‹ OpusculesChapitre 52 sur 66 · SINGULIÈRE RELIQUE · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE RELIQUE

Il existe un petit livre de prières, imprimé en Italie au XVIIe siècle, qui est fort rare, car je ne l'ai vu annoncé dans aucune bibliographie ni dans aucun catalogue de bibliothèques. Ce n'est pas que le sujet soit extraordinaire, car c'est tout bonnement une Semaine sainte. Mais ce qui doit le faire rechercher, c'est un passage relatif à deux objets présentés comme merveilleux par la dévotion du temps, et dont l'un surtout est des plus singuliers et des plus bizarres. Rapportons d'abord le titre de l'ouvrage, nous donnerons ensuite le passage copié textuellement, avec la traduction. Ce petit livre de dévotion est intitulé :

Officium hebdomadœ sancke juxta formant missalis et breviarii romani, PU V. P. M. jussu editi, ad fidelium devotionem excitandam, adjunctis italico sermone declarationibus multarum rerum quœ sunt et dicuntur in earum recitatione. Per magistrum Hieronymum Joaninum e Capugnano, Bononiensem, instituti prœdicatorum. Et in fine'psalmis pœnitentialibus et orationibus : aggiuntovi un brève esame délia conscienza, per bene e perfettamente confessarsi. Venetiis, apud Petrum Turrinum, 4636, pet. in-42 de 334 pag.

C'est-à-dire : « Office de la semaine sainte, selon la forme « du missel et du bréviaire romain , publié par ordre de « Pie V, souverain pontife, pour exciter la dévotion des « fidèles, avec des détails, en italien, de beaucoup de choses « qui existent et qui y sont racontées, par maître Jérôme « Joannini de Capugnano, Bolonnois, de l'ordre des frères « prêcheurs. Et à la fin, aux psaumes pénitentiaux et aux « prières est ajouté un court examen de conscience pour « se bien et parfaitement confesser. A Venise, chez Pierre « Turrin, 1636, pet. in-12 de 334 pag ».

Tel est le titre de ce livre rare, comme nous l'avons dit, et d'autant plus rare que le savant P. Jacques Echard, dans ses Scriptores ordinis prœdicatorum, etc., Parisiis, 1719- 1721, 2 vol. in-fol., ne le cite (tom. II, p. 356, vol. 2) que sur la foi d'autrui, et il avoue qu'il ignore en quelle langue sont écrites les explications du P. Joannini. Cette notice-ci sert donc à rectifier et à compléter l'article du P. Echard, l'un des meilleurs bibliographes professionnaux que nous possédions.

Quant à l'imprimeur-libraire Pierre Turrin, il avait pour enseigne parlante, selon l'usage du temps et conformément à son nom, une tour fortifiée du sommet de laquelle s'élance à mi-corps une renommée.

Passons maintenant à l'objet de cette notice, c'est-à-dire à l'article singulier de ce livre, qui va nous prouver à quel point de crédulité on en était encore au XVIIe siècle. Il porte : 1° sur le palmier qui a fourni les rameaux que l'on a répandus sur le chemin, lors de l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, lequel palmier existe toujours et est aussi vert qu'au temps de la Passion ; 2° sur la queue de l'ânesse ou de

Vânon, ilmit l'un porta et l'autre accompagna le Sauveur, lors de ladite entrée; laquelle queue est conservée précieusement chez les RR. IT. dominicains de Gôncs. Voici le passage tel qu'il se trouve dans le petil livre eu question, pages 11 et 12, sur le dimanche des Hameaux, la Domenica dt'ir OIÎVO; on lit :

Dalla parte d'Orienté stava il monte Oliveto, du Gierusalemme distante dan terzi di miglio, et in mezzo loro si vedeva la valle di Cedrone, allô quale avvicinandosi il signore le taihe vantera ad incontrarlo Quattro giorni prima del giovèdi seguente. La Palma da eui presero i rami hoggi le turbe per far a lddio un testimonio degno di cosi nobil trionfb, volse ehe per li molli secoli dapoi ancora verdegiante si vedesse nel solito luogo chiamato faringe, quantunque tutti gli altri alberi quivi tagliati fossero, e svelti affatto, fin aile radiei, mentre Gierusalemme da Tito attomiata fa con l'asseduo, e distrutta.

