‹ Opuscules de philosophie sociale, 1819-1828Chapitre 4 sur 10 · PREMIERE SÉRIE · texte numérisé non relu

PREMIERE SÉRIE

A l'époque que nous venons de fixer pour l'origine de nos observations, les forces étaient trop inégales entre les deux systèmes coexistants (dont l'un entrait dans la plénitude de l'âge, tandis que l'auti'e naissait à peine), pour que, de longtemps, il pût s'établir entre eux aucune lutte directe et sensible. Aussi l'histoire nous montre-t-elle que la lutte n'a commencé à exister ouvertement qu'au seizième siècle. Les quatre ou cinq cents années qui avaient précédé ont formé la période de splendeur du système féodal et théologique. Mais toute cette splendeur reposait sur un terrain miné.

Si les historiens eussent mieux analysé et plus approfondi l'examen du moyen âge, ils ne nous auraient pas parlé uniquement delà partie visible de cette période; ils auraient constaté la préparation graduelle de tous les grands événements qui se sont développés plus tard, et ils n'auraient pas présenté les explosions du seizième siècle et des siècles suivants, comme brusques et imprévues. Quoi qu'il en soit, ce n'est incontestablement qu'au seizième siècle qu'a commencé la lutte ouverte entre les deux systèmes. C'est là que nous allons la prendre.

L'attaque de Luther et de ses coréformateurs contre l'autorité pontificale a renversé de fait le pouvoir spirituel, comme pouvoir européen : ce qui était son véritable caractère politique. En même temps elle a sapé radicalement l'influence qui restait encore à l'autorité théologique en détruisant le principe de la croyance aveugle, en remplaçant ce principe par le droit d'examen, qui, restreint d'abord dans des limites assez étroites, devait inévitablement s'agrandir continuellement et embrasser enfin un champ indéfini.

Ce double changement s'est opéré d'une manière tout aussi complète dans les pays restés catholiques, et surtout en France, que dans ceux qui ont embrassé le protestantisme.

Il y a eu néanmoins cette diflférence, essentielle à observer, que, dans les pays qui sont restés catholiques, le pouvoir spirituel, sentant bien qu'il était détruit comme puissance distincte et indépendante, s'est mis en général aux ordres et au service du pouvoir royal, en lui offrant l'appui de ces mêmes doctrines par lesquelles il l'avait autrefois dominé.

Ce changement de rôle du clergé a eu pour effet de prolonger un peu au delà de son terme naturel la durée de son influence politique; mais il a eu pour la royauté l'inconvénient capital de lier plus intimement son sort à celui de doctrines qui avaient perdu tout leur crédit chez la classe instruite.

L'exécution de la réforme (à cause des guerres qu'elle a entraînées) a exigé la totalité du seizième siècle et le commencement du dix-septième. L'attaque contre le pouvoir temporel a eu lieu immédiatement après, en France et en Angleterre.

Dans l'un et l'autre pays, cette attaque a été effectuée par les communes, ayant pour chef l'une des deux branches du pouvoir temporel. 11 n'y a eu à cet égard entre les deux nations qu'une seule différence. Chez les Anglais, c'est la féodalité qui s'est liée avec les communes contre l'autorité royale, tandis qu'en France, c'est la royauté qui s'est mise à leur tête contre la puissance féodale.

Cette combinaison des communes avec une moitié du pouvoir temporel contre l^autre moitié, avait pris naissance dans les deux pays aussitôt après Taffranchissement, et même elle n'avait pas peu contribué à le déterminer. Les effets de cette combinaison s'étaient manifestés depuis, bien avant le dix-septième siècle, par des résultats non équivo-

qties, qni avaient préparé les événements importants dont ce siècle a élé l'époque.

En France, le cardinal de Richelieu travailla directement à renverser la puissance féodale, et après lui, Louis XIV termina cette entreprise. Il réduisit la noblesse à la pins entière nullité politique, à l'insignifiance la plus absolue, et il ne lui laissa d'autre rôle à jouer que celui de garde d'honneur de la royauté. Il est essentiel d'observer que Richelieu et Louis XIV encouragèrent puissamment l'un et l'autre les beaux -arts, les sciences et les arts et métiers ; ils cherchèrent à élever l'existence politique des savants, des artistes et des artisans, en même temps qu'ils abaissèrent celle des nobles. Cette intention fut principalement manifestée par le ministre Colbert, qui était un artisan. Mais nous retrouverons ce fait dans notre seconde série, et il suffit ici de l'indiquer.

