POUR AVOIR
PAR SON EXEMPLE ENCOURAGÉ SES PAROISSIENS A AIDER A SAUVER LE VAISSEAU ET SA CARGAISON JETÉS PAR LES GLACES SUR CETTE- ISLE LE 27 NOVEMBRE 1S32 ET POUR
SES BONTÉS ENVERS LES NAUFRAGÉS PENDANT LEUR SÉJOUR SUR L’iSLE.
Les équipages des deux autres navires qui étaient venus s’échouer, l’un à la Prairie,, l’autre, le John Balekfoot, dans l’Anse de Buttemont, hivernèrent également dans l’Isle-aux- Coudres. Ils n’eurent pas moins à se louer que les marins de la Rosalmd des services et de l’hospitalité des insulaires. Comme témoignage de reconnaissance, le capitaine Collins,, du Balekfoot , fit don à la fabrique de la paroisse d’une somme de deux cents piastres»
JJ4 Un pèlerinage à Plle-aux- Coudres
Toute cette côte, depuis l’Anse de l’Attente jusqu’aux environs de la Pointe des Sapins, s’appelle la Baleine, à cause, paraît-il, d’une baleine qui autrefois aurait été trouvée morte sur la plage. Ce fait n’est pas du tout improbable, car, il y a vingt-quatre ou vingt-cinq ans, un de ces énormes cétacés fut poursuivi jusque dans ces parages par un navire baleinier. Cette baleine, qui appartenait à une espèce que les Anglais appellent finner , fut tuée et dépecée aux environs des îles de Kamouraska, où une foule de curieux allèrent la voir. Elle mesurait, dit-on, soixante-dix ou quatre-vingts pieds de longueur.
Si l’après-midi n’était pas aussi avancée nous pourrions arrêter en passant chez notre ami, François Tremblay, le même qui est venu à notre rencontre sur le cap de l’Ilette. Vous voyez d’ici sa maison qui occupe un site gracieux, au soleil levant, sur la crête du coteau.
— Excusez, M. le Curé, si je vous inteirompts, dit Ulric Bouchard ; mais François Tremblay
Un pèlerinage à rilc-aux-Coudres IJJ
nous attend. Il ne me pardonnerait pas si je vous laissais passer devant lui sans monter la côte. Quand nous l’avons quitté, ce matin, .sur la Pointe de l’Ilette, il m’a dit à l’oreille qu’il comptait sur nous, et qu’il nous offrirait aine bouchée à notre passage.
— Ah ! c’est différent, mon cher Ulric. II faut arrêter alors. Promesse oblige. Montons.
Dès que nous avons franchi le seuil de la maison, nous avons la preuve que François Tremblay s’attendait à nous recevoir. Sa table est mise : il nous a fait préparer une collation qui nous paraît d’autant plus à propos que la fatigue de la voiture, le grand air, nous ont ouvert l’appétit.
Le menu de ce goûter est fort simple : deux jattes de lait couvert d’une crème épaisse, un pain de ménage qui s’étale tout frais dans foragan, une bouteille de sirop d’érable, et quelques ingots dans une assiette. On nomme ici ingot des cornets de sucre du pays. Seraitce une corruption du français lingot ? On .appelle oragan en langue sauvage une espèce
IJÔ Un peler in âge à F Ile-aux- Coudres
de panier en écorce de bouleau qui sert ordinairement de corbeille au pam.
Pendant que nous savourons une tasse de ce laitage riche et succulent que donnent les troupeaux qui oroutent les pâturages d’automne apres la coupe des foins, la conversation ne languit pas : François Tremblay est un causeur.
Les anciens de vos familles qui venaient visiter l’Le n’auraient pas été satisfaits pour si peu, nous dit-il, en s’excusant de son modeste repas. Ils avaient un autre appétit que ceux d’aujourd’hui. Les constitutions de nos jours ne valent pas celles d’autrefois. Il y avait plus de misère, mais aussi plus de capacité. On ne sait plus ce que c’est que travailler et manger.
Je me souviens d’avoir vu dans mon jeune temps les grands festins du temps passé. On a peine a le croire à l’heure qu’il est. Imaginez trente ou quarante gros mangeurs autour d’une table. Il n’y avait pas grande cérémonie, mais ce qu’on avait était offert de grand cœur ■ chacun s’asseyait comme il pouvait. Les
Un pclerïnage à TTle-aux- Coudres rjf
chaises n’étaient pas communes dans les maisons. De chaque côté de la table deux billots qui supportaient une planche servaient de siège. Ça et là quelques chaises ou un coffre. Le reste des convives se tenaient debout. Autour de la table étaient rangées quelques assiettes de plomb, ou de grosse faïence ; on était riche quand il y en avait pour tout le monde, ce qui n’arrivait pas souvent. Les rares fourchettes étaient réservées pour les femmes.
