PAR E. MUL8ANT
Lm à la Soeiété d'Agriculture, tllslolre naturelle et Arts ulSIes de Lyon, dans «a acoBce du fi nart 1871.
Mouterde (Emmanue]) naquit à Lyon, le 7 août 1801. Il appartenait à une famille établie depuis plusieurs siècles dans notre ville et vouée depuis longtemps au travail des métaux.
Son aïeul, Jean-Marie Mouterde^ fut condamné à mort, le le 6 nivôse,an II, par jugement de la commission révolutionnaire établie à Commune-Affranchie^ et guillotiné le même jour, sur la place de la Liberté*. Son crime était d'avoir obtenu, le 15 octobre 1770, des lettres de maîtrise de la communauté des marchands doreurs, argenteurs, fondeurs de Lyon, et surtout d'avoir participe à la défense de celle cité, en qualité de commandant du bataillon de la rue Thomassin.
Sa mort fut suivie de la mise au séquestre de son atelier et de ses biens. Cette mesure laissait sans aucune ressource Blanche Perrache ^, sa veuve, chargée de Téducation de six enfants.
» Lyon.
* Li piaee des Terreasx.
* De 11 ISuiille d'Astoiie-Mleliel Famefaé, il qui Ton doit la crétUon du quartier q«i porte tai oom.
34 NOTIC£ SUR EMMANUEL MOUTERDS
Quand les jours néfastes, pendant lesquels gépiissait la France, commencèrent à laisser luire l'aurore d'un avenir moins sombre, cette feinme forte et courageuse parvint, à force de démarches, à se faire remettre en possession d'une partie de l'outillage de son époux.
Soft &U, lâ0Hîs-Att9tne Vouterde, orpiieUn de ion père à dic^sepi aBss à^ait entrés comme simple ouvriet, daoa «ne fabrique de boutons, pour gagner le pain nécessaire à sa mère et à ses frères en bas âge. bientôt, non content d'avoir procuré à sa famille des moyens d'existence, il eut la noble pensée d'enlever à l'Angleterre une branche de commerce dont elle avait le monopole. La France tirait alors de la Grande- Bretagne les dés à coudre et les boutons de cuivre. Il avait suivi avec les Richard, les Revoit et divers autres jeunes gens devenus célèbres un peu plus tard, les cours de l'école de dessin fondée depuis peu au palais Saint -Pierre. Mettant à proGt les connaissances qu'il y avait acquises, il se mit à la tète d'un établissement et apporta dans la fabrication des boutons une perfection telle, qu'il devint, en peu de temps, t^unique fournisseur des objets de ce genre destinés à nos campagnes et vit les nations étrangères rechercher ses produits.
A sa mort, en 1822, il laissait la réputation d'un graveur habile, d'un homme recommandable par ses vertus et par son génie industriel.
Sa veuve, dont l'esprit d'ordre et d'économie avait largement contribué à la prospérité de sa maison, l'avait rendu père de sept enfants.
L'ainé de cette famille, Emmanuel Mouterde, objet particulier de cette notice, ne devait démériter en rien des vertus et des talentsjle son père. Élevé dans la maison de l'Enfance, l'un des meilleurs établissements de l'époque, il y ût d'excellentes études et se familiarisa avec les principaux auteurs classiques anciens et modernes. Il e<Hiserva des connaissances acqqises à cet âge un souvenir assez vivace pour pouvoir
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enseigner plus lard 1m ^élameots *de la langue iatiae à ^%es ealàiits et même à ses petite-enfaièto.
Dans son adokacence, son désir était de «pouvoir entrer' à i'ÉUiole»pol)4ecbDique,et, dans ce but, il étudiait les mathématiques, quand la mort de son père vint déranger tous ses pro<jets. Plaoé tout a coup à la tète de Tindustrie florissante «oréée par Fauteur de ses jours, mais dontla direction demandait des connaissances industrielles, il sut, par sa volonté ferme, son intelligence et son activité, surmonter tous les obstacles* Les Jetons de TÉcole des Beaux-Arts,qu'il avait suivies avec succès l>endant deux années, l'avaient admirablement prépaie à 4]B!e tpjrofè8sîon4ans laquelle l'artiste fait la réputation duxM>mmQr-
^Dt.
