, envisagé dans une société quelconque. Mais ces conceptions abstraites, quoique susceptibles de fournir d'utiles indications à ceux qui veulent traiter sous son véritable point de vue cette question fondamentale, manquent à la fois de la précision et de la généralité nécessaires pour établir une opinion méthodique. On y remarque constamment cette inconséquence radicale qui consiste à transporter directement aux sociétés modernes les considérations exclusivement puisées dans l'observation des sociétés du moyen âge si essentiellement différentes. D'ailleurs liées, comme elles le sont toujours, au projet de restauration d'un système dont la destruction, déjà presque entièrement consommée, est désormais irrévocable, elles tendent bien plus, dans l'état présent des esprits, à fortifier le préjugé général contre tout pouvoir spirituel qu'à le déraciner. On peut même observer que le sentiment, involontaire quoique fort incomplet, de cette désharmonie totale avec leur siècle, inspire à ces philosophes une sorte d'hésitation et de timidité^ ce sujet, qui se fait sentir jusque dans leurs jugements sur le passé.
Ces travaux n'ont donc essentiellement, sous le rapport philosophique, qu'une utilité historique, comme éminemment propres à mettre dans tout son jour le vrai caractère général de l'ancien système, et à -faire apprécier dignement les immenses bienfaits dont le genre humain lui est redevable. A cet égard, les conceptions de l'école rétrograde conservent toute leur valeur, comme étant pleinement et directement applicables à un ordre de faits pour lequel, ou plutôt d'après lequel, elles ont été systématisées. Mais, relativement à la réorganisation morale des sociétés actuelles, la question doit être regardée, malgré tous ces travaux, comme absolument intacte.
Du reste, l'influence politique de l'école rétrograde n'en est pas moins, sous ce rapport capital, très-utile aujourd'hui, et même nécessaire pendant un certain temps, quoique d'une manière indirecte et en quelque sorte négative. Car elle présente, d'une part, un obstacle indispensable pour préserver la société de la prépondérance totale des doctrines critiques, qui empêcherait toute organisation réelle. En même temps, elle agit comme un stimulant, non moins essentiel, pour contraindre la civilisation moderne à produire enfin le système moral qui
rapport temporel, par la prépondérance totale de l'activité industrielle.
Dans Tordre positif, l'organisation sociale, envisagée, soit dans son ensemble, soit dans ses détails, n'est pas autre chose que la régalarisation de la division du travail, en prenant cette dernière expression, non dans le sens infiniment étroit que lui ont donné les économistes (1), mais dans son acception la plus étendue, c'est-à-dire comme s'appliquant à toutes les diverses classes des travaux coexistants, soit théoriques, soit pratiques, qui peuvent être conçues comme concourant à un même but final, et y comprenant les spécialités nationales, aussi bien que les spécialités individuelles. La séparation et la spécialisation de plus en plus grandes des activités particulières, soit d'individu à individu, soit de peuple à peuple, constituent, en effet, le moyen général du perfectionnement de Tespèce humaine, et, par une réaction nécessaire et continue, en sont aussi le résultat permanent (2). C'est par là que la société tend naturellement à
lui est propre, et à lui donner toute la consistance qu'il doit avoir pour être susceptible de remplacer l'ancien. Dans ce sens, l'influence de l'école rétrograde est exactement aussi nécessaire que celle de l'école critique, quoique d'une autre manière, et doit naturellement subsister pendant le même temps.
(1) Les économistes ayant été conduits, par la nature imparfaite des recherches que la marche générale de l'esprit humain leur avait destinées, à considérer l'état social sous un point de vue très-incomplet, on comprend aisément qu'ils n'aient dû apercevoir que dans ses applications les moins étendues et les moins importantes le principe de la division du travail, dont ils sont, k proprement parler, les inventeurs. On doit remarquer, à Thonueur d'Adam Smith, que non-seulement il a, le premier, conçu ce grand principe d'une manière nette et positive, mais qu'il l'a présenté sous un point de vue beaucoup plus é.'evé que tous ses successeurs.
(2) Les considérations indiquées dans cet alinéa et dans le suivant sont, par leur nature, tout aussi applicables à l'ordre théorique qu'à l'ordre pratique. Mais j'ai cru devoir ici les diriger essentiellement vers ce dernier, afin d'en déduire plus nettement la nécessité du pouvoir spirituel, ce qui est maintenant mon but principal.
devenir de plus en plus étendue, et qu'elle doit finir par embrasser tôt ou tard la totalité du genre humain, si la durée assignée par l'ensemble des lois du monde à l'activité progressive de notre espèce est suffisamment prolongée. Tous les progrès réels qui ont eu lieu ou qui pourront s'opérer dans l'organisation sociale peuvent être regardés, de ce point de vue, comme ayant eu ou devant avoir pour dernier résultat d'établir une meilleure distribution du travail. Car l'ordre social serait évidemment parfait, soit sous le rapport du bienêtre particulier , soit sous celui de la bonne harmonie de l'ensemble, si chaque individu ou chaque peuple pouvait, dans tous les cas, être livré exclusivement au genre précis d'activité auquel il est le plus propre,' soit par ses dispositions naturelles, soit par ses antécédents, soit par les circonstances spéciales où il se trouve placé ; ce qui , considéré sous une autre face, ne serait exactement qu'une parfaite division du travail. Sans doute un tel ordre ne saurait, à aucune époque, exister complètement. Mais le genre humain tend continuellement à s'en rapprocher de plus en plus, sans qu'on puisse déterminer jusqu'à quelle distance il en restera jamais. C'est surtout dans l'état social qui se prononce toujours davantage chez les peuples modernes, que cette tendance est la plus directe et la plus sensible. Car l'activité industrielle, comparée à Tactivité militaire, est caractérisée par cette admirable propriété que son libre et plein développement dans un individu ou dans un peuple ne suppose point nécessairement sa compression dans d'autres individus ou d'autres peuples, et qu'au contraire, non-seulement elle admet le concours universel, mais même qu'elle le provoque inévitablement, entre certaines limites ; d'où il résulte naturellement que les hommes et les nations sont continuellement poussés à former des associations de plus en plus étendues et de plus en plus paisibles.
