CHAPITRE DEUXIEME
Ut Càp à la Branche. — Episode de 1759. — Arrivée de la flotta anglaise. — Abandon de l’Ile par les insulaires. — Séjour dans les bois. — Embuscade. — Le petit-fils de l’amiral lJ urelL — Le traître Bouliane.
Le bruit de la voiture d’Ulric Bouchard, qui arrive devant sa porte, interrompt ma reverie. Nous entrons un instant pour saluer l'exellente famille Bouchard, qui ne nous laisse partir que sur la promesse de séjourner plus longtemps à notre retour.
Embarquez, monsieur le curé, embarquez, messieurs ! nous crie Ulric, dans son langage de marin ; vous n’avez pas envie de faire le tour de l’Ile à pied ? C’est une promenade qui n’a pas moins de cinq lieues. Le soleil est déjà haut, et nous avons plus d’une étape à faire.
— Pas si pressé, Ulric, lui dis-je. Nous préférons monter à pied la côte du Cap à la Branche : ça ménagera votre monture, et du
Un peler :/uz e a 1 1/e-a-ux-Coitdres Sç
reste, nous avons quelques histoires à conter qui se sont passées ici l’année du grand siège.
La grève qui, depuis l’Islette, monte du fleuve en pente douce, s’élève à cet endroit, en falaise escarpée. Elle décrit un angle obtus et s’avance dans la mer pour former le Cap à la Branche. Toute cette falaise est ombragée d’une variété d’essences forestières, telles que le tremble, le pin, l’épinette, le sapin, le cèdre, le cormier, l’érable, le hêtre, le mérisier, le bouleau, le coudrier, etc. Le feuillage de cette forêt, aux nuances variées à l’infini, illuminé par un beau soleil de septembre, contraste harmonieusement avec les teintes sombres des montagnes de la Baie et des Eboulements. L’eau de fleuve vient battre, à marée haute, le pied de la falaise.
Autrefois, le chemin continuait le long de la grève, maison La détourné depuis pour couper ce promontoire. Ce chemin suit la côte que nous gravisons en ce moment et longe au bord de l’escarpement jusqu’en bas de la Pointede-Roches, presqu’à l’autre extrémité de File.
En se penchant sur la cime du Cap, à la
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Branche, on aperçoit, à travers les arbres qui croissent parmi les interstices des rochers, les troncs noueux de quelques vieux cèdres dont les rameaux inclinés s’étendent en parasol audessus de la plage. Ce nid d’aigle servit d’embuscade à deux miliciens en 1 759, pendant l’occupation de l’Ile-aux-Coudres, par les Anglais. Le hardi coup de main que ces deux braves osèrent y tenter, est raconté avec orgueil par les insulaires.
Dès l’ouverture de la navigation de 1759, le gouverneur cie la colonie, AI. de Vaudreuil, avait expédie aux habitants l’ordre d’évacuer l’Ile-aux-Coudres, et de se replier, avec toutes leurs familles, sur la Baie Saint-Paul, avant 1 arrivée de la flotte anglaise. Les hommes en ■état de porter les armes devaient se rallier aux miliciens du lieu j tandis que les vieillards, les femmes et les enfants, emportant leurs objets les plus précieux, iraient chercher un refuge
Un pèlerinage à l'Tlc-aux- Coudres çi
dans la profondeur des bois, sous la protection du curé de la Baie.
Une escouade composée, dit-on, de cent cinquante hommes et de cent sauvages Abénaquis, avec quelques pièces d’artillerie, sous le commandement des capitaines De Léry, de Niverville et Des Rivières, avait été détachée des troupes de Québec pour appuyer les miliciens de la Baie. Déjà quelques retranchements avaient été commencés et se poursuivaient avec activité. A l’abri de ces remparts, armés de pièces de canon, la petite troupe serait en état de repousser les tentatives de descente que l’ennemi pourrait y faire.
On distingue encore aujourd’hui les vesti es de ces fortifications que les habitants de la Baie appellent les canons.
