DISSBATATION SUR LE COSSUS DES ANCIENS
Qient émisef , a pensé que le Cessas était la larve du hanneton {Melolontha vulgaris, FABaicius).
Avant d'examiner ces différentes opinions, voyons ce qu'ont écrit les auteurs anciens sur l'animal dont il est ici question :
Arbores f dit Pline, vermiculantur magis minusve quœdam, omnes tamen fere : idque aves cavi corticis sono experiuntur. Jam quidem et hoc in luxuria esse c(BpUy prœgrandesque roborum delicatiore sunt in cibo : cossos vocofU; atque etiam farina saginati, hi quoque (Utiles fiunt (t).
Écoutons encore ce que dit autre part le même écrivain : Non enim cossi tantum in eo {ligna), sed etiam tabani ex eo nascuntur (2).
Enfin, il ajoute ailleurs : Cosses qui in ligna nascuntur, sanant tUcera omnia (Z).
Saint JérAme, dans son traité contre Jovinien, parle aussi du Cossus, et d*une manière un peu plus détaillée que le naturaliste romain. Voici ses paroles :
In Ponte, in Phrygia vernies albos et obesos, qui nigello capite sunt et nascuntur in If gnorum carie, pro magnisreditibus paterfamihas exigit : et quamodo apud nos attagen et ficedula, multus et scarus in dellciis computantur, ita apud illos ÇuXo|>*yo» comedisse luxtiria est,.. Cage Syrum, Afrum et Arabem ut vernies PonUcas glutiat, ita eos despkit ut muscas, mUlepe- ^as et lacertos (4).
(I) Les vert ue s'attachent pas égslenient k tons les arbres, mais presque tous y soBt siijeu. Les oiseaux reeosDaisseot leur présence au son creux que rend Técorce becquetée; et Toici que les gros vers du chêne figurent sous le nom de Cossus parmi les mets les plus délicats; on les engraisse en les nourrissant de farine. --Pline, Histoire natureUe, liv. XVil, 37.
('2) Non-seulement le Cossus y prend naissance, mais le tabanus provient du bois même. — Pline, Histoire naturelle, li?. XI, 33.
(3) Les Cossus qui s*engendrent dans le bois guérissent les ulcères. — Pline, Ht. XXX, 39.
(4) Dans le Pont et dans la Phrygie, les pères de famille regardent comme un de leurs grands revenus certains Yers à tète noirâtre, au corps replet, prenant naissance dans le bois. Manger ces lylophages est chez ces peuples une aussi grande preuve de luxe que chez nous de servir le ganga, le bec-figue, le rouget ou le scare, dont nous faisons nos délices...; mais engagez un Syrien, un Arabe, ua kMcsAn à se régaler de ces sortes de vers, il les dédaignera comme si on lui présentait des mouches, des millepieds ou des lézards.
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Ainsi, en résumant les citations de ces deux auteurs, le Cossus ?it dans le chêne; il a la tête noirâtre, le corps blanc et replet. Il était d'un grand revenu pour ceux qui possédaient des arbres dans lesquels on le trouvait; on le mangeait après Tavoir nourri de farine ; et cette sorte de ver, qui faisait les délices des habitants du Pont et de la Pbrygie, était dédaignée par les peuples de la Syrie, de l'Arabie et de l'Afrique.
Le Cossus ne peut donc être la chenille à laquelle Linné a appliqué ce nom, car cette chenille est rougeâtre. Elle dégorge d'ailleurs, quand on la saisit, une humeur visqueuse, fétide et si désagréable, qu'il serait difiScile de concevoir qu'on pût la manger avec plaisir.
Plusieurs raisons sembleraient militer en faveur de l'opinion de Geoffroy. La larve de la C. palmarum, généralement connue sous le nom de Ver palmiste, était regardée, dans certaines contrées de l'Asie méridionale, comme un morceau succulent. « Au dessert, dit Élien, le roi des Indiens ne se régale pas comme les Grecs du fruit des palmiers nains, mais il se fait servir un ver qui naît dans l'intérieur de l'arbre. Ge petit animal rôti, est, dit-on, un mets délicieux (1). » Telle est encore la manière dont on mange ces sortes de vers en Afrique et dans diverses parties de l'Amérique, où ils sont très* recherchés, au dire de Loyer (3), Sibille Mérian (3), Labat (4), Fermin, Leblond (5) et autres voyageurs.