Mais, si la division du travail, considérée sous ce premier
rapport, est la cause générale du perfectionnement humain (i) et du développement de Tétat social, elle présente, considérée sous un autre, non moins naturel, une tendance continue à la détérioration et à la dissolution, qui Unirait par arrêter tout progrès , si elle n'était incessamment combattue par une action toujours croissante de gouvernement, et surtout de gouvernement spirituel. Il résulte, en effet, nécessairement de cette spécialisation constamment progressive que chaque individu et chaque peuple se trouve habituellement placé à un point de vue de plus en plus borné, et animé d'intérêts de plus en plus particuliers. Si donc, d'une part, l'esprit s'aiguise, de l'autre il s'amincit (%) ; et, de même, ce que la sociabilité gagne en étendue , elle le perd en énergie. Par là , chacun , homme ou peuple, devient de plus en plus impropre à saisir, par ses propres facultés, la relation de son action spéciale avec l'ensemble de l'action sociale, qui, en même temps, se complique toujours davantage; et, d'un autre côté, il se sent de plus en plus porté à isoler sa cause particulière de la cause commune , qui précisément est de jour en jour moins perceptible. Ces inconvénients de la division du travail tendent évidemment, par la nature des choses, à augmenter continuellement , aussi bien que ses avantages. Les premiers
(1) L'imperfection du langage m'oblige à employer ces mots de perfectionnement et de développement, dont le premier, et même le second, quoique plus net, rappelle ordinairement des idées de bien absolu et d'amélioration indéfinie, que je n'ai point l'intention d'exprimer. Ces mots ont pour moi le simple objet scientifique de désigner, en physique sociale, une certaine succession d'états du genre humain s'effectuant selon des lois déterminées; usage exactement analogue à celui qu'en font les physiologistes dans l'étude de l'individu, pour indiquer une suite de transformations à laquelle ne se rattache constamment aucune idée nécessaire d'amélioration ou de détérioration continues.
(2) Quelques économistes, et entr'autres M. Say, ont aperçu cet effet inévitable de la division du travail poussée très-loin, mais seulement dans les mêmes cas subalternes qui avaient été le sujet exclusif de leurs observations.
annuleraient donc les seconds, s'ils pouvaient avoir un cours entièrement libre. De là la nécessité absolue d'une action continue, produite par deux forces, Tune morale, l'autre physique, ayant pour destination spéciale de replacer constamment au point de vue général des esprits toujours disposés par eux-mêmes à la divergence, et de faire rentrer dans la ligne de l'intérêt commun des activités qui tendent sans cesse à s'en écarter. En même temps qu'une telle intervention est indispensable, elle devient possible et même inévitable , en ce que le développement naturel des diverses inégalités, qui résulte forcément de la division du travail, tend à établir de lui-même la hiérarchie, soit spirituelle, soit temporelle, nécessaire à ce genre d'action. Tel est le point de vue vraiment élémentaire de la théorie générale du gouvernement, dont tout l'artifice consiste ainsi, à chaque époque, à régulariser cette hiérarchie spontanée qui se forme dans l'intérieur de la société, de façon à atténuer, autant que possible, l'influence funeste de la division du travail, relativement à son influence utile.
Ces considérations s'appliquent spécialement au système de la civilisation moderne, tout aussi bien que celles de nature opposée indiquées précédemment. Cet état social étant celui où la division du travail est poussée le plus loin, et où elle doit inévitablement éprouver, plus que dans aucun autre, des accroissements continus, soit entre les individus, soit entre les peuples, les inconvénients attachés à cette division y sont nécessairement plus prononcés, comme ses avantages. Il est aussi inférieur, sous le premier rapport, à celui des nations de Tantiquité, qu'il lui est supérieur sous le second, ce qui fournit une ample matière à discourir pour ceux qui veulent louer ou blâmer, dans un sens absolu, Tun ou râutre, et qui le peuvent indiflférenmient, suivant le point de vue où il se placent. Qui n'a observé en effet que, sous les rapports de la généralité d'esprit et de l'énergie poli-
tique, les penpies anciens (1) sont aussi supérieurs aux modernes, qu*ils leur sont inférieurs sous ceux de l'étendue des connaissances et de IHiniversalité des relations sociales. On voit, par ce qui précède, qu'il n'y a rien d'accidentel dans cette opposition, dont il importe, sans doute, d'approfondir la source, afin de bannir radicalement les tentatives vicieuses ayant pour objet de combiner, dans le nouvel ordre social, deux genres de prééminences qui s'excluent mutuellement.
Quoi qu'il en soit, le dernier ordre de considérations indiqué ci-dessus, qui explique la fonction générale du gouvernement, conçu dans sa plus large destination, et surtout dans le système de la civilisation moderne, s'applique évidemment, d'une manière spéciale, au pouvoir spirituel, pour montrer que, dans le nouvel état social, l'action de ce pouvoir doit avoir, par la nature des choses, plus d'étendue et moins d'intensité que dans tous les états antérieurs. Puisqu'en effet, les inconvénients généraux de la division du travail s'accroissent inévitablement de plus en plus, par la même nécessité qui produit le développement graduel de la civilisation, la société a donc de plus en plus besoin, surtout chez les peuples modernes, de sentir l'influence de cette corporation spéculative qui, faisant de la considération du point de vue général, sa spécialité propre et permanente, est destinée à la rappeler constamment aux individus et aux peuples, et qu en même temps, désintéressée par la nature de son caractère et par l'indépendance de sa position sociale, dans ce
(l) En observant le caractère spécial de la société chez les peuples anciens, il faut nécessairement avoir en vue seulement les classes, entre lesquelles il existait une société réelle, c'est-à-dire les hommes libres, les esclaves étant généralement considérés comme une sorte d'animaux domestiques. Avec cette restriction, qui montre d'ailleurs que la condition du genre humain, pris en masse, a éprouvé depuis cette époque une immense amélioration, l'observation indiquée dans le texte demeure incontestable.
mouvement pratique d'où résultent tant de motifs de divergence et d'isolement, est éminemment apte à identifier son intérêt particulier avec l'intérêt commun, dont elle peut être regardée comme l'organe propre, dans le plus grand nombre des cas. Mais pour compléter cet aperçu général, il est indispensable de distinguer avec plus de précision, dans le développement continu de l'action totale de gouvernement, entre la direction spirituelle et la direction temporelle de la société.