La lutte eut pour résultat, en Angleterre, la révolution de 1688, qui limita le pouvoir royal, autant qu'il était possible de le faire sans renverser l'ancien système. Ainsi, l'attaque contre le pouvoir temporel produisit séparément, dans chacun de ces deux pays, l'affaiblissement, aussi entier que possible, d'une portion différente de ce pouvoir. De telle sorte que, l'un dans l'autre, les deux peuples avaient effectué le renversement intégral de ce pouvoir, jusqu'au point au delà duquel ce renversement devenait impraticable, sans sortir de l'ancien système social. Pour que ce résultat total pût se réaliser, de part et d'autre, il suffisait que chacune des deux nations adoptât la modification faite par l'antre. C'est ce qui vient d'avoir lieu en France, par l'adoption que les Français ont faite de la constitution anglaise.

La coalition des communes avec une portion du pouvoir temporel pour attaquer l'autre portion, ainsi que la protection très-active accordée par le pouvoir temporel de plusieurs pays contre le pouvoir spirituel (lors de la réforme), ont fait que,

saiis HA examen très-approfondi, il est impossible de saisir la véritable nature de ces attaques.

Il est résulté de là une erreur très-répandue qu'il iuiporte de signaler et de détruire. Au lieu de voir dans ces événements la lutte des communes, ayant pour chefs certaines parties du système féodal et théologique, contre les autres éléments de ce système, on n'y a vu que la querelle des rois contre les papes, et des autorités royale et féodale l'une contre l'autre : les communes n'ont été envisagées que comme des instruments employés par les différents pouvoirs, et presque jamais sous un autre rapport.

Avant de présenter les considérations au moyen desquelles on peut rectifier l'erreur que nous venons d'indiquer, il est à propos de rappeler que, quelque parti qu'on prenne à ce sujet, notre série actuelle n'en sera point affectée ; elle n'en restera pas moins vraie, puisque son but essentiel est de constater la décadence continue de l'ancien système. Malgré cela il s'en faut bien qu'il soit indifférent d'ignorer ou de connaître la véritable action que les artisans, les artistes et les savants (qui, considérés collectivement, forment les communes) ont exercée pour déterminer cette décadence.

Nous posons en principe que toute scission entre les éléments d*un système est un signe évident de décadence. Ainsi, aussitôt qu'on a vu le premier grand acte de division entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, on aurait pu prédh-e la chute plus ou moins prochaine de l'un et de l'autre.

Des divisions de ce genre ont éclaté de très-bonne heure dans Tancien système; elles se sont manifestées même avant qu'il eût été complètement organisé; mais elles sont devenues continues presque aussitôt après sa constitution définitive. Si l'on veut y bien réfléchir, on reconnaîtra qu'elles étaient inévitables dans ce système.

Des pouvoirs sont nécessairement rivaux et jaloux les uns

des autres, même alors que leur intérêt commun le plus évident leur fait une loi de l'union la plus intime. En effet, ces pouvoirs n'étant point susceptibles d'être clairement caractérisés, il est naturel que chacun d'eux prétende à la totalité de la. domination. Il ne peut exister de véritable combinaison, de combinaison solide, qu'entre des capacités positives. La combinaison devient alors possible, et, pour ainsi dire, forcée, parce que chacune de ces capacités tend d'elle-même à se renfermer dans son rôle naturel, qui est toujours circonscrit aussi nettement que possible. La prétention à l'universalité, qui pourrait seule troubler cet arrangement naturel, se présente aux yeux de tous comme absurde, et ne pourrait par conséquent jamais obtenir un assez grand nombre de partisans pour devenir dangereuse.

