‹ Opuscules de philosophie sociale, 1819-1828Chapitre 5 sur 10 · DEUXIEME SERIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME SERIE

Autant la marche de la civilisation nous a paru orageuse dans la série précédente, autant nous la trouverons calme dans celle que nous allons examiner. Nous n'avons encore considéré que la désorganisation successive de l'ancien système social. Mais, en même temps que cette décadence s'eflfectuait, la société s'ordonnait peu à peu dans toutes ses parties d'après un système nouveau, qui se trouve aujourd'hui assez développé pour pouvoir remplacer l'ancien, parvenu à son extrême caducité. C'est ce développement graduel du nouveau système qui nous reste à observer et à expliquer.

Reposons d'abord le point de départ.

Nous avons vu qu'au onzième siècle, au moment même où l'ancien système achevait de se constituer, les éléments d'une nouvelle organisation sociale avaient pris naissance. Ces

éléments étaient, quant an temporel, la capacité indnstrielle (née de l'affranchissement des communes), et quant au spirituel, la capacité scientifique (résultat de l'introduction des sciences positives en Europe par les Arabes).

Si quelque liomme de génie avait pu, dès cette époque, observer cet état des choses avec les lumières suffisantes, il aurait infailliblement prévu, à son origine, toute la grande révolution qui s'est effectuée depiis; il aurait reconnu que les deux éléments qui venaient d'être créés tendraient inévitablement à renverser les deux pouvoirs dont la combinaison formait le système alors en vigueur.

Il aurait également prévu que ces deux éléments se développeraient de plus en plus aux dépens des deux pouvoirs, de manière à constituer peu à peu un système qui devait finir par se substituer à l'ancien.

Appliquons-nous d'abord à constater nettement cet aperçu fondamental, qui nous montrera le germe de cette seconde série comme étant tout entier dans son premier terme. Nous examinerons ensuite la manière dont l'organisation du nouveau système s'est effectivement opérée.

Cette double tendance du nouveau système (et également nécessaire sous les deux rapports) à détruire l'ancien système et à le remplacer, résultait directement des deux causes suivantes :

En premier lieu, par la force même des choses, la capacité industrielle et la capacité scientifique sont les antagonistes, l'une du pouvoir militaire, l'autre du pouvoir théologique.

En second lieu, à la manière dont ces deux capacités venaient de se constituer, elles étaient établies en dehors de l'ancien système, étant possédées par des classes distinctes et indépendantes, sous ce rapport, du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel.

C'est cette dernière circonstance qui, en même temps qu'elle assurait pour l'avenir, aux deux capacités, la possibilité d'at-

teindre lear développement intégral, leur imprimait un caractère fondamental et indélébile d'opposition et d'incompatibilité avec l'ancien système.

On a fait jusqu'à présent si peu d'attention à cette remarque essentielle, qu'il est indispensable de la développer avec quelque étendue.

Dans l'état de société qui subsiste encore de nos jours en Russie, où toutes les entreprises d'arts et métiers sont dirigées, en dernier ressort, par les hommes de la classe féodale, la capacité industrielle ne se présente point comme opposée de sa nature au pouvoir militaire, et comme devant correspondre à un système social distinct. Elle n'a point encore acquis de caractère qui lui soit propre. Les artisans ne sont que des instruments passifs entre les mains des militaires. 11 en est de même pour la capacité scientifique, quand la culture des sciences est encore entre les mains du pouvoir théologique, ce qui a existé à l'origine de la civilisation, dans les anciennes théocraties de l'Orient, et ce qui s'est prolongé jusqu'ici en Chine. La capacité scientifique n'est alors en réalité qu'un instrument de domination pour le sacerdoce.

Tel a été précisément l'état des choses en Europe, jusqu'à l'époque mémorable que nous avons prise pour point de départ.

Avant l'affranchissement des communes, le peu d'industrie agricole, commerciale, et manufacturière qui existait était, en totalité, sinon sous la direction, du moins dans la dépendance absolue du pouvoir temporel.

De même, avant l'introduction des sciences positives en Europe par les Arabes, le peu de lumière existant se trouvait entièrement dans les mains du pouvoir spirituel.

Remarquons que cet état des choses, tant qu'il a subsisté, assurait à l'ancien système une vie indestructible, non-seulement parce que les deux éléments qui pouvaient conduire à un système nouveau étaient absolument à la merci des

deux anciens pouvoirs ; mais aussi parce que, d'après cette cause même, les deux capacités se trouvaient arrêtées pour jamais dans leur développement.

Quand les sciences et les arts sont uniquement considérés comme des instruments, ils ne sauraient jamais s'élever audessus d'un certain degré très-peu (^levé, ainsi qu'on peut le voir à la Chine et dans l'Inde.

Au contraire, aussitôt que les communes ont été affranchies, et que les sciences positives ont été exclusivement cultivées par les séculiers, ce qui arriva bientôt après leur introduction en Europe, les choses ont totalement changé de face.

Ces deux grands événements ont d'abord permis aux arts et aux sciences de tendre librement vers leur plus entier développement ; ils n'ont laissé à la carrière des deux capacités positives d'autres limites que celle de la durée de l'espèce humaine.

En second lieu, dès ce moment, la capacité industrielle et la capacité scientifique, dégagées pour jamais de l'ancien système, se sont solidement constituées en dehors de lui, et ont acquis une existence propre, caractéristique. Indépendante. Or, elles ne pouvaient pas cesser d'être instruments pour l'ancien système, sans devenir ses ennemies : c'est le cas de

l'adage, qui non est me, contra me est.

Cette révolution fondamentale a donc créé dans la société deux nouvelles forces, la force industrielle et la force scientifique, qui, dès l'origine, et en vertu de cette origine même, ont été empreintes pour jamais du double caractère d'antagonistes de l'ancien ordre politique, et d'éléments d'un ordre nouveau.

Le mépris et la haine que la f(^^dafité et la théologie ont montrés constamment depuis cette époque, l'une pour les arts et métiers, l'autre pour les sciences d'observation, n'ont abouti qu'à renforcer cette opposition et à la rendre plus tranchée.

Ainsi, le changement qui s'est opéré au onzième siècle con-

tenait tout à la fois le principe de la destruction de l'ancien système et le germe d'un système nouveau.

Tout le passé, depuis cette époque, n'a été que la conséquence et le développement de ce double état primitif de la société. Nous avons, dans la série précédente, considéré ce développement sous lé premier rapport. Nous allons maintenant nous occuper exclusivement de le suivre et de l'étudier sous le second aspect.

