‹ Opuscules entomologiquesChapitre 47 sur 101 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

JEANTHÉODOSE DOUBLIER,

B. MiJiAAmr.

(Luc à la Société Liunéenne de Lyon).

Notre ancienue Provence dans laquelle TEnlomologie a fait, dans l'espace de peu de temps, des pertes si regrellables (*), a vu s'éteindre encore une de ces existences d'élite qui semblent avoir pour essence l'amour du bien et du beau, et pour besoin l'élude ou l'admiration des œuvres de Dieu.

En esquissant la vie de celui sur la tombe duquel je veux essayer de jeter quelques fleurs^ en vous parlant d'un naturaliste admis par la Société Linnéenne au nombre de ses correspondants^ j'ai non-seulement pour but de remplir un devoir imposé aux fonctions que votre bienveillance m'a confiées, je tiens surtout à acquitter une des dettes les plus chères de l'amitié.

Jean-Tbéodose Doublier naquit le 1 1 janvier 1814, à Draguignan, chef-lieu du département du Var, d'une famille honorable. Enfant , il montra des dispositions précoces et un vif désir de s'instruire ; dès cet âge, il sut se distinguer par cette aménité et cette douceur qui firent toujours le fond principal de

(^) MM. Solier et Fontcolomb* » et MM»** Marie Waehanru et Loaise-Caroliue d'Acmoot.

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son caractère, et dont tous ses traits portaient si vivement Tcm-

preinle. Il fit avec succès ses études au collège de Draguîgnan.

Ses rapports de tous les jours avec son oncle (*), naturaliste distingué, la vue des échantillons nombreux rassemblés par ce savant, lui inspirèrent de bonne heure celte admiration passionnée pour les œuvres de la création, qui ne devait s*éteindre en lui qu'avec la vie. Sous les yeux de son bon parent, il commença à s'occuper de Minéralogie; mais un peu plus tard, ayant eu l'occasion de recevoir un certain nombre de Coléoptères exotiques, leurs formes si variées et si singulières, la beauté de leurs élytres parées de teintes la plupart si brillantes, lui firent prendre l'Entomologie en affection toute spéciale.

Les insectes devinrent dès lors l'objet de ses recherches. Dans ce but^ combien de fois n'a-l-il pas visité le bois de Maumont, ceux de Mascarelle et du Rouet, suivi les bords de la rivière d'Argens, exploré la plaine des Maures, poussé ses excursions jusqu'à la montagne de l'Esterel ou jusqu'aux plages sablonneuses de Sainl-Raphael. Chaque promenade lui offrait des conquêtes faciles et l'enchaînait par des liens plus forts à cette étude attachante. Tel est l'avantage de l'histoire naturelle : les objets compris dans son domaine sont si nombreux, que sans sortir des limites d'un cercle assez restreint, elle peut sans cesse fournir des aliments nouveaux à la mobilité toujours renaissante de nos désirs.

La mort de son père (') lui imposa une charge bien douce et bien facile pour son cœur, celle de servir à sa mère de protecteur

(') Dominique Doublier, aujcur<l'btii président de la Société d'Etudes scieQlifiqoes et trchéologiquct de It ville de Dragtiigaan , et membre do diverses autres Sociéiét savantes.

(*| Il mourut le 27 mai 1839, Agé de soixante etuo ans. Tl était premier adjoint an maire de Draguignan, et l'un des membres de la maison de commerce établie sous la raison sociale de Clément frères et C*.

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ei d*appui^ de l'entourer encore de plus d^amour, s'il était possible, pour lui faire oublier son veuvage. Dès ce moment, il identifia pour ainsi dire sa vie avec la sienne. Malgré le bonheur apporté plus tard, dans son intérieur, par celle qu'il se plaisait à nommer un ange de vertu et de modestie, il ne put jamais se. séparer de celle qui lui avait donné le jour, ni rien diminuer des soins affectueux qu'il lui prodiguait.

