J.-B. GUIMET
Par E. MULSANT
Présente i TAcadémid Au Lyon, le 19man.il7S:
Il est des hommes dont les découvertes ou les travaux ont eu un tel reteniissement et ont entouré le nom de leur auteur d'une ^i brillante auréole, que les soins d'un bi(^raphe ne sauraient rien ajouter à leur gloire (i).
J'aurais donc hésité à prendre la plume pour écrire cette notice, si des sentiments d'affection et de reconnaissance ne m'avaient port "? à consacrer quelques pages à l'homme de génie qui m'honorait de son amitié, et qui laisse parmi nous des regrets si vifs et si mérités.
D'ailleurs, en reproduisant les prin Jpaux traits de celte vie illustrée par la science, embellie par les fruirs du travail, entourée d'une estime et d'une considération générales, et sans cesse animée par le désir de faire le bien, n'est-ce pas un moyen de mieux faire apprécier le savant aimable que notre ville se félicitait de compterai! nombre de ses habitants.
(1) Un poète a dit
... Il suffit qu'on le Domme :
Tout l'éloge d'un grand homme.
Est enfermé dans son* nom.
DlUfOUtTOtt.
Guiàet (Jean-Baptiste) naquit à Voiron (Isère), le 2 Thermidor an III (20 juillet 1793).
Sa famille, depu s plusieurs siècles, teuaii. un rang honorable dans le pays. Son père, Jean Guimet. élait un in;Tén?eur de grand mérite. On lui doit les premiers plans du |)ort de la Juliette, à Marseille, et un projet pour amener dans celle ville les eaux de la Durance. Il avait épousé (Fab' rd la fille de M. Le lîrun (2), ingénieur du Comtat d'Avignon ; il s*unit en seconde noces à M"' Anne Mallet, de Voiron.
Jean-Bapliste Guimet, issu de ce second mariage, eut le malheur de perdre sa mère en bas-âge (3); mais il retrouva les affections et les soins les plus touchants auprès de deux de ses lantes paternelles, dent l'une était religieuse dans le couvent de la Visitation de Voiron.
A dix ans il fut envoyé à Paris et placé dans la pension Hix (4). Ses lionnes tîntes, en se séparant de lui, avaient mis une certaine l'echerche dans sa toilette. Elles l'avaient paré d'un bel habit bleu, et ses cheveux bien pommadés étaient réunis derrière la tète en une queue éu'gamment enrubannée, dont la mode s'était conservée dans les provinces.
A son arrivée dans la pension il fallut faire le sacrifice decei ornement, pour être mis à la Titus, et voir ses beaux cheveux tomber s.ms les ciseaux du perruquier. Dès qu'il parut au milieu de ses nouveaux condisciples, la boaulé éclatante de son habit le fit surnommer aussitôt: Voiseaubleu. Il ne se doutait pas alors que cette couleur serait un jour la source de sa fortune et la base de sa renommée.
Un an après, il entrait au Lycée Napoléon, où il fit toutes ses classes. Son esprit ne larda pas y manifester ses tendances : il avait
(1) Le portrait de cet ingénieur est conservé au château Borelli, à MarseUIe.
(2) Le 3 Pluviôse an VII (22 janvier 1799).
(3) Rue de ^lartignon, n» 3, division des Champs-Elysées.
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des dispositions médiocres poar le grec et le latiD ; il excellait dans les sciences.
A dix-sept ans» il se présenta au concours de TÉcole Polytechnique, et, à son grand étonnement, fut jugé digne de l'admission (1). Comme il avait voulu seulement faire 1 essai de ses forces ; il donna sa démission, pour se préparer par de plus longues éludes, à entrer dans un rang meilleur.
Il concourut Tannée suivante, et se vit admis de nouveau (2); il s'y trouva le condisciple d'un certain nombre de jeunes gens qui sont devenus depuis des honmies distingués ou célèbres (3).
(1) Par décision du jury du 29 septembre 1812.
