PREMIERE SERIE DE TRAVAUX
La condition fondamentale à remplir, ponr traiter la politique d'one manière positive, consiste à déterminer avec précision les limites dans lesquelles sont renfermées, par la nature des choses, les combinaisons d*oidre social. En d'autres termes, il faut que, dans la politique, à l'exemple des autres sciences, le rôle de l'observation et celui de llmagination soient rendus parfaitement distincts, et que le second soit subordonné au premier.
Pour présenter dans tout son jour cette idée capitale, il est nécessaire de comparer Tesprit général de la politique positive avec celui de la politique théologique et de la politique métaphysique. Afin de simplifier ce parallèle, on doit envelopper ces deux-ci dans une même considération ; ce qui ne saurait altérer les résultats, puisque, d'après le chapitre précédent, la seconde n'est au fond qu'une nuance de la première, dont elle ne diffère essentiellement que par un caractère moins prononcé.
L'état théologique et l'état métaphysique d'une science quelconque ont pour caractère commun la prédominance de l'imagination sur l'observation. La seule différence qui existe entre eux sous ce point de vue, c'est que l'imagination s'exerce dans le premier sur des êlres surnaturels, et dans le second sur des abstractions personnifiées.
La conséquence nécessaire et constante d'un tel état de l'esprit humain est de persuader à l'homme que, sous tous les rapports, il est le centre du système naturel, et, par
snite, qu'il est doué d'une puissance d'action indéfinie sur les phénomènes. Cette persuasion résulte évidemment, d'une manière directe, de la suprématie exercée par l'imagination qui se combine avec le penchant organique en vertu duquel l'homme est porté à se former, en général, des idées exagérées de son importance et de son pouvoir. Une telle illusion forme le trait caractéristique le plus sensible de cette enfance de la raison humaine.
Considérées du point de vue philosophique, les révolutions qui ont fait passer les différentes sciences à l'état positif ont eu pour effet général d'établir en sens inverse cet ordre primitif de nos idées.
Le caractère fondamental de ces révolutions a été de transporter à l'observation la prépondérance jusqu'alors exercée par l'imagination. Par suite, les conséquences ont également été renversées. L'homme a été déplacé du centre de la nature pour se placer au rang qu'il y occupe effectivement. De même, sou action a été renfermée dans ses limites réelles, en la réduisant à modifier plus ou moins, les uns par les autres, un certain nombre de phénomènes qu'il est destiné à observer.
Il suffit d'indiquer l'aperçu historique précédent pour qu'il soit aussitôt vérifié, à l'égard des sciences aujourd'hui positives, par tous ceux qui en ont des notions claùres.
Ainsi, en astronomie, l'homme a commencé par regarder les phénomènes célestes, sinon comme soumis à son influence, du moins comme ayant, avec tous les détails de son existence, des rapports directs et intimes; il a fallu toute la puissance des démonstrations les plus fortes et les plus multipliées, pour qu'il se résignât à n'occuper qu'une place subalterne et imperceptible dans le système général de l'univers. De même, en chimie, il a cru d'aboM pouvoir modifier au gré de ses désirs la nature intime des corps, avant de se réduire à observer les effets de Taclion réciproque des diffé-
rentes substances terrestres. Pareillement, en médecine, c'est après avoir longtemps espéré de rectifier à volonté les dérangements de son organisation, et même de résister indéfiniment aux causes de destraction, qu'il a enfin reconnu que son action était nulle quand elle ne concourait pas avec celle de l'organisation, et à plus forte raison lorsqu'elle lui était opposée.
La politique n'a pas échappé plus que les autres sciences à cette loi fondée sur la nature des choses. L'état dans lequel elle s'est toujours trouvée jusqu'à présent, et dans lequel elle se trouve encore, correspond avec une analogie parfaite à ce qu'était l'astrologie pour l'astronomie, l'alchimie pour la chimie, et la recherche de la panacée universelle pour la médecine.
D'abord, il est évident, d'après le chapitre précédent, que la politique théologique et la politique métaphysique, envisagées quant à leur manière de procéder, s'accordent à faire dominer l'imagination sur l'observation. Sans doute, on ne saurait prétendre que jusqu'ici l'observation n'ait pas été employée dans la politique théorique; mais elle ne l'a été que d'une manière subalterne, toujours aux ordres de l'imagination, comme elle l'était, par exemple, en chimie, à l'époque de l'alchimie.
Cette prépondérance de l'imagination a dû avoir nécessairement pour la politique des conséquences analogues à celles ci-dessus décrites pour les autres sciences. C'est ce qu'on peut aisément vérifier par des observations directes sur l'esprit commun de la politique théologique et de la politique métaphysique, considérées du point de vue théorique.
L'homme a cru jusqu'à présent à la puissance illimitée de ses combinaisons politiques pour le perfectionnement de l'ordre social. En d'autres termes, l'espèce humaine a été envisagée jusqu'ici, en politique, comme n'ayant pas d'impulsion qui lui soit propre, comme pouvant toujours recevoir
passivement celle quelconque que le législateur, armé d'une autorité suffisante, voudia lui donner.
Par une conséquence nécessaire, l'absolu a toujours régné et règne encore dans la politique théorique, soit théologique, soit métaphysique. Le but commun qu'elles se proposent est d'établir, chacune à sa manière, le type éternel de Tordre social le plus parfait, sans avoir en vue aucun état de civilisation déterminé. L'une et l'autre prétendent avoir trouve exclusivement un système d'institutions qui atteint à ce but. La seule chose qui les distingue à cet égard, c'est que la première interdit formellement toute modification importante au plan qu'elle a tracé, tandis que la seconde permet l'examen, pourvu qu'il soit dirigé dans le même sens. A cela près, leur caractère est également absolu.
Cet absolu est encore plus sensible dans leurs applications à la politique pratique. Chacune d'elles voit, dans son système d'institutions, une sorte de panacée universelle applicable, avec une infaillible sécurité, à tous les maux politiques, de quelque nature qu'ils puissent être, et quel que soit le degré actuel de civilisation du peuple auquel le remède est destiné. De même aussi, toutes deux jugent les régimes des différents peuples aux diverses époques de civilisation uniquement d'après leur plus ou moins de conformité ou d'opposition avec le type invariable de perfection qu'elles ont établi. Ainsi, pour en citer un exemple récent e( sensible, les partisans de la politique théologique et ceux de la politique métaphysique ont proclamé, tour à tour et à 1res peu d'intervalle, l'organisation sociale de l'Espagne supérieure à celle des nations européennes les plus avancées, sans que ni les uns ni les autres aient tenu aucun compte de l'infériorité actuelle des Espagnols en civilisation à l'égard des Français et des Anglais, au-dessus desquels on les a placés, quant au régime politique. De tels jugements, qu'il serait aisé de multiplier, montren avec évidence combien il est dans
l'esprit de la politique théologique et de la politique métaphysique de faire abstraction totale de l'état de civilisation.
Il importe de remarquer à cet égard, pour achever de les caractériser, qu'elles s'accordent, en général, par des motifs différents, à fah-e coïncider la perfection de l'organisation sociale avec un état de civilisation très-imparfait. On voit même que les partisans les plus conséquents de la politique métaphysique, tels que Rousseau qui l'a coordonnée, ont été conduits jusqu'à regarder l'état social comme une dégénération d'un état de nahire composé par leur imagination, ce qui n'est que l'analogue métaphysique de l'idée théologique relative à la dégradation de l'espèce humaine par le péché originel.
Ce résumé exact confirme que la prépondérance de l'imagination sur robser\^ation a produit, en politique, des résultats parfaitement semblables à ceux qu'elle avait engendrés dans les autres sciences avant qu'eUes fussent devenues positives. La recherche absolue du meilleur gouvernement possible, abstraction faite de l'état de la civilisation, est évidemment tout à fait du même ordre que celle d'un traitement général applicable à toutes les maladies et à tous les tempéraments.
En cherchant à réduire à sa plus simple expression l'esprit général de la politique théologique et métaphysique, on voit, par ce qui précède, qu'il se ramène à deux considérations essentielles. Relativement à la manière de procéder, il consiste dans la prédominance de l'imagination sur l'observation. Relativement aux idées générales destinées à diriger les travaux, il consiste, d'une part, à envisager l'organisation sociale d'une manière abstraite, c'est-à-dire comme indépendante de l'état de la civilisation; et, d'une autre part, à regarder la marche de la civilisation comme n'étant assujettiç à aucune loi.
En prenant cet esprit en sens inverse, on doit nécessaire*
ment trouver celui de la politique positive , puisque la même opposition s'observe, d'après ce qui a été établi ci-dessus, entre l'état conjecturai et l'état positif de toutes les autres sciences. On ne fera, par cette opération intellectuelle, qu'^ tendre à l'avenir l'analogie observée dans le passé. En eflfectuant l'opération, on est conduit aux résultats suivants.
En premier lieu, pour rendre positive la science politique, il faut y introduire, comme dans les autres sciences, la prépondérance de l'observation sur l'imagination. En second lieu, pour que cette condition fondamentale puisse être remplie, il faut concevoir, d'une part, l'organisation sociale comme intimement liée avec l'état de la civilisation et déterminée par lui ; d'une autre part, il faut considérer la marche de la civilisation comme assujettie à une loi invariable fondée sur la nature des choses. La politique ne saurait devenir positive, ou, ce qui revient au même, l'observation ne pourrait y prendre le dessus sur l'imagination, tant que ces deux dernières conditions ne seront pas remplies. Mais il est clair, réciproquement, que, si elles le sont, si la théorie de la politique est tout entière établie dans cet esprit, l'imagination se trouvera, par le fait, subordonnée à l'observation, et la politique sera positive. Ainsi c'est à ces deux conditions que tout se ramène en dernière analyse.
Telles sont donc les deux idées capitales qui doivent présider aux travaux positifs sur la politique théorique. Vu leur extrême importance, il est indispensable de les considérer dans un plus grand détail. Il ne s'agit point ici d'en établir la démonstration, qui sera précisément le résultat des travaux à effectuer. Il est uniquement question d'en présenter un énoncé assez complet pour que les esprits capables d'en juger puissent en faire une sorte de vérification anticipée en les comparant aux faits généralement connus ; vérification suffisante pour se convaincre de la possibilité de traiter la politique à la manière des sciences d'observation» Notre but pHn^-
cipal sera atteint, si nous avons donné naissance à cette conviction.
La civilisation consiste, à proprement parler, dans le développement de Fesprit humain, d'une part, et, de l'autre, dans le développement de Faction de Fbomme sur la nature, qui en est la conséquence. En d'autres termes, les élém^ts dont se compose l'idée de civilisation sont : les sciences, les beauxarts et l'industrie ; cette dernière expression étant prise dans le sens le plus étendu, celui que je lui ai toujours donné.
En considérant la civilisation sous ce point de vue précis et élémentaire, il est aisé de sentir que l'état de l'organisation sociale est essentiellement dépendant de celui de la civilisation, et qu'il en doit être regardé comme une conséquence, tandis que la politique d'imagination l'envisage comme en étant isolé, et même tout à fait indépendant.
L'état de la civilisation détermine nécessairement celui de l'organisation sociale, soit au spirituel, soit au temporel, sous les deux rapports les plus importants. D'abord, il en détermine la nature, car il fixe le but d'activité de la société ; de plus, il en prescrit la forme essentielle, car il crée et développe les forces sociales temporelles et spirituelles destinées à diriger cette activité générale. 11 est clair, en effet, que l'activité collective du corps social n'étant que la résultante des activités individuelles de tous ses membres, dirigées vers un but commun, ne saurait être d'une autre nature que ses éléments, qui sont évidemment déterminés par l'état plus ou moins avancé des sciences, des beaux-arts et de l'industrie. 11 est encore plus sensible qu'il y aurait impossibilité à concevoir l'existence prolongée d'un système politique, qui n'investirait pas du pouvoir suprême les forces sociales prépondérantes, dont la nature est prescrite invariablement par l'état de la civilisation. Ce que le raisonnement indique, l'expérience le conflrme.
Toutes les variétés d'organisation sociale qui ont existé
jusqu'à présent, n'ont été que des modifications plu ou moins étendues d'un système unique, le système militaire et théologique. La formation primitive de ce système a été une conséquence évidente et nécessaire de l'état imparfait de la civilisation à cette époque. L'industrie étant dans l'enfance, la société a dû naturellement prendre la guerre pour but d'activité, surtout si l'on considère qu'un tel état de choses en facilitait les moyens, en même temps qu'il en imposait la loi par les stimulants les plus énergiques qui agissent sur l'homme, le besoin d'exercer ses facultés et celui de vivre. De même, il est clair que l'état théologique dans lequel se trouvaient alors toutes les théories particulières, imprimait forcément le même caractère aux idées générales destinées à servir de lien social. Le troisième élément de civilisation, les beaux-arts, était alors prédominant; et c'est lui, en effet, qui a principalement fondé, d'une manière régulière, cette première organisation. S'il ne se fût pas développé, il serait impossible d'imaginer comment la société eût pu s'organiser. Si l'on observe ensuite les modifications successives que ce système primitif a éprouvées jusqu'à nos jours, et qui ont été prises par les métaphysiciens pour autant de systèmes différents, on trouvera le même résultat. On verra dans toutes des effets inévitables de l'extension toujours croissante acquise par l'élément scientifique et l'élément industriel, presque nuls à l'origine. C'est ainsi que le passage du polythéisme au théisme, et, plus tard, la réforme du protestantisme, ont été produits principalement par les progrès continus, quoique lents, des connaissances positives, on, en d'autres termes, par l'action exercée sur les anciennes idées générales par les idées particulières qui avaient cessé peu à peu d'être du même ordre qu'elles. De même, sous le rapport temporel, le passage de l'état romain à l'état féodal ; et, plus clairement encore , la décadence de celui-ci par l'affranchissement des communes et ses suites, doivent être essentielle-
ment rapportés à l'importance progressive de Téiément industriel. En un mot, tous les faits généraux constatent Tétroite dépendance de Torganisation sociale par rapport à la civilisation.
Les meilleurs esprits, ceux qui sont le plus rapprochés de rétat positif de la politique, commencent aujourd'hui à entrevoir ce principe fondamental, ils sentent qu'il y a ahsurdité à concevohr isolément le système politique, à faire dériver de lui les forces de la société, dont il reçoit au contraire les siennes, sous peine de nullité. En un mot, ils admettent déjà que l'ordre politique n'est et ne peut être que l'expression de l'ordre civil, ce qui signifie, en d'autres termes, que les forces sociales prépondérantes finissent, de toute nécessité, par devenir dhrigeantes. Il n'y a plus qu'un pas à faire de là pour arriver à reconnaître la subordination du système politique à l'égard de la civilisation. Car, s'il est clair que l'ordre politique est l'expression de l'ordre civil, il est au moins aussi évident que l'ordre civil lui même n'est que l'expression de l'état de la civilisation.
Sans doute, l'organisation sociale réagit à son tour, d'une manière inévitable et plus ou moins énergique, sur la civilisation. Mais cette influence, qui n'est que secondah*e, malgré sa très-grande importance, ne doit pas faire intervertir l'ordre naturel de dépendance. La preuve que cet ordre est réellement tel qu'il vient d'être indiqué, peut se tirer de cette réaction même, envisagée convenablement. Car, il est d'expérience constante, que si l'organisation sociale est constituée en sens contraire de la civilisation, la seconde finit toujours par l'emporter sur la première.
On doit donc admettre, comme une des deux idées fondamentales qui fixent l'esprit de la politique positive, que l'organisation sociale ne doit pas être considérée, soit dans le présent, soit dans le passé, isolément de l'état de la civilisation, dont elle doit être envisagée comme une dérivation
nécessaire. Si, pour faciliter l'étude, on juge quelquefois utile de les examiner séparément, cette abstraction doit toujours être conçue comme simplement provisoire, et ne doit jamais faire perdre de vue la subordination établie par la nature des choses.
La seconde idée fondamentale consiste en ce que les progrès de la civilisation se développent suivant une loi.nécessaire.
L'expérience du passé prouve, de la manière la plus décisive, que la civilisation est assujettie dans son développement progressif à une marche naturelle et irrévocable, dérivée des lois de l'organisation humaine, et qui devient, à son tour, la loi suprême de tous les phénomènes politiques.
Il ne peut, évidemment, être question ici d'exposer avec précision les caractères de cette loi, et sa vérification par les faits historiques, même les plus sommaires. Il ne s'agit maintenant que de présenter quelques considérations sur cette idée fondamentale.
Une première considération doit faire sentir la nécessité de supposer une telle loi, pour l'explication des phénomènes politiques.
Tous les hommes qui ont une certaine connaissance des faits historiques les plus marquants, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions spéculatives, conviendront que, si l'on envisage l'ensemble de l'espèce humaine policée, elle a fait, en civilisation, des progrès non interrompus, depuis les temps historiques les plus reculés jusqu'à nos Jours. Dans cette proposition, le mot de civilisation est entendu tel qu'il a été expliqué ci-dessus, et en y comprenant, de plus, comme conséquence, l'organisation sociale.
On ne peut élever aucun doute raisonnable sur ce grand fait pour l'époque qui s'étend depuis le onzième siècle jusqu'à présent, c'est-à-dire depuis l'introduction des sciences d'observation en Europe par les Arabes et l'affî^nchissement des
commanes. Mais il n'est pas moins incontestable pour Tépoque précédente. Les savants ont, aujonrd'hai, bien reconnu que les prétentions des érudits au sujet des connaissances scientifiques très avancées des anciens sont dénuées de tout fondement réel. 11 est prouvé que les Arabes les ont dépassés. 11 en a été de même, et encore plus clairement, de llndustrie, du moins dans tout ce qui exige une véritable capacité, et qui n'est pas TefTet de circonstances purement accidentelles. Lors même qu'on excepterait les beaux-arts, cette exclusion, qui s'explique d'une manière toute naturelle, laisserait à la proposition une généralité suffisante. Enfin, quant à Torganisation sociale, il est de la dernière évidence qu'elle a fait, dans la même période, des progrès du premier ordre, par rétablissement du christianisme, et par la formation du . régime féodal, bien supérieur aux organisations grecques et romaines.
11 est donc certain que la civilisation a marché continuellement et sous tous les rapports.
D'un autre côté, sans adopter, relativement au passé, l'esprit de dénigrement aveugle autant qu'injuste, introduit par la métaphysique, on ne peut s'empêcher de reconnaître que, par suite de l'état d'enfance dans lequel la politique a été jusqu'ici, les combinaisons pratiques qui ont été dirigées sur la civilisation n'étaient pas toujours les plus propres à la faire marcher, et souvent même tendaient beaucoup pins par elles-mêmes à entraver sa marche qu'à la favoriser. 11 y a eu des époques dans lesquelles toute l'action politique principale a été combinée dans un sens entièrement stationnaire; ce sont, en général, celles de la décadence des systèmes, celles, par exemple, de l'empereur Julien, de Philippe II et des jésuites, et, en dernier lieu, celle de Bonaparte. Qu'on observe d'ailleurs, d'après la discussion précédente, que l'organisation sociale ne règle point la marche de la civilisation, dont elle est, au contraire, le produit.
La gaérison fréquente des maladies sous l'influence de traitements évidemment vicieux a fait connaître aux médecins Faction puissante qu'exerce spontanément tout corps vivant pour rétablir les dérangements accidentels de son organisation. De même, l'avancement de la civilisation à travers des combinaisons politiques défavorables prouve clairement que la civilisation est assujettie à une maicbe naturelle, indépendante de toutes les combinaisons, et qui les domine. Si on n'admettait pas ce principe, il n'y aurait d'autre parti à prendre pour expliquer un tel fait, pour comprendre comment la civilisation a presque toujours profité des fautes qui ont été commises au lieu d'en être retardée, que de recourir à une direction surnaturelle immédiate et continue, à l'exemple de la politique tbéologique.
Au reste, il convient d'observer à ce sujet que trop souvent on a regardé comme défavorables à la marcbe de la civilisation des causes qui ne l'étaient qu'en apparence. La raison en est surtout que les meilleurs esprits même n'ont pas eu égard jusqu'à présent à une des lois essentielles des corps organisés , qui s'applique aussi bien à l'espèce humaine agissant collectivement qu'à un individu isolé. Cette loi consiste dans la nécessité des résistances, jusqu'à un certain degré, pour que toutes les forces soient pleinement développées. Mais cette remarque n'affecte en rien la considération précédente. Car, si les obstacles sont nécessaires pour que les forces se déploient, ils ne les produisent pas.
La conclusion déduite de cette première considération serait beaucoup fortifiée, si l'on tenait compte de l'identité remarquable observée dans le développement de la civilisation de différents peuples, entre lesquels on ne peut raisonnablement supposer aucune communication politique. Cette identité n'a pu être produite que par l'influence d'une marche naturelle de civilisation, uniforme pour tous les peuples, parce qu'elle dérive des lois fondamentales de l'organi-
sation humaine, qui sont communes à tons. Ainsi, psir exemple, les mœurs des premiers temps de la Grèce, t^es qu'Homère les a décrites, retrouvées de nos jours, 'avec une très-grande similitude, chez les nations sauvages de TAmé^ rique septentrionale; la féodalité observée chez les Malais avec le même caractère essentiel qu'elle eut en Europe au onzième siècle, etc., ne peuvent évidemment s'expliquer que de cette seule manière.
Une seconde considération peut rendre très-fecile à sentir l'existence d'une loi naturelle qui préside au développement de la civilisation.
Si l'on admet, conformément à l'aperçu ci-dessus présenté, que l'état du régime social est une dérivation nécessaire de celui de la civilisation, on pourra dégager, de l'observation de la marche, cet élément compliqué, et ce qui sera vu pour les autres ne lui en sera pas moins applicable comme conséquence.
En réduisant ainsi la question à ses moindres termes, il devient aisé d'apercevoir que la civilisation est assujettie à une marche déterminée et invariable.
Une philosophie superficielle, qui ferait de ce monde une scène à miracles, a prodigieusement exagéré l'influence du hasard, c'est-à-dire des causes isolées, dans les choses humaines. Cette exagération est surtout manifeste pour les sciences et pour les arts. Entre autres exemples remarquables, chacun connaît la singulière admiration dont plusieurs hommes d'esprit ont été pénétrés, en pensant à- la loi de la gravitation universelle révélée à Newton par la chute d'une pomme.
Il est aujourd'hui généralement reconnu, par tous les hommes sensés, que le hasard n'a qu'une part infiniment petite dans les découvertes scientifiques et industrielles ; qu'il ne joue un rôle essentiel que dans des découvertes sans aucune importance. Mais à cette erreur il en a succédé une autre
qui, beaucoup moins déraisonnable en elle-même, présente néanmoins à l'effet presque les mêmes inconvénients. Le rôle du hasard a été transporté au génie avec un caractère à peu près semblable. Cette transformation n'explique guère mieux les actes de l'esprit humain.
L'histoire des connaissances humaines prouve cependant, de la manière la plus sensible, et les meilleurs esprits l'ont déjà reconnu, que tous les travaux s'enchaînent dans les sciences et dans les arts, soit dans la même génération, soit d'une génération à l'autre; de telle sorte que les découvertes d'une génération préparent celles de la suivante, comme elles avaient été préparées par celles de la précédente. On a constaté que la puissance du génie isolé est beaucoup moindre que celle qu'on lui avait supposée. L'homme le plus justement illustré par de grandes découvertes doit presque toujours la plus grande partie de ses succès à ses prédécesseurs dans la carrière qu'il parcourt. En un mot, l'esprit humain suit, dans le développement des sciences et des arts, une marche déterminée, supérieure aux plus grandes forces intellectuelles, qui n'apparaissent, pour ainsi dire, que comme des instruments destinés à produire à temps nommé les découvertes successives.
En se bornant à considérer les sciences, qu'on peut suivre avec plus de facilité depuis des temps reculés, on voit, en effet, que les grandes époques historiques de chacune d'elles, c'est-à-dire son passage par l'état théologique, l'état métaphysique, et enfin l'état positif, sont rigoureusement déterminées. Ces trois états se succèdent nécessairement suivant cet ordre fondé sur la nature de l'esprit humain. La transition de l'un à l'autre se fait d'après une marche dont les pas principaux sont analogues pour toutes les sciences, et dont aucun homme de génie ne saurait franchir un seul intermédiaire essentiel. Si, de cette division générale, on passe aux sous-divisions de l'état scientifique ou définitif, on observe encore la même
loi. Ainsi, par exemple, la grande déconverte de la gravitation universelle a été préparée par les travaux des astronomes et des géomètres du seizième et du dix-septième siècles, principalement par ceux de Kepler et d'Huyghens, sans lesquels elle eût été impossible, et qui ne pouvaient manquer de la produire \ûi ou tard.
Il ne saurait donc être douteux, d'après ce qui précède, que la marche de la civilisation, considérée dans ses éléments, ne soit assujettie à une loi naturelle et constante, qui domine toutes les divergences humaines particulières. Gomme Tétat de Torganisation sociale suit nécessairement celui de la civilisation, la même conclusion s'applique donc à la civilisation, envisagée tout à la fois dans son ensemble et dans ses éléments.
Les deux considérations ci-dessus énoncées sulûsent, non pour démontrer complètement la marche nécessaire de la civilisation, mais pour faire sentir son existence, pour montrer la possibilité de déterminer avec précision tous ses attributs en l'étudiant par l'observation approfondie du passé, et de créer ainsi la politique positive.
Il s'agit maintenant de fixer exactement le but pratique de celte science, ses points de contact généraux avec les besoins de la société, et surtout avec la grande réorganisation que réclame si impérieusement l'état actuel du corps social.
Pour cela, il faut d'abord préciser les limites dans lesquelles est renfermée toute action politique rJelle.
La loi fondamentale qui régit la marche naturelle de la civilisation prescrit rigoureusement tous les états successifs par lesquels l'espèce humaine est assujettie à passer dans son développement général. D'un autre côté, cette loi résulte nécessairement de la tendance instinctive de Tespèce humaine à se perfectionner. Par conséquent, elle est autant au-dessus de notre dépendance que les instincts individuels dont la combinaison produit cette tendance permanente.
Ck)mme aucun phénomène connu n'autorise à penser que l'organisation humaine soit sujette à aucun changement capital, la marche de la civilisation qui en dérive est donc essentiellement inaltérable, quant au fond. En termes plus précis, aucun des degrés intermédiaires qu'elle fixe ne peut être franchi, et aucun pas rétrograde véritable ne peut être fait.
Seulement, la marche de la civilisation est modifiable, en plus ou en moins, dans sa vitesse, entre certaines limites, par plusieurs causes physiques et morales, susceptibles d'estimation. Au nombre de ces causes sont les combinaisons politiques. Tel est le seul sens dans lequel il soit donné à l'homme d'influer sur la marche de sa propre civilisation.
Cette action relativement à l'espèce est tout à fait analogue à celle qui nous est permise par rapport à l'individu, analogie qui résulte de l'identité d'origine. On peut, par des moyens convenables, accélérer ou retarder, jusqu'à un certain point limité, le développement d'un instinct individuel ; mais on ne peut ni le détruire, ni le dénaturer. 11 en est de même de l'instinct de l'espèce, proportion gardée, quant aux limites, de la vie de l'espèce comparée à celle de l'individu.
La marche naturelle de la civilisation détermine donc, pour chaque époque, à l'abri de toute hypothèse, les perfectionnements que doit subir l'état social, soit dans tous ses éléments, soit dans son ensemble. Ceux-là seuls peuvent s'exécuter, et ils s'exécutent nécessairement, à l'aide des combinaisons faites par les philosophes et par les hommes d'Etat, ou malgré ces combinaisons.
Tous les hommes qui ont exercé une action réelle et durable sur l'espèce humaine, soit au temporel, soit au spirituel, ont été guidés et soutenus par cette vérité fondamentale, que l'instinct ordinaire du génie leur a fait entrevoir, quoiqu'elle ne soit pas encore établie sur une démonstration méthodique. Ils ont aperçu, à chaque époque, quels étaient les
changements qui tendaient à s'effectuer, d'après l'état de la civilisation, et ils les ont proclamés, en proposant à leurs contemporains les doctrines ou les institutions correspondantes. Quand leur aperçu a été très-conforme au véritable état des choses, les changements se sont prononcés ou consolidés presque immédiatement. De nouvelles forces sociales, qui, depuis longtemps, se développaient en silence, ont tout à coup apparu à leurs voix sur la scène politique avec toute la vigueur de la jeunesse.
