BIOGRAPHIE
Quand une philosophie est parvenue à une certaine popularité, et que, des esprits éminents qui les premiers., l'ont confessée , elle est descendue de proche en proche jusqu*aux gens du monde , jusqu'aux jeunes gens et aux femmes, elle peut aisément se faire l'illusion qu'elle participe d'une religion et se laisser aller à en affecter la mission et Toffice. Une école n*est pas une église , mais il n'est pas impossible qu'elle ait parfois la tentation d'en devenir Timitation et d'en reproduire à sa manière les divers degrés d'enseignement ; c'est-à-dire qu'après ses fondateurs et ses premiers pères, en quelque sorte, elle essaie d'avoir aussi ses docteurs , ses maîtres de divers ordres et jusqu'à ses catéchistes. Telle fut, à certains égards, la philosophie qui régna en France au xviir siècle. Elle eut ses livres pour les forts et ses livres pour les faibles ,^ elle en eut même pour les enfants , et elle compta plus d'un catéchisme. Hobbes , Gassendi et Locke la représentent au-
près des penseurs , d'Alembert et Diderot auprès des lecteurs d'un degré déjà moins élevé , Helvétlus auprès des bomnfes du inonde ; Saint-Lambert a la prétention d'en être l'organe auprès du jeune âge.
En terminant ses Éléments de philosophie , d'Âlembert exprimait un souhait , que lui inspirait , disait-il , l'amour du bien public , et dont il était à désirer , selon lui , qu'un citoyen philosophe Jugeât l'exécution digne de ses soins ; c'était celui d*un catéchisme de morale à Tusage et à la ' portée de Tenfance. Saint-Lambert entendit ce vœa et se crut appelé à le réaliser ; II se crut fait pour cet art que saint Augustin décrit et recommande avec tant de sollicitude dans un de ses traités (1) , et que Bossuet pratique avec une si haute simplicité; au nom d'une doctrine, il est vrai , un peu différente , au nom de la doctrine de la sensation , il tenta d'être aussi un instituteur de l'enfance ; et comme les idées qu'il entreprenait de propager étaient alors en grande faveur , son œuvre , quelle qu'elle fût en elle-même, ne resta pas^ sans succès; la preuve en est que , quand l'Institut eut à décerner les prix décennaux , le Catéchisme universel fut désigné par la commission chargée de faire des propositions pour Tune de ces grandes récompenses. S'il ne la reçut pas , ce fut grâce à l'opposition toute particulière de Napoléon , qui , si J'en crois des témoignages dignes de foi (2) , s'exprima même à ce sujet en termes assez vifs et quelque peu militaires.
C'est donc è un auteur de catéchisme que nous allons surtout avoir affaire dans Saint-Lambert. Il y a bien sans
(1) Decatechisandisrudibus.
(2) Je puis citer celui de M. Villeraain , qui tient cette particularilé de M. Saard, un des partisans de Saint-Lambert et un des auteurs du rapport.
doute quelque chose à dire sur ce précepteur de morale , qui rappelle assez peu le caractère de ceux que l'Eglise , dans sa sollicitude pour les Jeunes flmes, choisit parmi les plus irréprochables et les plus exacts de ses pasteurs. Saint-Lambert , de sa personne et dans sa vie, n'est rien moins que sacerdotal. Militaire , bel esprit, homme du monde et de plaisir , fort engagé dans le siècle , célèbre même par plus d'un éclat, qui sans être préciséinent littéraire , mêla cependant son nom à celui des deux plus grands écrivains du temps , il n'avait guère qualité pour eatéehiter comme un évéque. C'est néanmoins à ce titre qu'il a une place à part dans son école , et c'est à ce titre aussi que j*ai surtout dessein de le considérer.
Mais cette étude ne peut que gagner à être précédée d'une esquisse biographique, qui la prépare et y introduise. Je vais donc commencer par quelques détails et quelques remarques sur la vie de notre auteur.
Saint-Lambert (le marquis de), naquit en 1717, à Vezelis en Lorraine; d'autres (son compatriote Palissot, par exemple) , disent à Nancy,, d'une famille noble, mais fort pauvre (1).
On sait peu de chose de son enfance , on apprend seulement de lui , dans son discours préliminaire du Poème des Saisons: «Qu'élevé à la campagne, dans un pays d'heureux cultivateurs , il avait vu de bonne heure les révolutions , les phénomènes , les beautés et les bienfaits delà nature, ainsi qu'il s'eiprime, et qu'il ne les avait pas vus avec indifférence; qu'Ovide, Virgile, Lucrèce, Horace le charmaient par les tableaux de la campagne ,
(i) C'est un homme de condition de ce pays-ci , dit de lai M. da ChÀtelet dans une de ses lettres, mais qui n'est pas riche et qui menrt d'envie d'aller à Paris.
qu'ils oot répandus dans leurs ouvrages ; qu'il essayait de les imiter; que les couleurs d'un beau soir , Téclat et la fraîcheur des matinées , le moment d'une abondante récolte devinrent les sujets de ses vers; qu'il était alors dans r^ge où Ton chante ce que Ton aime , et qu'il avait plaisir à peindre les objets qui avaient frappé ses sens. x> Ce goût, cette passion même expliqueraient sans doute en lui le poète , et le poète du genre que nous connais* sons, mais ne rendraient pas raison du philosophe, s'il ne s'y était associé d'autres inclinations et d'autres occupations. Aussi , lisons-nous dans les vers où il énumère et déflnit les différentes espèces de sciences qu'il s'est rendues successivement familières :
« Mais c'est rhomme aujourd'hui que f aspire à connaître;
« Je cherche h pénétrer le secret de son être ,
« A retrouver en loi les principes des mœurs
(( Qu'ont altérés le temps /nos lois et nos erreurs, i»
Ce fut à la poésie qu'il s'appliqua d'abord , et lorsqu'en 1746 , simple officier d'infanterie dans les gardes Lorraines , où Tavait fait admettre le prince de Beauvau , il est la première fois fait mention de lui , c'est pour ses vers qu'il est cité :
<c Ma muse, les yeux pleins de larmes» « Saint-Lambert , vole auprès de vous , « Elle vous prodigue ses charmes ; a Je lis vos vers , j'en suis jaloux, n
( Voltaire. )
Plus tard, en 1749» c'est encore au même titre que Voltaire , dont on vient de reconnaître la main , le célèbre dans une lettre à d'Argental : « Il fait des vers , écrit-il , aussi difficilement que DespréauY ; il les fait aussi beaux et à mon goût plus agréables. J'ai là un terrible élève ;
j'espère que la postérité m'en. remerciera. » (1) Dans la même année, il écrit également à Frédéric: « Je me porte trop mal pour tous envoyer des vers : mais en voici qui valent mieux que les miens ; ils sont d'un capitaine des gardes du roi Stanislas. L'auteur, nommé Saint-Lambert, prend un peu ma tournure et Tembellit; il est comme vous, Sire, il écrit dans mon goût; vous êtes tous deux mes élèves. »
Ce fut pendant son séjour à Girey , ou plutôt durant ses voyages à la Cour de Lunéville , dont il l'entremêla, que Voltaire eut l'occasion de connaître Saint- Lambert et de lier commerce avec lui.
11 y avait uii peu de tout dans cette Cour d^un roi deux rois tombé du trône sans grand trouble , et qui , dans cette retraite , qu'après bien des vicissitudes il avait enfin trouvée aux portes de la France et comme sous sa garde , se consolait par de tout autres pensées des contretemps de la politique ; il y avait même de la dévotion , telle du . moins qu'elle pouvait être là où Voltaire était recherché et accueilli avec tant de faveur ; mais il y avait aussi du bel esprit et de la galanterie.
(i) Une année avant, madame du Châtelet écrivait également à M. d^Ârgental : <x Je ne puis me refuser de vous envoyer des vers d'un homme de notre sociélé (Saint-Lambert) , que vous connaissez déjà par son Epître à Chloé. Je suis persuadée qu'ils vous plairont. Il meurt d'envie de faire connaisscince avec vous, et il en est très-digne. Je compte bien vous l'amener à Cirey. Votre ami ( Voltaire ) , qui Taime beaucoup , veut lui faire avoir ses entrées pour Sémiramis. -^ D'après cette môme lettre, Saint-Lambert était petit de taille: «Notre petit poète vous prie de ne pas donner copie de ses vers h Plombières , parce qu'il y a beaucoup de lieutenants-colonels Lorrains.
Madame de Boufflers y régnait , mais c'était sur plas tf un cœur.
On y disait de Saint-Lambert :
(( Vous avez sans doute un secret;
« Je r envisage avec regret;
« Et ce secret , c'est d'être aimable.
On y disait encore :
« Saint-Lambert , ce n'est que pour toi « Que ces belles fleurs sont écloses.
« C'est ta main qui cueille les roses , « Et les épines sont pour moi.
a Dans Theureux printemps de tes jours,
« Des dieux du Pinde et des amours
« Saisis les faveurs passagères ;
a Cest le temps de l'illusion;
(1 Je n'ai plus que de la raison ,
« Encore , hélas ! n^en ai-je guères. »
C'était Voltaire qui parlait ainsi pour son compte; Stanislas en eût pu faire autant pour le sien , s'il lui avait plu d'adresser ce genre de félicitations à Saint-Lambert; seulement il y eût peut-être mis plus d^amertume » car il souffrait avec plus de peine les assiduités empressées el favorisées de son capitaine des gardes auprès de madame de Boufflers (1).
C'est aux mémoires et à la chronique du temps , et non
(1) Madame de Boufflers faisait les honneurs de la Cour du roi Stanislas; elle y invitait des hôtes. Madame du Chfltelet écrivait à M. d'Argental : « Madame de Boufflers m'a chargée de vous mander et à madame d'Argental qu'elle serait charmée de vous y voir. » Elle ajoutait : « Le roi de Pologne est trèsaimable et d'une bonté qui enchante. »
à l'histoire de la philosophie^ à raconter toutes ces scènes de mœurs intimes dont Saint-Lambert est le héros, si Ton veut , mais le héros sans grands combats et sans grands mouvements de cœur (1) , et qui ne sont pas toojoars
(1) Voir ses lettres à madame du Châtelet , dont on a dit qu'elles «^ étaient galantes, mais sans chaleur et saus vie. Il nomme madame du Châtelet son cher amour ^ sa chère maitreise , son cher eaur; il emploie toujours le tutoiement; il fait des digressions sur le plaisir; il parle de la nature comme le chantre des saison^ pouvait en parler. » — - Voici une de ces lettres , que J'emprunte à un article précieux àelà Revue des Deux-Mondee, par madame Colet^ numéro du 15 septembre 1845, et qui a pour sujet les Lettres inédites de madame du Châtelet au maréchal de Richelieu et à Saint-Lambert, Cette lettre était inédite elle-même :
« Je ne suis parti de Nancy qu'après la poste , parce que j'avais écrit au facteur de m'y envoyer mes lettres. J'^Mendais donc ce matin les trésors que je devais recevoir mercredi ; je les ai reçus; j*en ai joui pendant ma route. Hélas ! ils ne m^ont pas empêché de sentir que je mettais cinq lieues de plus entre nous. Me voilà , mon cher amour, dans un lieu où j'ai bien moins de celte précieuse liberté, qui de jour en jour me devient plus précieuse
« Le roi m'a reçu avec sa bonté ordinaire ; il est assurément de toute sa Cour ce que j'aime le mieux. Je suis bien plus déterminé que jamais à ne donner mon temps qu'à lui , et à ne prendre absolument de tout mon voyage aucune distraction , que celle que ma santé exige. Je reviens à ta lettre; il a fallu que je fusse bien abattu pour ne t'écrire que quatre mots le jour que je t'ai quittée. J'avais à te dire tout ce que je te dis ordinairement, tout ce que je te fais entendre, et puis tous mes regrets. Sois-en bien sûre, mon cher amour, ils n'ont jamais été aussi vifs, aussi vrais ot nioios susceptibles d*è(re affai-
exemptes, au moins du côté de certains personnages, d'une teinte de ridicule. Il appartient à Longchamp, ce yalet de chambre de madame daChfltelet , qui le fut ensuite de Voltaire, en même temps qu'une façon de secré*
bits par la dissipation. La route m^accablait sans me distraire de toi , et toutes les dissipations qu'on pourrait m'offrlr seraient repoussées par mes regrets et par cette mélancolie qui ne m'est que trop naturelle, et qui augmente si fort par ton absence. Je sens mon existence d'une manière pénible , et je me suis cher pourtant , dès que je me souTiens que tu m'aimes , et que je me dis que tu es avec moi. Mon cher cœur, faîs*moi bien des détails sur la conduite de ton mari , sur tes amusements , sur tout. Je n'ai jamais pris un intérêt plus passionné, plus tendre à tout ce que tu es, à tout ce que tu sens , tout ce que tu fais , tout ce que tu peux être et devenir. Ménage bien ta santé, rafraîchis-toi souvent ; souviens-toi du grand principe de madame.***: Tout ce qui échauffe vieillit, tout ce qui rafraîchit
rajeunir. Oh ! si tu savais quel trésor je possède en toi,
lu te ménagerais bien. Sois sûre que toutes les impressions vives et délicieuses que j'ai reçues de toi se sont conservées dans mon cœur, s'y sont même augmentées, s'y conservent toujours. Il est bien impossible que rien fasse mon bonheur que toi ; jo serai toujours également rempli de ta tendresse et content de la sentir. »
Je n'ai pas , je pense , à caractériser cette lettre. 'Le moins qu'on en puisse dire, c'est qu'elle est sans distinction et même parfois assez vulgaire. Les lettres de madame du Châtelet sont tout autres, elle sont surtout plus passionnées, plus tendres, tl est vrai qu'elle en avait écrit de semblables h Voltaire et a Richelieu , et que c'était aussi sans beaucoup de dignité qu'elle disait dans l'une d'elles h ce dernier, en faisant plus qu'allusion è leurs anciennes relations : « Vous connaissez mon cœur, et vous savez combien il est vraiment occupé ( de Voltaire ) ; jo m'applaudis d'aimer en vous l'ami de mon amant. »
taire, de rapporter tous ces détails, auxquels , d'ailleurs, Voltaire ne se refuse pas à faire allusion :
a Porte-lui vite a sa toilette
« Ces fleurs qui naissent sous tes pas ,
« Et chante-lui sur ta musette
« Ces beaux airs que Ta mou r répète»
« Et que Newton ne connut pas. »
Quels détails de mœurs ! sans compter ceux dont je n'ai pas è parler ici, qui se rattachent à cette liaison de Saint-Lambert et de madame du Cbâtelet, et auxquels se trouvent mêlés chacun en un si étrange personnage Voltaire eÙA, du Châtelet. Cependant il serait injuste de ne pas tenir compte de plusieurs lettres de madame du Châtelet à Saint-Lambert , citées dans Tarticle que j^ai indiqué plus haut , et qui sont pleines d'une passion inquiète, mais ardente, dévouée, et sur la fin d'une tristesse et d'un abandonnement de cœur, comme il est dit dans Tune d'elles, vraiment iouchants. J'ai quelque regret de ne pas les reproduire ici , mais je craindrais d'abuser de l'emprunt. Je ne résiste pas, toutefois , au désir de donner au moins quelques fragments de celle qu'elle écrit au début de sa passion :
« Toutes mes déûances de votre caractère , toutes mes réso* lutions contre l'amour n*ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne cherche pas è le combattre , j'en sens l'inutilité. Le temps que j'ai passé auprès de vous à Nancy Ta augmenté h un point dont je suis étonnée moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême è vous aimer, et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence. Je suis contente de vous quand nous sommes tête h tête, maïs je ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez les goûts vifs , mais vous ne connaissez point encore l'amour. Je suis sûre que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à Lunéville, et celte idée m'afflige indépendamment de toute inquiétude. Si vous ne devez m'aimer que faiblement.
