ET PHILOLOGIQUE
SUR UN POISSON D'ARGENT ET SUR UN ŒUF n'AUTRUCHE EXPOSÉS DANS UNE CATHÉDRALE AUX Xlll" ET XI^' SIECLES.
Il existait autrefois dans la cathédrale de Saint-Mamès, à Langres, deux objets fort anciens, mais assez singuliers ; ils furent d'abord, pendant plusieurs siècles, exposés aux regards du public dans l'intérieur de l'église; ensuite on les déposa dans le trésor de cette cathédrale, et enfin ils subirent en 1793 le sort de toutes les richesses mobilières de nos temples, c'est-à-dire qu'ils furent enlevés et détruits. L'un de ces deux objets consistait en un poisson d'argent d'un poids assez considérable; l'autre était simplement un œuf a'autruche. De telles offrandes faites à l'église n'étaient sans doute pas fort communes , et le sens allégorique qu'elles recelaient ne devait pas être familier à tout le monde. C'est leur rareté et surtout les explications bizarres que l'on en a données qui nous ont engagé à leur consacrer une notice. Nous dirons d'abord un mot de l'historique de ces deux objets, qui remontent aux XIIIe et XIVe siècles ;
ensuite nous parlerons de leur interprétation. Commençons par celui qui a été" donne le première! qui est le moins important.
L'œuf d'autruche est dû à la générosité de Hugues III de Rochecorbon, 6f>r évêque de Langres, élu en 1244 (1), el mort de la peste dans la terre sainte an mois d'avril 1249, dans le même temps que saint Louis y fui fait prisonnier. Si l'on jugeait de la générosité de ce prélat par le chétif don qu'il fil de cet œuf à sa cathédrale, on se tromperait gravement; il poussait cette vertu jusqu'à la prodigalité, comme l'attestent plusieurs faits qui ont eu lieu avant et sous son épiscopat (2). Cet œuf offrait sans doute quelque particularité, emblème ou caractère, qui le recommandaient à la vénération des fidèles, car on le suspendit dans l'église sous le jubé, et il y resta plus de quatre siècles. Ce n'est qu'au commencement du XVIIIe qu'on le descendit pour
(1) C'était un prélat d'une grande humilité; il était d'abord religieux de Cluny ; il ne voulut jamais quitter le nom de frère, qu'il avait porté dans le cloître, et il ne prit d'autre titre, pendant son épiscopat, que celui de frater Hugo, miseratione divinà Lingonensis ecclesiœ minister humilis.
(2) Nous n'en citerons qu'un : Le pape Innocent IV se trouvant gêné sous le rapport des finances, implora le secours des évèques, abbés, etc.; la plupart s'empressèrent de lui faire des présents. Hugues de Rochecorbon, alors prieur de Cluny, se distingua parmi les plus généreux ; il déposa aux pied3 du saint-père une si grande quantité d'or, d'argent et de vases précieux, qu'un étonnement extrême s'empara de tous ceux qui en furent témoins. Il fit plus, il donna en outre à Sa Sainteté quatre-vingts chevaux magnifiquement harnachés, et sa libéralité s'étendit également aux cardinaux, qui, au nombre de douze, reçurent chacun un superbe cheval. On prétend que cette libéralité ruina entièrement l'abbaye de Cluny et les prieurés qui en dépendaient. (Voyez l'Abrégé chronologique de l'histoire ecclésiastique et civile des évèques de Langres, par M. l'abbé Mathieu ; Chaumont, 1808, in- 8°, p. 386.) M. Jean- Baptiste-Joseph Mathieu, chanoine honoraire de Langres, résidant à Chaumont, était un ecclésiastique aussi vertueux et aussi modeste que savant. 11 était né à Montigny-le-Roi, le 9 février 1764 ; il est mort, frappé d'apoplexie, a ^utreville, campagne près de Chaumont, le 11 juin 1829.