L'histoire n'ayant été écrite et étudiée jusqu'à présent que dans un esprit superficiel, de telles coïncidences, des effets aussi frappants, au lieu d'instruire les hommes, comme il serait naturel de le supposer, n'ont fait que les étonner. Ces faits mal vus contribuent même à maintenir encore la croyance théologique et métaphysique de la puissance indéfinie et créatrice des législateurs sur la civilisation. Ils maintiennent cette idée superstitieuse dans des esprits qui seraient disposés à la rejeter, si elle ne semblait appuyée sur l'observation. Ce fâcheux effet résulte de ce que, dans ces grands événements, on ne voit que les hommes, et jamais les choses qui les poussent avec une force irrésistible. Au lieu de reconnaître l'inflaence prépondérante de la civilisation, on regarde les efforts de ces hommes prévoyants comme les véritables causes des perfectionnements qui se sont opérés, et qui auraient eu également lieu, un peu plus tard, sans leur intervention. On ne se met pas en peine de l'énorme disproportion de la prétendue cause avec l'effet, disproportion qui rendrait l'explication beaucoup plus inintelligible que le fait lui-même. On s'attache à ce qui est apparent, et on néglige le réel, qui est derrière. En un mot, suivant l'ingénieuse expression de M™« de Staël, on prend les acteurs pour la pièce.
Une telle erreur est absolument de même nature que celle des Indiens attribuant à Christophe Colomb l'éclipsé qu'il avait prévue.
En général, quand l'homme parait exercer mie grande action, ce n'est point par ses propres forces, qui sont extrêmement petites. Ce sont toujours des forces extérieures qui agissent pour lui, d'après des lois sur lesquelles il ne peut rien. Tout son pouvoir réside dans son intelligence, qui le met en état de connaître ces lois par robser>'ation, de prévoir leurs effets, et, par suite, de les faire concourir au but qu'il se propose, pourvu qu'il emploie ces forces d'une manière conforme à leur nature. L'action une fois produite, l'ignorance des lois naturelles conduit le spectateur, et quelquefois l'acteur lui-même, à rapporter au pouvoir de l'homme ce qui n'est dû qu'à sa prévoyance.
Ces observations générales s'appliquent à une action philosophique, de la même manière et par les mêmes raisons qu'à une action physique, chimique et physiologique. Toute action politique est suivie d'un effet réel et durable^ quand elle s'exerce dans le même sens que la force de la civilisation, lorsqu'elle se propose d'opérer des changements que cette force commande actuellement. L'action est nulle, ou, du moins, éphémère, dans toute autre hypothèse.
Le cas le plus vicieux est, sans contredit, celui où le législateur, soit temporel, soit spirituel, agit, à dessein ou non, dans un sens rétrograde ; car il se constitue alors en opposition avec ce qui seul peut faire sa force. Mais cette marche est tellement le régulateur exact de l'action politique, que cette action est encore nulle, malgré la tendance progi'essive, qui est en sa faveur, quand elle veut avancer plus qu'il n'est déterminé. L'expérience prouve, en effet, que le législateur, de quelque puissance qu'on le suppose revêtu, échoue nécessairement s'il entreprend d'opérer des perfectionnements qui sont dans la ligne des progrès naturels de la civilisation, mais trop au-dessus de son état actuel. Ainsi, par exemple, les grandes tentatives de Joseph II pour civiliser l'Autriche, plus que ne le comportait son état présent, ont été aussi
complètement frappées de nullité que les efforts immenses de Bonaparte pour faire rétrograder la France vers le régime féodal, quoique tous deux fussent armés des pouvoirs arbitraires les plus étendus.
Il suit des considérations précédemment indiquées, que la vraie politique, la politique positive, ne doit pas plus prétendre à gouverner ses phénomènes que les autres ne. gouvernent leurs phénomènes respectifs. Elles ont renoncé à cette ambitieuse chimère qui caractérisa leur enfance, pour se borner à observer leurs phénomènes et à les lier. La politique doit faire de même. Elle doit uniquement s'occuper de coordonner tous les faits particuliers relatifs à la marche de la civilisation, de les réduire au plus petit nombre possible de faits généraux, dont l'enchaînement doit mettre en évidence la loi naturelle de cette marche, en appréciant ensuite l'influence des diverses causes qui peuvent en modiâer la vitesse.
L'utilité pratique de cette politique d'observation peut maintenant être précisée avec facilité.
La saine politique ne saurait avoir pour objet de faire marcher l'espèce humaine, qui se meut par une impulsion propre, suivant une loi aussi nécessaire, quoique plus modifiable, que celle de la gravitation. Mais elle a pour but de faciliter sa marche en l'éclairant.
11 y a une fort grande différence entre obéir à la marche de la civilisation sans s'en rendre compte, et y obéir avec connaissance de cause. Les changements qu'elle commande n'ont pas moins lieu dans le premier cas que dans le second, mais ils se font attendre plus longtemps, et surtout ils ne s'opèrent qu'après avoir produit dans la société de funestes secousses, plus ou moins graves, suivant la nature et l'importance de ces changements. Or, les froissements de tout genre qui en résultent pour le corps social peuvent être évités, en grande partie, par des moyens fondés sur la connaissance exacte des changements qui tendent à s'effectuer.
Ces moyens consistent à faire qae les perfectionnements, une fois prévus, se prononcent d'une manière directe, au lieu d'attendre qu'ils se soient fait jour, par la seule force des choses, à travers tous les obstacles engendrés par l'ignorance. En d'autres termes, le but essentiel de la politique pratique est, proprement, d'éviter les révolutions violentes qui naissent des entraves mal entendues apportées à la marche de la civilisation, et de les réduire, le plus promptement possible, à un simple mouvement moral, aussi régulier, quoique plus vif, que celui qui agite doucement la société dans les temf s ordinaires. Or, pour atteindre ce but, il est évidemment indispensable de connaître, avec la plus grande précision possible, la tendance actuelle de la civilisation, afin d'y conformer l'action politique.
Sans doute, il serait chimérique d'espérer que des mouvements qui compromettent plus ou moins les ambitions et les intérêts de classes entières, puissent s'opérer d'une manière parfaitement calme. Mais il n'est pas moins certain que jusqu'ici on a donné à cette cause beaucoup trop d'importance pour l'explication des révolutions orageuses, dont la violence a tenu, en grande partie, à l'ignorance des lois naturelles qui règlent la marche de la civilisation.
Il n'est que trop ordinaire de voir attribuer à l'égoïsme ce qui ne tient essentiellement qu'à l'ignorance; et cette erreur funeste contribue à entretenir l'irritation parmi les hommes, dans leurs relations privées et générales. Mais, dans le cas actuel, n'est-il pas évident que les hommes entraînés jusqu'à présent à se mettre, de fait, en opposition à la marche de la civilisation, ne l'auraient pas tenté si cette opposition eût été solidement démontrée ? Nul n'est assez insensé pour se constituer, sciemment, en insurrection contre la nature des choses. Nul ne se plaît à exercer une action qu'il voit clairement devoir être éphémère. Ainsi, les démonstrations de la politique d'observation sont susceptibles d'agir sur les classes
que leurs préjugés et leurs intérêts porteraient à lutter contre la marche de la civilisation.
On ne doit pas, sans doute, exagérer l'influence de Tintelligence sur la conduite des hommes. Mais, certainement, la force de la démonstration a une importance très supérieure à Odile qu'on lui a supposée jusqu'ici. L'histoire de Tesprit humain prouve que cette force a souvent déterminé, à elle seule, des changements dans lesquels elle avait à lutter contre les plus grandes forces humaines réunies. Pour n'en citer que l'exemple le plus remarquable, c'est la seule puissance des démonstrations positives qui a fait adopter la théorie du mouvement de la terre, qui avait à vaincre non seulement la résistance du pouvoir théologique, encore si vigoureux à cette époque, mais surtout l'orgueil de l'espèce humaine tout entière, appuyé sur les motifs les plus vraisemblables qu'une idée fausse ait jamais eus en sa faveur. Des expériences aussi décisives devraient nous éclairer sur la force prépondérante qui résulte des démonstrations véritables. C'est principalement parce qu'il n'y en a jamais eu encore dans la politique, que les hommes d'État se sont laissé entraîner dans de si grandes aberrations pratiques. Que les démonstrations paraissent, les aberrations cesseront bientôt.
Mais, d'ailleurs, à ne considérer que les intérêts, il est aisé de sentir que la politique positive doit fournir les moyens d'éviter les révolutions violentes.
En effet, si les perfectionnements nécessités par la marche de la civilisation ont à combattre certaines ambitions et certains intérêts, il en existe aussi qui leur sont favorables. De plus, par cela même que ces perfectionnements sont arrivés à leur maturité, les forces réelles en leur faveur sont supérieures aux forces opposées, quoique l'apparence ne l'indique pas toujours ainsi. Or, quand même on douterait, relativement à ces dernières, que la connaissance positive de la marche de la civilisation piU être utile pour les engager à subir
avec résignation une loi inévitable, son importance, par rapport aux autres forces, ne saurait évidemment être mise en question. Guidées par cette connaissance, les classes ascendantes, apercevant clairement le but qu'elles sont appelées à atteindre, pourront y marcher d'une manière directe, au lieu de se fatiguer en tâtonnements et en déviations. Elles combineront avec sûreté les moyens d'annuler d'avance toutes les résistances, et de faciliter à leurs adversaires la transition vers le nouvel ordre des choses. En un mot, le triomphe de la civilisation s'opérera d'une manière à la fois aussi prompte et aussi calme que la nature des choses le permet.
En résumé, la marche de la civilisation ne s'exécute pas, à proprement parler, suivant une ligne droite. Elle se compose d'une suite d'oscillations progressives, plus ou moins étendues et plus ou moins lentes, en deçà et au delà d'une ligne moyenne, comparables à celles que présente le mécanisme de la locomotion. Or, ces oscillations peuvent être rendues plus courtes et plus rapides par des combinaisons politiques fondées sur la connaissance du mouvement moyen, qui tend toujours à prédominer. Telle est l'utilité pratique permanente de cette connaissance. Elle a évidemment d'autant plus d'importance que les changements nécessités par la marche de la civilisation sont eux-mêmes plus importants. Cette utilité est donc aujourd'hui au plus haut degré, puisque la réorganisation sociale qui peut seule terminer la crise actuelle est la plus complète de toutes les révolutions que l'espèce humaine a éprouvées.
La donnée fondamentale de la politique pratique générale, son point de départ positif, est donc la détermination de la tendance de la civilisation, afin d'y conformer l'action politique, et de rendre par là aussi douces et aussi courtes que possible les crises inévitables auxquelles l'espèce humaine est assujettie dans ces passages successifs par les différents états de civilisation.
De bons esprits, mais peu familiers avec la manière de procéder qui convient à l'esprit humain, tout en reconnaissant la nécessité de déterminer cette tendance de la civilisation, pour donner une base solide et positive aux combinaisons politiques, pourraient penser qu'il n'est pas indispensable pour la fixer d'étudier la marche générale de la civilisation depuis son origine, et qu'il suffit de la considérer dans son état présent. Cette idée est naturelle, vu la manière rétrécie dont la politique a été envisagée jusqu'à ce jour. Mais il est facile d'en montrer la fausseté.
L'expérience a prouvé que, tant que l'esprit de l'homme reste engagé dans une direction positive, il y a beaucoup d'avantages et nul inconvénient à ce qu'il s'élève au plus haut degré de généralité possible, parce qu'il est infiniment plus aisé de descendre que de monter. Dans l'enfance de la physiologie positive, on avait commencé par ci-oire que, pour connaître l'organisation humaine, il suffisait d'étudier l'homme uniquement, ce qui était une erreur tout à fait analogue à celle dont il est ici question. On a reconnu depuis que, pour se former des idées bien nettes et convenablement étendues de l'organisation humaine, il était indispensable d'envisager l'homme comme un terme de la série animale ; et même, par une vue plus générale encore, comme faisant partie de l'ensemble des corps organisés. La physiologie n'est définitivement constituée que depuis que la comparaison des différentes classes d'êtres vivants est largement établie, et qu'elle commence à être régulièrement employée dans l'étude de l'homme.
11 en est, en politique, des divers états de civilisation, comme des organisations diverses en physiologie. Seulement, les motifs qui obligent à considérer les différentes époques de civilisation sont encore plus directs .que ceux qui ont porté les physiologistes à établir la comparaison de toutes les organisations.
Sans doate, une étude de l'état présent de la civilisation, envisagé en lui-inéme, indépendamment de ceux qui Tont précédé, est propre à fournir des matériaux très-utiles pour la formation de la politique positive, pourvu que les faits soient observés d'une manière philosophique. Il est même certain que c'est par des études de ce genre que les vérilatables hommes d'État ont pu jusqu'à présent modifier les doctrines conjecturales qui dirigeaient leur esprit, de façon à les rendre moins discordantes avec les besoins réels de la société. Mais il n'en reste pas moins évident qu'une telle élude est d'une insuffisance totale pour former une vraie politique positive, il est impossible d'y voir autre chose que des matériaux. En un mot, l'observation de l'état présent de la civilisation, considéré isolément, ne peut pas plus déterminer la tendance actuelle de la société que ne pourrait le faire l'étude de toute autre époque isolée.
La raison en est que, pour établir une loi, il ne suffit pas d'un terme, car il faut au moins en avoir trois, afin que la liaison, découverte par la comparaison des deux premiers et vérifiée par le troisième, puisse servir à trouver le suivant, ce qui est le but de toute loi.
Lorsqu'en suivant une institution et une idée sociale, ou bien un système d'institutions et une doctrine entière, depuis leur naissance jusqu'à l'époque actuelle, on trouve que, à partir d'un certain moment, leur empire a toujours été en diminuant ou toujours en augmentant, on peut prévoir avec une complète certitude, d'après cette série d'observations, le sort qui leur est réservé. Dans le premier cas, il sera constaté qu'elles vont en sens contraire de la civilisation, d'où il résultera qu'elles sont destinées à disparaître. Dans le second, au contraire, on conclura qu'elles doivent finir par dominer.
L'époque de la chute ou celle du triomphe pourront même être calculées à peu près par l'élendue et la vitesse des varia-
tions observées. Une telle étude est donc évidemment one source féconde d'instruction positive.
Mais que peut apprendre l'observation isolée d'un seul état, dans lequel tout est confondu, les doctrines^ les Institutions, les classes qui descendent, et les doctrines, les institutions, les classes qui montent, sans compter l'action éphémère qui ne tient qu'à la routine du moment? Quelle sagacité humaine pourrait, dans un assemblage aussi hétérogène, ne pas s'exposer à prendre les uns pour les autres ces éléments opposés ? Cîomment discerner les réalités qui font si peu de bruit, au milieu des fantômes qui s'agitent sur la scène? Il est clair que, dans un tel désordre, l'observateur ne saurait marcher qu'en aveugle s'il n'est guidé par le passé, qui seul peut lui enseigner à diriger son coup d'œil de manière à voir les choses comme elles sont au fond.
L'ordre chronologique des époques n'est point l'ordre philosophique. Au lieu de dire : le passé, le présent, et l'avenir, il faut dire : le passé, l'avenir, et le présent. Ce n'est, en effet, que lorsque, par le passé, on a conçu l'avenir, qu'on peut revenir utilement sur le présent, qui n'est qu'un point, de façon à saisir son véritable caractère.
Ces considérations, applicables à une époque quelconque, le sont, à bien plus forte raison, à l'époque actuelle. Aujourd'hui, trois systèmes différents coexistent dans le sein de la société : le système théologique et féodal, le système scientifique et industriel, enfin le système transitoire et bâtard des métaphysiciens et des légistes. Il est absolument au-dessus des forces de l'esprit humain d'établir, au milieu d'une telle confusion, une analyse claire et exacte, une statistique réelle et précise du corps social, sans être éclairé par le flambeau du passé. On pourrait aisément démontrer que d'excellents esprits, faits par leur capacité pour s'élever à une politique vraiment positive, si leurs facultés eussent été mieux dirigées, sont restés plongés dans la métaphysique pour avoir
considéré isolément l'état présent des choses, ou même seulement pour n'avoir pas remonté assez haut dans la série des observations.
Ainsi, l'étude, et l'étude aussi approfondie, aussi complète que possible, de tous les états par lesquels la civilisation a passé depuis son origine jusqu'à présent; leur coordination, leur enchaînement successif, leur composition en faits généraux propres à devenir des principes, en mettant en évidence les lois naturelles du développement de la civilisation, le tableau philosophique de l'avenir social, tel qu'il dérive du passé, c'est-à-dire la détermination du plan général de réorganisation destiné à l'époque actuelle; enfin l'application de ces résultats à l'état présent des choses, de ;manière à déterminer la direction qui doit être imprimée à l'action politique pour faciliter la transition définitive vers le nouvel état social. Tel est l'ensemble des travaux propres à établir pour la politique une théorie positive qui puisse répondre aux besoins immenses et urgents de la société.
Telle est la première série de recherches théoriques que j'ose proposer aux forces combinées des savants européens.
Toutes les considérations exposées jusqu'ici ayant suffisamment indiqué l'esprit de la politique positive, sa comparaison avec la politique théologique et métaphysique peut acquérir plus de précision.
En les comparant d'abord sous le point de vue le plus important, par rapport aux besoins actuels de la société, on s'explique facilement la supériorité de la politique positive. Cette supériorité résulte de ce qu'elle découvre ce que les autres inventent. La politique tbéologlque et métaphysique imaginent le système qui convient à l'état présent de la civilisation, d'après la condition absolue qu'il soit le meilleur possible. La politique positive le détermine par l'observation, uniquement comme devant être celui que la marche de la civilisation tend à produire* D'après cette manière différente de
procéder, il serait également impossible et gne la politique dlmagination trouvât la véritable réorganisation sodale, et que la politique d'observation ne la trouvât pas. L'une fait les plus grands efforts pour inventer le remède, sans considérer la maladie. L'autre, persuadée que la principale cause de guérison est, la force vitale du malade, se borne à prévoir, par l'observation, l'issue naturelle de la crise, afin de la faciliter en écartant les obstacles suscités par l'empirisme.
En second lieu , la politique scientifique peut seule présenter aux hommes une théorie sur laquelle il soit possible de s'entendre, ce qui, en un sens, est la condition la plus importante.
La politique théologique et la politique métaphysique, recherchant le meilleur gouvernement possible, entraînent dans des discussions interminables, car cette question n'est point jugeable. Le régime politique doit être et il est nécessairement en rapport avec l'état de la civilisation; le meilleur, pour chaque époque, est celui qui s'y conforme le mieux. Il n'y a donc pas et il ne saurait y avoir de régime politique absolument préférable à tous les autres, il y a seulement des états de civilisation plus perfectionnés les uns que les autres. Les institutions bonnes à une époque peuvent être et sont même le plus souvent mauvaises à une autre, et réciproquement. Ainsi, par exemple, l'esclavage, qui est aujourd'hui une monstruosité, était certainement, à son origine, une très-belle institution, puisqu'elle avait pour objet d'empêcher le fort d'égorger le faible ; c'était un intermédiaire inévitable dans le développement général de la civilisation. De même, en sens inverse, la liberté, qui, dans une proportion raisonnable, est si utile à un individu et à un peuple qui ont atteint un certain degré d'instruction et contracté quelques habitudes de prévoyance, parce qu'elle permet le développement de leurs facultés, est très-nuisible à ceux qui n'ont pas encore rempli ces deux conditions, et qui ont
indispensablement besoin, pour eux-mêmes autant que pour les autres, d'être tenus en tutelle. Il est donc évident qu'on ne saurait s'entendre sur la question absolue du meilleur gouvernement possible. Il n'y aurait d'autre expédient pour rétablir l'harmonie que de proscrire entièrement l'examen du plan convenu, ainsi que l'a fait la politique tbéologique, plus conséquente que la politique métaphysique; parce que, ayant duré, elle a dû remphr les conditions de la durée. On sait que la métaphysique, en donnant, dans une telle carrière, un libre essor à l'imagination, a conduit jusqu'à mettre en doute, et même à nier formellement, l'utilité de l'état social pour le bonheur de l'homme, ce qui rend saillante l'impossibilité de s'entendre sur de telles questions.
Dans la politique scientifique, au contraire, le but pratique étant de déterminer le système que la marche de la civilisation, telle que le passé la montre, tend à produire aujourd'hui, la question est toute positive, et entièrement jugeable par l'observation. Le plus libre examen peut et doit éti'e accordé, sans qu'on ait à craindre les divagations. Au bout d'un certain temps, tous les esprits compétents, et, à leur suite, tous les autres, doivent finir par s'entendre sur les lois naturelles de la marche de la civilisation, et sur le système qui en résulte, quelles qu'aient pu être d'abord leurs opinions spéculatives, comme on a fini par s'entendre sur les lois du système solaire, sur celles de l'organisation humaine, etc.
Enfin, la politique positive est la seule voie par laquelle l'espèce humaine puisse sortir de l'arbitraire, dans lequel elle restera plongée tant que la politique théocratique et la politique métaphysique domineront encore.
L'absolu dans la théorie conduit nécessairement à l'arbitraire dans la pratique. Tant que l'espèce humaine est envisagée comme n'ayant pas d'impulsion qui lui soit propre, comme devant la recevoir du législateur, l'arbitraire existe
forcément, au plus haut degré, et sons le rapport le plus essentiel, nonobstant les déclamations les plus éloquentes. C'est la nature des choses qui le veut ainsi. L'espèce humaine étant alors laissée à la discrétion du législateur, qai détermine pour elle le meilleur gouvernement possible, l'arbitraire peut bien être restreint dans les détails, mais on ne saurait évidemment le chasser de l'ensemble. Que le législateur suprême soit unique ou multiple, héréditaire ou électif, rien n'est changé à cet égard. La société tout entière se substituerait au législateur, s'il était possible, qu'il en serait encore de même. Seulement, l'arbitraire étant alors exercé par toute la société sur elle-même, les inconvénients deviendraient plus grands que jamais.
Au contraire, la politique scientifique exclut radicalement l'arbitraire, parce qu'elle fait disparaître l'absolu et le vague qui l'ont engendré et qui le maintiennent. Dans cette politique, l'espèce humaine est envisagée comme assujettie à une loi naturelle de développement, qui est susceptible d'être déterminée par l'observation, et qui prescrit, pour chaque époque, de la manière la moins équivoque, Taction politique qui peut être exercée. L'arbitraire cesse donc nécessairement. Le gouvernement des choses remplace celui des hommes. C'est alors qu'il y a vraiment /ot, en politique, dans le sens réel et philosophique attaché à cette expression par l'illustre Montesquieu. Quelle que soit la forme du gouvernement, dans ses détails, l'arbitraire ne peut reparaître, au moins quant au fond. Tout est fixé, en politique, d'après une loi vraiment souveraine, reconnue supérieure à toutes les forces humaines, puisqu'elle dérive, en dernière analyse, de la nature de notre organisation, sur laquelle on ne saurait exercer aucune action. En un mot, cette loi exclut, avec la môme efficacité, l'arbitraire théoJogique, ou le droit divin des rois, et l'ai'bitraire métaphysique, ou la souveraineté du peuple.
Si quelques esprits pouvaient voir, dans l'empire suprême d'une telle loi, une transformation de l'arbitraire existant, il faudrait les engager à se plaindre aussi du despotisme Inflexible exercé sur toute la nature par la loi de la gravitation, et du despotisme non moins réel, mais plus analogue encore, comme plus modifiable, exercé par les lois de l'organisation humaine, dont celle de la civilisation n'est que le résultat.
Ce qui précède conduit naturellement à assigner avec exactitude les domaines respectifs de l'observation et de l'imagination en politique. Cette détermination achèvera d'esquisser l'esprit général de la nouvelle politique.
Il laut, à cet effet, distinguer deux ordres de travaux : les uns, qui composent proprement la science politique, sont relatifs à la formation du système qui convient à l'époque actuelle; les autres se rapportent à sa propagation.
Dans les premiers, il est clair que l'imagination ne doit jouer qu'un rôle absolument subalterne, toujours aux ordres de l'observation, comme dans les autres sciences. Quant à l'étude du passé, elle peut et doit être employée à inventer des moyens provisoires de lier les faits, jusqu'à ce que les liaisons définitives ressorlent directement des faits euxmêmes, ce qu'il faut toujours avoir en vue. Cet emploi de l'imagination ne doit même porter que sur des faits secondaires, sans quoi il serait évidemment vicieux. En second lieu, la détermination du système d'après lequel la société est aujourd'hui appelée à se réorgauiser doit se conclure presqu'en totalité de l'observation du passé. Cette étude déterminera non-seulement l'ensemble de ce système, mais aussi les parties les plus importantes, jusqu'à un degré de précision dont les savants seront vraisemblablement étonnés quand ils mettront la main à l'œuvre. Néanmoins, il est certain que la précision obtenue par cette méthode ne saurait descendre entièrement jusqu'au point où le système
pourra être livré anx industriels, ponr gn*ils le mettent en activité par leurs combinaisons pratiques, selon le plan indiqué au chapitre précédent. Ainsi, sous ce second rapport, l'imagination devra encore remplir, dans la politique scientifique, une fonction secondaire, et qui consistera à porter jusqu'au d^^ré de précision nécessaire Tesquisse du nouveau système, dont l'observation aura déterminé le plan général et les traits caractéristiques.
Mais il est un autre genre de travaux, également indispensables au succès définitif de la grande entreprise de réorganisation, quoique subordonnés aux . précédents, et dans lesquels l'imagination retrouve son plein et entier exercice.
Dans la détermination du système nouveau, il est nécessaire de faire abstraction des avantages ou des inconvénients de ce système. La question principale, la question unique, doit être : Quel est, d'après l'observation du passé, le système social destiné à s'établir aujourd'hui par la marche de la civilisation? Ce serait tout brouiller, et même manquer le but, que de s'occuper, d'une manière importante, de la bonté de ce système. On devra se borner à concevoir, en thèse générale, que l'idée positive de bonté et celle de conformité avec l'état de la civilisation se confondant à leur origine, on est certain d'avoir le meilleur système praticable aujourd'hui, en cherchant quel est le plus conforme à l'état de la civilisation. L'idée de bonté n'étant pas positive par elle-même, et ne le devenant que par sa relatioù avec la seconde, c'est donc à celle-ci qu'il faut uniquement s'attacher comme but direct des recherches, sans quoi la politique ne deviendrait pas positive. L'indication des avantages du nouveau système, de sa supériorité sur les précédents sous ce rapport, ne doit être qu'une chose tout à fait secondaire, sans aucune influence sur la direction des travaux.
11 est incontestable que, par une telle manière de procéder, on sera certain de fonder une politique vraiment positive.
et vraiment en harmonie avec les grands besoins de la société. Mais, si c'est dans un tel esprit que le nouveau système doit être déterminé, il est clair que ce n'est pas sous une telle forme qu'il doit être présenté à la société pour entraîner son adoption définitive, car cette forme est fort loin d'être la plus propre à provoquer cette adhésion.
Pour qu'un nouveau système social s'établisse, il ne suffit pas qu'il ait été conçu convenablement, il faut encore que la masse de la société se passionne pour le constituer. Cette condition n'est pas seulement indispensable pour vaincre les résistances plus ou moins fortes que ce système doit rencontrer dans les classes en décadence. Elle l'est, surtout, pour satisfaire ce besoin moral d'exaltation inhérent à l'homme, quand il entre dans une carrière nouvelle ; sans cette exaltation, il ne pourrait ni vaincre son inertie naturelle, ni secouer le joug si puissant des anciennes habitudes, ce qui. néanmoins, est nécessaire pour laisser à toutes ses facultés, dans leur nouvel emploi, un libre et plein développement. Une telle nécessité se montrant toujours dans les cas les moins compliqués, il serait contradictoire qu'elle n'eût pas lieu dans les changements les plus complets et les plus importants, dans ceux qui doivent modifier le plus profondément l'existence humaine. Aussi, toute l'histoire dépose-t-elle en faveur de cette vérité.
Cela posé, il est clair que la manière dont le nouveau système pourra et devra être connu et présenté par la politique scientifique n'est nullement propre directement à remplir cette condition indispensable.
On ne passionnera jamais la masse des hommes pour un système quelconque, en leur prouvant qu'il est celui dont la marche de la civilisation, depuis son origine, a préparé l'établissement, et qu'elle appelle aujourd'hui à diriger la société. Une telle vérité est à la portée d'un trop petit nombre d'esprits, et exige même de leur part une trop longue suite d*opé-
rations intellectuelles, pour qu'elle puisse jamais passionner. Seulement; elle produira, dans les savants, cette conviction profonde et opiniâtre, résultat nécessaire des démonstrations positives, et qui ofifre plus de résistance, mais par cela même aussi moins d'activité, que la persuasion vive et entraînante produite par les idées qui émeuvent les passions.
Le seul moyen d'obtenir ce dernier effet consiste à présenter aux hommes le tableau animé des améliorations que doit apporter dans la condition humaine le nouveau système, envisagé sous tous les points de vue dififérents, et abstraction faite de sa nécessité et de son opportunité. Cette perspective peut seule déterminer les hommes à faire en eux-mêmes la révolution morale nécessaire pour que le nouveau système puisse s'établir. Elle seule peut refouler l'égoïsme, devenu prédominant par la dissolution de l'ancien système, et qui, lorsque les idées auront été éclaircies par les travaux scientifiques, sera le seul grand obstacle au triomphe du nouveau. Elle seule enfin peut tirer la société de ] 'apathie, et lui imprimer, d'ensemble, cette activité qui doit devenir permanente, dans un état social qui tiendra toutes les facultés de l'homme en action continue.