Il serait certainement absurde de penser que l'organisation successive du nouveau système a été conduite par les savants, les artistes, et les artisans, d'après un plan prémédité, suivi d'une manière invariable, depuis le onzième siècle jusqu'à nos jours. A aucune époque, le perfectionnement de la civilisation n'a obéi à une marche ainsi combinée, conçue d'avance par un homme de génie, et adoptée par la masse (1). Cela est même tout à fait impossible par la nature des choses ; car la loi supérieure des progrès de l'esprit humain entraîne et domine tout ; les hommes ne sont pour elle que des instruments. Quoique cette force dérive de nous, il n'est pas plus en notre pouvoir de nous soustraire à son influence ou de maîtriser son action, que de changer à notre gré l'impulsion

(l) La grande erreur des législateurs et des philosophes de l'antiquité a consisté précisément à vouloir assujettir la marche de la civilisation à leurs vues systématiques, tandis que leurs plans auraient dû, au contraire, lui être subordonnés. Cette erreur, du reste, a été très-excusable et très-naturelle de leur part; car à cette époque les hommes étaient encore trop près de l'origine de la civilisation pour avoir pu- observer que la civilisation suit une marche, pour avoir pu reconnaître la marche qu'elle suit ; et, k plus forte raison, pour avoir pu s'apercevoir que cette marche est hors de notre dépendance.

On ne pouvait évidemment arriver à cette vérité que à posteriori et non d priori. En d'autres termes, la politique ne pouvait devenir une science qu'en se basant sur des observations, et il ne pouvait exister d'observations qu'après une durée de civilisation très-prolongée. Il fallait l'établissement d'un système d'ordre social, admis par une population très-nombreuse, et composée de plusieurs grandes nations, et toute la durée possible de ce système, pour qu'une théorie pût se fonder sur cette grande expérience.

primitive qui fait circuler notre planète autour du soleil.

Les effets secondaires sont les seuls soumis à notre dépendance. Tout ce que nous pouvons, c'est d'obéir à cette loi (notre véritable providence), avec connaissance de cause, en nous rendant compte de la marche qu'elle nous prescrit, au lieu d'être poussés aveuglément par elle : et, pour le dire en passant, c'est précisément en cela que consistera le grand perfectionnement philosophique réservé à l'époque actuelle. Mais, malgré cela, quand nous voyons dans l'ordre politique une série d'événements qui s'enchaînent de la même manière que si les hommes qui en ont été les agents s'étaient conduits d'après un plan, n'est-il pas permis d'employer cette supposition pour faire mieux ressortir cet enchaînement U)? C'est suivre alors, et seulement en s'écartant beaucoup moins de la réalité, l'usage adopté dans les sciences physiques; où, pour présenter plus clairement un ensemble de phénomènes, on prête des intentions et des desseins combinés, même à la matière non organisée. D'ailleurs, une nécessité inévitable qui enchaîne une série d'événements, et un plan prémédité qui les dirige, se ressemblent beaucoup pour les conséquences, et nous allons voir que la marche suivie par le nouveau système avait été nécessitée par la situation de ses éléments, à leur origine.

Le plan que les communes peuvent être envisagées comme ayant suivi, depuis l'époque de leur affranchissement, pour

(1} Je me permettrai d'ailleurs de remarquer que, s'il est vrai qu'une science ne devient positive qu'en se fondant exclusivement sur des faits observés et dont l'exaciitude est généralement reconnue, il est également incontestable (d'après l'histoire de l'esprit humain dans toutes les directions positives) qu'une branche quelconque de nos connaissances ne devient une science qu'à l'époque où, au moyen d'une hypothèse, on a lié tous les faits qui lui servent de base.

Ainsi, quand la politique sera devenue une science, il est certain qu'on y emploiera des hypothèses, de même qu'on l'a fait dans les autres sciences, et qu'on les y emploiera dans l'esprit que je yiens d'indiquer.

préparer peo à peu rorganisation de la société sur les bases qui leur étaient propres, a été celui-ci :

S'occuper uniquement d'agir sur la nature, pour la modifier autant que possible de la manière la plus avantageuse à l'espèce humaine; ne tendre à exercer d'action sur les hommes, que pour les déterminer à concourir à cette action générale sur les choses.

Telle est, en peu de mots, la marche simple que les savants et les artisans ont suivie d'une manière invariable depuis l'origine, en se proposant pour but unique, les uns d'étudier la nature pour la connaître, les autres d'appUquer cette connaissance à la satisfaction des besoins et des désirs de l'homme.

Cette marche était tellement sage, qu'on n'aurait pu en choisir une meilleure s'il eût été possible aux savants et aux artisans de se conduire d'après des vues préméditées et librement discutées dès l'origine.

Enfin, ce plan se trouve être si parfait, que tout ce qui nous reste à faire aujourd'hui, c'est de l'appliquer (sans y rien changer) à la direction de l'ensemble de la société, de inènie que nos pères sont parvenus graduellement à y rapporter toutes les parties de l'action sociale considérée isolément.

Il est facile de s'expliquer pourquoi ce plan a dû être suivi sans jamais avoir été combiné, ni même senti par personne. Après avoir donné cette explication, nous indiquerons, en aperçu, les motifs du succès qu'il a obtenu.

Les communes, par le fait même de leur affranchissement, se sont trouvées débarrassées de la dépendance individuelle qui pesait auparavant sur chacun de leurs membres ; mais elles sont restées soumises à la dépendance collective, exercée sur la masse des artisans et des savants, par la masse des militaires et des théologiens.

Cette dépendance était tellement grande à l'origine, et les

communes tellement faibles, qu^elles ne pouvaient évidemment concevoir la pensée de s'y soustraire. Cet obstacle qui, à la première vue, paraissait devoir leur être funeste, fut précisément ce qui assura le succès de leurs efforts : il les empêcha de s'égarer, et les contraignit, par une nécessité invincible, à suivre la marche qui était au fond la meilleure. Ne pouvant songer à entrer en partage de l'autorité, ni même à se soustraire au despotisme collectif, les communes ne tendirent qu'à profiter du degré de liberté individuelle qu'elles avaient obtenu, pour développer le plus possible la capacité industrielle et la capacité scientifique.

Savants et artisans ne cherchèrent qu'à agir sur la nature, les uns pour pénétrer, par des observations et des expériences, dans la connaissance de ses lois, les autres pour appliquer cette connaissance à la production des objets nécessaires, utiles, ou agréables. Tous ne firent en cela que suivre la tendance naturelle qui nous entraîne vers l'amélioration de notre sort ; car, par le fait même de leur infériorité politique, l'action sur la nature était la seule voie qui fût ouverte aux communes pour améliorer leur condition sociale. On voit bien clairement par là, quelle force a obligé les communes à suivre, sans s'en rendre compte, le plan que j'ai indiqué tout à l'heure.

Pour sentir combien ce plan était conforme à leurs véritables intérêts, faisons d'abord une supposition : admettons que l'état des choses n'eût pas été, à l'origine, tel que je viens de le décrire, imaginons que les communes, aussitôt après leur affranchissement, eussent obtenu une part pleine et entière dans l'exercice du suprême pouvoir politique existant alors, qu'auraient-elles fait de ce pouvoir? que serait-il arrivé? le voici vraisemblablement.

