‹ OpusculesChapitre 11 sur 19 · LE RÉVÉREND PERE DE LA BROSSE · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND PERE DE LA BROSSE

Les pèlerins de l’ile qui seraient étrangers à l’histoire du Canada, pourraient être facilement induits en erreur en lisant cette inscription. Il y avait deux cent trente ans que la première

y j Un pèlerinage à r Ilc-aux- Coudra

messe avait été dite à Plle-aux-Coudres, quand le vénérable Père de la Brosse vint dresser sur cette pointe son autel portatif et célébrer les saints mystères, en présence de quelques familles établies alors dans l’ile. On a simplement voulu consigner la tradition d’après laquelle ce lieu fut témoin de la première messe célébrée dans l’île, depuis l’établissement des premiers colons.

L’Ile-aux-Coudres, dont Cartier avait vanté le site et la fertilité, ne fut cependant ouverte à la colonisation qu’au commencement du dernier siècle. Les premières concessions territoriales sont postérieures à 1720. Le grand obstacle au défrichement des terres avait été l’isolement dans lequel se trouvaient les insulaires et la difficulté des communications avec la terre ferme pendant nos longs hivers.

Les habitants de Pile ne recevaient de secours religieux que par les missionnaires qui montaient et descendaient le long de la côte du Nord, une ou deux fois l’année. Plus tard, la desserte de Pile fut confiée au curé de la Baie-Saint-Paul, qui remplit cette fonction

Un pèlerinage à r Ile-aux-Coudres jç

jusqu’à l’arrivée du premier curé résident dans l’Ile-aux-Coudres.

D’après la tradition, les offices religieux se célébraient, avant la construction de la première chapelle, dans la maison d’une famille nommée Dallaire qui demeurait au bout d’en haut de l'ile.

De tous les missionnaires qui ont exercé le saint ministère dans cette partie du pays, aucun n’a laissé un nom aussi populaire et aussi vénéré que celui du Pere de la Brosse. 1 andis que les noms de tant d’apôtres qui ont évangélisé cette région, à travers des dangers et des travaux inouïs, sont oublies, celui du Pere de la Brosse est resté vivant dans toutes les mémoires. Dans bien des familles, il était invoqué comme un saint, et dans la priere du soir que l’on faisait en commun, le nom du Père de la Brosse était ajouté aux litanies des saints. Mon ami, M. l’abbe Lapointe, m a souvent répété que sa grand’mère et sa mère ne terminaient jamais leurs prières sans faire par trois fois cette invocation : *• Saint Père de la Brosse, priez pour nous.”

So Un pèlerinage à F Ile-aux-Covdres

Hâtons-nous de franchir la langue de terre qui joint le rocher de l’Islette à la côte, car c’est sur le sable de cette grève que les pêcheurs viennent échouer et dépecer les rïiarsouins< qu’ils capturent dans l’enceinte de perches que nous venons de coloyer à notre arrivée. Plus de cent de ces énormes cétacés ont été pris cette année. Leurs cadavres, abandonnés sur la plage, sont en pleine putréfaction, et les exhalaisons infectes qu’ils répandent étouffent la respiration. Ces dépouilles formeraient un riche engrais qui pourrait être facilement utilisé ; il suffirait de les entasser dans une vaste excavation en y mêlant une certaine quantité de chaux. Dans l’espace de trois ou quatre mois, ces restes seraient transformés en une matière presque inodore qui pourrait être transportée sans difficulté. Ce procédé aurait le double avantage de débarrasser l’air d’une odeur suffocante et malsaine, et de fournir un fertile engrais, dont l’extrême rareté est une des grandes causes de l’épuise-

Un pèlerinage à Fllc-aux- Coudres 8 Z

ment des terres de Pile. Mais les habitudes routinières de notre race seront encore longtemps un obstacle à cette amelioration.