Un cœur doué d'une tendresse filiale si vive, ne pouvait être insensible aux peines des autres. Sa charité inépuisable envers les pauvres ne se bornait pas à ouvrir sa bourse aux misères notoires , sa main discrète allait surtout chercher celles qui se cachaient. Il semblait avoir des soulagements pour toutes les souffrances, des baumes pour toutes les douleurs ; il se faisait tout à tous.

Il avait été investi, le 1" octobre 1839, de la charge de greffier du tribunal de Commerce de Draguignan, et malgré l'exactitude et la régularité avec lesquelles il s'acquitta toujours de ses fonctions , il sut distribuer ses heures de manière à donner à l'histoire naturelle une bonne partie de son temps.

Des circonstances particulières me fournirent, il y a plus de vingt ans, l'occasion d'être son premier correspondant. Les rapports qui s'établirent entre nous à cette époque, et qu'il sut toujours rendre si agréables, ne tardèrent pas à se changer en une amitié intime, dont le temps, loin d'altérer les douceurs, resserra de plus en plus les nœuds.

Je serais bien oublieux d'ailleurs, si je ne redisais ici de combien d'espèces rares ou même inédites (*) je lui ai été redevable, durant les quatre lustres de nos relations si nombreuses ; si je ne faisais rejaillir sur lui toute la gloire de ces découvertes. Puissent les deux Coléoptères (') chargés de transmettre son

(') OxifplewrHM Nodieri^ Niphona picticorni$j Bolboeerut gallicHs, etc. (*) Barrmmia Doublieri. — Hymenoru$ Doublieri,

nom aux entomologistes à venir, leur faire connaître aussi toute ma reconnaissance!

Vers le milieu d'octobre 1843, il vint visiter Lyon qu'il ne connaissait pas encore. Les jours qu'il passa dans nos murs furent pour tous les amis de l'Entomologie des moments de fête. Il visita ceux d*entre eux qui se trouvaient alors à la ville (*), admira leurs belles collections, et s'en retourna plus attaché que jamais à l'ëtude de l'histoire naturelle.

L'année suivante, il voulut parcourir les montagnes de la Grande-Chartreuse, et recueillir de sa main les espèces alpines dont sa collection ne s'était jusqu'alors enrichie qu'avec le secours de ses amis. De Draguignan, il se dirigea sur Saint-Bonnet, dans les Hautes-Alpes, butina sur une partie de sa route, visita Grenoble, et arriva le 20 juillet au monastère, où nous nous étions donné rendez-vous. La route si accidentée et si pittoresque qui deguis Fourvoierie se déroule en sinuosités nombreuses sur les rives du torrent ; les roches gigantesques et souvent perpendiculaires dont elle est bordée; ces sapins qui semblent pendre sur la tête du voyageur, ou qui d'autres fois, échelonnés sur ces pics dentelés^ offrent l'image des géants cherchant à escalader les cieux ; ces eaux, parfois profondément encaissées, qui descendent en se brisant contre les roches dont leur lit est obstrué ; l'horizon borné qu'on a devant soi, et dont le tableau mobile change presque à chaque pas; l'imposante majesté du désert, tout contribua à éleclriser son imagination facilement impressionnable; il arriva au couvent ému de plaisir et d'admiration. D'autres surprises l'altendaienl bientôt. Ces forêts antiques, ces prairies émaillées de fleurs, allaient lui offrir une multitude de Coléoptères qui jamais ne s'étaient présentés vivants à ses yeux.

La Grande-Chartreuse sera toujours la terre promise pour nos entomologistes. Malgré les soins de l'administration forestière à

(*) MM. F. Armand, FouJras, Gacognc, Gtiillebcau, G. I.cvral, Merck» Perroud et Rey.

