DU C (1 U V E H N K M K M T DES PRINCES
Gilles de Rome {JEqidius Romanus), ou plutôt Gilles Colonne (Mgidius de Columna), car il porte indistinctement ces deux noms, étant né à Rome, vers 1240> de l'illustre maison des Colonnes, fut un des hommes les plus savants et les plus estimés parmi les docteurs du XIIIe siècle. Il se voua de bonne heure à l'étude et à la piété; entré dans l'ordre des frères ermites de saint Augustin, à Paris, il étudia sous saint Thomas d'Aquin, et fit tous les progrès que ses heureuses dispositions pouvaient lui faire espérer des soins d'un tel maître. Bientôt son mérite, la science et la gravité de ses mœurs le firent connaître avantageusement de Philippe le Hardi, fils et successeur de saint Louis (de 1270 à 1285). Ce roi lui confia l'éducation de son fils, Philippe le Bel, né en 1258, et qui a régné de 1285 à 1314. On peut dire que le jeune prince profita des leçons de son habile précepteur, car il fut instruit, aima et protégea les lettres. Jean de Meun, auteur d'une seconde partie du Roman de la Rose,
fit une chose très agréable à ce prince, en lui dédiant divers ouvrages qu'il avait traduits du latin, tels que Y Art militaire de Végèce, la Consolation de Boëce, les Lettres d'Abailard et d'Héloïse; et Philippe n'avait pas besoin d'une version qui lui expliquât l'original, car le traducteur lui dit, dans une de ses préfaces :
« Jaçoit (1) que vous entendez le latin, mais toutes voies (2) est moult plus légier (3) d'entendre le françois que le latin. »
C'est vers 1280 que Gilles de Rome composa pour son élève royal, à qui il le dédia, son traité de Regimine regum principum, « du gouvernement des princes,» dont nous parlerons plus bas.
Il est le premier de son ordre qui fut admis à l'honneur de professer dans l'Université, et c'est lui qui, au nom de ce corps, fut chargé de haranguer Philippe le Bel, lorsque ce prince revint de Reims à Paris (4), après avoir été sacré par l'archevêque Pierre Barbet, le 6 janvier 1286.
En 1292, notre digne religieux fut élu général de son ordre, et, deux ans après (en 1294), il fut nommé archevêque de Bourges, et sa nomination confirmée par le pape Boni-
(1) Jaçoit, pour quoique.
(2) Toutes voies, pour toutefois.
(3) Légier, pour facile.
(4) Il existait une coutume qui atteste bien l'orgueilleux empire qu'exerçait alors l'Université. Ce n'était point le recteur qui, dans les occasions solennelles comme celle-ci, portait la parole au nom du corps dont il était le chef; on lui nommait un orateur « De même que (dit du Boullay, dans son Historia univ., t. m, p. 474) le roi n'explique pas ses intentions par lui-même, mais par l'organe de son chancelier. » Quelle comparaison ridicule ! Par une autre singularité , on choisissait l'orateur parmi les théologiens ; c'est à ce titre que Gilles de Rome a harangué le roi.
face VIII (qui n'était pas encore brouillé avec Philippe le Bel). Les grands du royaume irouvèrent fort mauvais que le pape conférât ainsi les bénéfices à des étrangers (Gilles Colonne était Italien); mais le roi, outre que le pape lui avait recommandé celui-ci, se crut obligé à cette marque de reconnaissance envers son ancien précepteur. Ce n'est pas qu'il lui eût fait un grand cadeau sous le rapport des avantages temporels attachés à ce siège; car, par suite d'événements accidentels, le pauvre prélat se trouva dans un tel dénuement, à raison des exactions du pape Clément V (1), sur les biens de l'église de Bourges, qu'il fut contraint d'assister aux offices de la cathédrale, pour avoir part aux distributions et pouvoir vivre.
Cependant il exerça ses fonctions avec zèle jusqu'au mois de décembre 43d6, époque de sa mort arrivée, selon les uns, à Avignon, selon d'autres à Bourges. Quoi qu'il en soit, son corps fut transporté à Paris et inhumé dans l'église des Augustins, auxquels il laissa sa bibliothèque, qui ne devait pas être très considérable, mais qui, à coup sûr, était un objet
(1) Voici l'origine de ces exactions : Pendant que Gilles de Rome était archevêque de Bourges, Bertrand de Goth occupait le siège archiépiscopal de Bordeaux; il y eut une vive contestation entre ces deux archevêques, à l'occasion du titre de primat d'Aquitaine qu'ils prenaient l'un et l'autre. Gilles de Rome alla jusqu'à excommunier Bertrand de Goth qui était cardinal. Celui-ci, fu ieux, courut à Avignon pour y sonner le tocsin contre son adversaire. Sur ces entrefaites, le pape Benoit XI mourut à Pérouse le 7 juillet 1304, et, l'année suivante, Bertrand de Goth fut élu dans la même ville (le 5 juin 1305), sous le titre de Clément V. On pense bien que le nouveau pontife non fuit immemor de la conduite de son ancien confrère à son égard. Il lui donna, dit-on, toutes sortes de déboires, et le ruina par de fréquentes visites, en traversant son diocèse dans tous les sens avec une suite nombreuse. Les évoques, dans ce temps-là, étaient obligés de défrayer le pape et sa suite, aussitôt qu'ils entraient dans leur diocèse, et pendant tout le temps qu'ils y séjournaient.
infiniment précieux; car les livres étaient alors excessivement rares. On assure que la bibliothèque du roi Jean, mort en 4364, consistait en dix volumes ; mais son fils et successeur Charles V, qu'on peut appeler le véritable restaurateur des lettres, laissa, à sa mort, en 1380, une collection de 910 volumes, tant fut grande l'impulsion que ce bon prince et ses deux frères (Jean, duc de Berri et Philippe le Hardi) donnèrent au rétablissement des études et au goût pour les livres. (Voy. la Bibliothèque protypographique , ou Librairies des fils du roi Jean, Charles V, Jean de Berri, Philippe de Bourgogne et les siens (par M. Jean Barrois, de Lille. Paris, 1830, in-4°, fig.)
Il est temps d'arriver à l'ouvrage de Gilles de Rome, de Begimine principum. Parlons-en d'abord sous le rapport bibliographique, nous en donnerons ensuite une courte analyse.
Ce célèbre traité a été, comme nous l'avons dit, composé en latin, vers 1280, pour le fils du roi Philippe le Hardi (Philippe le Bel), dont l'auteur était le précepteur. Le plus ancien manuscrit dont on ait fait mention doit être celui dont le titre est rapporté très succinctement dans le catalogue des livres de « Charles le Quint, de ce nom, enregis- « très de son commandement, par Giles Malet, son valet de « chambre, en 1373. » Voici ce titre tel que nous le fournit la Bibliothèque protypographique, sous le n°402 :
« De Begimine principum , par Giles l'Augustin , très bel livre en latin, signé Charles en la fin. »
On ne peut guère douter que ce volume ne soit l'original. C'est le seul mentionné en latin dans le catalogue de
la bibliothèque du roi Charles V, qui tenait sans doute à oe