Les communes, évidemment trop faibles à l'origine de leur existence politique, furent forcées, pour lutter contre l'ancien système, de s'accoler à des chefs du camp ennemi. Elles cherchèrent à profiter des divisions qui s'y étaient formées, et leur prudence fut telle qu'effectivement elles en profitèrent toujours. Leur plan fut bien simple ; il consista à prêter constamment leur appui au pouvoir qui se trouvait à chaque époque, et dans chaque pays, être le plus libéral, c'est-à-dire, le plus conforme à leurs intérêts. C'est ce plan qu'elles suivirent constamment, par une espèce d'instinct admirable, dans toutes les crises partielles qui précédèrent les deux grandes luttes du seizième et du dix-septième siècle. Ainsi, leur conduite, à ces dernières époques, ne fut nullement accidentelle ; elle se rattachait à de longues habitudes contractées.

Voilà ce qui explique pourquoi les communes se mirent, en Angleterre, du côté des lords contre les rois, tandis qu'en France elles s'unirent à la royauté contre la féodalité. Dans des temps plus reculés, les communes, en France et en Angleterre, avaient de même embrassé la cause du pouvoir sphrituel, parce qu'il était alors le plus libéral. Ainsi, en

réalité, ce n'étaient point les communes qui étaient des instruments entre les mains des anciens pouvoirs; ce sont bien plutôt ces pouvoirs eux-mêmes qui devraient être envisagés comme ayant servi d'instruments aux communes, bien que d'ailleurs ils fussent mus par une impulsion qui leur était propre. De fait, c'est par les communes que l'attaque de l'ancien système eut lieu, de même que de fait elle eut lieu pour elles. S'il y eut des dupes dans cette occasion, sans doute ce ne furent point elles.

Les communes ont, de plus, exercé, dans les deux luttes du seizième et du dix-septième siècle, une action tout à fait directe et purement dérivée d'elles. Les deux éléments du nouveau système, la capacité industrielle et la capacité scientifique, ont fourni chacun leur part dans cette action. Bien qu'elles aient toujours agi concurremment, cependant c'est la seconde (la capacité scientifique) qui s'est particulièrement attachée au pouvoir spirituel, comme la première (la capacité industrielle) au pouvoir temporel, ainsi que la nature des choses l'exigeait. Chaque capacité a combattu corps à corps le pouvoir correspondant, et (ce qui mérite d'être remarqué) dans les raisonnements employés alors par la capacité scientifique pour renverser les doctrines théologiques, c'est dans la théologie même qu'elle se regarda d'abord comme obligée de prendre ses bases, ou au moins elle se crut forcée de les accommoder à la manière théologique. C'est ce qu'on observe principalement dans tous les ouvrages du chancelier Bacon. Ce fait, dans la lutte spirituelle, répond à celui de la coalition des communes avec une moitié du pouvoir militaire, dans la lutte temporelle.

Nous n'avons nullement besoin de constater l'influence fondamentale que les progrès des sciences d'observation ont exercée sur la réforme de Luther, parce qu'elle n'est aujoiîrd'hui mise en doute par personne : il nous suffit de la noter Quant à celle, moins forte et moins directe, du progrès des

arts et métiers sar cette même réforme, les meilleurs historiens qui aient traité de cette époque en ont fait ressortir tin exemple frappant, en indiquant Faction incontestable qu'ex^^ sar ce point la grande extension donnée an commerce, et conséqnemment à l'industrie, par la découverte de l'Amérique et du passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance, laquelle était elle-même une suite des progrès des arts indushriels, combinés avec ceux des sciences d'observation.

Deux autres découvertes du premier ordre. Tune dans les arts, l'autre dans les sciences, faites, l'une vers la fin du quinzième siècle, l'autre environ un siècle après, vinrent assurer et hâter la décadence de l'ancien système, et donner à la lutte entreprise par les éléments du nouveau une marche plus directe, plus sûre, plus calme, et plus rapide tout à la fois.

La première fut celle de l'imprimerie, qui, si elle n'a point contribué à déterminer la réforme, a servi du moins à la ]^pager d'une manière infiniment plus rapide et plus complète qu'elle n'aurait pu l'être sans cela. Mais ce n'est pas là son effet le plus essentiel, quant à la décadence de l'ancien système.

Nous ne répéterons pas les raisonnements très-connus qui font sentir quel immense changement cette découverte a introduit dans l'ordre social, en créant la souveraineté de l'opinion publique. Nous la considérerons sous le seul aspect qui nous occupe ici.