Voilà pour la galanterie. Qaant à la dévotion, si Ton en jage par une pièce légère de Saint-Lambert, que Je demande la permission de citer, elle consistait, ce semble , principalement à préférer les jésuites aux jansénistes, vraisemblablement en vue des accommodements et des ménagements qui s'obtenaient des uns et non des autres.
L'épltre est adressée au prince de Beauvau :
c( Ces fous (les janséoistes), pleins de misanthropie,
« Souvent ne raisonnent pas mal.
n Ils ont l'artMe bien connaître
« L'homme qu'ils ont imaginé;
« Mais ils n^ont jamais deviné
a Ce qu^est Thomme et ce qu'il doit être.
« Plus indulgent, moins orgueilleux,
« Montaigne, sans art, sans système,
« Cherchant Thomme dans Thomme même,
a Le connaît, le peint bien mieux.
« Par mille traits ingénieux
si votre cœur n^est pas capable de se donner sans réserve, de s^occuper de moi uniquement, de m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vousdonc du mien? Toutes ces réflexions me tourmentent, mais elles m'occupent sans cesse, et je ne pense qu^à vous en ne voulant m'occuper que des raisons qui doivent m'empôcher d'y penser. Vous m'écrirez, sans doute , mais vous prendrez sur vous pour m'écrire; vous voudriez que j'exigeasse moins. Je recevrai quatre lignes de vous , et ces quatre lignes vous auront coûté. J'ai bien peur que votre esprit fasse bien plus de cas d'une plaisanterie fine que votre cœur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur d'avoir tort de vous trop aimer.
« Le Socrate anglais nous réveille.
« Il inspire, qaand il instruit;
« C'est un sage qui nous conduit;
c< C'est un ami qui nous conseille.
(( Un vieux janséniste grondeur
n Dit que, détruisant la nature,
<x On fait plaisir à son auteur,
« £t qu'on charme le créateur
« En tourmentant la créature.
« Du petit nombre des élus
H Tous ses ennemis sont exclus,
« £t ces sauvages cénobites,
« Que vaut à Dieu leur eunui
« Ne voudraient plus vivre pour lui,
« S'il était mort pour les jésuites.
« Indulgente société,
a 0 vousy dévots plus raisonnables ,
H Apôtres pleins d'urbanité^
n Le goût polit vos mœurs aimables.
i\ Vous vous occupez sagement
(< De l'art de penser et de plaire :
{\ Aux charmes touchants du bréviaire
a Vous entremêlez prudemment
<c Et du Virgile et du Voltaire ;
« Vous parlez au nom du Seigneur,
n Et vous n'ennuyez pas les hommes ;
(I Vous nous condamnez sans fureur;
» Vous nous voyez tels que nous sommes.
« Je ne prends pas pour directeur
a Un fou dout la mauvaise humeur
(f Erige en crime une faiblesse,
« Et veut anéantir mon cœur
« Pour le conduire à la sagesse.
« Je sens, j'ai des goûts, des désirs ;
u Dieu les inspire ou les pardonne ;
« Le triste ennemi dea plaisirs
« L'est aussi de Dieu qui les donne (1). »
(1) Au sujet de cette petite Cour de Lunéville et de Tesprit qui y régnait, Voltaire, auquel il n'était pas difficile d'en avoir le secret, en parlait en ces termes :
« Le roi Stanislas tenait alors sa petite et agréable Cour ï Luné' ville. Tout vieux et tout dévot qu'il était, il avait une maîtresse : c'était madame la marquise de Boufflers. Il partageait son âme entre elle et un jésuite nommé Menoux, le plus intrigant et le plus hardi prêtre que j'aie jamais connu. Cet homme avait attrapé au roi Stanislas, par les importunités de sa femme , qu'il avait
gouvernée, environ un million La maîtresse n'était
pas, h beaucoup près, si bien traitée. Elle tirait h peine alors ^ du roi de Pologne de quoi avoir des jupes; et cependant le jésuite enviait sa portion et était furieusement jaloux de la marquise. Ils étaient ouvertement brouillés. Le pauvre roi avait tous les jours bien de la peine au sortir de la messe, a rapatrier sa maîtresse et son confesseur.
« Enfin notre jésuite , ayant entendu parler de madame du Chfttelet, qui était très -bien faite et encore assez belle, imagina de la substituer à madame de Boufflers. Stanislas se mêlait quelquefois de faire d'assez mauvais petits ouvrages : Menoux crut qu'une femme auteur réussirait mieux qu'une autre auprès de lui. Et le voilà qui vient h Cirey pour ourdir celte belle trame : il cajole madame du Châtelet , et nous dit que le roi Stanislas ser^ enchanté de nous voir : il retourne dire au roi que nous brûlons de venir lui faire notre cour : Stanislas recommande à madame de Boufflers de nous amener.
a Et en effet , nous allâmes passer è Lunéville toute l'année 1749. Il arriva tout le contraire de ce que voulait le révérend père : nous nous attachâmes è madame de Boufflers; et le jésuite eut deux femmes à combattre. » (Ses Mémoires.)
Cependant , tout en citant ce témoignage de YoUaire , je ne garantirais pas qu'il ne (ît rien pour se ménager la faveur et l'ap-
Ainsi vivait Saint^Lambert à la Cour de Lunéville , qaaod il eut Toccasion de venir à Paris. Ses vers , qu*on louait, ses amitiés, qui l'honoraient, ses amours, qui ne lui nuisaient pas, la manière même dont son nom s*était trouvé mêlé à la mort de madame du Châtelet, Tappui du prince de Beauvau , la faveur de Voltaire , malgré un moment de dépit et d'irritation , tout le fit accueillir et re-
pui do P. Menoux auprès de Stanislas. Ce qu'il y a de certain, c^est que, en 1754, il lui écrivait, en lui demandant ses bons offices: (t Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend
père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie »
11 lui parlait ensuite de sa prudence et de son esprit de conciliation.
Dans une antre lettre de 1760, il lui disait, entre antres choses : u Je suis très-fâché que votre palais de Nancy soit si loin de mes châteaux, car je serais fort aise de vous voir ; nous avons Tun et l'autre d'excellent vin de Bourgogne , nous le boirions au lieu de disputer.
« Une dévote en colère disait è sa voisine : Je te casserai là tête avec ma marmite. — Qu'as - tu dans] ta marmite ? dit Tautre? — Un bon chapon, répondit la dévote. — Eh bien ! mangeons-le ensemble, dit la bonne femme.
« Voilà comme on en devrait user. Vous êtes tous de grands fous, molinistes, jansénistes, encyclopédistes. Il n'y a que mon cher Menoux de sage; il est h son aise, bien logé et boit de bon vin. Ten fais autant ; mais , étant plus libre que vous, je suis plus heureux. Il y a une tragédie anglaise qui commence par ces mots : Mets de Vargeni dans la poche^ et moque-toi du reste. Cela n^est pas tragique ,. mais cela est fort sensé. Bonsoir. Ce monde-ci est une grande table où les gens d'esprit font bonne chère ; les miettes sont pour les sots , et certainement vous êtes homme d'esprit. Je voudrais que vous m'aimassiez , car je vous aime. )>
chercher de cette société d'esprit d'élite composée de philosophes, d'hommes de lettres, d'hommes da monde , de grands seigneors et de femmes d'une rare distinction d'intelligence. Un serviteur du roi Stanislas devait être bien- Tenu chez madame Geoffrin ; un poète, un partisan de la philosophie avait sa place marquée chez d!Holbach et Helvétius. Il devait être et il fut de toutes ces réunions , à peu de chose près les mêmes, dont les divers rendez-vous étaient la Chevrette , Sanois , le Moulin-Joli , Saint-Ouen et Fontenoy. Il ne pouvait rester étranger à celles dé la rue Belle-Chasse. Mais peut-être après le prince de Beauvauy chez lequel il logeait pendant ses séjours à Paris, son commerce le plus intime , du moins parmi les philosophes, était-il avec Rousseau, Diderot et Grimm.
Ce fut dans ce ^'^rcle , mais chez madame d'Epinay , plus particulièrement , qu'il rencontra madame d'Houdetôt» Il avait quitté madame de BoufQers pour madame du Châtelet , qu'il avait perdue , on sait dans quelle circonstance ; il s'attacha pour de longues années , jusqu'à sa mort» à madame d'Houdetot.
Les Confessions de Rousseau ont rendu la personne de madame d^Houdetot célèbre , et j ont même répandu une sorte de couleur romanesque, qui explique comment elle a pu entrer pour quelque chose dans cette œuvre d'imagination , de rêverie et de raisonnement tout ensemble , moitié passion, moitié analyse, éloquente et déclamatoire tour à tour , dont le nom est la Nouvelle Héloïse. Or , on peut sans doute , d'après Rousseau , reconnaître dans Julie la belle-sœur de madame d'Epinay. Mais il ne faudrait cependant pas pour la plus parfaite ressemblance . s'en fier uniquement au portrait qu'il en a tracé , et si pour les grftces de Tesprit, le charme du caractère, l'agrément du commerce, Tattrait moral de cette jolie flme ,
comme rappelle madame d*EpiDay (l),il y a beaucoup de vrai dans cette peinture « il n^en est phis tout à fait de même quand il s*agit du visage , et on est un peu étonné , il faut l^avouer , quand à côté de ce qui se lit dans les Cimfeêsions on trouve ailleurs des traits tels que ceux-ci , que nous devons cependant à une main amie. Voici en effet comment madame Suard s^exprime dans ses Essais de mémoires : « Il n*est personne qui , ayant entendu parler ^ de la passion de Rousseau pour madame d'Houdetot » ne s'attende à voir en elle une femme d'une figure aimable et intéressante. Mais il était impossible de ne pas éprou* ver rétonnement le plus désagréable en la voyant pour la première fois. Elle louchait horriblement , et 11 était difficile d'apercevoir la personne sur laquelle s'arrêtaient ses regards. Ses traits étaient très-forts et désagréables dans leur ensemble ; mais l'habitude de la voir , triomphait bientôt de ces premières impressions, en Tentendant produire , dans la conversation , l'imagination la plus vive , l'imagination la plus aimable , l'âme la plus douce et la plus bienveillante. Je me disais quelquefois en Téooutant : Mon Dieu , qu'un Joli visage irait bien à cet esprit*là. Elle n'était d'abord frappée que de ce qu'il y avait de beau et de bon dans les objets de l'art comme de la nature ; elle découvrait le mérite des choses et des personnes avec une promptitude et une sagacité qui semblaient appartenir à Tinstinct. On sait qu'elle faisait des vers aussi naturels que faciles et aimables. Il y avait peut-être plus de trait que de suite dans sa conversation ; c'est qu'en ne paraissant pas manquer de fécondité dans les idées , elle ne parlait jamais d'un auteur, d'un tableau, d'une statue, qu'en
(1) Madame du Cbâtelet appelle aussi, dans une lettre, Hel* Tétiiis ui(e Jolie âme.
reproduisant toujours les mêmes pensées, revêtues des mêmes expressions. C'était un Jugement formé pour toujours Je ne pouvais accorder ces jugements toujours
semblables avec une sensibilité naturelle et spontanée. Madame d'Houdetot, en citant quelquefois ce mot de Fontenelle, à la fin de sa vie : « Je suis Français , j'ai cent ans , et je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamai» donné le plus petit ridicule à la plus petite vertu x> ; faisait aussi une confession aimable , quoique moins glorieuse ; elle disait qu'en mourant elle n'aurait pas à se reprocher d'avoir jamais donné le plus petit ridicule au plus petit plaisir ; et sa vie en effet présente Tidée d'une personne qui voulait la remplir d'un sentiment non interrompu de jouis-^ sauces (1).
(I) Ce *n^e8t pas seulemeni sur madame d^Houdetot que madame Suard ne s'accorde pas avec la tradition commune : c'est aussi sur d'Alembert, et quoique la version que je vais lui emprunter eût pu être mieux placée dans mon mémoire sur d^Alembert, «uquel il serait d'ailleurs facile de la reporter, je n'en crois pas moins devoir la donner ici. Voici donc quelques détails sur la naissance et la première enfance de d'Alembert^ assez différents de ceux qui ont cours d*ordinaire et que madame Suard déclare tenir de d'Alembert lui-même :
« Destouches, son père, militaire distingué, était le plus honnête homme du monde. Madame de Tencîn était grosse de six mois, quand il reçut Tordre de se rendre à la Martinique. Il recommanda Tenfant à la mère comme le bien le plus précieux pour lui. Mais k peine fut-elle accouchée , qu'elle le fit porter aux enfants-trouvés. Destouches arriva six mois après la naissance de l'enfant , et h l'embarras où jeta la mère, la question quMl lui fit , il déclara qu'il voulait savoir ce quMl était devenu. Il ne perdit pas un moment pour aller s'assurer de la vie de l'enfant. On le lui montra, mais dans quel état!
21 — 11 y a dans les Anecdotes pour servir de suite aux mémoire^ de madame d*Epinay , de madame la^vicomtesseJd'Âllard ,
« M. d^Alembert m^a dit, ajoute madame Suard , que sa nourrice Fa reçu à six mois a?ec une tête pas plus grosse qu^une pomme, des mains comme des fuseaux, des doîgts comme des ' aiguilles. Destouches remporta bien enveloppé dans son carrosse, et parcourut tout Paris pour lui trouver une nourrice. Aucune ne voulut se charger d^un enfant si chéiif ; enfin il arriva chez
cette bonne madame Rousseau
Après quelques autres détails,
madame Suard dit encore que son père le voyait souvent chez cette brave femme, et s^amusait beaucoup de ses gentillesses, et bientôt de ses réparties, qui dès Fâge de cinq ans annonçaient une intelligence peu commune; il le mit en pension, et son maître était enchanté de son esprit. Un jour M. Destouches qui en parlait sans cesse à madame de Tencin , obtint d'elle qu^elle raccompagnerait à la pension. « Avouez, dit Destouches , quUi eût été dommage que cet aimable enfant eût été abandonné. M. d'Alerabért , qui avait alors sept ans , se souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de madame de Tencin, qui se leva h Tiustant en disant : Partons , car je vois qu'il ne fait pas bon ici pour moi.
ù M. Destouches , en mourant , laissa 1,200 livres de rente è d'Alembert et le recommanda avec instance h sa famille, qui ne Va jamais perdu de vue. » — Quand madame Suard a connu d'Alembert , il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son père, une fois par semaine; et c'est probablement à celte madame Destouches qu'il légua le portrait de Frédéric.