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tirer parli des bois en temps utile, à ne pas les abandonner aux outrages des ans et des vers rongeurs, une foule d'arbres de diverses essences, des sapins surtout, nés sur des points où la hacbe ne peut aller les frapper, deviennent à leur déclin le berceau d'un grand nombre d'insecles ; ceux-ci descendent ensuite de ces hauteurs , pour visiter les ombelles des prés.

Les trois jours passés dans ces lieux ne purent émousser ses jouissances. Longtemps après, il aimait à se rappeler les moments passés le soir à la fenêtre de sa cellule, à contempler, par un beau clair de lune, ces remparts naturels servant à enclore le désert, et sur lesquels viennent expirer les derniers bruits du monde ; à reposer ses regards sur les sombres rideaux de sapins f iépioyés devant lui ; a les élever vers ce grand Som, dont la tête chenue semble soutenir la voûte des cieux ; à prêter Toreille à ce silence, ailleurs inconnu, que troublaient seuls les cris lugubres de Toiseau des ténèbres, ou la voix sonore de la cloche du couvent. Il vit encore une fois Lyon a son retour.

En 1845, dans un voyage entrepris avec deux de mes amis (/), dans le midi de la France, nous arrivâmes à Draguignan dans la première quinzaine de juin. Nous reçûmes de la famille Doublier cet accueil d'une cordialité empressée dont l'amitié la plus affectueuse peut seule trouver le secret. Pendant trois jours, nous parcourûmes, sous la conduite de no(re ami, les localités les plus favorisées, et nous trouvâmes a nous y enrichir de quelques-uns des insectes les plus rares de ces contrées privilégiées.

Peu de temps après notre départ, le cœur de Doublier, si bien fait pour aimer, se trouva livré à une préoccupation à laquelle se rattachait le bonheur de sa vie. L'amour et la raison, si rarement d'accord , semblaient s'être entendu cette fois pour le

(t) MM. Gacogne et Léon OIph-GalliarJ.

guider dans le choix d'une compagne. Après cinq mois d'espé^ rances et de crainles, ses vœux finirent par èlre exaucés, et le 21 décembre 1045^ il épousait M.'Ue Marie-Adèle Porre.

Rien ne manqua dès lors à sa félicité, si ce n'est de voir un èlre nouveau venir resserrer encore les liens de son heureuse union. Après quatre ans et demi d'attente le Ciel exauça ses désirs; il lui naquit une fille, le 18 mai d850.

Quelques mois après, dans un nouveau voyage dans le midi, j'arrivai à Draguignan dans la soirée du mercredi 28 août; je n'oublierai jamais cette date. Notre ami, prévenu de ma visite, m'attendait à la ville, pour me conduire à sa campagne, où se trouvait sa famille. Le plaisir d être ensemble, les douces causeries, la diversité et la richesse des produits de ce sol méridional, nous firent parcourir, sans nous en douter, la distance à franchir. Le ciel était empourpré des derniers rayons du jour, quand nous touchions au but de notre promenade. Je revis là sa bonne mère, qui cinq ans auparavant avait eu pour nous des soins si allentifs et si délicats ; je donnai à sa jolie fillette un baiser, qui devait être aussi le dernier; et je fus présenté à sa jeune femme qu'il me lardait de connaître. L'esquisse charmante qu'il m'en avait tracée n'avait rien de flatté ; si j'avais eu à peindre la douceur unie à la grâce, je n'aurais pas choisi d'autre modèle. Le souper nous allciidail. L'amitié s'était chargée d'y ajouter tous ses charmes. La table avait été dressée dehors, devant la maison, sous le voile étoile de la nuit, près du jardin, dont les fleurs caressées par la brise légère, nous envoyaient les parfums de leurs odorantes corolles. Des insectes crépusculaires inconnus à nos contrées (^j, attirés par léclat des flambeaux, venaient s'abattre sur la nappe et nous procurer les plaisirs d'une chasse facile. Jamais, je crois, jouissances plus douces ne me firent passer des mo-

(*) De* Vtxperui ttrepeui ^.