le déposer au trésor de la cathédrale. M. Migneret, dans son intéressant Précis de l'histoire de Langres, 1835, in-8°, page 307, parle de ce trésor et de quelques-uns des principaux objets qu'on y voyait; il n'oublie ni l'œuf d'autruche, ni le poisson d'argent, dont nous parlerons plus bas. « Le « trésor de Saint-Mamès, dit-il, contenait une foule de ri- « chesses et de singularités (1) dont nous avons l'inventaire « sous les yeux; comme ce détail serait fastidieux, nous « nous bornerons à citer les plus remarquables, par exem- « pie, un poisson d'argent et un œuf d'autruche placé sous
« le jubé etc. » Que signifiait le poisson d'argent;
M. Migneret n'en dit rien; mais, pour l'œuf d'autruche, il nous apprend que, selon le rédacteur de l'inventaire, « la « parfaite rondeur de cet œuf représentait la perfection de « la vie canoniale. » Nous ne voyons pas trop quel rapport la forme d'un œuf peut avoir avec la vie édifiante de MM. les chanoines; il y avait sans doute un autre motif pour exposer cet œuf dans un lieu sacré et public. Mais quel est-il ? il est bien vrai que, dès les temps les plus reculés du paga-
(1) On peut classer parmi les singularités mentionnées dans cet inventaire un magnifique coffre d'argent, orné de pierreries et d'émail, qui renfermait les reliques des trois enfants (Ananias, Misaël et Azarias) que Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise et qui en sortirent sains et saufs. Voilà, certes, des reliques très curieuses, mais qui prouvent mieux l'esprit du temps que tout ce qu'on pourrait dire sur l'ignorance et la crédulité de ces siècles reculés. Au reste, M. Migneret pense que l'on a probablement confondu, dans ces temps d'ignorance, les trois saints jumeaux (honorés a Langres) avec les trois enfants de la fournaise.
On montrait encore, dans le même trésor, un coffre rempli de terre, rapporté de la Palestine. De nos jours, en 1820, M. de Chateaubriand a aussi rapporté des saints lieux une bouteille pleine de l'eau du Jourdain, puisée par lui-même sur la rive où l'on croit que le Sauveur a été baptisé. Cette eau, dit-on, était destinée à un baptême.
nisme, l'œuf a joué un grand rôle dans ses symboles religieux. On connatl l'œuf primitif d'Orphée, considéré comme principe de fécondité, el représentant le monde, ou plutôt l'auteur du monde. Les Phéniciens, dil Plutarque, adoptèrent cel emblème; il en fut de même des Chaldéens, des Persans, des Indiens el même des Chinois. Voyez encore l'œuf d'Osiris, l'œuf de serpent, etc. Dans l'antiquité, on trouve partout le Dieu de l'univers représenté sous la forme d'un onif ; mais le christianisme n'a jamais songé à s'empirer de ce symbole mystérieux. Les œufs n'y figuraient, dans le moyen âge, que sous le nom d'œufs de Pâques, auxquels l'Eglise ne dédaignait pas d'appliquer quelque formule religieuse, et voici comment : La sévère abstinence qu'on observait alors pendant le carême (1) avait fait naître l'usage de faire bénir, le samedi saint, une grande quantité d'œufs que l'on avait mis en réserve depuis six semaines; ensuite on les faisait cuire avec de la teinture, soit jaune, soit violette, mais surtout rouge, puis on en faisait des libéralités, on les distribuait à ses amis, aux pauvres, aux enfants, etc. (2). N'aurait-on pas conservé à Langres l'œuf
(1) Un concile tenu à Quedlimbourg, en 1085, par le légat Otton, interdit l'usage des œufs et du fromage en carême. Le concile d'Angers, tenu le jeudi 12 mars 1306, par Simon Renout, archevêque de Tours (article xxn), condamne l'usage du beurre et du lait en carême. Par l'article xvi du même concile, il est défendu aux clercs, même aux évèques, de se faire servir en tout temps plus de deux plats à table.