D'Alembert niait la scène qu'on lui prêtait avec madame de Tencin et madame Rousseau.
a Ah, dit-il à madame Suard, qui lui en parlait, jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère, qui m'aurait réclamé ; il m'aurait été trop doux de la reconnaître. »
En mourant, madame de Tencin laissa tout son bien à As-
un témoignage analogue à celui de madame Suard. « Ce sera , dit-elle , une consolation pour les femmes laides , d'apprendre que madame d'Houdetot , qui Tétait beaucoup , a dû à son esprit et surtout à son charmant carac- . tère, d'être si constamment et si parfaitement aimée ; elle avait non-seulement la ?ue basse et les yeux ronds * comme le dit Rousseau , mais elle était extrêmement louche , ce qui n*empéchait pas que son âme ne se peignit dans sa physionomie ; son front était très-bas , son ne2 gros ; la petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ses creux , et les pores étaient marqués de brun ; cela donnait un air sale à son teint, qui, je crois, était beau avant sa maladie. »
On trouve aussi dans les mémoires de madame d'Epinay divers jugements sur madame d'Houdetot , qui ne sont pas à dédaigner. Ainsi Ton y voit que mademoiselle d^Ette, qui n'était guère favorable à personne. Tétait cependant à cette dame et écrivait à son sujet : a Vous savez que la comtesse d'Houdetot est deyenue très-aima» ble: son esprit s'est formé. Elle est bien un peu étourdie; mais elle est si naturellement honnête, que c'est un agrément pour une aussi jeune femme. Il ne tiendrait qu'à nous de la croire coquette , mais Emilie (madame d'Epinay) nous assure qu'il n'en est rien. »
Madame d'Epinay dit de son côté : « La comtesse d*Houdetot est venue hier me dire adieu. Que c^est une jolie âme , naïve, sensible et honnête I Elle est ivre de joie
truc, son médecin. On prétendait que c'était un Ûdéi-commis , et que le bien devait passer h d'Âlembert. Mais celui-ci n'en a jamais rien cru, et il disait qu'elle aimait beaucoup Âstruc , et que quant k lui il était bien sûr qu'elle n'avait pas plus pensé h lui , à sa mort, que pendant sa vie.
du départ de son mari, et vraiment elle est si intéressante , que tout le monde en est heureux pour elle. » Et plus loin : a La comtesse d'Hoodetot est venue hier souper avec nous; le marquis de Saint-Lambert était avec elle ; il venait m*apprendre son départ pour Tarmée. Madame d'Houdetôt en est désespérée; elle ne s'attendait pas à cette sépa* ration. Elle ne se possède pas et laisse voir sa douleur avec une franchise au fond très-estimable , mais cependant embarrassante pour ceux qui sMntéressent à elle
Mon Dieu! que j'ai d'impatience de voir dix ans de plus sur la tète de cette femme. Si elle pouvait acquérir un peu de modération, ce serait un ange. »
Il faut ajouter que Mimi , comme on continuait à rappeler de son nom d'enfance dans sa famille, et comme rappelle madame d'Epinay, fut proposée, présentée et mariée au comte d'Houdetot, presque sans s'en apercevoir; que le comte, quoique jeune, était peu gracieux de sa personne , laid comme un diable , dit madame d'Epioay , et de plus joueur et peu avancé dans le service ; qu'il n'était pas heureux même dans ses bonnes intentions , et dans ses soins auprès de sa jeune femme , que l'harmonie, qui ne s'établit jamais bien entre eux , cessa bientôt tout à fait ; et qu'elle , toujours aussi vive , aussi enfant , aussi gaie , aussi distraite, aussi bonne, acquérant tous les jours des goûts nouveaux et n'en perdant aucun , rencontra dans le monde qu'elle fréquentait , un homme mieux fait pour la captiver , -et qui en effet s'empara si bien de son esprit et de son cœur , qu'elle ne vit et n'entendit plus que par lui. Cet homme était Saint-Lambert.
La biographie, pas plus que l'histoire , ne s'écrit sans témoignages. Je ne crains donc pas de les multiplier , surtout quand ils portent leur intérêt avec eux. G'e^t la meilleure manière, en les plaçant à propos , de faire connaître
les personnes et les mœurs. Je m'adresse donc encore à madame Suard , qui en même temps que de madame d*Houdeiot, parle aussi de Saint-Lambert ; voici en quels termes : « Il ne plaisait dans la société qu'à ceux qui luî plaisaient à lui-même ; il avait pour tout ce qui lui était indifférent une politesse froide qu'on pouvait quelquefois confondre avec le dédain ; mais quand il recevait ses amis dans sa jolie solitude d'Eau-Bonne , près de Sanois (maison de madame d'Hoùdetoi où il était le plus souvent) , on ne pouvait être plus animé et plus aimable. » Marmontel s'exprime à peu près dans le même sens : « il avait, dit" il , le tour d'esprit élégant et fin , qu'on remarque dans ses ouvrages ; sans être naturellement gai , il s'animait de la gatté des autres , et dans un entretien philosophique et littéraire , personne ne causait aved une raison plus sérieuse et un goût plus exquis ; ce goût était celui de la petite Cour de Lunéville , où i( avait vécu et dont il conservait le ton. » Il dit encore, en parlant de lui et de madame d'Houdetot : <c Quel était le charme d'une société, où l'esprit » le »2:oût , l'amour des lettres , toutes les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables attiraient leurs amis soit auprès du sage d'Eau-Bonne, soit dans l'agréable retraite de la Sévigné de Sanois! Jamais deux esprits , deux flmes , n'ont formé un plus parfait accord de sentiment et de pensée ; mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis : politesse à la fois libre , aisée et affectueuse ; politesse d'un goût exquis , qui venait du cœur et qui allait au cœur. »
Mais il faut tout entendre , et à c6té des jugements favorables accueillir aussi ceux qui le sont moins, et qui sans détruire les premiers, peuvent cependant plus ou moins les modifier. Ainsi Diderot dit bien de Saint-
Lambert : a Si Ton peut 6tre un plus grand poète , on ne peut ëlre no plus honnête homme, et il n'y a personne qui ne voulût ravoir pour ami ; mais il dit aussi qu'il lui trouve avec lui le ton de la protection plutdt que de Tamitié ; x> et Grimm de son côté en parle en ces termes : « M. de Saint- Lambert est un homme d'esprit ; mais son commerce est triste , et d'une aridité et d'une sécheresse singulières. Je crois que son talent le plus décidé l'aurait porté à être caustique et mordant, s'il avait voulu s'y laisser aller ; mais il ne s'est jamais permis la satire dans ses écrità;... o et insistant sur cette espèce de froideur qu'il portait dans ses relations , il ajoute : a Diderot , qui a de Fonction pour dix et qui en répand sur tout ce qui l'approche , no s'aperçoit pas de ce défaut. » Ce défaut, un homme , des paroles duquel il ne faut pas tenir même compte , mais qu'il faut cependant écouter, parce qu'il répète au moins une partie de ce qui se disait autour de lui , Collé le note à son tour 9 et Taggrave même plus que déraison, par malveillance ou médisance; selon lui, (( Saint-Lambert était loin d'être avec ses supérieurs ce qu'il était avec ceux qu'il regardait comme ses inférieurs. Courtisan avec Stanislas , il le favorisait de ses madrigaux ; et dans le monde il ne se soutenait que par sa servilité auprès des grands. » A mon sens, la vérité n'est pas là , elle est plutôt dans l'opinion de Diderot et de Grimm , et peut-être mieux encore dans celle de Marmontel et de madame Suard. Mais il faut au moins en conclure qu'il y avait dans le caractère de Saint-Lambert, un trait, une nuance sur laquelle il était facile de se tromper, et qui , pour peu qu'on se méprtt , ne plaisait pas.
' Madame d'Houdetot et Saint-Lambert étaient deux âmes qui se ressemblaient bien peu , et qui cependant malgré leurs différences, ou peut-être même à cause de
leurs contrastes , se convenaient parfaitement. 11 le fallait bien , puisqu'ils s'aimèrent de cet amour sincère et profond qui résista au temps ^ussi bien qu'à l'épreuve des fausses et irrégulières relations , où ils s'étaient engagés. Madame d'Houdetot portait dans ce sentiment cette vi^ vacité, cette grflce naïve, cet abandon de cœur, ce charme d'esprit et d'imagination, et aussi cette honnêteté, en dehors du devoir, si Ton peut ainsi le dire , qui lui attiraient les sympathies et ne lui ôtaient pas les respects; Saint- Lambert, de son côté, cette expérience des passions , ce calme , cette modération et cette constance qui n'excluaient d'ailleurs ni le dévouement, ni même une certaine chaleur, et qui , aux yeux d'un monde accoutumé et facile à ces sortes d'union , prenaient la couleur de la décence , et finirent par en obtenir ane sorte de consécration.
Il avait écrit dans une de ses épltres, Tépttré à Chloé :
« les cœurs de nos mères
« Ne goûtaient qu'en tremblant le bonheur de senUr. « De ce siècle poli les lois sont moins sérères; n. L'amour à ses côtés n^a pas le repentir, c Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes, u Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs; <x Et ces plaisirs si doux, dont tu te fais des crimes, a Dès|qu'on les a goûtés ne sont que des plaisirs. »
Ce n'était pas à madame d'Ooudetot qu'il adressait ces vers; mais il y exprimait des maximes fort ^agréées de la société dans laquelle ils vivaient tous deux, et qui n'en tirait certes aucun motif de leur refuser son" Indulgence et même une disposition plus favorable.
Saint-Lambert et madame d'Houdetot étaient l'un à l'égard de Tautre dans ces sentiments et ce commerce^ quand le premier, qui avait vendu sa charge de capitaine
des gardes Lorraines, pour entrer comme colonel au service de France, eut à faire sous M. de Soubise» son ami, la campagne de Hanovre en 1757. Madame d'Houdetot, comme on l*a vu, en fût d^abord désespérée ; mais elle ne le fut pas saos retour.J C'était une Ame qui aimait à se consoler, et qui sans distraire son cœur, laissait volontiers se divertir son esprit, et Rousseau fut l'occasion et fobjet de Tune de ces diversions; mais il ne le fut pas d'autre cbose.
€( On ne peut croire, dit madame d'Epinay, en touchant à ce sujet, une fille Jalouse, bète, bavarde et menteuse (il s'agit de la Thérèse de Rousseau), qui accuse une femme, que nous connaissons pour étourdie, mais franche, honnête, très-honnéte , sincère et bonne au suprême degré, et on aime mieux penser que Rousseau s'est tourné la tête tout seul, sans être aidé de personne, que de supposer que madame d'Houdetot s'est réveillée un beau matin coquette et corrompue., d
Mais voici ce qui arriva , poursuit-elle : « Prévenue comme elle Tétait de la vertu de notre ermite, elle ne vit en lui qu'tin ami, qu'un confident, qu'un consolateur, qu'un guide, et elle ne Ait que par son inadvertance dans le mal qu'elle fit. Dans ces promenades solitaires, elle n'avait certainement pour but que de métaphysiquer (c'est toujours madame d'Epinay qui parle] sur la morale, la vertu, Tamour et Tamitié. Si Rousseau en eut un autre, la comtesse n'en vit rien, et s'il s'expliqua de manière à ne pas pouvoir laisser de doute, elle sera tombée des nues et aura fait tout ce qu'elle aura pu pour le ramener. »
C'est au reste un témoignage, peut-on ajouter après madame d'Epinay, que Rousseau lui-même lui rend ; mais il faut convenir qu'avec une imagination telle que la sienne, il y avait d'abord de quoi s'y (romper; il s'y trompa
en effet. Il rêva d*une passion qu'il crut un moment partagée, mais qui ne le fut jamais, et il en garda et on lui en garda si mal le secret, qu*il finit par y avoir un éclat, où tout le monde fut un peu mêlé, madame d*Epinay, Grimm, Diderot, Diderot surtout qui intervint pour sermoner et conseiller Rousseau à sa manière. Saint-Lambert fut du tout instruit ; madame d*Houdetot elle-même lui en écrivit ; Rousseau aussi lui en écrivit poussé par Diderot ; mais incapable dans sa folle ivresse et son intraitable orgueil de se conduire, et de se laisser conduire convenablement, il en vint , de fausses démarches en fausses démarches , à provoquer ce mot cependant bien dur de Saint-Lambert» à propos d'une lettre qu'il en avait reçue : «On n'y répond que par des coups de bflton. »
n faut supposer néanmoins que Saint-Lambert n'abusa pas trop de ses avantages sur cette pauvre et étrange Ame et ne la maltraita pas trop, puisque, par exception, il est le seul du parti philosophique, qui soit jusqu'à la fin loué et honoré dans les Confessions , à ce point nilme qu'après les premières explications qui eurent lieu entre eux, Rousseau trouva qu'il s'était conduit en honnête homme et en homme judicieux, a Comme j'étais le seul coupable, dit^il» je fus aussi le seul puni et même avec indulgence. Il me traita durement» mais amicalement, et je vis que j'avais perdu quelque chose dans son estime , mais non dans son amitié. » Ailleurs il dit encore : ce Saint-Lambert continua à m'écrire avec la même amitié et vint même me voir plus d'une fois. Enfin il écrit à madame d'Houdetot: Vous fûtes après Saint-Lambert le dernier attachement de mon cœur; vous n'eii sortirez ni l'un ni l'autre. »
Mais la vie de Saint- Lambert ne fut pas uniquement occupée d'incidents de ce genre, et les lettres aussi y eurent leur part, surtout quand pour mieux s'y livrer, il
résolut de renoncer aux armes ; ce qui eut lieu vers cette époque, alors que revenu malade et souffrant de la campagne de Hanovre, et sans grand goût d'ailleurs pour un métier qui n'avait rien alors en France de bien engageant, et ne s'y mêlait guère qu'à des fautes et à des revers (on se rappelle à ce sujet le mot de Frédéric), il se retira du service et se donna tout entier à ses études de choix et à la société de ses amis.
Jusque-lày il n'était guère connu que par quelques pièces de poésie légère, des fragments de son Poème des Sa%sons\dt des contes. Mais bientôt admis au nombre des encyclopédistes, il composa divers articles pour leur dictionnaire , et Voltaire écrivait de lui à cette occasion : a II fait des vers mieux que Chapelle et n'en a pas moins approfondi ce qui regarde les armes. » Mais il no traitait pas seulement des questions d'art militaire, il s'occupait aussi de celles qui avaient rapport au luxe, à Vintérét de VargetU^ à la lég%sl(ition et au gouvernement. Il travaillait également à des Mémoires sur la vie de Bolingbroke, et il achevait, retouchait, corrigeait, modifiait son poème, qui ne parut toutefois qu'en 1769.
C'était son premier ouvrage de longue haleine.
Avant d'en dire quelques mots au seul point de vue qui nous intéresse ici, celui de l'hjstoire de la philosophie, Je rapporterai en abrégé les principaux jugements auxquels il donna lieu.
Le plus favorable est sans contredit celui de Voltaire. Mais on se l'explique. Voltaire aimait Saint-Lambert même après l'événement qui eût pu les diviser ou du moins les refroidir ; il l'aimait pour la manière dont il était honoré, loué «t flatté par lui ; il le laissait assez voir quand, faisant allusion à ces vers :
« Du plus grand de nos rois le ehanlre harmonieux (< Remplirait seul mes jours d'instants délicieux.
<« Vainqueur des deux rivaux, qui réguaient sur la scène
« D'un poignard plus tranchant il arme Melpomène;
« De la crédule histoire il montre les erreurs ;
« H peint de tous les temps les esprits et les mœurs.
a Que n'at-il point tenté dans sa carrière immense?
« Lui seul réunit tout: la force et l'abondance,
a Le goût, le sentiment, la grâce, la gaîté.
« Le premier de son siècle, il l'eût encore été
a Au siècle de Léon, d'Auguste et d'Alexandre.