Cette participation à l'autorité leur eût fait perdre de vue leur objet véritable, qui était le développement de la capacité industrielle et de la capacité scientifique. Ce développement

aurait été du moins infiniment pins lent, et par suite les communes seraient restées, pendant beaucoup plus de temps, en subalternes à l'égard du pouvoir militaire et du pouvoir théologique. Car, ce n'était que par un grand développement de la force de l'intérêt commun, combinée avec la force de démonstration, qu'elles pouvaient espérer de lutter, avec un succès marqué, contre la force physique combinée avec la force de superstition. Aussi voyons-nous les communes se montrer peu empressées, en France et en Angleterre, jusqu'à une époque assez rapprochée de nous, à jouir de la portion d'autorité législative qui leur avait été octroyée dans ces deux pays, par l'une des branches du pouvoir temporel, pendant les querelles entre la royauté et la féodalité (1).

Examinons maintenant, d'une manière directe , les avantages de la marche suivie par les comnmnes.

Les communes, sans s'inquiéter de la manière dont les militaires et les théologiens dirigeaient l'ensemble de la société, et faisant pour ainsi dire abstraction de l'ancien système, organisèrent tous les travaux particuliers (dont la disposition leur avait été laissée libre), dans l'unique but d'agir sur la nature. Par cette sage conduite, elles eurent l'assurance, non-seule-

(1) La coalition des communes avec une des moitiés du pouvoir temporel contre l'autre moitié, en France et en Angleterre, a été réellement très-utile aux artisans et aux savants; mais ce n'est pas sous le point de vue que nous examinons ici ; c'est par rapport à la destruction de l'ancien système que cette coalition doit être envisagée, et non relativement à l'organisation du nouveau. C'est ainsi que je l'ai considérée dans ma première série d'observations.

Quant au fait du peu d'empressement des communes à jouir de la portion d'autorité législative qui leur avait été procurée par leurs alliés de Tancien système, il a été très-sensible en Angleterre, où néanmoins les communes ont donné bien plus de suite qu'ailleurs k ce genre de progrès politiques. On sait qu'avant l'époque où elles commencèrent à obtenir voix délibérative pour le vote de l'impôt, elles regardaient comme une corvée très-pénible d'envoyer des députés au Parlement, parce que les militaires ne les y appelaient que pour leur faire rendre compte de ce que les communes pouvaient payer, afin de les piller en parfaite connaissance de cause.

ment de ne pas déplaire aux pouvoirs existants , mais de leur être agréables , et d*en recevoir tous les encouragements compatibles avec l'exercice de l'autorité. Il y a plus même ; elles étaient sûres de parvenir peu à peu, par une plus grande action exercée sur la nature , et par la richesse ainsi que la considération qu'elles en tiraient, à racheter successivement la majeure partie de l'autorité qui pesait sur elles.

Ënûn, elles devaient compter aussi que, par l'accroissement successif de la capacité industrielle et de la capacité scientifique, elles acquerraient une force progressivement croissante, qui leur permettrait peu à peu de traiter d'égal à égal avec leurs dominateurs, et plus tard même de prendre le dessus vis-à-vis d'eux, ce qui est effectivement devenu possible aujourd'hui.

Ceux qui font consister tout leur bonheur à exercer une autorité arbitraire seulement pour le^ plaisir de l'exercer, sont heureusement des anomalies très-rares dans la nature humaine. Si la plupart des hommes désirent le pouvoir quand il est à leur portée, ce n'est point comme but, mais comme moyen. C'est bien moins par amour de la domination (1) , que parce qu'ils trouvent commode, pour leur paresse et leur

(l) Cet amour de la domination, qui est certainement iodestractible dans l'homme, a été cependant annulé en grande partie par les progrès de la civilisation, ou, au moins, ses inconvénients ont à peu près disparu dans le nouveau système. En effet, le développement de l'action sur la nature a changé la direction de ce sentimeut, en le transportant sur les choses. Le désir de commander aux hommes s'est transformé peu à peu dans le désir de faire et de défaire la nature à notre gré.

Dès ce moment le besoin de dominer, inné dans tous les hommes, a cessé d'être nuisible, ou, au moins on peut apercevoir Tépoque où il cessera d'être nuisible, et où il deviendra utile. C'est ainsi que la civilisation a perfectionné le moral de l'homme, non-seulement sous le rapport de l'intelligence, mais aussi quant aux passions. Quoique, d'après les lois de l'organisation humaine, ce second ordre de fonctions vitales ne soit point perfectible par lui-même, il l'est par l'influence que le premier exerce sur lui.

incapacité, de faire travailler les autres à leur procurer des jouissances , au lieu de coopérer à ce travail.

En dernière analyse , le principal désir de presque tous les individus n'est point d'agir sur l'homme, mais sur la nature. 11 n'est personne, pour ainsi dire , qui ne i-enonce avec empressement à une autorité très-absolue, quand l'exercice de cette autorité exclut la jouissance des avantages de la civilisation , qui sont le résultat de l'action exercée sur les choses. Le nabab anglais, qui a fait fortune au Bengale, et qui exerce le pouvoir le plus illimité sur des milliei*s d'Indiens, soupire après le moment où il pourra retourner en Europe , afin d'y jouir des agréments de la vie, et quoiqu'il sache bien qu'en Angleterre il ne pourra commettre le moindre acte arbitraire à l'égard du dernier matelot, qu'à ses risques et périls. On est donc certain de réussir avec la plupart des hommes, quand on leur propose de sacrifier une certaine portion de commandement, pour obtenir en échange une certaine quantité d'action sur la nature.

Le succès du plan politique suivi par les communes depuis leur affranchissement, était donc fondé sur une loi dérivée de l'organisation humaine.

Nous nous trouvons avoir expliqué, par ce qui précède, la cause de tous les progrès importants que les éléments du nouveau système social ont faits jusqu'ici dans leur organisation graduelle. Ces progrès ont, en effet, tenu essentiellement à la constance avec laquelle les communes ont suivi le plan si simple et si parfait que nous venons d'exposer. Des événements indépendants de ce plan en ont accéléré la réussite ; mais c'est toujours là qu'elle doit être rapportée en dernière analyse. Il ne nous reste donc plus à faire que la récapitulation de ces progrès.

Pour éviter la confusion dans cet exposé du développement du nouveau système, au temporel et au spirituel, il faut d'abord distinguer les progrès faits par la masse des com-

mânes, de ceux faits par leurs chefs temporels et leurs diefe spirituels. En outre, nous considérerons séparément les progrès civils du nouveau système, et ses progrès politiqiies Nous entendons par ^*ogrès civils du nouveau système, son développement propre, envisagé en faisant abstraction de tout rapport avec l'ancien système; et par progrès pQlitiques, l'influence que celui-<;i lui a laissé prendre sur la formation du plan politique général , ainsi que la portion d'autorité législative que le nouveau système a obtenue.

Considérons d'abord les progrès civils et politiques du nouveau système, quant au temporel, et, en premier lieu, les progrès civils.