Malgré, sa jeunesse, il fut jugédigne d'être d'-abord subrogé tuteur, puis tuteur de ses frères, et, dès ce moment, il montra ptur les siens cette série d'actes de dévouement et de désintéressement dont il donna l'exemple jusqu'à sa mort.
Dans le courant de l'année 1829, il épousait la fille d'un de ces hommes dont l'éclatante probité se reflète sur le commerce d*une ville. Mademoiselle Tbéonie Lecuyer apportait, à son jeune époux les vertus et les qualités, capables de «(aire le charme et le honheur de sa vie .et d'adoucir par ses ^onso- .lations les souffrances de ses derniers jours.
À peine 4gé de vingt-six ans, il débutait dans la vie publique en devenant membre du conseil de fabrique de Saint- Bonaventure et, grâce à ses conseils, oaentra bientôt dans la voie des réparations ou des embellissements, qui ont fait de cette église l'un des principaux édifices de notre ville.
Le i7 février 1835, il fut nommé juge suppléant au Tribunal de commerce. Sa modestie lui fit refuser cet honneur. 11 se trouvait encore trop jeune pour remplir des fonctions que l'importance du commerce lyonnais rend délicates et difficiles; mai^, en 1839, appelé de nouveau par le suffrage de ses concitoyens à cette juridiction consulaire, il crut de son devoir viTaccçptei. Sous la directionde M. .J. Bodin. l'unidâB^plus
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remarquables présidents de ce tribanal, il acquit en peu de temps l'expérience nécessaire, et, grâce à Tadrairable rectitude de son jugement, il se fit bientôt remarquer par la promptitude et Féquité de ses sentences. Un grand nombre de justiciables, pleins de confiance dans ses lumières, demandaient à être renvoyés devant lui. Il serait difficile de dire combien de parties sortirent conciliées de son cabinet.
En 1842, la Chambre de commerce lui ouvrit ses portes et le chargea des fonctions de secrétaire. Il eut même plusieurs fois l'occasion de présider la Chambre dans des circonstances importantes. Ses connaissances spéciales et celles qu'il avait acquises en se préparant à TÉcole polytechnique, jointes à ce sens droit que lui avait accordé la nature, donnaient toujours à ses conseils une grande autorité.
Vers la même époque, il fut nommé président de la Caisse d'épargne.
Le V^ mai 1849, notre Compagnie l'admit dans son sein. Peu d'années après, le 26 avril 1853, le Tribunal de commerce, qui avait su apprécier ses services, réclama de nouveau le secours de son expérience et de ses lumières, et ses collègues le désignèrent unanimement pour la présidence; mais il résista à leurs instances et les pria de reporter leur choix sur un négociant qui lui semblait plus capable d'occuper cette fonction importante.
En quittant] le Tribunal, Mouterde continua encore à se rendre utile, en restant pendant plusieurs années l'artiitre et le conciliateur des commerçants.
il trouva bientôt une nouvelle occasion de faire le bien. Il possédait dans la commune de Saint-Didier au Mont-d'Or une maison de campagne acquise par son père dans les dernières années de sa vie. II aimait à y jouir des douceurs du repos, après une semaine consacrée à l'exercice d'une profession assujettissante.
Dès l'année 1843, il avait fait partie du conseil mttnieiptl
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du cette c^mmane rurale ; il était aussi l'ira des membres du conseil de fabrique.
