livre, puisqu'il y a apposé sa signature
Le rrianuscril latin, que nous citerons ensuite, est celui ,|iu existait dans la bibliothèque du duc de la Vallière; il a pour titre :
• Liber de regimine regum principum editus (1) a fratre Mgidio rotnano. lu-fol. de 155 feuillets, mar. bl. »
On le croit du XIVe siècle; il est écrit en lettres de forme, sur deux colonnes. Il n'est allé qu'à 18 fr. à la vente des livres du propriétaire, en 1784.
Quant aux imprimés, la première édition dont parle Panzer, tome i, p. 103, est intitulée :
« yEgidii (de Columna) romani de regimine principum libri 1res. —Anno a parût Virginia salutifero, millesimo quadringentesimo septuagesimo tercio, vicesima septima menus junii, in-fol. de 129 feuillets. »
Les caractères de cette édition paraissent être ceux de Gunt Zainer, qui imprima «à Augsbourg, dès 1470.
Vient ensuite l'édition de Rome, ainsi énoncée :
« Incipit liber de regimine principum, editus a fratre « ^Egidio romano, ordinis fratrum Heremitarum sancti Au- « gustini. — A la fin du volume : Impressum Romœ per « inclitum virum magistrum Stephanum Plannck de Pata- « via, anno Domini millesimo M.CCCC.LXXXU : die nona « mensis maij., in-fol. »
Cette édition a été donnée par Oliverius Servius Tholentinas. On doit trouver, à la suite de l'intitulé, quatre feuil-
(1) Le mot editus signifiait alors fait, composé : ainsi éditeur était synonyme à'auteur, qu'on nommait aussi acteur; maintenant on entend par éditeur celui qui se charge de la publication d'un ouvrage sans en être l'auteur.
lets de pièces préliminaires, contenant une épître dédicatoire de cet éditeur, adressée à Georges, archevêque de Lisbonne et cardinal, puis une table des matières, après laquelle le texte commence.
Cette édition, assez recherchée, et cependant plus commune que la précédente, a passé, dans différentes ventes, à des prix peu élevés. Un exempl., rel. en mar. bl., a été adjugé pour 24 liv. 19 s., chez M. Gaignat, en 1769; un autre rel. en vél., a été donné pour 25 liv. chez le duc de la Vallière, en 1784; puis l'exempl. de M. Mac-Carthy, rel. en mar. r., n'est allé que jusqu'à 12 fr. 50 c, en 1817.
Les éditions latines postérieures, entre autres celle de Venise, 1498, in-fol., et la dernière, celle de Rome, revue par Guil. Samaritan, avec la vie de l'auteur, 1607, in-8°, sont peu recherchées.
Passons aux traductions françaises; on en connaît plusieurs, mais il ne serait pas facile d'en désigner les auteurs avec exactitude. Les uns nomment un certain Henri de Gauchi, dont le nom figure, en effet, dans le titre de l'un des manuscrits; d'autres citent un Simon de Hesdin, et d'autres un nommé Wauclin. N'ayant aucune donnée certaine à cet égard, nous nous bornerons à citer les titres des manuscrits français que nous avons découverts. Voici d'abord ceux qui sont mentionnés dans la Bibliothèque protypographique; cette mention est si brève pour chaque article qu'elle ne peut que constater l'existence des manuscrits sans jeter aucune lumière sur le nom des auteurs ou des copistes ; mais il est toujours bon de les connaître. Ces articles sont au nombre de neuf, savoir :
« Art.111. Le Gouvernement des princes (avec trois autres
ouvrages : Le Trésor de philosophie; Cidrac, Placides et ï'imeo), en un granl volume de cuir rouge à empreintes. « (Extrait du catalogue des livres de Charles V, dressé par Giles Malet, en 1373.)
Le premier traité est-il bien la traduction de l'ouvrage de Gilles de Rome ?
« Art. 924. Ung autre livre en parchemin couvert d'ais blanchastres, intitulé au dehors : C'est le livre du gouvernement des roys et des princes; comançant au second feuillet; D'une coulombe de feu ; et au dernier, largeur des talons. » (Extrait du catalogue de la librairie des ducs de Bourgogne, à Bruges, dressé en 1467.)