On ne voyait pas de couteaux sur la table. Chaque convive portait le sien dans une gaine de cuir attachée à sa ceinture. Le couteau de poche était l’instrument indispensable de nos pères, ils ne s’en séparaient jamais. La lame large de deux doigts avaient été fabriquée par le forgeron du voi inage. Le manche, long et recourbé, était l’œuvre du propriétaire lui-même, qui l’avait travaillé selon son goût et sa capacité ; ce manche était de bois franc, érable, merisier, etc. ; les plus beaux étaient de bois de pommier. On y incrustait de petites figures de fantaisies dans lesquelles
IjS Un pèlerinage à T Ile-aux-Coudres
étaient coulés de l’étain ou du plomb fondu.
L’accoutrement des hommes consistait eu gilet d’étoffe grise, un pantalon de toile du pays, et une paire de bottes sauvages qui se rattachaient au jarret par une lanière ou babiche de peau d’anguille ou de marsouin. Hors de la maison, les hommes portaient sur la tête une fourrole, c’est-à-dire un bonnet de laine bleue. Le costume de cérémonie se complétait par une fausse chemise sans laquelle on n’était pas admis à manger la tourtière. Cette fausse chemise était à demi cachée sous les revers du gilet qui se croisait sur la poitrine et se fixait autour du cou par une large cravate d’où sortait un col qui montait jusqu’aux oreilles, pareil à deux voiles en ciseaux.
Les femmes avaient pour costume un jupon de droguet bleu à raies blanches, avec un mantelet d’indienne ramagée. Une coiffe ou câline blanche qui couvrait les tresses de leurs cheveux, terminait leur toilette aux jours de cérémonie.
Les préparatifs d’un festin étaient formi. dables. Ils faisaient penser aux noces da
Un pèlerinage à P Ile-aux- Coudres
Gamache, ou au festin de Gargantua. D’abord, on faisait cuire dans la cheminée un fricot ou ragoût de porc, de bœuf ou de mouton, dans un grand chaudron de trente ou quarante gallons, pareil à ceux dont on se sert dans les sucreries.
Si vous aviez entr’ouvert, au moment du festin, la porte du four tout chaud, vous auriez vu l’intérieur garni de mets de toutes sortes, d’où s’exhalait une odeur appétissante ; c’étaient de vastes pâtés recouverts d’une croûte jaunie par la cuisson; de grandes tourtières en forme de demi-lune entourées d’une collerette de pâte ; une demi-douzaine de lèchefrites oîi rôtissaient des socs, ou côtelettes de porcs, des quartiers de veau, de mouton ; des volailles ou. des gibiers de mer.
Outre les plats de viande, il y avait encore les pâtisseries frites dans la graisse ou dans l’huile de marsouins ; elles étaient de deux sortes : les rubandelles, et les tracas-fendus , ce que vous appelez croquesignoles.
A l’heure du repas, tous ces mets étaient apportés et entassés à la fois sur la table*
l6o Un plier in âge à F Ile-aux- Coudres
Chacun se servait à sa guise. Ceux qui n’avaient pas d’assiettes enlevaient un morceau de croûte qui recouvraient les pâtés, le renversaient sur la table et le remplissaient de viande. La politesse exigea t de toujours veiller sur ses voisins pour voir à ce qu’ils ne manquassent de rien. Dès qu’on s’apercevait qu’il ne restait que peu de choses devant l’un d’eux : - — Frère, disait-on (c’est l’expression consacrée), tu fais pitié ; et l’on approchait devant lui de nouveaux plats. Pendant que les mets disparaissent à vue d’œil, le maître de la maison faisait, de temps en temps, le tour de la table, tenant en main une tasse ou un gobelet d’étain, et versait un coup de liqueur à chacun des convives. La folle gaieté française assaisonnait ces réunions. Tandis qu’on se divertissait ainsi, c’était le temps de raconter les exploits de chasse ou de pêche sur les grèves ou sur la batture aux loup-marins. Le repas se terminait par quelques couplets de chansons dont les joyeux refrains étaient répétés en chœur par tous les convives.
— Et l’on se séparait, interrompt Ulric
Un pèlerinage à l' He-aux-Coudres 161
Bouchard ; c’est ce que nous allons faire si nous voulons être de retour avant le coucher du soleil.