En observant d'une manière suffisamment approfondie le mécanisme des sociétés humaines, on reconnaît, comme je l'ai indiqué plus haut, que, dans chaque système politique, la formation du pouvoir spirituel a toujours précédé nécessairement le développement du pouvoir temporel, même dans les systèmes où ces deux pouvoirs ont été réunis dans les mêmes mams. C'est ainsi, pour prendre l'exemple le plus décisif, que la constitution romaine était, à son origine, aussi essentiellement théocratique que celle des Étrusques; et quoiqu'elle ait pris plus tard un caractère si différent, c'est toujours dans leur autorité comme corporation sacerdotale que les patriciens ont vu la base fondamentale de leur puissance. Généralement, en effet, l'association spirituelle, fondée sur la communion des doctrines et sur l'homogénéité des sentiments qui en résulte doit, par la nature des choses, précéder l'association temporelle, fondée sur la conformité des intérêts ; puisque celle-ci ne peut exister sans l'autre (les intérêts ne pouvant jamais être d'eux-mêmes assez conformes pour dispenser d'une certaine similitude de principes), tandis que l'on conçoit la possibilité d'associer par cette dernière condition seulement, pourvu que l'opposition des intérêts ne soit pas extrême, quoi qu'il n'y ait de société vraiment complète et stable, soit entre individus, soit entre peuples, que celle où les deux conditions sont remplies simultanément jusqu'à un certain degré. A mesure que la civilisation se
développe, chacune des deux sortes d'association aogmente en étendue, en diminuant en énergie, comme je Fai expliqué. Mais la différence primitive tenant à leur nature intime se fait toujours sentir entre elles, sous ce rapport que Fassodation temporelle ne pouvant absolument se maintenir seule et sans le concours du pouvoir spirituel, tandis que Fassodation spirituelle peut rigoureusement subsister dans une certaine mesure par elle-même et sans Falde du pouvoir temporel, le pouvoir spirituel augmente son domaine pendant que la société se complique, an lieu que le pouvoir temporel voit diminuer le sien. En effet, il n'y a de gouverné temporellement que ce qui ne peut Fôtre spirituellement, c'est-à-dire qu'on ne régit par la force que ce qui ne peut l'être sulffsamment par l'opinion. Or, à mesure que les hommes se civilisent, ils deviennent d'une part plus sensibles aux motifs moraux, et d'une autre part plus disposés à la conciliation amiable des intérêts. C'est pourquoi l'action du pouvoir temporel décroît sans cesse, et doit être moindre dans le nouvel état social que dans tous les états antérieurs ; tandis que Faction du pouvoir spirituel augmente, et doit être plus grande dans le système de la civiUsation moderne que dans aucun autre. On voit par là combien profondément est vicieuse la disposition introduite aujourd'hui dans presque toutes les têtes par les doctrines critiques, et qui porte à concevoir le nouvel ordre social sans pouvoir spirituel, puisqu'au contraire, ce pouvoir y doit nécessairement exercer une beaucoup plus grande action politique, dans sa sphère naturelle d'activité, que ne l'exercera dans la sienne le pouvoir temporel, qui tend à devenir de moins en moins important, et à se réduire de plus en plus, du moins tant que la civilisation restera ascendante, à une hiérarchie purement civile, quoique vi-aisemblablement ce dernier effet ne doive jamais être, à aucune époque, absolument complet. Après avoir ainsi conçu Faction générale d^ pouvoir spi-
rituel moderne, en contemplant dans leur ensemble ses diverses fonctions, soit nationales, soit européennes, il est nécessaire de compléter cet aperçu en les considérant dans leurs détails principaux.
La première division de cet ensemble de fonctions, celle à laquelle je crois devoir me borner ici, consiste, comme je dis, à distinguer dans le pouvoir spirituel deux grandes classes d'attributions : les unes nationales, les autres européennes (i). Considérons d'abord les premières.
Nous avons vu que, sous ce rapport, l'action du pouvoir spirituel consiste essentiellement à établir par l'éducation les opinions et les habitudes qui doivent diriger les hommes dans la vie active, et ensuite à maintenir, par une influence morale, régulière et continue, exercée, soit sur les individus, soit sur les classes, l'observation pratique de ces règles fondamentales (2). Il s'agit donc d'examiner les motifs principaux qui, en opposition aux préjugés actuels, nécessitent, dans le nouvel état social, un gouvernement moral portant sur les idées, sur les penchants, et sur la conduite, soit dans l'ordre individuel, soit dans Tordre collectif.
(1) Dans Talternative forcée d'employer Tune ou l'autre de ces deux expressions européennes et universelles pour désigner cette partie des fonctions du pouvoir spirituel qui s'exerce sur les relations de peuple à peuple ; je dois préférer la première comme plus précise et consacrée d'ailleurs par le passé, quoiqu'elle soit vraisemblablement à la fois trop étendue et trop restreinte, mais sans rien préjuger par là sur l'extension territoriale que comportera à une époque quelconque la juridiction du pouvoir spirituel.
(2) Afin de simplifier autant que possible cet examen sommaire, je dois éviter de le faire porter sur les points qui ne sont pas généralement contestés, quoiqu'il pût être utile de les présenter plus rationnellement qu'on n'a l'habitude de les concevoir. C'est pourquoi je continue ici à ne considérer dans l'éducation que la partie sociale, et nullement l'instruction théorique, générale ou spéciale, qui doit présider à l'activité industrielle. Cette dernière sorte de préparation forme évidemment une attribution essentielle du pouvoir spirituel, sur la nécessité de laquelle je n'insiste point, puisqu'elle n'est, ce me semble, mise en doute par personne.
Le dogmatisme est Fétat nonnal de l'intelligence humaine, celui vers lequel elle tend, par sa nature, continuellement et dans tous les genres, même quand elle semble s'en écarter le plus. Car le scepticisme n'est qu'un état de crise, résultat inévitable de l'interrègne intellectuel qui survient nécessairement toutes les fois que l'esprit humain est appelé à changer de doctrines, et en même temps un moyen indispensable employé soit par l'indhidu, soit par l'espèce, pour permettre la transition d'un dogmatisme à un autre, ce qui constitue la seule utilité fondamentale du doute. Ce principe, qui se vérifie dans tous les ordres d'idées, est applicable, à bien plus forte raison, aux idées sociales, comme étant à la fois les plus compliquées et les plus importantes. Les peuples modernes ont obéi k cette impérieuse loi de notre nature, jusque dans leur période révolutionnaire, puisque toutes les fois qu'il a fallu réellement agir, même seulement pour détruire, ils ont été conduits inévitablement à donner une forme dogmatique à des idées purement critiques par leur essence.