« Art. 926. Ung autre beau grant livre en parchemin couvert de velours noir, cloué de clouz dorez, intitulé au dehors : Le livre du gouvernement des roys et des princes, comançant au second feuillet, à son très espécial, et au dernier : il n'y ala point. » (Extrait, idem.)
« Art. 929. Ung autre livre en parchemin, couvert de velours rouge usé, intitulé au dehors : Le livre du gouvernement des roys et des princes, comançant au second feuillet, après la table, estre ne plus, et au dernier, pevent pas si legiéement. » (Extrait, idem.)
« Art. 930. Ung autre livre en parchemin, couvert d'ais rouges, à cloans d'argent blanc, intitulé au dehors : C'est le livre du gouvernement des roys et princes, comançant au second feuillet après la table, fait primèrement enfant, et au dernier, en doit ordonner. » (Extrait, idem.)
« Art. 1639. Ung autre grant volume, couvert de velours noir à deux cloans et cincq boutons de léton doré à chacun costé, et intitulé : Le gouvernement des roys et princes,
comenchant ou troisième feuillet, ainsy de ung chaschun genre, et le derrain finissant, par tous les siècles des siècles. Amen. » (Extrait du catologue des livres provenant de la librairie des ducs de Bourgogne, dressé à Bruxelles en 1487.)
« Art. 1806. Ung autre grant volume couvert de cuir rouge, à deux cloans d'argent historié, et intitulé : Le livre du gouvernement des roys et des princes (1), comenchant ou troisième feuillet, fait primièrement enfant, et finissant ou derrenier, et à ses loyaulx chrétiens. Amen. » (Extrait, idem.)
« Art. 1827. Ung autre grant volume, couvert de satin rouge, tout dessiré, à deux cloans et cincq boutons de léton sur chacun costé, intitulé : Le livre du gouvernement des roys et des princes, comenchant ou second feuillet, estre ne plus longue, ne plus brief, et finissant, amen, amen, amen, alleluya. » (Extrait, idem.)
« Art. 1828. Ung autre grant volume couvert de cuir grisane, à deux cloans de léton historié et intitulé : Le gouvernement des roys et des princes, comenchant ou second feuillet, d'une columbe de feu, et finissant ou derrenier, et plus profitable partie. » (Extrait, idem.)
Aux neuf articles que vient de nous fournir la Bibliothèque protypographique de M. Barrois , nous allons en ajouter deux un peu plus détaillés que nous avons puisés ailleurs. Celui qui nous paraît le plus ancien a pour titre :
« Ci commence li livres dou gouvernement des rois et des princes que frère Gilles de Roume, de l'ordre de Saint- Augustin, compila des dis plusieurs philosophes ; et à la fin :
(1) Sanderus ajoute de frère Gilles de Roman.
ci fenist li livres dou gouvernement des rois et des princes que frère Gilles de Roume,de l'ordene de Saint-Augustin, ;i fait; lequel livre maistares Henris de Gauchi a translaté de latin en françois par le commandement de Phelippon le noble roi de France. In-fol. de -121 feuillets.
Cette dernière partie de la souscription annoncerait que Henri Gauchi a fait cette traduction du vivant de Gilles de Rome, puisqu'elle lui a été commandée par Philippe le Bel, qui est mort avant ledit Gilles.
On a aussi parlé d'une traduction en français plus moderne qui aurait été faite par Simon de Hesdin, et publiée à Paris, en 1497, in-fol.
Cette traduction serait-elle la même que celle qui a été imprimée depuis à Paris, en 1517, et qui a été abrégée, ainsi que semblerait l'annoncer son titre, différent des précédents ?
Le Mirouer exemplaire et très fructueuse instruction selon la compilation de Gilles de Rômme, très excellent docteur, du régime et gouvernement des roys, princes et grans seigneurs qui sont chefs, colonnes et vrays pilliers de la chose publique et de toutes monarchies, ensemble des présidens, conseillers, senechaulx, baillifz, juges prevostz et autres officiers; et avec est compris le secret d'Aristote, appelé le secret des secrets, et les noms des roys de France, et combien de temps il ont régné. Paris, Guillaume Eustace, 1517, in-4° goth., fig. en bois.