Voilà donc un ordre de travaux dans lequel l'imagination doit jouer un rôle prépondérant. Son action ne saurait avoir aucun inconvénient, puisqu'elle s'exercera dans la direction établie par les travaux scientifiques, puisqu'elle se proposera pour but non l'invention du système a constituer, mais l'adoption de celui qui aura été déterminé par la politique positive. Ainsi lancée, l'imagination doit être entièrement livrée à elle-même. Plus son allure sera franche et libre, plus l'action indispensable qu'elle doit exercer sera complète et salutaire.
Telle est la part spéciale réservée aux beaux-arts dans l'entreprise générale de la réorganisation sociale. Ainsi concourront à cette vaste entreprise toutes les forces positives ; celle
des savants, pour déterminer le plan du nouveau système ; celle des artistes, pour provoquer l'adoption universelle de ce plan; celle des industriels, pour mettre le système en activité immédiate, par rétablissement des institutions pratiques nécessaires. Ces trois grandes forces se combineront alors entre elles pour constituer le nouveau système, comme elles le feront, quand il sera formé, pour son application journalière.
Ainsi, en dernière analyse, la politique positive investit Tobservation de la suprématie accordée à l'imagination par la politique conjecturale, dans la détermination du système social convenable à l'époque actuelle. Mais, en même temps, elle confie à l'imagination un nouveau rôle, bien supérieur, aujourd'hui, à celui qu'elle a dans la politique tbéologique et métaphysique, où, quoique souveraine, elle languit, depuis que l'espèce humaine s'est rapprochée de l'état positif, dans un cercle d'idées usées et de tableaux monotones.
Après avoir esquissé l'esprit général de la politique positive, il est utile de jeter un coup d'oeil sommaire sur les principales tentatives faites jusqu'à ce moment dans le but d'élever la politique au rang des sciences d'observation. 11 en résultera le double avantage de constater, par le fait, la maturité d'une telle entreprise, et d'éclaircir encore l'esprit de la nouvelle politique, en le présentant sous plusieurs points de vue distincts de ceux précédemment indiqués.
C'est à Montesquieu que doit être rapporté le premier effort direct pour traiter la politique comme une science de faits et non de dogmes. Tel est, évidemment, le but véritable de YEsprit des lois, aux yeux de quiconque a compris cet ouvrage. L'admirable début dans lequel l'idée générale de loi est présentée, pour la première fois, d'une manière vraiment philosophique, suffirait seul pour constater un tel dessein. Il est clair que Montesquieu s'est essentiellement proposé de rallier, autant que possible, sous un certain nombre de chefs princi-
paux, tous les faits politiques dont il avait connaissance, et de mettre en évidence les lois de leur enchaînement
S'il s'agissait ici d'apprécier le mérite d'un tel travail, il faudrait le juger d'après l'époque de son exécution. On verrait alors qu'il constate, de la manière la plus formelle, la supériorité philosophique de Montesquieu sur tous ses contemporains. S'être affranchi de Tesprit critique, dans le temps où il exerçait, jusque sur les plus fortes têtes, l'empire le plus despotique ; avoir profondément senti le vide de la politique métaphysique et absolue, avoir éprouvé le besom d'en sortir, au moment même où elle prenait, entre les mains de Rousseau, sa forme définitive, sont des preuves décisives dé cette supériorité.
Mais, malgré la capacité de pi'emier ordre dont Montesquieu a fait preuve, et qui sera de plus en plus sentie, il est évident que ses travaux sont bien loin d'avoir élevé la politique au rang des sciences positives, ils n'ont nullement satisfait aux conditions fondamentales indispensables pour que ce but puisse être atteint, et qui ont été ci-dessus exposées.
Montesquieu n'a pas aperçu le grand fait général qui domine tous les phénomènes politiques, dont il est le véritable régulateur, le développement naturel de la civilisation. Il en est résulté que ses recherches ne sauraient être employées, dans la formation de la politique positive, autrement que comme matériaux, comme recueil d'observations et d'aperçus; car les idées générales qui lui ont servi à lier les faits ne sont point positives.
Malgré les efforts évidents de Montesquieu pour se dégager de la métaphysique, il n'a pu y parvenir, et c'est d'elle, incontestablement, qu'il a déduit sa conception principale. Cette conception a le double défaut d'être dogmatique au lieu d'être historique, c'est-à-dire, de ne pas avoir égard à la succession nécessaire des divers états politiques ; et, en second lieu, de
donner une importance exagérée à nn fait secondaire, la forme du gouvernement. Aussi, le rôle prépondérant que Montesquieu a fait jouer à cette idée est-il purement d'imagination, et en contradiction avec Tensemble des observations les plus connues. En un mot, les faits politiques n'ont pas été vraiment liés par Montesquieu, comme ils doivent l'être dans toute science positive. Ils n'ont été que rapprochés d'après des vues hypothétiques, contraires, le plus souvent, à leurs rapports réels.
La seule partie importante des travaux théoriques de Montesquieu qui soit véritablement dans une direction positive, est celle qui a pour objet de déterminer l'influence politique des circonstances physiques locales, agissant d'une manière continue, et dont l'ensemble ne peut être désigné sous le nom de climat. Mais il est aisé de voir que, même sons ce rapport, les idées produites par Montesquieu ne peuvent être employées qu'après avoir été totalement refondues, par suite du vice général qui caractérise sa manière de procéder.
Il est, en effet, bien reconnu, aujourd'hui, par tous les observateurs, que Montesquieu a beaucoup exagéré, sous plusieurs rapports, l'influence des climats. Gela est inévitable.
Sans doute, le climat exerce une action très-réelle et trèsimportante à connaître sur les phénomènes politiques. Mais cette action n'est qu'indirecte et secondaire. Elle se borne à accélérer ou à retarder, jusqu'à un certain point, la marche naturelle de la civilisation, qui ne peut nullement être dénaturée par ces modifications. Cette marche reste effectivement la même, au fond, dans tous les climats, à la vitesse près, parce qu'elle tient à des lois plus générales, celles de l'organisation humaine, qui sont essentiellement uniformes dans les diverses localités. Puis donc que l'influence du climat sur les phénomènes politiques n'est que modificatrice à l'égard de la marche naturelle de la civilisation, qui conserve son caractère de loi suprême, il est clair que cette influence ne saurait
être étudiée avec fruit et convenablement appréciée, qu'après la détermination de cette loi. Si Ton voulait considérer la cause indirecte et subordonnée avant la cause directe et principale, une telle infraction à la nature de l'esprit humain aurait pour résultat inévitable de donner une idée absolument fausse de l'influence de la première, en la faisant confondre avec celle de la seconde. Cest ce qui est arrivé à xMontesquieu.
La réflexion précédente sur l'influence du climat est, évidemment, applicable à celle de toutes les autres causes quelconques qui peuvent modifier la marche de la civilisation dans sa vitesse sans l'altérer essentiellement. Cette influence ne pourra être déterminée avec exactitude que lorsque les lois naturelles de la civilisation auront été établies, en y faisant d'abord abstraction de toutes ces modifications. Les astronomes ont commencé par étudier les lois des mouvements planétaires, abstraction faite des perturbations. Quand ces lois ont été découvertes, les modifications ont pu être déterminées, et même ramenées au principe qui n'avait été d'abord établi que sur le mouvement principal. Si on eût voulu, dès l'origine, tenir compte de ces irrégularités, il est clair qu'aucune théorie exacte n'aurait jamais pu être formée. Il en est absolument de même dans le cas présent.
L'insuffisance de la politique de Montesquieu se vérifie clairement dans ses applications aux besoins de la société.
La nécessité d'une réorganisation sociale, dans les pays les plus civilisés, était aussi réelle à l'époque de Montesquieu qu'elle l'est aujourd'hui. Car le système féodal et théologique était déjà détruit dans ses bases fondamentales. Les événements qui se sont développés depuis n'ont fait que rendre cette nécessité plus sensible et plus urgente, en complétant la destruction de l'ancien système. Néanmoins, Montesquieu n'a pas donné pour but pratique à ses travaux la conception d'un nouveau système social. Comme il n'avait pas lié les
faits politiques d'après une théorie propre à mettre en évidence le besoin d'un système nouveau dans l'état que la société avait atteint, et en môme temps, à déterminer le caractère général de ce système, il a dû se borner, et il s'est borné, quant à la pratique, à indiquer des améliorations de détail, conformes à l'expérience, et qui n'étaient que de simples modifications, plus ou moins importantes, du système théologique et féodal.
Sans doute, Montesquieu a montré par là une sage retenue, en renfermant ses idées pratiques dans les limites que les faits lui imposaient, à la manière imparfaite dont il les avait étudiés, lorsqu'il lui eût été, au contraire, si facile d'inventer des utopies. Mais il a constaté en même temps, d'une manière décisive, l'insuffisance d'une théorie qui n'était pas susceptible de correspondre aux besoins les plus essentiels de la pratique.
Ainsi, en résumé, Montesquieu a senti la nécessité de traiter la politique à la manière des sciences d'observation; mais il n'a pas conçu le travail général qui doit lui imprimer ce caractère. Ses recherches n'en ont pas moins eu la plus grande importance. Elles ont facilité à l'esprit humain les moyens de combiner les idées politiques, en lui présentant une grande masse de faits rapprochés d'après une théorie qui, fort éloignée encore de l'état positif, en était cependant beaucoup plus près que toutes celles précédemment produites.
La conception générale du travail propre à élever la politique au rang des sciences d'observation a été découverte par CSondorcet. 11 a vu nettement, le premier, que la civilisation est assujettie à une marche progressive dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés les uns aux autres suivant des lois naturelles, que peut dévoiler l'observation philosophique du passé, et qui déterminent, pour chaque époque, d'une manière entièrement positive, les perfectionnements que l'état social est appelé à éprouver, soit dans ses parties, soit dans
son ensemble. Non-seulement Condorcet a conçu par là le !i( moyen de donner à la politique une vraie théorie positive; Q mais il a tenté d'établir cette théorie en exécutant l'ouvrage intitulé : Esquisse *d'un tableau historique des progrès de ^esprit humain, dont le titre seul et l'introduction suffiraient pour assurer à son auteur l'honneur éternel d'avoir créé cette grande idée philosophique.
Si cette découverte capitale est jusqu'ici demeurée entièrement stérile, si elle n'a foit encore presque aucune sensation, si personne n'a marché dans la ligne que Condorcet a indiquée, si, en un mot, la politique n'est point devenue positive, il fout l'attribuer, en grande partie, à ce que l'esquisse tracée par Condorcet a été exécutée dans un esprit absolument contraire au but de ce travail. Il en a entièrement méconnu les conditions les plus essentielles, de telle sorte que l'ouvrage est à refondre en totalité. C'est ce qu'il importe d'établir.
En premier lieu, la distribution des époques est, dans un travail de cette nature, la partie la plus importante du plan ou, pour mieux dire, elle constitue à elle seule le plan luimême, considéré dans sa plus grande généralité, car elle fixe le mode principal de coordination des faits serves. Or, la distribution adoptée par Condorcet est absolument vicieuse, en ce qu'elle ne satisfait pas même à la plus palpable des conditions, celle de présenter une série homogène. On voit que Condorcet n'a nullement senti l'importance d'une disposition philosophique des époques de la civilisation. Il n'a pas vu que cette disposition doit être elle-même l'objet d'un premier travail général, le plus difficile de ceux auxquels la formation de la politique positive doit donner lieu. Il a cru pouvoir coordonner convenablement les faits en prenant presque au hasard, pour origine de chaque époque, un événement remarquable, tantôt industriel, tantôt scientifique, tantôt politique. En procédant ainsi, il ne sortait pas du cercle des historiens littérateurs. Il lui était impossible de
former une vraie théorie, c'est-à-dire d'établir entre les faits un enchaînement réel, puisque ceux qui devaient servir à lier tous les autres étaient déjà isolés entre eux.
Les naturalistes, étant de tous les savants ceux qui ont à former les classifications les plus étendues et les plus difû- Cile^, c'est entre leurs mains que la méthode générale des classifications a dû faire ses plus grands progrès. Le principe fondamental de cette méthode est établi depuis qu'il existe, en botanique et en zoologie, des classifications philosophiques, c'est-à-dire fondées sur des rapports réels, et non sur des rapprochements factices. Il consiste en ce que Tordre de généralité des différents degrés de division soit, autant que I^ssible, exactement conforme à celui des rapports observés entre les phénomènes à classer. De cette manière, la hiérarchie des familles, des genres, etc., n'est autre chose que l'énoncé d'une série coordonnée de faits généraux, partagée en différents ordres de suites, de plus en plus particulières. En un mot, la classification n'est alors que l'expression philosophique de la science, dont elle suit les progrès. Connaître la classiiication, c'est connaître la science, au moins dans sa partie l^t^plus importante.
Ce prinolpe est applicable à une science quelconque. Ainsi, la science iiolitique se constituant à l'époque où il a été découvert, employé, et solidement vérifié, elle doit profiter de cette idée philosophique trouvée par d'autres sciences, en la prenant pour guide dans sa distribution des divers âges de la civilisation. Les motifs pour disposer, dans l'histoire générale de l'espèce humaine, les différentes époques de civilisation suivant leurs rapports naturels, sont absolument semblables à ceux des naturalistes pour ranger d'après la même loi les organisations animales et végétales. Seulement, ils ont encore plus de force.
Car si une bonne coordination des faits est fort importante dans une science quelconque, elle est tout dans la science
politique, qui, sans cette condition, manquerait entièrement son but pratique. Ce but est, comme on sait, de déterminer, par l'observation du passé, le système social que la marche de la civilisation tend à produire aujourd'hui. Or, cette détermination ne peut résulter que d'une bonne coordination des états antérieurs, qui fasse ressortir la loi de cette marche. 11 est clair, d'après cela, que les faits politiques, quelque importants qu'ils puissent être, n'ont de valeur pratique réelle que par leur coordination, tandis que, dans les autres sciences, la connaissance des laits a, le plus souvent, par elle-même, une première utilité, indépendante du mode de leur enchaînement.
Ainsi, les diverses époques de la civilisation, au lieu d'être distribuées sans ordre, d'après des événements plus ou moins importants, comme l'a fait Gondorcet, doivent être disposées d'après le principe philosophique déjà reconnu par tous les savants comme devant présider aux classifications quelconques. La division principale des époques doit présenter l'aperçu le plus général de l'histoire de la civilisation. Les divisions secondaires, à quelque degré qu'on juge convenable de les pousser, doivent offrir successivement des aperçus de plus en plus précis de cette même histoire. En un mot, la table des époques doit être arrêtée de manière à offrir, par elle seule, l'expression abrégée de l'ensemble du travail. Sans cela, on n'aurait fait qu'un travail purement provisoire, n'ayant qu'une valeur de matériaux, avec quelque perfection qu'il fût exécuté.
C'est assez dire qu'une telle division ne saurait être inventée, et que, même dans son plus haut degré de généralité, elle ne peut résulter que d'une première ébauche du tableau, d'un premier coup d'œil sur l'histoire générale de la civilisation. Sans doute, quelque importante, quelque indispensable que soit cette manière de procéder, pour la formation de la politique positive, elle serait impraticable, et il faudrait se résigner à ne faire d'abord qu'un travail simplement provisoire,
si ce travail ne se trouvait déjà suffisamment préparé. Mais les histoires écrites jusqu'à ce jour, et surtout celles qui ont été produites depuis environ un demi -siècle, quoique fort éloignées d'avoir été conçues dans l'esprit convenable, présentent à peu près l'équivalent de cette collection préliminaire de matériaux. On peut donc s'occuper directement d'une coordination définitive.
J'ai présenté dans le chapitre précédent, mais seulement sous le rapport spirituel, un aperçu général qui me parait remplir les conditions ci-dessus exposées pour la division principale du passé. 11 est le résultat d'une première étude philosophique sur l'ensemble de l'histoire de la civilisation.
Je crois que cette histoire peut être partagée en trois grandes époques, ou états de civilisation, dont le caractère est parfaitement distinct, au temporel et au spirituel. Elles embrassent la civilisation considérée à la fois dans ses éléments et dans son ensemble , ce qui est évidemment, d'après les vues indiquées plus haut, une condition indispensable.
La première est l'époque théologique et militaire.
Dans cet état de la société, toutes les idées théoriques, tant générales que particulières, sont d'un ordre purement surnaturel. L'imagination domine franchement et complètement sur l'observation, à laquelle tout droit d'examen est interdit.
De même, toutes les relations sociales, soit particulières» soit générales, sont franchement et complètement militaires. La société a pour but d'activité, unique et permanent, la conquête. Il n'y a d'industrie que ce qui est indispensable pour Texistence de l'espèce humaine. L'esclavage pur et simple des producteurs est la principale institution.
Tel est le premier grand système social produit par la marche naturelle de la civilisation. 11 a existé dans ses éléments, à partir de la première formation des sociétés régulières et permanentes. Il ne s'est complètement établi dans sou ensemble qu'après une longue suite de générations^
La seconde époque est Tépoque métaphysiqitô et légiste. Son caractère général est de n'en avoir aucun bien trancbé. Elle est intermédiaire et bâtarde, elle opère une transition.
Sous le rapport spirituel, elle a déjà été caractérisée dans le chapitre précédent. L'observation est toujours dominée par l'imagination, mais elle est admise à la modifier entre certaines limites. Ces limites sont ensuite reculées successivement, jusqu'à ce que l'observation conquière enfin le droit d'examen sur tous les points. Elle l'obtient d'abord sur toutes les idées théoriques particulières, et, peu à peu, par l'usage qu'elle en fait, elle finit par l'acquérir aussi sur les idées théoriques générales, ce qui est le terme naturel de la tran* sition. Ce temps est celui de la critique et de l'argumentation. Sous le rapport temporel, l'industrie a pris plus d'extension, sans être encore prédominante. Par suite, la société n'est plus franchement militah*e, et n'est pas encore franchement industrielle, soit dans ses éléments, soit dans son ensemble. Les relations sociales particulières sont modifiées. L'esclavage individuel n'est plus direct ; le producteur, encore esclave, commence à obtenir quelques droits de la part du militaire. L'industrie fait de nouveaux progrès, ils aboutissent enfin à l'abolition totale de l'esclavage individuel. Après cet affran> chissement, les producteurs restent encore soumis à l'aititraire collectif. Cependant, les relations sociales générales commencent bientôt à se modifier aussi. Les deux buts d'activité, la conquête et la production, sont menés de front. L'industrie est d'abord ménagée et protégée comme moyen militaire. Plus tard, son importance augmente, et la guerre finit par être conçue, ^ son tour, systématiquement, comme moyen de favoriser l'industrie, ce qui est le dernier état de ce régime intermédiaire.
Enfin, la troisième époque est l'époque scientifique et industrielle. Toutes les idées théoriques particulières sont devenues positives, et les idées générales tendent à le devenir. L'obser-
vation a dominé rimagination, quant aux premières, et elle Fa détrônée, sans avoir encore pris aujourd'hui sa place, quant aux secondes.
Au temporel, l'industrie est devenue prépondérante. Toutes les relations particulières se sont établies peu à peu sur des bases industrielles. La société, prise collectivement, tend à 8'organiser de la même manière, en se donnant pour but d'activité, unique et permanent, la production.
En un mot, cette dernière époque est déjà écoulée, quant aux éléments, et elle est prête à commencer, quant à l'ensemble. Son point de départ direct date de l'introduction des sciences positives en Europe par les Arabes, et de l'affranchissement des communes, c'est-à-dire du onzième siècle environ.
Pour prévenir toute obscurité dans l'application de cet aperçu général, il faut ne jamais perdre de vue que la civilisation a dû marcher, quant aux éléments spirituels et temporels de l'état social, avant de marcher quant à l'ensemble. Par suite, les trois grandes époques successives ont nécessairement commencé plus tôt pour les éléments que pour l'ensemble, ce qui pourrait occasionner quelque confusion, si on ne se rendait compte, avant tout, de cette différence inévitable.
Tels sont donc les caractères principaux des trois époques dans lesquelles on peut partager toute l'histoire de la civilisation, depuis le temps où l'état social a commencé à prendre une véritable consistance, jusqu'à présent. J'ose proposer aux savants cette première division du passé, qui me paraît remplir les grandes conditions d'une bonne classification de l'ensemble des faits politiques.
Si elle est adoptée, il faudra trouver au moins une sousdivision, pour qu'il soit possible d'exécuter convenablement une première esquisse du grand tableau historique. La division principale facilitera la découverte de celles qui devront
lui succéder, en fonrnissant les moyens de considérer les phénomènes d'une manière générale et positive tout à lafois. Il est clair aussi que ces diverses sous-divisions, d'après le principe fondamental des classifications, devront être entièrement conçues dans le même esprit que la division principale, et n'en présenter qu'un simple développement.
Après avoir examiné le travail de Ck)ndorcet quant à la distribution des époques, il faut l'envisager par rapport à l'esprit qui a présidé à son exécution.
Condorcet n'a pas vu que le premier effet dii^t d'un travail pour la formation de la politique positive devait être, de toute nécessité, de faire disparaître irrévocablement la philosophie critique du dix-huitième siècle, en tournant toutes les forces des penseurs vers la réorganisation de la société, but pratique d'un tel travail. Il n'a pas senti, par conséquent, que la condition préliminaire la plus indispensable à remplir pour celui qui voulait exécuter cette importante entreprise, était de se dépouiller, autant que possible, des préjugés critiques introduits dans toutes les têtes par cette philosophie. Au lieu de cela, il s'est laissé dominer aveuglément par ces préjugés, il a condamné le passé au lieu de l'observer; et, par suite, son ouvrage n'a été qu'une longue et fatigante déclamation, dont il ne résulte réellement aucune instruction positive.
L'admiration et l'improbation des phénomènes doivent être bannies avec une égale sévérité de toute science positive, parce que chaque préoccupation de ce genre a pour effet dûrect et inévitable d'empêcher ou d'altérer l'examen. Les astronomes, les physiciens, les chimistes, et les physiologistes n'admirent ni ne blâment leurs phénomènes respectifs, ils les observent, quoique ces phénomènes puissent donner une ample matière aux considérations de l'un et l'autre genre, comme il y en a eu beaucoup d'exemples. Les savants laissent avec raison de tels effets aux artistes, dans le domaine desquels ils tombent réellement.
Il en doit être, sons ce rapport, dans la politigne comme dans les autres sciences. Seulement, cette réserve y est beaucoup plus nécessaire, précisément parce qu'elle y est plus difficile, et qu'elle altère l'examen plus profondément, attendu que, dans cette science, les phénomènes touchent aux passions de bien plus près que dans toute autre. Ainsi, sous ce seul rapport, l'esprit critique, auquel Condorcet s'est laissé entraîner, est directement contraire à celui qui doit régner dans la politique scientifique, quand même tous les reproches qu'il adresse au passé seraient exactement fondés. Mais il y a plus.
Sans doute, suivant une remarque déjà faite dans ce chapitre, les combinaisons pratiques des hommes d'État n'ont pas toujours été conçues de la manière convenable, et souvent même elles ont été dirigées en sens contraire de la civilisation. Si l'on précise cette remarque, on voit qu'elle se borne, pour tous les cas, à ce que les hommes d'État ont cherché à prolonger, au delà de leur terme naturel, des doctrines et des institutions qui n'étaient plus en harmonie avec l'état de la civilisation; et, certes, une telle erreur paraîtra fort excusable, en considérant que jusqu'ici il n'y a eu aucun moyen positif de la reconnaître. Mais transporter à des systèmes entiers d'institutions et d'idées ce qui n'est relatif qu'à des faits secondaires; montrer, par exemple, comme n'ayant jamais été qu'un obstacle à la civilisation, le système féodal et théologique, dont l'établissement a été, au contraire, le plus grand progrès provisoire de la société, et sous l'heureuse influence duquel elle a fait tant de conquêtes définitives; représenter, pendant une longue suite de siècles, les classes placées à la tête du mouvement général comme occupées à suivre une conspiration permanente contre l'espèce humaine : un tel esprit, aussi absurde dans son principe que révoltant dans ses conséquences, est un résultat insensé de la philosophie du siècle dernier, à l'empire de laquelle il est déplorable qu'un homme tel que Condorcet n'ait pu se soustraire.
Cette absurdité, née de Timpuissance d'apercevoir dans tontes ses parties principales Tenchalnement naturel des progrès de la civilisation, en rend évidemment l'explication impossible. Aussi, le travail de Ck)ndorcet présente-t-il une contradiction générale et continue.
D'un côté, il proclame hautement que Fétat de la civilisation au dix-huitième siècle est infiniment supérieur, sous une foule de rapports, à ce qu'elle était à l'origine. Mais ce progrès total ne saurait être que la somme des progrès partiels faits par la civilisation dans tous les états intermédiaires précédents. Or, d'un autre côté, en examinant successivement ces divers états, Condorcet les présente, presque toijours, comme ayant été, sous les points de vue les plus essentiels, des temps de rétrogradation. Il y a donc miracle perpétuel, et la marche progressive de la civilisation devient un effet sans cause.
Un esprit absolument opposé doit dominer dans la vraie politique positive.
Les institutions et les doctrines doivent être regardées comme ayant été, à toutes les époques, aussi parfaites que le comportait l'état présent de la civilisation ; ce qui ne saurait être autrement, au bout d'un certain temps, du moins, puisqu'elles sont nécessairement déterminées par lui. De plus, dans leur période de pleine vigueur, elles ont toujours eu le caractère progressif, et, en aucun cas, elles n'ont eu le caractère rétrograde, car elles n'auraient pas pu tenir contre la marche de la civilisation, dont elles empruntent toutes leurs forces. Seulement, dans leurs époques de décadence, elles ont eu ordinairement le caractère stationnaire, ce qui s'explique de soi-même, en partie par la répugnance à la destruction, aussi naturelle aux systèmes politiques qu'aux individus, et, en partie, par l'état d'enfance dans lequel la politique a été jusqu'ici.
Il faut considérer de la même manière les passions développées aux diverses époques par les classes dirigeantes. Dans
les temps de leur virilité, les forces sociales prépondérantes sont nécessairement généreuses, car elles n'ont plus à acquérir et elles ne craignent pas encore de perdre. C'est uniquement lorsque leur décadence se manifeste qu'elles deviennent égoïstes, parce que tous leurs efforts ont pour objet de conserver un pouvoir dont les bases sont détruites.
Ces divers aperçus sont évidemment conformes aux lois de la nature humaine, et ils permettent seuls d'expliquer d'une manière satisfaisante les phénomènes politiques. Ainsi, en dernière analyse, au lieu de voir dans le passé un tissu de monstruosités, on doit être porté, en thèse générale, à regarder la société comme ayant été, le plus souvent, aussi bien dirigée, sous tous les rapports, que la nature des choses le permettait.
Si quelques faits particuliers semblent d'abord contredire ce fait général, il est toujours plus philosophique de chercher à rétablir la liaison, que de s'en dispenser en proclamant, d'après le premier coup d'œil, la réalité de cette opposition. Car ce serait s'écarter entièrement de toute subordination scientifique bien entendue que de faire régir le fait le plus important et le plus souvent vérifié par un fait secondaire et moins fréquent.
Il est, du reste, évident qu'il faut se garder, autant que possible, de toute exagération dans l'emploi de cette idée générale, comme de toute autre.
On trouvera, sans doute, quelque ressemblance entre l'esprit de la politique positive, envisagé sous ce point de vue, et le fameux dogme théologique et métaphysique de l'optimisme. L'analogie est réelle au fond. Mais il y a la différence incommensurable d'un fait général observé à une idée hypothétique et purement d'invention. La distance est encore plus sensible dans les conséquences.
Le dogme théologique et métaphysique j en proclamant, d'une manière absolue, que tout est aussi bien qu'il peut
jamais être, tend à rendre Tespèce humaine 8tati<Mmaire, m lui ôtant toute perspective d'amélioration réelle. L'idée positive que, pour un temps durable, l'organisation sociale est toujours aussi parfaite que le comporte, à chaque époque, l'état de la civilisation, loin d'arrêter le désir des améliorations, ne fait, au contraire, que lui imprimer une impulsion pratique plus efficace, en dirigeant vers leur but véritable, le perfectionnement de la civilisation, des efforts qui seraient restés sans effet si on les eût dirigés immédiatement sur l'organisation sociale. D'ailleurs, comme il n'y a dans une telle idée rien de mystique ni d'absolu, elle engage l'homme à rétablir l'harmonie entre le régûne politique et l'état de la civilisation, dans le cas prévu où cette relation nécessaûe est momentanément dérangée. Seulement elle éclaire cette opération, en avertissant de ne pas prendre dans une telle liaison l'effet pour la cause.
11 est utile d'observer sur cette analogie que ce n'est pas la seule fois que la philosophie positive s'approprie, par une transformation convenable, une idée générale primitivement inventée par la philosophie théologique et métaphysique. Les véritables idées générales ne perdent jamais leur valem* comme moyen de raisonnement, quelque vicieux que soit leur entourage. La marche ordinaire de l'esprit humain est de les approprier à <^s différents états, en transformant leur caractère. C'est ce qu'on peut vérifier dans toutes les révolutions qui ont fait passer les diverses branches de nos connaissances à Tétat positif.
