‹ OpusculesChapitre 51 sur 66 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Vous avez inséré, dans le n°12 du Bulletin du Bibliophile, année 1835, une note sur cinq anciens ouvrages dont les dates bizarres, singulières et énigmatiques avaient besoin d'une explication que j'ai tâché de vous donner; dès lors j'ai découvert deux ouvrages du XVe siècle, qui étant dans le même cas que les précédents pour les dates, ont également besoin d'une interprétation. Je vous envoie cette interprétation, Monsieur; vous en ferez l'usage qui vous paraîtra convenable. Voici le titre du premier ouvrage :

Le Livre des Prêtres (sans date exprimée. en chiffres). Pet. in-4° de onze feuillets.

Cet opuscule, composé de strophes rimées à la louange de l'état ecclésiastique, ne porte aucun milliaire qui en indique la date ; mais on trouve, sur le dernier feuillet, des vers qui la désignent assez clairement pour quiconque n'est pas étranger à la connaissance des chronographes. Ces vers

sont au nombre de neuf : le premier composé de mots insignifiants, dont la majeure partie des lettres est numérale, donne la clef de l'énigme pour le milliaire; les autres font connaître la ville où l'ouvrage a été commencé, et celle où il a été fini. Il n'est donc question que de la date de la composition de ce livre, et non pas de celle de l'impression, comme nous le démontrerons plus bas. Rapportons d'abord les vers :

Rixo ceci cuniculum Clare signant ad oculum.

Numerabilibus litteris Annum presentis operis.

Parisius primo nati Breviterque terminati Andegavis urbe digna.

Lege favente divina Aprilis décima mensis....

Maintenant reprenons le premier vers, qui est purement chronographique, et remarquons toutes les lettres numérales qui s'y rencontrent; elles formeront, étant rangées dans l'ordre convenable, la date désirée. En effet, ce vers, disposé ainsi qu'il suit, avec la désignation des lettres numérales,

rIXo CeCI CVnICVLVM,

présente un M, quatre C, un L, un X, trois V et trois I, qui font bien M.CCCC.LXWVIII, ou 1478. Voilà une date très certaine : restent quatre lettres non numérales, qui sont r, o, e. n ; nous présumions d'abord que ces quatre lettres n'étaient que de remplissage pour former les trois mots

•lui composent le vers ehronographique; mais, ayant appris que ce! ouvrage a été imprimé à Rouen (1), nous ne faisons aucun doute que les quatre lettres non numérales, roen, désignent cette ville.

Sans ces quatre lettres insérées dans le vers, on pourrait présumer qu'une première édition a pu avoir lieu a Angers, en 4478, 'puisque l'art typographique a été introduit dans cette ville, en 1477, par Jean Dclatour (Johannes de Turre) et par Jean Morelli; mais les deux éditions ou impressions mentionnées dans le catalogue la Vallière ayant les lettres r, o, e, n, dans le vers ehronographique, il n'est pas vraisemblable qu'une édition faite à Angers en 1478 aurait porté le nom roen (Rouen) ; d'ailleurs, on ne connaît aucun monument typographique de Rouen avant 1487, année où l'imprimeur Guillaume Letalleur y a débuté dans son art par la publication des Chroniques de Normandie, in-fol.

Nous pensons donc que les neuf vers rapportés ci-dessus expriment clairement que l'auteur du Livre des Prêtres en a commencé la rédaction à Paris, et qu'il l'a terminée à Angers, le 10 avril 1478. Quant à l'impression, dont les neuf vers ne parlent pas explicitement, les quatre lettres roen, comprises dans le premier, désignent assez clairement qu'elle a eu lieu à Rouen. L'ouvrage y a été impri-

(1) Voyez, dans le Catalogue des livres rares du duc de la Vallière, tom. III, pag. 315, l'indication des deux exemplaires de l'ouvrage en question, ainsi annoncés :

« 2957. Le Livre des Prêtres, en rime, tn-4° goth.

« 2958. L'Honneur des Prêtres, en rime. Rouen, m-4° goth.

« Cet ouvrage est le même que le précédent; il n'y a que le titre qui soit <( différent. »

(Voyez également le Bulletin, n° 1342, 2» série, où, dans l'annonce de cet ouvrage, nous avons parlé de cette difficulté ehronographique.)

mé deux fois en caractères gothiques, sans date, d'abord sans nom de ville, sous le titre de Livre des Prêtres, puis avec le nom de la ville, sous le titre de l'Honneur des Prêtres. Ces deux éditions sont parfaitement semblables et doivent être postérieures à 1487.

Le second ouvrage à date énigmatique, dont nous avons à parler, a pour titre :

Biblia sacra latina. Impress. Parisiis , Ulric Gering, Martin Crantz et Michael Friburger (sans date en chiffres, mais de l'an 1476), 2 vol. in-fol.

Les trois premiers typographes (Gering, Crantz et Friburger), établis à Paris en 1470, qui ont imprimé cette Bible, n'y ont mis aucune date en chiffres; mais, à la fin du dernier feuillet de l'Apocalypse, après les mots : finit liber Apocalipsis beati Johannis apostoli, on trouve vingt vers latins, dont les quinze premiers ont rapport aux différentes parties de la Bible, et les cinq derniers mentionnent une époque qui caractérise la date précise de l'impression de l'ouvrage ; voici ces cinq vers :

Jam tribus vndecimus lustris Ludouicus Vixerat ! Vlricus Martinus itemque Michael Orti Teutonia, hanc mini coniposuere figuram. Parisii arte sua me correctam vigilanter Venalem in vico Iacobi sol aureus offert.

Louis XI est monté sur le trône le 22 juillet 1461, ajoutez à ce chiffre trois lustres, c'est-à-dire quinze ans, vous aurez 1476, date de la publication de cette Bible.

(Bulletin du Bibliophile. Janvier 1838, n° 1, 3« série, p. 6-8.)

Page 1