De ce point de vue, nous dirons : 1» qu'elle a assuré au nouveau système les moyens de prendre l'initiative la plus directe et la plus entière, pour préparer le remplacement de l'ancien, sans être obligé de continuer à se placer sous la protection de quelqu'un des pouvoirs ù éteindre; 2° qu'elle a fait disparaître, en grande partie, le caractère violent que la lutte avait eu jusqu'alors, parce qu'elle a changé l'attaque en critique. •

La seconde découverte dont j'ai voulu parler, est celle de

la vraie théorie astrooomiqne, trouvée par Copernic, prouvée et établie par Galilée.

Les meilleurs esprits ne mesurent pas d'ordinaire à sa juste valeur l'action, vraiment toute-puissante, exercée par le changement gue cette théorie opéra dans toutes les tétés, relativement à la destruction radicale du système théologique. Cette influence est telle, que seule elle eût suffi pour amener l'anéantissement de ce système. Nous nous contenterons de l'indiquer par la considération suivante, que chacun peut amplement développer.

Tout le système théologique est fondé sur la supposition que la terre est faite pour l'homme, et l'univers entier pour la terre : ôtez cette supposition, et toutes les doctrines surnaturelles s'écroulent Or, Galilée nous ayant démontré que notre planète est une des plus petites, qu'elle ne se distingue en rien des autres, qu'elle tourne dans ia foule autour du soleil, l'hypothèse que la nature tout entière est faite pour l'homme choque si ouvertement le bon sens, elle est tellement en opposition avec les faits, qu'elle ne peut éviter de paraître absurde, et d'être bientôt renversée, entraînant avec elle les croyances dont elle est la base. En un mot, les doctrines théologiques sont absolument incompatibles avec la conviction pleine et entière de la théorie astronomique moderne, même dans les têtes où cette conviction ne repose pas sur la connaissance des démonstrations qui l'établissent.

Si l'on pèse suffisamment cette réflexion, on conviendra que l'inquisition faisait bien son métier de gendarmerie du pouvoir spirituel, en tâchant d'étouffer, à sa naissance, la théorie de Galilée.

En résumant tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, il s'ensuit qu'à la fln du dix-septième siècle, il y avait eu deux attaques partielles contre l'ancien système : Tune au seizi^e siècle, contre le pouvoir spirituel, l'autre au dixseptième, contre le pouvoir temporeL

A la première sensation, cette double attaque eût pn paraître suffisante ; mais il s'en fallait de beaucoup qu'elle le fût, le système ayant été attaqué dans ses éléments, et non dans son ensemble; il avait été battu en détail, Il restait à le battre comme système. De plus, chaque lutte particulière ayant en lieu sous la direction d'une branche des anciens pouvoirs, elle n'avait point eu un caractère assez net, elle ne s'était point assez fermement prononcée comme choc entre un système et les éléments d'un autre. C'était là une seconde raison, distincte de la précédente, pour l'insuffisance des deux premières luttes.

Ainsi quelqu'un qui, à la fin du dix-septième siècle, aurait bien connu le véritable état des choses, eût pu prédire avec pleine assurance que les deux attaques partielles, exécutées jusqu'alors, n'étaient que préparatoires, et que, dans le siècle suivant, l'attaque se dirigerait d'une manière générale contre l'ensemble du système, et qu'enfin elle serait décisive pour sa chute. De tels événements étaient la suite inévitable de tout le passé depuis le onzième siècle, et la conséquence immédiate des deux siècles qui venaient de finir.

Il serait superflu d'entrer ici dans aucun détail sur des faits aussi voisins de nous, et qui sont présents à la mémoire de tout le monde. Le dix-huitième siècle fut en effet ce qu'il devait être, la suite, le complément et le résumé des deux siècles précédents.

Quant au pouvoir spirituel, le principe du droit d'examen en matière religieuse (posé par Luther, mais d'une manière d'abord très-restreinte) fut étendu jusqu'à sa plus extrême limite. L'application la plus hardie de ce droit marcha de front avec les tentatives faites pour l'établir dans toute sa latitude. Les croyances théologiques, soumises à la discussion, furent entièrement renversées, avec trop d'imprudence, de précipitation, et de légèreté, sans doute, avec un oubli trop absolu du passé, des vues trop confuses et trop incertaines

sur Tavenir; mais enûn elles le furent, et de manière à ne pouvoir s'en relever, puisque la critique fut poussée jusqu'au point de les couvrir de ridicule aux yeux des hommes les moins instruits. C'est un fait qu'on ne saurait nier, et nous ne jugeons pas cette critique, nous l'observons.