Ainsi, par exemple, la dochrine mystique de l'influence des nombres, née de l'école pythagoricienne, a été réduite par les géomètres à cette idée simple et positive : des phénomènes peu compliqués sont susceptibles d'être ramenés à des lois mathématiques. De même encore, la doctrine des causes finales a été convertie par les physiologistes dans le principe des conditions d'existence. Les deux idées positives diffèrent, sans
doute, extrêmement des deux idées théologiques et métaphysiques. Mais celles-ci n'en sont pas moins le germe évident des premières. Une opération philosophique bien dirigée a suffi pour donner le caractère positif à ces deux aperçus hypothétiques, produits du génie dans l'enfance de la raison humaine. Cette transformation d'ailleurs n'a point altéré, et même elle a augmenté, leur valeur comme moyen de raisonnement.
Les mêmes réflexions s'appliquent exactement aux deux idées politiques générales, l'une positive, l'autre fictive, comparées ci-dessus.
Avant de quitter l'examen du travail de Condorcet, il convient d'en déduire un troisième point de vue sous lequel peut être présenté l'esprit de la politique positive.
On a beaucoup reproché à Condorcet d'avoir osé terminer son ouvrage par un tableau de l'avenir. Cette conception hardie est, au contraire, la seule vue philosophique d'une haute importance introduite par Condorcet dans l'exécution de son travail, et elle devra être précieusement conservée dans la nouvelle histoire de la civilisation, dont un tel tableau est évidemment la conclusion naturelle.
Ce qu'on pouvait avec raison i*eprocher à Condorcet, c'était, non d'avoir voulu déterminer l'avenir, mais de l'avoir mal déterminé. Cela a tenu à ce que son étude du passé était absolument vicieuse, d'après les motifs précédemment indiqués. Condorcet ayant mal coordonné le passé, l'avenir n'en résultait pas. Cette insuffisance de l'observation l'a réduit à composer l'avenir essentiellement d'après son imagination; et, par une suite nécessaire, il l'a mal conçu. Mais cet insuccès, dont la cause est sensible, ne prouve point qu'à l'aide d'un passé bien coordonné, on ne puisse, en effet, déterminer avec sûreté l'aspect général de l'avenir social.
Une telle idée ne parait étrange que parce qu'on n'est pas encore habitué à considérer la politique comme une véritable
science. Car si on l'envisageait ainsi, la détermination de Tavenir par l'observation philosophique du passé semblerait, an contraire, une idée très-naturelle avec laquelle tous les hommes sont familiarisés pour les autres classes de phénomènes.
Toute science a pour but la prévoyance. Car l'usage général des lois établies d'après l'observation des phénomènes est de prévoir leur succession. En réalité, tous les hommes, quelque peu avancés qu'on les suppose, font de véritables prédictions, toujours fondées sur le même principe; la connaissance de l'avenir par celle du passé. Tous prédisent, par exemple, les effets généraux de la pesanteur terrestre, et une foule d'autres phénomènes assez simples et assez fréquents pour que leur ordre de succession devienne sensible au spectateur le moins capable et le moins attentif. La faculté de prévoyance, dans chaque individu, a pour mesure sa science. La prévoyance de rastronome qui prédit, avec une précision parfaite, Tétat du système solaire un très-grand nombre d'années à l'avance, est absolument de même nature que celle du sauvage qui prédit le prochain lever du soleil. Il n'y a de différence que dans rétendue de leurs connaissances.
Il est donc évidemment très-conforme à la nature de l'esprit humain que l'observation du passé puisse dévoiler l'avenir, en politique, comme elle le fait en astronomie, en physique, ea chimie, et en physiologie.
Une telle détermination doit même être regardée comme le but direct de la science politique, à l'exemple des autres sci3nces positives. Il est clair, en effet, que la fixation du système social auquel la marche de la civilisation appelle aujourd'hui l'élite de l'espèce humaine, fixation qui constitue le véritable objet pratique de la politique positive, n'est autre chose qu'une détermination générale du prochain avenir social, tel qu'il résulte du passé.
En résumé, Gondorcet a conçu, le premier, la véritable
nature da travail général, qal doit élever la politique an rang des sciences d'observation; mais il Ta exécuté dans un esprit absolument vicieux, sous les rapports les plus essentiels. Le but a été entièrement manqué, d'abord quant à la théorie, et par suite quant à la pratique. Ainsi, ce travail doit être de nouveau conçu en totalité, d'après des vues vraiment philosophiques, en ne regardant la tentative de Condorcet que comme marquant le but réel de la politique scientifique.
Afin de compléter l'examen sommaire des efforts faits jusqu'ici pour élever la politique au rang des sciences positives, il reste à considérer deux autres tentatives, qui ne sont pas, comme les deux précédentes, dans la véritable ligne des progrès de l'esprit humain en politique, mais qu'il est néanmoins utile de signaler.
Le besoin de rendre positive la science sociale est si réel aujourd'hui, cette grande entreprise est tellement parvenue à sa maturité, que plusieurs esprits supérieurs ont essayé d'atteindre à ce but en traitant la politique comme une application d'autres sciences déjà positives, dans, le domaine desquelles ils ont cru pouvoir la faire rentrer. Comme ces tentatives étaient, par leur nature, inexécutables, elles ont été beaucoup plus projetées que suivies. Il suffira donc de les envisager du point de vue le plus général.
La-^remière a consisté dans les efforts faits pour appliquer à la science sociale l'analyse mathématique en général, et spécialement celle de ses branches qui se rapporte au calcul des probabilités. Cette direction a été ouverte par Condorcet (1), et suivie principalement par lui. D'autres géomètres ont marché
(l) Un tel projet, de la part de Condorcet, prouve, conformément à l'examen précédent, qu'il était fort loin d'avoir conçu, d'une manière nette, l'importance capitale de l'histoire de la civilisation ; puisque s'il avait clairement vu, dans l'observation philosophique du passé, le moyen de rendre positive la science sociale, il ne l'aurait pas cherché ailleurs.
sar ses tracés et partagé ses espérances, sans ajouter rien de vraiment essentiel à ses travaux, du moins sons le rapport philosophique. Tous se sont accordés à regarder cette manière de procéder comme la seule qui pût imprimer à la politique un caractère positif.
Les considérations exposées dans ce chapitre me semblent établir suffisamment qu'une telle condition n'est nullement nécessaire pour que la politique devienne une science positive. Mais il .y a plus : cette manière d'envisager la science sociale est purement chimérique, et, par conséquent, tout à fait vicieuse, comme il est aisé de le reconnaître.
S'il était ici question de porter un jugement détaillé sur les travaux de ce genre exécutés jusqu'ici, on constaterait bientôt qu'ils n'ont réellement ajouté aucune notion de quelque Importance à la masse des idées acquises. On verrait, par exemple, que les efforts des géomètres, pour élever le calcul des probabilités au-dessus de ses applications naturelles, n'ont abouti, dans leur partie la plus essentielle et la plus positive, qu'à présenter, relativement à la théorie de la certitude, comme terme d'un long et pénible travail algébrique, quelques propositions presque triviales, dont la justesse est aperçue du premier coup d'œil avec une parfaite évidence par tout homme de bon sens. Mais nous devons nous borner à examiner l'entreprise en elle-même, et dans sa plus grande généralité.
En premier lieu, les considérations par lesquelles plusieurs physiologistes, et surtout Bichat, ont montré, en général, l'impossibilité radicale de faire aucune application réelle et importante de l'analyse mathématique aux phénomènes des corps organisés, s'appliquent, d'une manière directe et spéciale, aux phénomènes moraux et politiques, qui ne sont qu'un cas particulier des premiers.
Ces considérations sont fondées sur ce que la plus indispensable condition préliminaire pour que des phénomèmes soient susceptibles d'être ramenés à des lois mathématiques,
c'est qae leurs degrés de quantité soient fixes. Or, dans tous les phénomènes physiologiques, chaque effet, partiel ou total, est assujetti à d'immenses variations de quantité, qui se succèdent avec la plus grande rapidité, et d'une manière tout à fait irrégulière, sous l'influence d'une foule de causes diverses qui ne comportent aucune estimation précise. Cette extrême variabilité est un des grands caractères des phénomènes propres aux corps organisés; elle constitue une de leurs différences les plus tranchées avec ceux des corps bruts. Elle interdit évidemment tout espoir de les soumettre jamais à de véritables calculs, tels, par exemple, que ceux des phénomènes astronomiques, les plus propres de tous à servir de type dans les comparaisons de ce genre.
Gela posé, on conçoit aisément que cette variabilité perpétuelle d'effets, tenant à l'excessive complication des causes qui concourent à les produire, doit être la plus grande possible pour les phénomènes moraux et politiques de l'espèce humaine, qui tonnent la classe la plus compliquée des phénomènes physiologiques. Ils sont, en effet, ceux de tous dont les degrés de quantité présentent les variations les plus étendues, les plus multipliées, et les plus irrégulières.
Si l'on pèse convenablement ces considérations, je crois qu'on n'hésitera pas à affirmer, sans craindre d'avoir une trop faible idée de la portée de l'esprit humain, que non-seulement dans l'état présent de nos connaissances, mais dans le plus haut degré de perfectionnement auquel elles soient susceptibles d'atteindre, toute grande application du calcul à la science sociale est et restera nécessairement impossible.
En second lieu, quand on supposerait qu'un tel espoir pût jamais se réaliser, il demeurerait incontestable que, même pour y parvenir, la science politique doit d'abord être étudiée d'une manière directe, c'est-à-dire en s'occupant uniquement de coordonner la série des phénomènes politiques.
En effet, de quelque haute importance que soit l'analyse
mathématique, considérée dans ses véritables usages, il ne faut pas perdre de vue qu'elle n'est qu'une science purement instrumentale, ou de méthode. Par elle-même elle n'enseigne rien de réel; elle ne devient une source féconde de découvertes positives qu'en s'appliquant à des phénomènes observés.
Dans la sphère des phénomènes qui comportent cette application, elle ne saurait jamais avoir lieu immédiatement. Elle suppose toujours, dans la science correspondante, un degré préliminaire de culture et de perfectionnement, dont le terme naturel est la connaissance de lois précises dévoilées par l'observation relativement à la quantité des phénomènes. Aussitôt que de telles lois sont découvertes, quelque Imparfaites qu'elles soient, l'analyse mathématique devient applicable. Dès lors, par les puissants moyens de déduction qu'elle présente, elle permet de réduire ces lois à un très petit nombre, souvent à une seule, et d'y faire rentrer, de la manière la plus précise, une foule de phénomènes qu'elles ne semblaient pas d'abord pouvoir comprendre. En un mot, elle établit dans la science une coordination parfaite, qui ne pourrait être obtenue au même degré par aucune autre voie. Mais il est évident que toute application de l'analyse mathématique, tentée avant que cette condition préliminaire de la découverte de certaines lois calculables ait été remplie, serait absolument illusoire. Bien loin de pouvoir rendre positive aucune branche de nos connaissances, elle n'aboutirait qu'à replonger l'étude de la nature dans le domaine de la métaphysique, en transportant aux abstractions le rôle exclusif des observations.
Ainsi, par exemple, on conçoit que l'analyse mathématique ait été appliquée avec un grand succès à l'astronomie, soit géométrique, soit mécanique, à l'optique, à l'acoustique, et tout récemment à la théorie de la chaleur, quand une fois les progrès de l'observation ont conduit ces diverses parties de la physique à établir entre les phénomènes quelques lois précises de quantité; tandis que, avant ces découvertes, une telle
application n'aurait en aucune base réelle, aucun point de départ positif. De même encore, les chimistes qui croient le plus fortement aujourd'hui à la possibilité d'appliquer un jour, d'une manière large et en même temps positive, l'analyse mathématique aux phénomènes chimiques, ne cessent pas pour cela de les étudier directement, bien convaincus qu'une longue série de recherches, d'observations et d'expériences pourra seule dévoiler les lois numériques sur lesquelles cette application doit être fondée pour avoir de la réalité.
La condition indispensable qui vient d'être indiquée est d'autant plus difficile à remplir, elle exige un degré préalable de culture et de perfectionnement d'autant plus grand dans la science correspondante, que les phénomènes en sont plus compliqués. C'est ainsi que l'astronomie est devenue, au moins dans sa partie géométrique, une branche des mathématique^ appliquées avant l'optique, celle-ci avant l'acoustique, et la théorie de la chaleur en dernier lieu. C'est ainsi, encore, que la chimie est aujourd'hui fort loin de cet état, si elle doit y parvenir jamais.
En jugeant, d'après ces principes incontestables, l'application du calcul aux phénomènes physiologiques en général, et en particulier aux phénomènes sociaux de l'espèce humaine, on voit d'abord que, même en admettant la possibilité de cette application, elle ne dispenserait nullement de l'étude directe des phénomènes, qu'elle prescrit, au contraire, comme condition préalable. De plus, si l'on considère attentivement la nature de cette condition, on sentira qu'elle exige, dans la physique des corps organisés en général, et surtout dans la physique sociale, un degré de perfectionnement qui, lors même qu'il ne serait pas chimérique, ne pourrait évidemment être atteint qu'après des siècles de culture. La découverte de lois précises et calculables, en physiologie, représenterait un degré d'avancement très-supérieur à celui qu'imaginent ceux même des physiologistes qui conçoivent les espérances les plus
étendues des destinées fatnres de cette science. En réalité, d'après les motifs indiqués plus bant, un tel état de perfection doit être regardé comme absolument cbimérique, incompatible avec la nature des phénomènes, et tout à fait disproportionné à la portée véritable de Tesprit humain.
Les mêmes raisons s'appliquent évidemment, et avec plus de force encore, à la science politique, vu le degré plus grand de complication de ses phénomènes. Imaginer qu'il serait possible un jour de découvrir quelques lois de quantité entre les phénomènes de cette science, ce serait la supposer p^ectionnée à un degré tel que, même avant d'être parvenue à ce point, tout ce qu'elle a de vraiment intéressant à trouver serait complètement obtenu, dans une proportion qui surpasse de beaucoup tous les désirs qu'on peut raisonnablement former. Ainsi, l'analyse mathématique ne deviendrait applicable qu'à l'époque où son application ne pourrait plus avoir aucune Importance réelle.
Il résulte des considérations précédentes que, d'un côté, la nature des phénomènes politiques interdit absolument tout espoir de leur appliquer jamais l'analyse mathématique, et d'un autre côté que cette application, à la supposer possible, ne pourrait nullement servir à élever la politique au rang des sciences positives, puisqu'elle exigerait, pour être praticable, que la science fût faite.
Les géomètres n'ont pas fait assez d'attention jusqu'à présent à la grande division fondamentale de nos connaissances positives, en étude des corps bruts et étude des corps organisés. Cette division, que l'esprit humain doit aux physiologistes, est aujourd'hui établie sur des bases inébranlables, et se confirme de plus en plus à mesure qu'elle est méditée davantage» Elle limite, d'une manière précise et irrévocable, les véritables applications des mathématiques, dans leur plus grande extension possible. On peut établir en principe que jamais l'analyse mathématique ne saurait étendre son domaine au
delà de la physique des corps bruts, dont les phénomènes sont les seuls qui offrent le degré de simplicité, et, par suite, de fixité nécessaire pour pouvoir être ramenés à des lois numériques.
Si l'on considère combien, même dans les applications les plus simples de l'analyse mathématique, sa marche devient embarrassée lorsqu'elle veut rapprocher suffisamment l'état abstrait de l'état concret, combien cet embarras augmente à mesure que les phénomènes se compliquent, on sentira que la sphère de ses attributions réelles est bien plutôt exagérée que rétrécie par le principe précédent.
Le projet de traiter la science sociale comme une application des mathématiques, afin de la rendre positive, a pris sa source dans le préjugé métaphysique que, hors des mathématiques, il ne peut exister de véritable certitude. Ce préjugé était naturel à l'époque où tout ce qui était positif se trouvait être du domaine des mathématiques appliquées, et où, par conséquent, tout ce qu'elles n'embrassaient pas était vague et conjectural. Mais depuis la formation de deux grandes sciences positives, la chimie, et la physiologie surtout, dans lesquelles
analyse mathématique ne joue aucun rôle, et qui n'en sont pas moins reconnues aussi certaines que les autres, un tel préjugé serait absolument inexcusable.
Ce n'est point comme étant des applications de l'analyse mathématique que l'astronomie, l'optique, etc., sont des sciences positives et certaines. Ce caractère leur vient d'elles-mêmes, il résulte de ce qu'elles sont fondées sur des faits observés, et il ne pouvait résulter que de là, car l'analyse mathématique,
solée de l'observation de la nature, n'a qu'un caractère métaphysique. Seulement, il est certain que dans les sciences auxquelles les mathématiques ne sont pas applicables, on doit beaucoup moins perdre de vue la stricte observation directe ; les déductions ne peuvent point être aussi prolongées avec sûreté, parce que les moyens de raisonnement sont bien moins
parfaits. A cela près, la certitnde est tout aussi complète, en se renfermant dans les limites convenables. On obtient, sans doute, une moins bonne coordination, mais elle est suffisante pour les besoins réels des applications de la science.
La recherche chimérique d'une perfection impossible n'aurait d'autre résultat que de retarder nécessairement les progrès de l'esprit humain, en consumant en pure perte de grandes forces intellectuelles, et en détournant les efforts des savants de leur véritable direction d'efficacité positive. Tel est le jugement définitif que je crois pouvoir porter des essais faits ou à faire pour appliquer l'analyse mathématique à la physique sociale.
Une seconde tentative, infiniment moins vicieuse, dans sa nature, que la précédente, mais pareillement inexécutable, est celle qui a eu pour objet de rendre positive la science sociale en la ramenant à être essentiellement une simple conséquence directe de la physiologie. Cabanis est l'auteur de cette conception, et c'est surtout par lui qu'elle a été suivie. Elle constitue le véritable but philosophique de son célèbre ouvrage sur le Rapport du physique et du moral de l'homme, aux yeux de quiconque a considéré la doctrine générale exposée dans cet ouvrage comme organique et non comme purement critique.
Les considérations présentées dans ce chapitre sur l'esprit de la politique positive prouvent, pour cet essai comme pour le précédent, qu'il était nécessairement mal conçu. Mais il s'agit actuellement d'en indiquer le vice avec précision.
Il consiste en ce qu'une telle manière de procéder annule l'observation directe du passé social, qui doit servir de base fondamentale à la politique positive.
La supériorité de l'homme sur les autres animaux ne pouvant avoir et n'ayant, en effet, d'autre cause que la perfection relative de son organisation, tout ce qu'a fait l'espèce humaine et tout ce qu'elle peut faire doit, évidemment, être regardé, en dernière analyse, comme une conséquence néces-
saire de son organisation, modifiée, dans ses effets, par l*état de l'extérieur. En ce sens, la physique sociale, c'est-à-dire l'étude du développement collectif de l'espèce humaine, est réellement une branche de la physiologie, c'est-à-dire de l'étude de l'homme, conçue dans toute son extension. En d'autres iermes, l'histoire de la civilisation n'est autre chose que la suite et le complément indispensable de l'histoire naturelle de l'homme.
Mais, autant il importe de bien concevoir et de ne jamais perdre de vue cette incontestable filiation, autant il serait mal entendu d'en conclure qu'il ne faut pas établir de division tranchée entre la physique sociale et la physiologie proprement dite.
Quand les physiologistes étudient l'histoire naturelle d'une espèce animale douée de sociabilité, celle des castors, par exemple, ils y comprennent avec raison l'histoire de l'action collective exercée par la communauté. Us ne jugent pas nécessaire d'établir une ligne de démarcation entre l'étude des phénomènes sociaux de l'espèce et celle des phénomènes relatifs à l'individu isolé. Un tel défaut de précision n'a dans ce cas aucun inconvénient réel, quoique les deux ordres de phénomènes soient distincts. Car la civilisation des espèces sociales les plus intelligentes se trouvant arrêtée presqu'à son origine, principalement par l'imperfection de leur organisation, et secondairement par la prépondérance de l'espèce humaine, l'esprit n'éprouve aucune peine, dans un enchaînement aussi peu prolongé, à rattacher directement tous les phénomènes collectifs aux phénomènes individuels. Ainsi, le motif général qui fait établir les divisions afin de faciliter l'étude, savoir, l'impossibilité pour l'intelligence humaine de suivre une chaîne de déductions trop étendue, n'existe point aloi's.
Qu'on suppose, au contraire, l'espèce des castors devenue plus intelligente, que sa civilisation puisse se développer
librement, de telle sorte qu'il y ait enchaînement continu de progrès d'une génération à l'autre, on sentira bientôt la nécessité de traiter séparément l'histoire des phénomènes sociaux de l'espèce. On pourra bien encore, pour les premières générations, rattacher cette étude à celle des phénomènes de l'individu. Mais, à mesure qu'on s'éloignera de l'origine, cette déduction deviendra plus difficile à établir, et enfin, il y aura impossibilité totale de la suivre. C'est précisément ce qui existe, au plus haut degré, par rapport à l'homme.
Sans doute, les phénomènes collectifs de l'espèce humaine reconnaissent pour dernière cause, comme ses phénomènes individuels, la nature spéciale de son organisation. Mais Tétat de la civilisation humaine à chaque génération ne dépend immédiatement que de celui de la génération précédente, et ne produit immédiatement que celui de la suivante. U est possible de suivre, avec toute la précision suffisante, cet enchaînement, à partir de l'origine, en ne lianl, d'une manière directe, chaque terme qu'au précédent et au suivant. Il serait, au contraire, absolument au-dessus des forces de notre esprit de rattacher un terme quelconque de la série au point de départ primitif, en supprimant toutes les relations intermédiaires.
La témérité d'une telle entreprise, dans l'étude de l'espèce, pourrait être assimilée, dans l'étude de l'individu, à celle d'un physiologiste qui, considérant que les divers phénomènes des âges successifs sont uniquement la conséquence et le développement nécessaire de l'organisation primitive, s'efforcerait de déduire l'histoire d'une époque quelconque de la vie de l'état de l'individu à sa naissance, déterminé avec une grande précision, et se croirait ainsi dispensé d'examiner directement les divers âges pour connaître avec exactitude le développe» ment total. L'erreur est môme beaucoup plus grande, par rapport à l'espèce, qu'elle ne le serait quant à l'individu
attendu que, dans le premier cas, les termes saccessifs à coordonner sont à la fois bien plus compliqués et bien plus nombreux que dans le second.
En s'obstinant à suivre cette marche impi'aticable, outre qu'on ne pourrait nullement étudier, d'une manière satisfaisante, riiistoire de la civilisation, on serait inévitablement conduit à tomber dans des erreurs capitales. Car, dans l'impossibilité absolue de rattacher directement les divers états de civilisation au point de départ primitif et général établi par la nature spéciale de l'homme, on serait bientôt entraîné à faire dépendre immédiatement de circonstances organiques secondantes ce qui est une conséquence éloignée des lois fondamentales de l'organisation.
C'est ainsi, par exemple, que plusieurs physiologistes recommandables ont été amenés à supposer aux caractères nationaux une importance évidemment exagérée dans l'explication des phénomènes politiques. Ils leur ont attribué des différences de peuple à peuple qui ne tiennent, dans presque tous les cas, qu'à des époques de civilisation inégales. lien est résulté le fâcheux effet de regarder comme invariable ce qui n'est certainement que momentané. De telles déviations, dont il serait aisé de multiplier les exemples, et qui dérivent toutes du même vice primitif dans la manière de procéder, confirment clairement la nécessité de séparer l'étude des phénomènes sociaux de celle des phénomènes physiologiques ordinaires.
Les géomètres qui se sont élevés à des idées philosophiques conçoivent, en thèse générale, tous les phénomènes de l'univers, tant ceux des corps organisés que ceux des corps bruts, comme tenant à un petit nombre de lois communes, immuables. Les physiologistes observent à cet égard, avec juste raison, que, quand même toutes ces lois seraient un jour parfaitement connues, l'impossibilité de déduire d'une manière continue obligerait à conserver entre l'étude des corps
vivants et celle des corps inertes la môme divisi(Hi qui est aujourd'hui fondée sur la diversité des lois. Un motif exactement semblable s'applique directement à la division entre la physique sociale et la physiologie proprement dite, c'est-àdire entre la physiologie de l'espèce et celle de l'individa. La distance est, sans doute, beaucoup moins grande, puisqu'il ne s'agit que d'une division secondaire, tandis que l'autre est principale. Mais il y a pareillement impossibilité de déduire, quoique ce ne soit pas au même degré.
L'insuffisance totale de cette manière de procéder se vérifie aisément, si, au lieu de la considérer seulement par rapport à la théorie de la politique positive, on l'envisage relativement au but pratique actuel de cette science, savoir, la détermination du système suivant lequel la société doit être réorganisée aujourd'hui.
On peut, sans doute, établir, d'après les lois physiologiques, quel est, en général, l'état de civilisation le plus conforme à la nature de l'espèce humaine. Mais, d'après ce qui précède, il est clair qu'on ne saurait aller plus loin par ce moyen. Or une telle notion, isolée, est de pure spéculation, et ne peut aboutir, dans la pratique, à aucun résultat réel et positif. Car elle ne met nullement à portée de connaître, d'une manière positive, à quelle distance l'espèce humaine se trouve actuellement de cet état, ni la marche qu'elle doit suivre pour y parvenir, ni enfin le plan général de Torgam'sation sociale correspondante. Ces déterminations indispensables ne peuvent évidemment résulter que d'une étude directe de l'histoire de la civilisation.
Si, malgré cela, Ton veut s'efforcer de donner une existence pratique à cet aperçu spéculatif et nécessairement incomplet, on ne saurait éviter de tomber aussitôt dans l'absolu ; car, on fait consister alors toute l'application réelle de la science dans la formation d'un type invariable de perfection vague, sans aucune distinction d'époques, à la manière de la politique
conjecturale. Les conditions d'après lesquelles Texcellence de ce type se trouve fixée, sont certainement d'un ordre beaucoup plus positif que celles qui servent de guides à la politique théologique et métaphysique. Mais cette modification ne change pas le caractère absolu qui est inhérent à une telle question, dans quelque sens qu'on la suppose traitée. La politique ne saurait donc jamais devenir vraiment positive par cette manière de procéder.
Ainsi, soit sous le point de vue théorique, soit sous le point de vue pratique, il est également vicieux de concevoir la science sociale comme une simple conséquence de la physiologie.
Le véritable rapport direct entre la connaissance de l'organisation humaine et la science politique, telle que ce chapitre Fa caractérisée, consiste en ce que la première doit fournir à la seconde son point de départ.
C'est à la physiologie qu'il appartient exclusivement d'établir, d'une manière positive, les causes qui rendent l'espèce humaine susceptible d'une civilisation constamment progressive, tant que l'état de la planète qu'elle habite n'y met point un obstacle insurmontable. Elle seule peut Iracer le véritable caractère et la marche générale nécessaire de cette civilisation. Elle seule enfin permet d'éclaircir la formation des premières agrégations d'hommes, et de conduire l'histoire de l'enfance de notre espèce jusqu'à l'époque où elle est parvenue à donner l'essor à sa civilisation par la création d'un langage.
C'est à ce terme que s'arrête naturellement le rôle des considérations physiologiques directes dans la physique sociale, qui doit alors se fonder uniquement sur l'observation immédiate des progrès de l'espèce humain^. Plus avant, la difficulté de déduire deviendrait aussitôt très grande, parce que, à partir de cette époque,la marche de la civilisation acquiert tout à coup beaucoup plus de rapidité, de façon que les termes
à coordonner se multiplient brusquement. D'un autre côté, les fonctions que la physiologie doit remplir dans l'étude du passé social ne seraient plus nécessaires alors; elle n'aurait plus pour but d'utilité de suppléer au défaut d'observations directes. Car, à dater de l'établissement d'une langue, il existe des données immédiates sur le développement de la civilisation, en sorte qu'il n'y a point de lacune dans l'ensemble des considérations positives.
Il faut ajouter à ce qui précède, pour avoir un aperçu complet du rôle véritable de la physiologie dans la physique sociale, que, comme Ta très bien senti Gondorcet, le développement de l'espèce n'étant que la résultante des développements individuels, qui s'enchaînent d'une génération à l'autre, il doit nécessairement présenter des traits de conformité généraux avec l'histoire naturelle de l'individu. Par cette analogie, l'étude de l'homme isolé fournit encore certains moyens de vérification et de raisonnement pour celle de l'espèce, distincts de ceux qui viennent d'être indiqués, et qui, quoique moins importants, ont l'avantage de s'étendre à toutes les époques.
En résumé, quoique la physiologie de l'espèce «t celle de l'individu soient deux sciences absolument du même ordre, ou plutôt deux portions distinctes d'une science unique, il n'en est pas moins indispensable de les concevoir et de les traiter séparément. U faut que la première prenne sa base et son point de départ dans la seconde, pour être vraiment positive. Mais elle doit ensuite être étudiée d'une manière isolée, en s'appuyant sur l'observation directe des phénomènes sociaux.