« Je ne puis, hélas ! ni le voir, ni Tentendre ;
c< Perdu pour ses amis, il vit pour Tunivers ;
« Nous pleurons son absence, en répétant ses vers ; »
il le laissait dis-je , assez voir , quand 11 lui écrivait, tout en assurant qu'il ne rendait pas éloge pour éloge : a Votre quatrième chant qui paraît fournir le moins est celui qui rend le plus ; je ne crains pas d'être aveuglé par la reconnaissance extrènie que je vous dois ; il m'a charmé indépendamment de la générosité courageuse avec laquelle vous parlez d'un homme si longtemps persécuté par ceux qui se disent gens de lettres. »
Il loue d'ailleurs en mainte occasion le Poèmi des Saisons. Il trouve a que cet ouvrage , joint au mérite de la difficulté vaincue , la richesse de la poésie et les beautés du sentiment, b U écrit encore à Saint-Lambert : ^ Je reçus hier matin , Monsieur , le présent dont vous m'avez honoré et vous vous doutez bien à quoi j'ai passé ma journée. Il y^ bien longtemps que je n'ai goûté un plaisir plus pur et plus vrai. J'avais quelques droits à vos bontés comme confrère dans un art très-difflcile , comme votre ancien ami et comme agriculteur. Vous avez beaucoup d'admirateurs , mais je me flatte d'avoir senti le charme de vos vers ; les grands plaisirs, dans tous les arts, ne sont que pour les connaisseurs. »
Et dans une autre lettre : « de la coquetterie, non par Dieu, mon cher 'confrère ou mon cher successeur ; ma franchise Suissesse n*a ni rouge ni mouches. Quand je TOUS dis que votre ouvrage est le meilleur qu'on ait fait depuis 50 ans , je vous dis vrai. Quelques personnes vous reprochent un peu trop de flots d'azur , quelques répéti* titions, quelques longueurs et souhaiteraientdans les premiers chants des épisodes plus frappants Mais soyez
très-certain que votre ouvrage est le seul de notre siècle, qui passera à la postérité» parce que le fond en est utile, parce que tout y est vrai, parce qu'il y brille presque partout une poésie charmante, qu'il y a une imagination toujours renaissante dans l'expression. » Voltaire va mémo jusqu'à dire à la fin de son Précis du siècle de Louis XV : «La France serait sans gloire dans ce genre, sans un petit nombre d'ouvrages de génie , tel que le Poètne da Quatre-Saisons. »
Je ne citerai pas» à c6té de celle de Voltaire , Topinion également favorable de La Harpe et de Suard, mais je rapporterai les paroles de Palissot , qui ne le sont pas moins , ce qui étonnera peut-être de sa part ; car il n'est guère Tami des philosophes; mais il s'adoucit en faveur de Saint-Lambert, sans doute à cause de son titre de compatriote , quoiqu'il s'en défende :
« Ce n'est pas, dit-il, l'ouvrage d'une main vulgaire* On y trouve des détails très-heureux], des peintures neuves, et il est en général écrit avec beaucoup d'élégance. C'était une intention très-louable que de tâcher d'inspirer aux propriétaires opulents le désir d'habiter leurs terres, pour y répandre ia prospérité par leur présence et pour s'y procurer un bonheur digne de l'homme , en soulageant les misères des cultivateurs. » Toutefois Palissot blême Saint-Lanri)ert d'avoir élevé Voltaire aux dépens de Ra-
cine ; il lui reproche aussi â*avoir tenté d'armer l'autorité contre une critique modérée de son poème. « Cette sensibilité ombrageuse, dit-il , et ces moyens violents n*étaient ni d'un homme supérieur , ni d'un homme. » Il fait ici allusion à la lettre de cachet obtenue par Saint-Lambert contre Clément, pour le faire mettre à la Bastille , à cause des réflexions qu'il avait publiées sur son ouvrage.
C'était, en effet, en agir fort cavalièrement avec un homme de lettres; et quoique certes on ne puisse approuver le genre d'attaques que s'était permis Clément, on ne saurait qu'applaudir aux éloquentes réclamations que fit entendre Rousseau, en cette circonstance, et au succès qu'il obtint, puisque presque aussitôt on mit un terme à cette dure et arbitraire mesure.
On n'ignore pas du reste ce qui avait particulièrement excité le ressentiment de Saint-Lambert : Clément , après plus d'une observation assez acerbe, mais jusque-là plus littéraire que personnelle, touchant au travers qu il lui reproche de se mettre trop en scène , lui et la personne à laquelle il s'adresse sous le nom de Doris (ce nom, il l'avait donné dans d'autres poésies à madame de Bouiïïers; mais on pense que c'était à madame d'Houdetot qu'il s'ap* pliquait dans le Poème des Saisons ) ; il s'exprimait ainsi : <c S'il ne s'occupe aucunement de sa patrie (à la différence du poète de Mantoue) , en revanche il s'occupe continuellement de lui-même, ce qui n'est pas moins philosophique ; car à force d'aimer tout l'univers , il arrive qu'il ne voit que lui , qu'il n'aime que lui ; il semble que toute la nature ne soit faite que pour M. de Saint^Lambert et qu'il ne la veuille peindre que pour lui et sa Doris. C'est un monologue perpétuel au premier chant ; car la Doris ne répond pas un mot. Il est bien dommage que Virgile n'ait pas eu aussi une Doris, à qui il eût pu enseigner les
préceptes de ragriculture et pour laquelle il eût fait un poème ; mais Virgile ne connaissait pas cette fleur de galanterie , il aurait eu peur qu'on se fût moqué de lui , s'il eût sans cesse parlé à sa maîtresse dans un poème sérieux , fait pour être utile à tout le monde. On lui aurait dit : Aimez votre maîtresse , à la bonne heure ; mais elle n'a que faire ici. C*est à. nous qu'il faut parler, ou bien nous vous laisserons avec elle ; car rien n'est plus ennuyeux, pour un tiers , que deux amoureux qui ne sont qu*àeux. )>
On le voit , Clément cherche à blesser Ici Thomme autant au moins que le poète, et on conçoit le dépit du gentilhomme et du galant homme , qui se trouve , à propos de vers , tourné en ridicule dans sa personne et celle de la femme à laquelle Tunissait un sentiment qu'il était de son honneur de faire respecter. Toutefois , il y a loin de là à la détermination de recourir au pouvoir pour venger une injure qui n'était pas , après tout , une affaire d^état (1).
(1) Clément se vengea à son tour de son emprisonnement à la bastille , par cette épigramme :
(1 Pour avoir dit que tes vers sans génie
« M'assoupissaient par leur monotonie ,
« Froid Saint-Lambért , je me vois séquestré.
« Si tu voulais me punir à ton gré ,
a Point ne fallait me laisser ton poème:
« Lui seul me rend mes chagrins moins amers,
« Car de mes maux le remède suprême ,
« C'est le sommeil je le dois à tes vers. »
Une autre épigramme , que s'attira aussi Tauteur du Poème
Grimm et Diderot , quoique séyères aussi , sont beaucoup plus mesurés , et même au foâd assez bienveillanls dans leurs critiques; surtout ils ne manquent pas d'égards enyers l'homme.
Grimm se borne à dire , en annonçant le poème , qu'on l'attendait depuis quinze ou vingt ans (1769) , et que les amis de l'auteur ont craint qu'à force de le corriger on ne le flatiguftt, et qu'il semble aujourd'hui que ce malheur est arrivé.
Quant à Diderot , il commence par déclarer qu'il a lu et relu Touvrage , et que quoique le ton de Saint-Lambert soit pour lui plutôt celui de la protection que de l'amitié, il ne s'en croit pas moins obligé d'en parler avec impartia* lité. Puis , après un examen très-détaitlé ,. il résume ainsi son jugement : a M. de Saint-Lambert est instruit? me direz- vous. — Plus que beaucoup de littérateurs, mais un peu moins qu'il ne croit Tètre. -^ Il sait sa langue? à merveille. — Il pense? j'en conviens. — Il sent? assurément. — Il possède le talent des vers ? comme pea d'hommes. — Il a de l'oreille? mais oui. — Il est harmonieux? toujours. — Que lui manque-t-il donc pour être un poète ? — Ce qui lui manque ? c'est une flme qui se tourmente, un esprit violent , une imagination bouillante» une lyre qui ait plus de cordes ; la sienne n'en a pas assez. D — « Le vice irrémédiable de son
des Saisons , fut celle de Gilbert, à propos de ces vers de Voltaire :
H Chantre des vrais plaisirs , harmonieux émule a Du pasieor de Mantoueetdu tendre Tibuile.
Gilbert dit :
« Saint-Lambert, noble auteur, dont la muse pédante « Fait des vers vantés par Voltaire qu'il vante. »
poème , c*6St le défaut de verve et d'inventioD. Aussi , après UD grand éclat à son apparition , il semble maintenant tomber dans l'oubli. Ses pièces fugitives , au contraire , sont pleines de vie et de passion » ; et Diderot termine par ces mots : a Voilà ce que Je pense de Touvrage de M. de Saint-Lambert; sera-t-il satisfait de ce jugement? Je ne 16 crois pas , et pourquoi ? C'est qu*entre tous les hommes de lettres , c'est une des peaux les plus sensibles ; sans compter que l'auteur en usé avec la critique comme nous en usons tous avec la nature : lorsqu'elle nous fait du bien , elle ne fait que son devoir , mais nous ne lui pardonnons jamais le mal. »
Mais une personne qui parle et fait parler du Poème des Saisons en termes véritablement durs et même amers, c'est madame du Deffand ; il est vrai que c'est dans le secret de la correspondance , mais ce secret était plutôt fait pour être publié que gardé. Elle écrit à Horace Walpole : « Ce Saint-Lambert est un esprit froid , fade et faux. Il croit regorger d'idées, et c'est la stérilité même. Sans les oiseaux , les ruisseaux , les ormeaux et leurs rameaux ^ il aurait bien peu de chose à dire; en un mot , je ne vous l'enverrai pas , c'est assez de l'ennui de mes lettres, sans y ajouter les œuvres des encyclopédistes. ( On reconnaît à ce trait celle que les encyclopédistes et Saint-Lambert , comme les autres à la suite de d'Alembert, avaient quittée , au jour de la rupture, pour se réunir chez mademoiselle de TEspinasse.) Quelqu'un qu'on ne m'a pu nommer, poursuitrelle, disait qu'ils poussaient l'orgueil jusqu'à croire qu'ils avaient inventé Tathéisme. »
Provoqué par ces paroles , Horace Walpole répond à peu près sur le même ton : « Ah ! que vous en parlez avec justesse ! écrit-il ; le plat ouvrage I point de suite , point d'imagination ; une philosophie froide et déplacée ;
— seuil berger et une bergère qui reviennent è tous moments ; des apostrophes sans cesse , tantôt au bon Dieu , tantôt à
Bacchus En un mot, c*est l'Arcadie encyclopédique.
L'on voit des pasteurs, le dictionnaire à la main, qui cherchent Tarticle tonnerre , pour entendre ce qu'ils disent d'une tempête. Peut-on aimer les éléments de la physique rimes? »
Je n'ai pas à disserter, pour mon compte, du Poème, des Saisons, Il ne rentre que d*une manière indirecte dans le sujet de cette étude. Mais si j'avais à le juger dans les principaux de ses dérauts , comme aussi de ses qualités, je croirais pouvoir dire , sous forme de justice sommaire , qu'on y sent trop, en effet , cette espèce de fatigue , de froideur et de langueur qui lui ont été reprochées ; qu'on ne peut s'empêcher d'y remarquer des répétitions , des longueurs , l'abus des descriptions et des explications scientifiques, et surtout Tabsence de composition et d'invention. Mais en même temps j'ajouterais qu'il y règne un sentiment et un amour de la nature , un désir de ramener à elle l'homme des cités et de le purifier par ce retour ; qu'il s'y rencontre des tableaux et des traits , ainsi que nombre de vers bien tournés, qui expliquent la part de lé- * gitime succès qu'il a d'abord obtenue et qu'il a même conservée, dans une certaine mesure, jusqu'à nos jours.
Ce que je dois y rechercher, en vue du Catéchisme , principal objet de ce mémoire , c'est l'espèce de philosophie qui s'y rencontre par pensées éparses et sous ombre de poésie.
Lucrèce aussi et Virgile ont philosophé de la nature. Mais avec quelle force, avec quelle grandeur, avec quelle majesté triste et grave l'a fait l'un dans son épicuréisme ; avec quelle élévation, quelle grâce, quelle facile et simple abondance Ta fait l'autre dans son stoïcisme adouci. Il
n'y a pas à leur comparer sous ce rapport Saint-Lambert, qui oe se distingue que par une certaine netteté dans Texpression d*un sensualisme bienveillant et modéré, dont paraissent empreints quelques-uns de ses vers.
•Mais y à le considérer en lui-même , voici lespèce de doctrine dont on trouve çà et là des traces dans son œu« vre. Il débute par une invocation à Dieu ; mais ce Dieu D*est pour lui que celui du monde physique ,
u Celui qui de Tespace a peuplé les déserts (f Et de soleils sans nombre éclairé Tunivers. »
Ce Dieu cependant est bon , mais il l'est à sa manière , et par les seuls attributs que révèle en lui la nature :
« Grand Dieu ! tu as donné les fruits et les moissons, « Et l'amour et Thymen, ces premiers de tes dons.
Nous lui devons un culte ; mais quel culte ? Celui de la sensation , si on peut ainsi le dire :
« Jouir, c'est l'honorer; jouissons, il l'ordonne. Aussi le poète, qui est comme son prêtre,
« Chante-t-il les plaisirs et le Dieu qui les donne. »
Et commentant à ce propos le mot de Bernier , qui disait que la privation d'un plaisir innocent est un très-grand péché, il s'écrie :
a Je veux que mes plaisirs m'inspirent des vertus. « 0 Dieu, par qui je suis, je sens, j'aime et je pense, a Reçois l'hommage pur de ma reconnaissance. « Oui, l'arbitre éternel des êtres e( du temps, « Réserve des plaisirs à nos derniers instants (1). }»
(1) Cette même philosophie perce encore dans quelques vers détachés et dans son application h l'art. C'est ainsi qu*il dit :
a Le beau im plait qu'un jour, si le beau n*esl utile .
Telle est donc l'espèce de philosophie qui perce dans le Poème des Saisons, et qu'an passage d'une des fables orientales de fauteur, le Voyage à /a Jfecgue, résume assez exactement : c( Si tu n'aimes pas le plaisir, dit, dans cette fable, à un Saint chagrin un homme qui prend la vie phis doucement , quel motif as-tu de faire le bien î Vois cen campagnes, ces cieux, ces mers ; qu'est-ce que le monde? L'ouvrage d'un Dieu bon. Quel hommage exige de toi sa bonté ? Ton plaisir et une action de grâce. Quel devoir t'impose-t-elle? Le plaisir, en te disant : Jouir, voilà la sagesse ; faire jouir, voilà la vertu. »
Je n'ai pas besoin d'ajouter que la même doctrine , moins contenue, moins réservée , se produit avec plus de liberté , on peut même dire avec licence » dans plusieurs des pièces fugitives , des contes et des fables de Saint- Lambert. Je citerai en particulier, parmi les premières , celles qui ont pour titre : Pygmalion^ épitre à Chloé^ et le Matin et le Soir^ et parmi les seconds le conte des Deux Amis , où il se permet des développements et des peintures qui semblent un bien étrange accompagnement donné à Tceuvre d*un Catéekisme.
Un an après la publication de son poème , en 1770» il fut élu membre de l'Académie française. Il y remplaça l'abbé Trublet , que , dans son discours de réception » il loua médiocrement, réservant ses éloges particulièrement pour Voltaire, Montesquieu, d'Alembert, Thomas et Gondiliac , mais affectant d'oublier fiuffon , qui avait bien cependant quelque droit à n'être pas négligé» « Le nouvel académicien , dit à ce propos Grimm , a fait son service d'encensoir à merveille , et il n'y a point d'habitué de pa-
Et ailleurs :
a Ce terrain plus orné , plus riche et plus fertile, it Ne présente le beau qu*à côté de Vvtile, »
roisse qui sache mieux lancer le sien vers le porteur du
Saint-Sacrement Mais je ne sais par quelle
fatalité il a oublié M. de Buffon , qui ne laisse pas que â*étre un des quarante , et je suis tenté de faire comme cet officier gascon qui, revenant du palais, où il avait monté la garde pour une séance de Louis XY au parlement , s'arrêta sur le Pont-Neuf, devant la statue d'Henri lY, et dit à sa troupe * « Mes amis , saluons celui-ci ; il en vaut bien un autre, b
Du reste, Saint-Lambert terminait son discours par une apologie de la philosophie , qu'il défendait du reproche d'irréligion, sans trop s'embarrasser de ce que ses amis et lui écrivaient pour le public ou disaient entre eux dans un sens un peu différent* On n'a qu'à lire à cet égard , et en ce qui le touche principalement , les Mémoires de madame d'Ëpinay (1). Aussi, Grimm remarque-t-il encore a que, comme on appelle point-d'orgue et cadenza la sortie formelle que les évéques et tous les prédicateurs font depuis quelque temps contre les philosophes , les philosophesy de leur côté, commencent à avoir également leur point-d'orgue , et qu'il n'y a pas de discours prononcé à TÂcadémie sans réclamation contre le point-d'orgue des prêtres. »
Saint-Lambert , qui avait des amis h TAcadémie , et qui surtout, quelques mois après sa réception, eut le bonheur d'y voir entrer le prince de Beauvau , ne tarda pas à s'y faire un crédit qu'il employa en faveur de plus d'un candidat ; c'est ainsi qu'il fut pour beaucoup dans l'élection de La Harpe et de Suard. Il fut par la même raison fréquemment chargé de porter la parole au nom de la compagnie ; mais ce ne fut pas toujours sans être ex-
(1) J^aurai l'occasion d'en donner quelques extraits plus loin.
posé. à certaines protestations , qu'il n'avait pas prévues; comme quand, en 1785, ]isant des réflexions sur le véritable objet des éloges que T Académie proposait au concours, et traçant une espèce de plan de celui de saint Louis, qui était le sujet de Tannée, il fut amené à dire , en parlant de l'administration de ce prince , quMl avait entre autres réformes, détruit l'abus qui s'était introduit dans les tribunaux de justice , de partager quelquefois les dépouilles de ceux qui étaient condamnés. Alors un membre de l'Académie, M. Séguier, avocat-général au Parlement , se leva à la fin du discours et Tinterpella publiquement pour lui faire remarquer que sous le nom de tribunaux de justice , il n'avait sans doute entendu que les commissions et non les parlements, qui dans aucun cas ne s'étaient rendus coupables de cette forfaiture. Saint- Lambert garda le silence ; seulement , après la séance , il dit : a II n^a tenu à rien que je lui aie répondu : il y a des temps où tout est corruption , comme du temps de la Fronde tout était faction. » Quant à l'Académie , elle ne put entendre sans chagrin l'un de ses membres contredire ainsi l'orateur qui la présidait; ce qui lui parut un scandale , contraire à l'usage et au respect , auquel a droit un corps , de la part de chacun de ses membres.
