CHAPITRE CINQUIEME
Xâ Couacrie. — L’Anse de Buttemont. — La Pointe du bou d’en bas de l’Isle. — La Boche Pleureuse. — Naufrage dt Balekfoot et de la JRosalivd. — Tribut de reconnaissance.— Côte de la Baleine. — François Tremblay. — Un festin dt temps passé. — Disparition de deux insulaires.
— Quel est donc, Ulric, ce cri d'oiseau que «ous entendons là-bas du côté de la Pointe de Roches ?
— Vous connaissez ce gibier aussi bien que moi, M. le curé.
Ecoutez ! il vous dit lui-même son nom : Couac ! couac ! couac !
— Quelle espèce de gibier est-ce ?
■ — C’est un oiseau qui ressemble au héron, mais il n’est pas aussi grand. Son plumage est jaunâtre et clair semé. Une fois plumé, il n’est pas plus gros que le poing; il est tout en nattes et en cou.
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— On pourrait donc appliquer au couac ce ■qu’un nommé Lafontaine dit de son pareil :
4< Un jour allait je ne sais où
u Le héron aux longs pieds emmanchés d’un long cou. n
— C’est précisément cela, M. le curé. Tenez, en voici un que les enfants du voisinage ont tué il n’y a pas longtemps. Ils l’ont accroché au bout d’une perche au bord du chemin, en signe de trophée.
La Pointe de Roches que nous laissons à notre gauche a été de tout temps le rendezvous et le séjour favori des couacs. Ce bois retentissait jour et nuit de leurs cris désagréables : couac ! couac ! couac ! si bien qu’on a fini par l’appeler la Couacrie. Il n’y a pas encore bien des années, ces gibiers venaient y couver par légions. Les enfants allaient par bandes les dénicher et ils emportaient les petits par grandes brochetées. Au sortir du nid, ils sont gras à fendre avec l’ongle ; on les faisait accommoder et cuire en pâtés : les pâtés de couacs étaient le régal des enfants, mais il fallait manger cela en cachette, car malheur à ceux qui étaient découverts ; on leur criait
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avec mépris : Mangeurs de couacs ! C’est la plus grande insulte qu’on puisse adresser à quelqu’un.
J’avoue qu’il faut avoir du cœur comme les enfants, ou être affamé comme un goéland, pour se régaler avec des pâtés de couacs. Ça vous a la chair longue comme de la filasse. Et pourtant il n’y a pas beaucoup de monde dans l’île qui puisse se vanter de n’tn avoir pas goûté au moins une fois dans sa vie.
— La chasse devait être abondante ici dans le temps passé.
— A qui le dites-vous, M. le curé ? Nous allons découvrir dans l’instant les battures du bout d’en bas. Eh bien ! je puis vous l’assurer, le printemps et l’automne, toutes ces grèves se couvraient de gibiers, grands et petits, depuis les canards et les oies sauvages jusqu’aux pleuviers et aux allouettes. Il y avait même du loup-marin , on les voyait se chauffer au soleil sur les Roches Perdues.
Derrière chaque gabion, il y avait un chasseur. Un coup de fusil n’attendait pas l’autre. Il y aurait de quoi faire une batture avec tout
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le plomb qui a été tiré ici. On peut quasiment dire que les enfants venaient au monde un fusil à la main. La chasse devenait une passion, et c’était un malheur, une perte de temps ; ça faisait négliger les terres. Mais, aujourd’hui, tout cela a bien changé, le gibier est devenu rare et le goût de la chasse a diminué.
Pendant que nous devisons ainsi, la route s’allonge derrière nous. Nous voici rendu à la côte qui relie le chemin de la falaise à celui de la grève. Désormais, nous ne quitterons plus guère le bord de l’eau jusqu’au terme de notre pèlerinage. Notre voiture roule sur un beau sable fin, ou sur un gravois d’un ton gris perle sur leq .1 la lame a laissé son empreinte en légères ondulations.
La scène a changé un peu d’aspect : nous pouvons mieux juger de la hauteur des coteaux de l’île. L’Anse de Buttemont, devant laquelle nous venons de passer, a été témoin d’une scène de naufrage dont je vous entretiendrai
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lorsque nous serons en vue de l’Anse de l’Attente.
Traversons le Ruisseau Rouge, qui prend son nom de la couleur du lit qu’il s'est creusé dans une couche de tuf roossâtre. Nous touchons à l’extrémité orientale de llle-aux- Coudres. La pointe rocailleuse qu’elle projette dans le fleuve laisse voir ses ossements arides à travers les taillis d’épinettes et d’arbustes qui l’ombragent.
Le chemin que nous suivons coupe cette langue de terre et contourne la base des rochers qui forment les contre-forts du rivage.
