EXHORTATION AUX DAMES VERTUEUSES, ETC
A M. l'éditeur du Bulletin du Bibliophile.
Monsieur,
J'ai découvert dans un coin poudreux de ma bibliothèque un de ces vieux petits rogatons plaisans, moraux, littéraires et philosophiques , tels qu'on en publiait dans le siècle des facéties, c'est-à-dire au seizième. Comme ces sortes de pièces sont assez rares, je vous envoie le titre et des extraits de celle-ci; vous les mettrez, si vous le jugez à propos, sous les yeux de vos lecteurs, mais non pas, je vous prie, sous les yeux de vos lectrices, car il en est qui pourraient jeter les hauts cris, et les hauts cris sont toujours désagréables. Au reste, je vous donne carte blanche pour l'insertion. En attendant, voici le titre de l'opuscule en question :
Exhortation aux dames vertvevses, en laquelle est démonstré le vray poinct d'honneur. A Paris, chez Lucas Breyet, tenant sa boutique au Palais, en la gallerie des Prisonniers,
i.'iDK, auec privilège du roy, petit in-42 de 46 pag., en gros caractères, non compris le feuillet du litre.
Ce petit livre est fort singulier et prêche une morale très surprenante, surtoul pour le temps où il a paru. C'est un plaidoyer assez fort en faveur de l'amour contre le point d'honneur qui empêche les dames de céder aussitôt qu'on les invite à répondre aux sentiments qu'elles inspirent. Nous allons donner les passages les plus singuliers de ce bizarre opuscule, qui se réfute de lui-même. Voici le début de l'auteur; nous conservons scrupuleusement son orthographe :
« C'est vue chose estrange, et dont je ne me puis assez esmerveiller, que les dames, pour se rendre avinées, apportent à leur naturelle bénignité toute celle que la bonne nourriture y peu! joindre : qu'elles augmentent leurs beautez des attraicts, des grâces et des douceurs qui se peuUenl innenter, qu'elles apprennent dès leur enfance à charmer les plus accorts, à prendre les plus puissans, et captiver les plus libres, el que nous cependant amorcez de ceste humanité, surpris de ces attraicts et retenus de cette puissance, ne trouuions preuve de pitié en elles que le plus tard qu'elles peuuent, ne soyons riens à leur service qu'à regret et possédez qu'à desdaing.
« Amour ne prend estre que de leurs beautez, ne se nourris! qu'en leurs douceurs et ne se rend immortel que par l'éternité qu'elles lui donnent; cependant il n'a sitost pris naissance en nos âmes, qu'il se voye emmaillotté de fers, de ceps et de charmes, qu'il ne soit allaitté d'amertume, bercé de passions et enfin suffoqué de cruautez : que pensezvous faire. Belles Dames?1 Vous estouffez par rigueur en
vn moment vn Dieu que vous engendrez par douceur en l'autre; ouvrez ces beaux yeux nos ennemis et voyez le mal qu'apporte la cruauté et au contraire le bien que la pitié procure. Vous vous eslongnez de ce que vous désirez d'attirer; vous voulez estre recherchées, et ne voulez point qu'on vous trouve; vous jettez des appas, et déffendezd'y toucher; vous tendez des retz et cryez désespérément si quelqu'un sy vient prendre, etc....
« Nous montrons au doigt et à l'oeil que la cause d'aymer est en vous, mais nous n'y trouuons point d'habitude d'amour : d'où vient ce uide en la nature ? Vous avez des veines, du sang et des esprits qui vous doivent apporter la mesme nécessité qu'à nous : nous bruslons d'amoureuse ardeur, vous devez estre altérées : pourquoi donc mouronsnous de soif entre deux fontaines ?
« Vous direz (Mesdames) que c'est pour la conservation de vostre honneur et de vostre réputation ; simple couverture de mauviaiseté, espèce d'ingratitude par laquelle vous cachez à la nature ce qu'elle-mesme vous a donné, et ce que toutes les femelles accordent sans contredit. Lequel est le plus raisonnable, je vous prie, ou que la nature obéisse à l'opinion commune, ou que l'opinion commune obéisse à la nature ? Ignorez-vous que de l'opinion vient la réputation, et de la réputation l'honneur? Non, vous ne l'ignorez pas, et scavez bien que l'opinion est plus souvent fausse que véritable, que ce n'est qu'une fumée, une apparence de vérité, une fantosme en l'imagination du populaire, qui ne porte en soy raison ny nécessité; c'est la baze, c'est le rocher et le solide fondement de cest atome que vous appelez honneur.