Cependant l’ordre du marquis de Vaudreuil avait répandu la consternation dans toute l’Ile-aux-Coudres. Abandonner leurs foyers à la fureur d’un ennemi irrité et humilié de tant de défaites qu’on lui avait fait subir, c’était les vouer à l’incendie, au pillage et à la dévastation. S’éloigner des champs àpeine ensemencés,
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c’était s’exposer à toutes les horreurs de la famine. On allait être condamné à vivre au fond des bois à la manière des sauvages, au milieu de privations sans nombre, et l’on ne pourrait plus veiller que des yeux et de trèsloin sur ces chères habitations, dont l’habitude faisait une partie de l’existence. On s’imaginait déjà voir les tourbillons de flammes qui allaient bientôt dévorer toutes les maisons de l’île. Une partie des bestiaux, des ustensiles et des objets nécessaires à la culture, qu’on ne pouvait songer à transporter, allait être laissée à l’abandon et détruit par l’Anglais-
Les femmes, les enfants en pleurs, ne pouvaient se résigner à partir. On espérait toujours voir arriver des ordres contraires et un renfort de troupes qui permettrait de tenir dans l’île.
Cependant les jours s’écoulaient sans apporter aucun changement à la situation. On était arrivé au dernier jour de mai sans qu’aucune voile eut paru à l’horizon. Les vigies, placées en faction au bout d’en bas de l’île, pour faire les signaux d’alarme, à l’approche de l’ennemi, commençaient à douter de son apparition. Les
Un plier mage à F Ilc-aux-Condres çj
conjectures se multipliaient, se transmettaient d’un rivage à l’autre. Peut-être les Bastonais avaient-ils renoncé à leurs plans d’attaque. Qui sait si la Providence ne s’était pas chargée elle-même de la délivrance en engloutissant dans la mer cette flotte formidable, comme Elle avait submergé auparavant la flotte de l’amiral Walker?
Les prières publiques redoublaient à la chapelle et n’étaient guère interrompues dans les familles. Tous les esprits étaient flottants entre le doute et l’espérance, lorsqu’enfln la veille de l’Ascension, les vedettes signalèrent un gros vaisseau qui doublait le Cap-aux-Oies \ puis deux, puis trois, puis quatre, puis dix, puis enfin toute une flottille qui cinglait à toutes voiles par un fort vent de nord-est.
La consternation se peignit sur tous les visages. Cependant un espoir subsistait encore. N’était-ce pas la flotte française, annoncée depuis l’année précédente et qu’on attendait avec impatience ?
Toutes les lunettes étaient braquées sur les mâts des navires pour distinguer s ils poitaient
Ç4 Un pèlerinage à ïlle-aujf- Cendres
’e pavillon blanc ou les couleurs britanniques.
La respiration était suspendue dans toutes les poitrines. Soudain une des sentinelles laisse tomber sa lunette d’approche. On lit sur sa figure la fatale vérité.
— C’est le pavillon anglais, s’écrie-t-il ; vite, aux signaux !
C’était, en effet, comme on l’a appris plus tard, l’avant-garde de la flotte '■mnemie, commandée par l’amiral Durell.
La nouvelle se répand, comme l’éclair, d’un bout à l’autre de l’île. Une panique s’empare de toutes les familles. On se précipite vers les canots, emportant les objets les plus indispensables. D’avance on avait eu le soin de faire disparaître tous les signes du culte catholique, les crucifix, les statues, les images, pour les soustraire aux profanations des hérétiques. Les vieillards, les malades encore capables -de se tenir debout, se traînent à la
Un peierîna^e à V lle-aux- Coudres çp
suite de la foule. Ceux qui ne peuvent marcher sont transportés en toute hâte.
La scène de l’embarcation fut un spectacle de confusion, décris, de pleurs, de lamentations indescriptibles, dont les anciens se rappelaient encore à la fin de leur vie, et dont ils ont transmis la tradition à la génération actuelle. En peu d’heures, le fleuve entre l’île et la Baie, fut couvert de longues files de canots, de berges, de chaloupes qui faisaient force de rames pour gagner le rivage opposé.
L’île était déserte quand le dernier vaisseau anglais eut ferlé ses voiles et enrapé ses ancres dans le hâvre de Jacques-Cartier, surnommé depuis le mouillage des Anglais.
Sur chacun des navires, des matelots en observation dans le haut des mats, scrutaient tous les points de la côte. Des groupes d’officiers qu’on distinguait à leurs uniformes écarlates et à leurs épaulettes d’or, qui miroitaient aux rayons du soleil couchant, cherchaient à découvrir avec leurs longues-vues quelques mouvements autour des maisons, sur les coteaux de l’île.