Un autre motif non moins spécieux semblerait devoir porter à admettre l'opinion de Geoffroy. Le nom sous lequel sont connues, dans le Nouveaa- Monde, les larves en question, dérive, comme l'a fort bien remarqué Joseph Scaliger (6), du latin coBsuSy transformé plus tard en cusus dont les Espagnols ont fait gusano, qui correspond à notre mot ver, pris dans un sens assez étendu. Mais ces larves, au lieu d'habiter le chêne, vivent
(1) jElien, DeNatura animalium, llv. XIV, cbap. Xtfl.
(2) Histoire générale de» voyages. Paris, 1747; t. III, p. 432.
(3) HÉRiATf, De generatione et metamorphosibus insectorwn Surinametuium. Agere comitum, 1726 $ p. 48 et pi. 48.
(4) Labat, Nouveau Voyage aux îles de t Amérique. Li Haye, 1724; 1. 1, p. 140. {H) Ces larves, dit Leblond, sont assez dégoûUntes et soulèvent d'abord le cœur;
mais on s*y accoutume, et Ton 0nit par trouver ces gusànos excellents. Journal des voyages^ t. XXX, p. 276.
(6) Cossos posteà cusos inoenio voeatos : unde Hispani vacant Gusanos. -— Voyez F£STU8, annoté par J. Scaliger.
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exdasivement dans les palmiers : et ce genre d'aii)re8 n'est pas propre à ritalie. Ceux que le luxe y avait introduits ei qui, d'ailleurs, ne p<Hrtaient point de fruits, étaient originaires de TAfrique ; or, ce ne pouvait être de là qu'était venu l'exemple de manger le Cossus, puisqu'il était dédaigné par les peuples de ces contrées.
Sv^ammerdam^ après avoir eu la pensée que la larve de l'Oryctès nasicome pouvait être le Cossus des anciens, a été le premier k élever des doutes sur la validité de ses soupçons : « Peut-être, dit-il, faut-il rapporter le Cossus à une autre espèce de Scarabé ; car, pour être susceptibles de flatter notre goût, les vers que j*indique devaient préalablement être soumis à un jeûne assez long pour leur permettre de se délivrer de matières sordides contenues dans leurs corps (1). » Les Oryctès, d'ailleurs, ajouteronsnous, se cachent dans leur enfance, soit dans le terreau, soit au pied des racines, au lieu d'habiter Tintérieur des arbres.
La larve du hanneton nous paraltra-t-elle, à plus juste titre, devoir être considérée comme l'être vermiforme recherché des gastronomes romains t Avant de combattre cette opinion, émise par un homme dont le nom, dans la science, est d'un aussi grand poids que celui de Latreille, rapportons les paroles de cet entomologiste célèbre :«.... Les larves de quelques grands capricornes toujours cachées dans les troncs des arbres, et pas assez abondantes, n'auraient pu suffire à la consommation. Festus, en parlant des Cossus, dit qu'ils sont ventrus et paresseux. L'^ymologie de ce mot indique un corps ridé, plié, et quelques personnages consulaires étaient, pour cette raison, nommés Cossi. Peut-être aussi remploi du même nom dérive de la même source, en désignant l'obésité et, an figuré, l'opulence. Ceux de ces insectes qui vivaient dans les chênes ou plutêt dans les chênaies et qui étaient les plus grands, étaient préI6rés. D'après toutes ces données, je crois, avec MoufEet et quelques autres naturalistes, que le Cossus des anciens était la larve du hanneton ordinaire (2). »
Tous ces raisonnements, en apparence si bien motivés, reposent malheureusement sur dès données hypothétiques ou inexactes. Latreille, en traçant ces lignes, a été abusé par l'infidélité de ses souvenirs, ou il s'est
(1) SwAMMfiftDAM, Biblia naturœ. 1737. In-fol., 1. 1, p. 318.
(2) Latieille, C9un ^tntom^Ufgk^ p. 60.