En 1786 , Saint-Lambert recevait Guibert. Sa réponse était sage et tempérée ; il avait suffisamment loué l'auteur de VEssai sur la tactique , du livre sur YOrdre profond et l'Ordre mince , mais un peu moins celui du connétable de Bourbon et des Gracques. Guibert le trouva fort mauvais , et le maréchal de Broglie plus mauvais encore , que le directeur de l'Académie eût pris la liberté de décider contre lui en faveur de son nouveau confrère. Saint-Lambert, du reste, fit droit à cette dernière réclamation , en supprimant ce passage dans son discours imprimé. Le roi de {
Prusse avait dit aussi de son côté , en parlant de VEssai sur la tactique : a II n*y a que M. de Saint-Lambert cité comme garant du mérite de l'ouvrage ; mais il n'y a pas grand mal à faire un mauvais livre à 24 ans. d
En 1788, il recevait Vicq d'Azyr, et celte fois en répondant au récipiendaire , dont le discours tout entier roulait sur BufTon , il ne pouvait lui-même se taire sur un tel sujet. Il en parla en bons termes. Pour caractériser la manière d'écrire de BufTon^ il dit : « Ce sont toujours de
grandes choses exposées avec simplicité L'envie a
voulu y voir de la parure ; il n'y a que de la beauté. » Il définit le jardin du roi et le cabinet d'histoire naturelle , une bibliothèque immense qui nous instruit toujours et ne peut jamais nous tromper. ((Arislote, ajouta-t-il, et ce fut le dernier trait de sa réponse , pour rassembler sons ses yeux les productions de la nature , avait eu besoin qu'Alexandre fît la conquête du monde; pour rassembler un plus grand nombre des mêmes productions , que fallut-il à M. de Buffon ? sa gloire. »
Quelque fréquentes que fussent depuis un certain temps les séances de l'Académie , elles n'en étaient pas moins suivies. En 1789 , celle où fut reçu le chevalier de Boufflers , fut des plus nombreuses et des plus brillantes. C'était encore Saint-Lambert qui était chargé de le recevoir, et il le fit avec beaucoup de tact et de justesse. Voici comment il caractérisait son talent : la finesse de l'esprit , l'enjouement y je ne sais quoi de hardi , qui ne Test point trop, des traits qui excitent la surprise et ne paraissent pas extraordinaires, le talent de saisir dans le moment et les circonstances, ce qu'il y a déplus agréable, voilà le caractère de vos pièces fugitives : elles ne rappellent aucun des modèles et les égalent sans leur ressembler. »
On le voit, Saint-Lambert avait assez souvent à faire,
comme direcleur, les honneurs des séances académiques. Ce qui le désignait pour cette charge n'était cependant ni réclat de ses discours, ni surtout sa manière de les prononcer, qui était ingrate et pénible. Mais c'était Tespèce de faveur que lui conciliaient ses relations, ses amitiés , sa personne, son attachement aux lettres et à la philosophie, la mesure qu'il portait dans ses paroles et dans ses actes. Ce qu'on aimait en lui, c'était le sage d'Eau- Uonne, ainsi que l'appelle Marmontel, qui, constant dans ses opinions comme dans ses affections» savait faire respecter les unes comme les autres, et montrer, selon l'expression d'un autre de ses amis, tout ce que l'usage du monde peut ajouter au mérite d'un homme de lettres : C'était l'homme, qui d'une politesse un peu froide, et peut-être même un peu dédaigneuse avec les indifférents, était on ne peut plus empressé et aimable avec ses amis, particulièrement, quand il les recevait, et leur donnait l'hospitalité dans sa jolie retraite des champs. Voilà ce qui faisait de Sainir Lambert un membre honoré et accrédité de l'Académie. J'ai déjà et peut-être un peu longuement parlé do sa liaison avec madame d'Houdetot; il faut cependant que j'y revienne encore pour dire que vers la un surtout, sans se refroidir ni varier dans son attachement, il n'y conserva pas toujours la même aménité et la même égalité d'humeur ; .qu'il y mêla même parfois quelque chose d'un peu grondeur et d'assez bizarrement jaloux. Ce n'était pas du reste au sujet d'un passé qui ne l'avait jamais beaucoup ému, qu'il se montrait inquiet. Le souvenir de Rousseau le troublait peu, et comme un jour, en présen<;e de madame d'Houdetot, à laquelle on parlait des lettres de Rousseau, et qui répondit fort simplement qu'elle les avait toutes brûlées, excepté quatre qu'elle avait remises à M. de Saint-Lambert, quelqu'un se tourna vers lui et liii de-
manda ce qu'il en avait fait : — « Brûlées anssi, répliqua « le vieux philosophe, avec un sourire et une grimace. » Ainsi, on le voit, ce passé ne lui plaisait pas sans doute, mais il lui donnait peu de souci et ne loi portait pas om* brage. Ce qui Toffusquait, c'était plutôt, eomment dirai^je, le présent, qui dans la personne de M. d'Houdetot semblait parfois près de mettre un terme à ce long malentendu, comme l'appelait ce dernier; je demanderai même, è ee propos, à mon confrère et ami, M. Saint-Marc-Girardin, la permission d'emprunter à son beau et grand travail sur Rousseau un témoignage, qu'avec plusieurs autres, il tient d'une sonrce toute particulière.
«c Madame d'Houdetot, d'après ce témoignage, resta (oiyours Adèle à Saint-Lambert, et M. d'Houdetot, qui au moment où il épousa madame d'Houdetot « aimait une autre dame , qu'il ne pouvait épouser, resta fidèle aussi a cette aflèction. La personne qu'aimait M. d'Houdetot ne mourut qu'en 1793, c'est-à-dire 48 ans après le mariage de M. d'Houdetot, et pendant tout ce temps, il l'aima constamment, de même que pendant tout ce temps aussi, madame d'Houdetot aima Saint-Lambert ; de telle sorte que H. d'Houdetot disait fort spirituellement : *— Nous avions madame d'Houdetot et moi la vocation de la fidélité; seulement il y avait un malentendu. » — - Peut-être quoique à tort et bien tard, Saint-Lambert s'avisait-il de soupçonner que le malentendu pouvait avoir unrfin.
Quoi qu'il en soit, tout ne fut pas sérénité pour lui dans ces dernières années ; et puis les temps venaient où de bien autres et de bien plus réels mécomptes allaient tromper ses espérances* Tout, en effet, tremblait et se ruinait autour de lui ; tout tombait sous les mêmes coups, institutions littéraires et institutions politiques, académies, aristooratio et monarchie.
Dès lors Saint-Lambert, qui n'avait d'atllenrs pris âuoan r6le dans le grand événement dont il était témoin, se retira dans sa solitude d'Eau-Bonne, et eut le bonheur de s'y faire oublier pendant les jours d'emportement et d'excès sanglants de la révolution. Il y avait porté un sentiment profond de tristesse et de découragement. Resté fldôle* ment du parti de Taristocratie, il n'avait pu voir successivement tomber, et tomber dans le sang la royauté, la noblesse, rélite de la nation , et parmi les victimes nombre de ses amis, sans éprouver une amère douleur; il n'avait pu conserver IMndifférence railleuse d'un de ses confrères de l'Académie, Rulhières, auquel il disait un jour : a On ne peut parler avec vous des affaires publiques ; vous n'êtes ni royaliste, ni aristocrate, m démocrate ; vous ne voyez dans les événements que des faits qui prêtent à votre esprit et que vous puissiez raconter d'une manière piquante. » Cela est vrai , répondit Khulières. Saint-Lam-^ bert en était tout autrement touché. Il était de ceux qui avaient espéré de la révolution d'heureux progrès et non de terribles renversements. Il avait toujours conservé, en politique surtout, une certaine mesure; elle lui fit bientôt sentir ce qu'il y avait de hasardeux dans ces entreprises qui certes n'étaient pas sans grandeur, mais qui n'étaient pas non plus sans violence, et que précipitaient trop souvent d'aveugles et furieuses passions. L'âge, le grand âge d'ailleurs arrivait avec ses affaiblissements et ses chagrins. Il n'avait plus d'illusions» il n'avait que des déceptions. Sa consolation fut dans les soins de cette tendre amitié, qui lui fut fidèle jusqu'à la fin, et dans le commerce de quelques amis qui lui restaient et partageaient ses sentiments et ses opinions ; joignez-y le travail et l'étude, qu'il avait toujours aimés et auxquels il avait plus que jamais des motifs de recourir. Il profita de cette espèce de retraite,
qae lui faisaient à la fois les circonstances et les années, pour mettre la dernière main à Touvrage auquel il travaillait depuis 40 ans : c'était son Catéchisme universel^ dont il publia la première partie en 1797 et les autres en
Trois ans après cette dernière date , il mourut épuisé de vieillesse et dans cette décadence sans conscience et sans retour des facultés humaines , que par une illusion de la pitié , fort respectable , mais bien trompeuse , on appelle une seconde enfance. C'est une vraie déchéance , qui do moins n'a de promesses , d'espérances , de gages certains de réhabilitation qu'à la condition d'un autre monde et d'une vie nouvelle dans laquelle celle-ci trouve, avec sa rénovation , son explication et sa justification.
Tel fut Saint - Lambert : homme aimable et galant homme , qui vécut et pensa un peu trop comme on vivait et comme on pensait en son temps ; poète un peu froid et de plus d'art ou même de métier que de génie et d'inspiration; philosophe sans originalité, mais non sans une sorte d'habileté, il a laissé un nom qui , pour n'être pas du premier ordre, ni peut-être même du second parmi ses contemporains , ne saurait cependant 0tre tout^à-fait négligé dans l'histoire de la philosophie du iviii* siècle.
C'est ce qui a fait que je lui ai donné une place dans ces mémoires , et que je vais suivre chez lui , dans l'application qu'il en a tentée , une doctrine que j'ai déjà examinée dans d'Àlembert, Diderot , Helvétius et les autres, mais qui peut encore être ici étudiée avec quelque intérêt.
POGTBIHE.
L'analyse de VBomme. — L'analyse de la Femme. -^ Le Catéchisme.
C'est UD catéchisme on un livre de morale i l'usage de l'enfance, que se propose Saint-Lambert Or , pour corh mencer par une remarque , qui frappe dès le premier coup d'œil que l'on jette sur cette œuvre , nVst-il pas bien étrange qu'il l'ait conçue et composée de telle sorte « qu'une idée entre autres y manque , l'idée même de Dieu. Quelle omission et quelle contradiction tout ensemble ! Eh I quoi , vous voulez parler de justice & Tenfant, et vous ne lui dites rien du juste par excellence; vous lui prêchez la bonté, et vous vous taisez sur celui qui est le bon pardessus toutl vous lui recommandez dans vos préceptes d'honorer son père et sa mère , et vous n'ajoutez rien sur celui qui les lui a donnés, qui s'est donné lui-même comme le père qui est au ciel et l'infinie providence I Vous n'élevez pas sa raison de l'effet à la cause , vous ne conduisez pas son cœur des bonnes choses i leur auteur; vous l'occupez sans mesure du moindre des biens de la terre, et vous le laissez dans l'ignorance et par conséquent dans l'indifférence sur le plus grand des biens, sur le souverain bien t Vous pensez ainsi le satisfaire , et vous ne faites que le priver; car, pour le peu que vous lui donnes^ , vous lui ôtez l'infini I Vous lui livrez le monde , mais vous lui retranchez Dieu! N'est-ce pas, on ne peut plus malheureusement borner et rabaisser Thorizon de sa foi et de ses espérances ?
Bossuet aussi a fait un catéchisme; or, s'avise-t-il par hasard d'y effacer ou d'y amoindrir la grande idée de
Dieu ? Ecoutons-le sur ce point , et voyons en quels ter* mes, avec toute l'Eglise , au reste, et dans sa solliciti^ide paternelle pour son jeune troupeau , il en parle chrétiennement. Qu'est-ce que Dieu , dit-il ? « Un esprit infini , éternel , incompréhensible , qui est partout, qui yoittout, qui peut tout, qui a fait toutes choses de rien et gouverne tout par sa sagesse ; qui est infiniment au-delà de ce qu'on peut concevoir de plus parfait ; » « raison , intellw gence, qui ne peut être vue de nos yeux , ni touchée de nos mains , ni aperçue par aucun de nos sens , mais seulement conçue par notre esprit; » a être sublime, qui n'a point de figure humaine , point de corps , et dont on peut bien dire par forme de discours, qu'il a des mains et des yeux ; mais par ses yeux , on signifie qu'il voit tout, par ses mains , qu'il fait tout ; par ses bras on entend sa puissance: et on exprime comme on peut sa grandeur, en mettant toutes les créatures à ses pieds. » Il est en nous comme en toute chose , et c'est lui qui continue à nous donner Têtre et la vie ; a et nous avons à nous mettre en sa présence par la prière , et à l'adorer comme celui qui voit le fond de nos cœurs, » Certes , il y a quelque différence entre se taire , comme le fait Saint-Lambert , sur un pareil sujet , ou à s'en exprimer avec la lumière et la foi de Bossuet. Lequel des deux entend le mieUx la vraie conduite de l'enfance , en comprend mieux le premier et le plus puissant mobile ?
Nous voilà donc d'abord édifiés sur le côté négatif du catéchisme de Saint-Lambert ; tout simplement Dieu en est absent ; il y est supprimé ; à quelle fin? Ce ne peutêtre, selon la pensée que professe l'auteur, que pour épargner un pr^ugé et une vaine crainte à l'enfance , et la pourvoir par prudence d'une morale qui n'ait rien à démêler avec la religion. Reste à savoir comment il corn*
blera ce Tide , et comment il suppléera à ce qu*il rejetto par ce qa'il établit ; pour cela suivons-le dans la marche qu'il s'est tracée , et commençons avec lui , non pas par le eatéchiime lui-même, qui n'est pas son début, mais par Vanalyse de Vhatnme et celle de la femme , qui lui servent comme de préparation et d'introduction.
Cette double analyse est elle-même précédée d'un dis* cours fréliminaire qui est d'autant moins à négliger qu'il renferme comme un premier trait et une indication anticipée de la doctrine de l'auteur.
Il y est dit en effet , dans une revue rapide des principaux philosophes , considérés comme moralistes ,' que Pythagore , Socrate , Platon et les stoïciens , ont tous fait la faute de lier entre elles la morale et la religion ; qu'Aristote l'a mieux évitée , et qu'il est le premier qui ait bien connu le cœur humain et la manière de le conduire , qui ait de plus vu nettement que toutes nos idées viennent des sens. Il n^a eu qu^un tort, c'est d'avoir placé la vertu la plus parfaite dans la contemplation.