Ni l'homme, ni l'espèce humaine ne sont destinés à consumer leur vie dans une activité stérilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la conduite qu'ils doivent tenir. C'est à Y action qu'est appelée essentiellement la totalité du genre humain, sauf une fraction imperceptible, principalement vouée par nature à la contemplation. Et néanmoins toute action suppose des principes préalables de direction que les individus ou les masses n'ont ni la capacité ni le temps d'établir, ou seulement de vérifier, autrement que par l'application même dans le plus grand nombre des cas. Telle est, sous le simple rapport intellectuel, la considération fondamentale qui motive, d'une manière décisive, l'existence d'une classe qui, éminemment active dans l'ordre spéculatif, est constamment et exclusivement occupée à fournir à toutes les autres des règles générales de conduite dont elles ne peuvent pas
plus se dispenser qu'elles ne sont aptes à les former; et qui, une fois admises, leur permettent d'employer toute leur capacité de raisonnement à les appliquer judicieusement dans la pratique, en s'aidant pour cela des lumières de la classe contemplative, quand la déduction ou l'interprétation présentent trop de difficultés.
Cette nécessité d'une direction spirituelle se montre non moins clairement si, cessant de considérer l'homme seulement comme intelligent, on l'envisage aussi sous le rapport moral. Car même en admettant que chaque individu ou chaque corporation pût se former par ses seules facultés le plan de conduite le plus convenable, soit à son propre bien être, soit à la bonne harmonie de l'ensemble, il resterait certain que cette doctrine, devant se trouver le plus souvent en opposition, à un degré quelconque, avec les impulsions les plus énergiques de la nature humaine, elle n'exercerait par ellemême presque aucune influence sur la vie réelle. Elle a donc besoin d'être, pour ainsi dire, vivifiée par une force morale régulièrement organisée, qui, la rappelant sans cesse à chacun au nom de tous, lui imprime toute l'énergie résultant de cette adhésion universelle, et seule capable de surmonter ou même de contre-balancer suffisamment la puissance des penchants anti-sociaux, naturellement prépondérante dans la constitution de l'homme.
Quels que puissent jamais être les progrès de la civilisation, il sera toujours vrai que si l'état social est, à certams égards, un état continu de satisfaction individuelle, il est aussi, sous d'autres rapports non moins nécessaires, un état continu de sacrifice. En termes plus précis, il y a pour chacun, dans tout acte particulier, un certain degré de satisfaction sans lequel la société ne serait pas possible, et un certain degré de sacrifice sans lequel elle ne pourrait se maintenir, vu l'opposition des tendances individuelles, qui est absolument inévitable dans une proportion quelconque.
L'intensité relative du premier ordre de sensations peut ang^ menter sans doute, et elle augmente en effet constamment, ce qui constitue l'amélioration progressive des conditions humaines; mais Tordre contraire subsiste toujours nécessairement, et même son intensité absolue augmente aussi sans cesse, par cette ardeur croissante des désirs que notre organisation lie invariablement à l'accroissement des jouissances, comme une compensation inévitable et un correctif indispensable.
La plus grande perfection sociale imaginable consisterait évidemment en ce que chacun remplit toujours dans le système général la fonction particulière à laquelle il est le plus propre. Or, même dans cet état extrême et qui est purement fictif (quoiqu'on en approche sans cesse), les hommes auraient besoin d'un gouvernement moral, parce qu'aucun ne saurait contenir spontanément ses penchants personnels dans les limites conformes à sa condition propre. Car la nature et la société assigneront éternellement, d'un commun accord, aux divers individus des rôles très-inégalement satisfaisants. Les aptitudes naturelles et les destinations sociales présentent une variété infinie, soit pour le genre, soit pour l'intensité. Au contraire les penchants habituellement prédominants sont à peu près les mêmes sous ces deux rapports chez tous les hommes, ou du moins ils sont chez tous assez énergiques pour inspirer à chacun le désir spontané de toutes les jouissances qu'il peut observer dans les autres, quelle que soit la différence des conditions. De là donc la nécessité de développer par une action spéciale ce qu'il y a dans l'homme de moralité naturelle, pour réduire, autant que possible, les impulsions de chacun à la mesure voulue par l'harmonie générale, en habituant dès l'enfance à la subordination volontaire de l'intérêt particulier envers l'intérêt commun, et en reproduisant sans cesse dans la vie active, avec tout l'ascendant nécessaire, la considération du point de
Tue social. Sans cette salutaire influence, qui étouffe le mal dans sa source, la société étant constamment obligée d'agir matériellement sur les individus, soit par la violence directe, soit par l'intérêt, pour réprimer dans leur effet des tendances qu'elle aurait laissées se développer librement, le maintien de Tordre deviendrait bientôt impossible quand cette discipline temporelle serait parvenue au dernier degré d'exagération qu'elle comporte. Mais heureusement, par la nature des choses, la conception absolue d'un tel mode de gouvernement, à la fois barbare et illusoire, n'est et ne peut être qu'une simple supposition. Dans la réalité, la répression temporelle n'a jamais été et ne sera jamais que le complément de la répression spirituelle, qui ne saurait, à aucune époque, suffire tout à fait au besoin social. Si, d'après la marche naturelle de la civilisation, la première diminue sans cesse, c'est à la condition inévitable que la seconde augmente dans la même proportion.
Ainsi, soit sous le rapport intellectuel, soit sous le rapport moral, il est constaté que, dans toute société régulière, les notions de bien ou de mal destinées à diriger la conduite de chacun dans les diverses relations sociales (et même dans la vie purement individuelle, en tant qu'elle peut influer sur ces relations), doivent se réduire à ce qui est prescrit ou prohibé par des préceptes positifs, établis et maintenus par une autorité spirituelle convenablement organisée, et dont l'ensemble constitue la doctrine sociale directrice (i).
(1) Bans les raisonnements précédents, j'ai spécialement considéré l'action du gouvernement comme répressive plutôt que comme directrice, afin de mieux adapter la démonstration aux habitudes qui dominent aujourd'hui si généralement dans les spéculations politiques. Mais les mêmes motifs s'appliquent évidemment, avec bien plus de force encore, lorsqu'on ne se borne pas à concevoir le gouvernement dans sa destination passive, comme ayant pour objet le maintien de l'ordre, et qu'on l'envisage dans sa destination active, comme chargé de faire concourir à un même but général toutes
Par là, se trouve expliquée cette vieille expérience da genre hamain dont la ptiilosophie catholique, d'après cette connaissance profonde, quoique essentiellement empirique, de notre nature qui la caractérise si éminemment, a systématisé le résultat général, esï présentant directement comme une vertu fondamentale, base immuable et nécessaire du bonheur privé ou public, la foi, c'est-à-dire la disposition à croire spontanément, sans démonstration préalable, aux dogmes proclamés par une autorité compétente; ce qui est, en effet, la condition génâ^le indispensable pour permettre rétablissement et le mainti^ d'une véritable communion intellectuelle et morale.