On voit par ce titre que cet ouvrage n'est pas une traduction littérale du traité de Gilles de Rome, mais que l'auteur l'a suivie pas à pas en l'abrégeant, et y a fait des additions conformes au sujet, puis terminées par la nomenclature de nos rois.
Donnons maintenant une petite analyse du Traité du gouvernement des roys.
L'auteur commence par établir, dans la première partie, que tout ce qui peut faire la vraie gloire des rois et contribuer à leur parfaite félicité est l'amour de Dieu, une sincère affection pour leur peuple et le zèle pour le bien public. Dans l'énumération qu'il fait des vertus propres aux princes, il en compte d'abord quatre principales, quatre cardinales, qui sont particulièrement essentielles aux rois ; ces vertus sont : la prudence, la justice, la force et la tempérance. « Si de ces quatre il en fault (1) une, dit l'auteur, li roi n'a nulle. » Après ces quatre premières vertus, il en compte quatre autres du second ordre, qui sont la magnanimité, la charité, l'humilité et la magnificence ; mais à la charité il joint la libéralité; et par humilité il entend une sorte de modestie noble, accompagnée de bonté et d'affabilité ; il veut aussi que la magnificence soit accompagnée de gaité. Au tableau de ces vertus succède celui des vices et des passions qui leur sont opposés. L'auteur expose avec force qu'il n'est pas permis aux princes de s'y livrer; il en fait ressortir le danger, et indique les moyens de les réprimer.
Dans la seconde partie de* l'ouvrage, qui offre des passages assez curieux et même assez singuliers, Gilles de Rome entre dans des détails sur la vie privée des rois, détails qui nécessairement ont des relations avec les mœurs et la manière d'envisager les choses dans les XIIIe et XIVe siècles. D'abord le sage auteur recommande fortement aux
(1) Fault manque.
rois de n'avoir point de maîtresses, d'être fidèles aux reines et surtout de n'être point jaloux, car la jalousie est le poison de la vie. Par suite de cette recommandation, il est
tout naturel qu'il conseille aux rois de faire des enfants pour donner des héritiers à l'Etal ; mais voici, à ce sujet, un passage fort singulier et qui est bien conforme à la naïveté et aux connaissances frivoles et bizarres de ces siècles d'ignorance. Notre grave docteur examine sérieusement si c'est en hiver, lorsque le vent du nord souffle, ou si c'est en été, quand le vent est au midi, qu'il faut que les rois travaillent à l'acte important de la procréation des enfants. Il décide pour l'été, parce qu'il croit que dans cette belle et chaude saison, on doit procréer des enfants mâles; et il en donne plusieurs raisons physiques, dont la principale est que la nature dans la plus belle saison doit produire son plus bel ouvrage, c'est-à-dire les mâles, l'autre sexe, ajoute-t-il en homme fort peu galant, n'ayant qu'une existence manquée ou du moins fort inférieure à la nôtre. En vérité, le docte professeur de l'Université aurait bien dû faire grâce aux dames de ce passage saugrenu. Au reste, son beau tableau moral n'a que cette seule tache qu'il a empruntée à son siècle.
Il recommande principalement aux rois d'avoir bien soin de la santé de leurs enfants dans la première jeunesse, et de leur éducation quand ils sont dans un âge plus avancé ; il s'occupe surtout du choix des gouverneurs et précepteurs qu'on doit leur donner. Les jeunes princes doivent éviter de se livrer de trop bonne heure aux exercices violents. Quant aux jeunes princesses, leur éducation doit être aussi très soignée, elles doivent fuir l'oisiveté. L'auteur raisonne
sur leur parure, il se prononce contre l'excès de la magnificence, quoiqu'en général il la recommande, parce qu'elle est nécessaire à l'éclat du trône, mais dans de justes bornes. Les monarques, dans leur intérieur, doivent éviter la gourmandise, l'ivrognerie, et ne pas trop se livrer à la passion du jeu. L'auteur ne juge pas à propos qu'ils multiplient les grâces, les dignités, les richesses et qu'ils les accumulent sur la tête des mêmes personnes. Ensuite il donne des leçons aux ministres, aux favoris et aux courtisans; il insiste pour qu'on laisse chacun jouir de ses propriétés; il déclame contre la servitude dont on avait déjà commencé à reconnaître l'abus en France dès le temps de Philippe- Auguste (qui a régné de 1480 à 1223) ; il se prononce fortement contre l'usure, et parle de la monnaie.