Il était naturel qu'on cherchât à faire rentrer entièrement la physique sociale dans le domaine de la physiologie, quand on ne voyait pas d'autre moyen de lui imprimer le caractère positif. Mais cette erreur n'aurait plus d'excuse aujourd'hui qu'il est facile de se convaincre de la possibilité de rendre posi^
tive la science politiqne en la fondant sur Tobservation immédiate du passé social.
En second lieu, au moment où Tétude des fonctions intellectuelles et affectives est sortie du domaine de la métaphysique pour entrer dans celui de la physiologie, il était très difficile d'éviter toute exagération dans la fixation de la véritable sphère physiologique, et de n'y pas comprendre aussi l'examen des phénomènes sociaux. L'époque des conquêtes ne peut pas être celle des limites précises. Aussi Cabanis, qui a été un des principaux coopérateurs de cette grande 'révolution, est-il particulièrement excusable de s'être fait illusion à cet égard. Mais aujourd'hui qu'une sévère analyse peut et doit succéder à l'entraînement de la première impulsion, aucune cause ne peut plus empêcher de méconnaître la nécessité d'une division indispensablement exigée par la faiblesse de l'esprit humain.
Nul motif réel ne peut plus porter à isoler, dans l'étude de l'individu, les phénomènes spécialement appelés moraux des autres phénomènes. La révolution qui les a tous liés entre eux doit être regardée comme le pas le plus essentiel que la physiologie ait fait jusqu'ici sous le rapport philosophique.
Au contraire, des considérations du premier ordre d'importance démontrent l'absolue nécessité de séparer l'étude des phénomènes collectifs de l'espèce humaine de celle des phénomènes individuels, en établissant, du reste, entre ces deux grandes sections de la physiologie totale, leur relation naturelle. S'efforcer de faire disparaître cette indispensable division, ce serait tomber dans une çrreur analogue, quoique inférieure, à celle si justement combattue par les vrais physiologistes, qui présente l'étude des corps vivants comme une conséquence et un appendice de celle des corps inertes.
Telles sont les quatre tentatives principales faites jusqu'à présent dans le but d'élever la politique au rang des sciences d'observation, et dont l'ensemble constate, de la manière la
plus décisive, la nécessité et la maturité de cette grande entreprise. L'examen spécial de chacune d'elles oopflrme, sous un point de vue distinct, les principes antérieurement exposés dans ce chapitre sur le véritable moyen de donner à la politique un caractère positif, et, par suite, d'arrêter avec sûreté la conception générale du nouveau système social, qui peut seul terminer la crise actuelle de l'Europe civilisée.
On peut donc regarder comme établi, à priori et à posteriori, sur des démonstrations réelles, que, pour atteindre ce but capital, il faut regarder la science politique comme une physique particulière, fondée sur l'observation directe des phénomènes relatifs au développement collectif de l'espèce humaine, ayant pour objet la coordination du passé social, et pour résultat la détermination du système que la marche de la civilisation tend à produire aujourd'hui.
Cette physique sociale est, évidemment, aussi positive qu'aucune autre science d'observation. Sa certitude intrinsèque est tout aussi réelle (1). Les lois qu'elle découvre, satisfaisant à l'ensemble des phénomènes observés, leur application mérite une entière conûance.
Gomme toutes les autres, cette science possède, en outre, des moyens généraux de vérification, même indépendamment de sa relation nécessaire avec la physiologie. Ces moyens sont fondés sur ce que, dans l'état présent de l'espèce humaine, considérée en totalité, tous les degrés de civilisation coexistent sur les divers points du globe, depuis celui des sauvages de la Nouvelle-Zélande jusqu'à celui des Français et
(l) Il est, sans doute, superflu de s'arrêter & réfuter les objections infininient exagérées, présentées par plusieurs auteurs, et surtout par Yolney, contre la certitude des faits historiques. Quand même on accorderait à ces objections toute la latitude que ces écrivains leur ont donnée, elles ne porteraient en aucune manière sur les faits d'un certain degré d'importance et de généralité, qui sont les seuls à considérer dans Tétude de la civilisation
des Anglais. Ainsi, l'enchaînement établi d'après la snccession des temps peut être vérifié par la comparaison des lieux.
Au premier abord, cette nouvelle science semble réduite à la simple observation, et totalement privée du secours des expériences, ce qui ne l'empêcherait pas d'être positive, témoin l'astronomie. Mais, en physiologie, indépendamment des expériences sur les animaux, les cas pathologiques sont réellement un équivalent d'expériences directes sur l'homme, parce qu'ils altèrent l'ordre habituel des phénomènes. De même, et par un motif semblable, les époques mullipliées où les combinaisons politiques ont tendu, plus ou moins, à arrêter Je développement de la civilisation, doivent être regardées comme fournissant à la physique sociale de véritables expériences, encore plus propres que l'observation pure à dévoiler ou à confirmer les lois naturelles qui président à la marche collective de l'espèce humaine.
Si, comme j'ose l'espérer, les considérations présentées dans ce chapitre font sentir aux savants l'importance et la possibilité d'établir une politique positive dans l'esprit ci-dessus indiqué, je présenterai alors avec plus de détail mon opinion sur la manière d'exécuter cette première série de travaux. Mais je crois utile de rappeler, en terminant, la nécessité de la diviser, avant tout, en deux ordres : l'un, de travaux généraux; l'autre, de travaux particuliers.
Le premier ordre doit avoir pour objet d'établir la marche générale de l'espèce humaine, abstraction faite de toutes les causes quelconques qui peuvent modifier la vitesse de sa civilisation, et, par suite, de toutes les diversités observées de peuple à peuple, quelque grandes qu'elles puissent être. Dans le second ordre, on se proposera d'estimer l'influence de ces causes modificatrices, et, par suite, de former le tableau définitif, dans lequel chaque peuple occuper» la place spéciale correspondante à son développement propre.
• L'une et l'autre classe de travaux, et surtout la dernière,
sont d'aiUenrs susceptibles, dans leur exécution, de plusieurs degrés de généralité, dont la nécessité se fera vraisemblablement sentir aux savants.
L'obligation de traiter le premier ordre de travaux avant le second est fondée sur ce principe évident^ applicable à la physiologie de Fespôce comme à celle de l'individu, que les idiosyncrasies ne doivent être étudiées qu'après l'établissement des lois générales. Il faudrait renoncer absolument à obtenir aucune notion nette, si cette règle était violée.
Quant à la possibilité de procéder ainsi, elle résulte de ce qu'il y a aujourd'hui un assez grand nombre de points particuliers bien éclaircis pour qu'on puisse s'occuper directement d'une coordination générale. Les physiologistes n'ont pas attendu, pour se former une idée de l'ensemble de l'organisation, que toutes les fonctions spéciales fussent connues. Il doit en être de même dans la physique sociale.
En précisant davantage les considérations précédentes, on voit qu'elles tendent à établir que, dans la formation de la science politique, il faut procéder du général au particulier. Or, si l'on examine ce précepte d'une manière directe, il est aisé d'en reconnaître la justesse.
La marche que suit l'esprit humain dans la recherche des lois qui régissent les phénomènes naturels, présente, sous le rapport qui nous occupe, une importante différence, suivant qu'il étudie la physique des corps bruts, ou celle des corps organisés.
Dans la première, Thomme se trouvant former une partie imperceptible d'une suite immense de phénomènes, dont il ne peut espérer, sans une folle présomption, d'apercevoir jamais l'ensemble, il est obligé, aussitôt qu'il commence à les étudier dans un esprit positif, de considérer d'abord les faits les plus particuliers, pour s'élever ensuite graduellement à la découverte de quelques lois générales, qui deviennent plus tard le point de départ de ses recherches. Au contraire, dans la phy-
siqne des corps organisés, rhomme étant loi-même le type le plus complet de l'ensemble des phénomènes, ses découvertes positives commencent nécessairement par les faits les plus généraux, qui lui prêtent ensuite une lumière indispensable pour éclaircir l'étude d'un genre de détails dont, par leur nature, la connaissance précise lui est à jamais interdite. En un mot, dans les deux cas, l'esprit humain procède du connu à l'inconnu; mais, dans le premier, il s'élève d'abord du particulier au général, parce que la connaissance des détails est plus immédiate pour lui que celle des masses; tandis que, dans le second, il commence par descendre du général au particulier, parce qu'il connaît plus directement l'ensemble que les parties. Le perfectionnement de chacune des deux sciences consiste essentiellement, sous le rapport philosophique, à lui permettre d'adopter la méthode de l'autre, sans que celle^i lui devienne cependant jamais aussi propre que sa méthode primitive.
Après avoir considéré cette loi du point de vue le plus élevé de la philosophie positive, on peut la vérifier facilement en observant la marche qu'a suivie jusqu'à ce jour le développement des sciences naturelles, depuis le moment où chacune d'elles a cessé définitivement d'avoir le caractère théologique ou métaphysique.
En effet, dans l'étude des corps bruts, en l'examinant d'abord quant à ses divisions principales, on voit l'astronomie, la physique, et la chimie, commencer par être absolument isolées les unes des autres, et se rapprocher ensuite sous des rapports de plus en plus multipliés, tellement qu'enfin on peut aujourd'hui apercevoir en elles une tendance manifeste à ne former qu'un seul corps de doctrine. De même, en considérant à part chacune d'elles, on la voit naître de l'étude de faits d'abord incohérents, et arriver par degrés aux généralités actuellement connues. C'est seulement dans l'astronomie, et dans quelques sections de la physique terrestre,
qae Tesprit humain a pn parvenir jnsqaïci à suivre, sons des rapports fondamentanx, la marche opposée. On peut même dire que, en astronomie, la marche primitive n'a été changée, par la loi de la gravitation universelle, que sous un rapport réellement secondaire, quant à l'ensemble des i^énomènes, quoique principal relativement à nous. Car cette loi n'embrasse point encore, et probablement même n'embrassera jamais, dans ses applications, les faits astronomiques les plus généraux, qui consistent dans les relations des différents systèmes solaires, dont nous n'avons jusqu'ici aucune connaissance. Cette remarque, portant sur la branche la plus parfaite de la physique inorganique, offre une vérification saillante du principe que j'expose.
Si l'on examine maintenant la partie de ce principe qui se rapporte à l'étude des corps vivants, la confirmation en est aussi sensible. En premier lieu, l'enchaînement général des fonctions dont se compose une organisation est certainement mieux connu aujourd'hui que l'action partielle de chaque organe; et de même, sous un point de vue plus étendu, l'étude des relations générales qui existent entre les diverses organisations, soit animales, soit végétales, est, sans doute, plus avancée que celle de chaque organisation particulière. En second lieu, les principales branches dont se compose aujourd'hui la physique organique ont été d'abord confondues, et ce n'est qu'en vertu des progrès de la physiologie positive qu'on est parvenu à analyser avec précision les différents points de vue généraux sous lesquels un corps vivant peut être envisagé, de manière à fonder sur ces distinctions une division rationnelle de la science. Cela est môme tellement exact que, vu le peu de temps depuis lequel la physique des corps organisés est devenue vraiment positive, la distribution de ses parties principales n'est pas encore arrêtée d'une manière parfaitement nette. Le fait est plus sensible encore en passant de la science aux savants, car ceux-ci sont évidemment bien
moins spéciaux dans leur ordre de travaux que les savants livrés à l'étude des corps bruts.
On peut donc regarder comme établi, par l'observation et par le raisonnement, que l'esprit bumain procède principalement du particulier au général dans la pbysique inorganique, et, au contraire, du général au particulier dans la physique organique ; que, du moins, c'est incontestablement suivant cette marche que s'effectuent pendant longtemps les progrès de la science, depuis le moment où elle prend le caractère positif.
Si la seconde partie de cette loi a été méconnue jusqu'à présent, si l'on a cru que, dans un ordre quelconque de recherches, l'esprit humain procédait toujours nécessairement du particulier au général, cette erreur s'explique d'une manière très naturelle, en considérant que, la physique des corps bruts ayant dû se développer la première, c'est sur l'observation de la marche qui lui est propre qu'ont dû être primitivement fondés les préceptes de la philosophie positive. Mais la prolongation d'une telle erreur cesserait d'être excusable, aigourd'hul que l'observation philosophique peut porter sur les deux ordres de sciences naturelles.
En appliquant à la physique sociale, qui n'est qu'une branche de la physiologie, le principe que je viens d'établir, il démontre évidemment la nécessité de commencer, dans l'étude du développement de l'espèce humaine, par la coordination des faits les plus généraux, pour descendre ensuite graduellement à un enchaînement de plus en plus précis. Mais, afin de ne laisser aucune incertitude sur ce point essentiel, il convient de vérifier le principe d'une manière directe dans ce cas particulier.
Tous les ouvrages historiques écrits jusqu'à ce jour, même les plus recommandables, n'ont eu essentiellement, et n'ont dû avoir de toute nécessité, que le caractère d'annales^ c'està-dire de description et de disposition chronologique d'une
certaine suite de faits particnliers, plus on'moins importants et plus on moins exacts, mais tonjonrs isolés entre enx. Sans doute, les considérations relatives à la coordination et à la filiation des phénomènes politiques n'y ont pas été entièrement négligées, surtout depuis un demi-siècle. Mais il est clair que ce mélange n'a point encore refondu le caractère de ce genre de composition, qui n'a pas cessé d'être littéraire (i). Il n'existe point jusqu'ici de véritable histoire, conçue dans on esprit scientifique, c'est-à-dire ayant pour but la recherche des lois qui président au développement social de l'espèce humaine, ce qui est précisément l'objet de la série de travaux considérée dans ce chapitre.
La distinction précédente suffit pour expliquer pourquoi on a cru presque universellement jusqu'ici qu'il fallait procéder, en histoire, du particulier au général, et pourquoi, au contraire, on doit aujourd'hui procéder du général au particulier, sous peine de n'obtenir aucun résultat
Car lorsqu'il s'agit seulement de construire avec exactitude des annales générales de l'espèce humaine, il faut évidemment commencer par former celles des dl£férents peuples, et celles-ci ne peuvent être fondées que sur des chroniques de provinces et de villes, ou même sur de simples biographies. Pareillement, sous un autre rapport, pour former les annales complètes de chaque fraction quelconque de population, il est indispensable de réunhr une suite de documents séparés relatifs à chacun des points de vue sous lesquels elle doit être considérée. C'est ainsi qu'on doit nécessairement procéder pour parvenir à composer les faits généraux qui sont les matériaux
(l) Il ne s'agit ici que* d'établir un fait, et non de le juger. Je suis, d'ailleurs, très-convaincu de l'utilité et même de la nécessité absolue de cette classe d'écrits comme travail préliminaire. On ne me soupçonnera pas sans doute de penser qu'il pût y avoir d'histoire sans annales. Mais il est également certain que des annales ne sont pas plus de l'histoire que des recueils d'observations météorologiques ne sont de la physique.
de la science politique, ou plutôt l'objet sur lequel portent ses •combinaisons. Mais une marche tout opposée devient indispensable, aussitôt qu'on arrive à la formation directe de la science, c'est-à-dire à l'étude de l'enchaînement des phénomènes.
En effet, par leur nature même, toutes les classes de phénomènes sociaux se développent simultanément, et sous l'influence les unes des autres, de telle sorte qu'il est absolument impossible de s'expliquer la marche suivie par aucune d'elles, sans avoir préalablement conçu d'une manière générale la progression de l'ensemble.
Chacun reconnaît, par exemple, aujourd'hui, que l'action réciproque des divers États européens est trop importante pour que leurs histoires puissent être véritablement séparées. Mais la même impossibilité n'est pas moins sensible, relativement aux divers ordres de faits politiques qu'on observe dans une société unique. Les progrès d'une science ou d'un art ne sont-ils pas en connexion évidente avec ceux des autres sciences ou des autres arts ? Le perfectionnement de l'étude de la nature, et celui de l'action sur la nature, ne tiennent-ils pas l'un à l'autre ? Tous deux ne sont-ils pas étroitement liés avec l'état de l'organisation sociale, et réciproquement? Ainsi, pour connaître avec précision les lois réelles du développement spécial de la branche la plus simple du corps social, il faudrait nécessairement obtenir à la fois la même précision pour toutes les autres, ce qui est d'une absurdité manifeste.
On doit donc, au contraire, se proposer d'abord de concevoir dans sa plus grande généralité le phénomène du développement de l'espèce humaine, c'est-à-dhre d'observer et d'enchaîner entre eux les progrès les plus importants qu'elle a faits successivement dans les principales directions différentes. On tendra ensuite à donner par degrés à ce tableau une précision de plus en plus grande, en sous-divisant toujours davantage les intervalles d'observation et les classes de phénomèi^
à observer. De même, sous le rapport pratique, I'î Tavenir social, déterminé d'abord d'une manière gén résultat d'une première étude du passé, deviendra d plus détaillé à mesure que la connaissance de la antérieure de l'espèce humaine se développera davai dernière perfection de la science, qui vraisemblabl sera jamais atteinte d'une manière complète, consiste le rapport théorique, à faire concevoir avec exactituc Forigine, la filiation des progrès d'une génération ; soit pour l'ensemble du corps social, soit pour chaqu( chaque art, et chaque partie de l'organisation polit sous le rapport pratique, à déterminer rigoureusem tous ses détails essentiels, le système que la marche de la civilisation doit rendre dominant.
Telle est la méthode strictement dictée par la nati physique sociale.
QUATRIEME OPUSCULE
NOY£HBB£ 1825
CONSIDÉBÂTIONS PHILOSOPHIQUES SUR LES SCIENCES ET LES SÀYAirTS
En étudiant dans son ensemble le phénomène dn développement de Tesprlt humain, soit par la méthode rationnelle, • jsoit par la méthode empirique, on découvre, à travers toutes les irrégularités apparentes, une loi fondamentale à laquelle sa marche est nécessairement et invariablement assujettie. Cette loi consiste en ce que le système intellectuei de l'homme, considéré dans toutes ses parties, a dû prendre successivement trois caractères distincts, le caractère théologique, le dtt-actère métaphysique , et enfln le caractère positif ou physique. Ainsi, rhomme a commencé par concevoir les phénomènes de tous genres comme dus à l'influence directe et c^;(^nue d'agents surnaturels; il les a ensuite considérés CwJime produits par diverses forces abstraites inhérentes aux corps, mais distinctes et hétérogènes ; enfin, il s'est borné à les envisager comme assujettis à un certain nombre de lois naturelles invariables, qui ne sont autre chose que l'expression générale des relations observées dans leur développement. Tous ceux qui connaissent suffisamment l'état de l'esprit humain aux différentes époques de la civilisation, vérifieront aisément l'exactitude de ce fait général. Une observation très
simple peut mettre sur la voie de cette confirmation, maintenant que cette révolution est achevée pour la majeure partie de nos idées. L'éducation de l'individu, en tant qu'elle est spontanée, présente nécessairement les mêmes phases principales que celle de l'espèce, et réciproquement. Or, aujourd'hui, tout homme au niveau de son siècle constatera facilement sur lui-même qu'il a été, naturellement, théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse, et physicien dans sa virilité. L'histoire des sciences prouve directement qu'il en a été de même de l'ensemble du genre humain. Mais, de plus, il est possible d'expUquer pourquoi la formation des idées humaines a dû suivre nécessairement une telle marche.
Pour l'entendre d'une manière nette et complète, il faut envisager cette loi, comme tous les autres faits sociaux, sous un double point de vue : sous le point de vue physique de la nécessité, c'est-à-dire comme dérivant des lois naturelles de l'organisation humaine, et sous le point de vue moral de son indispensabilité, c'est-à-dire comme étant le seul mode convenable au développement de l'esprit humain.
Sous le premier rapport, la loi est facile à concevoir.
Un penchant naturel et irrésistible porte le genre humain à être théologien avant que de devenir physicien. L'action personnelle de l'homme sur les autres êtres est la seule dont il comprenne le mode, par le sentiment qu'il en a. Il est donc conduit à se représenter d'une manière analogue la réaction que les corps extérieurs exercent sur lui, ainsi que l'action qu'ils exercent entre eux, et dont il ne peut voir directement que les résultats. Du moins est-ce ainsi qu'il doit les concevoir tant que les progrès de l'observation n'ont pas encore fait reconnaître des différences très-frappantes entre la marche de ces phénomènes et celle des siens. Si, plus tard, il change ses conceptions à ce sujet, c'est uniquement parce que, désabusé, par l'expérience et la réflexion, de ses illusions
primitives, il renonce absolument à pénétrer le mystère du mode de production des phénomènes, dont sa nature lui Interdit à jamais toute connaissance, pour se réduire. à en observer les lois effectives. Car si, même aujourd'hui, avec toutes les notions positives que nous avons acquises^ nous voulions tenter de concevoir, pour le plus simple phénomène, par quelle puissance le fait que nous appelons cause engendre celui que nous appelons effets nous serions inévitablement entraînés à réaliser des images semblables à celles qui ont servi de base aux premières théories humaines, comme Barthez Ta très -judicieusement remarqué, en étendant une idée de Hume.
L'homme commence donc, nécessairement, par voir tous les corps qui fixent son attention comme autant d'êtres vivants, d'une vie analogue à la sienne, mais, en général, supérieure^ à cause de Faction plus puissante de la plupart d'entre eux. Ensuite, le développement de ses observations lui fait convertir cette première hypothèse en celle, moins durable, d'une nature morte dirigée par un nombre plus ou moins grand d'agents surhumains invisibles, distincts et indépendants les nns des autres, et dont le caractère et l'autorité correspondent à l'espèce et à l'étendue des phénomènes attribués à leur influence. Cette théorie, qui d'abord ne s'appliquait qu'aux phénomènes des corps extérieurs, s'étend, plus tard, même à ceux de l'homme et de la société, lorsque la contemplation humaine se reporte sur eux. C'est alors que la philosophie théologique commence à prendre une véritable consistance, et à influer puissamment sur les progrès de l'esprit humain. Mais le perfectionnement inévitable et continu des connaissances naturelles ne tarde pas à modifier ce système, et finit par le détruire.
A proprement parler, l'homme n'a jamais été complètement théologien» Il y a toujours eu quelques phénomènes assez simples et assez réguliers pour qu'il ne les regardât, môme
dès Forigine, qne comme soumis à des lois natnrelles, ainsi qu'Adam Smith Ta trës-liien expliqué (i). Seulement, ces phénomènes n'étaient d*abord ni les plus nombreux ni les plus importants, à beaucoup près. Quant aux autres, on peut dire que lliomme n'a eu recours aux explications théologiques qu'aussi longtemps que les conceptions physiques n'ont pas été possibles; car, lorsqu'elles le sont devenues, il s'y est attaché exclusivement
La première influence des progrès de l'observation a été de porter Tesprit humain à réduire continuellement le nombre des agents surnaturels, en attribuant à un seul les fonctions qui, primitivement, en exigeaient plusieurs, à mesure que les relations des phénomènes ont acquis plus de généralité. Cet effet, poussé à son dernier degré, a fini par simplifier le système théologique au point de le ramener à l'unité.
Dès cette époque, Taction continue du même principe qui avait d'abord conduit l'esprit humain du fétichisme au polythéisme, et ensuite du polythéisme au théisme, l'a porté à resserrer l'intervention directe de la grande cause surnaturelle entre des limites de plus en plus étroites, en la réservant toujours pour la direction des phénomènes dont les lois positives étaient inconnues. Pour les autres, la découverte de leurs lois permettant de les prévoir avec plus de précision, et par suite d'agir sur eux avec plus d'efficacité que les théories théologiques spéciales, l'homme a cessé de plus en plus d'employer celles-ci dans ses spéculations habituelles, et s'est servi toujours davantage de celles qui satisfaisaient le mieux à ses deux grands besoins de prévoyance et d'action. Enfin, lorsque les conceptions naturelles ont acquis une étendue
(l) Voyez, flans ses Œuvres posthumes ^ l'Essai philosophique sur l'Èistoire de l'astronomie. Cet ouvrage, trop peu connu sur le continent, et généralement mal apprécié, a un caractère plus positif que les autres productions de la philosophie écossaise, si l'on en excepte celles de Hume. Très-remarquable pour son temps, il pourrait être médité avec beaucoup de fruit, même aujourd'hui.
et une généralité suffisantes (c'est-à-dire, de nos jours), lorsqu'elles ont embrassé par quelques points principaux tous les ordres de recherches réellement accessibles à nos moyens, Fesprit humain, étendant par analogie à tous les phénomènes^ même inconnus, ce qui n'était vérifié que pour un certain nombre, les a tous considérés comme soumis à des lois physiques invariables, dont la découverte, de plus en plus précise, est désormais le seul but raisonnable de nos travaux spéculatifs. Alors, la méthode théologique, qui jusque-là n'avait pas entièrement cessé d'être en usage, a été regardée comme ne pouvant plus être employée dans nos recherches, et la méthode positive a commencé à diriger tout à fait exclusivement l'activité de notre intelligence.
Après avoir conçu cette grande révolution comme un fait inévitable, il faut expliquer pourquoi une telle marche a été indispensable au développement de la raison humaine. La philosophie positive a obtenu aujourd'hui un tel ascendaut sur les esprits, qu'on a peine à concevoir, pour aucune époque, l'utilité, et, à plus forte raison, la nécessité de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique, comme moyens de recherches. Elles sont presque universellement regardées, sui*tout la pren)ière, comme des aberrations de l'esprit humain, même par ceux, en très-petit nombre, qui conçoivent ces aberrations comme ayant été inévitables. 11 est donc nécessaire de rectifier les idées sur ce point essentiel, sans l'éclaircissement duquel on ne pourrait comprendre la loi de la succession des trois philosophies que d'une manière trèsimparfaite, qui limiterait singulièrement l'étendue et la valeur de ses applications. Il importe sans doute de constater que l'esprit humain n'a pas été jusqu'à nos jours en état de démence, et qu'il a constamment employé, à chaque époque, la méthode qui pouvait être la plus favorable à ses progrès, du moins en embrassant l'ensemble de sa marche.
Il est certainement incontestable aujourd'hui que l'obser-
vation des faits est la seule base solide des connaissances humaines. On peut même dire strictement, en prenant ce principe dans sa plus grande rigueur, que toute proposition qui n'est pas réductible à la simple énondation d'un fait, ou particulier, ou général, ne saurait avoir aucun sens réel et intelligible. Mais il n'est pas moins certain que le développement de la capacité d'imagination doit précéder celui de la capacité d'observation. Les mêmes causes qui déterminent cet ordre dans l'éducation individuelle, le rendent bien plus Indispensable encore dans celle de l'espèce.
La méthode positive est la plus sûre dans sa marche, et même la seule sûre ; mais elle est en même temps la plus lente, et, par cette raison, nullement convenable à l'enfance de l'esprit humain. Si cet inconvénient a pu être sensible, même quand notre intelligence était depuis longtemps en pleine activité, qu'on juge de ce qu'il eût été à l'époque de nos premiers efforta. La simple possibilité d'une telle méthode suppose préalablement une suite d'observations, d'autant plus longue que les premières lois naturelles sont toujours celles dont la découverte exige le plus de temps. Or, d'un autre côté, l'empirisme absolu est impossible, quoi qu'on en ait dit. L'homme est incapable par sa nature non-seulement de combiner des faits et d'en déduire quelques conséquences, mais simplement même de les observer avec attention, et de les retenir avec sûreté, s'il ne les rattache immédiatement à quelque explication. En un mot, il ne peut pas plus y avoir d'observations suivies sans une théorie quelconque, que de théorie positive sans observations suivies. 11 est donc évident que les facultés humaines seraient nécessairement restées dans un engourdissement indéfini, s'il eût fallu attendre pour raisonner sur les phénomènes que leur liaison et leur mode d'exploration ressortissent de leur obsei^vation même. Ainsi, les premiers progrès de l'esprit humain n'ont pu être produits que par la méthode théologique, la seule dont le développement puisse
être spontané. Elle seule avait Timportante propriété de nous offrir, dès l'origine, une théorie provisoire, vague et arbitraire, il est vrai, mais directe et facile, gui a groupé immédiatement les premiers faits, et à l'aide de laquelle nous avons pu, en cultivant notre capacité d'observation, préparer l'époque d'une philosophie toute positive.
S'il était possible d'entrer ici dans quelques détails sur ce grand sujet, on verrait clairement que non-seulement la philosophie théologique, prise dans son ensemble, a été indispensable pour préparer le développement de la méthode positive, mais aussi que les différents perfectionnements qu'elle a éprouvés, et qui ont d'ailleurs été produits par les progrès de l'observation, ont, par une réaction nécessaire, puissamment contribué à les accélérer. Pour ne citer que le fait de ce genre le plus remarquable, il est évident que, sans le passage du polythéisme au théisme, les théories naturelles n'am-aient jamais pu prendre aucune véritable extension. Cette admirable simplification de la philosophie ihéologique réduisit, dans chaque cas particulier, l'action de la grande puissance surnaturelle à une certaine direction générale, dont le caractère est nécessairement vague. Par là, l'esprit humain fut pleinement autorisé et même fortement engagé à étudier, comme mode d'action de cette puissance, les lois physiques de chaque phénomène. Avant cette époque, au contraire, l'intelligence qui tendait à des recherches positives, rencontrant, pour tous les phénomènes, même les plus simples, autant d'explications théologiques spéciales et très-détaillées, tout physicien était inévitablement un impie.
