TOUCHANT LA VIE DE L'AUTRE MONDE
OU OBSERVATIONS CRITIQUES DU P. GARASSE, SUR LE PARADIS DE PAPUS, DE MAHOMET, DE LUTHER, DE BRENT1US, ETC. (1).
Le P. Garasse, dont la délicatesse du style, la douceur et la politesse ont passé en proverbe, s'est élevé fortement, dans sa Doctrine curieuse, contre ceux qui ont fait du paradis un lieu consacré aux plaisirs des sens. Il a intitulé la section où il traite de cet objet ; Sottises incroyables des errons touchant la vie de l'autre monde, pp. 317-321 de son gros volume de la Doctrine (2). Il commence par exposer « qu'il vaudroit beaucoup mieux dire et dogmatiser « qu'il n'y a point de paradis, que non pas le remplir « d'ordures, et en faire une estable d'Augias, au lieu que
(1) Cet article est tiré d'un recueil manuscrit dans lequel on a réuni toutes les principales descriptions singulières, bizarres ou sublimes du paradis, telles qu'on les trouve dans les ouvrages de différents auteurs depuis le XIIe siècle.
(2) La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels, etc., par le P. François Garassus, de la Compagnie de Jésus. Paris, Séb. Chappelet. 1624, pet. in-4° de 1025 pag., plus 54 pour la table.
i ce devroil esire locus êkiinœ amœnitatis, comme parle
• Tertnllian; et c'est la faute de quelques errans qui n'ont
• pas eu le désespoir de mescroire le paradis et l'enfer, de « peur de contredire la raison, niais qui ont fait pis; d'un
• athéisme ils sont allés dans l'autre, et d'une sottise dans « la brutalité, et ont monstre parleurs extravagances que
• le plus grand défaut d'esprit qui soit au monde consiste « à se bander contre une vérité cogneuë. »
Garasse rapporte l'opinion de plusieurs de ces erram sur le paradis; il cite, entre autres, Papias, Mahomet, Brentius, Luther, et il finit par les poètes beaux esprits de son temps, qu'il traite avec sa réserve et son aménité ordinaires, comme on va en juger.
« Le premier, dit-il, qui remplit le paradis de plaisirs et « contentemens indignes de l'esprit humain, fut un certain « Papias qui vivoit incontinent après les apostres (1),
• lequel n'ayant pas la capacité d'interpréter mystiquement « et suivant l'intelligence spirituelle, ce qui est dit du « paradis dans l'Apocalypse, c. XXI (2), et en plusieurs « autres endroits de l'Escriture (3), fut si grossier que de
(1) Papias, évêque d'Hiéraples, en Phrygie, fut disciple de saint Jean Pévangéliste avec Polycarpe ; il passe pour l'auteur de l'opinion des millénaires, qui prétendent que Jésus-Christ viendra régner sur la terre d'une manière corporelle, mille ans avant le jugement, pour assembler les élus, après la résurrection, dans la ville de Jérusalem. Ses explications du discours du Seigneur, dont il ne reste que des fragments, ne donnent pas une idée avantageuse de sa critique et de son goût.
(2) Le chapitre 21 et une partie du chapitre 22 de l' Apocalypse présentent une description de la Jérusalem céleste. On y voit un ciel nouveau, une nouvelle Jérusalem avec toutes ses dimensions et ses richesses, la fin des maui, la récompense des saints et le supplice des méchants.
(3) Voici tous les versets de la Bible où il est question du paradis (autre
« dogmatiser contre la vérité : que la félicité du paradis « consistoit à boire et à manger; et pour cette ignorance, « sainct Hierosme l'appelle hominem exigui sensus.
« Après lui, continue le P. Garasse, vint Mahomet, qui « acheva de gaster la besongne d'autant qu'il posa dans le « ciel tant d'ordures que ses religionnaires en ont quasi « honte, nommément quand il est question de faire éva- « porer les décoctions du boire et du manger hors du « paradis ; car il est vray qu'il dit que cela se fera par une « transpiration insensible, qui fera exhaler le marc des « viandes en des sueurs odoreuses et douces comme musc. « Puis il adj ouste qu'il y aura dans le coin du paradis des « chaises percées et des lieux secrets pour vuider les « ordures, comme, en plusieurs endroits de Saxe et d'Alle- « magne, il y a dans les salles des seigneurs où ils pren- « nent leurs repas, des cuves disposées aux quatre coins « pour aller rendre sa gorge durant le disner, et puis
que l'Eden dont parle la Genèse), ou plutôt tous les versets où se trouve le mot yaraâisus :
Et sicut aquœductus exivi de Paradiso. Ecclesiasticus, xxiv, v. 41.