En principe, toute Faction de Tindividu sur la doctrine régulatrice, se borne, dans Tétat normal, à en déduire la règle pratique applicable à chaque cas particulier, en consultant Torgane spirituel dans tous les cas douteux. Mais quant à la construction même de la doctrine, sous quelque aspect qu'on la considère, chacun n*a pas d'autre droit légitime que d'en solliciter la rectification partielle, quand l'expérience a constaté que, sous un rapport quelconque, elle ne remplit pas suffisamment son but pratique. Cest au pouvoir spirituel, ainsi averti, qu'il appartient naturellement d'effectuer dans la doctrine les changements convenables, après en avoir vérifié la nécessité. Tel est, du moins, l'ordre régulier. Dans toute autre hypothèse, la société doit être regardée comme se trouvant dans un véritable état de révolution, plus ou moins complet. Cet état, nécessaire aussi à certaines époques déterminées, quoique toujours transitoire, est assujetti à des règles spéciales d'une toute autre nature, dont je n'ai point,
les activités partielles, ce qui est à mes yeux, sa principale fonction, surtout dans le système social propre aux peuples modernes. Les lecteurs qui auront bien compris les deux classes de considérations indiquées ci- dessus, les transporteront aisément à ce nouvel aspect de la question.
pâf conséquent, à m'occuper ici, où je statue uniquement pour l'état normal (1).
Les deux ordres de considérations générales indiqués cidessus, s'appliquent spécialement à l'état social vers lequel tendent lés peuples modernes. Car, dans ce nouvel état, caractérisé par une séparation plus complète et toujours croissante des diverses fonctions, chacun n'est apte à concevoir spontanément, quelque capacité qu'il puisse avoir, qu'une portion infiniment petite de la doctrine dont il a besoin pour sa conduite, soit industrielle, soit sociale; et, en même temps, son intérêt propre, devenu plus partiel, tend naturellement à s'écarter de l'intérêt commun dans un plus grand nombre de cas, quoiqu'à un moindre degré.
La tendance évidente des sociétés modernes vers un état essentiellement industriel, et, par conséquent, vers un ordre politique où le pouvoir temporel appartiendra, d'une manière fixe, aux forces industrielles prépondérantes, commence aujourd'hui à être généralement sentie, et la marche naturelle des choses la manifestera de jour en jour davantage. L'entrainement inévitable produit par le sentiment d'une vérité, si importante quoique partielle, dispose les esprits à mécon-
(l) Le développement inévitablement graduel de la raison publique, par rapport au sentiment du besoin de réorganisation, présente naturellement un état passager, déjà atteint par un certain nombre d'esprits, où Ton admet la nécessité d'une doctrine sociale, en méconnaissant encore l'importance d'une classe investie de l'autorité convenable, ayant pour destination spéciale et permanente de la vivifier. Mais cette demi-conviction, politiquement stérile puisqu'elle revient proprement à désirer la fin sans vouloir le moyen, ne saurait manquer de se compléter promptement, quand elle sera très-répandue. Car, après avoir compris réellement la nécessité intellectueUe, morale, et politique d'une doctrine générale, on ne peut tarder à sentir, indépendamment de ce que toute doctrine, suppose des fondateurs, que, sous chacun de ces trois rapports, elle exige absolument des interprètes, qui, d'un autre côté, se produisent spontanément; dételle sorte que l'idée de fonction et celle d'organe sont aussi inséparables, par la nature des choses, dans la physique sociale que dans la physiologie.
naître oa môme à négliger la réorganisation morale de la société; il tend à maintenir Thabitude engendrée par la doctrine critique, et spécialement entretenue par Téconomie politique, de la prédominance du point de vue purem^t matériel dans les considérations sociales. En considérant tràp exclusivement les immenses avantages moraux et politiques incontestablement propres au mode d'existence industriel, on unit par se les exagérer au point de concevoir qu'ils dispensent presque entièrement de toute véritable organisation spirituelle, ou, du moins, que celle-ci n'aura plus qu'une importance secondaire, quand une fois les relations sociales seront devenues purement industrielles, au lieu d'être altérées dans leur caractère, comme eUes le sont encore, par les institutions et les habitudes dérivées des antécédents militaires de la société.
Quant à nous, qui ne devons pas envisager ce grand fait en artistes destinés à se passionner pour ce que son aspect peut offirir d'attrayant à l'imagination humaine, mais en observateurs qui, sans se permettre de l'admirer ou de le maudire, l'admettent comme une donnée fondamentale dans toutes les spéculations politiques modernes, nous devons nous efforcer, autant que possible, de l'étudier sous toutes ses laces. Or, dans cette disposition rationnelle, on peut aisément constater que l'influence régulatrice et directrice du pouvoir spirituel n'est pas moins nécessaire dans l'ordre des relations industrielles, qu'elle né l'a été dans l'ordre •des relations militaires, quoique ce ne soit pas entièrement de la même manière. Je me borne ici, sur ce sujet, à quelques indications générales, me réservant de les compléter et de les développer, si la controverse vient à l'exiger.
En supposant, ce qui est d'ailleurs absolument impossible, que l'ordre temporel correspondant à ce nouvel état de la société puisse s'établir complètement sans l'intervention d'un pouvoir spirituel, il reste vrai que, privé de cette in-
flaence conservatrice, un tel ordre ne pourrait ancnnement se maintenir. S'il est certain qu'outre les causes générales de désordre, inhérentes à toute société, et qui nécessitent un gouvernement moral, le système militaire en présente qui loi sont propres, cela est incontestable aussi pour le système purement industriel : seulement ces causes spéciales ne sont pas les mômes dans les deux cas, et par suite elles n'ont point la même intensité (1).