La nécessité de la marche que nous examhions devient encore plus sensible, si Ton considère qu'en même temps que la philosophie théologique était la seule primitivement possible, elle était aussi la seule apprcrpriée à la nature des recherches qui ont dû occuper d'abord l'esprit humain.
C'est uniquement par une expérience fondée sur l'exercice
même de ses facaltés, que l'homme a pa parvenir à connaître lem' véritable portée. A Forigine, on le trouve constamment enclin à se l'exagérer. Ce penchant est alors singoliôrement fortifié par l'ignorance des lois natarelles, qui le lie à l'espoir d'exercer sur l'extérieur une action pour ainsi dire arbitraire. Dans cet état de l'intelligence, les recherches sur la nature intime des êtres, sur l'origine et la fin de l'univers et de tous ses phénomènes, paraissent seules dignes d'occuper fortement l'esprit humain. Effectivement, elles seules en sont susceptibles. On est d'abord étonné de trouver une telle témérité unie à une aussi profonde ignorance. Mais, en y réfléchissant, on reconnaît qu'il est impossible de concevoir aucun motif assez énergique pour entraîner et pour soutenir l'intelligence humaine, à sa première époque, dans les recherches purement théoriques, sans l'attrait puissant que lui inspirent, surtout alors, ces immenses questions, dans lesquelles sont comprises pour elles toutes les autres, et même sans les espérances chimériques de puissance indéfinie qui s'y trouvent liées. Kepler a vivement senti cette nécessité pour l'astrologie relativement à l'astronomie; et Berthollet a fait la même remarque pour l'alchimie, relativement à la chimie. Mais, quoi qu'il en soit de cette explication, le fait lui-même, qui est incontestable, suffit pour montrer clairement à quel point la philosophie théologique est seule adaptée à l'état primitif de l'esprit humain. Car le premier caractère de la philosophie positive est, précisément, de regarder comme nécessairement insolubles pour l'homme toutes ces grandes questions. En interdisant à notre intelligence toute recherche sur les causes premières et finales des phénomènes, elle circonscrit le champ de ses travaux dans la découverte de leurs relations actuelles. Il est donc sensible que, quand même le choix eût été possible, à l'origine, entre les deux méthodes, l'esprit humain n'eût pas hésité à rejeter avec dédain celle qui, par l'humilité de ses promesses, comme par la lenteur de ses procédés, répond
si mal à rétendue et à la vivacité de nos besoins intellectuels primitifs.
Les réflexions précédentes prouvent donc que, à ne considérer que les conditions philosophiques du développement de l'esprit humain, il a dû nécessairement employer longtemps la méthode théologique, avant de se diriger par la méthode positive. Mais cette obligation devient encore plus frappante, si Ton tient compte aussi des conditions politiques, non moins indispensables que les premières à l'éducation intellectuelle de Tespèce humaine.
Ce n'est que par une abstraction, d'ailleurs nécessaire, qu'on peut [étudier le développement spirituel de l'homme , séparément de son développement temporel, ou, celui de l'esprit humain sans celui de la société : car ces deux développements, bien que distincts entre eux, ne sont pas indépendants; ils exercent, au contraire, l'un sur l'autre, une influence continue, indispensable à tous deux.
Il ne suffit pas de sentir, d'une manière générale, que la culture de notre intelligence n'est possible que dans la société et par la société; il faut de plus reconnaître que la nature et l'étendue des relations sociales déterminent, à chaque époque, le caractère et la vitesse de nos progrès spirituels, et réciproquement. Chacun sait aujourd'hui, par exemple, qu'il est impossible de concevoir dans l'esprit humain aucun progrès réel et durable, dans cet état de la société où chaque individu est constamment obligé de pourvoir par lui-même à sa subsistance. Car la division entre la théorie et la pratique, cause générale de notre perfectionnement, ne saurait exister alors à aucun degré. Mais, chez les peuples pasteurs, et même chez les peuples agriculteurs, dont le mode d'existence a cependant fait disparaître ce premier obstacle, cette condition fondamentale est souvent fort loin d'être remplie. Il faut, en outre, que l'organisation sociale soit assez avancée pour permettre rétablissement régulier d'une classe d'hommes qui, dispensés
des soins de la production matérielle et de ceux de la gaerre, puissent se livrer, d'une manière suivie, à la contemplation de la nature. En un mot, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres non moins importants, la formation des connaissances humaines suppose, préalablement, un état socia déjà très-compliqué. Or, d'un autre côté, aucune société réelle et compacte ne peut se former et se maintenir sans Tinfluence d'un système dldées quelconque, capable de surmonter Topposition des tendances individuelles, si prononcées à Forigine, et de les faire concourir à un ordre constant. Cette fonction capitale ne pouvait donc être remplie que par une théorie philosophique qui fût dispensée, par sa nature, de celte lente élaboration préliminaire, nécessaire au développement des connaissances réelles, et qui exige la durée prolongée d'un ordre politique régulier et complet. Tel est l'admirable caractère de la philosophie théologique, exclusivement à toute autre. C'est à elle qu'est dû, par la force des choses, rétablissement primitif de toute organisation sociale. Sans la puissante et heureuse influence qu'elle seule peut exercer sur les esprits dans l'enfance des peuples, on ne saurait concevoir aucune classification permanente, capable de comporter et de seconder, jusqu'à un certain point, l'essor des facultés humaines. Sous le rapport qui nous occupe ici, quel autre ascendant que celui des doctrines théologiques aurait pu, au milieu d'une population de guerriers et d'esclaves, permettre et maintenir l'existence d'une corporation uniquement occupée de travaux intellectuels, et, à plus forte raison, lui assurer la prépondérance, indispensable à ses premières opérations comme à la stabilité de la société ?
Ainsi , en ayant égard aux conditions soit morales , soit politiques, du développement de l'esprit humain, on trouve qu'il a dû nécessairement commencer par la philosophie théologique, avant de parvenir à la philosophie positive. Il est aisé de constater, avec la même certitude, qui! n'a pu passer de
Tune à Fautre qu'en employant la philosophie métaphysiqne.
Les conceptions théologiques et les conceptions positives ont un caractère trop différent, trop opposé même, pour que notre esprit, qui ne marche que par des degrés presque insensibles, puisse passer sans Intermédiaires des unes aux autres. Ces intermédiaires indispensables ont été et ont dû être les conceptions métaphysiques, qui, tenant à la fois de la théologie et de la physique, ou plutôt n'étant que la première modifiée par la seconde, sont, par leur nature, éminemment propres à cette opération, dans laquelle consiste toute leur utilité.
La philosophie théologique, se plaçant directement à la source première de tous les phénomènes, s'occupe essentiellement d'en dévoiler les causes génératrices, tandis que la phir losophie positive, écartant toute recherche de la cause, qu'elle proclame inaccessible à l'esprit humain, s'attache uniquement à découvrir la loi, c'est-à-dire les rapports constants de similitude et de succession que les faits ont entre eux. Entre ces deux points de vue, s'interpose naturellement le point de vue métaphysique, qui considère chaque phénomène comme produit par une force abstraite qui lui est propre. Cette méthode est précieuse par la facilité qu'elle donne de raisonner sur les phénomènes, sans envisager directement les causes surnaturelles, que l'esprit humain a pu ainsi éliminer peu à peu de ses combinaisons.
C'est effectivement par un tel procédé que ce changement s'est opéré, dans toutes les directions intellectuelles. Quand les progrès de l'observation ont conduit l'homme à généraliser et à simplifier ses conceptions théologiques, il a remplacé, dans chaque phénomène particulier, l'agent surnaturel primitif par une entité correspondante, à la considération de laquelle il s'est dès lors exclusivement attaché. Ces entités étaient d'abord des espèces d'émanations de la puissance suprême ; mais, grâce à l'indétermination de leur caractère, elles
ont fini par se spiritualiser au point de n'être pins regardées qne comme les noms abstraits des phénomènes, à mesure que l'accroissement des connaissances naturelles a fait sentir le vide de ce genre d'explications, et a permis en même temps de lui en substituer un autre. C'est ainsi que la métaphysique a été un moyen de transition, à la fois naturel et indispensable, de la théologie à la physique. Son triomphe est, d'une part, le signe infaillible, et, d'une autre part, la cause directe de la décadence de la première et de l'élévation de la seconde. Si les diverses considérations précédentes prouvent clairement que les théories théologiques et métaphysiques ont été, pour l'esprit humain, un préliminaire indispensable, elles montrent, avec la même évidence, que ces doctrines n'ont pu avoir aucune autre destination naturelle, puisque leur développement n'a jamais été qu'une tendance continue et progressive vers des théories positives. Par cela même qu'elles ont été propres à diriger l'enfance de la raison humaine, elles sont nécessairement impuissantes à lui servir de guides, lorsqu'elle a atteint sa maturité. Quand une fois l'esprit humain a réellement abandonné une théorie, il n'y revient jamais. La vigueur et l'influence d'une méthode se mesurent par le nombre et l'importance de ses applications : celles qui ne produisent plus rien cessent bientôt absolument d'être employées. Or, comme depuis deux siècles au moins, les méthodes théologiques et métaphysiques, qui avaient présidé aux premiers essais de notre intelligence, sont devenues entièrement stériles ; comme les découvertes les plus étendues et les plus importantes, celles qui honorent le plus l'esprit humain, ont été, depuis cette époque, uniquement dues à l'emploi de la méthode positive, il est évident, par ce fait seul, que c'est à celle-ci qu'appartiendra désormais la direction exclusive de la pensée humaine (1).
(l) Â la fin du seizième siècle, Bacon comparait déjà les idées théologiques & des vierges consacrées au Seigneur, qui sont devenues
Sans méconnaître les importants et innombrables services de tout genre rendus précédemment par la théologie et la métaphysique, on ne peut se dissimuler que notre esprit n'est pas destiné à composer indéfiniment des théogonies, ni à se contenter toujours de logomachies. La connaissance la plus exacte et la plus complète possible des lois de la nature, et par suite la recherche de l'action que l'espèce humaine est appelée à exercer sur le monde extérieur, tels sont les véritables et constants objets des efforts du génie humain, lorsque son éducation préliminaire est terminée. La philosophie positive est donc l'état définitif de l'homme, et ne doit cesser qu'avec l'activité de notre intelligence. L'attrait qu'elle nous inspire, sa parfaite convenance avec la nature de nos besoins spirituels, sont tels qu'aussitôt qu'elle commence à se former par la découverte de quelques grandes lois, les esprits les plus distingués renoncent avec une singulière facilité, sur les points correspondants, aux espérances si séduisantes de science sublime et absolue, que leur donnaient la théologie et la métaphysique, pour rechercher avec ardeur la pure satisfaction intellectuelle attachée aux connaissances réelles et précises. Ce n'est pas aujourd'hui sans doute qu'il est nécessaire d'insister beaucoup pour constater une tendance qui se manifeste à chaque instant et de mille manières, même dans les intelligences les moins avancées. Partout où les conceptions positives ont pu être mises en concurrence avec les conceptions mystiques et vagues, le dégoût pour celles-ci n'a pas tardé à se faire sentir (1).
stériles. De nos jours il eût certainement étendu sa comparaison aux idées métaphysiques, dont la stérilité n'est pas moins manifeste.
(1) Le langage, qui, examiné historiquement, présente un tableau fidèle des révolutions de l'esprit humain, nous offre de celle-ci un témoignage très -sensible. Le mot sciences, qui d'abord n'avait été appliqué qu'aux spéculations théologiques et métaphysiques, et, plus tard, aux recherches de pure érudition qu'elles ont engendrées, ne désigne plus aujourd'hui, quand il est isolé, même dans l'acception vulgaire, que les connaissances positives. Lorsqu'on veut tenter de lui donner
Il résalte donc, de tontes les considérations ci-dessns indignées, la démonstration, à la fois théorique et expérimentale, du fait général énoncé d'abord : l'esprit humain, par sa nature, passe successivement, dans toutes les directions où il s'exerce, par trois états théoriques différents : l'état théologique, l'état métaphysique, et l'état positif. Le premier est provisoire, le second transitoire, et le troisième définitif.
Cette loi fondamentale doit être aujourd'hui, à mes yeux, le point de départ de toute recherche philosophique sur l'homme et sur la société.
Puisque les doctrines théologiques et métaphysiques conservent encore quelque activité, ou du moins une assez grande influence, il est évident que cette importante révolution n'est pas terminée. A quel point en est-elle ? Que rest^-il à faire pour l'accomplir ? Voilà ce qu'il faut examiner.
Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer par quel enchaînement de travaux ce grand changement a été produit, n suffit de noter en fait, pour fixer les idées, que c'est au mouvement déterminé dans l'esprit humain, par les préceptes de Bacon, par les conceptions de Descartes, et par les découvertes de Galilée (mouvement qui n'était lui-même que le résultat final et inévitable de tous les travaux antérieurs), que doit être rapportée l'origine directe d'une philosophie vraiment positive, c'est-à-dire, entièrement dégagée de l'alliage théologique et métaphysique, qui avait plus ou moins altéré jusqu'alors le caractère des théories naturelles.
C'est pendant les deux siècles écoulés depuis cette mémorable époque que les diverses branches de nos connaissances sont enfin parvenues à l'état positif. Mais s'il importe peu, pour notre objet actuel, d'examiner par quels moyens ce passage s'est opéré, il est au contraire très-essentiel d'observer
une autre signification, on est obligé, pour se faire entendre, de recourir à des périphrases dont l'emploi montre bien que, aux yeux du public actuel, c'est en cela seul que consiste le véritable savoir.
attentivement dans quel ordre nos différentes classes d'idées ont subi cette transformation ; car cette notion est indispensable pour compléter la connaissance de la loi précédemment exposée.
Une marche fort simple et fort naturelle se manifeste à cet égard.
Nos diverses conceptions sont successivement devenues positives, dans le même ordre qu'elles avaient suivi pour devenir d'abord théologiques, et plus tard métaphysiques. Cet ordre est celui du degré de facilité que présente l'étude des phénomènes correspondants. Il est déterminé par leur complication plus ou moins grande, par leur indépendance plus ou moins entière, par leur degré de spécialité, et par leur relation plus ou moins directe avec l'homme, quatre motifs qui, quoique ayant chacun une influence distincte, sont, dans le fond, inséparables. Or, voici, à cet égard, la classification dictée par la nature des phénomènes, telle que nous la connaissons aujourd'hui.
Les phénomènes astronomiques sont à la fois les plus simples, les plus généraux, et les plus éloignés de l'homme ; ils influent sur tous les autres, sans être influencés par eux, du moins à un degré sensible pour nous ; ils n'obéissent qu'à une seule loi, la plus universelle de la native, celle de la gravitation. Après eux, viennent les phénomènes de la physique terrestre proprement dite, qui se compliquent des précédents, et qui, en outre, suivent des lois spéciales, plus bornées dans leurs résultats. Ensuite, les phénomènes chimiques, qui dépendent des uns et des autres, et dans lesquels on aperçoit de plus une nouvelle série de lois, celle des affinités, dont les effets sont moins étendus. Enfin, les phénomènes physiologiques, où l'on observe toutes les lois de la physique, soit céleste, soit terrestre, et de la chimie, mais modifiées par d'autres lois qui leur sont propres, et dont rinflnence est encore plus limitée.
Il résulte dé cette simple exposition qne les conceptions humaines, sous Tune quelconque des trois formes générales assignées précédemment, ont pu prendre une assez grande extension relativement aux phénomènes qui sont antérieurs dans cette échelle encyclopédique, sans être encore développées relativement aux suivants, puisque les premiers sont indépendants des seconds; tandis que, au contraire, elles n*ont pu commencer à se former par rapport à ceux-ci, sans avoir déjà acquis une certaine consistance par rapport aux autres dont l'influence doit inévitablement être prise en considération dans toute théorie. Cette classification fixe donc d'une manière irrésistible l'ordre du développement de chacune des trois philosophies. Les faits sont conformes à ce principe, comme il est aisé de le vérifier : cela est surtout facile pour la philosophie positive, dont la formation, d'ailleurs toute récente, étant naturellement plus lente^ offre des intervalles plus distincts.
En observant, sous ce point de vue, la marche de l'esprit humain depuis deux siècles, on trouve qu'en effet l'astronomie est devenue la première une science positive; après elle, la physique, ensuite la chimie, et enfin, de nos jours, la physiologie. Tel est l'état présent du développement intellectuel.
Afin de connaître avec toute la précision nécessaire la véritable époque à laquelle est maintenant parvenue cette grande révolution, il faut distinguer, dans la dernière science (la physiologie) la section relative aux fonctions intellectuelles et affectives, d'avec celle qui comprend les autres fonctions organiques.
Ce n'est qu'après tous les autres que les phénomènes moraux sont sortis du domaine de la théologie et de la métaphysique, pour entrer dans celui de la physique. Rien sans doute n'était plus naturel d'après l'échelle encyclopédique établie ci-dessus. Mais si cette circonstance inévitable rend, à
leur égard, la transformation moins sensible, elle n'en est pas moins réelle, quoique encore inaperçue du plus grand nombre des esprits. Tous ceux qui sont vraiment au niveau de leur siècle, savent, par le fait, que les physiologistes considèrent aujourd'hui les phénomènes moraux absolument dans le même esprit que les autres phénomènes de l'animalité. Des travaux fort étendus ont été entrepris dans cette direction, et se suivent avec ardeur depuis plus de vingt ans; des conceptions positives, plus ou moins fécondes, ont pris naissance; des écoles se sont formées spontanément pour les développer et les propager; en un mot, tous les signes de l'activité humaine se sont manifestés, à un degré non équivoque, par rapport à la physiologie morale. Il est inutile ici de prendre parti pour ou ctonre aucune des diverses opinions qui se disputent aujourd'hui l'empire, sur l'espèce, le nombre, rétendue, et l'influence réciproque des organes assignables aux différentes fonctions, soit intellectueUes, soit affectives. Sans doute, la science n'a pas encore^ trouvé, sous ce rapport, ses bases définitives; et il n'y a de solidement établi que quelques généralités insuffisantes, quoique très-précieuses. Mais le fait même de cette diversité de théories, qui indique une incertitude inévitable dans toute science naissante, constate clairement que la grande révolution philosophique est effectuée pour cette branche de nos connaissances, comme pour toutes les autres, du moins dans les esprits qui forment à cet égard Favant-garde du genre humain, et qui, tôt ou tard, sont suivis par la masse. Car, dans les divergences qui ont lieu, la méthode positive est reconnue, de part et d'autre, comme le seul instrument admissible ; la formation d'une théorie physique, qui consiste ici dans la combinaison du point de vue anatomique avec le point de vue physiologique, est regardée, dans toutes les opinions, comme le seul but raisonnable; la théologie et la métaphysique sont, d'un commun accord, éliminées de la question, ou du moins elles n'y jouent aucun
rôle important ; et, quel que doive être le résultat final de la discussion, elle ne peut que diminuer encore leur activité. En un mot, les débats étant désormais renfermés dans le champ de la science, la philosophie n'y est plus intéressée.
J'ai spécialement insisté sur ce dernier fait philosophique, d'abord parce qu'il est encore à peine remarqué et même souvent contesté, et surtout parce que, pour quiconque a bien compris ma classification des sciences, cette dernière observation présente à la fois une nouvelle preuve irrécusable, quoique indirecte, et un résumé très-précis de l'ensemble du grand changement intellectuel. .
Après avoir ainsi établi, par le fait, à quel point est arrivée aujourd'hui la formation de la philosophie positive, il faut examiner ce qui reste encore à faire pour la compléter.
La série naturelle des phénomènes fournit, pour ainsi dire d'elle-même, la réponse à cette question.
Les quatre grandes classes d'observations précédemment établies ne comprennent pas, du moins explicitement, tous les points de vue sous lesquels peuvent être considérés les êtres existants. 11 y manque évidemment le point de vue social pour les êtres qui en sont susceptibles, et surtout pour l'homme ; mais on voit, avec la même clarté, que cette lacune est la seule. Ainsi, nous possédons maintenant une physique céleste, une physique terrestre, soit mécanique, soit chimique, une physique végétale, et une physique animale : il nous en faut encore une dernière, la physique sociale, afin que le système de nos connaissances naturelles soit complet. Cette condition une fois remplie, nous pourrons, par un résumé général de toutes nos diverses notions, construire enfin une vraie philosophie positive, capable de satisfaire à tous les besoins réels de notre intelligence. Dès ce moment, la pensée humaine ne sera plus obligée, sur aucun point, de recourir à la méthode théologique ou à la méthode métaphysique ; et celles-ci, ayant perdu leur dernière utilité, n'auront plus qu'une existence
historique. En un mot, le genre humain aura entièrement terminé son éducation intellectuelle, et pourra désormais suivre directement sa destination définitive.
Telles sont les importantes considérations que je dois maintenant développer.
Le cadre actuel ne me permet pas de caractériser suffisamment l'esprit particulier et la méthode spéciale de cette dernière branche de la philosophie naturelle. Je me home ici à dire, pour prévenir toute confusion, que j'entends par physique sociale la science qui a pour objet propre l'étude des phénomènes sociaux (1), considérés dans le même esprit que les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, et physiologiques, c'est-à-dire comme assujettis à des lois naturelles invariables, dont la découverte est le but spécial de ses recherches. Ainsi, elle se propose directement d^expliquer, avec le plus de précision possible, le grand phénomène du développement de l'espèce humaine, envisagé dans toutes ses parties essentielles ; c'est-à-dire de découvrir par quel enchaînement nécessaire de transformations successives le genre humain, en partant d'un état à peine supérieur à celui des sociétés de grands singes, a été conduit graduellement au point où il se trouve aujourd'hui dans l'Europe civiUsée. L'esprit de cette science consiste surtout à voir, dans l'étude approfondie du passé, la véritable explication du présent et la manifestation générale de l'avenir. Envisageant toujours .les faits sociaux, non comme des sujets d'admiration ou de critique, mais comme des sujets d'observation, elle s'occupe
(l) [Les phénomènes sociaux, en tant qu'humains, sont sans doute compris parmi les phénomènes physiologiques. Mais quoique, par cette raison, la physique sociale doive nécessairement prendre son point de départ dans la physiologie individuelle, et se maintenir avec eUe en relation continue, elle n'en doit pas moins être conçue et cultivée comme science entièrement distincte, à cause de l'influence progressive des générations humaines les unes sur les autres. Cette influence qui est, en physique sociale, la considération prépondérante,{;ne saurait être convenablement étudiée du point de vue purement physiologique.
aniqnement d'établir leurs relations mutuelles, et de saisir rinfluence exercée par chacnn d'eux sur l'ensemble du développement humain. Dans ses rapports avec la pratique, écartant des diverses institutions toute idée absolue de bien ou de mal, elle les regarde comme constamment relatives à l'état déterminé de la société, et variables avec lui: en même temps elle les conçoit comme pouvant toujours s'établir spontanément par la seule force des antécédents, indépendamment de toute inler^'ention politique directe. Ses recherches d'application se réduisent donc à mettre en évidence, d'après les lois naturelles de la civilisation combinées avec l'observation immédiate, les diverses tendances propres à chaque époque. Ces résultats généraux deviennent, à leur tour, le point de départ positif des travaux de l'homme d'État, qui n'ont plus ainsi d'autre objet réel que de découvrir et d'instituer les formes pratiques correspondantes à ces données fondamentales, afin d'éviter, ou du moins d'adoucir autant que possible, les crises plus ou moins graves que détermine un développement spontané, quand il n'a pas été prévu. En un mot, dans cet ordre de phénomènes comme dans tout autre, la science conduit à la prévoyance, et la prévoyance permet de régulariser l'action.
A cette description, nécessairement très-imparfaite, du caractère de la physique sociale, il faut ajouter, pour que cet aperçu puisse avoir quelque utilité, l'indication sommaire du principe fondamental qui distingue la méthode positive par-, ticulière à cette science. 11 consiste en ce que, dans la recherche des lois sociales, l'esprit doit indispensablement procéder du général au particulier, c'est-à-dire commencer par concevoir, dans son ensemble, le développement total de l'espèce humaine, en n'y distinguant d*abord qu'un très-petit nombre d'états successifs, et descendre ensuite graduellement, en multipliant les intermédiaires, à une précision toujours croissante, dont la limite naturelle consisterait à ne mettre
qu'une seule génération d'intervalle dans la coordination des termes de cette grande série. Cette marche est essentiellement commune à toutes les parties de la physique des corps organisés, mais elle est particulièrement obhgée dans la physique sociale (1).
Telle est donc, autant que je puis ici l'indiquer, la nature de la nouvelle science physique, destinée à compléter le système de nos connaissances positives.
Après cette définition, qui m'a paru indispensable pour fixer les idées, il est facile d'expliquer pourquoi cette dernière branche de la philosophie naturelle n'a pas pu se former jusqu'ici, et pourquoi elle doit inévitablement commencer aujourd'hui.
A ne considérer même les théories sociales que sous le rapport purement philosophique, elles ont dû, nécessairement, conserver plus longtemps que toutes les autres le caractère théologique et le caractère métaphysique, d'après la loi de formation établie ci-dessus. Car leurs phénomènes occupent évidemment le dernier rang dans notre échelle encyclopédique, comme étant à la fois les plus compliqués, les plus particuliers, les plus directs pour l'homme, et ceux qui dépendent de tous les autres. Il serait sans doute impossible de concevoir que l'esprit humain s'élevât à des idées positives sur les phénomènes sociaux, sans avoir préalablement acquis une connaissance assez étendue des lois fondamentales de l'organisation humaine. Or, cette connaissance suppose, de son côté, la découverte préliminaire des principales lois du monde inorganique. £t celles-ci, en outre, influent aussi directement
(l) Au reste, il serait uisô de sentir très-nettement, par le fuit même, en quoi consiste la physique sociale, si l'on regardait comme irrévocablement établie la loi fondamentale exposée ci- dessus. Car, dans cette supposition, la science aurait déjà réellement commencé. La découverte de cette loi, si. Ton admet son exactitude, serait un premier pas direct en physique sociale, puisqu'elle présente un premier enchaînement naturel, le plus général possible, des phénomènes sociaux.
sur le caractère et sur les conditions d'existence des sodôtés humaines.
Les lecteurs habitués à la considération des lois naturelles sentiront aisément toute retendue et toute la force de cette universelle et profonde relation. Pour n'indiquer ici que le cas le plus décisif, celui où le rapport est le moùis apparent, il est aisé de se convaincre que les phénomènes astronomiques, par leur extrême généralité, exercent sur les phénomènes sociaux une influence prépondérante. Leurs lois ne sauraient éprouver le moindre changement qui n'apportât une altération profonde dans le mode d'existence et de développement des sociétés humaines. Qui ne voit, par exemple, que le fait du mouvement de la terre, d'abord méconnu, ensuite découvert, a dû influer au plus haut degré sur tout notre système intellectuel ? On peut même dire que les plus simples circonstances de forme ou de position, insignifiantes dans l'ordre astronomique, ont une importance suprême dans l'ordre politique. Ainsi, qu'on suppose une variation de quelques degrés dans l'obliquité de l'écliptique, qui établirait une nouvelle distribution des climats; une augmentation ou une diminution légère dans la distance de la terre au soleil, qui ferait changer la longueur de l'année et la température du globe, et, par suite, vraisemblablement, la durée de la vie humaine, et une foule d'autres modifications analogues, dont l'importance astronomique serait presque nulle, on sentira que, au contraire, le développement humain ne peut plus être conçu, à beaucoup près, tel qu'il a eu lieu. Il est facile de multiplier à l'infini, et dans tous les genres, de telles suppositions, qui sont propres à mettre en évidence les relations efl'ectives des divers ordres de phénomènes. Elles feront sentir que les conditions d'existence des sociétés humaines sont dans un rapport nécessaire et continu, non-seulement avec les lois de notre organisation, ce qui est évident, mais aussi avec toutes les lois physiques ou chimiques de notre planète et celles, du système
solaire dont elle fait partie. Ce rapport est tellement intime, que si quelque changement notable venait à s'introduire dans une seule de ces innombrables influences de toute sorte, sous l'empire absolu desquelles nos sociétés subsistent, la marche du genre humain serait profondément altérée, en ne supposant même que des variations qui ne compromissent pas son existence.
Il est donc sensible que les phénomènes sociaux ne pouvaient point, par leur nature, être ramenés à des théories positives avant que cette révolution ne fût effectuée pour les phénomènes astronoaniques, physiques, chimiques, et physiologiques. Comme, relativement à ces derniers, la transformation n'a eu heu que de nos jours, et même qu'elle est encore à peine sentie pour les phénomènes moraux, dont la théorie est la plus directement indispensable à la physique sociale, on conçoit aisément pourquoi cette science n'a pas été possible jusqu'à présent.