C'est aussi le tort d'Epicure , qui conseille trop dans ses maximes la recherche de la vie privée et Téloignement des affaires. Mais en revanche, il a le mérite d'avoir dépouillé l'homme de tous les déguisements dont les philosophes l'avaient enveloppé ; quant au mépris qu'il pro* fesse également pour tous les cultes , c'est peut-être une exagération de la confiance qu'on doit avoir dans la raison de l'homme , mais du moins ne saurait-on que l'approuver pour ne s'être pas laissé aller à l'enivrement de là folie d'un souverain bien , et avoir reconnu que le but de la vie est cette espèce de bonheur auquel nous invite la nature et qui consiste à jouir et à faire jouir.
Hôbbes a particulièrement des idées claires sur cette portion de liberté qui a été accordée à notre ftme. On a
beaucoup censuré son opinion sur le droitde nature ; cependant la vérité n'est-elle pas , ainsi qu'il le pense , que ce droit n'existe pas? Peu d'hommes ont fait plus avancer que lui la science de la morale et de la législation. Tout philosophe doit le lire; tout vrai philosophe étudiera et respectera son Leviathan ; il ne peut égarer que ceux qui ne le sont pas.
Locke , le plus sage et le plus éclairé de tous les précepteurs du genre humain , a démontré cette vérité devinée par Âristote , que nos sensations forment nos pensées, nos jugements , nos raisonnements , nos connaissances , et par là il a prouvé que la morale est une science qui peut être susceptible d*évidence aussi bien que la géométrie et l'arithmétique.
A cette préface succède Vandy&e de Vhomme qui est comme une déclaration de principes. En effet, dès l'abord il y est dit que « l'homme est une masse organisée et sensible qui reçoit de tout ce qui l'environne , et de ses besoins , cet esprit qui sera peut-être celui d'un Locke ou d'un Montesquieu , ce génie qui maîtrisera les éléments et mesurera les cieux. » Deux sentiments sont la source de ses connaissances et de ses actions : le plaisir et la douleur ; ils éveillent en lui Tamour-propre , c'est-à-dire Ta. mour de son être et celui de son bien-être , le désir de se conserver et celui de se rendre la vie agréable ; le besoin de sentir son existence et celui de sentir ses forces et les moyens d'être heureux. Ainsi, les deux éléments essentiels de notre nature , les idées et les passions , naissent de la sensation, les idées directement et par l'instinct, ou indirectement et par l'attention qui produit la mémoire, l'imagination , le jugement, la réflexion, la généralisation, etc.; les passions par l'amour-propre , l'inclination et l'aversion , suites elles-mêmes du plaisir et de la douleur.
Quant au bonheur , ce grand objet des passions et des idées tout ensemble > ce but de toute la vie , il n'est et ne peut-être qu'un a état dans lequel les réflexions sur notre sort et sur nous-mêmes sont accompagnées d'une douce joie et du sentiment agréable de la vie, qui tient surtout à la satisfaction de trois sens : le goût, le toucher, et le sixième sens (on sait ce qu'il désigne ainsi] , mais auquel contribuent aussi , quoique moins nécessairement , les autres sens. »
Sans doute, on trouve ailleurs dans Saint-Lambert d'apparents correctifs h cette déûnition du bonheur , comme quand il dit quelque part que ce ne sont pas les jouissances immédiates des sens qui en sont les éléments les plus purs; et que la santé elle-même n'en est qu'une condition secondaire ; mais que c'est la satisfaction de certaines affections dérivées elles-mêmes, au reste, d'après sa théorie, comme toutes les autres , de la sensation , telles que la curiosité, le désir de la gloire ou du pouvoir, qui y entrent pour la meilleure part; qu'ainsi les délices du luxe et de la bonne chère n'ont jamais donné des plaisirs aussi vifs au voluptueux LucuUus , que la défaite de Mi* thridate ou de Tigrane^ et qu'enfin si l'on me permet de citer encore cette phrase, qui dément , par le ton et certaines de ses expressions , le sens de la pensée qu'elle est destinée à rendre, « le gourmand, l'homme livré au go&t des femmes , ne sont pas disposés à entreprendre d'aussi grands travaux pour avoir d'excellents mets ou de belles filles, que l'homme amoureux de la gloire, des emplois , de la vertu , de la patrie , des richesses ? y> Mais n'est-ce pas là une contradiction d'abord avec son idée du bonheur , telle qu'il vient de la présenter, et ensuite, surtout avec son idée de l'homme , qu'il suppose <k une masse orfifaniséc et sensible, » ou encore « une machine sensible ? s
Et au fond Saint-Lambert n*est-il pas condamné comme Helvétius , dont il semble vouloir ici se distingaer , à ne yoir dans la gloire , la puissance , la science , que des conditions de bien-être , que des moyens de satisfaction pour les trois sens qu'il met au*dessus des autres? Il a beau nous parler des soins et des occupations de l'esprit, et des plaisirs de Tâme; Tftme pour lui c'est le corps animé ; l'esprit ^ la matière excitée , et ainsi entendus , il n'y a rien de vraiment moral à y voir ; dans un tel système, tont Tient de la sensation , et tout y revient nécessairement, aussi bien la gloire que le pain et le vin, aussi bien la puissance et la science , que » comme le dit Saint-Lambert , les belles filles.
Telle est en substance son analyse de Vhomme.
Voyons maintenant celle de la femme.
Hais Je dois avertir que c'est sous la forme d'un entretien entre Bernier et Ninon de Lenclos , au lieu d'une analyse ou d'une théorie , une suite de propos, tout au moins fort mondains , au sujet de la femme , et aussi peu propres à la faire connattre qu'à la faire estimer et respecter. Voici comment s'en explique , dès les premiers mots, Saint-Lambert : « Il avait besoin (pour mieux exposer ses idées , sans doute] , d'une femme d'esprit , qui n'eût pas conservé cette retenue et cette dissimulation, que les mœurs imposent à son sexe ; il lui fallait une femme qui eût beaucoup pensé , beaucoup vu, et qui osât tout dire; il la trouvait dans Ninon. Il avait besoin d'un philosophe raisonnable , qui connût le globe et l'histoire , et il l'avait dans Bernier : d II lui fallait, en un mot, peut-on ajouter après lui , un philosophe épicurien et une courtisane fort dégagée, et il y avait la main*
L'occasion du premier entretien est un tableau de Vénus , sur lequel Bernier fait des remarques , telles que les
pouvait présentera Ninon, un habitué de la sociélé du Tctnple, le Joli philosophe comme on rappelait.
n serait difficile de les reproduire dans tous leurs détails, mais puisqu'il y est question du beau, on peut au moins faire observer combien la véritable idée en est ici méconnue et altérée. Au lieu de nous montrer dans le beau une chose de Tâme , qui même en ses plus engageants attraits , nous inspire une retenue , une réserve , une dé^ cencedans Tamour et cette chasteté dans l'admiration , dont le cœur se fait comme une religion ; Saint-Lambert , par la bouche de Bernier, nous y fait voir un objet des senS; qui s*adresse en nous à la volupté beaucoup plus qu'au sentiment , et dans son analyse toute sensualiste , dans ses descriptions souvent plus que hasardées, il finit par rendre graveleux , un sujet qui devrait toujours rester pur; il ignore ce qu'est le culte et le respect de la beauté, il n'en connaît guère que la profanation, et il n'eu distingue pas l'adoration de la sensation.
Voilà donc Ninon et Bernier , qui conversent et dissertent chacun à leur point de vue de la femme. L'une demande compte à l'autre de sa condition dans la société. (( On en fait , dit-elle , le chef-d'œuvre de la création en peinture (par allusion au tableau quMls ont sous les yeux), et presque partout en réalité elle est esclave. Les philosophes eux-mêmes lui sont assez peu favorables ; d'où vient cela?»
Après diverses raisons assez difficiles à rapporter, quoique Bernier y croie mettre de la retenue et de la réserve, et dont le but est d'expliquer par la constitution physique de la femme , sa sensibilité , son imagination , son intelligence , comparées sous le même rapport à celles deThomme, le philosophe finit par dire : c( Le$ femmes sont un peu caraïbes; j'en ai pas vu qui ne fussent prêtes
à sacrifier la durée du lendemaio à un momeut du jour qui passe, d
a Ah l reprend Ninon , vous Taitea de nous des enfants , -^ non , mais des êtres fort sensibles , — mon cher Bernier , vous n'avez pas assez vécu en bonne compagnie ; vous auriez vu une coquette entre deux ou trois amants , à chacun desquels elle veut faire croire qu'il est préféré ; c'est là où vous auriez vu de Tinvention. Vous auriez admiré la fertilité de notre esprit dans une foule de moyens de tromper, qui ne seraient jamais venus dans la tête du fat le plus consommé. — Ah I réplique Bernier , à son tour » je suis loin devons refuser cette espèce d'invention; mais elle ne prouve pas grand'cliose. Madame de Montbazon a mené par le nez M. de la Rochefoucauld et d'autres , et madame de Montbazon n'avait pas le sens commun. C'est précisément parce que vous avez beaucoup de cette invention, qu'il vous est si difficile d'en avoir une autre, d
Et l'entretien se prolonge sur ce ton et sur ce sujet. Bernier persiste à refuser aux femmes l'invention sérieuse, l'esprit philosophique, et la preuve qu'il en donne c'est qu'elles ne sont passionnées que pour les systèmes qui sont l'ouvrage de l'imagination , tels que ceux de Platon et de Descartes : a A la manière , dit-il , dont elles épousent et défendent ces auteurs, si parfaitement obscurs , on dirait que» par une grâce spéciale , la providence leur accorde l'intelligence du galimatias. » Bizarre jugement, qui est du même coup une double erreur, puisque d'une part il refuse à Platon et à Descartes, ces attributs de tous les beaux génies : la simplicité et la lumière» et de l'autre à ces esprits délicats , qu'ils attirent et. qu'ils touchent la justesse dans la finesse , et la rectitude dans la pénétra* tion.
Ce premier dialogue se lerrolne comme il a eomneneé : par des propos quelque peu légers , et tels au reste qu'Ut conviennent aux deux personnages mis^ea seène^ Il roulait sur l'intelligence des femmes : le seeond porto sur leurs passions.
Ce que se propose d'y montrer Saint-Lamberl , au moyen de ses interlocuteurs , c'est que les femmes n*ont guère de passions que pour adoucir resclavsge auquel elles sont soumises. La pitié , par exemple , devient clie» elles un art à Taide duquel elles savent séduire et captiver les âmes ; la curiosité prend le même tour; la pudeur tf* pas une autre fia ; et ainsi de toutes les autres ; en toutes ce qu'on découvre, c'est toujoura l'envie de plaire en vue de se soustraire au Joug qui leur est imposé; thèse que soutiennent et développent tour à tour Bemier et Ninon de Lenclos, par des réflexions^et des peintures dOnt on se fait aisément une idée ; il faut les entendre en particulier sur la chasteté. Bernier, qui ne se gêne guère , est cependant celui des deux qui y met le moins de laisseraller.
Et afin de montrer combien la fiction , imaginée par SainIrLambert, touche ici de près à la réalité , c'est-à-dire k l'opinion même qu'il professait dahs le monde , je de» mande la permission de rapporter au moins par extraîta un autre dialogue aussi, mais celni-là véritable, qui, au témoignage de madame d*Epinay, eut lieu chez mademoi» selle Quinault , la Ninon du siècle , comme on l'appelait dans cette société ; et dont les personnages sont madame d'Ëpinay elle-même, mademoiselle Qainault, le prince de *'* , Saint-Lambert et Duclos. le laisse perler madame d*£pinay : a Le marquis a infiniment d'esprit , dlt^elle, et autant de goût que de force , et de délicatesse dans les idées : il fait des vers, et en fait avec connaissance de
cause , car il est vraimaDt docte. Il est aisé déjuger par la liberté et la coofianoe qui régnent dans cette société , combien ils s'estiment entre eux et comptent les uns sur les autres. Une heure de conversation dans cette maison ouvre plus d'idées et donne plus de satisfaction , que la lecture de presque tous les livres que j'ai lus jusqu^à présent, j»
Or, sur quoi roule la conversation ce jour-là? Sur le spectacle, les ballets, le projet de nouveaux impôts. Mais an dessert » les enfants et les domestiques Congédiés , on aborde d'autres sujets , et c'est Duclos , le tendre Arbas-^ san , comme on le nommait familièrement, qui commence et entame , on devine comment , le chapitre de la pudeur. Il ne la croit pas naturelle aux femmes. Saint-Lambert n'est pas tout à fldt de son avis. Cependant , dit-il , il n'y a pas de pudeur quand on est âeul. Et comme Duolos , entre autres choses , reprend : « Belle vertu , qu'on atta* ehè , le matin , sur soi avec des épingles ^ s et que mademoiselle QuinauLt dit à son tour : « Il y a beaucoup de ces vertdd danà le monde I» Saint-Lambert fait la réflexion qu'il y a beaucoup de vices et de vertus dont il ne fut jamais queistion dans le Code de la nature , et dont le nom n'est point écrit au Traité de la morale universelle, qui est la seule invioli^le et sacrée. Mais il ne s'en tient pas là, et sur ce que Duclos soutient que si on se couvre c'est parce qu'on à froid , et que d'explications en explications^ il eh vient à dé tels termes, que mademoiselle Quinault se croit obligée de dire : « Tout beau, messieurs , ceci de* vient scientifique ; Saint-Lambert s*animànt , comme il pouvait le faire en pareille compagnie , et un verre de chanipagne à la main , s'écrie avec un air d^enthousiasme : «c Messieurs , je veux vous faire une ode , et vous verrez que de toutes les liaisons humaines la plus délicieuse eût
été la plus solennelle. — Mais nous n'avons pas Tode , iï y a même en cet endroit du manuscrit une lacune, comme le remarque l'éditeur. Seulement mademoiselle Quinaolt, qui Ta entendue tout au long , dit : a Voilà ce qui s'appelle une idée sublime. C'est Pindare , c'est Anacréon. Et pour abréger , car il serait difficile et inutile d'insister , Duclos s^étant encore attiré ces mots de mademoiselle Quinault : « Mais paix donc , Duclos , vous cassez les vitres I d La conversation se termine par cet échange de pensées : Saint-Lambert : m II Tant avouer qu'on ne dit rien de bien de l'innocence , sans être un peu corrompu , -r- Duclos; ni de la pudeur, sans être fort effronté.^»
On peut maintenant mieux apprécier Tentretien de Bernier et de Ninon de Lenclos ; tel que l'imagine Saint- Lambert , il ne parait guère qu'une réminiscence adoucie, il est vrai , des conversations qui avaient lieu chez mademoiselle Quinault.
Dans le troisième entretien il est encore question des passions des femmes. On y parle de l'amour proprement dit , de l'amitié, de la crédulité, à l'occasion de laquelle on trouve cette pensée : « Les femmes n'aiment pas à douter; il faut toujours qu'elles croient; celles mêmes qui quittent la religion pour la philosophie, ne font guère que chauger de religion. » Quant à l'amour des enfants , il donne lieu chez l'auteur à cette étrange et fftcheuse pensée : a J'ai connu peu de bons pères , et il n'y a rien de si rare qu'une mauvaise mère, b Je ne puis pardonner à Saint-Lambert l'un de ces mots pour l'autre, quoique celui-ci soit pro« fondement vrai. « J'ai connu peu de bons pères, o quelle sentence I Et quelle est triste la philosophie qui a pu l'inspirer. Je dis philosophie, parce que je vois Helvétius et Diderot parler à peu près dans le mêjne sens , et que j'estime assez en eux le cœur et le caractère, pour affirmer
que c'est chez eux lo philosophe et non Thorome, qui a pu 8*exprimer ainsi.