(2) Par décision du jury du 27 septembre 1813. Pendant son séjour à rËcole, il avait pour correspondant M. Labadie (beau-père de M. le général BifiBault, commandant actuel (1871) de l'École Polytechnique). avec lequel il conserva toute sa vie d'aEfectueuses relations.
(3) MM. Allard (Jean-Baptiste), général du génie ;
Avril (Sophie-Émile-Philippe) , inspecteur général des ponts et
chaussées ; Babinet (Jacques' , membre de Tlnstitut :
Batbedat, général d'artillerie ; Born (Jean-Pierre), général d'artillerie ; Caron (Honoré), général d'artillerie; Cauchy (Augustin), membre de l'Institut; Ghasles (Michel), membre de l'Institut.
Comte (Auguste), membre de l'Institut:
Duhamel (Jean-Marie-Constant), membre de l'Institut; Enfantin (Barthélemy-Prosper) ;
Guichard (Dominique), inspecteur général des ponts et chaussées ; Giguet (P.), l'un des meilleurs traducteurs d'Homère. La Coste du Vivier (Hubert-Léonidas), général d'artillerie) ; Lamé (Gabriel), membre de l'Institut ; Marey Monge (Guillaume-Stanislas), général de division; Mengin (F.-J*>.-Marie-Gabriel), général de division du génie, Meyssonnier (Alphonse), ancien directeur d'artillerie; Morin (Arthur-Jules), membre de l'Institut; Parcharpe (Narcisse), général de division; Piobert (Guillaume), général, membre de l'Institut: Pirain, général d'artillerie; Savary, membre de l'institut.
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L'aménité de son caractère lui créa bientôt des liens d'afliitié, dont quelques-uns se sont ra-serrés d'une manière plus étroite.
Durant le cours de ses études, les armées des puissances coatîsées contre Napoléon, avaient envahi la France. Le génie de k'eni{>er6ur avait en vain fait des prodiges dans les plaines de la Champagne, ît n'avait pu empêcher les ennemis d'arriver sous les mur^ de Pari» la 29 mars 1814.
Guimet fut un des plus empressés à faire partie des é)èv«s de l'École qui se dévouèrent à la défense de la capitale. Ces soldats improvisés se chargèrent, avec quelques vétérans, d'une batterie placée en avant de la barrière du Trône. Laissés presque sans appui par le maréchal Marmont, ils se couvrirent de gloire par leur courage. Mais leur ardeur les ayant porté à s'avancer un peu trop sur Taven^e de Vincennes, afin de pouvoir tirer sur les cavaliers de Pahlea, ils furent tournés par quelques escadrons de bulans, qui, passant pr Saint- Mandé, vinrent prendre la batterie à revers, et réunirent a^ s'en emparer. Plusieurs élèves furent tués en la défendant. Les survivants se virent heureusement secourus par u.n poste (le la g^rcle nationale et par un détachement de dragons (1). Ces derniers s'ékncèrent le sabre au poing sur les hulans et parvinrent à reprendre les pièces. La batterie fut ramenée sur les hauteurs de Cbaropn;^ et là, nos valeureux jeunes gens continuèrent à faire un feu meurtrier. Leurs canons dirigés dans le sens de la longueur de la route firent des trouées énormes dans les rangs ennemis. Paris avait capitulé qu'ils se battaient encore. On les avait oubliés î Ils reçurent Fordre de se retirer sur Fontainebleau. Arrivés daiis cette vill^ barrasses de fatigues, ils se présentèrent à Tlntendance. Gomme ils n'étaient pas inscrits sur les cadres de Tarmée, ils n'eurent ni vivres ni logement. Ils furent obligés de solliciter du pain de la charité des boulangers et
(i) Commandés par le général Orûener (Victoires et conquêtes, l. 29, p. 202), suivant un autre article du même ouvrage (t. 32, p. 200), ce serait le général Sokolnicki, qui les aurait secourus.
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de fAèoer la Q*U soos des hangars on sous des cbarettes, pour sè garantir de la pluie.
