‹ OpusculesChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Départ. — Le capitaine Charles Gagnon. — Arrivée à l’ile-anx- Coudres. — La croix de l’Islette — Mœurs des Insulaires.— La Roche à Caya. — Brig.tte Savard. — L’Abbé Epiphano Lapomte.

p^r|j'ILE-aux-Coudres, une des plus petites i gplll ^euve Saint-Laurent, jouit d’une réputation que pourrait lui envier plus d’une de ses sœurs voisines. Les habitants des rives environnantes regardent et aiment ce coin de terre isolée, paisible, solitaire, comme

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un lieu privilégié. D’où vient cette prédilection, je devrais dire cette partialité? Serait-ce à. cause de la gracieuse beauté de ses paysages, de son site pittoresque au pied des grandioses montagnes du Nord qui la dominent ! Est-ce à cause des mœurs patriarcales, de l’hospitalité antique de ses habitants qui, mieux que partout ailleurs, ont conservé le type des anciens Canadiens ? Ou plutôt ne serait-ce pas à cause des pieux souvenirs qui s’y rattachent ? Le peuple se rappelle-t-il que cet îlot est un terrain sanctifié ; que c’est sur ce rocher qu’a été célébrée jadis la première messe qui ait été dite au Canada ; que, depuis ce jour, il est devenu comme l’autel de la patrie? Il y a sans doute un peu de tous ces motifs dans le culte de prédilection qu’on a voué à cette île.

Une excursion à 1 Ile-aux-Coudres n’est pas toujours une simple promenade, un voyage ordinaire ; il s’y mêle une pensée religieuse, l’idée d’un pèlerinage. Ainsi, par exemple, c’est un dimanche qu’on ira passer à l’Ile-aux- Coudres, pour aller entendre les belles voix des chantres, dont la renommée est connue sur les

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deux rives du fleuve. On ne fait jamais le tour de l’île sans vénérer l’endroit où s’est dite la première messe, que les guides ne manquent pas d’indiquer aux pèlerins.

Etes-vous de ceux qui aiment ces belles choses, la majesté de la nature, la fraîcheur des vieux souvenirs, les traditions légendaires, les anecdotes historiques, alors un pèlerinage à l’Ile-aux-Coudres ne sera pas pour vous sans agrément Vous y éprouverez à la fois les plaisirs de la vue, de l’esprit et du cœur.

Si vous le voulez, nous irons choisir une embarcation sur la pointe de Saint-Roch des Aulnaies, qui est l’endroit du sud le plus rapproché de l’Ile-aux-Coudres.

Nous mettrons à la voile au commencement du montant ; car le vent est sud-ouest. Ces deux forces qui se rencontrent, la brise qui descend et la marée qui montent, vont se balancer l’une l’autre et nous conduire dans une couple d’heures au bout d’en haut de 1 île, dans l’anse de l’Islette, où notre chaloupe trouvera un mouillage excellent et sûr.

Le vent a fraîchi depuis le matin et soulevé

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les vagues qui blanchissent au large, mais cette forte brise nous assure un beau temps pour toute la journée. Nous serons ballottés passablement dans la traverse ; toutefois soyez sans crainte, car le pilote qui tient la barre, Charles Gagnon, est un vieux marin fort habile. C’est un vrai loup de mer d’une expérience consommée, qui a passé les trois quarts de sa vie sur le fleuve. Depuis quarante ans qu’il navigue, il n’est pas un port qu’il n’ait fréquenté, pas une anse oh il n’ait jeté l’ancre. Tous les écueils lui sont connus, et il peut vous dire les différentes directions des courants et des raz de marées à chaque heure du jour. Il sait tous les caprices du vent, et il prévoit les variations de l’atmosphère avec une sagacité toujours surprenante.

C’est un homme d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, d’un tempéramment sec, d’une complexion un peu frêle ; son visage, hâlé par le vent et l’eau de mer, est sillonné de rides profondes qui ont été creusées moins par les ans que par les rudes travaux de son métier. Ses cheveux, longs et plats, tombent en mèches grisonnantes sur ses tempes. Son regard de

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lynx et. ses lèvres minces donnent à sa physionomie un air rigide et même farouche pour ceux qui ne le connaissent pas. Mais cette rude écorce cache un caractère loyal et généreux. Il passe un peu pour sorcier, tant il est chanceux et prompt dans ses voyages. On dit qu’il fait du vent à sa guise. Plusieurs l’ont vu, disent les gens superstitieux, jeter sa chique à l’eau du côté d’où il veut avoir du vent, et, un quart d’heure après, il s’est élevé une grande brise exprès pour lui.