Depuis longtemps, taus les habitants de la commune sentaient la nécessité d'une nouvelle église. Lie vieil édifice était bumide, situé dans une position peu convenable, insuffisant pour la population et indigne de sa destination par son état de délabrement. Mais rentreprise rencontrait des difficultés de plus d'un genre. Mouterde,trésorier de la fabrique, communiqua aux autres membres de ce conseil l'ardeur dont il était animé et fit partager son zèle à quelques membres notables de Tadministration municipale. On fit choix d'un emplacement, un plan fut dressé par Tarchitecte, M. Bernard ; des souscriptions furent recueillies et les travaux furent entrepris. Mais les fonds obtenus ne tardèrent pas à être épuisés ; la cons* truction fut interrompue.
L'activité de Mouterde, son dévouement aux intérêts de la commune lui avaient conquis la confiance générale. La voix publique rappelait à la mairie. Ce vœu de ses concitoyens se manifesta par une unanimité de suffrages à l'époque du renouvellement du conseil municipal. Il consentit alors, malgré ses nombreuses occupations, à prendre, le 2 août 1861, les rênes de l'administration de la commune. 11 se résigna surtout à se charger de ce fardeau, dans la pensée de pouvoir activer les travaux de l'église et d'en hâter rachèvement. C'est alors qu'il donna carrière à son admirable dévouement.
Soutenu et aidé par M. Berger, desservant de la paroisse et aujourd'hui curé de Saint*Nizier de Lyon, il s'occupa à recueillir des souscriptions. Il consacra trois semaines à parcourir toutes les localités de la commune, demandant aux riches une oITi-ande, et aux pauvres une obole, pour Téglise à reconstruire, et il fut assez heureux pour réussir. 11 put achever le monument.
Son passage à la mairie de Saint-Didier fera époque dans l'histoire de ce village. La construction d'un nouveau presbytère rendue nécessaire par le déplacement de l'église, la créa-
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tion d'une ^apelle à Champagne,' ramélioratidci^le perce^ment d'un grand nombre de chemins victnaiix> rimpaieioii donnée aux écoles de la paroisse, témoignent de Taetivilé et de la sagesse de Tadministration de ce magistral.
Toutes ces améliorations, exécutées dans Tespaee de «etif ans, de 1861 à 1870, Tont été grâce aux souscriptions yoloo* taires qu'il eut l*art d'obtenir sans surcharger tropiourdement le budget de la commune.
Le gouvernement songea à récompenser ses «ervicas, enlni accordant, en 1865, la croix de la Légion d'honneur. L'opinîoB publique trouva cette justiceunipeu tardive.
Mouterde, après avoir, pour ainsi dire, transformé la ooibmune à laquelle il était profondément attaché, désirait rentrer dans la vie privée quand les événements <de iSTOluiNdonnè^ rent un successeur.
Retiré alors de toute fonction publique, il aurait «pu goûter un légitime repos. Ses habitudes laborieuses et le sou venir de son père, créateur de son atelier dont il désirait soutenir h réputation, le retinrent à la tète de sa fabrique de boulonS'; iU'oulut la diriger seul jusqu'à la fin de sa vie.
En se condamnant à rester ainsi dans les affaires» iUongeail moins à l'accroissement de sa fortune qu'eau sort de ses ouvriers. Dans sa bonté charitable, il aurait craint, de les abandonner à une triste destinée, s'il avait fermé son atelier. «Quand je serais insuffisamment rémunéré de 'mes peines, disait il, je continuerais mon commerce pour faire vivre mes ouvriers. »
De semblables parole» suffisent pour peindre Ihomme; dans un siècle d*égoïsme comme le nètre, de si nobles sentiments rafraîchissent l'àme.
Mouterde, plus industriel que «commerçant, dépl<>yaît an talent d'artiste dans le perfectionnement de son dutillagq,-surtout dansla gravure des coins destinésà lafabrioationdes boulons. Ses goûts d'ailleurs le portaient à conaaerer ûux^arts 'les loisirs que lui kaisMîent 'SdS'nombfetoftesvOOC^pMkMis.'M^
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wédultodtt doetonrGensoul, dfaprès^laqttelle* a été scolpté le JMste iostftUé ao f aM» des Arts de cet îHuBtre chirurgien, B«ttl pomr domiev «oe idée de mu remarquakle latent de graveur.