Les intérêts individuels sont sans doute bien plus conciliables, par leur nature, dans le nouveau mode d'existence que dans l'ancien. Mais cette heureuse particularité, qui rend la règle morale plus facile à établir, n'en dispense en aucune manière, puisque l'opposition, pour être devenue moins intense, n'a nullement disparu , et qu'elle est même plus étendue, en tant que les contacts sont plus multipliés. Ainsi, pour choisir l'exemple le plus important, bien que l'hostilité entre les chefs et les ouvriers remplace très-avantageusement pour l'ordre social celle qui existait entre les guerriers et les esclaves, elle n'en est pas moins réelle. Vainement espérerait-on la détruire par des institutions temporelles qui, en liant plus intimement les intérêts matériels de ces deux classes, diminueraient l'action arbitraire exercée par chacune d'elles sur l'autre. Jamais un état flxe ne sera solidement établi sur le simple antagonisme physique, le seul que de
(l) M. Dunojer, dans un ouvrage récemment publié, en constatant par des observations très-lumineuses sur les divers étate successifs de la civilisation, la tendance des sociétés actuelles, sous le rapport temporel, à l'état purement industriel, a su se prémunir contre l'exagération vulgaire qui porte à concevoir ce nouveau mode d'existence comme doué d'une perfection absolue. Il a consacré le dernier chapitre de son livre k l'analyse consciencieusement sévère des principaux inconvénients propres à la société industrielle. Quoique cette énnmération soit conçue dans un tout autre but que celui de mes considérations actuelles, et exécutée dans un esprit entièrement différent, j'y renvoie le lecteur, pour suppléer immédiatement aux développements qui me sont interdits ici.
telles institations puissent régulariser. Quoique fort utiles, sans doute, elles seront toujours insuffisantes, parce qu'elles laisseront nécessairement subsister le désir et même la possibilité dans les chefs d'abuser de leur position pour réduire les salaires et le travail, et dans les ouvriers d'obtenir par la violence ce que la vie laborieuse ne peut leur procura*. La solution de cette grave difficulté exige indispensablement l'influence continue d'une doctrine morale, imposant aux chefs et aux ouvriers des devoh*s mutuels, conformes à leurs relations réciproques. Or, cette doctrine ne peut évidenmient être fondée et maintenue que par une autorité spirituelle, placée â un point de vue assez général pour embrasser l'ensemble de ces rapports, et, en même temps, assez désintéressée dans le mouvement pratique pour n'être pas habituellement suspectée de partialité par aucune des deux classes ennemies entre lesquelles elle doit s'interposer. On peut faire des observations analogues sur les autres grandes relations industrielles, telles que celles des agriculteurs et des fabricants, des uns ou des autres avec les commerçants, ou de tous avec les banquiers. Il est clair que, dans ces divers rapports, les intérêts absolument abandonnés à eux-mêmes, sans aucune autre discipline que celle qui résulte de leur propre antagonisme, finissent toujours par atteindre le degré d'opposition directe (1). De là résulte donc la nécessité fondamentale d'une
(l) La crise commerciale et manufacturière qui désole en ce moment le pays où l'activité industrielle est le plus développée, crise qui peut prendre à tout instant un caractère politique plus ou moins grave, est très-propre k vérifier, pour les observateurs impartiaux, la nécessité d'une certaine action de gouvernement, exercée sur les relations industrielles, comme, dans le passé, sur les relations militaires. Sans doute de tels inconvénients sont, de leur nature, passagers. Mais l'ordre social et le bonheur individuel réclament, d'un commun accord, contre le renouvellement toujours imminent de ces oscillations funestes des garanties plus directes, plus explicites, en un mot, plus régulières, qui ne laissent pas chacun juge dans sa propre cause, et qui n'exigent pas la considération spontanée et très-suivie d'un
règle morale, et, par suite, d'une autorité spirituelle, indispensables pour les contenir dans ces limites, où, an lieu de lutter, ils convergent; limites dont ils tentent sans cesse à sortir. Il serait d'ailleurs facile d'établir que cette action morale, considérée sous ses deux aspects , doit jouer en outre un rôle indispensable et principal , dans l'établissement des institutions temporelles destinées à compléter cette régularisation des rapports sociaux.
Ce serait trop compter sur la puissance des démonstrations de l'économie politique pour prouver la conformité nécessaire des divers intérêts industriels, que d'espérer qu'elle puisse jamais suffire à les discipliner (1). Quand même on accorderait à ces démonstrations toute la latitude logique, d'ailleurs fort exagérée, que les économistes leur ont donnée, il resterait certain que l'homme ne se conduit pas uniquement, ni même principalement, par des calculs, et, en second lieu, qu'il n'est pas toujours, ni même le plus souvent, susceptible de calculer avec justesse. La physiologie du dix-neuvième siècle, confirmant ou plutôt expliquant l'expérience universelle, a démontré positivement la frivolité de ces théories métaphysiques qui représentent l'homme comme un être essentiellement calculateur, poussé par le seul mobile de l'intérêt personnel.
Ainsi la morale, soit privée, soit publique, sera nécessairement flottante et sans force, tant qu'on placera comme
point de vue général, de la part d'esprits habituellement placés à an point de vue très-particulier.
(1) Le vice fondamental de l'économie politique, envisagée comme théorie sociale, consiste directement en ce que pour avoir constaté, sous quelques rapports particuliers, qui sont fort loin d'être les plus importants, la tendance spontanée et permanente des sociétés humaines vers un certain ordre nécessaire, elle se croit autorisée k en conclure l'inutilité de le régulariser par des institutions positives ; tandis que cette grande vérité politique, conçue dans son ensemble, prouve seulement la possibilité de l'organisation, en même temps qu'elle conduit à en apprécier dignement Timportance capitale.
point de départ, pour chaque individn on cbaqne classe, la considération exclasive de l'ntilité particnlière. Cest néanmoins à quoi mène inévitablement, par sa nature, l'esprit industriel, comme tout autre esprit purement temporel, quand il se produit isolément et sans avoir subi Finfluence morale régulatrice, qui ne peut se trouver que dans l'action d'un pouvoir spirituel convenablement organisé. S'il était possible de concevoir que la société fût entièrement livrée, d'une manière exclusive, à l'impulsion directement déterminée par la seule activité temporelle, le nouvel ordre politique (si on pouvait alors lui donner ce nom) n'aurait d'autre avantage réel sur l'ancien (considéré aussi dans la même hypothèse abstraite) que de substituer le monopole à la conquête, et le despotisme fondé sur le droit du plus riche au despotisme fondé sur le droit du plus fort. Telles seraient les conséquences extrêmes, mais rigoureuses, d'une organisation sociale purement temporelle, si une telle hypothèse pouvait jamais se réaliser. Mais heureusement, quelque vicieux que puissent être nos aperçus politiques, la nature des choses préserve la société de l'influence absolue de ses propres aberrations, et l'ordre final qui s'établit de lui-même est toujours supérieur à celui que les combinaisons humaines avaient construit d'avance.