Dans cette analyse de la femme , comme dans celle de rhomme» après avoir traité des passions, Saint-Lambert parle aussi du bonhenr. Mais ici de la forme du dialogue il passe à celle de la correspondance , et il fait écrire par Bernier à Ninon , une lettre dans laquelle il dit : « Que , soit par Teflèt de leur constitution physique et morale , soit à cause de leur état dans la société, les femmes ont moins de bonheur que les hommes , et que , pour faire compensation à ce désavantage , il faut leur laisser la religion , qui peut leur être utile , et même certaines superstitions qui leur sont une consolation. » — Mais pour la leur laisser, peut-on reprendre à la suite de Fauteur, il faudrait au moins soi-même Tavoir eue en un certain respect; il faudrait dans ses livres, dans un catéchisme surtout, n'en pas négliger Tobjet; il faudrait dans le monde et parmi les propos qu'on y tient , ne pas le mettre familièrement en doute. Après qu*on a ainsi nié , pour son compte, on a assez mauvaise grftce à recommander ensuite la foi aux autres , et c'est un singulier moyen de vouloir les consoler et les soutenir que de leur proposer pour appui une croyance , qu'on a commencé , autant qu'il était en soi , par infirmer. Quel crédit sérieux espérer de ses paroles , même quand elles expriment la vérité, lorsqu'au préalable on les a démenties par des paroles Cl^ntraires , et au fond plus sincères ? La foi n'est pas chose qui se donne ou se retire à volonté ; on n'en dispose pas comme d'un vêtement dont on peut à son gré faire ou ne pas faire la largesse. Il faut mettre à la communiquer plus de conséquence , de gravité, de conscience. Cest ce qu'oublie trop Saiot-Lambert lorsqu'il a de ces retours vers la commune sacesse , et qu'il se trouve amené par le bon sens et l'ex-
l^rience à proposer des maximes qui ne sont plus selon sa doctrine.
Veut-on du reste savoir comment devant des femmes , deyant des femmes, ii est vrai , qa'il n*avait guère à ménager, il s'exprimait sur ce sujet? Yoici encore quelques traits d'une conversation rapportée dans les mémairêi dé madame d'Epinay : « Je m'avisai , raconte-t^lle , en rendant compte d*un dtner chez mademoiselle Quinault , en compagnie de Rousseau , deDucIos, de Saint-Lambert, et d'un abbé grand mangeur, grand braillard, comme elle le qualifie, mais qu'elle ne nomme pas, Je m'avisai de dire que la religion faisait souvent beaucoup de bien , et qu'elle était un frein pour le menu peuple, qui n'avait pas d'autre morale. Tout le monde se récria à la fols et m'écrasa de raisonnements qui me parurent en effet meilleurs que lès miens. L'un dit que le menu peuple avait plus de peur d'être pendu que d'être damné. Saint-Lambert ajouta que c'était l'affaire du Code civil et criminel de régler les mœurs et non de la religion , qui faisait bien restituer un écu à Pâques par sa servante , mais qu'elle n'avait jamais fait restituer des millions mal acquis , une province usurpée et réparer une calomnie. Saint-Lambert allait continuer; mais on servit et il fallut attendre que les valets fussent sortis et la porte fermée. Alors Saint-Lambert et Duclos s'évertuèrent à tel point , que je craignis qu'ils ne voulussent détruire toute religion , et que je demandai grAce pour la religion naturelle. » Pas plus que pour les autres, me dit Saint-Lambert. Rousseau répondit quMl n'allait pas jusque-là. Il tenait pour la morale de TEvangile, parce que c'était la morale naturelle qui constituait anciennement tout le culte. Saint-Lambert le lui disputa bien un peu d'abord ; mais laissant là la morale naturelle : ce Qu'est-ce qu'un Dieu, dit-il, qui se ftclie et s^apaise?
— Mal» paries donc, marciaii, ost^e qae tous seriez athée , demanda mademoiselle Quinault ? À sa réponse, iloiisseaa se féeha et murmura entre ses dents ; on Ten plaisaDla« « Si c'est une lAchelé, reprit^U , que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent , c'est un crime que de souMr qu'on dise du mal de son Dieu > qui est |>ré8ent ; et moi, messieurs, Je crois en Dieu. » — * qcYous, monsieur, qui êtes poète, dit iriors ntadame d'Epinay à Saint-Lambert, yous conviendrez arec moi que Teiistence 4'on être éternel , aouverainement intelligent , est le germe du plus bel enthousiasme, n — J'avoue , me rcpondit-il , qu'il est beau de voir Dieu incliner son front irers la terre , regarder avec admiration la conduite de €aton» Mais, madame, cette notion est comme beau-^ tmrp d'attirés , très-utile dans quelques grandes tètes , tellaa que Trajan-, Marc-Aurèle, Socrate, etc. , etc.; elle B'Jf peut produire que ThéroYsme; mais c'est le germe de
toutes les folies i^ — s Messieurs, s'écria Rousseau,
Je sors ai Vous dites un mot de plus. »
' Voilà un commentaire qu'il m'a paru bon de Joindre
au pa$!(age qui a été l'occasion de la réflexion que Je viens
do présenter. Je crois qu'il en dit assez sur cette manière
Ile recommander la religion aux femmes , après que dans
iea propos familiers on l'a mise en un tel crédit auprès
«'eues.
Je reviens au livre même de Saint-Lambert.
Uue espèce de court traité de logique , ou d'art de former la raison , sous le titre quelque peu bizarre de Pon^ tkhmûi, petit pays, dit l'auteur, connu seulement de M. Poivre , et situé entre Siam et le Tonquin , termine ces préliminaires du étOéehMm unim-MÎ. L'auteur le croit su^ périeur h ce qui se trouve d'analogue dans Locke et dans Condillae, qui tous deux, à son sens, laissent à désirer
sous le rapport de la préelsion et do la clarté des idées. Son motif y du reste « pour s'occuper ainsi de la rm0û^ c'est qu'elle est nécessaire à Tacquisition et à la possessicn du bonheur, ce. qui revient au dessein général de son othvrage. Quelques Justes remarques, quelques réflexions sensées , mais sans nouveauté ni profondeur, sans aucun mérite particulier qui les distingue de celles des traités du même genre , voilà quel est le fond de cet opuscule. Ni Locke , ni Gondillac , n'ont rien , ce semble , à envier, sous ce rapport, à Saint-Lambert , et , quoiqu'il s'en fasse rillusion , le disciple assurément ne surpasse pas ici les maîtres.
Aussi me bornerai-je , pour toute critique , à relever dans PontMamas cette opinion qui n'est pas personnelle à l'auteur, mais qui sert à marquer en lui le sentiment commun de récole à laquelle il appartient : a Sages, citoyens de Ponthiamas , dit-il, nous ne devons point chercher à connaître si notre âme est la vie même , ou une porUon de la vie ; si elle est matière subtile ou esprit pur ; si elle est simple ou composée , une faculté , ou le résultat de nos facultés. Ces questions et beaucoup dautres agitées souvent chez des bonzes et des lettrés , qui avaient beau*» coup de loisir , ne doivent pas occuper un peuple dont les moments sont remplis par les vrais plaisirs et les vrais devoirs. » Saint-Lambert parle ici comme Helvétius, au commencement de son livre de tEsprit ; lui aussi en apparence il ne nie pas , il semble ne vouloir que s'abstenir , mais comme il a d'abord affirmé que a l'homme est une masse organisée et sensible, » comment maintenant, sans inconséquence, ne pas prononcer et conclure? et puis est-ce bien là un cas de neutralité? est-ce sur un tel sujet qu'il est permis ou indifférent de croire ou de ne pas croire? N'est -ce donc rien que toute notre destinée»
qw notre destinée en ce monde et eo Tantre , mise en doute ayec notre nature eUe-méme ? n'est-€e rien que de saYoir ai notre ftme est par son essence uo principe actif et simple , une force^aisonnable et libre , appelée à méri*^ ter dans celte vie pour l'autre un avenir que Dieu lui réserve en sa justice ; ou si elle n'est qu'un composé, qu'une matière organisée , qu'une existence sans moralité , qui finit comme elle commence , par un Jeu de molécules dans lequel il est aussi difficile qu'inutile de- chercher un dessein providentiel? certes, ce ne sont pas là des questions à laisser , pour les divertir , à des esprits oisifs et singuliers; ce sont des questions sociales dans la plus haute acception du mot , et qui n'intéressent pas moins au fond f quelle que soit la forme sous laquelle elles se présentent , les hommes d'action que ceux de pensée , les hommes <fu monde que ceux d'étude , les forts que les faibles » les flmes les plus élevées que les plus modestes et les plus humbles. Il n'y a donc pas à les dédaigner , à les soustraire à la curiosité commune; il y a au contraire à s'y appliquer avec le plus de zèle , de prudence et de régularité possible, afin d'en avoir aussi les meilleures solutions possibles. Point de questions qui se passent moins de solutions , et de bonnes solutions , n'en déplaise à Saint- Lambert et à son apparent scepticisme.
Nous avons eu , dans ce qui précède, ce qu'on pourrait appeler la métaphysique de Saint-Lambert ; nous allons maintenant avoir sa morale elle-même , telle qu'il nous la donne sous le titre choisi à dessein pour lui , de : Caté" ehisme universel^ ou principes des mœurs chez toutes les nations. ,
Ce catéchisme» selon qu'il nous le dit, est fait pour l'enfant , mais pour l'enfant qui a déjà quelque expérience de la vie , qui a acquis un certain nombre d'idées sur les
pàffilbtis, I«« fices, leè vertai, Varin soetel rt le blNihe«r<
qui par conséquent est capable de recetotr Mir cet divers sujets un enseignenient régulier; dr , Il R^est goère en cet état que rers douze ou treize ans. Cest donc k cet âge qu'il le suppose dans les leçons quil Ittf adlvsse; yotoi dans quel ordre il les lui donne : t* Il traite des noffom ou dés idéêê genêraUê, relatives à la nature, à la destinée et aux mobiles d'action dô Thortime; 9» Il trace le» j^spltt où lés règles de rie qu'il doit suivre en conséquence de ces tMi∋ 5* en vue de ces précépteë ^t d*^prés céa mn fions il rinstniit iam Veœamen dé êoi-inêtne.
Diaprés ce plan, Commençant par lés nàtionê ; Il résume sous ce cher, en quelques pages, sa doctrine sur Tbomme, Tamour-propre , le bonheur ^ les passions , leurs caractères et la manière de l<*s diriger, telle qu'il nous Ta pré* aentée , développée dans son analyê9 de thomm& et dé la femme.
Nous n*y reviendrons pas avec lui,, parce qu'après ce qu'il en a déjà dit, il ne\nous apprend rien ici de nou* vc^u, et nous passons immédiatement auiprtofUo.
Ils ont pour objet les devoirs de l'homme envers lut* même et envers les aulres : il ne s'agit pas , bien entendu, des devodrs envers Dieu.
Ils se réduisent à fort peu de chose en ce qui regarde les devoirs personnels; tout en est h peu près compris dans ces ternieir que Je reproduis textuellement , afin de donner Une idée plus exacte du ton et du tour d'esprit de Tauleur , a Si tu étais seul dans une lie abandonnée , Tamour-propre t'ordonnerait d'exercer tes membres pour consenrer tes forces, et rester en état de te défendre contre les animaux ou d'en faire ta proie. Tu choisirais d'abord des aliments agréables, et blentét tu choisirais des aliments sains, parce que tu craindrais des plaisirs qui seraient suivis de
là dwloiif' Bi ta Ce livrais imprudemmerit à eèë plaMrs, to aurais une conseienae qui te dirait que ta fais ton mal » et tu 8<n*ais affligé si tu prenais rbabitude d*agir sans réiléoliir, tu aurais à craindre toute ia nature, el toi , et tu ne goûterais pas de repos Le désir d^un état dans lequel tu puisses satisfaire en paix à tefs besoins , est le vcsu 4IM la nature a mis dans ton cceur, et dé ce vœu naîtront les devoirs envers la société, m L'auteur ne dit pas beaucoup plus, et surtout il ne dit rien dans un autre sens sur cette classe de devoirs. Un ciiapitre d*uhe page à peine lut suffit pour les tracer. Il aurait même pu être plus court encore, et sans rien omettre d'essentiel, se borner à ce peu de àiots : a Prends soin de ton corps «c'est ton tout; consenre^'toi , c'est ton premier devoir, c'est même au .fond le seul, les autres n'en sont que des conséquences. »
Ainsi rien dans ces maximes qui touche à Fâme ellemême , rien qui en règle le développement ; rien qui s*applique pour les diriger à ses diverses facultés, qui lui conïmande comme une perfection, ta pure recherolie du frai , le saint zèle du bien . le détacliëment des ehoses de ce monde, la sublime aspiration à DFeu ; rien qui tende à s^éleveir au-dessus des soins du corps. A quoi bon, en effet, les vertus de Tordre spirituel/l& où n'est pas Tesprit? A un être qui n'est que matière , que faut-il , si non une tnorale ou pour mieux dire une diète qui se rapporte uniquement au bon état de la matière. Mais Je n'insiste pas sur ce principe qui se Juge assez de lui-mênîe , sur lequel d'ailleurs j'aurai plus tard roccasiôn ide revenir, et }e poursuit mon analyse.