Ce n'est point ici le lieu de retracer, même sommairement, les progrès vraiment immenses, faits par les arts et métiers, depuis l'affranchissement des communes : bornons-nous à les envisager, en tant qu'ils se rapportent à l'organisation du nouveau système.

Depuis cette époque , la capacité industrielle a acquis un développement dont l'imagination la plus active ne saurait se représenter un tableau exact. Tous les arts connus jusqu'alors ont été prodigieusement perfectionnés, et une foule incomparablement plus grande d arts nouveaux ont été créés. L'agriculture a multiplié ses produits dans une proportion énorme. Les relations conmierciales se sont perfectionnées à un degré incalculable , et en même temps elles ont pris une extension considérable, surtout depuis la découverte du Nouveau-Monde. En un mot, l'action de l'espèce humaine sur la nature s'est augmentée dans une proportion inappréciable, ou, pour ainsi dire, c'est alors qu'elle a vraiment été créée.

En résultat de cet accroissement d'action, une beaucoup plus grande portion de l'espèce humaine, dans les pays civilisés, s'est trouvée abondamment et sûrement pourvue des choses nécessaires à la vie, quoique la population y fût considérablement augmentée , et l'usage des objets de oom

modité et d^agrément s'est répandu dans une proportion analogue.

Voici quelles ont été les principales conséquences de ces perfectionnements, par rapport à l'organisation temporelle du nouveau système.

Les communes ont progessivement acquis une influence et une considération prépondérantes. Tout dans la société est tombé sous leur dépendance , toutes les forces réelles sont entrées dans leurs mains, la force militaire même leur a été subordonnée , depuis l'invention de la poudre à canon.

D'une part, la découverte de la poudre a fait disparaître la supériorité physique que les armes donnaient aux militaires sur les artisans, et elle a assuré à ceux-ci les moyens de se garantir de la violence sans avoir besoin de recevoir une éducation militaire. D'une autre part, elle a rendu tout le système de la guerre dépendant des arts industriels et des sciences d'observation.

En même temps, la guerre étant aussi devenue par là de plus en plus coûteuse, elle ne peut plus se faire sans emprunts, pour lesquels le pouvoir militaire est dans une étroite dépendance des communes. En un mot, les choses sont successivement parvenues à ce point, que la guerre ne saurait avoir lieu si la capacité industrielle et la capacité scientifique refusaient leur coopération.

Les progrès politiques du nouveau système, quant au temporel, ont été la conséquence directe et nécessaire de ses progrès civils. A mesure que les communes ont acquis plus de richesses, plus de considération et plus d'importance civile, elles ont aussi gagné en influence sur la direction générale de la société, et en autorité politique directe.

C'est principalement en Angleterre que la marche des communes doit être observée sous ce rapport, parce que c'est là qu'elle a été la plus manifeste (1).

(i) Presque aassitôt après leur Bffranchissemont) les communes fu-

Les oommiiiifiB ayant oommenoé, dans le parieuieut d'An* gl eia ie. par obtenir une sorte de vois, consultative dans k vote de rimpôi. parvinrent peu à peu à «ditenir voix, délibérative, et enfin il arri^-a plus tard que le vote de Timpôt \sai fut spécialement accordé. Ce droit excinsil fut posé en principe fondamental, et d'une manière irrévocable, en résultat de la révolution de 4686.

£u même temps. Finfluenoe des communes sur )a fonnation dn plan de potitique générale a été de plus «n plus grande. A la même époque, elle est parvenue su point, en Angleterre, que l'ancien système a admis en principe que U prospérité sociale est basée sur Findustrie^ et que par conséquent ie plan politique doit être conçu dans Tintérèt des communes. Sous ce double rapport, la modification de Tauelen sAstème en hiveur du nouveau a été poussée aussi knn qu'elle puisse l'être, tant que la société restera soumise, dans son ensemble, k Tancien systàne.

Ce pas fait par les communes a sûrement été tr è s- esse ntiel, niais il est très-essenti^ aussi de ne pas s'exagérer son importance; il est très<essentiel de ne pas voir dans une simiile modification un (Rangement total de système.

En principe, le droit exclusif de voter Ilmpôt accordé aux oomnranes, devait les investir du pouvoir politique siqirfime. liais, dans la réalité, ce droit a éte jusqu'à présent fort pea

reni appelées, en France aussi bien qu'en Anj^-leterre, à concourir à la formation des états çéoéraux; mais, en France, ce {las B'eat presque aoeaoe suite.

Je saisis eetle occasion pour dire que je n'ui pas cm èevtàt prendre en conudération les tentatives faites peu de temps après l'aAraïKâiissemeut sur presque tons les points de l'Europe civilisée, cft spécialement en Italie et en AQema^ne, pour organiser des sociétés industrielles. Ces tentatives, qui n'étaient que l'éveil du Bouvean système, n'ont laissé aucune trace durable ; elles n'ont pas eu, ni pu avoir le caractère organique.

Dans un exposé aussi rapide, elles auraient jeté de laoooftiskHi dans les idées bien loin de les édairdr.

utile aux communes, parce que, de fait, il n'a pas été exercé par elles. La chambre dite des Communes n'a été au fond qu'une sorte d'appendice de la royauté et de la féodalité; elle n'a été qu'un instrument pour l'ancien système. De moine, l'axiome admis en Angleterre, par le pouvoir temporel, que le plan politique doit être conçu dans lintérôt de l'industrie, n'a été que très-médiocrement utile aux communes, jusqu'à présent. La raison en est que, l'ancien système étant resté en possession de former ce plan, et devant nécessairement conserver la même fonction jusqu'à ce que le nouveau soit organisé définitivement, il n'a pu offrir aux communes, pour contribuer à leur bonheur, que ses propres moyens d'action, c'est-à-dire la force et la ruse. C'est ainsi que, depuis le fameux acte de navigation, le pouvoir temporel a fait des guerres systématiques, et combiné de splans machiavéliques, dans le dessein de servir les intérêts des communes.

L'établissement du régime parlementaire, en Angleterre, ne doit donc être envisagé que comme ayant modifié le plus possible l'ancien système, et constitué les moyens de passer au système nouveau. C'est uniquement sous ce point de vue qu'il a été utile aux communes ; car, à le considérer en luimême d'une manière absolue, ses conséquences lui ont été, pour le moins, aussi funestes qu'avantageuses.

La France, par l'adoption récente de la constitution anglaise, s'est mise de niveau avec l'Angleterre, sous le double rapport que nous venons d'examiner. Seulement, comme ce changement s'est opéré à une époque de civilisation beaucoup plus avancée, il y a été beaucoup plus complet. La féodaUté ayant été renversée avant que le régime parlementaire fût établi, la modification de l'ancien système s'est trouvée être infiniment plus grande qu'en Angleterre. Le principe qui considère l'intérêt des communes comme le but et le régulateur des combinaisons politiques a pris un caractère beaucoup plus large, plus général, plus pré pondérant.