(2) Un rapprochement assez singulier, c'est qu'à la fête du nouvel an, en Perse, qui tombe à l'équinoxe du printemps, et qui se célèbre depuis un temps immémorial (feu M. Maltebrun, dans une savante dissertation, en reporte l'origine à 3,500 ans avant Jésus-Christ); à cette fête, disons-nous, il se fait à la cour du Sophi de Perse, une grande distribution d'œufs peints et dorés. Il y a de ces œufs qui coûtent jusqu'à trois ducats d'or la pièce. Le Sophi en donne quelques cinq cents dans son sérail, présentés sur de beaux bassins
d'autruche de Hugues de Rochecorbon, comme une honorable allusion à sa générosité, ou plutôt comme souvenir de gratitude à l'égard d'un prélat dont la mémoire était en vénération? Et peut-être c'était un simple objet de curiosité à raison de sa grosseur et de sa rareté (1). Ces conjectures sont bien vagues; on en pourrait faire beaucoup d'autres qui sans doute ne seraient pas mieux fondées. Quittons donc cet œuf, dont nous ne pouvons dévoiler le mystère, et passons au poisson d'argent qui l'accompagnait. M. Migneret n'a rien dit, dans son Précis de l'histoire de Langres, sur l'explication de l'allégorie cachée sous ce poisson; mais quelques recherches que nous avons faites récemment nous mettent dans le cas de donner, non pas des conjectures, mais des renseignements positifs sur l'interprétation de ce symbole mystérieux.
Le poisson en question, qui ornait l'église de Saint-Mamès à Langres, provenait de Louis II de Bar, 81e évêque de Langres, qui a occupé ce siège de 1394 à 1413, et qui est mort évêque de Verdun en 1430. Voici comment M. l'abbé Mathieu, page 467 de son Histoire ecclésiastique de Langres, s'exprime sur ce présent du cardinal de Bar :
« Par une singularité remarquable, le prélat donne à sa
aux principales dames. L'œuf est couvert d'or avec quatre petites figures ou miniatures fort fines,, peintes sur la coque. On dit que de tout temps les Persans se sont donnés des œufs au nouvel an, parce que l'œuf annonce le commencement de toute chose.
(1) Ce devait être en effet une curiosité fort rare au XIIIe siècle, car l'autruche était alors très peu connue en France. Cet oiseau, si considérable par sa graudeur, si remarquable par sa forme, si étonnant par sa fécondité, habite l'Afrique et une partie de l'Asie ; il pèse à peu près quatre-vingts livres et fait deux ou trois pontes par an. Chaque ponte est d'environ douze œufs ; ces œufs sont les plus gros que l'on connaisse, et pèsent communément quatre livres, dont une pour la coque.
•• cathédrale un poisson d'argent qu'il fait attacher à une « poutre chargée de cierges, qui traversait le chœur... Ce • poisson oe fui enlevé qu'au commencement du xvm-siè- « ele, ei déposé au trésor de SainNBfamès. » L'auteur ajoute : t C'était, selon l'abbé Charlet, le symbole du si- « lence respectueux que l'on doit garder à l'église. »
Il esl bien vrai, nous en convenons, que les poissons ne causent pas beaucoup, surtout à l'église ; mais cette interprétation ne nous en a pas moins paru fort singulière, pour ne pas dire un peu ridicule. Il fallut cependant bien, faute de mieux, nous en contenter pour le moment, car, nous l'avouons franchement, nous n'avions aucune connaissance du poisson comme symbole religieux.
Quelque temps après, nous découvrîmes dans la dissertation critique sur l'ascia sépulcrale des anciens, par le savant abbé Lebeuf (1), le passage suivant :
« Un acrostiche des vers attribués communément aux si- « bylles donna occasion de désigner Jésus-Christ par ces « lettres I. x 0. y. 2. (IXOYS) ; conséquemment à cela, « de ces initiales qui faisaient cinq mots (2), on n'en fit « qu'un seul, et le sauveur fut nommé 1X0YS par les pères « grecs, et piscis par les pères latins, qui dirent sur cela
(1) Cette dissertation assez étendue est accompagnée de quatre planches représentant cinquante différentes formes à'ascia, et de vingt-trois inscriptions ou épitaphes mentionnant Yascia; elle se trouve dans le tome II, page 281-376, du Recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissements à l'histoire de France et de supplément à la notice des Gaules, par l'abbé Lebeuf , chanoine et sous-chantre à l'église d'Auxerre. Paris, J. Barois, 1738, 2 vol. iD-12.
