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CHAPITRE QUATRIEME

It'Abbé Godefroy Tremblay — Pressentiment — Havre de Jacqnes-Cartier — La première messe au Canada — Le Grand- vicaire Mailloux.

Quelle est donc cette jolie résidence qui se dessine sur notre droite, à quelques pas en avant de nous ? Construite avec élégance et peinte avec goût, elle est encadrée d’arbres forestiers et adossée à une colline qui monte en pente douce et légèrement ondulée. A la base et sur le penchant de ce coteau s’échelonne un magnifique verger, dont les pommiers grands et vigoureux sont chargés de fruits qui font envie à voir. Les nuances d’écarlate et d’émeraude qu’ils étalent au soleil ont dû tenter les regards et la main de plus d’un gamin du voisinage.

Tous ces arbres, dont les produits rivalisent evec ce que nos meilleurs vergers rapportent

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de plus exquis, ont été plantes, arrosés, tail- ( lés, cultivés par la main du vénérable solitaire qui habite ce domaine.

M. l’abbé Godefroy Tremblay est un des vétérans du sanctuaire, chargé d’années, de mérites et d’infirmités, qui vit ici retiré depuis 1855. Natif de l’Ile-aux-Coudres, il termine sa carrière là où il l’a commencée : il est devenu l’héritier de la terre paternelle et de la demeure de .son frère aîné, qu’un triste accident lui a enlevé dans la force de l’âge. Son père, François Tremblay, était un brave habitant de l’endroit, qui avait épousé Marie-Josephte Bouchard, alliée à la famille de notre ami Ülric. Après avoir été successivement vicaire à la Malbaie, à l’Ange-Gardien, à la Rivière-, ûuelle, M. l’abbé Tremblay fut nommé "curé à Sainte-Agnès, l’une des paroisses de la côte du nord, située non loin d’ici, en arrière de la Malbaie. Souffrant depuis des années d’une affection d’asthme, qui ne lui laisse de repos ri jour ni nuit, il s’est vu obligé de se retirer du saint ministère, et il attend ici, depuis vingt ails, dans le calme et le recueillement de la

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solitude, l'heure de cette juste récompense que le Seigneur promet au serviteur bon et fidèle.

Il y aurait bien des choses à dire sur cette carrière sacerdotale, féconde en bonnes œuvres, accomplies sous le regard de Dieu seul ; mais la modestie, l’humilité craintive du pieux soin taire seraient alarmées si nous osions lever uri coin du voile qui cache ces trésors.

Si j'q.vais à peindre la figure d’un anachorète des anciens jours, d’un solitaire de la Thébaïde, je n’irais pas chercher d’autre modèle: que les traits de ce vénérable septuagénaire, desséchés par les ans et par les infirmités, illuminés d’un rayon de la prière et du reflet des choses invisibles.

Sa présence dans l’île est une bénédiction pour les familles et la plus douce compagnie de son curé, qui apprécie d’autant plus sa société qu’elle lui épargne une des plus pénibles épreuves de ses prédécesseurs : l’isolement de ses confrères.

Les souffrances incessantes de sa maladie, de la longue mort de sa vie qui n’est qu’une agonie de chaque jour et de chaque nuit, n’ont

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point altéré la sérénité de son âme. Sa conversation enjouée, assaisonnée du vieux sel gaulois, est toujours aimable et attrayante. Comme tous les vieillards, il aime les choses du passé et il se plaît à les raconter. La douce surprise de notre visite s’exprime sur ses traits par une joie enfantine. Il nous fait les honneurs de son domaine avec une grâce et une bonhomie qui ne sont plus de notre temps ; il nous étale les richesses simples et rustiques de sa chapelle intérieure, où il a le privilège de célébrer chaque jour les saints mystères. Il nous promène à travers les allées ombreuses de son verger, et il nous raconterait, si nous en avions le temps, l’histoire de chacun de ses pommiers, qui sont l’orgueil unique et la distraction de sa vie.

En nous disant les mutations du bien paternel, il nous cite un exemple du phénomène singulier des pressentiments. Son frère aîné, qui était avant lui l’héritier de ce bien et le

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propriétaire de cette même maison, était appelé chaque année à Québec pour la gestion de ses affaires. Aucun incident ne marquait d’ordinaire son départ pour ces courtes absences, auxquelles il était habitué et qui ne faisaient sur lui aucune impression. Mais au moment de partir pour le voyage fatal durant lequel il devait trouver une mort prématurée, il eut le clair pressentiment du sort qui le menaçait. Ce voyage lui inspirait une répugnance invincible ; il ne pouvait se décider à partir. Chacun remarqua sa tristesse et ses anxiétés ; il ne put s’empêcher de verser des larmes en franchissant le seuil de la maison où il ne devait plus rentrer. A chaque pas, il se retournait pour la regarder, et au moment où il allait la voir disparaître derrière le rideau du bois, il s’arrêta, se retourna et jeta sur elle un dernier regard d’adieu en essuyant ses larmes et en disant à ses compagnons de voyage qu’il ne la revenait plus.