Enfin, par le fait que cet établissement a en lien en France à une époque où le besoin de changer entièrement de système politique était profondément senti, le caractère de transition attaché au régime parlementaire est devenu beaucoup plus prononcé.

Observons maintenant les progrès civils et politiques du nouveau système, quant au spirituel.

Avant l'introduction des sciences positives en Europe, toutes nos connaissances particulières étaient, aussi bien que nos connaissances générales, entièrement théologiques et métaphysiques. Le peu de raisonnements sur la nature qui se faisaient alors, étaient uniquement fondés sur des croyances religieuses. Mais depuis cette époque mémorable, les sciences naturelles ont commencé à se baser de plus en plus sur des observations et des expériences. Néanmoins, elles sont encore restées mêlées de superstition et de métaphysique, jusqu'à une époque assez rapprochée de nous. Elles ne son parvenues à se dégager entièrement des croyances théologiques et des hypothèses métaphysiques que vers la fln du seizième siècle et les premières années du dix-septième. L'époque où elles ont commencé à devenir vraiment positives doit être rapportée à Bacon, qui a donné le premier signal de cette grande révolution ; à Galilée, son contemporain, qui en a donné le premier exemple, et enQn à Descartes, qui a irrévocablement détruit dans les esprits le joug de l'autorité, en matière scientifique. C'est alors que la philosophie naturelle a pris naissance et que la capacité scientifique a eu son véritable caractère, celui d'élément spirituel d'un nouveau système social.

A partir de cette époque, les sciences sont successivement devenues positives dans l'ordre naturel qu'elles devaient suivre pour cela, c'est-à-dire dans celui du degré plus ou moins grand de leurs rapports avec l'honmie. C'est ainsi que Tas-

tronomie d*abord, la physique ensuite, plus tard la chimie, et de nos jours enfin la physiologie, ont été constituées sciences positives. Cette révolution est donc pleinement effectuée pour toutes nos connaissances particulières, et elle tend évidemment à s'opérer aujourd'hui pour la philosophie, la morale et la politique, sur lesquelles l'influence des doctrines théologiques et de la métaphysique a déjà été détruite aux yeux de tous les hommes instruits, sans que, toutefois, elles soient encore fondées sur des observations. C'est la seule chose qui manque au développement spirituel du nouveau système social.

A mesure que les sciences sont devenues positives, et que, par suite, elles ont fait des progrès toujours croissants, une masse de plus en plus grande d'idées scientifiques est enbrée dans l'éducation commune, en même temps que les doctrines religieuses perdaient peu à peu leur influence. Il s'est élevé des écoles spéciales pour les sciences, où l'action de la théologie et de la métaphysique était pour ainsi dire nulle. Enfin, l'état des esprits a tellement changé sous ce rapport, qu'aujourd'hui le système d'idées de chaque individu, depuis le citoyen le moins instruit jusqu'au plus éclairé, se rapporte presque en totalité aux sciences positives, et que les anciennes croyances n'y occupent, en comparaison, qu'une ti*ès petite plac«, dans les classes même où ces croyances ont conservé le plus d'empire.

On peut dire, sans exagération, que les doctrmes religieuses n'ont d'influence sur les esprits que celle qui tient à ce que la morale leur est encore restée attachée. Cette influence durera nécessairement jusqu'à l'époque où la morale aura subi la révolution qui s'est déjà opérée dans toutes nos connaissances particulières en devenant positive. Dès ce moment, l'empire des croyances théologiques s'éteindra poiu* jamais ; car il est très-évident que cet état de choses où toutes les parties de notre système d'idées sont devenues positives, tandis que les idées destinées à servir de lien général sont

restées superstitieuses, ne saurait être que transitoire, sans quoi il impliquerait contradiction dans la marche générale des choses.

Les progrès politiques du nouveau système, quant au spirituel, ont été, comme au temporel, la suite inévitable de ses progrès civils.

Depuis rétablissement des premières écoles pour l'enseignement des sciences d'observation, qui a eu lieu dans le treizième siècle, le pouvoir royal en France, et la féodalité en Angleterre, ont constamment, et de plus en plus, encouragé les sciences et relevé l'existence politique des savants.

En France, la royauté a pris de plus en plus l'habitude de les consulter sur les objets de leur ressort, et de rechercher leur approbation, ce qui était implicitement reconnaitre la supériorité des idées scientifiques positives sur les idées théologiques et métaphysiques.

Peu à peu, ce que nos rois n'avaient d'abord envisagé que comme chose louable à faire, ils sont arrivés à le regarder comme un devoir, et ils ont reconnu l'obligation d'encourager les sciences et de se soumettre aux décisions des savants. L'établissement de l'Académie des sciences, instituée sous Louis XIV par le ministre Colbert, est une déclaration solennelle de ce principe. En même temps, cet établissement a été un premier pas vers l'organisation politique de l'élément spirituel du nouveau système.

Le nombre des académies s'est prodigieusement multiplié depuis cette époque, sur tous les points du territoire européen, et par l'action de la capacité scientifique sur les esprits. Elle a été constituée d'une manière régulière et légale. Son autorité politique s'est accrue dans une proportion analogue ; elle a exercé une influence directe et toujours croissante sur la direction de l'éducation nationale. Si l'on considère, sous ce rapport, les attributions légales dont la première classe

de l'Instilat est actuellement investie, on conviendra qu'elles sont à peu près aussi étendues qu'elles peuvent l'être, tant que le corps qui les exerce n'est pas chargé de l'enseignement de la morale (1). Or c'est ce qui ne saurait avoir lieu qu'à l'époque où la morale sera devenue une science positive. Ainsi, sous ce rapport, comme sous tous ceux que nous avons considérés jusqu'à présent, l'ancien système a cédé la place au nouveau, et lui a frayé les voies autant qu'il est possible. On ne peut aller plus loin qu'en organisant le nouveau système.

Il est essentiel d'observer qu'en même temps que l'action scientifique s'est constituée et étendue de plus en plus dans chaque nation européenne considérée isolément, la combinaison des forces scientifiques des différents pays s'est aussi 'effectuée de plus en plus. Le sentiment de la nationalité a été (sous ce rapport) totalement écarté, et les savants de toutes les parties de l'Europe ont formé une ligue indissoluble, qui a toujours tendu à rendre européens tous les progrès scientifiques faits sur chaque point particulier. Cette sainte alliance, contre laquelle l'ancien système n'a aucun moyen de résistance, est plus forte pour opérer l'organisation du nouveau système que ne peut l'être pour l'empêcher, ou seulement pour la ralentir, la coalition de toutes les baïonnettes européennes.

(l) Il est clair, en thèse générale, que la direction suprême de l'éducation nationale, et l'enseignement de la morale, doivent être dans les mêmes mains : les séparer serait absurde. Ainsi, tant que la morale restera uniquement fondée sur les croyances religieuses, il est inévitable que la direction générale de l'éducation appartienne, en dernière analyse, à un corps théologique, ou, du moins, à l'esprit thécilogique.