Quant au pouvoir temporel, si nous examinons ce qui s'est passé à son égard en France où tout le dix-huitième siècle doit être principalement observé, nous verrons que la féodalité, après avoir perdu, dans le siècle précédent, toute sa puissance politique, perdit, dans celui-ci, toute sa considération civile.

La royauté, parvenue sous Louis XIY à la possession pleine et entière du pouvoir temporel au moyen de l'appui que les conmmnes lui avaient prêté, cessa de se combiner avec elles, ce qui fut une grande faute de sa part.

Louis XIV commit une grande erreur en s'accolant à la noblesse, qui se résignait enûn à adopter, à prix d'argent et d'honneurs, une existence politique subalterne et insignifiante, paraissant avoir oublié qu'elle avait marché de pair avec l'autorité royale.

Si Louis XIY n'eût pas commis cette faute capitale ; s'il eût abandonné à sa destinée une puissance devenue caduque, une puissance dont le sort était irrévocablement fixé dans les décrets de l'esprit humain, et que lui-même avait efficacement concouru à détruire; s'il eût enûn continué à suivre shnplement la direction des communes, il eût sans doute épargné tous les malheurs qui tombèrent plus tard sur Louis XVI.

C'est là en effet ce qui, primitivement, discrédita la royauté aux yeux des communes, et les sépara d'elle. La honte qui rejaillit ensuite sur le pouvoû* royal des mœurs du régent et du libertinage de Louis XV, porta cette déconsidération à son comble. En même temps, les philosophes ayant soumis le pouvohr temporel à la même discussion que le pouvoir spiri-

tue), i) n*y résista pas darantage, d'autant plus qu'tl était, en grande partie, fondé snr les mêmes doctrines, depuis la réforme.

Ainsi, le dix-huitième siècle porta la critique des deux pouvoirs jusqu'à ses dernières bornes ; et il acheva la ruine de l'ancien système dans ses éléments et dans son ensemble. Un examen plus détaillé de la manière dont ce renversement fut conduit serait ici déplacé.

Je ne ferai qu'indiquer seulement l'influence que les progrès immenses et toujours croissants, faits par les sciences d'c^ servation depuis Galilée, ont exercé et dû exercer sur la destruction des doctrines théologiques. La découverte par Newton d'une loi physique générale, l'analyse faite par Franklin du principal phénomène météorologique, ainsi que l'invention du moyen de le soumettre à la puissance de Thomme, et, en un mot, toutes les découvertes remarquables faites en si grand nombre dans ce siècle, en astronomie, en physique, en chimie, et en physiologie, ont plus contribué a la destruction radicale et irrévocable du système théologique, que tous les écrits de Voltaire et de ses coopérateurs, malgré leur prodigieuse influence. C'est à quoi les partisans de l'ancien système, et ses adversaires, n'ont pas fait assez d'attention.

Préparée, ou, pour mieux dire, nécessitée invinciblement par cet état des choses, la révolution française éclata ; elle prit dès son origine une fausse direction, la royauté fut renversée.

La royauté ne tarda pas à se reconstituer, parce qu*étant en France la tête et le cœur de l'ancien système, elle ne peut s'éteindre qu'avec lui, et qu'un système ne peut s'éteindre qu'autant qu'un autre existe déjà tout formé, et prêt à le remplacer immédiatement.

Le résultat final de toute cette grande commotion fut l'abolition des privilèges, la proclamation du principe de la liberté illimitée de conscience, et enfin, l'établissement de la eensti-

tattOD aaglais», octroyée par le pouvoir royal lui-même.

L'abolition des privilèges ne fit que compléter la ruine de la féodalité, et réduisit absolument le pouvoir temporel à Tunique pouvoir royaL

La proclamation du i rincipe de la liberté illimitée de conscience anéantit en totalité et irrévocablement le pouvoir spirituel (i).

Enfin, l'établissement de la constitution anglaise doit être considéré sous deux rapports différents, et en quelque sorte opposés.

