‹ OpusculesChapitre 25 sur 66 · LE COMTE DE CHARNY · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CHARNY

DSDIÉ AI X BOURGUIGNONS)

(De l'imprimerie de N. Odobé, à Dijon.) Paris, Delaunay, libraire au Palais-Royal , péristyle Valois, n" 182 et 183; — Audin , libraire, quai des Augustins, n« 25; 1829, in-8" de 204 pages. — A Dijon, chez Bonnefond-Dumoulin , libraire , rue au Change, n- :i.

Tout le monde sait que, dans le XVIe siècle, les dissensions religieuses qu'occasionna le schisme de Luther, mirent une partie de l'Europe en feu. En France surtout, plusieurs personnages illustres et des familles entières ayant embrassé la réforme, la guerre civile éclata et exerça ses fureurs avec une violence inouïe. Après tant de discordes, tant de sang répandu, au moment où l'on présageait une paix durable, par suite d'une haute alliance (entre Henri et Marguerite de Valois), la plus terrible catastrophe, fruit d'une profonde dissimulation (la Saint-Barthélémy), jeta l'épouvante par toute la France. Les gouverneurs des provinces avaient aussi reçu l'ordre d'étendre cette affreuse mesure à leurs gouvernements respectifs, et de l'exécuter le même jour et à la même heure qu'à Paris. La plupart obéirent; mais quelques-uns pensèrent que, sans trahir les in-

térêts du roi, ils pouvaient ou différer ou refuser d'obtempérer à des ordres désavoués par la religion, par l'humanité, et surpris sans doute à la faiblesse et à l'inexpérience du jeune monarque. Le comte de Chabot-Charny, amiral, gouverneur de Bourgogne, fut du petit nombre de ces hommes de bien (1).

Le roman historique que nous annonçons sous le titre du Comte de Charny, repose sur les deux objets dont nous venons de parler : différence de religion entre deux des principaux personnages, et noble résistance de l'un d'eux aux ordres sanguinaires qu'il avait reçus. L'auteur de cet ouvrage, qui me paraît de l'école de Walter-Scott, a adopté, comme l'écossais, une forme dramatique qui répand beaucoup de chaleur sur cette intéressante production. Les trois principaux personnages qu'il met en scène sont le célèbre président Jeannin, qui n'est encore qu'avocat, mais qui annonce déjà ce qu'il sera un jour ; le jeune baron de Navailles, qui, quoique huguenot (c'était l'expression du temps), recherche la main de la belle Odette de Charny, fille du gouverneur; enfin le gouverneur lui-même, le comte de Cha-

(1 ) Voici le nom de ceux qui se sont illustrés par cette noble et admirable conduite :

Le comte de Chabot-Charny sauva la Bourgogne ; — le comte de Gordes préserva la Provence; — MM. de Saint-Hérem, l'Auvergne; — Tannegui-le- Veneur, la Haute-Normandie; — Jacques de Matignon, lieutenant du roi en Basse-Normandie, garantit les villes de Saint-Lô et d'Àlençon; — le vicomte d'Orthes écrivit de Bayonne au roi : « Sire, j'ai communiqué le commande- « ment de V. M. à ses fidèles habitans et gens de guerre de la garnison, je « n'y ai trouvé que bons citoyens et fermes soldats, mais pas un bourreau. « C'est pourquoi eux et moi supplions très humblement V. M. vouloir em- « ployer en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soient, nos bras « et nos vies. »

bot-Charay. Quelques acteurs subalternes très bien dessinés donnent <in mouvement à l'action.

Cet ouvrage;, pi annonce dans son auteur un esprit réfléchi, une douce philosophie et des connaissances étendues, doit plaire aux Bourguignons et surtout aux Dijonnais, car tout se passe soit dans leur ville, soit aux environs, et tous les personnages, ions les faits, tous les lieux, empreints de la couleur du temps, sont rendus avec une grande vérité. Tâchons de tracer une esquisse de cet intéressant tableau.

Le baron de Navailles, jeune homme accompli, d'une haute naissance et d'une grande fortune, vient demander à l'avocat Jeannin de s'intéresser à l'alliance qu'il projette avec la maison de Charny, en épousant Odette, fdle du gouverneur; il le prie de sonder le père à cet égard. Jeannin s'en charge; mais ce qu'il avait prévu arrive : le comte de Charny, zélé catholique, ne peut consentir à donner sa tille à un huguenot. Cependant, comme cette alliance lui serait très avantageuse, il la désire, et espère que le jeune homme se convertira. — Entrevue du baron avec le comte; l'un et l'autre tiennent à leurs opinions : le baron ne veut pas quitter la réforme et le comte ne peut se décider à lui donner sa fille. L'auteur a mis beaucoup de dignité et de modération dans la manière dont s'expriment les deux interlocuteurs. Les choses en sont là, quand survient un événement singulier.