Les hommes qui s'élèvent aujourd'hui si vivement contre lesjésuites, contre les missionnaires et autres corporations relif;;ieuses, devraient donc bien sentir que le seul moyen de faire disparaître le reste d'influence de ces suciéiés, est de fonder la morale sur l'observation des faits. Jusqu'à ce qu'un travail de ce genre soit fait, toutes ces réclaluuiions seront à peu près inutiles, parce qu'elles portent à faux en très -grande partie.

La même combinaison a bien eu lieu, jusqu^à un certain point, entre les capacités industrielles des différentes nations européennes, mais ce n'a été qu'à un degré infiniment plus faible. Le sentiment de rivalité nationale, les inspirations d'un patriotisme féroce et absurde, créées par l'ancien système et soigneusement entretenues par. lui, ont conservé encore, quant au temporel, une très-grande influence. C'est ce qui fait que la ligue des différentes nations européennes, pour organiser le nouveau système, ne peut commencer qu'an spirituel. La coalition des capacités temporelles ne saurait s'opérer qu'après et en résultat de la précédente.

Enfin, il importe d'observer qu'à mesure que les deux éléments du nouveau système ont fait, chacun séparément, des progfès nationaux et des progrès européens vers leur organisation politique finale, la combinaison entre ces deux éléments, et par conséquent la formation du système, s'est également effectuée de plus en plus. Une classe intermédiaire entre les savants, les artistes et les artisans, la classe des ingénieurs, a pris naissance ; et, dès ce moment, on a pu regarder la combinaison des deux capacités comme ayant commencé. Elle est devenue de plus en plus grande, à tel point qu'aujourd'hui, dans l'opinion commune des savants, ainsi qae dans celle des artisans (quoique cependant à un degré moindre dans cette dernière), la véritable destination des sciences et des arts est de se combiner pour modifier la nature à l'avantage de l'homme, les unes en l'étudiant pour la connaître, les autres en appliquant cette connaissance.

De nombreux établissements publics et privés, en France et en Angleterre principalement, ont vivifié ce principe en organisant un commencement de combinaison. Tels sont, en France, le conservatoire des arts et métiers et les différentes écoles qui s'y rapportent, la société d'encouragement pour l'industrie, l'école des ponts et chaussées, etc.

Ainsi, non-seulement chacun des deux éléments du nouveau

système a tendu successivement vers son organisation complète, et a fini par primer l'élément correspondant de l'ancien système, mais aussi leur combinaison a fait des progrès toujours croissants, qui les ont préparés à se coordonner ensemble pour diriger la société.

Nous n'avons considéré, dans tout ce qui précède, que les progrès civils et politiques faits par les chefs temporels et spirituels du nouveau système. Il nous reste à observer les pas laits par la masse des communes vers la nouvelle organisation sociale.

Ces pas ont été de deux espèces : les uns ont consisté dans la capacité acquise par la masse des communes, au temporel et au spirituel, de vivre sous le nouveau régime; les autres se rapportent à la coordination successive de la masse, sous les nouveaux chefs temporels et spirituels.

Il faut qu'une population ait acquis un certain degré de capacité temporelle et spirituelle pour pouvoir vivre sous un système d'ordre social où elle n'est pas soumise, quant au temporel, à l'empire de la force physique, et quant au spirituel, à celui des croyances aveugles. L'homme qui n'a pas contracté au temporel certaines habitudes d'ordre, d'économie et d'amour du travail, et qui, au spirituel, ne possède pas un certain degré d'instruction et de prévoyance, est hors d'état d'être émancipé : il a indispensablement besoin d'être mené à la lisière. Il en est de même d'un peuple : tant qu'il n'a point rempli ces conditions, il ne saurait être gouverné autrement que d'une manière arbitraire. C'est ainsi, par exemple, que les serfs de Russie, qui, dans un pressant besoin, mangent le blé de semence, sont encore incapables même de jouir de la liberté individuelle. Tenter leur émancipation avant qu'ils aient contracté de meilleures habitudes serait une véritable absurdité, qui ne saurait avoir de succès. Tandis qu'en

France, où la masse entière de la nation sait souffrir la faim à côté du blé de semence sans y toucher, le peuple n'a plus besoin d'être gouverné (c'est-à-dire commandé). H suffit, pour le maintien de l'ordre, que les affaires d'un intérêt commun soient administrées.

De môme, au spirituel, le peuple qui, par exemple, aurait une croyance suffisante dans les sorciers pour se laisser guider par eux dans ses affaires importantes, a besoin que son esprit soit gouverné arbitrairement par des hommes plus éclairés. 11 ne saurait être livré à lui-même sans inconvénient pour ses propres intérêts. Mais il est évident qu'aussitôt que la masse d'un peuple se trouve en état de se conduire, dans les affaires ordinaires de la vie, d'après ses propres connaissances, et que par conséquent il se trouve avoir satisfait aux deux conditions que nous avons posées, elle n*a nullement besoin d'être gouvernée : elle peut se conduire par elle-même, sans que la tranquillité coure aucun risque. On peut même ajouter que toute action de commandement, exercée sur elle à cette époque où elle est devenue inutile, tend à troubler la tranquillité plutôt qu'elle ne sert à la maintenir.

Depuis raffranchissement des communes, la masse de la population française a contracté peu à peu les habitudes et acquis les lumières suffisantes pour vivre sous le nouveau système. L'abolition de l'esclavage a rendu, par le fait même, tous les individus propriétaires : il n'a plus existé depuis de prolétaires réels, dans l'acception rigoureuse de ce mot. Il est môme à propos d'observer que la propriété industrielle, née de l'affranchissement, exige par sa nature une bien plus grande capacité que la propriété territoriale, telle qu'elle a existé depuis. Car celle-ci, quand elle existe séparément de la culture, n'exige d'autre talent que celui de jouir de ses revenus avec assez de modération pour ne pas entamer ses capitaux. Cest le cultivateur qui a besoin de capacité, et non le possesseur de la terre.

Le peuple étant devenu propriétaire, a contracté peu à peu toutes les habitudes d'amour de l'ordre et du travail, toutes celles de prévoyance et de respect à la propriété (1), et en même temps il a acquis assez généralement en France, en Angleterre et dans le nord de l'Allemagne, le premier degré d'instruction.

Sans doute, il reste beaucoup à faire sous ces deux rapports, et surtout sous le second. Mais le perfectionnement a été assez grand pour que le peuple n'ait plus besoin d'être gouverné par la force et par les croyances. Il a acquis la capacité nécessaire pour devenir associé, en vivant sous le nouveau système, où l'action de gouverner doit être réduite à ce qui est indispensable pour établir une subordination de travaux dans l'action générale des hommes sur la nature, qui est le but fmal du système.

En réalité, la tranquillité n'est maintenue essentiellement aujourd'hui que par ses nouvelles habitudes; l'appareil militaire du pouvoir temporel n'y contribue que très-accessoirement (2), de même que l'appareil infernal du pouvoir spirituel.