François Tremblay et son excellente famille ne nous laissent partir qu’à regret,
Rem arquez-vous que sur cette côte, aussi bien que sur celle du nord de l’Ile, les terres des habitants tombent perpendiculairement sur le fleuve en suivant une direction nord et sud, tandis que celles du bout d’en haut de l’Ile suivent une ligne qui court de l’est à l’ouest? La rencontre de ces deux grande* divisions est connue sous le nom de tré-carré. Vous apercevez d’ici, à l’extrémité de la côte de la Baleine, aux environs du tré-carré, une maison appartenant à la famille Desgagnés Un triste accident me revient en mémoire chaque fois que je passe devant cette maison
Germain Desgagnés, qui l’habitait en 1836. était l’instituteur de l’école de l’église. Son fils, Germain, achevait ses études au collège dt
XÔ2 Un pèlerinage à ? Ile-aux-Coudra
Sainte-Anne ; c’était un jeune homme sage et intelligent, sur lequel sa famille fondait les plus belles espérances ; il songeait, dit-on, à entrer dans l’état ecclésiastique dans l’automne suivant.
Quelques semaines avant la fin de l’année scolaire, les élèves du collège étaient allés en promenade â la Pointe de la Rivière Ouelle. Comme l’après-midi était chaude et que la marée achevait de monter, il leur prit fantaisie de se baigner. Germain Desgagnés qui venait de prendre son dîner, eut l’imprudence de se jeter à l’eau avec ses compagnons. A peine y fut-îl entré qu’il fut saisi d’un étourdissement et de crampes violentes. Avant que ses compagnons eussent eut le temps de venir à son secours, il disparut sous l’eau, et se noya.
Il n’est pas d’élève du collège de Sainte- Anne qui n’ait entendu raconter ce tragique événement, dont on ne manque pas d’indiquer l’endroit chaque fois que la communauté se rend en promenade à la Pointe de la Rivière- Ouelle.
Un pèlerinage à PTle-aux- Coudres 163
Cet accident m’en rappelle un autre qui eut lieu peu d’années auparavant, et dont les circonstances sont bien autrement navrantes. Toute cette population fraternelle en fut plongée dans le deuil et la consternation. Abraham Martel était un respectable cultivateur, père de neuf enfants, qui demeurait aux environs de la Pointe de Roches. Homme de mer habile, il était le chaloupier de confiance de M. Asselin, qui le choisissait ordinairement pour ses voyages.
Le 7 de mai 1834, M. Asselin lui confia un message pour le seigneur de la Riviere-Ouelle, à qui il désirait vendre sa dîme de blé, comme grain de semence.
Le lendemain, jour fixé pour le départ, un fort vent de nord-est commença à s’élever qui grandit à mesure que le soleil montait à l’horizon. Abraham Martel aurait cependant mis à la voile s’il n’eût cédé aux instances et aux appréhensions de sa vieille mère, et de sa femme, qui, la nuit précédente, avait été alarmée par de sinistres pressentiments.
IÔ4- Un pèlerinage à /’ lle-aux-Coudres
Vers le haut du jour, le vent qui ne parais* sait pas aussi violent à l’abri de la côte nord de i’Ile, sembla vouloir s’apaiser.
Abraham Martei ordonna à sa femme de lui préparer quelques provisions pour la traversée, tandis que lui et son jeune compagnon, Mercel Harvey, iraient voir à leur chaloupe et l’appareilleraient pour le départ, si la mer venait à se calmer.
Ils ne revinrent pas.
Les deux femmes ne tardèrent pas à s’inquiéter, et elles envoyèrent les deux aines des garçons, Abraham et Luc, sur la poin e d’en bas pour observer s’ils ne verraient pas encore la chaloupe au large.
Les deux enfants revinrent une heure après, rassurèrent la famille en disant qu’ils avaient vu la chaloupe poussée par un grand vent, il est vrai, mais déjà rendue aux trois-quarts de la traversée.
Les deux navigateurs ne devaient être absents qu’une journée ; mais le lendemain s’écoula, et le jour suivant, sans amener leur retour. Déjà une vague inquiétude s’était répandue dans toute File.
Un plier inage à l'Ile-aux-Coudres lôj
Le troisième jour, qui était un dimanche, l’absence d’Abraham Martel et de Marcel Harvey fut le sujet de la conversation de tout le monde à la porte de l’église.