Piorde la misaine ! crie-t-il à son compagnon, qui vient de lever l’ancre. Tout est prêt ; nous partons.

La chaloupe se penche gracieusement sous ses voiles qui se gonflent au souille de la buse, et gagne rapidement la haute mer. Derrière nous, la côte du sud s’abaisse à mesure qu’elle s’éloigne. A notre droite, le rivage s’arrondit en longue courbe pour former l’anse de Samte- Anne, au fond de laquelle s’elevent 1 eglise et

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le village de cette paroisse, avec la montagne qui sert de piédestal au college. Cette langue de terre boisée qui ferme là-bas l’anse de Sainte-Anne, c’est la pointe de la Rivière- Ouelle. A notre gauche, la côte se prolonge en ligne sinueuse qui va se perdre à l’horizon.

Déjà nous dépassons les Piliers, rochers stériles dont l'un sert de base à là tour d’un phare entretenu par le gouvernement. A mitraverse, nous découvrons la Bouée- Caille qui bondit sur les flots comme un bouchon de liège.

Ce navire peint en rouge que vous voyez à l’ancre, sur notre gauche, au milieu de la Traverse, c’est la lumière flottante appelée communément le bâtiment de lumière par nos Canadiens ; il est placé là pour indiquer le •chenal aux navigateurs. Vous avez souvent entendu, sans doute, dans les temps de brume, un sourd mugissement qui vient du fleuve et qui retentit de minute en minute, comme le ronflement formidable d’un monstre marin : ce bruit n’est autre chose que le sifflet d’alarme de ce navire. Mu par la vapeur, ce mécanisme

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■se fait entendre de très-loin, car vous n’ignorez pas que la Traverse de Saint-Roch est une des passes les plus dangereuses du Saint-Laurent.

A mesure que nous approchons de lTle-aux- Coudres, les montagnes du nord s’élèvent et grandissent au-dessus de nos têtes comme d’énormes géants qui menacent de nous écraser. En face de nous, les caps s’ouvrent pour former la vaste anfractuosité de la Baie Saint- Paul, au fond de laquelle se précipite larivière du Gouffre, qui tombe de cascade en cascade du haut de ces montagnes. En remontant vers Québec, voici d’abord les Capes Raides ; ce sont les pics les plus élevés qu’on aperçoive. Plus loin, voici l’embouchure de la petite rivière Saint-François, qu’indique ce long promontoire. Enfin, tout au loin, au-delà du cap Maillard et fermant l’horizon, s’avance la tête bleuâtre du cap Tourmente.

L’Ile:aux-Coudres qui, de la côte du sud, n’apparaît que comme une ligne d’un bleu plus foncé que celui des Laurentides, se dessine maintenant devant nous, avec ses rangées de unaisons sur le bord de la grève, ses coteaux

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couronnés de feuillage, ses anses, ses promontoires plantés d’épinettes et de sapins toujours verts. Nous longeons les longues files de perches qui forment l’enceinte de la pêche aux marsouins. La mer devient plus rase, et enfin notre chaloupe jette l’ancre au pied du rivage de l’Islette.

Le beau sable fin de la grève nous invite à descendre. Ici même commence notre pèlerinage.

Le promontoire sur lequel nous venons de mettre pied à terre a été jadis témoin d’une scène religieuse dont les bons habitants de l’île ont voulu perpétuer le souvenir.

Gravissons cette colline ombragée d’un bouquet d’épinettes, et suivons le sentier qui circule sur le versant opposé. Nous sommes, en face d’une grande croix érigée en 1848, grâce au zèle et à la piété d’un enfant de l’île* M. l’abbé Epiphane Lapointe, mort en 1862, curé de Rimouski. Cette croix, construite eu

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bois, menace déjà ruine : le vent, la pluie, les neiges de notre climat rigoureux l’ont rongée et vieillie en peu d’années. ,a palissade qui la protégeait est dans un état de délabrement tel, qu’avant peu, elle aura complètement disparu. Sur le piédestal de cette croix, dont la forme exquise, quoique simple, atteste le goût de celui qui en a donné le plan, on lit l’inscription suivante :

FUT CÉLÉBRÉE LA PREMIÈRE MESSE 13ITE A L’iSLE-AUX-COUDRES.

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