Quelques jours plus tard, étant à Québec, il voulut aller rejoindre, en chaloupe, la goélette <qui était mouillée à l’ancre, à quelques encâ-

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blures d’un des quais du Palais. L’imprudence et la gaucherie de son compagnon firent chavirer l’embarcation et il se noya en quelques instants.

Notre bon vieillard ne veut pas nous laisser partir sans nous faire admirer la beaute' du site qu’il occupe au bord de la falaise boisée, d’où il contemple, à chaque heure du jour, les merveilles de la création. C’est ici sur ce gradin inspiré qu’il vient, durant les beaux jours, réciter son bréviaire et qu’il mêle la voix de sa prière à celle des grandes eaux qui battent à ses pieds, à celles des hautes montagnes qui grandissent au-dessus de sa tête. C’est ici qu’il répété ce verset du psnlmiste \ Z.e Seigneur est admirable dans les élévations de la mer, admirable dans les hauteurs des montagnes.

Il faut nous arracher aux épanchements de notre aimable hôte, si nous voulons continuer notre route. Elle serpente sous la voûte des arbres au feuillage touffu, à travers iequel

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filtrent les rayons du soleil, produisant un demi-jour discret, comme pour nous inviter au recueillement avant d’arriver à l’endroit béni qui, le premier, dans notre pays, fut témoin du plus auguste de nos mystères.

Nous arrivons en quelques minutes en face du havre Jacques-Cartier. Descendons de voiture et avançons à travers ces bouquets d’arbres jusqu’au bord de l’escarpement.

Nous voici devant le rade où vinrent mouiller, en 1535, les trois navires français : la Grande Hermine , la Petite-Hermine et Y Emerillon. Cette rade porte indifféremment les noms de havre de Jacques-Cartier, de Mouillage des Anglais, et de Banc de la Prairie, sans doute à cause des prairies qui s’étendent au pied de cette côte.

Ouvrons la relation du pilote de Saint-Mâle,, et lisons le passage qui a trait à l’Ile-aux- Coudres :

“ Le sixième jour du dit mois, vinsmesposer à une isle qui faict une petite baie et couche de terre. Icelle isle contient environ trois lieues de long et deux de large : et est

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une moult bonne terre et grasse, plaine de beaulx et grandz arbres de plusieurs sortes ; et / entre autres y a plusieurs couldres franches que trouvâmes fort chargées de noisilles, aussi grosses et de meilleure saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et par ce la nommâmes l’Isle-es-Coudres.

“ Le septième jour du dit mois (de septembre) jour Notre-Dame, après avoir ouï la messe, nous partîmes de la dite isle pour aller à mont le dit fleuve.”

Comme au temps jadis, cette plage est encore pleine de beaux et grands arbres de plusieurs sortes, et il n’y a qu’à étendre la main pour cueillir sur les couldres franches, les grappes de noisilles. Le paysage n’a guère .changé d’aspect.

Transportez-vous maintenant, par la pensée, k l’année 1535, et suivez du regard la scène qui se passait ici, dans la matinée du 7 septembre, fête de la Nativité de la Sainte-Vierge.

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Les trois navires d’outre-mer, arrivés de la veille, se reposent sur leurs ancres dans cette baie et couche de terre, qu’avait aperçue Cartier. Un beau soleil d’automne se lève sur les coteaux de l’île, et disperse les vapeurs que la fraîcheur de la nuit avait répandues à la surface du fleuve. Les bocages d’alentour sont tout retentissants de la brise matinale et du chant des oiseaux. Leur feuillage, que les premières gelées de septembre ont nuancé des plus riches couleurs, depuis le rouge pourpre jusqu’au jaune paille le plus tendre, éclate sous les premiers feux du jour, comme un manteau royal parsemé de diamants, que le génie de ces déserts inconnus aurait jeté sur l’ile et suites montagnes voisines, à l’approche de ces nouveaux venus.