Gratia sicut paradisus in kenedictionibus. Idem, xl, v. 17.
Timor Domini sicut paradisus benedictionis. là., id., v. 28.
Henoc placuit Deo et translatus est in paradisum. Idem, xnx.
In deliciis Paradisi fuisti Ezech., xxvm, v. 13.
Cedri non fuerunt altiores illo in paradiso Dei Omne lignum paradisi
Dei non est assimilatum illi Iàem, xxxi, v. 8.
Et œmulata sunt cum omnia ligna voluptatis, quse erant in paradiso Dei. là., ià., v. 9.
Et dixit illi Jésus : Amen dico tibi, Hodie mecum eris in paradiso. Luc, xxiii, v. 43.
Quoniam raptus est in paradisum, et audivit arcana verba, quee non licet nemini loqui. Fauli epist. Il, aà Corinth., xn, v. 4.
Vincenti dabo edere de ligno vitx, quod est in paradiso Dei mei. Apocal. > II, v. 7.
« retourner tout froidement à la besongne comme de- « vant »
Des Turcs le bon père passe aux Luthériens, et le premier qui lui tombe sous la main est un ministre nommé Brentius, « lequel, en sa Récognition, pp. 176 et 182, a dit « que le ciel empyrée est une chimère controuvée par les « théologiens, et que s'il y a un paradis, ce qu'il n'ose pas « jurer, il y a là dedans, comme dans une foire, non seule- « ment les saincts avec Jésus-Christ et la Vierge Marie, « mais encore les Turcs, les Barbares, les payens, quin
« etiam ipse infernus et omnes diaboli Mahomet avoit
« dit que dans le paradis il y avoit toutes sortes d'animaux « contraires en humeur, des chiens, des chats et des rats « pesle-mesle (1), mais que tout cela devoit estre en bonne « intelligence comme durant le déluge de Deucalion, duquel « il fut dit : stat lupus inter oves, fulvos vehit unda leones; « mais Brentius a bien fait pis lorsque dans un même « paradis il a posé Dieu et le diable tout ensemble. »
Après Brentius vient le tour de Luther (2) ; le fougueux jésuite ne l'épargne pas, il l'appelle quelque part gros buffle, homme tout corporel et composé de lard; il lui pro-
(1) Nous croyons le révérend père fort mal instruit de ce qui regarde les animaux admis dans le paradis de Mahomet. Il n'y a pas un petit marmot de la Mecque ou de Constantinople qui ne sache qu'il n'y a que dix animaux qui doivent entrer dans ledit paradis du prophète, savoir : la baleine de Jonas, la fourmi de Salomon, le bélier d'Ismaël, le veau d'Abraham, l'âne de la reine de Saba, la chamelle du prophète Saleh, le bœuf de Moïse, le chien des sept dormans , le coucou de Belkis , et la jument (al-Borack) du Prophète.
(2) A propos de Luther, nous dirons que les journaux de novembre 1837 ont annoncé que « le dernier descendant en ligne directe de ce célèbre réformateur, Joseph-Charles Luther, vivant misérablement en Bohème, vient d'abjurer le protestantisme et de rentrer dans le sein de l'Eglise catholique.
digue son épithète favorite d'athée, et cependant il l'accuse d'avoir voulu faire avec Dieu un marché d'épicurien par lequel il abandonnerait sa part du paradis moyennant cent ans de vie agréable dans ce monde. L'auteur entre ensuite dans quelques détails sur le paradis tel qu'il prétend que le concevait le fameux réformateur; et ces détails prouveront que Luther aurait pu faire le marché dont il vient d'être question sans beaucoup y perdre. Mais écoutons le révérend père :
« Luther, dit-il, estant parvenu à l'athéisme parfaict, « prescha un jour publiquement que Dieu, pour donner du « plaisir à ses élus, étoit résolu de créer, après le juge- « ment final, des petits chats et des petits barbets, quorum « cutis erit aurea, et pili de lapidibus pretiosis , et qu'il en « donnera à tous les bienheureux, pour leur servir de « contenance, comme aux dames qui les mettent dans « leur manchon. Il adjouste qu'il y aura des serpens, des « crapauds, des chenilles en paradis, mais qu'elles seront « toutes de fin or, de ducat, et, qui plus est, il y aura des « fourmis, des poux, des puces et des punaises en paradis; « mais elles seront toutes de pierres précieuses, et senti- « ront beaucoup mieux que la civette ; car voici ses paroles « en termes exprès : Ibi formieœ, cyniphes et omnia fœtida « et maie olentia animalia merce delitice erunt, et opti- « mum odorem spirabunt (1). Toute J'excuse que je pour-
(1) Cela me rappelle le paradis des habitants de Camboyes, dans la presqu'île au-delà du Gange. Tous les biens prodigués dans ce séjour délicieui ne sont pas seulement destinés aux âmes des hommes vertueux, mais encore aux âmes des bêtes, des oiseaux, des insectes et des reptiles qui, dans leur espèce, auront vécu conformément à l'instinct de la nature et à l'intention du Créateur.