Magistrat dévoua et ptet» de bonté, jage d'une équité et d'un^jugeinent reraarqnable^ Industriel d'une probité à toute épreuTe, doué d'une bienveillance naturelle et habituelle, Monterde avait d'autres qualités qui contribuaient à lui eonci* lier Testime et le respect dont il était entouré ; on admirait tm lai la piété dn chrétien et les vertus du père de famille.
Jamai»il ne oooBut d'autres j^îes et d'autres plaisirs qoe eetix du foyw domestique. Sa vie était toute patriarcale.
Devenu très-jeui>e chef de maison, parla mort prématurée de son père, itfut le soutien de sa mère et de ses frères.
Engagé à son tour dans les liens du mariage, il se montra le modèle des époux. Il ne conGa jamais l'éducation de ses enfants à des mains étrangères. Il leur répétait souvent : « Songeons avant toutà sauver notre âme, et, pour arriver à ce but, faisons Ye bien dans toutes les circonstances.)) Sincèrement re- Ngien, Il ne séparait pas l'amour de Dieu de la charité envers tes hommes et sa conduite fut sans cesse en harmonie avec lesrèglesdesafoi.
Grâce & la tranquillité de son àme, il jouissait de tout le bonheur qu'il est permis d'avoir ici-bas et sa santé semblait lui promettre encore de longues années quand survinrent les événements de 1870. Les malheurs de la France l'affectèrent profondément, et bientôt son cœur de père fut livré à de mortelles angoisses. Deux de ses fils étaient partis soldats. Avec quelles inquiétudes sa pensée ne les suivait-elle pas dans ces luttes inégales où tout semblait conjuré pour paralyser nos moyens de défense. L'un de ses enfants avait été mutilé au combat de Nuits, où il s'était noblement conduit, et, depuis plusieurs semaines, on était dans l'incertitude sur son sort ; l'autre était enfermé a Belfort, où il pouvait d'un moment à l'autre trouver la mort.
40 NOTICE SUA IMMÀIIUSL KOUUAM
La forte constitation de Mouterde ne put résister à ees épreuves douloureuses. Sa santé altérée laissait de jour ea jour des inquiétudes plus vives à son entourage. U coaaprit bientôt lui-même que le moment approchait où il faudrait se séparer de ceu^ qu'il aimait. Il rassembla autour de lui ses enfants pour les bénir. Dans ce moment solennel, sa figure offrait tant de sérénité, qu'on aurait pu redire avec Chateaubriand : a Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre, venez voir mourir le fidèle ^ »
La religion, dont il avait toujours suivi les précepltes, lui offrit ses secours, ses consolations et ses espérances. Quand il eut reçu la nourriture divine chargée de fortifier Tàme et de la soutenir dans ses luttes dernières, on Teatendit prononcer ces paroles : Obdormiam in Domino. Quiperneveraveritusqve in finem^ hic sa/tms erit ^.
Dieu semblait avoir voulu le récompenser dès ce monde, en lui faisant la grâce de s'éteindre sans agonie. 11 avait désiré mourir un dimanche; cette faveur lui fut accordée. Dans la soirée du 28 janvier 1872, il s'endormit doucement au sein de sa famille éplorée, en laissant à tous les siens l'exemple de sa foi, de ses vertus et de sa laborieuse carrière, comme le plus sûr moyen de se faire aimer et honorer sur la terre et de s'assurer un bonheur sans mélange dans la vie qui n'aura pas de fin.
^ u Gcmiêdu ChrUtUnitme^ eb. xii, De rExtrème-OBClion. 2 Mat., X, 8, 22.
DR.Tif:uin Bc
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