‹ OpusculesChapitre 62 sur 66 · KELATIF AU PAPE BENOIT X[I · texte numérisé non relu

KELATIF AU PAPE BENOIT X[I

Il se trouve, en tête de l'édition de Pétrarque, Francisci Petrarchœ opéra quœ extant omnia Basileae per Henric. Pétri, 1554, 4 part, en 1 vol. in-fol., et de celle de 1581, même ville, même imprimeur et même format, il se trouve, dis-je, une vita Petrarchœ per Hieron. Squarzaficum ad Petrum Contarenwm, qui est assez détaillée; mais cette vie renferme, pag. 4, un passage qui m'a paru d'autant plus singulier, que je ne l'ai trouvé que là; ce qui me fait douter de la véracité du récit de l'auteur. Ce passage est une accusation grave contre un pape que le biographe nomme Benedictus qui Clementi in pontificatu successif.. Nous allons copier le texte littéralement, car nous répugnerions à le traduire en français ; ensuite nous donnerons les motifs qui nous font douter de la vérité du fait.

« Erat soror Petrarchœ, quœ jam duodeviginti habebat « annos, quœ Avenioni ubi orta, cum Ghirardo (1) mora-

(1) Girard était frère de Pétrarque et de la jeune personne.

« batur, eleganti forma, insignis moribus, el virtutibus ■ prsedila, cujus pulchritudine <•! forma perdite deperibat « pontifcx; ut Ula potiretur, multa lieri fecit expérimenta. « Cogitavit pmniiset honoribus Petrarcham in suam trahi • opinionem, cardinalem se facturom promittit dummodo « illa suo concederetur arbitrio. Prânciscus, qui in omni ro « Deuin prae oculis habebat, cui nihil esl occultum, ut ille « qui uihil commereri, nihil fin gère, nihil dissimulare didi- « cerat, u1 deboit, ira commotus, et id quod lingua, frOnte, « atqiie animo habebat, respondit tam fœtidum galerum " capiti non esse ponendum, sed fugiendum, abominandum « omnibus tanquam nephandum (sic) et dedecorosum ; et « si reverentia nominis quae vices Dei in terris gerebatur, « non teneret, calamo tantae rei se vindicaturum, et fecit » prout philelpho placet in una sua morali cantilena quic « incipil io non vo' pin cantare eom solea : nihilominus « pontifcx furoris impatiens, alterum fratrem Ghirarduin •< tentare cœpit, qui paucis muneribus captus, sororem (1);

- quo facinore audito, et ecclesiam Dei videns per abrupta « vitiorum sic trahi, Avenione aufugit, Italiam versus ire « cœpit; frater pœnitenliaductus, nupta sorore, sanctœ re~ « Iigionis habitum quœsivit et chartusiensi ordini, in ron-

- ventu de Materno, qui est prope Massiliam , rébus « mundanis rejectis, se devovit. »

Exposons maintenant les motifs de nos doutes sur la véracité de cette anecdote scandaleuse. D'abord elle ne se

(I) L'impression est très négligée dans cette édition : il doit ici manquer un verbe, incitavit peut-être; et au lieu de quo, quœ serait sans doute préféiable, eu plaçant une virgule après qum.

trouve dans aucune histoire générale des papes, ni dans Platina, ni dans Ciacconius, ni dans Bonanni, ni dans Bruys, ni dans Baluze, ni dans Tessier. Ensuite nous ferons observer que dans le XIVe siècle, celui où a vécu Pétrarque et sa famille, il n'y a aucun pape du nom de Benoît qui ait succédé à un pape du nom de Clément. On connaît bien trois papes Benoit, dans ce siècle : 1° Benoît XI, qui a succédé à Boniface VIII, en 1303, et qui est mort de poison, dit-on, en 1304, au mois de juillet (mois dans lequel est né Pétrarque); 2° Benoît XII qui a succédé à Jean XXII, en 1334, et qui est mort en 1342; et 3° Benoît XIII, qui a succédé à Boniface IX, en 1394. Mais aucun de ces papes n'a succédé à un Clément. Cependant il est certain que Jérôme Squarciafico, le biographe de Pétrarque, a eu en vue Benoît XII, puisque c'est le seul des trois papes cités plus haut, dont le pontificat ait eu lieu dans le temps où Pétrarque, son frère Girard et sa sœur étaient encore jeunes. Mais il n'est pas moins certain que Squarciafico a très mal choisi le héros de son anecdote, car Benoit XII a toujours joui d'une haute réputation comme pontife très pieux, très modeste, très économe des biens de l'Eglise, et très instruit en théorie et en jurisprudence.

Nommé à l'unanimité par les cardinaux, le 20 décembre 1334, ce qui annonce qu'il était déjà avantageusement connu, il s'appliqua particulièrement a la réforme des ordres religieux; il fut zélé pour la discipline, attentif dans le choix des sujets pour la collation des bénéfices. Il avait en horreur le népotisme, et disait que, pour être véritablement prêtre selon l'ordre de Melchisedech , il faudrait n'avoir ni père, ni mère, ni parents. On le représentait la

main fermée pour marquer combien il était réservé et circonspect dans la distribution des biens ecclésiastiques. Il avail une nièce, qu'il refusa à plusieurs grands seigneurs, et qu'il maria avec un bon négociant de Toulouse. Les deux époux étant allés le saluer à Avignon, il les garda pendant une quinzaine de jours auprès de lui, ensuite il les congédia en leur donnant une modique somme. « Jean Fournier « (c'était son nom de famille), Jean Fournier, votre oncle, « leur dit-il, vous fait ce petit présent; à l'égard du pape, « il n'a de parents et d'alliés que les pauvres et les malheu- « reux. » Dans une entrevue que Philippe de Valois eut avec lui à Avignon, en mars 1336, craignant que ce prince ne lui fit quelque demande injuste : « Si j'avais deux âmes, « lui dit-il, j'ai tant d'affection pour votre personne , que « j'en exposerais volontiers une pour vous faire plaisir-, « mais je n'en ai qu'une, et je veux la conserver. » Enfin ce pieux pontife, au dire de tous les historiens, mourut saintement, le 25 avril 1342. Et voilà l'homme que Squarciafieo ose accuser de libertinage ! Nous croyons donc que ce biographe s'est trompé, et que la gravité de l'erreur est égale à la gravité de l'injure.

<;. PE1GNOT.

(Bulletin du Bibliophile. Juillet 183'J, 11° 15, 3« série, p. 7-27-720.

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