Examinons maintenant de quelle manière la population s'est organisée successivement sous les nouveaux chefs temporels et spirituels.

(l) Quand on a vu, dans l'uffreuse disette de 1794, au moment où la dernière classe du peuple était toute-puissante, celt^e même olasso mourir de faim par milliers sans que lu tranquillité ait été troublée un seul instant sous ce rapport, on peut bien dire que le peuple français sait res|>ecter la propriété.

(8) L'action de l'ancien système est encore indi.spensable pour le maintien de l'ordre; mais ce n'est point sous le rapport que nous venons de le considérer ; c'est seulement comme empêchant les ambitieux et les intrigants de troubler lu tranquillité, en se disputant un pouvoir qui attirera leurs désirs jusqu'à ce qu'il puisse s'éteindre par l'organisation définitive du nouveau système. Or, ce n'est |.oint lo peuple qui vise ainsi au pouvoir, c'est la classe oisive et parasite de la société, c'est-à-dire aujourd'hui l'ancienne féodalité, et la féodalité de Bonaparte.

Avanl l'aiîranchissement des communes, la masse du peuple se trouvait avoir, au temporel, pour chefs uniques et permanents, les militaires. Depuis l'affrancliissement, au contraire, le peuple s'est peu à peu détaché de ces chefs, et s*est en même temps organisé sous la direction des chefs des arts et. métiers. Il a contracté envers eux des habitudes de subordination et de discipline, qui, sans être rigoureuses pour lui, sont tout à fait suffisantes pour maintenir Tordre dans les travaux et la bonne harmonie dans la société.

On peut rapporter à l'origine de l'institution des armées permanentes et soldées, sous Charles VII, le moment de la séparation entière du peuple d'avec les chefs militaires. Dans l'intervalle qui s'est écoulé depuis l'affranchissement jusqu'à la naissance de cette institution, le peuple a été coordonné à peu près également sous les deux espèces de chefs. Pour tous les travaux pacifiques habituels, il était sous la direction des chefs industriels; mais, pour les travaux et exercices militaires, il était, en général, sous le commandement des chefs militaires.

Quand une fois les armées permanentes et soldées ont été établies, le métier de soldat étant devenu l'objet d'une fraction particulière et séparée de la population, la masse du peuple n'a plus eu aucun rapport avec les chefs militaires, elle n'a plus été organisée qu'industriellement. Celui qui se faisait soldat ne se regardait plus et n'était plus regardé comme appar tenant au peuple. Il passait des rangs du nouveau système dans ceux de l'ancien, de communal, il devenait féodal, et voilà tout : c'était lui qui se dénaturait, et non le système dont auparavant il faisait partie.

Ainsi cette institution des armées permanentes, devenue aujourd'hui, par les progrès de la civilisation, si onéreuse et si inutile, a été un intermédiau*e indispensable pour parvenir à l'organisation du nouveau système.

Que l'on considère aujourd'hui l'état du peuple, et on verra

qu'effectivement il n'est plus en rapport direct et continu, au temporel, qu'avec ses chefs industriels. Suivez par la pensée, dans ses relations journalières, un ouvrier quelconque, soit dans l'agriculture, soit dans les manufactures, soit dans le commerce, vous trouverez qu'il n'est habituellement en contact et en subordination qu'avec des chefs agriculteurs, manufacturiers ou commerçants, et nullement, par exemple, avec le grand seigneur qui est propriétaire de la terre, ou le capitaliste oisif auquel appartiennent, en tout ou en partie, la manufacture ou la maison de commerce. Ses rapports avec les chefs militaires de la société rentrent tous dans les rapports généraux du nouveau système avec l'ancien; il n'en a plus d'un autre ordre.

C'est ici le lieu d'observer, par rapport au peuple, la différence fondamentale qui existe, à son avantage, entre sa coordination actuelle vis-à-vis de ses chefs industriels, et son ancienne soumission aux chefs militaires. Cette différence fera ressortir une des oppositions les plus importantes et les plus heureuses entre l'ancien système et le nouveau.

Dans l'ancien système, le peuple était enrégimenté par rapport à ses chefs; dans le nouveau il est combiné avec eux. De la part des chefs militaires il y avait commandement, de la part des chefs industriels il n'y a plus que direction. Dans le premier cas le peuple était sujet, dans le second il est sociétaire. Tel est, effectivement, l'admirable caractère des combinaisons industrielles, que tous ceux qui y concourent sont, en réalité, tous collaborateurs, tous associés, depuis le plus simple manouvrier jusqu'au manufacturier le plus opulent, et jusqu'à l'ingénieur le plus éclairé.

Dans une sociétéjoù il entre des hommes qui n'apportent ni capacité ni mise quelconque, il y a nécessairement des maîtres et des esclaves, sans quoi les travailleurs ne seraient pas assez dupes pour consentir à un pareil arrangement, s'ils pouvaient s'y soustraire : on ne peut pas même concevoir une

telle société ayant commencé autrement que par la force. Mais, dans une coopération on tous apportent une capacité et une mise, il y a véritablement association, et il n'existe d'autre inégalité que celle des capacités et celle des mises, qui sont Tune et l'autre nécessaires (c'est-à-dire inévitables), et qu'il serait absurde, ridicule et funeste de prétendre faire disparaître.

Chacun obtient un degré d'importance et des bénéfices proportionnels à sa capacité et à sa mise : ce qui constitue le plus haut degré d'égaillé qui soit possible et désirable. Tel est le caractère fondamental des sociétés industrielles, et voilà ce que le peuple a gagné en s'organisant par rapport aux chefs des arts et métiers. 11 n'y a plus de commandement exercé sur lui par ses nouveaux chefs, que ce qui est strictement nécessaire pour maintenir le bon ordre dans le travail, c'està-dire très peu de chose. La capacité industrielle répugne tout autant, par sa nature, à exercer l'arbitraire qu'à le supporter. N'oublions pas d'ailleurs que, dans une société de travailleurs, tout tend naturellement à l'ordre ; le désordre vient toujours, en dernière analyse, des fainéants.

Enfin observons que les progrès de l'industrie, des sciences et des beaux-arts, en multipliant les moyens de subsistance, en diminuant le nombre des inoccupés, en éclairant les esprits et en polissant les mœurs, tendent de plus en plus à faire disparaître les trois plus grandes causes de désordre, la misère, l'oisiveté, et l'ignorance.

Nous avons à faire, pour le spirituel, des observations analogues à celles qui viennent d'être faites pour le temporel.

Avant l'introduction des sciences positives en Europe, ou pour parler plus juste, avant que les sciences eussent passé des mains du clergé dans celles des séculiers (événement qui suivit le premier de très près), la masse du peuple était organisée spirituellement par rapport à ses chefs théologiqaes.