çô Un pèlerinage à 1 Ilc-aux- Cendres
Quelques animaux erraient çà et là dans les champs, mais pas une habitation ne laissait voir le moindre signe de vie.
Cependant si les regards des ennemis avaient pu pénétrer à travers une touffe de feuillage qui masquait un des rochers de la falaise, ils auraient aperçu deux espions canadiens qui, eux aussi, immobiles et silencieux, suivaient de l’œil tous les mouvements qui se faisaient sur le pont des navires, le va-et-vient des chaloupes qui transmettaient les ordres d’un vaisseau à l’autre. On entendait distinctement le son des bugles et des trompettes, et même les voix des officiers qui donnaient le commandement.
François Savard, (c’était le nom d’un des espions) était un homme d’une taille athlétique et d’une force musculaire qui n’avait pas son égal dans toute File. Sa hardiesse ne le cédait en rien à sa force. On prétend qu’il avait déjà fait connaissance en plus d’une rencontre avec messieurs les Anglais, qu’il avait échangé avec eux plus d’un coup de fusil, sous les remparts de Carillon et dans les plaines de la Malengueulée (Monongahéla;. C’était l’homme de
Un pèlerinage à T Hc-aux-Coudres ç?
confiance de son commandant, M. de Niverville.
Nicette Dufour, qui était assis auprès de lui, avait été de tout temps l’ami de sa jeunesse et le compagnon de ses exploits.
— Qu’en dis-tu, François, dit celui-ci à voix basse ; en voilà qui vont nous tailler de l'ouvrage pour cet été. Vois-tu sur l’avant de ce gros vaisseau cette bande de soldats. Ils ne sont pas habilles comme les autres, ils ne portent point d’uniforme rouge. Ce sont de fiers gaillards, par exemple. Ils ont les genoux à l’air avec de petites jaquettes bariolées autour des reins.
— Tais-toi donc, Nicette, répartit Savard ; tu ne vois pas que ce sont des £cossais ; ils portent l’uniforme des montagnards.
— Tiens, c’est la première fois que j’en vois !
En ce moment, un brillant officier d’étatmajor descendit le long de l’échelle qui venait de s’abaisser sur le flanc du vaisseau amiral et vint prendre place à l’arrière d’une chaloupe.
— Crois-tu, François, reprit Dufour, si nous avions la chance de, pincer un de ces beaux
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officiers, de le faire prisonnier et de l’amener à notre commandant ! Ce serait un beau plumet à notre chapeau. Te souviens-tu de ces deux capitaines anglais que. nous avons faits prisonniers sur les bords du lac Champlain ? Ils ont encore eu de la chance de tomber entre nos. mains; car ils auraient été scalpés de bonne heure par nos Abénaquis.
— Morbleu ! grommela entre ses dents François Savard, je conseille à ce petit officier qui s’en va là-bas de ne pas trop s’aventurer sur la grève : il pourrait bien avoir de nos nouvelles. Quand ils auront vu qu’il n’y a pas de monde dans l’île, ils seront bien vite apprivoisés. Ce sera alors le temps de les guetter et de choisir notre embelle. Les deux espions attendirent labrunante avant de se glisser hors de leur embuscade. Leur canot les attendait, caché dans les broussailles de l’Islette; ils profitèrent des premières heures de la nuit pour gagner, sans être aperçus, l’embouchure de la haie et aller faire leur rapport au commandant.
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Aussitôt que les éclaireurs, détachés de la flotte, se furent assurés que l’île avait été évacuée par les habitants, un camp y fut établi pour le soin des malades et le délassement des troupes, harassées d’une longue traversée. On s’attendait à faire un assez long séjour dans ce mouillage ; car, arrivée à la hauteur du Bic, la flotte avait été divisée en trois escadres, dont celle de l’amiral Durell était la première. Iî avait reçu l’instruction de ne lever l’ancre qu’après l’arrivée des derniers transports.
Deux longs mois devaient s’écouler avant cette réunion. Pendant tout ce temps, l’Ileaux-Coudres fut le lieu de promenade et de plaisir des soldats et des officiers. Ceux-ci. s’étaient emparé des chevaux abandonnés dans les champs et faisaient, en toute sécurité, des excursions et des parties de chasse sur la grève.
