DE SAINT ANTOINE
Saint Antoine, le patriarche des cénobites, né dans la Haute-Egypte en 251, mort en 356, très connu par les rudes tentations qu'il eut à endurer de la part du démon, est presque toujours représenté accompagné d'un petit cochon qui le suit et qui paraît aussi familier que le serait un chien, et même le chien le plus fidèle. C'est en vain que nous avons cherché l'origine de cet accompagnement dans la vie du pieux solitaire, par saint Athanase,.tome n, p. 753, dans celle que nous a donnée Alban Butler, traduite par Godescard, tome Ier, pp. 234-258, et dans celle d'Adrien Baillet, de dom Ceillier, du P. Marin, etc., etc. Tous sont muets sur l'origine et l'histoire du petit cochon.
Enfin nous avons frappé à la porte de Jacques de Voragine (1), et cet illustre biographe des saints nous a présenté, dans sa fameuse Légende dorée, traduite par Jehan du
(1) Ce nom de Voragine lui a été donné parce qu'il était de Voraggio (Vorages), bourg de la côte de Gènes. Il a composé sa légende en latin. Il était religieux dominicain et est mort archevêque de Gènes, le 14 juillet 1298.
Vignay (1), le récit du miracle qui a procuré au grand saint Antoine la compagnie du petit animal en question. Le lecteur s'attend bien, sans doute, que nous ne rapporterons point ce miracle comme article de foi ; la Légende dorée est connue et jugée depuis longtemps,- nous ne présentons donc ce miracle que comme un exemple de la bizarre imagination de ceux qui, dans ces temps reculés, écrivaient la Vie des Saints, et qui, ajoutant des contes absurdes aux faits les plus respectables, se jouaient de la crédulité des lecteurs de cette époque, qui avaient beaucoup de foi,. mais fort peu d'instruction. Voici le fait :
Le glorieux saint Antoine, ayant résisté à toutes les tentations du démon, fut comblé des faveurs célestes et eut le don des miracles. Le bruit de sa piété et de sa haute vertu se répandit au loin. Il arriva, sur ces entrefaites, qu'un roi de Catalogne, dont on tait le nom, eut le malheur d'avoir sa femme possédée du diable (malheur, hélas! dont bien des maris se sont plaints dans tous les temps!) Ce pauvre roi, ne sachant à quel saint se vouer, entend parler du grand Antoine et surtout de ses victoires signalées sur le démon; bien assuré qu'il ne pouvait opposer à l'ennemi un adversaire plus redoutable et plus sûr de son fait, vite il expédie un courrier vers le saint, en le priant de venir non pas le délivrer de sa femme, mais délivrer sa femme du diable
(1) Ce Jehan du Vignay, translateur de ce livre, comme il le dit lui-même à la fin de la légende de saint Dominique , était de l'ordre des religieux de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il annonce dans le prologue qu'il a fait cette traduction à la requeste de très puissant et noble damme madamme Jehanne de Bourgoigne, par la grâce de Dieu royne de France, et qu'on appeloit dorée ceste légende, car ainsi corne l'or est le plus noble sur tous les aultres métaulx, aussi est ceste légende tenue por le plus noble sur toutes aultres... Jehan du Vignay est mort vers 1340.
qu'elle avait au corps. Saint Antoine, toujours bon, charitable, ci content en lui-même <!•' trouver encore une fois l'occasion de pourchasser celui qui l'avait l'ait tant enrager, comme l'a bien prouvé Callot, quitte sa grotte et son désert, s'achemine vers l'Espagne, et enfin arrive à la courdeBarcelonne. Il prend connaissance de l'état de la malade, épie son persécuteur, se met en prière, et bientôt le diable est encore exorcisé une fois et la chère dame rendue à sa douceur et à sa bonté ordinaires.
Mais ne voilà-t-il pas que, dans le moment où le miracle s'opérait dans le salon du roi, une truie qui venait de mettre bas, arrive (dans ce temps-là, les mœurs étaient très simples à Barcelonne, et il paraît que les truies avaient leur entrée libre à la cour); une truie, disons-nous, arrive et dépose aux pieds du saint un de ses petits qui était né sans yeux et sans pattes ; puis, poussant des cris aigus et tirant le saint parla robe, elle semble lui demander de vouloir bien guérir son pauvre petit affligé. Le saint, touché de compassion, eut, selon le pieux de Voragine, la complaisance d'opérer ce miracle qui lui fit beaucoup d'honneur ; et le petit, cochon, clairvoyant ou plutôt voyantclair et trottant comme un lièvre, ne crut pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur qu'en lui tenant fidèle compagnie tout le reste de sa vie. Voilà pourquoi saint Antoine est toujours représenté ayant près de lui un petit goret, et voilà justement comment on écrivait la biographie sainte au XIIIe siècle.