La troisième partie de l'ouvrage est consacrée à des matières d'un haut intérêt, traitées avec beaucoup de sagesse, d'esprit et d'érudition, et même plus qu'on ne devrait en attendre d'un auteur du XIVe siècle. Il y est question des grands principes de la politique générale, du droit naturel, du droit des gens et du droit de la guerre et de la paix. L'opinion de Gilles de Rome sur l'origine de toute espèce de gouvernement est, dit-il, que les hommes sont nés bêtes, c'est-à-dire sauvages, mais qu'ils se sont policés en reconnaissant par l'expérience et par une longue suite de réflexions que leur intérêt particulier dépendait de l'intérêt général. Examinant les principes d'après lesquels les cités, c'est-à-dire les Etats doivent être administrés, il discute ces différents systèmes de gouvernement, et surtout celui de Platon, et ceux des deux philosophes inconnus (Felleas et Ippodromus), dont, avec juste raison, il ne partage nulle-
ment les rêveries sur la communauté des biens <M sur le partage égal des terres entre tous les citoyens. De ces réflexions générales sur le ^ouvertement, il passe à un examen assez approfondi des diverses espèces de constitutions des Etats. Il n'en reconnaît que deux, la forme républicaine et la forme monarchique. Il préfère en général la forme monarchique, en av. Tiissant toutefois que la forme républicaine peut avoir ses avantages dans les petits Etats. Mais pour les grands Etats, c'est une source de troubles, de dissensions et d'intrigues, paire que tout le monde prétend à l'autorité suprême. Quant aux monarchies, il y en a d'héréditaires et d'électives; l'auteur se prononce fortement contre les dernières, et ses raisons sont sans réplique. Mais, partisan de la monarchie héréditaire, il a grand soin de recommander au roi d'éviter la tyrannie, c'est-à-dire l'abus du pouvoir, parce qu'il se rendrait aussi odieux que les tyrans proprement dits. Il ne parle pas du despotisme, comme d'une forme réelle de gouvernement, car il ne conçoit pas qu'il y ail un pays au monde où les hommes aient pu en autoriser un autre à les tyranniser à son gré, sans l'assujettir du moins aux règles du droit naturel. Telles sont les principes que Gilles de Rome développe dans cette partie de son livre. Il enseigne aux rois comment ils doivent s'y conformer quand ils rendent la justice par eux-mêmes, et il leur déclare qu'ils ne peuvent jamais s'en écarter, soit en faisant de nouvelles lois, soit en faisant observer les anciennes. « Le droit na- « turel est le véritable esprit des lois, et il n'en faut pas a chercher d'autre. » C'est cet esprit qui doit présider au conseil des rois, ainsi qu'à toutes les conventions, à tous les
contrats, à tous les marchés que les particuliers font entre eux.
La fin de cette dernière partie de l'ouvrage traite de la milice et de la chevalerie, c'est-à-dire de la guerre, mais plus sous le rapport politique que sous le rapport militaire, à raison de l'état de l'auteur qui connaissait mieux son couvent que les camps. Il parle de la levée des gens de guerre, du genre des personnes propres cà être soldats, des précautions à prendre pour faire subsister une armée, des avantages et des désavantages des grandes et des petites armées, des garnisons et des fortifications usitées de son temps. Cette partie est assez curieuse en ce qu'elle apprend la manière dont on faisait la guerre au XIIIe siècle, manière bien différente de celle qui est en usage maintenant.
Nous ne prolongerons pas cette analyse du traité du Gouvernement des rois, par Gilles de Rome. Le peu que nous en avons dit suffit pour prouver que l'auteur était au-dessus de son siècle, qu'il a été digne des honneurs dont il a été comblé, et que, dans un moment où le goût littéraire se porte vers les écrivains du moyen âge, et s'occupe à tirer de la poussière de nos bibliothèques leur mémoire et leurs ouvrages, il serait injuste de passer sous silence l'estimable savant Gilles de Rome, l'un de nos premiers écrivains politiques.
Gabriel PEIGNOT.
'Bulletin du Bibliophile. Octobre 1838; 11° 8, 3e série, p. 358-366.")