Nous ferons le tour de Pile en suivant la route qui cotoie le rivage du nord. Quand nous aurons passé le ruisseau Rouge, nous couperons la pointe du bout d’en bas, en prenant le chemin de la Roche-Pleureuse. De là, nous remonterons par la grève de la, Baleine, ei nous terminerons notre pèlerinage à l’église, que nous pourrions atteindre d’ici en quelques minutes.

— Tiens, voilà qu’on vient au-devant de de nous : ils sont quatre. Approchons, que je les distingue et que je vous les nomme. Je crois reconnaître Ulric Bouchard. Oui, c’est bien lui, avec sa grosse barbe. Il marche à côté de Joseph Dufour. George Harvey s’avance derrière eux ; il est rejoint par un grand garçon qui m’a l’air de ... . mais, oui, c’est bien le grand François Tremblay qui m’a conduit autour de Pile le printemps passé, avec sa jument Jenny, qui ne trotte pas si mal, je vous assure. Celui-ci n’est pas du bout d’en

S 2 Un pèlerinage à ïlle-aux- Coudres

haut : il demeure à la Baleine, sur le haut de la côte.

Quelles braves gens que tous ces habitants de l’Ile-aux-Coudres ! ils ont le cœur sur la main. Entrez dans n’importe quelle maison, vous serez chez vous. Votre place est toujours prête au foyer domestique ; votre couvert toujours mis à table, et un bon lit vous attend dans la meilleure chambre. Vous pouvez séjourner chez eux tant que vous voudrez ; ils partageront avec vous leur dernier morceau de paia Mais n’allez pas parler de rémunération : vous leur feriez une insulte. Car ici l’hospitalité se donne comme au temps d’Abraham et de Jacob. Dans chacune de ces maisons, on peut répéter en toute vérité le proverbe canadien : Bon feu, bonne mine, c’est la moitié de la vie. Vous allez voir, ce sera une lutte entre ces braves gens à qui nous offrira sa voiture.

— Bonjour, Ulric, et vous tous, mes braves amis. Comment va-t-on, dans Pile ? Comment sont toutes vos familles ? Monsieur le curé se porte-t-il bien ?

Un pèlerinage à î Ile-aux-Coudres 8 J

— A merveille, nous sommes tous, grâce à Dieu, en parfaite santé. C’est François Tremblay qui est le plus malade, et il est en danger d’en revenir, comme vous le voyez.

— On vous a vus venir de loin, continue Ulric Bouchard. J’avais la longue-vue de la pêche, et Je vous ai regardés approcher. Sapristi ! que vous filiez bien ! Le vent est grand ; la mer était blanche comme une mouvée de marsouins. Vous couriez sur la lame aussi vite qu’un goéland. Dans un clin d’œil, vous avez passé au travers des perches de la pêche. Quelle fine voilière vous avez El

— Eh ! bien, François, dis-je en m’adressant à Tremblay, votre quevalle est elle encore capable de nous conduire au bout d’en bas de Pile?

— Il a eu son tour, interrompt Ulric ; c’est à moi de vous mener.

— Qu’à cela ne tienne; il ne faut pas se chicaner pour si peu. Dites-nous donc, Ulric, quel nom donnez-vous à ce coteau au pied dusquel nous venons de passer ?

Ü4 Un pèlerinage à t Ilc-aux-Coudres

— C’est la Butte à Caya, reprend-il. Vous voyez cette grosse pierre dans le champ près d’ici : on l’appelle aussi la Roche à Caya. elles doivent leurs noms à un pauvre fou qui rôdait continuellement dans ces environs. On le voyait passer de grands bouts de temps, assis sur la roche, à regarder la mer, sans rien dire, ou bien à se promener seul sur la butte.

Il est parti pour le cimetière, mais il a laissé eon nom ici.

Ce gros caillou que nous allons atteindre dans un instant, à gauche du chemin, marque l’endroit de la maison ou est né le premier enfant qui a vu le jour dans l’île. On avait expédié un canot à la Petite-Rivière pour aller chercher une femme qui prit soin de la mère, mais l’enfant vint au monde avant l’arrivée du canot Elle reçut au baptême le nom de Brigitte. Cette fille dut naître vers 1720 ou 25. Son père se nommait Joseph Savard.