La nécessité d'un ordre spirituel dans le nouvel état social, se manifeste non-seulement pour les relations entre individus ou entre classes, mais encore dans la morale simplement personnelle. Une considération générale, puisée dans l'étude de la nature humaine, montre d'abord, comme la plupart des philosophes l'ont observé de tout temps, que le fondement le plus solide des vertus sociales se trouve dans l'habitude des vertus individuelles, puisque c'est par là que l'homme fait l'épreuve la plus décisive de sa force de résistance aux impulsions vicieuses de ses penchants organiques. Mais, indépendanunent de ce moUt THvWersel, l'influence iné-
yitable que les actes purement relatifs à l'individa exercent indirectement sur l'ensemble, dans un système quelconque de relations sociales , se marque d'une manière spéciale dans le système moderne, et nécessite, par conséquent, sous un nouveau rapport, le règlement moral de la société. Pour n'en citer qu'un seul exemple, 11 est généralement reconnu, depuis les travaux de M. Mallhus, que la tendance constante de la population à croître plus rapidement que les moyens de subsistance, tendance qui est surtout propre aux sociétés industrielles, exige, dans le penchant le plus énergique de l'homme, une certaine répression permanente, qui ne saurait évidemment être produite au degré suffisant que par une autorité morale, quelle que puisse être d'ailleurs l'influence incontestable des moyens temporels pour contenir cet instinct dans les limites convenables.
Je n'ai considéré jusqu'ici, d'après le motif général énoncé plus haut, que l'action préventive ou répressive du pouvoir spirituel dans le nouveau système de relations sociales. Son importance est encore plus sensible, en y considérant aussi l'action dû*ectrice.
Quand même on admettrait hypothétiquement que dans le nouvel état social le maintien de l'ordre peut avoir lieu spontanément sans aucune influence régulatrice spéciale, il demeurerait incontestable que, pour agir collectivement, comme la nature du système les y appelle dans un grand nombre de cas, les individus et les classes ont besoin d'être dirigés par des dogmes communs, établis par le pouvoir spirituel dans l'éducation sociale, et ensuite constamment reproduits par lui dans la vie réelle. Le besoin de doctrine est d'autant plus grand, sous ce rappori, que la classification des individus étant nécessairement, dans ce système, infiniment plus mobile que dans l'ancien, chacun s'y trouve d'autant moins préparé naturellement à la destination particulière qu'il doit rempUr. Quand les condUioTv% ^\»kfêG&. ^^âfisoL-
tellement héréditaires, Tédncation domestique ponyait être regardée pour ainsi dire comme une préparation suffisante, n n'en est plus ainsi quand les conditions tendent essentiellement à se répartir conformément aux aptitudes individuelles. L'éducation publique, soit générale, soit spéciale, acquiert alors beaucoup plus d'importance, comme le seul moyen rationnel de déterminer ces aptitudes, originairement si peu marquées dans la plupart des cas, et, en même temps, de les développer convenablement. L'action du pouvoir spirituel devient donc alors d'autant plus indispensable pour établir et pour maintenir une classification sociale conforme à l'esprit du système. Qu'on pense à la multitude de vocations manquées et de fausses positions qui résultent aujourd'hui de l'absence de direction intellectuelle et morale, qu'on essaye de calculer les déplorables conséquences qui en dérivent, soit pour les individus, soit pour la société, et on comprendra l'importance de la considération précédente.
Telles sont en aperçu, les principales classes de motifs qui assignent au pouvoir spirituel moderne une large et fondamentale influence, en l'examinant seulement dans ses attributions nationales.
Les mêmes considérations générales sont exactement applicables à Faction nécessaire que doit exercer le pouvoir spirituel pour le règlement des relations de peuple à peuple. Je crois donc pouvoir me dispenser ici d'indiquer explicitement cette extension, que tout lecteur attentif saura développer aisément, en se tenant au point de vue fondamental déterminé par les raisonnements précédents.
Toute la différence radicale entre les deux cas consiste dans la plus grande généralité du second ordre de rapports sociaux. Mais si cette distinction montre l'action régulatrice du pouvoir spirituel comme nécessairement moins intense dans l'ordre européen que dans l'ordre national, elle la présente, en même temps, comme encore plus proprement indis-
pensable (proportion gardée de l'importance des rapporté), et surtout comme moins susceptible d'être remplacée par aucune autre influence.
Les relations entre peuples ayant à la fois beaucoup plus d'étendue et une bien plus grande continuilé dans la civilisation moderne que dans celle du moyen âge, le règlement en devient d'autant plus nécessaire. L'activité collective de la société européenne, qui n'a existé, dans l'ancien système, que par intervalles fort éloignés, doit devenir, dans le nouveau, sinon rigoureusement permanente, du moins extrêmement fréquente. Elle est déterminée, soit par les opérations d'une utilité commune, qui exigent le concours de deux ou d'un plus grand nombre de peuples ; soit par l'influence d'ensemble, en partie répressive, que les nations les plus civilisées doivent exercer sur celles qui le sont moins, dans l'intérêt commun des unes et des autres. Ces divers motifs seront même assez puissants peut-être pour provoquer la formation d'un certain degré de souveraineté temporelle, s'étendant à la fois sur plusieurs des peuples les plus avancés. Mais ce qui est évidemment incontestable, dans toute supposition, c'est qu'ils nécessitent directement l'établissement d'une doctrine sociale, commune aux diverses nations, et, par conséquent d'une souveraineté spirituelle, capable de maintenir cette doctrine en organisant une éducation européenne, et de l'appliquer ensuite convenablement dans des relations effectives. Jusque-là l'ordre européen sera sans cesse sur le point d'être compromis, malgré l'action à la fois despotique et insuffisante (quoique d'ailleurs provisoirement indispensable aujourd'hui), exercée par la coalition imparfaite des anciens pouvoirs temporels, qui ne saurait offrir aucune garantie solide de sécurité, puisqu'elle est, par sa nature intime, toujours prête à se dissoudre (1).