Un soir du milieu de juin, nous retrouvons François Savard, Nicette Dufour et le capitaine de Niverville, à une lieue dans les montagnes.
ioo Un pèlerinage à F Ue-aux-Coudres
sur les bords de la rivière du Gouffre, assis autour d’un feu de bivouac, au milieu de quelques familles de bile.
Ils sont venus apporter des nouvelles à leurs gens, partager leurs craintes et leurs espérances, leur inspirer du courage et de la résignation. Ce groupe d’hommes, de femmes et d’enfants à demi-éclairés par les lueurs rougeâtres de la flamme, ressemblerait, en Europe, à un camp de Bohémiens. Ici, on le prendrait pour un parti de sauvages montagnais, attendant le retour des chasseurs.
Les petits enfants, couchés sur des lits de feuillage et de branches de sapins, dorment du profond sommeil de l’enfance ; tandis que leurs aînés folâtrent parmi les arbres, dans le cercle de lumière, ou s’amusent avec les chiens qui rôdent autour du feu. Les femmes tenant leurs nouveau-nés dans leurs bras, sont assises le dos appuyé aux troncs des arbres. Quelques chevaux attachés aux branches allongent leurs têtes immobiles au-dessus du groupe. Un peu plus loin, un troupeau de moutons et de vaches broutent le feuillage et les jeunes tiges.
Un fe ’ vinage à V Ile-aux-Coudres loi
— Pensez-vous que les Anglais aient fait du dégât dans l’île ? demande un des vieillards.
— Pas encore, je crois, répond le capitaine de Niverville ; mais ils se sont emparés des maisons du bout d’en bas pour en fane des ambulances ; car ils ont lair de débaïquer beaucoup de malades. Ils ont dresse un grand nombre de tentes vis-à-vis la Pointe de Roches. On voit de longues files d’habits rouges qui font la parade sur la côte : on distingue même les sabres et les baïonnettes qui brillent au soleil et l’on entend le roulement des tambours.
Chaque jour, il leur arrive de nouveaux vaisseaux : j’en ai compté pas moins de quarante aux environs du mouillage. Hier, dix sont arrivés presque ensemble. Lun d’eux devait porter le général Wolfe, car ils ont fait une grande démonstration t les navires étaient pavoisés et tous les matelots étaient montés dans les mâts, rangés debout, en file sur les vergues. Chaque vaisseau a tiré une
salve de coups de canon.
Que Dieu nous soit en aide, soupira une
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des femmes en essuyant quelques larmes.
Qu’allons-nous devenir? Est-ce vrai qu’ils ont une autre armée qui vient par le lac Champlain ?
— Le général MontcaTm est prêt à les recevoir, reprit François Savard, sans répondre directement à cette question.
Dis donc, François, interrompit le capitaine de Niverville, est-ce qu’il n’y a pas, parmi vous autres, quelques braves capables d’aller faire une descente dans l’île et de nous emmener des prisonniers ? nous pourrions en tirer des renseignements bien utiles pour notre général.
— Hum ! répartit le sergent Savard, il y a plus de risque d’être faits prisonniers que d’en ramener. D abord, nos Abénaquis ne veulent pas entendre parler de traverser ; ils ont peur d’être cernés. Il y a encore pourtant des
(1) “ Les sauvages qui avaient été envoyés à la Baie-Saint- Paul sous le commande oient de M. de N.verville, n’osèrentpa» s'aventurer dans l’Ile-aux-Coudres, malgré toutes les soUicitations que leur en fit cet officier. Ils craignaient d’y être cernés.” Relation du siège de Québec, intbl isparle dé. artf t nej.t de la guerre à Pur, s.
Un pèlerinage à P Ile- aux- Coudres IOJ
hommes déterminés parmi nos miliciens.
Savard ne voulut pas en dire davantage devant sa femme et ses enfants, de crainte de les effrayer: mais, au premier mot de son capitaine, sa résolution avait été prise et son plan arrêté.
Le lendemain, en redescendant au bord de l’eau, François Savard confia son projet à M. de Niverville.
En es-tu, Nicette ? continua-t-il en se
retournant vers son ami.
Comment donc ! répondit Dufour ; nous
nous sommes toujours battus côte à côte : ce n’est, pas le temps de t’abandonner !