• Cette explication acquiert un nouveau degré de clarté, en considérant une autre circonstance tout à fait particuUère aux phénomènes sociaux. En effet, leur étude positive, pour devenir possible, exigeait évidemment que la marche de l'espèce humaine fût assez avancée pour manifester d'elle-même aux observateurs quelques lois naturelles de succession. En essayant de mesurer la portée de cette condition, il me semble que la base expérimentale de la physique sociale n'aurait pas eu une étendue suffisante si elle n'avait pu embrasser la totalité du développement qui a eu lieu jusqu'ici dans le genre humain. Cette conjecture sera rigoureusement démontrée pour tous ceux qui admettront la loi exposée ci-dessus ; car cette oi ne pouvait se dévoiler qu'après que la révolution sur laquelle elle porte aurait été en effet complètement subie par l'esprit humain, relativement à la majeure partie de nos idées, ce qui nous ramène exactement à l'époque assignée tout à l'heure par d'autres motifs.
Les mêmes considérations qui expliquent ce qui a empêché lnsqn*ici la méthode positive de s'étendre aux théories sociales prouvent, non moins fortement, que cette dernière partie de la grande rénovation intellectuelle doit nécessairement s'effectuer aujourd'hui.
L'esprit humain tend constamment à l'unité de méthode et de doctrine; c'est pour lui l'état régulier et permanent : tout autre ne peut être que transitoire. Il est impossible que nous employions habitueUement une certaine méthode dans la plupart de nos combinaisons, et que nous ne finissions pas ou par y renoncer absolument, ou par l'étendre à toutes les autres. Ce dernier cas est le seul supposable, relativement aux méthodes dont l'expérience a établi la supériorité. Il y aurait donc contradiction à penser que l'esprit humain, élevé maintenant à raisonner d'une manière positive sur tous les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, et physiologiques, dût continuer toujours à raisonner théologiquement et métaphysiquement quand il s'agit des phénomènes sociaux. Quiconque a étudié le caractère intellectuel de l'homme, sentira qu'il ne peut en être ainsi. Il arrivera donc inévitablement, ou que l'astronomie, la physique, la chimie, et la physiologie redeviendront métaphysiques et même théologiques, ce qui serait absurde à supposer, ou que la politique deviendra positive, ce qui est par conséquent indubitable.
Un philosophe du dix-neuvième siècle, qui a plus approfondi que personne la nature de l'ancien état du genre humain, M. de Maistre, a senti la nécessité de cette alternative d'une manière très-convaincante. Il a fort bien vu que le développement des sciences naturelles tendait à détruire radicalement l'empire de la théologie et de la métaphysique; il a compris que, pour être vraiment conséquent dans ses regrets sur la décadence de l'ancien système intellectuel et social, il devait hardiment remonter jusqu'à ces temps antiques où il y avait unité dans l'esprit humain, par une subordination
uniforme de toutes nos conceptions à la philosophie surnaturelle (1).
Sans doute, puisque toutes les sciences positives n*ont pas pu se former simultanément, il a dû exister des périodes plus ou moins longues pendant lesquelles l'esprit humain employait à la fois les trois méthodes, chacune pour un certain ordre d'idées (2). La philosophie métaphysique érigeant en principe Immuable, selon son usage, un état essentiellement passager, a établi, d'après ce fait, la maxime d'un partage fondamental et absolu entre la méthode théologique et la méthode positive, sous les noms abstraits de foi et de raison. Mais l'expérience prouve clairement qu'une telle doctrine n'a jamais servi qu'à étendre le domaine de la raison aux dépens du domaine de la foi, ce qui était du reste la destination naturelle de ce principe de transition, qui fut longtemps utile. Malgré cette trêve étemelle entre la théologie et la physique, celle-ci a toujours tendu de plus en plus à envahir le système entier de nos idées, et sa fofce a augmenté pour cela dans la proportion des conquêtes déjà efifectuées. Comme il ne lui reste plus aujourd'hui qu'à s'emparer des idées sociales, il est donc évident qu'elle doit finir par les comprendre aussi dans son •domaine, et même très-prochainement, si l'on apprécie l'im mense pouvoir que lui donne sa domination exclusive sur toutes nos autres classes d'idées.
(1) Voyez, entre autres, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg^ une comparaison très -remarquable entre le caractère de la science antique et celui de la science moderne.
(2) Cette confusion passagère et inévitable est la principale difficulté que puisse éprouver la vérification de la loi exposée ci-idessus. Mais en observant que les trois méthodes n'ont jamais été employées à la fois pour le même ordre d'idées, la difficulté disparaîtra, si Ton a égard à l'ordre encyclopédique précédemment établi.
Le fait de cet état mixte est, d'ailleurs, la seule objection sérieuse qui ait été faite jusqu'ici, à ma connaissance, contre cette loi fondamentale. Encore cette objection n'est-elle présentée que par des esprits malheureusement étrangers, par leur éducation, aux sciences positives quoique très-supérieurs en eux-mêmes.
La oonséqaenœ tirée de cette considération d'unité deyieot encore plus sensible, en examinant la formation de la théorie théologiqne on métaphysique relative anx phénomènes sodanx.
La philosophie superficielle du dix-huitiôme siècle a généralement représenté la doctrine sociale théologique conmie l'œuvre de législateurs incrédules, qui n*y auraient vu qu'un instrument de domination. Sans insister ici sur l'absurdité choquante d'une telle supposition, qu'on n'a plus besoin de réfuter aujourd'hui, l'expérience nous montre, conformément à l'ordre générai de formation établi au commencement de cet article, que la philosophie tbéologique s'est étendue aux phénomènes sociaux, et a pu, par suite, devenir un moyen d'organisation, uniquement en vertu de l'empire qu'elle avait d'abord acquis en expliquant tous les phénomènes des corps extérieurs et de l'homme lui-même. CSette explication est l'origine première et la condition fondamentale de l'ascendant général obtenu par le système théologique. La même relation s'observe toujours dans les diverses formes qu'il prend successivement. N'est-il pas évident, par exemple, qu'aussitôt que l'esprit humain a pu s'élever à l'idée d'une seule grande cause surnaturelle produisant tous les phénomènes du monde extérieur et les phénomènes individuels de l'homme, il n'a pas pu s'empêcher d'appliquer la même doctrine à la direction des sociétés? 11 en a été de même encore, lorsque les conceptions humaines sont devenues métaphysiques. Quand cette transformation s'est opérée pour les idées astronomiques, physiques, chimiques, et physiologiques, il eût été possible de prévoir qu'elle ne tarderait pas à s'étendre aux idées politiques. Il y a une connexion profonde, quoique indirecte, entre les conceptions d'Aristote sur la physique céleste et terrrestre, les doctrines scolastiques du moyen âge, et le Contrat social de Rousseau; c'est le même esprit, embrassant un nouvel ordre d'idées» Ainsi, les théories sociales ayant toujours été, de fait, en relation intime et nécessaire avec celles des autres
phénomènes, les transformations qui ont pu avoir lieu jusqu'ici fpour les premières ayant constamment suivi celles éprouvées par les secondes, il en doit être de même (et à plus forte raison, vu la discordance plus grande) du changement qui a fait passer celles-ci à l'état positif, et qui, par conséquent, ne peut manquer de se manifester aussi dans la doctrine relative aux phénomènes politiques.
Tous les symptômes, généraux ou particuliers, qui peuvent signaler une telle révolution se sont, en efifet, déjà prononcés avec une énergie bien suffisante pour ne laisser aucun doute sur son prochain accomplissement.
La prépondérance totale obtenue, dans le siècle dernier, par la métaphysique relativement aux idées sociales est un signe irrécusable de la décadence complète de la théologie. D'un autre côté, le dégoût profond qui se manifeste généralement pour la politique métaphysique depuis l'expérience de la révolution française, et qui n'a pas cependant ramené les esprits aux doctrines théologiques, est un indice non moins certain de la prochaine formation de la politique positive, seule capable de déterminer un assentiment universel de la part d'intelligences devenues aussi rebelles au pouvoir des abstractions qu'à l'autorité des oracles, et qui ne veulent plus céder qu'à la force des faits.
On peut même avancer que des tentatives directes, plus ou moins complètes, ont déjà été conçues par les penseurs les plus distingués pour satisfaire à ce nouveau besoin de l'esprit humain. Tel est essentiellement le caractère des travaux du grand Montesquieu. D'abord, dans son ouvrage sur les Romains, et surtout ensuite dans l'Esprit des lois, il s'est efiforcé de rattacher les uns aux autres les phénomènes politiques, et de saisir les lois de leur enchaînement. Cette tentative était sans doute ti-op prématurée pour pouvoir réussir; mais le fait seul constate clairement la tendance de l'esprit humain. Plus tard, Gondorcet s'est élevé dans la même direction à la
conception directe et définitive, en se proposant d'étudier le développement snccessif de l'espèce humaine; et, quoique rexécution de ce projet ait été radicalement manquée, il n'en montre pas moins combien le t)esoin a été senti. On doit considérer sous le même point de vue les efforts tentés en Angleterre dans le siècle dernier pour perfectionner la nature de l'histoire, en lui donnant le caractère explicatif ou scientifique, au lieu du caractère descriptif ou littéraire qu'elle avait eu jusqu'alors. En Allemagne, les travaux de Kant (i) et de Herder sur la philosophie de l'histoire, et postérieurement la formation, parmi les jurisconsultes, d'une école qui conçoit la législation comme toujours déterminée nécessairement par l'état de la civilisation, manifestent, avec la même évidence, la tendance générale de notre siècle vers les doctrines positives en politique. Un goût exclusif pour les ouvrages qui montrent plus ou moins ce caractère se prononce chaque jour davantage; et, ce qui est une observation très-décisive, il domine même l'esprit de parti. Les hommes qui s'efforcent le plus de rétablir la théologie dans son ancien empire, cédant à leur insu au génie du siècle, tiennent à honneur d'employer surtout à l'établissement de leurs opinions l'autorité des considérations positives (2).
L'époque est donc enfin venue où, en dernier résultat de tous ses travaux antérieurs, l'esprit humain peut compléter l'ensemble de la philosophie naturelle, en ramenant les phé-
(l) Kant, dans un petit ouvrage écrit en 1784, et dont le titre même est très-remarquable (Introduction à une histoire générale de l'espèce humaine)^ a formellement établi que les phénomènes sociaux doivent être regardés comme aussi réductibles à des lois naturelles que tous les a'itres phénomènes de l'univers.
(S) Si, par exemple, le livre du Pape a, comme on n'en saurait douter, une grande valeur philosophique, il la doit essentiellement à ce que, pur une contradiction fondamentale, l'auteur s'est attaché, autant qu'il a pu, à n'employer dans ses raisonnements que la méthode positive, et n'a fait qu'un usage secondaire des considérations puisées dans la philosophie théologique ou métaphysique, ^
nomènes sociaux, après tous les autres, à des théories positives. Les diverses tentatives préliminaires que nous venons d'indiquer rapidement suffisent pour signaler cette opération, et pour la rendre immédiatement praticable, mais elles la laissent tout entière à effectuer. Telle est la grande tâche philosophique réservée au dix-neuvième siècle par la marche naturelle de notre développement intellectuel.
Quand ce travail sera terminé, ou plutôt quand il sera assez avancé pour que Tesprit humain soit désormais regardé comme irrévocablement engagé dans cette nouvelle direction, nous pourrons enfin et nous devrons môme procéder à la construction d'un système général des connaissances humâmes, dont tous les éléments seront alors développés.
Depuis et avant l'Encyclopédie du dix-huitième siècle, il a été fait dans ce but une foule de tentatives, dont aucune n'a réussi. Chaque jour on en voit naître de nouvelles qui n'ont pas plus de succès, et qui ne servent qu'à constater le besoin qu'éprouve profondément notre intelligence de mettre de l'ordre et de l'unité dans ses acquisitions. La nullité de tous ces efforts tient à ce que les diverses connaissances humaines n'ayant pas eu toutes jusqu'ici le même caractère , il a été nécessairement impossible de les combiner en un système unique. On a pu construire, à d'autres époques, une encyclopédie théologique ou métaphysique, et en eflét, par exemple, tous les systèmes des philosophes grecs étaient, pour leur siècle, autant d'encyclopédies. On pourra construire plus tard une encyclopédie positive, quand la physique sociale aura pris quelque consistance. Mais vouloir, comme on l'a toujours prétendu jusqu'ici, former une encyclopédie à la fois théologique, métaphysique, et positive, c'est vouloir composer un ensemble avec des éléments qui s'excluent mutuellement. Il n'est pas étonnant que des entreprises aussi mal conçues aient fini par discréditer un tel projet parmi tous les bons esprits. Mais il ne saurait plus en être de même
quand ime fois, la scienoe sociale étant deYenoe positive et la théologie avec la métaphysique chassées de leur derni» asile, le système de nos idées ne se .composera phis qœ d'éléments homogènes. Alors il suffira de résumer les connaissances relatives aux divers ordres de phâsomènes, pour découvrir immédiatement leur enchaînement naturel-, et former par là une véritable philosophie positive, nien plus complète et bien mieux liée que n'ont jamais pu Tétre la philosophie métaphysique, et même la philosophie théologiqne, qui, provisoires de leur nature, n'ont été à aucune époque rigoureusement universelles.
Cette vaste entreprise, que le siècle actuel verra sans doute accomplie, doit être regardée comme le dernier acte et le but final de la grande révolution commencée par Bacon, par Descartes, et par Galilée. Elle est indispensable comme la seule base spirituelle possible du nouvel état social vers lequel l'espèce humaine tend si fortement aujourd'hui; car ce n'est que par sa force d'ensemble qu'une doctrine quelconque peut parvenir à diriger la société. Tant que les conceptions positives resteront isolées entre elles, tant qu'elles ne se présenteront pas à l'esprit comme les diverses parties d'un système unique et complet, elles pourront conserver une trèsgrande importaace dans les cas particuliers, elles pourront même lutter avec beaucoup d'avantage contre Tautorité politique de la théologie et de la métaphysique, mais elles ne sauraient les remplacer dans la direction suprême de l'ordre social. Le perfectionnement de nos connaissances exige indispensablement, sans doute, qu'il s'établisse, dans le sein de la science, une division de travail permanente, et même que la spécialisation des recherches de chacun soit poussée aussi loin que possible. Mais il est tout aussi incontestable que la masse de la société, qui a continuellement besoin de tous ces divers résultats à la fois, et qui ne peut ni ne doit nullement s'hiquiéter de ce mécanisme intérieur, a besoin, pour
adopter exclusivement les doctrines scientifiques comme guides habituels, de ne voir en elles que des branches diverses d'un seul et même tronc. Cette condition n'est pas moins indispensable, relativement au corps scientifique luimême, pour l'unité et l'homogénéité de son action politique, qui sera toujours très-faible quand elle ne sera pas concentrée. Ainsi , tant que cet état de choses subsistera , la théologie et la métaphysique, malgré leur décrépitude évidente, conserveront encore, en vertu de leur seule généralité, des prétentions légitimes à la souveraineté morale.
Cette dernière considération me ramène, par une autre vole, à la nécessité de la physique sociale. Dans les motifs précédemment employés pour la démontrer, j'ai à dessein écarté le point de vue de l'organisation sociale, afin de fixer toute l'attention sur le mouvement philosophique qui devait à lui seul déterminer ce changement. Mais la conclusion déduite de cet ordre unique de considérations est singulièrement fortifiée si l'on a égard, comme on le doit, aux grands besoins politiques de la société actuelle. Je me bornerai ici à une simple indication sur cette partie importante de la question, que je traiterai plus tard d'une manière spéciale.
La société est évidemment aiqourd'hui, sous le rapport moral, dans une véritable et profonde anarchie, reconnue par tous les observateurs, quelles que soient leurs opinions spéculatives. Cette anarchie tient, en dernière analyse, à l'absence de tout système prépondérant, capable de réunir tous les esprits en une seule communion d'idées. Les conceptions positives ont acquis une étendue suffisante pour annuler de fait l'influence politique de la théologie, et même de la métaphysique, sans être encore devenues assez générales pour les remplacer dans la direction spirituelle de la société. Il résulte de cette opposition fondamentale et continue que les esprits, n'ayant plus aucun lien réel, divergent sur tous les points essentiels, avec cette licence que doit produire Tindividualité
non comprimée. De là l'absence complète de morale publique ; par suite, le débordement universel de Tégoïsme, et la prépondérance des considérations purement matérielles; et, pour dernière conséquence nécessaire, la corruption érigée en système de gouvernement, comme étant le seul moyen d'ordre applicable à une population devenue sourde à tout appel fait au. nom d'une idée générale, et sensible uniquement à la voix de l'intérêt privé. Pour terminer radicalement ce désordre qui, s'il pouvait se prolonger, n'aurait d'autre issue que l'entière dissolution des rapports sociaux, la seule manière est de le détruire dans son principe, en ramenant, par un procédé quelconque, le système intellectuel à l'unité. Or cela ne peut se faire que de deux manières : pu bien en rendant à la philosophie théologique (car il est inutile de parler ici de la métaphysique, qui ne serait jamais qu'une transition) toute rinûuence qu'elle a perdue ; ou bien en complétant la philosophie positive de façon à la rendre capable de remplacer définitivement la théologie. C'est à ces termes simples que se réduit aujourd'hui la grande question sociale. Si donc on regarde comme démontrée l'impossibilité de rétablir la théologie dans toute l'étendue de son ancien empire (et certes personne n'en doute plus), il n'y a pas d'autre solution admissible que la formation définitive de la philosophie positive. Il ne s'agit pas d'examiner si cela est avantageux ou déplorable, si une telle opération est difficile ou aisée, si elle doit exiger beaucoup ou peu de temps. Toutes ces questions oiseuses sont écartées par cette décision fatale de l'observation : il n'y a plus d'autre issue pour la société, il faut donc mettre immédiatement la main à l'œuvre. Et d'ailleurs, les autres considérations indiquées ici montrent que cette révolution dernière, qui doit enfin rétablir dans la société un ordre stable, loin d'être aussi supérieure qu'on Timagine aux forces actuelles de l'esprit humain, est tellement préparée par les antécédents qu'elle en est devenue^inévitable.
Ainsi, la formation de la physique sociale, qui, sous le rapport purement intellectuel, a été déjà démontrée comme indispensable pour arriver à un système philosophique complet, n'est pas moins nécessaire, sous le rapport politique, pour produire une éducation sociale entièrement homogène, qui puisse servir de base à une hiérarchie fixe et régulière. Ces deux grandes conditions sont, évidemment, la conséquence l'une de l'autre Car l'éducation et la philosophie sont en relation intime et nécessaire, vu l'impossibilité d'élever une société autrement que sous l'influence du système d'idées prépondérant. L'éducation sociale a été d'abord théologique, et, plus tard, métaphysique, parce que la philosophie a été successivement l'une et l'autre. Elle est aujourd'hui, à la fois, théologique, métaphysique, et positive, parce que la philosophie affecte simultanément ces trois caractères, relativement aux divers ordres d'idées; ou, plutôt, il n'y a aujourd'hui ni éducation ni philosophie réelles, par cela même qu'il y en a trois, qui s'excluent mutuellement. Enfin, dans la nouvelle ère sociale où l'espèce humaine est près d'entrer, la philosophie, et, par suite, l'éducation générale, doivent devenir entièrement positives. Ces deux grandes opérations, dont la première doit servir de base à la seconde, correspondent au même besoin fondamental de la civilisation actuelle, considéré sous deux faces différentes, le besoin d'une doctrine et d'une direction.
Pour moi ce travail est déjà entrepris, car je regarde la physique sociale comme ayant aujourd'hui même un commencement d'existence, et ce point de vue dominera toujours dans mes considérations philosophiques. Mais je ne demande pas à nos lecteurs de partager immédiatement ma conviction à cet égard. Je désire seulement porter toute leur attention sur cette marche naturelle et continue de l'esprit humain, qui l'engage toujours plus avant dans la philosophie positive; j'espère leur faire sentir que l'époque est arrivée où cette révolution doit inévitablement s'étendre aux théories socia-
les; et enfin lenr pronyer que son accomplissement est le senl moyen réel de rétablir dans la société on ordre moral, sans prétendre engager ancone discussion oiseuse sur le degré précis d'opportunité, ni sur le mode détaillé de ce changement
Les considérations présentées ici conduisent naturell^ooent à envisager les sciences sous un nouveau point de vue.
Elles ne sont pas seulement, à mes yeux, la base rationnelle de Faction de l'homme sur la nature. Leur importance, sous ce rapport, quoique assurément fort grande, n'est qu'indirecte et secondaire. Elle n'explique pas suffisamment l'intérêt profond que l'esprit humain, par un instinct admirable, a toujours pris à leurs théories les plus abstraites, sans aucune vue d'utilité matérielle, et qui subsiste aujourd'hui dans toute sa force, malgré la prépondérance vicieuse accordée depuis trois siècles au point de vue purement pratique.
Je regarde avant tout les sciences, même dans leur état actuel, comme ayant pour destination directe et principale de satisfaire à ce besoin fondamental qu'éprouve notre intelligence, d'un système de conceptions positives sur les différents ordres de phénomènes qui peuvent être le sujet de nos observations.
Considérées dans le passé, les sciences ont affranchi l'esprit humain de la tutelle exercée sur lui par la théologie et par la métaphysique, et qui, indispensable à son enfance, tendait ensuite à la prolonger indéfiniment. Considérées dans le présent, elles doivent servir, soit par leurs méthodes, soit par leurs résultats généraux, à déterminer la réorganisation des théories sociales. Considérées dans l'avenir, elles seront, une fois systématisées, la base spirituelle permanente de l'ordre social, autant que durera sur le globe l'activité de notre espèce.
Ce résumé général présente l'existence sociale des savants sous un point de vue qui s'éloigne des idées ordinaires. Il me reste donc à le développer pour avoir un premier aperçu
complet de la grande révolution morale qui tend aujourd'hui à s'accomplir dans le genre humain.
L'histoire politique des savants, envisagée dans son ensemble, présente trois grandes époques qui correspondent exactement à l'état, d'abord théologique, ensuite métaphysique, et enfin positif, de la philosophie humaine, qui est le sujet de notre premier article. Je dois ici me borner à une exposition sommaire de cette nouvelle série de faits généraux.
Le premier système social dans lequel l'esprit humain ait pu commencer à faire des progrès réels et durables, a eu pour caractère fondamental la confusion du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel, ou, plus exactement, la subordination complète de l'un par rapport à l'autre. En termes plus précis, il a consisté essentiellement dans la prépondérance générale et absolue d'une caste savante, organisée sous l'influence de la philosophie théologique.
Toute société primitive, en tant que son développement est indigène et spontané, manifeste une tendance naturelle vers une telle organisation. Mais ce régime n'a pu s'établir complètement et acquérir une grande consistance, que dans les pays où, par une combinaison favorable de circonstances de clùnat et de position (que ce n'est pas ici le lieu d'expliquer), la philosophie théologique a pu prendre de bonne heure toute son extension, et obtenir par suite un ascendant irrésistible sur les autres parties du système social. Ces conditions ont été remplies en Egypte, dans la Chaldée, dans l'Indoustan, dans le Tibet, dans la Chine, et dans le Japon, auxquels on peut joindre le Pérou, et probablement aussi le Mexique, quelques générations avant la découverte de l'Amérique.
En ne considérant cet état de société que sous le rapport abstrait, on est surtout frappé de ce profond caractère d'unité et de liaison qui domine alors si complètement dans le système intellectuel. Jamais, depuis cette époque, l'esprit d'ensemble ne s'est manifesté au même degré, et il ne pourra
être retrouvé dans ravenir que par la constraction directe de la philosophie positive.
L'homogénéité des conceptions humaines, alors uniformément théologiqnes, est sans donte la cause première de cette systématisation absolue. Mais cette cause, qui a été universelle, n'a pas produit partout un tel effet, du moins à un degré aussi éminent. Il fallait, en outre, l'organisation du corps scientifique particulière à cet état social.
Par le fait seul de l'existence d'une caste savante, on peut dire qu'il s'était établi dès lors entre la théorie et la pratique une division régulière et permanente ; mais, en premier lieu, cette division était incomplète sous un rapport très-important, puisqu'elle ne s'étendait pas aux combinaisons sociales. En second lieu, il n'existait aucune distribution de travail déterminée dans le domaine de la théorie. Telle est la nature spéciale de cette première organisation scientifique.
L'universalité des connaissances^ qui est aujourd'hui si justement regardée comme une ambitieuse chimère, était alors, au contraire, le caractère dominant des membres de la corporation spirituelle. Dans les rangs supérieurs de la hiérarchie, chaque ministre du culte était à la fois astronome (ou plutôt astrologue), physicien, médecin, ingénieur même, et aussi législateur et honmie d'État. En un mot, les noms de prêtre, de philosophe, et de savant, qui, plus tard, ont pris des acceptions si différentes, étaient alors rigoureusement synonymes; la combinaison de ces trois caractères est marquée dans la personne de Moïse, qu'on peut regarder comme le type le plus connu de ce premier état de l'esprit humain.
11 est facile de s'expliquer cet état d'universalité, car il dépend directement des mêmes causes qui ont déterminé la prépondérance de la caste savante, et il est, au moins, aussi inévitable. Si une combinaison quelconque de circonstances physiques a permis aux conceptions hmnaines, dans certains pays, un développement assez rapide pour qu'elles aient pu
se systématiser trës-promptement sous la forme théologique, il a dû évidemment résulter de cette rapidité même que, à l'époque de la coordination, les diverses branches des connaissances n'étaient pas encore assez étendues pour exiger ou pour admettre une division réelle et stable.
Mais cette universalité de travaux ne coïncide pas seulement, par une relation nécessaire, avec la suprématie sociale de la caste savante ; elle en est aussi le plus ferme soutien. Le crédit obtenu par les prêtres, comme astronomes, médecins et ingénieurs, est la base de leur autorité politique ; et, réciproquement, le pouvoir dont ils jouissent est une condition indispensable au développement de leurs spéculations scientifiques.
C'est dans la nature de cette organisation spirituelle qu'il faut chercher la véritable explication première de la vigueur et de la consistance admirables qui ont toujours si fortement caractérisé ce système social primitif, par comparaison à tous ceux qui ont existé depuis. Dans un ordre où tout se tient tellement que, pour attaquer une partie quelconque, il faudrait ébranler directement l'ensemble, doit-on être étonné de cette énergie de résistance qui a constamment surmonté jusqu'ici l'action de toutes les forces connues? Aussi cet état de société doit-il être regardé comme la véritable époque du triomphe du système théologique. Quelque puissance réelle que ce système ait montré depuis, on peut dire, sans exagération, qu'après cette période il a été en décadence continue. C'est jusque-là que l'espèce humaine devrait remonter, si elle pouvait rétrograder.
En reconnaissant que le régime théocratique était à la fois la conséquence nécessaire et la condition indispensable des premiers progrès de l'esprit humain, on ne peut se dissimuler que, par sa nature, il tendait à devenir un obstacle permanent et presque invincible à des progrès plus étendus. Soit qu'il y ait une incompatibilité nécessaire entre l'extrême
solidité du système social et sa perfectibilité, soit plutôt que la combinaison de ces deux grandes propriétés fût seulement supérieure aux moyens que l'homme a pu employer jusqu'ici, il est certain que les peuples les plus fortement organisés ont fini par être presque stationnaires. C'est ce qui a eu lieu dans tous les pays où la théocratie avait pu s'établir complètement. L'explication en est facile.
Il n'y a de perfectionnement possible pour l'esprit humain que par la séparation des travaux. Le système théocratique n'avait lui-même de valeur, sous le rapport intellectuel, que comme étant le seul moyen d'organiser, sur des bases régulières et stables, un commencement de division entre la théorie et la pratique. Mais cette division première qui, une fois fixée, était, par le caractère du système, irrévocable, avait besoin d'être poussée beaucoup plus loin pour permettre indéfiniment le développement des facultés humaines. Tel était le vice radical de ce régime primltiL
Les divers ordres de nos conceptions ne peuvent point, par leur nature, se développer avec la même rapidité. J'ai cidessus établi la succession nécessaire qui se manifeste constamment dans leur formation. On voit par là que cette organisation scientifique, en vertu de laquelle toutes les diverses th^ries sont cultivées à la fois par les mêmes esprits, ne doit pas tarder à s'opposer fortement au perfectionnement de nos connaissances, puisqu'elle ne comporte de progrès que ceux qui peuvent être simultanés pour toutes les parties du système intellectuel.