De chacun des trois navires se détachent des chaloupes qui portent les équipages. Les rames des matelots se lèvent et tombent en cadence, en faisant jaillir des gouttelettes d’eau à la surface des lames. En peu d’instants elles ont abordé au rivage et y sont attachées, pendant que les officiers et les marins sautent à

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terre et entourent leur commandant. On le reconnaît facilement à son costume de la cour de François I, que les gravures ont depuis rendu populaire dans notre pays. Derrière lui s’avancent quelques gentilshommes et les aumôniers de la flottille, Dom Anthoine et Dom Guillaume le Breton. L’un deux tient entre ses mains les vases sacrés dont il va se servir dans un instant, pour célébrer le saint sacrifice de la messe :

Un autel de feuillage et de mousse est dressé Au sommet du côtfau, sur vu tronc renversé.

Au-dessus, un massif de coudriers et d ormes, Ombrageant le rocher de leurs branche*' énorme*, Ressemblent aux arceaux d’un temple nat rel.

Des lianes on voit les verdoyants cordages Retomber en festons au-deRsus de l’autel Et des cierges bénis parmi les fleurs sauvages Dont les pieuses mains du prêtre et des marin*

Ont jonché le sol vierge et les degés divins.

Sur les bras de la croix rustique se balance Un faisceau d’étendards aux armes de la Erane®* Cependant est venu le moment solennel,

Et le prêtre gravit les marches de l’autel.

Ij’énuipage vêtu de ses habits de fête S’agenouille, et Cartier se prosterne à leur têts»

Notre pat ie a vu bien der jours glorieux,

Mais jamais elle n’eut d’instant plus précieux.

Le pré re auguste et aint, avec lu blanche bostla^

Elève vers le ciel un regard qui supplie.

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Pour la première fois en ce pays nouveau Est offerte la chair et le sang de l’Agneau.

Le flot attentif baise avec respect la plage.

Et la brise au rameau suspend son doux ramage )

Car ce vaste désert est devenu sacré,

Depuis que du Sauveur le sang, l’a consacré.

I^a France américaine, en ce moment suprême*

A reçu l’onction de son premier baptême.

Et Cartier crut ouïr d ns les hauteurs deé cîeux.

Joint à la voix du prêtre, un chant mystérieux :

C’était l’hymne d’amo r et de reconnaissance De la terre et des mers chantant leur délivrance ;

C’était la sainte voiut de leur ange gardien Qui priait au berceau du peuple canadien.

Il y a aujourd’hui même trois cent quarante ans que cette première messe s’est dite en ce lieu ; car nous sommes au 7 septembre 1875. J’ai choisi à dessein l’anniversaire de cet événement religieux pour faire notre pèlerinage autour de l’Ue-aux-Coudres.

Le bord de ce coteau, sur lequel nous venons de nous agenouiller, par respect pour ce souvenir, a servi de gradin à l’autel qui fut* alors arrosé par le sang de l’Agneau de Dieu. Le fleuve de grâces qui en découla, plus gr and que celui qui passe à nos pieds, a inondé toute cette contrée. 11 a fécondé la semence divine qui, plus tard, y fut déposée. Cette semence a

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cru, comme le grain de sénevé de l’Evangile, et est devenu aujourd’hui le grand arbre du christianisme, dont les rameaux s’étendent sur tout notre pays, et à l’ombre duquel les oiseaux du ciel, c’est-à-dire les enfants de l’Eglise viennent se reposer.

Si j’avais un vœu à exprimer, es serait de voir une croix monumentale, de matière solide et durable, s’élever sur cette falaise, en signe de reconnaissance et de vénération. L’inscription qui y serait gravée rappellerait aux pèlerins l’antique événement, et les inviterait à remercier Dieu de notre vocation à la foi chrétienne.

Remontons en voiture, et reprenons le cours de notre pèlerinage.

Non loin d’ici est né l’un des plus remarquables enfants de l’Ile-aux-Coudres, l’un des missionnaires les plus dévoués du Canada. Devait-il en être autrement ? Ce coin de terre privilégié pouvait-il être stérile en apôtres ?

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La réputation de M. le grand-vicaire Alexis Mailloux est trop répandue dans notre pays pour qu’il soit nécessaire de faire son éloge. Qu’il suffise de dire qu’après avoir été successivement curé de Saint-Roch de Québec, de la Rivière-du-Loup, de Sainte-Anne de Lapocatièxe, directeur et supérieur du collège de cette paroisse, missionnaire aux Illinois et dans la Gaspésie, il s’est fait l’apôtre de la société de Tempérance. Prédicateur éloquent, il a donné des missions, et fondé ou rétabli cette société dans je ne sais combien de paroisses des deux rives du fleuve. Les fruits de grâce qu’il a semés sur ses pas subsistent encore et se perpétueront loin dans l’aveuir.

Si la réputation de M. le grand-vicaire Mailloux est grande parmi notre peuple, on peut juger de sa renommée d’apôtre dans l’Ile-aux-Coudres. Sa présence y est toujours une fête et sa parole un oracle.

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