A la tombée de la nuit, les deux amis faisaient glisser sur le sable et lançaient à 1 eau leur pirogue, à l’entrée de la rivière. La grande ombre des Câpes Raides les dérobait aux regards indiscrets des sentinelles qui veillaient, là-bas, sur le pont des frégates, que les deux espions ne distinguaient plus que comme des
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points noirs au-dessus du mouillage de la Prairie. La mer, calme comme une huile, favorisait la rapidité de leur marche.
Le sergent Savard, pas plus que Dufour, ne songeait à la grandeur du spectacle qu’ils avaient sous les yeux. Ils regardaient d’un œil indifférent les énormes rochers entassés les uns sur les autres, qui escaladaient le ciel au-dessus de leur tête ; ils ne jetaient de temps en temps un coup d’œil sur leurs cimes que pour regarder s’éteindre les dernières lueurs du crépuscule et voir tomber l’obscurité de la nuit qui allait rendre leur expédition plus secrète et plus sûre. Ni les admirables nuances du couchant, ni le beau ciel étoilé, ni la vaste étendue du fleuve, ni le silence solennel de la nature, qu’interrompait seulement de fois à autre le sourd ronflement des marsouins, ni les senteurs enivrantes qui montaient delà mer et qui descendaient des montagnes, n’attiraient leur attention.
Leurs pensées étaient tout entières à leurs projets d’embuscade. S’ils parlaient du prochain lever de la lune, ce n’était que pour
Un pèlerinage à 1 Ile-aux- Cou cires 105
hâter leur course, afin d’arriver avant qu’elle eut paru sur l’horizon et trahi leur présence. Quand le canot fut parvenu en ligne de la Pointe de l’Ilette, il inclina à gauche et gagna promptement le bout de l’île. Il longea ensuite de près la côte et ne s’arrêta qu’au pied du Cap à la Branche.
Les deux espions sautèrent sur le sable et traînèrent leur nacelle qu’ils cachèrent soigneusement parmi les broussailles. Ce lieu était admirablement choisi pour une embuscade ï la marée haute ne laisse entre le fleuve et la base du cap qu’un étroit chemin que tous les passants sont obligés de suivre. En peu d’instants, François Savard et son compagnon eurent construit un solide appui sur les troncs penchés de deux cèdres. Tapis au fond de cette retraite, ils attendirent patiemment le jour.
Aux premiers rayons du soleil levant, leur attention fut attirée par le bruit des pas de quelques chevaux.
L’instant d’après, deux cavalieis débouché» rent à l’angle du rocher voisin.
IOÔ Un pèlerinage à l fie- aux- Coudrcs
— C’est le cheval de ton beau-frère, dit tout bas François Savard à l’oreille de Dufour. La premier a bien l’air du jeune officier que nous avons remarque' l’autre jour, hein ? Je te vas le débarquer.
L’un des chevaux était monté, en effet, par tin bel officier dont le costume indiquait un grade supérieur ; l’autre portait un simple soldat. Ces deux militaires, un fusil sur l’épaule, s’avançaient lentement au petit pas de leurs montures. Sans avoir le moindre soupçon de la mort qui les menaçait de si proche, ils scrutaient des yeux les mares et les joncs du rivage pour y découvrir les canards et les sarcelles qui, à cette heure du matin, sortent de leur retraite de nuit et prennent leur voL — Vise dans la tête du soldat, dit Savard à son ami. Moi, je me charge de l’officier....
Es-tu prêt f . Feu ! .
Les deux coups de fusil partent. Le soldat tombe raide mort du haut de son cheval. En même temps, celui de l’officier, frappé d’une balle au front, s’affaisse sous son cavalier.
Avant que celui-ci ait e.u le temps de se
Un pèlerinage à PUs-aux- Coudres 107
reconnaître, Savard se précipite sur lui ; d'une main il l’enlace autour de la taille, et de l’autre lui applique un tapon sur la bouche pour l’empêcher de crier ; tandis que Dufour lui lie les mains et les pieds. C’était pitié de voir ce pauvre jeune homme jeter des regards suppliants vers ses deux ennemis.
En un clin d’œil, le canot est sorti de dessous le feuillage, traîné sur le sable et lancé à l’eau. Le prisonnier est étendu au fond et les deux rameurs gagnent le large à grands coups d’avirons, en suivant le même chemin qu’ils avaient pris la veille.
Deux heures après, ils abordaient, triomphants, à la Baie Saint-Paul, et présentaient leur prisonnier à leur commandant.