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borné à lire Pestas dans Mouffeti dans Jonston ou tout autre paraphrasear de ce genre, car il lui a fait avancer ce qu'on chercherait vainement dans le texte de cet auteur ; il est facile d'en juger : Cossi, dit l'écrivain latin, ab antiquis dicebantur natura rugosi corporis homines, a similiiudine vermium ligno editorum, qui cossi appellantur. Le Cossus, comme on voit, n'est point qualifié de ventru ni de paresseux ; on ne lui donne point un corps plié, caractères dont la réunion signalerait assez bien une larve de Lamellicorne. Ce n'est pas non plus dans les chênaies, mais dans le bois ou le tronc des chênes, in lignOy comme l'indiquent formellement les trois auteurs ci-dessus nommés, que cet être vermiforme prenait naissance. Il est donc impossible de rapporter ce dernier à la larve du hanneton, dont le séjour est souterrain et la nourriture bornée aux racines des végétaux. Enfin, si certains personnages consulaires, grâce aux douceurs de la vie dont ils jouissaient, acquéraient un embonpoint suffisant pour être appelés Cossiy ce surnom n'était pas réservé aux citoyens élevés à la même dignité, i! était donné à tous les hommes, natura corporis rugosi, c'est-à-dire, non couverts de rides, car celles-ci sont une flétrissure du temps ou les tristes signes d'une vieillesse prématurée, mais chargés de ces plis qu'un sybarite étale avec complaisance^ quand, brillant d'un teint frais et vermeil comme celui du prélat chanté par Boileau,
Soa menton sur ton seia descend k triple étage.
C'est, en effet, à la plénitude de son corps que dut le surnom de Cos^ sus un des aïeux de cet A. Cornâius qui tua de sa propre main le roi Tolunmius (1). C'est de là que paraissent aussi être venus les noms de cossuUuSy cossinus, cossuviuSf cossuvUunis. Divers auteurs prétendent même que cette dénomination de cossus aurait été donnée en prénom, opinion combattue avec succès par Gaétan Marini (3) et quelques autres écrivains.
La comparaison dont se servaient les anciens revenait donc à cdle que nous employons fréquemment dans le style faoûUer quand, cherchant à
(1) TlTB-Ll\E, IV, 19.
(2) AUi e monumenti de' fralclli ARVjai. Ronu, 1705 ; p. 86.
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donner nne idée de Tembonpoint d'nne personne» nous le comparons à celai d'un moine.
Ce passage de Fesios a fait également commettre quelques mexactitades à un autre savant d'un grand mérite et d*un laste savoir : « Selon Pline, dit M. Duméril (1), c'est du nom de cet insecte que les hommes trapus étaient appelés CossU étymologie d'où» suivant Suétone» Cossunei, femme de César» avait tiré son n<»n. m Le naturaliste français attribue ainsi à Pline les paroles de Festus; il donne à une partie de cette phrase un sens qui ne semble pas le véritable ; il travestit» par un lapsus calami, cossutia en cêssuna; il prête enfin à Suétone une étymologie que celui-ci n'indique pas.
Revenons au Cossus. Si nous devions le retrouver dans hi larve d'un Lamellicome» il serait plus rationnel de le chercher avec Roesel» dans celle du cerf-volant ou de certaines Cétoines, la fastuosa^ par exemple» espèces qui halètent l'intérieur des ari)res; mais ces créatures offirent dans le volume et la couleur de leur abdomen qudqae chose de repoussant. D'ailleurs» les écrivains dont nous avons invoqué le témoignage auraient probablement bîK mention des pieds de ces petits animaux ; ils leur auraient si.rtOQt appliqué l'épithète de ventrus qui leur convient à si bon droit : leur silence à cet égard doit nous piuler à penser que le Cossus» selon l'opinion d'Olivier et de plusieurs autres» est la larve du Cerambyx héros (3). Celle-ci» en effet» présente tous les caractères indiqués par les seules sources auxquelles nous puissions recourir : elle vit dans le chêne ; elle a la tête» au moins en partie» noirâtre; le corps blanc et d'une obésité remarquable; enfin» on peut l'élever assez facilement ^ la nourrissant de farine.
Saint Jérôme (3)» dans uu autre passage que Ccelius Rhodiginus (4) cherche gratuitement à dénaturer» nous apprend que les adorateurs de
(1) Dictionnaire dei seienees naturelles, U H, p. 9.
(2) Oa d'une espèce Toisine.
(3) Nos adfersairei se eomplaisent dins leur abstfaenee de certaines noarritnres, comme si la superstition des Gentils n'épargnait pu le Cossus, par respect pour la mère des dieux et pour Isis. Traité contre Jwinien, liv. U, p. 78. (Traduction de M. CoLLoaiBrr.)
(4) iMdoviei Cœlii Rh^digini leeiionum antiquarum^ Ut. XXX, p. 257.