• Honneur en ce Lemps-cy est vice en un autre, vice au temple de Flore, et en tanl de siècles passez, qui chasse l'amour de ces pays, el qui esl chassé par l'amour de plusieurs autres contrées.
« Les anciens se maryoienl pourvu mois, pour six jours, pour une heure, avec deux, avec six, avec tant de femmes qu'il leur plaisoit.
« Il n'y a pas un tiers de la terre qui cognoisse ce monstre d'honneur. Bref, voulez-vous sçavoir ce que c'est ? Une injure et vraye persécution du temps, qui traverse le plaisir des hommes. Celles qui font autre jugement de l'honneur, en parlent suivant les occurances du règne et non pas selon le devoir. Car le plus grand devoir d'une parfaicte amye est de manquer à tout devoir pour contenter son ami et parce que les anciens disoient qu'amour est le maistre
des dieux et le correcteur des loix On ne trouve point
que les anciens ayent offert des sacrifices à l'honneur ; il q'j a coing au monde où Amour et Vénus n'ayent rendu leurs oracles.... L'honneur est en nos esprits comme en une terre estrangere, et l'amour croist par tout nostre corps, comme envn territoire naturel. Aussi l'un est aisé d'arracher parce qu'il n'est que replanté, et non pas l'autre qui a pris racine en prenant estre; le jardinier qui enteroit une branche sauvage sur un pied de bon fruict seroit digne de moquerie. Notre inclination est l'arbre de bon fruit, l'honneur est la greffe sauvage qui nous donne des broquéttes pour des pommes et de la feuille pour du fruict.
« L'honneur fut une invention mal entendue et plus mal interprétée, laquelle se changea en loy, et voici comment : jadis les naturalistes voyant que la trop grande licence d'amour
le faisoit mespriser, et que la femme désire volontiers le moins ce qui lui est le plus permis, et faict le plus souvent au contraire de ce qui luy est ordonné, s'avisèrent pour l'entretenement d'amour, de proposer un blasme à quiconque aymeroit ouvertement, pensant par ce moyen le rendre plus enflammé, et que le péril et la deffence luy devoit servir d'amorce. Un siècle après, ceste loy passa en telle observance par le mauvais interprète de je ne scay quels eunuques qui rapetassoient des loix en ce temps-là, que depuis on ne faisoit point conscience de précipiter les amoureux du haut d'un rocher en bas; ce qui mist telle terreur au cœur des dames , que depuis on n'a sceu les asseurer n'y leur arracher de l'ame ceste humeur craintive qui a gasté nostre siècle
« L'on a bien recogneu le pernicieux interprète de ceste loy, et on a bien cessé d'en ensuivre la cruauté; mais vous n'avez pas repris vostre ancienne licence, mesdames, et, qui pis est, n'avez pas envie de vous y laisser persuader. Vous résistez plustost à la nature que de vous laisser esclairer à la vérité et souffrir que le plaisir vous conduise et le contentement vous guide
« L'on dit que les femmes sont variables, mais je ne vous trouve que trop constantes en vostre infélicité et trop contraires h vostre naturel. Car, vostre foi, qui est celle de toutes les dames, qui ait l'ame si mal faite (s'il lui reste encore quelque trace d'humanité), qui passe la nuit et le jour sans recevoir quelque sentiment de délice, et qui ne maudice en son courage tout ce qui trouble le règne d'amour, qui ne déteste ces mots inventez d'honneur et de réputation
avec ceux qui les inventèrent ; qui est celle, dis-je, qui ne
se sente emportée par la violence «le ses désire, et par La nécessité des loix naturelles an poincl de la perfection humaine, auquel toutes les ligues de nos sens tendent, comme les choses pesantes tendent vers le centre de la terre....
« Confessez cette vérité, vous ne pouvez la cacher : qu'y a-t-il de plus juste et plus équitable au monde que de suivre les loix qu'on est forcé de suivre par soy-mesme et par la raison !