Le jeune baron est commandé mystérieusement pour une expédition nocturne que projettent ses co-religionnaires. Quoiqu'il ignore le but de cette expédition, il se trouve à minuit au lieu du rendez-vous hors de la ville. On part, la nuit était obscure. Il marche avec une colonne de cent

hommes environ, tant à cheval qu'à pied. On observait le plus grand silence. Enfin on arrive à la porte d'un couvent de religieuses, à trois lieues et demie de Dijon, sur la route de Saint-Jean-de-Lône. Quelle est la surprise de notre jeune baron, quel est son effroi, quand il reconnaît que ce couvent est l'abbaye de Tart, où sa chère Odette est pensionnaire! et c'est ce couvent que les huguenots viennent surprendre pour le piller! On était parvenu là sans mot dire, sans le moindre bruit. Un des plus déterminés sonne la cloche : — qui est là? demande la portière. — Ouvrez, c'est un pauvre ermite harassé de faim et de fatigue. — La portière hésite en disant qu'il y a tant de mauvais sujets, tant d'hérétiques qui courent pour ravager et piller les couvents. Le faux ermite insiste, quand tout à coup une voix forte s'élève du milieu de la troupe : — N'ouvrez pas, ce sont les huguenots! — Aussitôt on crie : Au traître! On veut enfoncer les portes. Le jeune de Navaillesàse place en travers ; un coup d'arquebuse, qui lui est destiné, renverse son cheval ; il lutte contre ses compagnons irrités, et il allait être leur victime, si des catholiques envoyés de Dijon ne fussent à l'instant survenus. Tous les assaillants prennent la fuite, excepté le jeune baron , qui , cru leur complice , est fait prisonnier. On le mène à Dijon où le peuple veut le mettre en pièces. Il est conduit chez le gouverneur qui ne revient pas de sa surprise de voir son gendre futur parmi des brigands qui allaient saccager le couvent de Tart. Le baron raconte avec autant de naïveté que de modestie comment la chose est arrivée. Son innocence est reconnue ; mais il faut le tirer de cette position critique : d'un côté les catholiques veulent l'exterminer, et de l'autre les huguenots le regar-

il mi comme un traltre,iui préparenl secrètement le même sort. On consulte le bon Jeannin. Il ae voit qu'un seul moyen iir salut ; c'est d'envoyer le baron passer quelque temps au couvent d'Uchon qui est dans les bois de l'Autunois. Ce couvent ;i pour prieur un excellent homme, parent de Jeannin, etqui s'empressera de donner l'hospitalité au jeune fugitif. Le gouverneur approuve cet expédient, et le baron part en secret, accompagné d'un jeune guide nommé Mathly. I..i description de cr voyage à travers champs est très pittoresque. Les châteaux inhabités que nos voyageurs trouvent sur leur chemin, la colonne de Cifssy, la caverne du Bout du monde (Menevault), les aventures (jui s'y passent, lés naïvetés respectueuses du fidèle Mathly, tout rend cette lecture très attachante. La relation du séjour du baron au couvent d'Uchon n'est pas moins intéressante. Rien de plus touchant que les conversations du bon prieur. Enfin, après un certain temps, le jeune de Navailles revient à Dijon. Sa malheureuse affaire était entièrement assoupie,- il est très bien reçu. Dans l'intervalle, le gouverneur avait écrit en cour de Rome, pour obtenir les dispenses nécessaires. Elles étaient accordées. Un ne songeait donc plus qu'aux préparatifs des noces; ils furent aussi brillants qu'immenses; toute la ville manisfestait sa joie par des décorations et des illuminations spontanées et universelles. Le baron et sa jeune future étaient au comble du bonheur.

La veille de la célébration du mariage, Jeannin allait s'occuper du contrat avec l'heureux père d'Odette, ils étaient dans le cabinet de celui-ci à onze heures du soir, quand1 un étranger demande à parler au gouverneur. Le comte veut remettre cette audience au lendemain, mais l'é-

tranger annonce que ce sont des ordres pressants de la cour. Le gouverneur ouvre le paquet... Qu'on juge de son effroi! c'était l'injonction de commencer, à minuit précis, l'extermination des huguenots à Dijon et dans les environs, et de n'en laisser échapper aucun!!!... L'auteur a parfaitement

rendu ce moment si terrible pour le gouverneur ainsi

que la belle conduite de Jeannin, qui finit par brûler sur une bougie la lettre impie... Les ordres barbares restèrent sans exécution, et, deux jours après, la noble résolution du comte de Charny fut justifiée par une lettre du roi lui-même qui l'en félicitait. Le mariage du baron de Navailles avec la belle Odette avait eu lieu pendant le moment de crise. Mais le jeune époux ignorait d'abord que le fer assassin était suspendu sur sa tête, et quand il l'apprit, le danger était passé.

Telle est l'esquisse de ce roman historique, dont la marche est bien conduite et dont les nombreux détails sont présentés d'une manière très pittoresque. Cependant il y a quelques expressions et quelques phrases, rares à la vérité, qui, sous le rapport de la convenance du style, pourraient un peu prêter à la critique, mais ubi plura nitent; et d'ailleurs ce n'est pas aux Bourguignons à se montrer trop sévères à l'égard d'un ouvrage qui est agréable, qui leur est dédié, et qui tient à l'honneur de la province. Nous n'avons pas besoin de prévenir le lecteur qu'un sang bourguignon coule dans les veines de notre ingénieux romancier.

Ce volume, fort bien imprimé, fait honneur aux presses de M. Odobé ; et de plus il a été tiré à un nombre d'exemplaires très limité.

(Journal de Dijon et de la Côte-d'Or. 1829, n* 26.)

NOTICE

Page 1