(2) Irj<jouj -fôiGroç Qto\> v'ibç ffa)-rr,p. Saint-ÂI:Sgustin, de Civit. Dei, L. XVIII, ch. 23; Terutlianes, lib. de Bapt. c. 1 ; Optât., de Schismat.: Donat, lib. III, init.
« des choses ingénieuses à leur manière et même édifiantes. « Enfin on en vint à graver un poisson sur les sépultures « des chrétiens pour marque de leur christianisme (1).
Ceci nous parut un peu plus clair et un peu plus satisfaisant que l'interprétation à la muette de l'abbé Charlet; mais l'abbé Lebeuf n'est entré dans aucun détail historique sur l'explication du nom IX0Y2, donné à Jésus-Christ ; il cite bien en note les cinq mots qui donnent lieu à l'acrostiche, voilà tout. Il était réservé à un savant moderne, versé dans l'histoire, l'archéologie et la philologie, de nous donner une explication très détaillée de cet emblème du poisson ; ce qu'il en dit dans un ouvrage plein d'érudition qu'il a publié récemment (2), est tellement substantiel et satisfaisant, que nous nous empressons d'en consigner ici un extrait.
« On sait, dit M. Belloc, que les premiers chrétiens, obligés de se cacher à cause des persécutions auxquelles ils étaient en butte, et éprouvant le besoin de communiquer ensemble sans réveiller l'attention de leurs ennemis, avaient recours à plusieurs moyens dont ils étaient convenus entre eux pour se reconnaître. Le premier et le plus caractéristique était, comme peu de personnes l'ignorent, le symbole des apôtres (3). Mais avant de s'aventurer à en faire usage,
(1) Mabillon, Epist. Euseb. Som. de cuit. SS. Ignot., page 26, édit. 2.
(2) Cet ouvrage a pour titre : La Vierge aupoisson de Raphaël; explication nouvelle de ce tableau, par P. V. Belloc. Paris, Belin-le-Prieur, et Lyon, Sauvignet, 1833, in-8>» de x-99 pag. avec deux planches; l'une, en tête de l'ouvrage, donne au trait le tableau de Raphaël; l'autre, à la fin du volume, représente d'anciens monuments où se trouve le poisson. (Voyez pp. 68-78.)
(3) Voyez Rufin de Expositione symboli. On pourra encore consulter les dissertations, l'une de Scheelestrate, et l'autre de Tentzelius, portant toutes les deux le titre de Disciplina arcani.
il importait aux fidèles de s'assurer que celui qu'on aurai! pu prendre pour un chrétien l'était véritablement. Us avaient donc imaginé divers signes qui, bien qu'apparents, n'étaient significatifs que pour eux.
• Parmi ces signes, qui étaient fort variés, figuraient principalement les amicaux portant des emblèmes gravés, ainsi que nous l'apprend saint Clément d'Alexandrie, dans son Pédagogue, ouvrage qu'il avait composé pour l'instruction des catéchumènes. « Lès signes qui doivent distinguer <• le chrétien, dit-il, sont une colombe, un poisson, une « nacelle portée à pleines voiles vers le ciel, etc. (1). »
La colombe étant le symbole de la pureté et de la douceur, la nacelle qui s'élève dans les airs ne pouvant que rappeler au chrétien que ses vœux doivent se diriger vers une autre patrie, on conçoit l'adoption de ces deux signes; mais on se demande quel rapport caché peut avoir la ligure du poisson avec les dogmes ou les préceptes du christianisme? Il y a ici une vraie énigme dont nous allons donner la solution :
« Deux raisons avaient engagé les chrétiens à choisir le
(1) Nous ajouterons quelque chose à cette courte citation de saint Clément d'Alexandrie sur les anneaux: il dit que plusieurs chrétiens y faisaient graver le monogramme grec de Jésus-Christ (un X surmonté d'un P, les deux premières lettres de Christ) XP1-TOS ; ensuite il les exhorte à n'y mettre qu'une colombe, un poisson, un navire, une lyre, une ancre ou quelque autre figure capable de leur rappeler les mystères do la religion. Il défend absolument les figures d'idoles et les nudités, et même il ne peut souffrir que des gens qui ne doivent respirer que la paix y fassent graver un arc ou une épée, ni que des gens à qui la tempérance et la sobriété doivent être chères y portent des vases et des coupes à boire. (Voyez Cleh. Alex. I'œdag., lib. III, ch. 2.)