Le peuple croyait sur leur parole ; il les consultait sur tout, et il s'en rapportait aveuglément à leurs décisions ; les doctrines qu'il leur convenait d'établir devenaient les siennes. En un. mot, il avait, à leur égard, l'habitude d'une confiance absolue et d'une soumission d'esprit tout à fait illimitée. Mais, du moment que les sciences positives ont eu acquis un certain développement, cette confiance et ce respect se sont peu à peu retirés du clergé et transportés successivement aux savants.

Ce changement a été puissamment secondé par le changement analogue qui s'était déjà effectué dans le temporel. Le peuple, organisé industriellement, s'aperçut bientôt que ses travaux ordinaires d'arts et métiers n'étaient nullement en rapport avec les idées théologiques, qu'il ne pouvait tirer des théologiens aucunes lumières réelles sur les objets de ses occupations journalières, et partout où il put être en contact avec les savants, soit directement, soit indirectement, il perdit l'habitude de consulter, les prêtres, et il prit celle de se mettre en rapport avec ceux qui possédaient les connaissances positives. Sans doute, ce rapport est encore fort loin d'être aussi intime qu'il pourrait et devrait l'être, et cela tient principalement, non pas au peu de désir que le peuple aurait de s'instruire, mais au peu de moyens qu'il en a et au peu de soin qu'on prend pour lui faire acquérir les connaissances qui lui seraient utiles. Le peuple est au contraire avide d'instruction bien plus que les oisifs de nos salons, parce que ses travaux lui en font sentir à tout instant la né cessité. Partout où il a trouvé possibilité d'étudier, il a étudié. Mais quoique l'action de la capacité scientifique sur le peuple soit encore très faible, eu égard ,à ce qu'elle peut devenir, il n'en est pas moins vrai qu'elle est beaucoup plus grande qu'on ne se le figure ordinairement. Des faits saillants et incontestables prouvent que le peuple accorde aujourd'hui à l'opinion unanime des savants le même degré de

conûance qa il accordait dans le moyen âge aux décisions du pouvoir spirituel.

Ainsi, par exemple, depuis environ un siècle, le peuple a cessé unanimement de croire à l'immobilité de la terre, il a admis la théorie astronomique moderne, et il y attache autant de certitude qu'il en a jamais attaché aux anciennes croyances religieuses. Quelle est la cause de cette révolution dans les opinions populaires ? Est-ce parce que le peuple a pris connaissance des démonstrations qui établissent la théorie du mouvement de la terre ? Certainement non, car ces démonstrations ne sont peut-être pas entendues de trois mille individus sur toute la population française. La confiance du peuple tient évidemment à l'unanimité qu'il a reconnue dans les opinions des savants sur ce point de doctrine.

Qu'on prenne également dans les sciences d'observation toutes les découvertes qui sont aujourd'hui populaires, on verra que toutes le sont devenues de la même manière. C'est ainsi que le peuple a successivement admis la circulation du sang, l'identité entre la matière de la foudre et Félectricité, etc., etc. D'ailleurs, en fait de sciences, tous ceux qui ne sont pas susceptibles d'entendre les démonstrations sont peuple. La même confiance qui a fait admettre aux gens du monde l'analyse de l'air et de l'eau, la loi de la gravitation universelle, la décomposition de la lumière, et tant d'autres découvertes astronomiques, physiques, chimiques et physiologiques, les fera également accepter par le peuple un peu plus tard.

Il est donc prouvé, par les faits les plus sensibles, que le peuple est aujourd'hui spirituellement confiant et subordonné à l'égard de ses chefs scientifiques, de même qu'il l'est temporellement par rapport à ses chefs industriels, et j'ai par conséquent le droit de conclure que la confiance est organisée dans le nouveau système aussi bien que la subordination.

Nous devons également observer ici que la confiance du peuple pour ses nouveaux cbefs spirituels est tout à fait distincte, par sa nature, de celle qu'il avait dans l'ancien système pour ses chefs théologiques. Celle-ci consistait dans une soumission d'esprit tout à fait aveugle, qui exigeait dans chaque individu une abnégation absolue de sa propre raison. La confiance dans les opinions des savants a un tout autre caractère. C'est l'assentiment donné à des propositions sur des choses susceptibles de vérification, propositions admises à l'unanimité par les hommes qui ont acquis et prouvé la capacité nécessaire pour en juger.

A la vérité, le fait est admis sans preuves; mais il n'est admis de cette manière que par la raison qu'on se juge incapable de suivre les démonstrations qui établissent ces vérités. Cette confiance renferme toujours implicitement la réserve expresse du droit de contradiction en cas de nouvelles démonstrations produites, qui prouvent qu'elle est mal fondée, ou de lumières suffisantes acquises par le croyant pour combattre les opinions reçues. Le peuple est donc loin de renoncer par là au libre exercice de sa raison.

Cette confiance du peuple dans les opinions des savants est absolument du même ordre, quoique beaucoup plus étendue, que celle des savants les uns pour les autres.

Les mathématiciens croient journellement les physiologistes sur parole, et réciproquement, chacun d'eux pour leurs classes respectives.

Dans la même science, n'arrive-t-il pas tous les jours que les savants croient provisoirement sur la parole les uns des autres, avant d'avoir pu connaître et juger les démonstrations? Quel est, par exemple, le mathématicien qui se serait refusé à admettre, sans examen, une proposition d'après l'autorité de Lagrange?

Cette croyance n'a aucun inconvénient dans les sciences, parce qu'elle n'est jamais que provisoire. La confiance du

peuple pour les savants a précisément le même caractère; seulement c'est un provisoire qui se prolonge indéfiniment, quoique toujours regardé comme provisoire. Ainsi, cette confiance n'est nullement humiliante pour le peuple, et elle ne saurait jamais avoir, pour ses intérêts, la moindre des conséquences funestes de la soumission d'esprit aux théologiens.

La crainte de voir s'établir un jour un despotisme fondé sur les sciences, serait une chimère aussi ridicule qu'absurde : elle ne saurait naître que dans des esprits absolument étrangers à toute idée positive.

D'après ce qui précède, le peuple se trouN'hnt aujourd'hui organisé temporellement et spirituellement par rapport au nouveau système, la partie la plus difficile de l'établissement de ce système se trouve pleinement exécutée. Ce grand changement a simplifié, le plus possible, le travail à faire pour cet établissement définitif, en réduisant tout ce qui reste à faire pour cela à des rapports entre les chefs du nouveau système et les chefs de l'ancien.

Le peuple a été éliminé de la question.

C'est pour le peuple que la question se résoudra, mais il y restera extérieur et passif.

Le seul danger qu'il ait à craindre, la seule précaution à prendre, c'est de ne pas se laisser détourner du but par les intrigues des ambitieux qui tendent à se disputer le pouvoir caduc de l'ancien système.

Telles sont, en aperçu, les parties principales du tableau que nous présente, depuis le onzième siècle, la marche de la civilisation, considérée sous le rapport du développement graduel du nouveau système social. Essayons maintenant de résumer le plus sommairement possible les résultats de cette grande série organique.

Page 1