RACONTÉES PAR LUI-MÊME
ONT -EUES BEAUCOUP CONTRIBIÉ A Al '.VI Ml II SA FORTIM !
Personne n'ignore qu'Erasme a reçu de nombreux témoignages de bienveillance de la part des souverains pontifes, des empereurs, des rois, des princes et des grands de son temps; on sait également que la plupart de ces témoignages sont dus aux dédicaces de ses ouvrages, qu'il adressait à ces puissances de la terre. Mais le fruit de ces dédicaces a-t-il été le pivot de sa fortune ? Guidé par un vil intérêt, en a-t-il retiré des sommes considérables, ainsi que l'ont prétendu ses ennemis ? Erasme va lui-même répondre à ce reproche, car il a traité l'histoire de ses dédicaces et de leurs produits vers la fin d'une lettre qu'il a adressée Joanni Bosthemo Abstemio (1) canonko comtantiensi , et qui porte pour date, Basileœ, tertio calend. feb. anno a
(1) Abstemius, surnom donné par Erasme à Botshemus, parce qu'il ne buvait pas de vin.
Christo nato MDXXIII, douze ans avant sa mort (1). Le passage de cette lettre, écrit avec une naïve simplicité, est assez curieux et prouve, par les détails donnés sur le produit de chaque dédicace, que ce n'est point là que notre illustre auteur a trouvé le chemin de la fortune. D'ailleurs, il n'a jamais été l'enfant gâté de cette aveugle déesse; il jouissait d'une honnête aisance (2). Voici le résumé du passage de la lettre en question :
Il expose d'abord le reproche que lui font ses ennemis : Jactant, dit-il, me ex lucubrationum mearum dedicationibus amplas prœdas referre, propterea quod permulta dicarim viris principibus. Puis il commence ici la nomenclature ae ses dédicaces.
« J'ai dédié à Léon X mon Commentaire sur le Nouveau Testament, et il ajoute : ducatum unum nec expectavi nec accepi.
« J'ai fait hommage au pape Adrien VI d'un de mes ouvrages, dont la reliure m'a coûté quatre florins, plus un florin à celui qui alla le porter, et encore quelque chose lorsqu'il revint. Le pape reçut le volume lœta fronte, et
(1) Didier Erasme, né à Rotterdam, le 28 octobre 1467, est mort à Bâle le 12 juillet 1536. La meilleure édition de ses Œuvres est celle de J. Le Clerc. Lugd-Batav., van der Aa, 1703-1706, 10 tom. en 11 vol. in-fol.
La lettre dont il est ici question est tirée d'un petit ouvrage intéressant, et que je crois assez rare ; il est intitulé : Catalogi duo operum D. Erasmi ab ipso conscripti et digesti, cum prœfatione D. Bonifacii Amerbachii, ut omni deinceps imposturœ via intercludatur , ne pro Erasmico quispiam edat , quod vir ille non scripserit dura viveret. Antuerpiœ, 1537, pet. in-12, caractères italiques, sans pagination.
(2) Voyez notre Choix de Testaments anciens et modernes remarquables, etc. Paris, 1829, 2 vol. in-8°.
Le Testament d'Erasme, copié sur l'original, à Bàle, s'y trouve, avec la traduction française, tom. I, pp. 185-191.
donna sil ducats au porteur. Il est vrai qu'il m'offrit une charge ecclésiastique assez honorable; mais j'ai refusé.
« Lorqne je dédiai au pape Clément VI ma Paraphrase des actes des Apôtres, je déclarai formellement que je ne roulais rien; cependant le souverain pontife m'envoya deux cents florins.
« Le cardinal Grimani, à qui j'adressai ma Paraphrase sur l'Epître aux Romains, la reçut fort bien, mais teruncium (I) non misit, née ego expectavi. Quod amhiebam, prœstitit favorem ac henevolentiam , non mihi , sed studiis et Reuehlino.
« Le cardinal Cambége m'envoya d'Angleterre un anneau comme gage d'amitié ; c'est ce qui fit que je lui dédiai par la suite une de mes paraphrases, non par intérêt, mais par reconnaissance.
« Le cardinal de Sion m'avait fait les plus belles promesses du monde, dans le cas où il se rendrait à Rome; il y fut : eœterum ?'s per me non est teruncio factum pauperior.
« Mon Cyprien corrigé, que je dédiai au cardinal des Quatre-Saints, ne me valut pas davantage; non me vel una drachma (2) ditiorem fecit.
« L'archevêque de Palerme, J. Carondelet, qui reçut la dédicace de mon Saint Maire, que je lui avais envoyée par ' mon domestique, ne fut pas plus généreux que le'précédent : ejns scriniis non decessit obolus (3).
(1) Le teruncius était une petite monnaie d'argent chez les Romains : réelle dans le principe, elle est devenue monnaie de compte par la suite; elle valait 25 cent, de notre monnaie actuelle.
(2) La drachme valait a peu près 90 centimes, ou 18 sous de notre monnaie.
(3) L'obole est la sixième partie de la drachme, c'est-à-dire 15 centimes ou 3 sous.
« Philippe de Bourgogne, évêque d'Utrecht (1), reçut la dédicace de mon traité intitulé Pacis querimonia ; il m'offrit une prébende dans son diocèse, je la refusai et le prélat m'envoya un anneau enrichi d'un saphir.