On peut aussi consulter Kirchmann, tract, de annulis, cap. 13, et Lo>gi s de annulis signatoriis, cap. 6.
poisson comme emblème. D'abord les lettres dont se compose le mot grec ixoys (ichthus, poisson) sont les initiales des noms de Jésus-Christ, ainsi que le fait remarquer Optât, évêque de Mileve en Afrique.
« Le nom de poisson, dans la dénomination grecque, disait cet évêque au milieu du IVe siècle, contient par chacune' de ses lettres plusieurs saints noms, IX0YS, ce qui exprime : jésus-christ, fils de dieu, sauveur. Piscis nomen secundum appellationem grœcam, in uno nomine per singulas litteras, turbam sanctorum nominum continet, IX0Y2, quod est latine Jésus Christus Dei filius Salvator. (Voyez Optât. Mileve ep. Biblioth. Patrum, tom. IV, lib. III.) Tâchons de rendre la chose sensible aux yeux :
I — hsoys Jésus Jésus.
X — PISTOS.... Christus.. Christ.
0 — EOY Dei de Dieu.
Y — ios fdius fils.
s — œthp Salvator. Sauveur.
« Une autre raison avait déterminé l'adoption du signe mystérieux dont nous parlons. Comme le poisson naît dans l'eau et ne peut vivre que dans l'eau, de même le chrétien est régénéré par l'eau du baptême, et ce n'est que par le baptême qu'il peut vivre d'une nouvelle vie. Ce rapprochement, qui a donné l'idée de faire du poisson un symbole, date des premiers temps du christianisme. Car dès le deuxième siècle, Tertullien appelait les chrétiens des petits poissons en IX0YN (ichthun) : nos pisciculi secundum 1X0 YN (ichthun), nostrum Jesum Christum, in aquâ nascimur née, aliter quam in aquâ manendo salvi sumus (vid.
tertii-, lil». rie Baptimno, achrers. QuintiL). Cette même comparaison a i;ié employée par plusieurs autres pères de l'Eglise ilmit nous pourrions citer Les passages.
.. Parmi les monuments qui on! été recueillis, ceux que distingue l'emblème du poisson sont beaucoup plus nombreux comparativement que ceux qui portent toute autre empreinte; d'ailleurs ces empreintes étaienl trop diversifiées pour les rappeler toutes; cette circonstance suffit pour prouver que le symbole du poisson avait obtenu des premiers chrétiens une préférence marquée sur toutes les autres.
« Il est vrai qu'indépendamment de ce qu'il était plus énigmatique, il leur offrait la facilité, en prononçant le seul mot ixorz, de rappeler, sans courir aucun danger, les noms révérés de leur divin maître, et d'éluder ainsi la défense qui leur avait été faite de proférer le nom de Jésus- Christ (1).
« Aussi appliquèrent-ils l'emploi de ces signes mystérieux à mille objets divers. On en fit des camées, on le reproduisit sur le verre, on le grava sur les métaux, sur des pierres précieuses; on en confectionna des médailles et des amulettes qu'on pendait au cou des enfants ; on le plaça sur les tombeaux, dans leur intérieur, pour faire connaître que les restes qui y étaient déposés appartenaient à des chrétiens; on figura le même signe sur des lampes sépulcrales. Une croix fut quelquefois plantée entre deux poissons; d'autres fois on représenta deux poissons aux deux
(1) A tyrannis et ethnicis imper atoribus prohibitum erat Christum profiteri et nomen suum proferre, quare finxerunt nomen IX0Y2 quo Christum vocarent. (Nicolai, de signis.)
côtés d'une ancre. Ici on voit ce symbole accompagné du mot IX0Y2; ailleurs on aperçoit ce mot seul. Le savant Jablonski prétend même que cet usage s'introduisit le premier. On rencontre aussi, avec le même mot, la figure d'un pêcheur tenant d'une main un hameçon auquel est attaché un poisson, et de l'autre un panier.