« rois porter, pour excuser L'impiété de ce gros homme, « c'est que, disant et oserivant ces choses, il étoit yvre, « car ce fut in sermonibus convivialibus, titulo de vita « œterna, pp. 454 et suiv. »
Garasse finit ce chapitre par se plaindre gravement des beaux esprits prétendus de son temps, qu'il met au-dessous de Luther à cause de leurs blasphèmes. « Ils n'ont pas de « honte, dit-il, de coucher tout au long dans leurs rimail- « leries, qu'il n'y a point d'autres ciels que le ciel de leur « lit, autre paradis que le plaisir brutal, autres soleils ni « autres flambeaux que les yeux de leur dame; que pour « eux, ils renoncent librement au paradis s'il n'y trouvent « leur maîtresse, et que les anges, s'il y en a en paradis, « n'y adorent point plus parfaitement la divinité, qu'eux « n'adorent leur Clorinde, leur Philis, leur Isabelle.
« Esprits profanes et vilains, qui poseroient volontiers « dans le ciel un bordeau ou un cabaret, et qui ne se servent « des anges et des saincts que pour en tirer des allégories « infâmes, et les faire parler en ces termes de maquerellage « et |comme ils ont fait nommément dans leur Parnasse « satirique, imprimé l'an 1622 (1), en cette louange de « l'amour qui commence en ces termes :
Sainct Augustin, instruisant une dame, Dit que l'amour est âme de notre âme.
« Là dedans quels blasphèmes exécrables ne disent-ils
(1) Cet ouvrage est attribué à Théophile Viaud, ainsi que le Cabinet satirique. Outre l'édition de Paris 1622, et trois ou quatre autres de la même époque, faites du vivant de l'auteur, qui a été vivement poursuivi au criminel pour ce recueil obscène et impie, on en connaît deux données par les Ekevirs, l'une en 1660 et l'autre en 1666, pet. in-12; celle de 1660 est la plus recher-
« pas contre la vision et l'amour béatifique ? quelles pro- « fanations n'ont-ils inventées sur la lumière de gloire ? « quels instrumerfs de martyre n'ont-ils appliqués à leurs « maudites inventions ? Us ont ravy le gril d'entre les « mains de sainct Laurent pour en faire une armure com- « plète à Cupidon leur tutélaire, le taureau à sainct Eus- « tache, les flèches à sainct Sébastien, la caverne à saincte « Magdeleine, la roue à saincte Catherine, les cailloux à « sainct Estienne, pour traduire tous ces sacrez meubles « en matière d'impiété et de vilenie. »
Telle est la fin de la section où Garasse relève les absurdités débitées sur le paradis, mais où l'on s'aperçoit facilement qu'en les brodant à sa manière, il en a ajouté d'autres qui ne sont ni moins sottes ni moins ridicules.
{Bulletin du Bibliophile. Août 1838, n° 6, 3e série, p. 255-259).
chée, et se vend fort cher quand les exemplaires sont bien conservés. Voici les prix capitaux auxquels ce volume a été porté dans différentes ventes :
En 1813, mar. rouge, 44 fr.
En 1818, 49 fr.
En 1820, cuir de Russie, chez M. Sensier, 50 fr.
En 1829, m. r., chez M. Berard, 100 fr.
En 1829, m. bleu, chez M. Renouard, 97 fr.
En 1833, m. bl., chez M. Bruyères-Chalabre, 51 fr.
Mais ordinairement 25 à 30 fr. Il est inutile de dire que ce petit volume ne doit sa réputation qu'aux Elzevirs, et que ces hauts prix ne regardent que les exemplaires très rares par leur belle conservation et le luxe de leur reliure.