Pradtnt quelques jours ils errèrent de ville en ville, cberehant à se diriger vers l'armée de la Loire. Ils furent faits prisonniers à Blois. Guimet qui connaissait la cité, parvint à s'échapper en se jelaatdans des rues étroites, dans lesquelles des cavaliers n'auraient osé s'engager, et il rejoignit les troupes françaises situés de l'autre c6té dfl fleuve. Il avait emporté avec lui deux sacs contenant quelques eff^ et surtout ses cahiers de l'Ëeole. Il passa la nuit avec son petit bagage sur une meule de foin. Le froid étant devenu plus vif, il quitta un instant son lieu de repos, pour aller se réchauffer au feu du t»vouae. A son retour, ses sacs lui avaient été enlevés ; il perdait ain^i le recueil de totites ses études scientifiques, et il est facile de eomprendre le chagrin qu'il en ressentit.
Quant à ses camarades faits prisonniers à Blois, ils durent à Theureuse influence de l'illustre Alexandre de Humbold de se voir relâchés» et» après bieo du temps perdu, tous ces jeunes gens rentrèrent à l'école et reprirrat leurs travaux.
Le 7 octobre 1815, Guimet fut déclaré admissible dans les services publics sous le n^ 63. N'ayant pas été classé dans les ponts-etchaussées, comme il le désirait, il continua à rester avec les élèves.
L'École Polytechnique fut licenciée en 1816, par ordonnance du 13 Stvril. n quitta rétablissement le 19 du même mois. Durant cette suspenstOQ, abandonné à lui-même, dans ce Paris qui offre tant de genres de séduction, au lieu de se livrer aux plaisirs, si pie ns d'attraits à cet âge, il travailla à se fortifier dans ses études ; et, ce qui montra le sérieux de son esprit, il consacra une partie de ses journées à donner des leçons de mathématiques, poar n'être pas à charge à sa famille.
L'année suivante autorisé à se présenter au concours (1), pour
(1) Ck)nfonnément & i^aniolê' M ée l'orâdainnee chi I sepbemkn 1U6 .
l'admission dans les services publics, il obtint le n» 6, sur soixante et douze concurrents (1).
Les poudres et salpêtres (2) offraient alors Tune des carrières les plusavantageu>es et les plas ambitionnées. Il y fut admis en qualité d'élève le 10 décembre 1817 (3).
il fut d'abord employé à l^irsenal de Paris, puis envoyé à la poudrière du Bouchet, près Arpajon (Seine-et-Oise). Là, il fut chargé de lever les plans de rétablissement, et d*y organiser le service, sous la direction de M. Grand-Besançon. De là, il passa à la poudrière du Ripault (4), prés Tours.
En 1821, il fut envoyé, en qualité de commissaire-adjoint surnuméraire, à Esquerdes, prés Saint-Omer. Le commissaire et Tinspecteur de rétablissement voyageaient alors, de l'autre côté du détroit, aux frais de l'État, pour tâcher de découvrir le secret de la fabrication de la poudre rousse des Anglais. Guimet, sans en parler à personne, se livra à cette recherche, et atteignit bientôt le but désiré. 11 envoya ses produits à M. le comte Ruty, directeur-général. Celui-ci lui adressa des félicitations et de grands compliments, et le fit venir dans ses bureaux, pour l'occuper à faire... des additions t Sa décou-
(1) n avait préalablement été déclaré admissible le 28 octobre 1817.
(2) Un décret, du !•'' mai 1815, portait que les membres de radministration des poudres et salpêtres seraient pris exclusivement parmi les jeunes gens sortis de TÉcole polytechnique. Il y avait, auprès de la régie, deux places d'élèves données au concours.
(3) L'ordonnance du roi, du 9 août 1818, concernant Tadministration des poudres et salpêtres, en réglait la hiérarchie de la manière suivante :
1 Directeur général,
3 Commissaires de première classe,
15 Commissaires de deuxième classe,
5 Commissaires de troisième classe,
2 Commissaires- Adjoints, 2 Élèves.
(4) Le mardi 9 août 1825, le bâtiment de cette poudrière servant au grenage, fit explosion ; douze ouvriers y trouvèrent la mort.