« Je n'avais pas désiré davantage, ni demandé un vase ou gobelet (poculum amoris) que le cardinal de Mayence avait envoyé au cardinal d'York, à qui j'avais dédié mon petit livre de Plutarque. Ce cardinal m'avait assuré de toute sa faveur et de toute sa bienveillance ; tamen ex illius munificentia non sampilo factus ditior; c'est à dire, je n'en ai pas reçu un poil de barbe.
« Quant à l'évêque de Liège, à qui j'ai dédié mon Commentaire sur les épîtres aux Corinthiens, doré sur tranche, et à qui j'ai donné les deux volumes de mon Nouveau Testament, imprimé sur vélin et magnifiquement reliés, je lui suis très redevable pour toutes les splendides promesses qu'il m'a faites plus d'une fois; pro splendidis promissis quœ non semel obtulit ; sed non est quod illi pro donato teruncio gratias agamus ; tantum donavit quantum si incidat in oculum quamvis tenerum, nil tormenti sit allaturum : id ipse non inficiabitur ; ce qui veut encore dire, en bon français : Il ne m'a pas donné ce qui m'entrerait dans l'œil, et il ne peut le nier.
« Charles d'Autriche (depuis Charles-Quint) m'avait nommé l'un de ses conseillers, et m'avait pourvu d'une charge ecclésiastique avant que je lui eusse dédié mon traité
(1) Ce Philippe de Bourgogne était l'un des quinze enfants naturels (huit garçons et sept filles) qu'a eus le duc Philippe le Bon; il se nommait sieur de Sommerdic; il fut amiral, chevalier de la Toison-d'Or, ensuite évêque d'Utrecht; il mourut en 1524, l'année même où Erasme écrivait cette lettre.
de Principe, ic l'ai l'ait non par intérêt, mais par reconnaissance, .le lui ai envoyé, île Bâle à Bruxelles, cl à nies frais, une de mes Paraphrases; il a donné deux florins à mon envoyé, et il a témoigné autant de plaisir el de reconnaissance pour mon cadeau que s il eût compté mille pièces d'or.
« J'avais envoyé à Henri VIII, roi d'Angleterre, mon traité : de la Différence du flatteur et de l'ami ; il me fit des offres considérables en tout genre, el bien au-delà de ce que je pouvais mériter; je remerciai. Ma dédicace fut oubliée, et longtemps après je reçus soixante angelots (pièces d'or), qu'il m'envoya à l'instigation de J. Colet. Je lui ai dédié, peu après, ma Paraphrase sur saint Luc.
« Ferdinand de Hongrie m'a donné cent florins pour la dédicace de ma Paraphrase sur saint Jean.
« Je suis plein de reconnaissance envers le roi de France (François Ier), pour tout le bien qu'il a voulu me faire. Il a fait compter trente écus pour le voyage à celui qui lui a porté de ma part un de mes livres : mais je n'ai rien reçu, et je n'ambitionnais que les bonnes grâces du Roi.
« J'oubliais Philippe, père de Ferdinand, à qui j'ai envoyé un panégyrique, et qui m'a gratifié de cinquante philippes (écus).
« Je n'ai rien reçu d'aucun autre, ou cela est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Je ne fais mention ici que de ceux à qui j'ai dédié mes ouvrages. Si quelqu'un fait attention à la pompe et aux titres de ces grands personnages, et qu'il croie que je suis comme la plupart des mortels, ne soupçonnera-t-il pas que mes dédicaces ont dû me rapporter les richesses de Midas? Ce que
je viens de dire n'est point pour me plaindre des princes ; je veux seulement faire entendre que je n'ai obtenu d'autres profits que ceux que l'on peut acquérir en cultivant les lettres avec délicatesse, et je mets au rang de ces profits la faveur et la bienveillance dont m'ont honoré ces souverains (1). »
Erasme termine ici la nomenclature de tous les dons, de toutes les sommes que lui ont rapportés ses dédicaces; on voit qu'en les réunissant toutes, il serait difficile d'en former un capital qui eût été propre à lui faire rouler carrosse; et en cela, son sort était bien différent de celui de l'Arétin, sur lequel nous avons aussi des notes curieuses. Ces deux articles, celui d'Erasme qu'on vient de lire et celui de l'Arétin, font partie d'un travail inédit que nous avons en portefeuille, et qui a pour titre : histoire littéraire des dédicaces, ou Recueil choisi et raisonné de celles qui sont les plus singulières et les plus remarquables, soit par le style, soit par la bassesse, soit par la malignité, soit enfin par la bizarrerie, depuis 1511 jusqu'à nos jours; suivi d'une notice sur quelques placets du même genre, pouvant former
un volume in-8°.
Gab. PEIGNOT.
{Bulletin du Bibliophile. Paris, Techener, janvier 1836; n° 1, 2e série, p. 11-15.)
(1) Dans la lettre en question, Erasme n'a point parlé d'un petit accident qui lui est arrivé relativement à la dédicace de son livre de Vidud, à la reine de Hongrie. Il faisait, dans cette épitre, le plus grand éloge de cette princesse, qu'il envisageait comme une sainte femme. Il vantait, sur toute chose, sa charité envers les pauvres ; il terminait cet éloge par dire qu'elle avait toujours conservé un aspect, un visage tel qu'il convenait à une femme comme elle. Malheureusement, le mot latin, équivalent à cette expression, fut imprimé par le typographe, soit malicieusement, soit maladroitement, de manière à ce que, coupé en deux, il présentait une obscénité. La reine en fut outrée de colère, et le pauvre Erasme en éprouva un chagrin mortel. Ou peut lire ses plaintes à cet égard dans une lettre qu'il écrivait à Curtius,