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menls plus délicieux. Hélas, qui m'aurail dit que peu d'années après, je serais le seul survivant de tous ceux avec lesquels j'étais alors si joyeusement atlablé !

Le lendemain, après une visite à son frère, nous passâmes en revue les richesses de son cabinet. Outre les insecles, il offrait une petite collection d'oiseaux empaillés avec beaucoup d'art, des coquillages et diverses autres productions naturelles. Il me fit faire la connaissance de M. Jaubert, amateur plein de zèle et de talent, qui depuis a malheureusement délaissé Tentomologie pour l'étude des fossiles. Puis, pressé par le temps, il fallut m'arrachera ses instances et prendre la route de Toulon, sans avoir pu faire une excursion dans les alentours.

C'était pourtant là un des plaisirs qui avaient pour lui le plus de douceur, que celui de passer quelques journées avec d'autres amis de la nature, de les conduire dans les lieux les plus riches en espèces rares, de leur fournir l'occasion de se féliciter des moments passés près de lui. Combien de fois n'a-t-il pas ainsi piloté les entomologistes de passage (*) sur son département? Sa générosité, pour ceux qui le favorisaient d'une visite, était souvent embarrassante. Dans son empressement à leur être agréable , il leur offrait jusqu'aux objets uniques de ses collections , il les forçait à les accepter, s'il avait cru lire dans leurs yeux le simple désir de les posséder.

Doublier se préparait à donner le Catalogue des Coléoptères du département (^). Il aurait pu se faire plus spécialement eonnaître dans la science, en mettant au jour ses découvertes ou ses observations, si le manque d'ouvrages et une foule d'autres obsta-

(<) MM. ArUSj Boropar(,deCérisy,fouttra«,ralibcFouriiier,Gabillol,Gncogne»Gucnn, Ilauri, Tabbé V. MulsanI, Perroud, Ruy, Robert, Scbaum, etc. Outre les personnel déjà nommées, il avait eu divers correspondniils : MM. Billot, de Uagueiteau ; Ccoffet, de Nîmes; d'Aumonl; Donzel, de Lyon; Gaubi); Wacbanru, de Marseille, etc.

(*) Diins le second volume du Prodrome d'histoire naturelle, dont le premier tome venait alors de paraître.

des ne rendaient loule publicalion bien difficile pour un babilanl delà province,surloul pour celui qui est éloigné des grands centres de population. Ses pencbanls d'ailleurs ne le poussaient pas vers la renommée. L'étude de l'Histoire naturelle était une distraction qui plaisait à ses goûts ; il ne cberchait rien au-delà des jouissances agréables qu'elle lui procurait. La Société Linnéenne de Lyon l'avait admis au nombre de ses correspondants; sa modestie ne lui avait jamais permis d'ambitionner l'honneur d'appartenir à un autre corps savant.

J'en aurais sans doute dit assez pour faire connaître l'entomologiste^ et surtout l'homme aimable et bon par excellence ; peutêtre devrais-je me borner à raconter comment s'est terminée cette existence si douce et néanmoins si^ bien remplie. Mais quelques uns des détails qui vont suivre m'ont paru si touchants, que je n'ai pu résister au désir de les rapporter. Ils serviront d'ailleurs à compléter cette notice.

Doué de cette droiture de cœur qui semble devenir de plus en plus rare, doté des qualités les plus aimables, de toutes celles qui constituent l'homme de bien, il ne manquait, faut-il le dire, il ne manquait à Doublier, distrait par les occupations de la vie, qne de remplir plus exactement tous les devoirs de la religion, pour être en tous points le modèle le plus accompli. Le voir arriver à cet état de perfection, était le rêve de M"*' Doublieri l'objet incessant de ses prières. C'était trop peu pour elle que d'être unie à lui durant les jours si courts que nous avons k passer sur la terre, elle voulait avoir l'assurance de n'être pas réparée de son ami pendant cette vie future, au sein de laquelle la mort n'aura plus d'empire.