D'une part, il a continué la démolition de l'ancien système, en limitant le pouvoir royal (qui en est aujourd'hui le seul reste réel), autant qu'il est possible de le faire en ne sortant pas de ee système.

D'un autre côté, elle a institué, par l'établissement d'une chambre représentative de l'opinion publique, le véritable moyen de transition, le moyen qui permet d'arriver paisiblement, sans efforts et promptement, au système qui doit suivre, aussitôt qu'il sera formé et susceptible d'entrer en activité.

Parvenu à la lin du dernier terme de la première série

(l) Cette proclamation a rendu impossibleirétablissement d'aucune autorité théologique, soit politique, soit simplement morale ; car les eroyaneea ayant été laissées à l'arbitraire de chaque individu, il n'y aura peut-être pas deux professions de foi tout k fait uniformes, et celle de chacun pourra varier du matin au soir, en suivant toutes les variations que pourra lui inspirer l'état perpétuellement mobile de ses affections morales et physiques, ainsi que les circonstances sociales, également mobiles, dans lesquelles il se trouvera successivement placé.

En un mot,, il est clair qn«i la liberté illimitée de conscience et l'indifférence théologique absolue, revienuent exactement au même, quant aux conséquences politiques. Dans l'un et l'autre cas, les croyances surnaturelles ne peuvent plus servir de base k la morale. C'est un fait qu'on ne saurait trop répéter, bien loin de devoir le cacher, puisqu'il prouve la nécessité de constituer sur d'autres principes, sur des principes positifs (c'est-k-dire déduits de l'observation), la morale qui est la base, ou plutôt le lien général, de l'organisation sociale.

d'observations, je vais résumer, en peu de mots, les conséquences de cet examen.

Mon point de départ était celui-ci :

Au onzième siècle, le système féodal et théologique s'est définitivement constitué, quant au pouvoir temporel et quant au pouvoir spirituel.

A la même époque, les éléments d'un nouveau système social ont pris naissance, savoir, la capacité industrielle, ou des artisans (née de Taffranchissement des communes), derrière le pouvoir temporel ou militaire; et la capacité scientifique (née de l'introduction des sciences d'observation en Europe par les Arabes), derrière le pouvoir spirituel.

Ces deux systèmes ont coexisté pendant quatre ou cinq cents ans sans se choquer ouvertement, attendu l'inégalité des forces : la lutte s'est préparée en silence durant cet intervalle.

A partir du commencement du seizième siècle, il y a eu trois attaques principales des éléments du nouveau système contre l'ancien ; deux partielles et une générale : chacune d'elles a employé environ un siècle.

Le seizième siècle a vu l'attaque contre le pouvoir spirituel j le dix-septième celle contre le pouvoir temporel; et enfin l'attaque générale et décisive contre l'ancien système a eu lieu pendant le dix-huitième siècle; elle a déterminé la chute du régime théologico-militaire.

Le véritable état actuel de l'ancien système est celui-ci, sans aucune exagération.

D'une part, plus de doctrine, toutes les croyances qui leur servaient de base sont éteintes ou prêtes à s'éteindre; ainsi, le pouvoir spirituel ne peut plus exercer d'action que sur la dernière classe de la société.

D'un autre côté, le pouvoir temporel est réduit uniquement à une seule de ses deux branches, et cette branche, le pouvoir royal, est réduite aux moindres dimensions qu'elle puisse

avoir pour ne pas laisser tomber, comme une masse inerte, tout cet ancien système qui s'y trouve suspendu.

Enfln, l'ancien système n'a aujourd'hui de force que celle qui lui est rigoureusement nécessaire pour maintenir l'ordre jusqu'à l'établissement du nouveau ; encore est-il fort douteux qu'il pût continuer à le maintenir, si cet établissement était trop longtemps retardé.

Je laisse à juger, d'après cet exposé , si l'organisation du nouveau système est une chose urgente, et si les artistes, les savants et les artisans ne commettent pas la plus grande faute en s'endormant à cet égard.

Tel est au vrai l'état présent de la société, sous le rapport de l'ancien système. Nous saurons bientôt, par l'examen de la deuxième série d'observations, s'il n'est pas plus satisfaisant quant au nouveau.

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