Cette conclusion est singulièrement fortifiée si, avec le point de vue purement philosophique , on combine le point de vue politique de la fusion du pouvoir temporel dans le pouvoir spirituel, qui caractérise cette première époque sociale. Car, par cette seule cause, tout grand perfectionnement des théories humaines devient impossible comme tendant au renversement total et immédiat de l'ordre politique. Quels progrès
importants pourrait-on espérer, sous un régime en vertu duquel toute découverte essentielle doit être nécessairement envisagée, non-seulement comme un acte d'impiété, mais encore comme une sédition directe? La philosophie théologique était, dans ces premiers temps, et elle a même toujours été jusqu'ici, la seule capable de diriger la société. Ainsi, tant que le pouvoir temporel n'a été qu'une dérivation du pouvoir spirituel, et même tant que les théories physiques et les doctrines sociales n'ont pas été entièrement séparées, les premières n'auraient pas pu sortir de l'état théologique sans détruire les bases de la société.
Si donc les progrès de l'esprit humain n'ont été possibles à l'origine qu'au moyen du premier degré de division du travail régularisé par le régime théocratique, il est évident que les progrès ultérieurs ont exigé, non moins indispensablement, une division beaucoup plus détaillée, qui n'a pu s'établir que sous un régime tout dififérent. Il fallait, par-dessus tout, que la culture de l'esprit humain devînt indépendante de la direction immédiate de la société, afin que la division et le perfectionnement de nos connaissances pussent avoir lieu sans compromettre l'existence de l'ordre politique.
Le développement naturel des diverses théories aurait, sans doute, fini par déterminer spontanément celte séparation, même dans les théocraties, quoique, par les motifs précédents, un tel changement dût y être considérablement retardé. 11 semble, en effet, impossible que, au bout d'un temps quelconque , pour si lents qu'on suppose les progrès , la difficulté toujours croissante d'embrasser continuellement, dans toute son étendue, le système universel des idées humaines, ne conduise pas à une spécialisation de plus en plus grande. On peut même observer, dans les castes savantes des diverses théocraties, quelques commencements d'une division perfectionnée. Mais la marche des événements n'a permis à aucune théocratie connue une existence assez prolongée pour qu*on
y puisse observer le développement d'une telle révolution. Heureusement pour la civilisation humaine, la nouvelle organisation scientifique s'est établie par une voie beaucoup plus rapide.
C'est dans la Grèce qu'a été accompli ce changement si indispensable pour les destinées futures de l'esprit humain. Par la manière dont les connaissances furent introduites de l'Egypte et de l'Orient dans cette contrée, elles s'y trouvèrent, dès l'origine, entièrement extérieures à l'ordre social. L'activité militaire, vers laquelle tendaient nécessairement les sociétés grecques, y rendait impossible l'établissement durable de la théocratie pure. En même temps, d'autres causes mettaient de trop puissants obstacles au libre et plein développement de cette activité, pour qu'elle pût absorber exclusivement, comme à Rome, toutes les grandes forces intellectuelles. Par cet heureux ensemble de conditions, la division entre la théorie et la pratique fut immédiatement beaucoup plus complète qu'elle ne l'était dans les théocraties , et la théorie elle-même put se subdiviser librement. Il se forma une classe d'hommes, aussi purs de toute ambition politique que dégagés de toute occupation matérielle , et voués à une existence entièrement philosophique. Partant des premières connaissances de tout genre amassées par les castes sacerdotales, leur but unique et constant fut de cultiver aussi complètement que possible le domaine de l'esprit humain. Cette mémorable révolution dans l'organisation du corps scientifique est résumée pour l'observateur par la distinction tranchée qui s'établit, dès ce moment, entre le nom de philosophe et celui de prêtre. A ce nouvel état, correspond, abstraitement, le caractère métaphysique qui commence alors à se manifester nettement dans le système intellectuel.
A l'origine de cette seconde organisation ,. il n'y eut de progrès réel qu'en ce que l'existence de la corporation spirituelle était devenue purement spéculative, et complètement
afilranchie de toute participation à la conduite des affaires publiques. Du reste, les premiers sages de la Grèce n'introduisirent pas plus de spécialité dans leurs recherches théoriques que les castes sacerdotales , si ce n'est que, dès le commencement, ils assignèrent aux beaux-arts, comme plus développés, un domaine tout à fait séparé. Mais, malgré cette confusion, encore inévitable alors, la grande condition était remplie, et la division des connaissances humaines ne tarda pas à s'établir graduellement d'elle-même, à mesure que leur développement devenait plus étendu.
Les philosophes avaient d'abord espéré pouvoir mener de front le perfectionnement des conceptions sur l'homme moral et sur la société, avec celui des théories relatives aux: phénomènes physiques. La suite de leurs travaux rendit enfin sensible la nécessité d'une séparation -totale entre ces deux ordres de recherches. Les premiers essais pour perfectionner les théories sociales, dans lesquels on peut déjà obser^'er une certaine tendance vague à les dépouiller du caractère théologique, firent comprendre que cette transformation était encore beaucoup trop supérieure aux forces de l'esprit humain. Les écoles philosophiques dont les spéculations avaient pris plus particulièrement cette direction reconnurent que, sous ce rapport, et surtout eu égard aux besoins de l'organisation sociale, il était impossible d'aller au delà de cette grande généralisation de la doctrine théologique, à laquelle était déjà parvenue depuis longtemps la classe supérieure des hiérarchies sacerdotales. Dès lors, les connaissances relatives au monde extérieur et à l'homme physique, comme susceptibles, par leur jiature, d'un perfectionnement plus rapide, et en même temps comme liées non moins directement à Tordre politique, furent entièrement séparées des doctrines sociales. Celles-ci restèrent théologiques, tandis que les autres devinrent métaphysiques, et se rapprochèrent, par conséquent, davantage de l'état positif*
Ce fat ainsi qne s'étabilt peu à peu une organisation spirituelle entièrement différente de celle des castes sacerdotales. Les noms de savant et de ptiilosophe , qui d'abord , en se séparant de celui de prêtre , étaient restés équivalents entre eux, devinrent à leur tour parfaitement distincts l'un de Tautre. Le premier ne s'appliqua dès lors qu'aux penseurs livrés à la culture des connaissances physiques, et dont l'existence iso^ lée, même en spéculation, du mouvement de la société, fut encore plus purement théorique que celle des premiers sages de la Grèce (1). Le second ne désigna plus que ceux qui s'occupaient exclusivement des études morales et sociales, et qui désormais, s'efforcèrent de participer toujours davantage au gouvernement spirituel. En un mot, la distinction est, dès cette époque, essentiellement la même que celle qui subsiste encore aujourd'hui. Les deux classes étaient tellement séparées, qu'elles ne tardèrent pas à devenir rivales, dans les derniers âges de la philosophie grecque. C'est vers le siècle d'Alexandre que la division commença à se prononcer ouvertement. Elle a été profondément caractérisée par deux grandes séries de travaux , ceux d'Aristote dans la direction spécialement scientifique, et ceux de Platon dans la direction philosophique proprement dite. La formation du musée d'Alexandrie, si différient des anciennes écoles grecques, est un témoignage irrécusable de cette séparation, en même temps qu'elle contribua puissamment à la développer.
C'est au moyen de cette division qu'ont eu lieu tous les progrès ultérieurs de l'esprit humain. Les sciences, entièrement isolées, ont pu désormais s'étendre, se subdiviser, et se
(1) A cette époque, on peut voir dans Archimède le type parfait de la classe scientifique [proprement dite. L'activité si purement spéculative de cette classe est, sans doute, bien caractérisée parle tableau que font les historiens de la mort sublime de ce grand homme ; mais elle l'est encore plus profondément par l'admirable naïveté avec laquelle il s'excuse envers la postérité d'avoir momentanément sacrifié son génie à des découvertes d'une utilité matérielle.
perfectionner, et devenir peu à peu positives, de métaphysiques qu'elles étaient à l'origine de cette période, sans troubler l'économie sociale. La philosophie, concentrant ses forces sur un point unique, a pu déterminer dans la masse des nations policées le passage du polythéisme au théisme , et développer ainsi dans toute son énergie la puissance des doctrines théologiques pour civiliser le genre humain.
Cette organisation spirituelle, née dans la Grèce, a été le premier fondement du système social établi douze siècles après, et qui a eu pour caractère essentiel cette admirable division du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , par laquelle il fut si supérieur au système théocratique. Le germe de cette division existait, sans doute, dans l'activité purement spéculative des sectes philosophiques au sein des populations grecques. Pour qu'il pût se développer, il fallait d'abord que la séparation entre les sciences et la philosophie permit à celle-ci de tendre librement à la réunion des diverses écoles dans un théisme commun. Ce but une fois atteint, la division n'a plus exigé qu'une grande condition temporelle pour commencer à déterminer directement une nouvelle organisation sociale. Cette condition consistait dans la décadence du système de conquête, produite par la réunion de tout le monde civilisé sous une seule domination , résultée de la prépondérance de Rome. Quand ces deux bases fondamentales ont été posées, la marche des événements a pu accélérer ou retarder le développement du système social du moyen âge; mais il a dû nécessairement finir par se constituer.
Si la première origine de ce système doit être rapportée à l'organisation de l'esprit humain dans la Grèce, on y découvre aussi la cause primitive de la décadence qu'il a subie pendant les quatre derniers siècles. Par la séparation absolue établie entre les sciences et la philosophie, le système théologique n'a pu être en rapport avec les connaissances spéciales que dans l'état où elles se trouvaient quand ce sys-
tëme a pris son caractère définitif. 11 loi était nécessairement impossible de se prêter à lenrs progrès nltérieors. Lorsque celles-ci ont commencé à devenir positives, rincompatibllité inteilectnelle entre la théologie et la physique n'a pas tardé à prendre nn caractère politique , et à se prononcer plus on moins ouvertement comme hostilité fondamentale entre le pouvoir spirituel et la classe scientifique, constiutée primitivement en dehors du système social (1). Tel est le grand schisme originaire qui fut, plus tard, le mode général de la désorganisation de ce régime.
Platon interdisait l'entrée de son école à tous les hommes étrangers à la géométrie, la seule science qui eût alors un caractère prononcé. Pendant près d'un siècle, ses disciples eurent une grande part au perfectionnement de cette branche de nos connaissances. Mais bientôt l'impérieuse nécessité manifesta pleinement l'impossibilité de concilier cet ordre de recherches avec les travaux philosophiques que cette secte regardait justement comme les plus importants qu'elle pût entreprendre, et comme lui étant spécialement destinés par sa constitution primitive. Elle devint peu à peu, et pour toujours, parfaitement étrangère au mouvement scientifique. Archimède , Apollonius, Hipparque, les trois grands mathématiciens de l'antiquité, n'étaient certainement pas des platoniciens.
Pendant longtemps, l'opposition fondamentale entre les sciences et la philosophie n'a pas été assez profonde pour que
(l) Quelques penseurs très-distingués, qui sentent la véritable cause de la décadence du système théologique, voudraient, aujourd'hui, pour le restaurer, le refondre avec les sciences. Mais c'est méconnaître l'observation fondamentale que je viens d'indiquer. Quand même l'hétérogénéité radicale de la théologie et de la physique ne rendrait pas leur combinaison absolument impossible, il faudrait, pour l'effectuer, pouvoir recommencer successivement en sens inverse toutes les modifications survenues depuis Platon dans l'organisation spirituelle de la société. Sans doute, l'Europe actuelle ne saurait redevenir égyptienne.
leur rivalité pût compromettre le système théologique. Quand elle a commencé à se faire sentir, elle a môme été dangereuse pour les sciences avant de l'être pour la théologie. Saint Augustin tente , il est \Tai , de réfuter les raisonnements des astronomes d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre ; et une telle entreprise de la part d'un aussi grand esprit montre clairement jusqu'à quel point était parvenu dès lors l'isolement entre la philosophie et les sciences. Mais on reconnaît en même temps que cette discussion est pour lui purement philosophique, et que, comme membre du pouvoir spirituel, il n'y attache nullement l'importance majeure de celle qui fut déterminée plus lard par les découvertes de Copernic et de Galilée.
La réorganisation de l'état social sous l'influence du théisme était une opération trop capitale pour ne pas attirer presque exclusivement toutes les forces intellectuelles, et commander par-dessus tout l'attention et l'estime de la société. Aussi, pendant sa longue durée, les sciences furent-elles comparativement très-négligées, du moins dans l'Occident (1). D'ailleurs, la lenteur même de leurs progrès permettait aisément aux membres du pouvoir spirituel de se tenir à leur niveau, sans que le caractère théologique en [fût aucunement altéré.
Mais lorsque la nature du système social eut été définitivement développée par les travaux du grand pape Hildebrand et de ses premiers successeurs, alors le germe de dissolution que ce système contenait dès sa naissance commença bientôt
(l) On regarde ordinairement cette sorte de délaissement des sciences comme une conséquence des invasions des barbares ; mais il est évidemment très-antérieur. l\ se manifesta, dès les premiers siècles du christianisme, par l'état de lang^ueur où tomba le musée d'Alexandrie. On voit même des marques très-sensibles de cette tendance, à partir du moment où le platonicisme commença à triompher des autres sectes philosophiques. L'éloignement, et même l'animosité réciproque, des savants et des philosophes proprement dits, se développèrent dès lors toujours davantage.
à devenir sensible. Les forces principales de Tesprit humain et Tattention publique, se reportant peu à peu sur les sciences, déterminèrent dans cette direction de grands et rapides progrès. Dès ce moment, le pouvoir spirituel ne tarda pas à décliner, surtout quand le caractère positif des nouvelles connaissances eut commencé à se marquer.
Vainement le clergé témoigna-t-il d'abord un empressement fort honorable à s'emparer du nouveau domaine intellectuel. Des volontés individuelles, ou même collectives, quelque puissantes qu'elles fussent, ne pouvaient prévaloir contre l'inflexible nature des choses, qui établissait une incompatibilité absolue entre la théologie et la physique, ni contre ce caractère d'isolement des sciences, si profondément imprimé à la pbilosophie théologique du moyen âge dès son origine, et qui s'était depuis continueUement développé. On finit par sentir généralement que la culture des connaissances positives ne pouvait appartenir de plein droit qu'à des esprits qui leur fussent entièrement dévoués, et qui n'eussent pas à soutenir des doctrines hétérogènes (1).
Les grands efforts du clergé , dans le douzième et le treizième siècle , pour s'emparer des théories naturelles à leur naissance, furent singulièrement favorables à leurs progrès, puisque cette corporation était alors la seule dont les membres pussent se livrer sans obstacles à l'activité spéculative. Mais ils ne changèrent ni ne pouvaient changer le caractère sacerdotal. Si quelques ecclésiastiques se vouèrent entièrement à cette nouvelle classe de travaux , ils cessèrent d'être prêtres pour devenir savants, sans que l'opposition naturelle des deux systèmes intellectuels en fût nullement diminuée. En pensant aujourd'hui à Albert le Grand, et à Roger Bacon
(1) Plus tard, la nouvelle série d'efforts tentés avec tant de persévérance et d'habileté par les jésuites pour s'emparer du domaine des sciences, et qui n'a pas eu plus de succès que l'ancienne, a rendu encore plus sensible l'impossibilité radicale de cette entreprise.
c'est comme physiciens qu'on les considère, et non pour se rappeler que l'un était archevêque et l'autre moine.
L'incompatibilité des théories naturelles et de la philosophie théologique ne tarda pas à se]manifester clairement peu de temps après ces deux hommes illustres, par la lenteur qu'apporta généralement le clergé dans cette nouvelle étude, et même par l'espèce d'aversion instinctive qu'elle lui inspira bientôt. On trouve une marque sensible de ces dispositions dans l'obligation où les rois furent de bonne heure, et de plus en plus, d'instituer pour les sciences un enseignement spécial , sous leur protection immédiate, et entièrement indépendant de l'autorité ecclésiastique. C'est de cette époque que datent la première extension de la métaphysique aux idées morales et sociales , et aussi les premières tentatives directes d'opposition aux doctrines du clergé. Par l'influence de ces divers ordres de faits, la séparation et l'opposition entre la science et la théologie furent désormais, à tous les yeux, pleinement et irrévocablement établies. Les luttes, plus sensibles encore, qui eurent lieu depuis, ne firent que développer continuellement cet antagonisme.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans les détails de cette exposition. Il suffit d'avoir constaté que, depuis l'époque où la philosophie théologique du moyen âge est parvenue à produire complètement l'organisation sociale correspondante, son activité a été essentiellement défensive; qu'un nouvel ordre spirituel a pris naissance par le développement des théories naturelles, qui ont ordinairement attiré dès. lors les grandes forces intellectuelles; que les connaissances positives ont pénétré de plus en plus dans l'éducation'générale ; en un mot, que les savants, tenus en dehors du pouvoir spirituel , ont acquis peu à peu tout l'empire perdu successivement par le clergé.
Que leur reste-t-il à faire pour constituer , à leur tour , un nouveau pouvoir spirituel, non moins puissant à sa manière
que rancien? Il fant compléter le système des comiaissances naturelles, en formant la physique sociale, et, par suite, procéder directement à la constmctlon finale de la philosophie positiTe. Cest ainsi et seulement ainsi que la science, reprenant un caractère entièrement général, pourra devenir apte à suppléer à l'impuissance de la théologie pour le gouvernement moral de la société.
Cet aperçu de l'avenir des sciences conduit à considérer une troisième organisation du corps scientifique, qui correspond à l'état positif de la philosophie, comme l'organisation grecque à son état métaphysique, et comme l'organisation égyptienne ou asiatique à son état théologique. Les savants, parvenus enfin à construire leur philosophie propre, s'incorporeront de nouveau à la société pour en être les directeurs spirituels, suivant un mode absolument différent du mode théocratique. 11 me reste à indiquer le travail intérieur qui doit s'effectuer pour cela dans la classe scientifique. Les bornes de cet écrit ne me permettent de présenter que trèssommairement cette importante exposition. Je reviendrai, plus tard , d'une manière spéciale , sur chacune de ses parties essentielles.
C'est surtout le système intellectuel positif qui exige et provoque la division du travail. Depuis son origine, l'étude des théories naturelles a été constamment en se subdivisant de plus en plus entre les divers esprits qui s'en occupent Par le fait seul de son accroissement indéfini, elle contmuera nécessairement à se subdiviser toujours davantage. Il ne saurait donc être question d'imprimer aux savants le caractère de généralité qui leur manque encore, par une universalité de travaux analogue à celle des castes sacerdotales, et qui serait évidemment impossible, vu l'étendue actuelle de chaque ordre de connaissances, quand même on supposerait qu'un tel projet pût être tenté. C'est , au contraire , par une application plus complète du principe de la division du travail , que ce
perfectionnement indispensable peut être obtenn. 11 s'agit uniquement d'attribuer l'étude sociale et la piiilosophie devenues positives, à une nouvelle section du corps scientifique. Cette classe sera distincte de toutes les autres, mais seulement autant que celles-ci le sont entre elles. Elle sera continuellement contrainte, par la nature de ses doctrines, de se tenir avec elles en relation directe et continue, comme cellesci le seront réciproquement à son égard par une éducation générale précédant pour chacune l'éducation spéciale.
En observant la formation intérieure du corps scientifique, on peut constater que, sous ce rapport d'organisation, comme sous celui des doctrines , il ne s'agit que de conduire jusqu'à son entier accomplissement une révolution qui s'est toujours développée de plus en plus jusqu'ici. Gela est aisé à concevoir d'après l'ordre encyclopédique établi ci-dessus. En effet, les diverses classes de savants, quoique toutes spéciales, ne le sont pas au même degré. Les géomètres sont naturellement les plus spéciaux, parce que leur science ne s'appuie sur aucune autre, étant, au contraire, la base de toute la philosophie naturelle. Quand on passe aux astronomes, on trouve déjà plus de généralité dans les connaissances, parce que, outre l'étude directe des phénomènes qu'ils considèrent, ils sont nécessairement assujettis à l'emploi continu des sciences mathématiques. Les physiciens proprement dits sont encore moins spéciaux, puisque la nature de leurs études exige un recours permanent aux méthodes mathématiques, et une connaissance directe des lois générales du système du monde. Par un motif semblable, les chimistes qui remplissent les conditions imposées par la nature des phénomènes qu'ils étudient ont nécessairement un degré de généralité encore plus grand. Enfin, les physiologistes, occupés de phénomènes dont les lois se compliquent avec celles de tous les autres, sont naturellement les moins spéciaux de tous les savants, étant obligés de posséder une connaissance, au moins générale,
des sciences mathématiques, astronomiques, pbysiqnes, et chimiques. Les savants en physique sociale ne feront que s'élever nécessairement, dans la même direction, à un degré immédiatement supérieur à celui des physiologistes. Étudiant une classe de phénomènes qui, par leur nature, dépendent des lois de tous les précédents, ils auront indispensablement besoin d'une éducation préliminaire qui les familiarise avec la connaisisance des méthodes et des résultats principaux de toutes les autres sciences positives, seule base rationnelle de leurs travaux propres. Ayant ainsi constamment sous les yeux Tensemble des connaissances physiques, ils seront inévitablement conduits à construire directement la philosophie positive , aussitôt que leur science spéciale aura fait assez de progrès pour ne plus absorber exclusivement toute leur activité (1).
En même temps que cette nouvelle classe de savants se formera , il devra s'opérer aussi dans le corps scientifique une sous-division importante, indispensable à la précision de son caractère philosophique, et, par suite, à la fermeté de son action politique. Elle consistera dans un nouveau et dernier perfectionnement de la division générale entre la théorie et la pratique. Cette division est encore incomplète, en ce que le caractère d'ingénieur a toujours été plus ou moins mêlé avec celui de savant, qu'il altère fortement, môme aujour-
(I) Au reste, pour terminer cette question de l'universalité, sur laquelle on a tant discuté, il faudrait, ce me semble, distinguer entre l'universalité active et l'universalité passive. La première conduit à vouloir perfectionner simultanément toutes les branches des connaissances humaines; elle est évidemment absurde et chimérique. La seconde consiste, en se bornant à la culture spéciale d'une seule science, à posséder assez de notions exactes sur toutes les autres pour en bien comprendre l'esprit, et pour sentir profondément leurs relations avec celle dont on s'occupe exclusivement. Celle-là est nonseulement possible, mais même indispensable k un degré quelconque; elle existe de fait, plus ou moins, dans les diverses classes de savants, d'après ce que je viens d'exposer ; elle doit se développer complètement chez ceux qui se destineront à la physique sociale.
à^rù. A l'origine des théories naturelles;, cette confusion était sans doute inévitable ; en même temps elle était indispensable, afin de faire apprécier leur importance à des esprits encore trop grossiers pour comprendre toute utilité théorique qui n'est pas susceptible d'être immédiatement matérialisée. Mais , aujourd'hui, cette relation directe et permanente n'est plus nécessaire. C'est surtout par leur importance philosophique que les sciences devront être désormais jugées. Aussi, les savants, loin d'avoir à restreindre leur sentiment profond de la dignité théorique, doivent, au contraire, résister avec obstination à toutes les tentatives qui pourraient être faites , vu l'esprit trop pratique du siècle actuel , pour les réduire à de simples fonctions d'ingénieurs. Mais c'est surtout par des doctrines convenables qu'ils peuvent éteindre définitivement des prétentions qui conserveront nécessairement une certaine légitimité, tant que les rapports entre la théorie et la pratique n'auront pas été régulièrement organisés par un système de conceptions spécialement adapté à cette destination. Ce système, les savants seuls peuvent le construire, puisqu'il doit dériver de leurs connaissances positives sur la relation entre le monde extérieur et l'homme. Cette grande opération est indispensable pour constituer la classe des ingénieurs, comme corporation distincte, servant d'intermédiaûre permanent et régulier entre les savants et les industriels pour tous les travaux particuliers (1).
(l) On peut aisément reconnaître dans le corps scientifique, tel qu'il existe aujourd'hui, un certain nombre d'ingénieurs, distincts des sa> vants proprement dits. Cette classe importante a dû nécessairement se former la dernière, quand la théorie et la pratique, parties de points si opposés, ont été assez avancées l'une et l'autre pour se donner la main. C'est ce qui rend son caractère distinct si peu tranché encore. Quant à ses doctrines propres, qui doivent lui donner une existence nettement spéciale, il n'est pas facile d'en indiquer la véritable nature, car il n'y en a jusqu'ici que quelques rudiments. Je ne connais que la conception de l'illustre Monge sur la géométrie descriptive qui puisse en donner une idée exacte, comme étant la théorie
Telles sont donc, en aperçu, les diverses doctrines nécessaires pour compléter Forganisation moderne du corps scientifique, et que déjà j'avais représentées comme indispensables pour terminer la formation du système intellectuel propre au nouvel état de Fesprit humain. Sans doute, ces travaux ne seront pas exécutés par les savants actuels , dont les forces sont irrévocablement engagées dans des recherches très-importantes, qu'il serait absurde et funeste de vouloir interrompre. Mais ils ne sauraient être , par leur nature, utilement entrepris que par des esprits élevés sous Tempire des diverses méthodes positives, familiarisés avec les principaux résultats de toutes les sciences physiques , et assujettis à la sanction dîrecte et continue du corps scientifique existant. C'est, surtout, la formation plus ou moins prompte de cette nouvelle classe de savants qui déterminera naturellement la rapidité de ces travaux complémentaires, destinés à investir enfin le système positif de la suprématie spirituelle que la marche invariable du genre humain lui assigne dans l'avenir.
Quand ces divers travaux seront assez avancés pour avoir pris un caractère irrévocable, on verra l'éducation sociale tomber d'elle-même pour toujours entre les mains des savants. Déjà, tout est préparé pour cette grande révolution. Les connaissances naturelles sont enfin devenues, à tous les yeux, et deviendront de plus en plus l'objet principal de Tenseigne-
gônérale immédiate des arts de construction. C'est une suite de conceptions analogues, relatives à toutes les autres grandes opérations pratiques rationnellement analysées, qui doit former le corps â« doctrine propre aux ingénieurs. Cette formation suppose naturellement que la construction de la philosophie positive est déjà avancée jusqu'à un certain point, car toute grande application aux arts exige ordinairement la combinaison de connaissances qui se rapportent à la fois à plusieurs points de vue scientifiques.
L'établissement de la classe des ingénieurs, avec son caractère propre, a d'autant plus dlinportance que cette classe sera sans doute l'agent direct et nécessaire de la coalition entre les savants et les industriels, par laquelle seule pourra commencer directement le nouveau système social.
ment. Si le système régulier de Tinstruction publique ne répond pas suffisamment à ce pressant besoin des esprits actuels, ils en cherchent la satisfaction au dehors, et ils parviennent à l'y trouver. Les gouvernements, continuant à seconder, comme ils l'ont fait, dès l'origine, cette tendance universelle, créent dans ce but une foule de nouveaux établissements spéciaux. Depuis les degrés supérieurs de l'instructruction théorique jusqu'aux plus simples rudiments destinés aux intelligences les moins cultivées, ils s'efforcent, par tous les moyens qui sont à leur disposition, d'imprimer aux esprits le caractère positif (1). En un mot, les mesures politiques qui peuvent véritablement contribuer à cette régénération, sont déjà essentiellement développées. Il ne manque que la grande condition philosophique sans laquelle tous ces efforts partiels, quelque suivis qu'ils fussent, ne sauraient
(1) On n'a pas, ce me semble, considéré du point de vue convenable et avec toute l'attention nécessaire la suite d'efforts faits, particulièrement depuis trente ans, par les divers gouvernements européens pour propager dans toutes les classes de la société l'instruction scientifique, par des insiiiutions spéciales, indépendantes des universités régulières. Ce mouvement s'est d'abord marqué par la fondation d'une école (l'École polytechnique) qui a présenté cette innovation philosophique d'un établissement d'instruction théorique, d'un haut degré de généralité, et dont néanmoins le caractère positif est absolument pur de tout mélange théologique et métaphysique. Ce mouvement s'est depuis continué sans interruption avec une intensité toujours croissante. En ce moment, la classe ouvrière est immédiatement appelée à y participer, par les institutions dont M. Charles Dupin en France, et M. le docteur Birbeck en Angleterre, ont été les plus zélés promoteurs, et que les gouvernements encouragent puissamment. Des établissements semblables vont avoir lieu même en Russie, il en existe déjà en Autriche et en Prusse ; et dans quelques années toute l'Europe en serû couverte. Leur influence ne saurait manquer de déterminer la fondation d'instituts analogues et plus élevés pour les classes supérieures de l'industrie, ainsi qu'on peut commencer à le reconnaître en Angleterre.
C'est peut-être par cette voie toute directe que l'éducation sociale poura être entièrement régénérée, quand les doctrines nécessaires seront formées. Car il serait probablement trop embarrassant de refondre les universités en partant de leur état actuel.
avoir ancan résultat très-important, la formation des doctrines positives générales ci-dessns indiquées.
Uensemble des considérations présentées dans cet article peut être envisagé comme une première ébauche de la question du pouvoir spirituel, traitée seulement du point de vue philosophique. Après avoir ainsi posé, par avance, les principes de la dicussion, nous pourrons maintenant examiner directement dans toutes ses parties cette grande question, la plus fondamentale qu'on puisse agiter aiûourd'hui. Tel sera Fobjet d*un nouveau travail.