Joseph Harvey, père de Marcel, le même dont vous avez entendu vanter la belle voix, et qui fut maître-chantre au cœur, pendant soixante ans, Joseph Harvey se décida à traverser au sud pour aller à la rencontre de son fils et d’Abraham MarteL Débarqué à la Rivière-Ouelle, il se rendit en hâte chez le seigneur et s’informa si le message de M. Asselin avait été reçu. A sa grande consternation, il apprit qu’aucune nouvelle n’était venue de l’île ; personne dans la paroisse n’avait eu connaissance des deux insulaires. Seulement, les jours précédents, une chaloupe avait été trouvée abandonnée sur le plein. D’après la description qu’on en fit, ce ne pouvait être que la chaloupe d’Abraham MarteL
Ici les détails du sinistre sont racontés de deux manières différentes ; suivant une des versions, cette chaloupe aurait été aperçue désemparée, flottant au gré du vent et de la
t66 Un pèlerinage à F Ile-aux-Coudres
marée. Un homme de l’endroit, du nom de Lamaire, qui pêchait à la ligne sur un rochet du rivage, prétendit avoir vu une embarcation montée par deux hommes qui cherchaient b abattre les voiles, et que, l’instant d’après, ces deux hommes avaient disparu.
Selon l’autre version, les deux navigateur! Seraient parvenus sains et saufs jusqu’au mouillage de la pointe de la Rivière-Ouelle. Leur chaloupe fut trouvée mouillée à l’ancre dans la Grande Marre, au fond de la pêche aux marsouins. Tout y était en ordre parfait ; les Voiles ferlées, les rames et les balestons rangés sur les bancs de chaque côté de la chaloupe, avec la symétrie qu’y mettent d’ordinaire les navigateurs avant de quitter leurs embarcations. Mais les deux hommes qui la montaient ne s’y trouvaient plus. Que leur était-il advenu ? Comment ces deux infortunés s’étaient-ils noyés ? On n’a jamais pu le savoir avec certitude.
On conjecture qu’ils auront voulu débarquer au commencement du montant, et qu’ils auront été entraînés par le courant. En cet
Un pèlerinage à F Ile-aux-Coudres 167
endroit, la grève découvre, à mer basse, à une très-grande distance, et aussitôt que le montant commence à se former, l’eau envahit le rivage avec une prodigieuse rapidité. Quiconque a l’imprudence de vouloir alors gagner à pied la côte, sans connaître les passes, s expose à une mort certaine. C’est ce qui est arrivé probablement à Abraham Martel et à Marcel Harvey. Voyant que l’eau n’était pas profonde aux environs de leur chaloupe, ils auront cru qu’elle allait toujours en diminuant à mesure que l’on approche du rivage. Ils se seront engagés dans les mares où la marée s’engouffre, comme dans une dalle de moulin, et ils auront été emportés avant d’avoir eu le temps de gagner la grève ou de rejoindre leur chaloupe.
Quoiqu’il en soit de ces deux récits, la chaloupe d’Abraham Martel fut ramenée à l’Ile-aux-Coudres, attachée derrière celle de Joseph Harvey. On peut se figurer la désolation des deux familles en apercevant cette chaloupe vide traînée à la remorque. Elles comprirent toute la triste réalité. Un long
i6S Un pèlerinage à r Ile-aux-Coudres
gémissement s’éleva de toutes les maisons de l’île, où la population ne forme qu’une même famille qui partage toutes les joies et toutes les tristesses.
Comme les corps des deux victimes n’avaient pas été retrouvés, on conserva une lueur d’espoir pendant quelques semaines. Le malheur est toujours prêt à se faire illusion.
Un grand nombre de navires remontaient lefleuve le jour du sinistre. Peut-être les naufragés avaient-ils été recueillis par un de ceï navires. Une seconde chaloupe fut expédiée à Québec pour interroger les capitaines du port, mais aucun nouvel indice ne put être obtenu.
Pendant cet intervalle, on vit éclater un bel exemple de foi chrétienne, qui fut un sujet d’édification pour tous nos insulaires.
Afin d'obtenir de Dieu que les corps des. deux victimes fussent au moins trouvés et inhumés en terre sainte, la vieille mère d’Abraham Martel fit vœu de se rendre, pieds nusr. à l’église pendant neuf jours; c’était une marche de deux grandes lieues. Chaque matin, dès le petit jour, on voyait cette véné-
Un pèlerinage à Pile aux- Couvres IÔÇ
rable vieille, ses souliers sous le bras, descendre le long de la grève, traverser la pointe d’en bas par le chemin de la Roche Pleureuse et' remonter ensuite toute la Côte de la Baleine. Avant d’entrer à l’église, elle remettait ses chaussures par respect pour le lieu saint, et, après avoir entendu la messe, elle reprenait le même chemin, toujours pieds nus comme elle était partie.
Jamais cette vénérable octogénaire ne se consola de la perte de son fils ; elle emporta sa douleur avec elle dans la tombe.