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Un pèlerinage à V llc-aux- Cendres

rien de bon. Tout de même, monsieur le Curé, c’est une chose curieuse etpas aisée à expliquer pour nous autres, comme presque toutes les tempêtes nous arrivent de la Baie Saint-Paul. Si nous avons un gros coup de vent, une tempête de grêle, une averse de pluie avec des éclairs et du tonnerre,, tout cela nous tombe sur le dos des hauteurs de la Baie. On dirait qu’il y a quelque mauvais génie, caché en arrière de ces montagnes, qui a contre nous une vieille rancune. C’est comme si les démons, réfugiés là-bas, étaient enragés contre l’Ile-aux- Coudres, parce quelle est une terre sainte ; parce que c’est d’ici qu’ils ont été chassés, en premier, quand notre Seigneur Jésus-Christ est venu y descendre pour la première messe. Ca me rappelle cette histoire de l'Évangile, quand Notre Seigneur chassa les vendeurs du temple. Il a fait de l’Ile son temple quand il y est venu dans la Sainte Eucharistie. Il en a chassé à coups de verges tous les démons qui s’y trouvaient rassemblés et qui avant ce temps-là étaient maîtres de tout le pays. On dirait qu’ilsse sont tous jetés à l’eau du côté de la Baie„

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comme ces pourceaux possédés du diable, dont il est encore parlé dans l’Évangile, et qu’ils sont allés se réfugier en arrière des montagnes du nord. De là, ils nous lancent leurs malédictions, et se revengent de leur exil en ramassant contre nous les nuages, le vent, la grêle, le tonnerre, les éclairs. Ils secouent les montagnes par les tremblements de terre ; et je crois qu’ils nous détruiraient et renverseraient notre Ile au fond de la mer, si l’ange gardien de l’Ile-aux-Coudres ne les retenait enchaînés dans leurs cavernes. Qu’en pensez-vous, monsieur le Curé ?

— Ce que j’en pense, mon brave Ulric, c’est que vous êtes un homme de foi ; et que vous n’êtes pas de ceux qui s’imaginent qu’après que le bon Dieu eût fini de créer le monde, il s’est croisé les bras et ne s’est plus occupé de nous. Il ne tombe pas un cheveu de notre tête sans 6a permission, nous assure-t-il lui-même. Il maîtrise et déchaîne les éléments à son gré, et il les fait servir à notre prospérité ou à notre châtiment, selon nos œuvres.

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J’aurais pu compléter ma pensée en citant les beaux vers de Racine :

Celui qui met un frein à la fureur des flots,

Sait aussi des démons arrêter les complots.

Mais Ulric Bouchard m’aurait répondu que je lui parlais dans les termes.

Si je n’avais craint de le scandaliser, j'aurais pu ajouter que je différais d’opinion avec lui sur l’exil des démons hors de l’Ile-aux-Coudres. S’ils en ont été chassés du temps de Tacques Cartier, lui aurais-je dit, ils sont tous revenus à la suite des premiers colons, mais depuis ce temps ils ont été métamorphosés en myriades de petits insectes malfaisants qui infestent l’Ile et que le commun des mortels désigne sous le nom vulgaire de puces. Ils ont envahi les maisons et surtout les lits où ils se tiennent cachés, sinon pour l’épreuve des insulaires, qui sont endurcis contre leurs tentations, du moins pour le désespoir des voyageurs. Le fait est que le sable du rivage de l’Ile-aux- Coudres les engendre avec une désolante fécondité.

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Je ne dis rien de cela à mon ami Ulric ; je me contentai de penser à part moi que l’observation dont il me rendait compte, à sa manière, n’en était pas moins exacte.

L’embouchure de la Baie Saint-Paul ressemble réellement à l’antre d’Eole. C’est un réservoir inépuisable de tempêtes.

Quant à trouver l’explication de ce phénomène, il n’est guère besoin d’aller chercher au loin : une simple inspection des lieux, un eoup-d’œil jeté sur leur configuration en rendent la cause évidente.

Cette immense crevasse, ouverte dans les Laurentides, forment une coulée profonde par où descendent et s’échappent naturellement les vents et les nuages qui se déchargent sur l’Ile-aux-Coudres. Cette île qui surgit des eaux, juste à l’entrée de cette gorge, semble placée là tout exprès pour les recevoir.

La Baie Saint Paul qui paraît être un terrain volcanique, est le centre des tremblements de

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terre, dont les secousses sont devenues périodiques depuis une quinzaine d’années. Les gens de la côte du Sud, aussi bien que ceux de l’Ile-aux-Coudres, ont observé que ces secousses et le bruit qui les accompagne, viennent toujours dans la direction de la Baie. La commotion de 1860 a été assez forte pour renverser une maison de pierre à deux étages qui s’élevait à quelques pas du quai des Eboulements, que nous distinguons parfaitement d’ici.

Ce tremblement de terre n’a guère été moins violent sur la côte sud. L’église de Saint- Pascal en a été tellement ébranlée, que le mux du portail s’est lézardé en plusieurs endroits, et qu’il a nécessité des réparations considérables. A la Rivière-Ouelle, sur tout le parcours de cette rivière qui coule dans un terrain d’alluvion souple et mou, pas une cheminée n’est restée intacte. Elles ont toutes été rasées à la hauteur des toits ,«quelques-unes même se sont écroulées jusqu’au niveau du sol. La croix du clocher de l’église, dont la tige était en fer battu, de plus d’un pouce de diamètre, s’est

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rompue comme un verre, et est allée tomber dans le cimetière.

Tout en continuant notre route, jetons encore une fois un regard en arrière sur les Câpes Plaides qui froncent le sourcil au-dessus du feuillage de File. Vue de la rive méridionale du fleuve, la longue chaîne des Laurentides paraît suivre une même direction du nord-est au sud-ouest ; mais regardée des hauteurs de lTle-aux-Coudres, la scène prend un aspect inattendu. En sortant de la Baie, les Câpes Plaides, se dirigent en plein vers le sud, et ne se détournent qu’au-delà du Cap de la Baie pour suivre leur ligne primitive.

Nous apercevons encore là-bas, au-delà de la petite rivière Saint François, le Cap Maillard. La piété reconnaissante du peuple a attaché à ce promontoire le nom de ce vénérable prêtre des Missions Etrangères de Paris. Depuis longtemps, l’oubli s’estfait autourde la mémoire de cet apôtre, qui a appuyé son bâton de missionnaire sur toutes ces plages, ou son passage périodique était accueilli avec des larmes de joie et de bénédiction. Mais si soa

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nom n’est guère plus prononcé ici que pour indiquer le Cap Maillard, son souvenir est encore vivace en plus d’un endroit du golfe, et surtout parmi les peuplades micmacques, au milieu desquelles il a passé une grande partie de sa vie.

Voici ce que m’en écrivait M. Epiphane Lapointe, le 25 février 1862 : “ Le Cap Maillard tient son nom du révérend Père Maillard, apôtre du Cap Breton, que les sauvages du lieu vénèrent encore aujourd’hui. En 1845, j’ai servi la messe qu’ils célèbrent tous les ans à sa mémoire, à la mission Sainte-Anne, sur le Cap-Bras-d’Or, au. milieu de l’ile du Caj>- Rreton.”

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