(l) M. de la Mennais a très-dairement démontré que, par son caractère purement temporel, et par rhétérogéiiëWjb t«â[\(^«X<^ ^<b %«&
le crois devoir signaler ici, comme dans le eas précédent, mais pins rapidement, les fausses conceptions politiques que tend à produire aujourd'hui Taperçu incomplet de l'ayenil temporel de la société ; en représentant les relations de p^i^e à peuple comme suffisamment régularisées, par cela seul que les diverses nations seraient parvenues à la vie purement industrielle. Sans doute, ce nouveau mode d'existence a l'heureuse propriété de faciliter Fassodation morale des nations, conmie celle des individus on des classes; mais il n'en dispense pas davantage dans le premier cas que dans le second, et même il la rend plus nécessaire, en tant qu'il multiplie et qu'il étend les relations. Admettons un instant que l'ordre temporel européen puisse perdre entièrement le caractère militaire pour recevoir le caractère purement industriel, sans que ce changement soit précédé et provoqué par une réorganisation spirituelle convenable, ce qui certainement implique contradiction. Même dans cette hypothèse abstraite,
éléments (qui en résulte nécessairement), l'institution de la Sainte- Alliance ne peut présenter ni une âxité réelle, ni une efficacité suffisante ; même sons le rapport simplement passif, et, k plus forte raison, sous le rapport actif. Ce philosophe a victorieusement établi qu'une telle institution est absolument incapable, par sa nature, d'offrir à l'Europe moderne l'équivalent réel de l'action générale exercée au moyen âge par l'ancien pouvoir spirituel, et qui ne peut être vrai« ment remplacée que par une influence spirituelle quelconque.
Mais on n'en doit pas moins concevoir la formation de la Sainte- Alliance comme un résultat forcé de l'inévitable désorganisation de l'ancien système social, qui a nécessité, surtout dans l'ordre européen, l'absorption momentanée du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel; et, en même temps, comme un moyen indispensable, quoique fort imparfait, de maintenir en Europe un certain ordre provisoire aussi longtemps que durera l'interrègne moral. L'état révolutionnnaire ne doit pas être jugé par les mêmes règles que l'état normal. On peut même ajouter que l'établissement de la Sainte -Alliance, considéré comme remplaçant l'équilibre européen proprement dit, indique le sentiment vague et incomplet, il est vrai, mais réel, de la nécessité d'une réorganisation européenne; en même temps quHl la prépare, à certains égards, en habituant les peuples, contradictoirement aux préjugés critiques, à concevoir cet ordre de relations comme assigetti à une action directe et permanente de gouvernement.
il reste incontestable que ce système ne saurait ayoir aucune solidité, si les diverses nations étaient abandonnées, d'une manière fixe, aux seules impulsions temporelles, sans les subordonner à aucune doctrine morale commune, établie et maintenue par un pouvoir spirituel quelconque. Car l'intérêt particulier, conçu comme base unique et directe d'un plan de conduite, peut encore moins servir à fonder solidement la morale des peuples qu'à établir celle des individus et des classes. En effet, en supposant même toujours que la conduite puisse être exclusivement ou principalement dirigée par le calcul (ce qui n'est pas plus vrai des nations que des individus), la relation du bien-être de chacun avec celui de tous est certainement à la lois moins réelle et moins perceptible dans l'ordre européen que dans l'ordre national. Il est bien difficile, et par suite infiniment rare que le bonheur réel d'un individu puisse s'accorder complètement avec une conduite antisociale fortement prononcée; cela est beaucoup plus facile, et, par suite, beaucoup plus commun, pour une nation, même dans le mode industriel, comme l'expérience ne l'a que trop prouvé depuis la fondation du système colonial et prohibitif, si bien que telle est encore l'opinion dominante. De même, sous le rapport intellectuel, un individu pourrait, à la rigueur, en cessant d'être actif, se placer au point de vue national, et le saisir jusqu'à un certain point, s'il avait la force de tète suffisante; cela est bien autrement difficile, quand il faut s'élever jusqu'au point de vue européen, et une organisation sociale qui exigerait un tel effort, d'une manière permanente, dans un très-grand nombre d'hommes, ou seulement même dans les chefs des ordres temporels nationaux, serait évidemment impossible.
Les théories exagérées des économistes sur l'identité néces*
.saire et constante des intérêts industriels propres aux diverses
nations, auraient beau être d'une exactitude absolue, elles
seraient inévitablement encore plus impuissantes à rëgularl3er
les rapports des peuples que ceux des individus, à l'aide de la seule conviction qu'elles pourraient produire. Vainement les peuples les plus avancés tendent-ils aujourd'bni, plus on moins fortement, à sortir du régime prohibitiL Ce résultat fût-il jamais complet, l'esprit d'hostilité industrielle ne manquerait pas de se reproduire sous de nouvelles formes qu'il saurait bien créer, s'il était possible que chaque nation continuât indéfiniment à n'admettre d'autre règle de conduite que la satisfaction de son intérêt propre, sans se reconnaitre aucun devoir moral envers les autres. La seule puissance vraiment capable de contenir dans les limites nécessaires cette rivalité naturelle des peuples, et de l'utiliser en la réduisant, du moins régulièrement, à une légitime émulation, c'est celle d'une doctrine générale sur les rapports effectifs des nations, établie et proclamée habituellement par une autorité spirituelle, qui, parlant à chaque peuple au nom de tous, trouve, dans cet assentiment universel, l'appui nécessaire pour faire admettre ses décisions.
Ainsi, en résultat final de toutes les considérations précédentes, on vérifie par les détails cette proposition fondamentale établie ci-dessus d'après une vue d'ensemble : l'état social vers lequel tendent les peuples modernes nécessite, tout aussi bien que celui du moyen âge, soit sous le rapport actif, soit même sous le rapport pasjsif, et par des motifs, les uns généraux, les autres spéciaux, une organisation spirituelle (c'est-à-dire intellectuelle et morale), tant européenne que nationale.
J'examinerai plus tard, dans le même esprit, sous ses aspects principaux, la nature de cette organisation, que j'ai dû jusqu'ici, par une abstraction nécessaire, laisser indéterminée afin de ne pas rendre impraticable une démonstration déjà si profondément compliquée. Cette nouvelle exposition, outre son extrême importance propre, dissipera peut-être l'obscurité inévitablement attachée, dans une certaine pro-
portion, à ce point de vue abstrait, pour le plus grand nombre des esprits ; et surtout elle détruira les fausses interprétations qu'on est généralement porté à concevoir, dans les habitudes actuelles, aussitôt qu'il s'agit de pouvoir spirituel. Telles sont du moins mes espérances.
SIXIEME OPUSCULE
Août 1828