Elle fut mariée, dans la suite, à un nommé Thérien. M

(1) Cette tradition m’a été conflrméopar Françoiâ Tremblajr» * qui habite la côte de la Baleine.

Un pèlerinage à Tllc-aux- Coudres Sj

On aperçoit d’ici, au fond de cette coulée, un peu à l’écart, la maison paternelle de M. Epiphane Lapointe, cet aimÿjle compagnon, cet excellent prêtre, enlevé, hélas ! bien trop tôt à l’affection de tant d’amis qu’il a laissés après lui. Puis-je me défendre d’évoquer sa mémoire, en passant devant ce lieu natal, témoin de son heureuse enfance ? Puis-je passer outre sans contempler encore une fois ce site admirable dont il nous parlait avec un enthousiasme si vrai, si profondément senti ? C’était une nature de poète et d’artiste, élevée comme les grandes montagnes, dont il portait gravée dans l’âme l’ineffaçable empreinte. Les poètes sont les fils des montagnes, de même que les chamois et les aigles. L’esprit de l’homme, comme l’esprit de Dieu, habite les hauteurs. Leurs gradins sont les degrés d’une autre échelle de Jacob par où montent les intelligences, et d’où elles contemplent les visions de l’infini. Les plaines sont l’image

SJ Un pèlerinage à l’Ik-anx- Coudra

du réel et de la prose, tandis que les sommets reflètent l’image de l'idéal et de la poésie.

Elevé au milieu des grands spectacles de la nature, M. Lapointe en avait les élévations.

Il y avait du souffle, de l’inspiration dans sa figure, aussi bien que dans son esprit. Ses traits énergiquement accentués, son œil de feu, son nez finement taillé, sa bouche délicate, son menton proéminent donnaient à sa physionomie quelque chose de frappant. Son profil superbe me rappelait toujours cette belle tète de saint André que Léonard de Vinci a peinte dans son fameux tableau de la cène.

Il y avait aussi du peintre dans M. Lapointe. Quel est l’élève de son temps au college de Sainte-Anne qui ne se rappelle ses études à l’estompe, si pleines de vérité et de vie ? Notre artiste canadien, M. Théophile Hamel, de qui il avait pris quelques leçons, reconnaissait en lui une nature d’artiste.

Son talent d’orateur n’était pas moins remarquable. Colorée par une imagination ardente, sa parole débordait avec une abondance, une limpidité qui rappelaient les torrents de ses montagnes.

Un pèlerinage à l'Jle-aux- Caudres 8 /

Au barreau, à la tribune politique, M. l’abbe Lapointe aurait brillé au premier rang. Il ne lui a manqué qu’un théâtre pour développer ses facultés. Placé dans un milieu favorable, il aurait pu devenir peintre, poète, orateur, couronner son nom d’une auréole de gloire, mais il a fait mieux que tout cela : il a été un excellent prêtre. Il a annoncé l’Evangile aux pauvres et aux petits. Comme son divin Maître, il a passé en faisant le bien ; il a répendu sur ses pas le bonne odeur de Jésus- Christ Grand par l’intelligence, plus grand par le cœur, il s’est fait aimer en faisant aimer son modèle. Missionnaire dans le Gaspésie, aux Illinois, son zèle l’a consumé avant le temps. Ses cendres reposent dans l’église de Rimouski, oii il n’a été curé que quelques mois, et cependant il a laissé dans cette paroisse un nom vénéré, une mémoire adorée.

Tendre ami de ma jeunesse, aimabie compagnon d’autrefois, reçois mes adieux I J’ai voulu effeuiller sur ton berceau ces fleurs d’immortelles que je n’ai pu répandre sur ta tombe.

VS Un pèlerinage à F Tle-aux- Coudra

Page 1