« J'amenerois ici mille et mille tesmoignages qui rendent preuve qu'amour est le principe du mouvement de la vie passée, l'aliment et le souverain bien de la vie présente, et la douce espérance de la future, et que l'honneur est son contraire, que l'un a pris son origine au ciel et l'autre en enfer, et je vous ferois juger que la cruauté diffame les cœurs où elle règne et qu'amour éternise les âmes qu'il
possède Je parle, mesdames, à vos beaux esprits, qui
sçavez tant de subtilités pour surprendre la liberté des hommes, et qui n'en manqueriez pas pour prendre le plaisir s'il estoit autant approuvé de l'erreur vulgaire que de la raison et de vostre jugement. »
L'auteur ne veut cependant pas d'une licence effrénée, il veut que les dames agissent avec prudence et discrétion ; on pourrait peut-être qualifier ces avis de conseils d'hypocrisie, car, puisque l'honneur, selon lui, joue un si grand rôle dans le monde, on peut en avoir les dehors.
« Il ne faut, dit-il, qu'aller au devant de la chasteté par le derrière, monstrant le plus en apparence ce que vous serez le moins dans le courage (c'est-à-dire dans la réalité). Vous contraignez bien vos volontés pour l'honneur, pour-
quoy ne pourrez-vous contraindre vostre visage pour l'amour? Cestuy-cy est plus facile que cestuy-là
« Allez-à la messe plus matin que vostre voisine; soyez saincte en parolles, et modeste en vos actions devant le peuple. Ne courez pas après l'amour indiscrettement, mais recevez-le d'une façon accorte de la part d'un homme discret qui le saura rendre non moins évident à vos yeux qu'inconnu à ceux du populaire, qui sera d'un bel esprit,
véritable en ses parolles et d'un brave courage qui
ne soit ni fort beau ni fort laid, car l'un est cause du soupçon et l'autre rend le plaisir imparfait
« Voilà le chemin de l'honneur par une main, et de l'amour par l'autre ; c'est le secret d'accommoder les délices à la gloire, et d'entretenir l'honesteté aux gages du plaisir. . .
« L'honneur ne gist qu'aux mesnagemens et à la conduite; ce n'est que la subtilité d'artifice; on en a selon qu'on le sçait faire paroistre, comme de bonne mine. La plus chaste du inonde peut estre tenue pour la plus lascive, si ses déportemens ne sont bien réglez, et la plus folastre pour la plus continente pourveu qu'elle ayt un amy qui la sache conduire par la discrétion.
« Il n'est rien impossible à ce que deux personnes qui s'ayment désirent extrêmement, et le ciel mesme ne sçauroit nuire à qui délibère fermement de servir Amour. La nature a voulu favoriser les dames, et leur monstrer ce qu'elles ont à faire en ce qu'elle ne permet que l'amour laisse aucune trace de ses exercices, non plus que le poisson qui glisse en l'eau et que l'oiseau qui passe en l'air. Vous pouvez
dire que vous n'avez point péché; vous no péchez donc
point (I)
t Je De veux toutefois point tant réprouver l'honneur que vous ne vous en aidiez en certaines circonstances d'amour, el qui le rendent plus solide, comme pour couper chemin aux jalousies, brider les envieux, conduire la discrétion, prévoir et prévenir au mespris, le toul par une froideur qui sente l'honneur et par une feinte qui représente la continance, desquelles vous servirez vostre intention comme d'un masque en une comédie, et comme vous faites quelquefois d'un refus qui démonstre le contraire de ce que le cœur désire.
« Mais de s'asservir a l'honneur comme à un monstre qui se baigne dans le sang- des plus beaux désirs, comme à un tyran qui persécute les affections les plus eslevées, qui violente les cœurs, traverse les âmes, et qui extermine les délices d'amour, vous devez plustost mourir que de le faire; fuyez ce mal, et embrassez le remède, qui est l'amour.
« Faites donc, mesdames, que puissiez vivre heureusement avec les contents pendant que vous le pouvez faire ; vous ne sauriez vivre honorablement sans plaisir. Les occasions sont emplumées et disparaissent presqu'en se montrant. La vie passe soudainement; tout nostre aage n'est qu'un poinct; une quatiïesme partie duquel est la jeunesse avec laquelle les délices du monde sont champs éliziens, et sans laquelle la douceur mesme est amère. Les plaisirs amoureux sont les aurils et les jardins de la vie. Les nuicts
(1) Belles maximes! et c'est chez nos bons aïeux qu'on a écrit pareilles extravagances! Il est vrai que ce n'est qu'une plaisanterie antithétique, dont l'auteur riait sans doute le premier.
des jeunes gens sont des printemps, et les jours des vieillards des liyvers pleins d'horreur. Toutes choses ont leur saison , et chaque saison sa propriété ; la beauté est une rose qui est fresche au matin et fanée le soir. Voulez-vous attendre que vostre beauté passe sa fleur, que vos beaux jours soient changez en ténèbres, vos jardins délicieux en déserts infertiles
« Laissez-vous vaincre à l'amour, vous aurez plus de gloire que de luy résister; car être vaincu d'un dieu, c'est estre victorieux de soi-mesme; vous l'aurez pour capitaine, vous aurez les autres dieux pour compaignons, et les hommes pour serviteurs ; desnouez les liens de ceste erreur populaire qui vous fait changer le plus doux plaisir de la vie en une vaine hypocrisie
« N'attendez pas vostre commodité pour faire l'amour, mais faites l'amour pour y trouver vostre commodité.