Quelle fut la surprise de M. de Niverville, quand il apprit que cet officier était le petit-fils de l’amiral Durell ?
Il fut traité avec tous les égards dus à son rang et conduit à Québec, ou le marquis de Vaudreuil l’accueillit avec une bonté toute paternelle, et adoucit sa captivité en lui donnant l’espoir d’une prochaine délivrance.
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Cette anecdote m’a été racontée en 1861, par M. Epiphane Lapointe. Sur ma demande, il m’en écrivit tous les détails dans une lettre qu’il m’adressa de Rimouski, peu de temps avant sa mort. Il avait appris cet épisode de la bouche même de la fille de François Savard, Angélique Savard, veuve de Jean Desgagne.-, décédée dans une extrême vieillesse, en 1847 ou 48, à l’Ue-aux-Coudres.
Les mémoires du temps, français et anglais, rapportent en peu de mots cet incident, avec quelques variantes qu’il est possible d’expliquer ; car il y eut plus d’une descente dans l’Ile-aux-Coudres ou furent faits d’autres prisonniers. Un chroniqueur anglais fait dire à M. de Vaudreuil qu’il y eut deux prisonniers de saisis : ignorait-il que l’un des deux hommes avait été tué ; ou bien était-ce un autre prisonnier dont il parlait ?
“ Le 4 juillet, dit ce mémoire, un drapeau parlementaire fut envoyé par le général, à la
Un pèlerinage à Plle-aux- Cotidrcs 109
ville (de Québec), pour informer le gouverneur de notre dessein de l’attaquer. M. le marquis de Vaudreuil fit une réponse très-polie et désira que l’Amiral fût averti que, vu que deux gentilshommes, appartenant à l’amiral Durell, avaient été pris à l’Ile-aux-Coudres par ses gens, on en prendrait le plus grand soin et qu’ils seraient rendus aussitôt que nous jugerions à propos d’éloigner notre flotte et notre armée.” (*)
La capture du petit-fils de l’amiral Durell est rapportée ainsi dans une relation française du siège de Québec :
“ Quelques troupes (anglaises) y furent débarquées (sur l’Ile-aux-Coudres) et y formèrent un camp. Cette île avait été évacuée par ses habitants, dont l’ennemi respecta les propriétés. 11 s’y promenait paisaiblement et dans la plus parfaite sécurité, ce qui enhardit quelques Canadiens, retirés à la baie Saint-Paul, à traverser dans l’île et à s’y mettre en embuscade.
(1) An accurate and authentic Journal of the Siego of Quebec, 17Û9, by a gentleman in an eminent station on tlte spot.
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Ils prirent trois prisonniers, parmi lesquels était le petit-fils de l’amiral Durell.”^)
Pour concilier ce récit avec l’exploit de François Savard, il faut supposer qu’il y eut deux embuscades dressées à l’Ue-aux-Coudres, ce qui, du reste, est conforme aux traditions de Pile. Dans l’une aurait été pris le petit-fils de l’amiral Durell, et dans l’autre deux officiers. L’auteur du mémoire, dans son récit succinct, a pu réunir en un seul ce double événement, d’assez peu d’importance, arrivé au même endroit.
Une tradition de Pile nous apprend que vers le temps de l’expédition de François Savard, une autre embuscade fut dressée par un parti de Canadiens et de Sauvages, sur la Pointe des Sapins qui forme l’extrémité sud-ouest de Pile.
(1) Relation (lu Siège de Québec, publiée par le département de la guerre à Paris .
Los deux extrait» qui précèdent sont du» à l’obligeance d’ua »mi. M. Alfred Garneau a bien touIu suppléer à la faibles», de rue qui m’empêche de faire aucune recherche de mes propre* yeux, et qui m’a»treint même à toujours dicter ce que j’écris. IJ s est imposé la tâche do feuilleter les mémoires du temps pour m’indiquer les passages qui ont trait au séjour de la flott* anglaise devant l’ Ile -aux- Coudre».
Un pèlerinage à r Ile-aux-Coudres lit
Ils y firent quelques prisonniers. Une escarmouche assez chaude eut lieu durant laquelle un milicien du nom de Bouliane, surnommé le Suisse, eut la lâcheté de tourner la crosse de son fusil aux Anglais et de se réfugier parmi eux. Il leur servit ensuite d’esp^n.