Un soir du mois de janvier 1852 (*), tourmentée d'une manière plus vive par celle pensée, elle se jette à genoux aux pieds de son lit, et les yeux humides de larmes : Mon Dieu ! mon

(') ^>J><>^•lc durant laqueli? aTaieiit liou^ à Draguijjnan, les cxçrciçei du Jubilé.

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Dieu ! s'écrie-t-elle dans son cœur, serais-je destinée, après avoir goûté ici bas avec mon époux un bonheur sans mélange, à ne pas le voir partager avec moi la félicité promise à ceux qui vous auront servi fidèlement? Ah I plutôt qu'il en soit ainsi, coupez le fil de cette vie qui se montre encore à moi sous un jour si riant; exigez, s'il le faut, un sacrifice plus pénible encore; mais ô mon Dieu ! prêtez l'oreille aux supplications que je vous adresse pour cet autre moi-même. Elle se relève alors avec confiance. Sa prière était animée d'une foi trop vive pour n'être pas écoutée... Le lendemain ses vœux étaient exaucés!

Hélas ! le bonheur parfait ne peut durer sur la terre. Celui dont jouissaient ces époux fut mis, un an après, à une rude épreuve. La fille que le Ciel leur avait accordée après cinq ans environ d'attente et de prières, cette enfant dont les qualités aimables et précoces faisaient l'admiration de tous , cet objet de leur joie et de leur orgueil, leur fut enlevée le 31 janvier 1853.

Pour faire diversion à cet événement cruel, et pour se distraire tous les deux de la pensée d'une perle si douloureusCi le voyage de Rome fut résolu; mais captivé par les obligations de la recette municipale (*) qui lui avait été confiée depuis quelques années, notre ami fut obligé de renoncer, pour son compte, à ce projet, dont la non réalisation lui causa de profonds regrets jusqu'à la fin de sa vie. Son épouse partit donc seule avec son oncle. Elle s'embarqua à Marseille ; visita Gênes et Florence. Dans la capitale du monde catholique , elle assista aux céré-* monies si émouvantes de la semaine sainte. Notre ambassadeur à Rome, dont Doublier avait l'honneur d'être personnellement connu, M. le comte de Rayneval, [si obligeant pour tous.

(^] Il avait cédé sa charge de greffier da tribuDâl de Commerce de Dragoignao le tO mai i844, et avait été nommé receveur muoicîpal le 25 mai f S47, fooctioDi qu'il a eiercéei jacqu'i sa mort.

lui procura loules les facilités possibles pour augmenter les agr<^ments de son séjour dans la ville éternelle; il luilit même obtenir, le mercredi après Pâques, une audience particulière du Souverain Pontife. Elle poursuivit sa roule jusqu'à Naples^ où MM. Costa, ces naturalistes si connus, eurent pour elle et pour son oncle ces attentions prévenantes qu'on est si heureux de trouver sur une terre étrangère. Depuis Gènes, leur petite caravane s'était enrichie de la compagnie de M. Tabbé Glaire, doyen de la faculté de théologie de Paris ; il voulut bien partout leur servir de cicérone ; il sut leur faire oublier une partie des ennuis et des longueurs du voyage. M"" Doublier rentra le 10 mai ^ à Draguignan , émerveillée de tout ce qu'elle avait vu.

Pendant l'absence de son épouse, notre ami cherchait dans la chasse aux insectes une distraction à ses chagrins; mais le coup qu'il avait reçu avait été si rude, qu'il se plaignait de ne pouvoir plus faire de longues excursions.

Ses sentiments, depuis la mort de sa fille, avaient pris un caractère plus profondément religieux. Il aimait à se la figurer au milieu des esprits célestes qui entourent le trône de Dieu. Dès ce jour, il ne cessa de l'invoquer comme un ange protecteur, de la conjurer de lui servir de guide, et de venir à sa dernière heure lui adoucir le passage de cette vie à l'autre. Quelquefois après cette prière : 11 me semble, rcpélait-il à sa bien-aimér, il me semble que je ne craindrais pas la mort! On aurait dit qu'il pressentait sa fin prématurée. El cependant tout était fait pour rattacher encore à ce monde !