Degno e ancora di saper e corne la coda d'uno di quel due animali, in questo atto adoperati dal signore, senza arte humanaincorrutibilesi conserva oggidi inGenoa presso i miei padri di san Domenico, facendopia rimenbranza délia humilita cliebbe il figliuol d' lddio per noi in questa entrata, etc. C'est-à-dire : « Du côté de l'Orient était le mont d'Olivet, « éloigné de Jérusalem de deux tiers de mille. La vallée « de Cédron est située entre la ville et la montagne. Ce « fut près de cette vallée que la multitude vint au-devant « du seigneur, quatre jours avant le jeudi suivant. Le pal- « mier qui fournit les rameaux dont on fît usage ce jour- « ci pour rendre le triomphe plus éclatant, Dieu a voulu « que, depuis cette époque, il ait conservé pendant tant

« de siècles et qu'il conserve encore sa verdure, dans le « lieu appelé faringe, quoique pendant le siège et après « la destruction de Jérusalem par Titus, tous les autres « arbres eussent été non seulement abattus, mais même « déracinés.

« Il est encore bon de savoir que la queue de l'un de ces « deux animaux employés par Notre-Seigneur dans cette « cérémonie se conserve encore aujourd'hui incorruptible, « sans aucun artifice humain, à Gênes, chez mes pères de « Saint-Dominique, pour nous rappeler le pieux souvenir « de l'abaissement auquel se soumit pour nous le fils de « Dieu dans cette entrée, etc » .

On avouera que voilà une singulière relique, et que les bibliologues, assez enclins au sérieux dans leurs arides recherches, doivent savoir gré au R. P. Joannini de leur avoir fourni l'occasion de sourire en leur racontant de pareilles drôleries. Heureusement la piété et la foi ne sont nullement compromises dans ces élucubrations monacales qui édifiaient jadis les vieilles dévotes de la superbe Venise.

Ce bon dominicain Joannini est encore auteur de plusieurs ouvrages latins et italiens dont Echard nous a donné la liste dans la bibliothèque des écrivains de son ordre, loco citato. Nous apprenons également, par le même Echard, que ce Joannini a été choisi, en 1580 , pour secrétaire du général des frères prêcheurs, et qu'après la mort de ce général, il fut nommé prieur d'une maison de son ordre, puis inquisiteur de la foi à Vicence; enfin, qu'il est mort en 4604.

Ne quittons pas la monture du Sauveur, lors de son

entrée triomphante à Jérusalem , sans mentionner un ouvrage spécial dont elle a été l'objet; nous présumons que c'est le seul qui existe sur ce sujet, ou s'il y en a d'autres, ils sont peu nombreux, car nous n'en avons découvert aucun. Le livre en question a pour titre :

Philologema sacrum de asino Messiœ Christi m urbem lerosolymam vectore, ex prœlectionibtts Jokan. Renedict. Carpzovii excerptum a Johan. Lutke. Lipsiae, 1671, in-4°; en français : Dissertation sacrée sur l'Ane, monture du Messie lors de son entrée à Jérusalem ; tirée, par J. Lutke, des écrits de J. Ben. Carpzovv. Leipsick, 1671, in-4°.

N'ayant pas cet ouvrage à notre disposition, nous sommes obligé de nous borner à en donner l'intitulé; tout ce que nous pouvons dire, c'est que son auteur Jean Benoît Carpzow, ministre protestant, né à Leipsick en 1639, est mort dans la même ville en 1699, a composé plusieurs dissertations singulières sur l'Ecriture sainte, dont on trou" vera la liste dans la bibliothèque sacrée du P. Lelong, entre autres, De Chuppa Hebrœorum, Lips., 1680, in-4°; De Judœorum aurea simia, Lips., 1681, in-4°; De sepultura Josephi patriarchœ, Lips., 1697, in-4°, etc., etc.

(Bulletin du Bibliophile. Août 1838, n* 6, 3« série, p. 252-254.)

Page 1