« Plus tard, c'est-à-dire après que Constantin eut fait monter la religion sur le trône (en 312), les chrétiens abandonnèrent peu à peu l'usage de porter sur eux un signe quelconque, mais ils conservèrent l'emblème du poisson1 pour distinguer leurs temples de ceux des païens; ils en décorèrent surtout le haut des façades de leurs baptistères, qui consistait anciennement en un petit édifice placé en face de la basilique.
« Nous nous contenterons de citer à cet égard, d'abord la cathédrale de Ravenne, monument du Ve siècle, où l'on voit, ainsi que le dit le P. Montfaucon, une mosaïque dans les plus grandes dimensions, représentant le poisson comme symbole des chrétiens; ensuite les restes d'un ancien baptistère qui existait à Rome, qu'on a conservé au musée du collège romain, sur lesquels le poisson se trouve également reproduit en mosaïque (1).
« Les fonts baptismaux ne pouvaient pas manquer d'être
(1) Le même emblème se retrouve dans un bas-relief qui orne le portail de l'église paroissiale de Nantua (Ain). C'est le deuxième apôtre, à la gauche du Christ, qui tient un poisson.
Nous avons aussi découvert que dans quelques communes rurales du département de la Côte-d'Or on retrouve cet emblème gravé soit au-dessus de la porte d'anciennes églises, soit sur de vieilles tombes dans les cimetières ou dans les églises; et parfois on y voit deux poissons placés parallèlement l'un à l'autre, mais l'un ayant la tête vis-a-vis la queue de l'autre, et se tenant tous les deux par un cordon qui leur sort de la bouche.
Ornés du môme symbole; aussi, parmi les monuments que le temps a respectés, se font remarquer deux grandes urnes en pierre qui ont servi à administrer le baptême par immersion. Elles sont conservées, l'une dans l'église de Gemoml au Prioul, et l'autre dans celle de Piranoen Istrie; le poisson est sculpté sur les deux monuments.
« 11 existe à Rome, au cimetière de Saint-Epimaque, une ancienne inscription chrétienne, OU épitaphe, recueillie par l'abbé Boldetti, et rapportée par Fabretti; cette inscription est ornée au-dessus et verticalement du sigle mystérieux IX0Y2. »
Nous terminons ici l'extrait du passage relatif à l'interprétation du poisson considéré comme emblème religieux, dont M. Belloc a enrichi son bel ouvrage sur la Vierge de Raphaël. On doit convenir qu'il satisfait à tout ce qu'on peut désirer sur la vérité de cet emblème, et qu'il démontre parfaitement combien l'adoption du mot grec poisson, par les premiers chrétiens, a été judicieuse et heureuse sous le double rapport des noms sacrés qu'il renferme, et de la régénération de l'homme dans les eaux du baptême. Si M. Belloc eût connu le poisson d'argent de la cathédrale de Langres, il n'eût sans doute pas manqué de le joindre aux monuments qu'il vient de citer; et si MM. les abbés Charlet et Mathieu eussent pu connaître le livre de M. Belloc, ou si du moins ils eussent lu le court passage de l'abbé Lebeuf que nous avons rapporté, ils se fussent bien gardés de nous présenter le poisson en question comme un emblème du silence que l'on doit garder à l'église. Quant à l'œuf d'autruche dont nous avons parlé en premier lieu, et dont le sens allégorique nous échappe,
nous désirons vivement que quelque savant nous en donne une interprétation aussi détaillée et aussi satisfaisante que celle du poisson due aux recherches et à l'érudition de M. Belloc.
G. PEIGNOT
(Revue de la Côte-d'Or. Février 1837, p. 115-126.)