Il venait d'avoir depuis peu l'espérance d'obtenir un nouveau gage de la fécondité de son épouse, quand après une course faite par un temps froid, une pneumonie se déclara. A peine commençait-il à être hors de danger, qu'une autre maladie, la suette, le jeta bientôt dans un délire prolongé. Il recouvra enfin assez de lucidité pour recevoir et apprécier les consolations et les secours que la religion accorde au chrétien mourant. Puis,

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toul à coup, ses yeux prirent une vivacilc extraordinaire ; les bras tendus , il s'efforçait de soulever son corps affaibli ; ses lèvres murmuraient le nom de sa fille chérie. Il voyait sans doute alors cet ange qu'il avait si souvent invoqué, venir audevant de son àme pour la conduire dans les voies de rélernité. Après dix minutes de ce spectacle saisissant, pendant lequel les assistants attendris fondaient en larmes , il abandonna sa main à celle qu'il avait tant aimée, pour lui faire sentir les derniers mouvements d*un cœur qui n'avait cessé de ballre pour elle. Bientôt les ombres de la mort commencèrent è l'envelopper , et quelques moments après il exhalait son dernier soupir. C'était le dimanche 15 janvier 185ft , vers les dix heures du soir.

La nouvelle de ce douloureux événement ne plongea pas seulement dans le deuil ses parents et ses amis. Le nom de Doublier inspirait tant de sympathie, il était si universellement aimé, que la population de la ville presque tout entière, se porta spontanément à ses funérailles. Riches et pauvres , chacun voulut se faire un devoir de lui dire un suprême adieu. Aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe; mais la tristesse peinte sur tous les visages , les larmes abondantes qui coulaient des yeux , exprimaient avec une éloquence plus saisissante que les paroles, la perte cruelle que le pays venait de faire.

Quand l'ange de la mort a pris son vol vers une maison , il est rare qu'il ne revienne pas frapper d'autres coups, ii des distances plus ou moins rapprochées. Qui de nous a vécu un peu de temps sans en faire la triste expérience ! La famille Doublier en offrit une nouvelle preuve Une des tantes de notre ami, veuve de l'ancien bibliothécaire de la ville, le suivit de près. Sa pauvie mère , qui aurait donné mille fois sa vie pour la sienne , termina son existence le 1 5 décembre suivanL Dans les premiers mois de 1855 , l'un de ses oncles, receveur de Thospice et son successeur en qualité de receveur municipal , paya son tribut. Enfin le 23 septembre de la même année , sa veuve désolée,

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subit le même sort. Depuis le prinlemps , elle s'était retirée à ]a campagne pour y sevrer son enfant né cinq mois après le décès de son père. Elle n'y put échapper au fléau qui décimait Draguignan ; elle fut atteinte de la suette , et mourut en tournant ses derniers regards sur sa fille, qu'elle laissait orpheline à seize mois !

Pauvre enfant ! dont le front , à votre naissance , a été voilé d'un crêpe funèbre ! Vous, qui n'avez jamais connu la douceur des baisers d'un père ; vous , qui avez vu s'éteindre une mère si parfaite , au moment où à peine vous commenciez à bégayer son nom , et à sentir le prix de ses soins et de son amour I Si jamais ces lignes tracées par l'amitié venaient à tomber sous vos yeux , puissent-elles vous dire de quels excellents parents vous êtes issue ! Lorsqu'on sait , comme eux , passer sur la terre en y faisant le bien, s'y concilier l'estime et l'affection, on laisse, dans le cœur de ceux qui nous ont connu, des regrets vivement sentis, et que le temps, destructeur de toutes choses, ne saurait complètement effacer I

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