« Apprenez plustost à aymer qu'à délibérer si vous le devez faire. Que si vous ne savez ce que c'est qu'amour, croiez de ne le point savoir, et adjoustez foy aux parolles de ceux qui le savent. Il n'y a rien de plus sot de ne pas apprendre quelque chose parce qu'on n'a pas accoustumé de l'apprendre. Rien n'est si facille, rien de plus délectable en tous les délices de la vie que ce que nous enseigne l'amour.
« Les éguillons des amours, l'artifice dont ils usent, les lacs qu'ils tendent, les douces tromperies où ils estudient, et les maux qu'ils appellent biens à la poursuite de la chose aimée, monstrent assez quel contentement il y doit avoir. On apprend seulement en aimant ce que c'est que plaisir, et vous y en esprouverez plus en une nuict desrobée, que vous n'avez faict en tous les plus beaux jours de vostre aage
i 11 est temps que je finisse mon discours, et que vous commenciez a l'ensuivre. Ne m'alléguez pas, pour le réfutn-, que si l'honneur n'est qu'un point imaginé, qu'amour n'est autre chose non plus que luy, rostre excuse seroit trop foible; le plaisir est un corps et l'honneur n'est que vent; l'cspreuve en cela vous ferme la bouche.
« Je ne désirerois, pour l'utilité commune des deux sexes, que de pouvoir autant sur vous avecques mes parolles que vous faites sur nous avec les yeux. De dire aussi que j'aye interest au subject et que j'en parle comme estant poussé d'une passion particulière, je vous prie de croire que je n'en escrits d'autre affection que de celle que je porte a vous et à vostre bien ; celuy qui a toute licence comme moy, ne se peut plaindre de la loy, je ne plaide point ma cause (mesdames), c'est la vostre; je vois le tort que vous faictes à vous mesmes en cela et non pas à moy. Je ne suis point si misérable que je ne rencontre à mon besoin de la jeunesse et de la beauté qui entend la raison avecques moy qui la discourt et qui la pratique avec le contentement que je vous désire. »
Cette impertinente dissertation a été réfutée dans un ouvrage intitulé : Discours contre un petit traité intitulé : L'exhortation aux dames vertueuses, etc. Paris, Lucas Dreyet, 1598. m-12 de 81 pages, non compris le titre et la dédicace.
La dédicace adressée à mes-damoiselles, mes-damoiselles Marguerite et autre Del-bene est signée A. T. L'auteur dit à ces damoiselles qu'il n'a pas cru devoir « laisser couler « sans défense les persuasions de cet ennemi commun. » Il
ajoute : « Et combien que celles que j'ai rédigées en petit < fcraicté, soyent assez foibles pour parer la roideur des coups « d'un tel adversaire, j'ay toutefois espéré qu'en le mettant « sous la protection de deux telles dianes, cet aetéon ne « pourroit donner ses attaintes que de l'œil, et n'en rempor- « tera enfin que de la honte et de la ruine. Voilà qui me « donne la hardiesse de vous l'offrir, asseuré que l'impu- « dence et la mal-veillance de ces satyres, qui se pourroyent « bander à rencontre, ne sçauroient reboucher la pointe « des flesches que vostre vertu leur pourra faire ressen-
« tir »
Nous ne serions pas surpris que ce dernier opuscule fût sorti de la même plume que le précédent : plaisanterie pour plaisanterie. Au reste, cette réfutation est si faible, de l'aveu même de l'auteur, que nous ne jugeons pas à propos d'en continuer les extraits. D'ailleurs, la morale exprimée dans l'exhortation est si bizarre et si contraire aux principes gravés dans le cœur des dames et à leur propre intérêt, qu'essayer de réfuter cette plaisanterie serait une peine superflue.
(Bulletin du Bibliophile. Novembre 1839, n" l!*etl9, 3' série, p. 885-893.)
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