Nous ne franchirons pas la limite entre la côte du nord et la côte du sud de l’île, sans aller nous asseoir un instant, selon la coutume de tous les promeneurs, sur le bord de la Roche Pleureuse, qui se cache discrètement sous les feuilles. Elle est assise au pied de l’escarpement dont le revers est festonné de mousse, de courants et de lianes émaillées de violettes des bois et de petites baiesd’un rouge écarlatte que l’on nomme quatre-temps ou rougets. La Roche Pleureuse est ombragée
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d’une touffe d’arbres dont les écorces résineuses et aromatiques répandent dans l’atmosphère d’âcres parfums qu’il fait bon respirer. Leurs senteurs pénétrantes, mêlées aux vapeurs salines de la mer et aux émanations isolés des varechs, remplissent les poumons d’un air fortifiant et délicieux. Le silence et le calme de cette solitude parfaite, le ressac monotone des vagues sur les crans voisins, le souffle de la brise qui produit un sifflement tout particulier, lorsqu’elle passe à travers les branches des sapins, des mélèzes et des e'pinettes, la fraîcheur de l'atmosphère, la séréni é du ciel, tout provoque au repos et à la rêverie. Un quart d’heure d’entretien ou de méditation sur la Roche Pleureuse élève involontairement la pensée des choses de la terre aux choses du ciel, des créatures au Créateur. Le firmament, la terre et les eaux, si admirables à contempler d’ici, racontent la beauté du monde invisible, par le beauté de ce monde visible dont celui-ci n’est que l’image.
La Roche Pleureuse ! 'mais d’oïl lui est venu ce nom mélancolique ? Il est bien certain
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quelle n’a jamais versé d’autres pleurs que ceux de la pluie ou les larmes de la rosée.
D’aucuns disent que cette appellation lu' vient d’une source d’eau vive qu’on voit sourdre, en certains temps de l’année, à quelques pieds plus haut. En pleurant à travers la mousse, cette source arrose les flancs de la roche de ses larmes de crystal. On aura pris l’humidité dont elle se couvre pour une transudation de la pierre elle-même ; ce qui lui a valu le nom poétique de Roche Pleureuse.
— Dites donc, Ulric, comment s’appellent les deux petites anses que nous allons laisser à notre gauche en remontant par le sud ?
— La première s’appelle l’Anse des Grande» Mares : on nomme l’autre Y Anse de P Attente. Serait-ce parce que les embarcations peuvent y attendre le bon vent ou l’appoint de la marée ? C’est plus que je suis capable de vous dire.
Cette carcasse de navire qu’on voit là-bas, à moitié ensablée sur le bord de la grève. me
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rappelle que cette partie de l’île a été le théâtre de plusieurs naufrages. Trois navires, entre autres, sont venus s’échouer vers le même temps, l’un dans l’Anse de l’Attente, l’autre à la Prairie, et le troisième dans l’Anse de Buttemont.
Ce fut une journée d’émoi et de mouvement dans l’île que celle du 27 novembre 1832. La plupart des habitants étaient rassemblés dans ses environs, et avaient les yeux attachés sur l’Anse de l’Attente, où se passait une scène de danger qui aurait pu coûter la vie à un grand nombre d’infortunés.
L’hiver avait été précoce cette année-là : dès la mi-novembre, le fleuve chariait déjà des champs de glaçons. Un brick anglais, la Rosalind , commandée par le capitaine Boyle, était parti de Québec avec une riche cargaison >pour l’Angleterre. Dans la traverse de Saint- Roch, il fut saisi dans une banquise de glace et entraîné par les courants qui vinrent le jeter •dans l’Anse de l’Attente. L’équipage s’y "trouvait exposé aux plus grands dangers, si l’on ne venait en toute hâte à son secours.
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C’était une belle occasion pour les gens de l’île de montrer leur humanité : ils ne furent pas au-dessous de leur réputation. Grâce à leurs courageux efforts et à ceux de leur curé, M. Asselin, qui s’était mis à leur tête, les naufragés et la cargaison de leur navire purent être sauvés sans accident.
Tous les marins, capitaine, officiers et matel As, hivernèrent dans l’île. Ils furent dispersés dans les maisons et traités avec un soin et une honnêteté dont ils ne perdirent pas le souvenir.
Si jamais vous passez par l’Archevêché de Québec, vous pourrez voir le beau témoignage de reconnaissance que le capitaine et les propriétaires de ce brick firent parvenir au curé,. M. Asselin, et que celui-ci a légué à l’Archevêché. Sur une magnifique aiguière d’argent, qui sert habituellement à la table de l’archevêque, on lit l’inscription suivante :