Après les devoirs de Thomme envers lui-même viennent dans le eatéehUmê uhti)êr$el ceux de Thomme envers l'homme. Mais à parler rigoureusement , d'après la théorie de Fauteur, ce ne sont pas là d'autres obligations que
cdles qa'il vient de marquer; ce sont les mêmes, appliquées de la vie individuelle à la vie sociale, « Puisque, comme il le dit, le désir d'un état dans lequel nous puissions satisfaire en paix à nos besoins est le vœu de notre cœur , et que de ce vœu naissent nos devoirs envers la société , qui est nécessaire à cet état. » Il n'y aurait donc ptis à attendre ici des préceptes d'un autre genre et d'un autre esprit, si toutefois il restait fidèle a sa pensée première , et qu'heureusement inconséquent , il ne passftt pas plus d'une fois d'une doctrine à une autre ou du moins àdessentiments d'un caractère différent. Or, et il faut l'en féliciter, c'est précisément ce qui lui arrive, comme, par exemple, lorsqu'il dit d'abord avec un peu d'emphase peut-être , mais dans un bon mouvement d'âme : te Êtes«vous jeune ou vieux , riche ou pauvre, puissant ou faible, ignorant ou éclairé? Mortel, vous devez à tous les mor-^ tels d'être Juste I ». Et ensuite : « Riche, vos richesses sont dans vos mains , le trésor du pauvre , ouvrez-lui son trésor ; pauvre, vous ne donnerez que de faibles secours au malheureux ; mais allez le consoler dans son travail , et rappelez respéranc.e dans son âme : » et plus loin : a Sur-prenez-vous un secret? c'est la propriété d'un autre ; respectez sa propriété. Vous confie-t-on un secret , c'est un dépôt , ne violez pas ce dépôt, et encore : a Prenez Thabitude de faire et de dire ce qui peut unir les hommes entre eux;» a Faites vous aimer, afin qu'on aime dans votre bouche la Justice et la vérité; » « Vous avez un ennemi , tant que vous n'avez pi s pardonné ; » a Redoublez d'égards pour l'homme que vous avez obligé , et d'amour pour celui qui vous oblige ; » a Servez l'homme dans celui dont vous ne pouvez aimer la personne. » Assurément si à ces préceptes on n'en trouvait pas mêlés quelques autres tels que celui-ci : « Pardonnez les
oflèDs65 qui ne nuiseni pas au bonheur de votre vie ; demandez justice des autres ; » on pourrait y reconnaître comme des réminiscences affaiblies de la morale de TE* vangile , rattachées, il est vrai , sans trop de conséquence, à une doctrine qui s'accorde assez peu avec celle du christianisme* Qu'il y a loin toutefois de ces maximes devenues en quelque sorte mondaines , et qui n'ont ici plus rien de religieux à ces effusions d'une simplicité et d'une charité divine : « Si, lorsque vous présentez votre offrande à yantel^ vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous , laissez-ià votre don , et allez vous reconcilier auparavant avec votre frère , et puis vous reviendrez offrir votre don ; » a Vous avez appris ce qui a été dil : vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi , et moi Je vous dis : aimez vos ennemis , faites du bien à ceux qui vous haïssent , priez pour ceux qui vous persécutent ; car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite en aurez* vous? les publicainsne le font-il pas aussi! »
Des devoirs envers les hommes en général, SaintrLam* bert passe à ceux qui ont rapport à la patrie, ce Aimez , dit-il, les hommes auprès desquels vous avez reçu le Jour, qui vivent avec vous sous les mêmes lois , qui Jouis* sent avec vous des mêmes biens, et auxquels vous devez la tranquillité de votre vie; aimez des lois qui commandent ce qui est utile à tous ; aimez un souverain qui se soumet lui-même aux lois et veille pour les faire observer; aimez un pays ou vous n'avez à craindre que les lois, et où les lois ne sont pas à craindre pour l'homme juste ; aimez et respectez les magistrats , qui entretiennent parmi vous la bonne foi , la concorde et la vertu. » c< Si vous êtes dans les derniers rangs de la société, obéissez aux ordres que vous donnent, au nom de la loi , des hommes
d'une classe supérieure, respectez-les et conserrei Tes** time de ?ous même. Si vous êtes dans uu rang qui tous donne du pouToir, n'en faites usage qu*au nom de la i^ et selon la loi. » « Pour entretenir ceux qui se consaorral à défendre TËtat, à Juger vos différends, à maintenir l*ordre , il faut des trésors et la patrie n'a de trésors que ceux des citoyens ; payez donc TimpAt htcc Joie , c'est le mieux employé de Targent que vous dépensez; dites-vows a Mes biens ne sont pas à moi seul : ils sont à moi et à TEtat ; ma rie n*est pas à moi seul , elle est à mol et k TEtat. » « Dites avec courage mais avec modestie ce que vous pensez d'une loi ou d'un choix , qui paraissent eon-* traires au bien général ; mais en attendant que le souverain s'éclaire , obéissez k ses lois et servez la patrie. SI vous éprouvez de grandes injustices, il vous est permis de la quitter, mais il ne vous est jamais permis de la quitter pour la combattre. La nature vous défend de rea* dre à votre patrie des services que vous croyez funestes au genre humain. La patrie vous défend de soubattet pour vos parents, vos amis ou vous-mêmes, des places que d'autres ont mieux méritées. Si vous manquez à cette loi', vous n'avez plus le sentiment de la justice. » J*ai donné un peu au long des extraits de ce chapitre , afin de pou* voir mieux faire apprécier une remarque doiil J^iai déjà ton* ché précédemment quelque chose , mais qui est ici plus particulièrement à sa place. La plupart des préceptes iqué je viens de rapporter, sont certainement en eux-mêmes très-plausibles , et sauf le ton et le tour qui en pourraient être parfois plus simples, ils n'offrent en général rien qot ne soit à approuver. Mais voici à quelle objection ils prêtent logiquement: L'auteury recommande sous, différentes formes , la justice , le désintéressement , le dévouement et le sacrifice , le sacrifice même de la vie. Or est-il bien
coDSéqQeot de prêcher de tels actes à ud être qui, par sa nature, en est tout à fait incapable à l'égard d'un autre être, qui par sa nature aussi n'en peut pas mieux être roiyet. De l'homme k l'homme , tels du moins que les entend Saint-^Lambert , quels rapports peut^il y aroir ? ceux d'une, masse organisée et sensible, selon sa définition , à une autre masse également organisée et sensible. Or, à quels devoirs réciproques de telles relations peuyent-oUes donner lieu? perm<^ttent-elles même aucun devoir? Vous parlez de Justice, mais il n'y a de justice que de personne à pjersonne , que d'agent moral à agent moral , en un mot que d'âme à âme ; il n'y a de justice que dans le respect qu'une âpae doit et accorde à la liberté , aux droits et au caractère d'une autre âme ; mais il n'y en a aucune de l'animai k l'animal, d'une masse de matière à une autre; il n'y aquegraritation, attraction, affinité, assimilation, composition, tout ce qui peut contribuer à la conservation et au bon état du corps , mais il n -y a pas d'obligation , de véritable élection , d'acte religieux de yo« lontê. Vous demandez au citoyen de sacrifier à son pays , s'il le faut , sa propriété et sa vie même : mais vous oubliez que de ce citoyen vous avez d'abord fait un être qui n*a i5our instinct et pour penchant que de veiller à son bien^tre , et qui répugne par essence à ce qui peut met** tre en péril oU en malaise son existence! Vous lui de^ mandez de mourir, et vous avez commencé par lui én« sefgner que le souverain bien est de vivre I Vous l'embar» rassez d^une contradiction qui le condamne à opter entre sa conservation ou son intérêt, dont vous lui faites une loi par votre doctrine , et son honneur, son devoir que vous lui recommandez par conscience; s'il n'a pas la sa* gesse et la force de faire de lui-même un bon choix , et de croire à vos sentiments plutAt qu'à votre philospphie^
D*est-il pas à craindre que de vos divers préceptes , il n'en retienne et n*en observe qu'un ^ celui qui lui dit : Prends soin de toi , conserve-toi. Cherchez alors en lui le citoyen dévoué, le héros, le martyr; vous y trouverez tout au plus le prudent épicurien, vous pourriez y trouver pis, car il n*y a rien de grand à attendre, et il y a souvent bien de la honte à craindre de la part de celui que vous pla« cez ainsi entre son utilité propre, cette règle souveraine do conduite d*après votre système , et la justice > le désintéressement, auxquels, par opposition, mais aussi sans conséquence vos maximes viennent après coup prêter leur incertain appui.
Aux devoirs envers la patrie succèdent dans le aUéehUme universel les devoirs envers la famille , et d*abord ceux des enfants envers les parents. Ils consistent en général dans le respect, Tamour et la reconnaissance, mais avec des nuances qui varient selon les différents Ages. Ainsi au Jeune enfant il faudra dire : ce Que vos regards # que vos caresses et vos actions expriment ces sentim9nts.
Soyez tendre et docile , voilà les véritables vertus de
l'enfance ; celles-là conduisent à toutes les autres. » Au Jeune homme , on dira : Respectez aujourd'hui celte inflexibilité de votre père et de votre mère, car vous la respecterez un jour. Ce n'est pas par leur facilité qu'ils vous prouvent leur tendresse, c'est par leur sévérité raisonnée; ils ont été vos maîtres, il faut qu'ils restent
vos guides Craignez l'esprit d'indépendance, il fait
les (ils ingrats. » — Quant à l'homme de l'âge mûr, il y a à lui dire : Dans la vieillesse de vos parents, souvenezvous de votre enfance , devinez leurs besoins , n'ont-ils
pas deviné les vôtres Le contentement prolonge la
vie , rendez-les contents Est-il pour un fils un spectacle plus doux que le sourire de la reconnaissance sur
les lèvres d'un père ou d'une mère. Honorez vos parents, mais comme les Dieux, en apportant à leurs pieds du zèle et de la vertu. » Comme les Dieux! il faut t]ue Saint- Lambert, qui a ici un bon mouvement, le gâte par celte' expression païenne , substituée à l'expression chrétienne! Il faut qu'il donne quelque chose de profane à cette piété qu'il voudrait pourtant sanctifler !
C'est toujours pour lui le même embarras , il aimerait assez quelque chose de religieux dans la famille , mais ou le prendre? Il n'a plus Dieu qu'il a écarté de son enseignement; à son défaut, restent les Dieux qui sont plus près de la nature , le seul être souverain qu'il admette. C'est donc au paganisme qu'il s'adresse pour lui emprunter rexemple du respect pieux qu'il voudrait voir régner au sein du foyer domestique. Ce goût , car on ne peut guère donner à ce sentiment un autre nom et surtout rappeler une foi , est même chez lui si marqué , que ce n^est pas seulement dans ses écrits, mais aussi dans ses propos familiers qu'il le porte et le manifeste. C'est ainsi que dans cette conversation chez mademoiselle Quinault , que j'ai déjà citée , il s'écrie en parlant des fêtes religieuses du paganisme : quel charme pour le peuple spectateur ! quelle ressource pour le poète ! une foule de Dieux. ... Tous Dieux faits de la main d'Apelle, de Praxitèle, etc. et entre lesquels Vénus n'est pas oubliée ; et comme on lui fait remarquer à la suite de sa comparaison du cuUe païen et du culte chrétien et de la préférence qu'il donne au premier sur le second , que celui-ci cependant produit de grands effets , puisque les philosophes eux-mêmes sont émus à la vue d'une multitude prosternée : cela est vrai , répond Saint-Lambert , mais cela ne se conçoit pas. — Sur quoi madanic d'Epinay, car c'est elle qui vient de parler, dit à Rousseau >, avec lequel elle s'accorde mieux :
« le suis fâcbée que Saipt-Lamb^rt , qui çs( m 4<?8 boifi-< mes les plus instruits et les plu$ honnôtes, qç qrgiç pas ei) Oieu; j'avoue que j*ea sui? étonpé^ « J'^Vdis pçps^ qi^e cette opinion convenait davantage à Pliclps qu'^ li)|. -« Jfe ne puis souffrir, répond Rousseau, cf»tt0 flirenr 4^ détruire sans édifier. » Saint-l>aint)ert édifiera cependant , nous verrons bientôt de quelle mupière, n)9)9 (gp attendant iaissoq^-le avec son pepcbaut poyr 1^ p«ifa<- Digme.
Sur les devoirs mutuels des époiix il u'enseigpe rien (]e particulier; tous ses préceptes opt pour objet THQiQVI pure , sinpère et bonoré^ de Fbomme et çle \^ femu)^, q\ji 4e sont choisis et se sopt donnés leur foi. Seulenpept il 9'yméle, coipone toujours, quelques «icpepte déclamfi^ toires et quelques traits de mauvais goût , cçlui-çi par temple ; «( Il y a un lieu sur la terre , où les joiçs pures font Inconnues , d*QU la poUlessç est ^^ilép et fait place (i régolsme , à la contradictiou et aux injures à denii-vQilées; le remords et Tinquiétude, furies infatigables, en tourme^tept )§s habitants : Ce lieu çs% la maison de deux époux qui ne peuvent s*estimer pi s'aimer, »
Devoir^ des père^ et des mères envers leurs enfants » jrim encore ici que d'assez comipuq»
On peut toutefois y npter quelques ii\axime8 particulières, qui trabisseot plus ou moins le secret ^e la doctrine gépérale de Tauteur, celles-ci entre autres : a II fautacçpu^ tourner le» epfaojts ^ un certaip malaise , ^Qn qu'ils soiept heureux le reste ie leur vie ; d (i qu'ils apprennent à ne pafi donner trx)p d'importance h la douleur ;, s « offreztoir des plaisirs utiles , ils n'ep cbercberont pas de dangereux ; » ome i^ur commandez avec force que lei^ aclions qui doivent contribuer à lepr bonbeur* » Ce& maximes i)^purraje&t donner lieu à plus d'une réflexion ; je n'çnpro-
poiserai que deqx, qu'elles me paraissant principalemeot provoquer. La première , plus particulière , est uniquenoent relative, au (Jernier des préceptes que je viens d'énoncer ; l'autre plus générale a plus de portée et s'adresse à l'esprit même du système. Il pe (ç^t, dites- vous, commander avec force aux enfanti; que les actions qui peuvent contribuer à leur bonheur , mais n'est-ce pas là uue peine bien inutile, et est-ce vraiment k cette fin qu'est instituée l'autorité dans la famille? N'exiger desenfants que le$ actions qui peuvent les rendre heureux , c'est les mettre bien k Tai^e . ce n'est leur demander ^u fond que cei qui leur platt et les attira ; or » s'ils ont besoin que la V0"> Ipnté de leur^ parents vienne s'unir avec force à la leur pour )a soutenir, la suppléer, la redresser et la corriger, Q'est non ps^s quand 11 est question pour eux de plaisir et die bonheur, ma^is quand il s'agit d'efforta pénibles, de vertus laborieuses et de douloureux sa<;rifices. Pour l'un de ces buts c'est assez de leur penchant de nature; pour Tau* tre, au contrai^re, il leur fant le concours^aetil, l'assistance énergique, et même parfois llmpérieux commandement des chefs de la famille. Lais&ons donc au pouvoir paternel son vrai rôle à leur égard ; qu'il intervienne avant tout pour les aider et les affermir dans les choses difficiles de la vie, et non pour leur prêter secours dans celles qui ne sont que faciles. Voici maintenant l'autre réflexion.
Il semble que Saint-Lambert, si occupé dans son système du plaisir et de la douleur , an devrait parfaitement comprendre le sens et la portée. Il n'en est rien cependant ; il y voit bien deux impressions opposées qui iur téressent le bonheur, mais il n'y dislingue pas deux moyens, en apparence contraires et au fond concertés, de conduire l'homme à sa vraie fin, qui est sans doute le bonheur, mais par et après la vertu. Ainsi il ne reconnaît pas
dans le plaisir placé avant Taction , d'une part ce doux attrait , ce secours prévenant , cette espèce de grâce , qui est comme une séduction à bien faire ; de l'autre une tentation 9 un certain entraînement au mal , une épreuve par la douceur, comme il y en a une autre par la douleur, et dont le but est aussi d*exercer, d'assurer, de fortifier la volonté , de lui apprendre à résister aux trompeurs appas du vice : il ne reconnaît pas davantage dans la même affec* tion succédant à Taction , soit une rémunération , soit quand il y a lieu , Vajournement par indulgence et espérance de retour d'une juste punition. Il n*entend pas mieux la douleur; il n'y discerne avant Taction ni l'épreuve ni la préservation ; et après, ni le châtiment, la privation provisoire et le délai par prudence de la récompence attendue mais non encore assez méritée. En un mot, il n'y saisit pas dans leurs démarches variées et leur unité de dessein soit la sagesse prévoyante, soit l'ample justice de Dieu. La providence lui échappe ici comme en tout le reste , et dans le plaisir et la douleur, il ne voit que des jeux de la fortune , dont il faut pour son bien-être tâcher de s'assurer , ou de détourner de soi les effets (1).
Saint -Lambert est encore très-court sur deux autres espèces de devoirs envers autrui , ceux que Ton a envers ses frères , et ceux qui obligent envers des parents éloignés.
Sur les premiers il dit à sa manière : « Famille, voiï^ êtes un tout, qu'8h affaiblit , quand on le divise ; que vos cœurs soient unis, afin que vos pères et mèrecs puissent se dire à leur dernière heure : Aucun ne sera
(1) Voir pour plas de développement sur ce point, le memoire sur d'Alembert , oti il est traité au long sous ce titre : De la destinée humaine.
sans appui. » Et encore : «c Cachez à vos frères les défauts qui peuvent leur déplaire, en attendant le moment de vous corriger. Vous n'êtes pas familiers entre vous, pour mettre Yos défauts à leur aise. Songez que votre union atteste au public vos bonnes qualités, et que vos divisions lui annoncent vos défauts. Dites à ceux d'entre vous, qui man« queot à la politesse : J'ai du plaisir à vous aimer; laissez* moi ce plaisir, d
Quant aux seconds, il dit : a Ne rougissez pas d'abord à la vue d'un parent pauvre ; mais rougissez, s'il reste pauvre. » <c Dans la disposition de vos biens n'oubliez pas vos parents éloignés , mais pauvres ; ne soyez pas injustes , mais soyez plus humains que la loi. Si vous n'êtes pas un parent juste et bon , la société n'attendra de vous ni justice ni bonté, d
. Il s'étend un peu plus sur les devoirs des amis entre eux ; il y attache un grand prix : a Veux-tu , dit-il , ajouter à ton exi6teBce, augmenter en toi l'âme de la vie , le sentiment de. tes forces , la xaison qui te conduit , la vertu qui te soutient, la paix de tous les plaisirs, que tu peux goûter? Prends un ami. » Il faut savoir le choisir ; « mais ce choix fait , oublie-toi pour ton ami , c'est à lui à te ramener à toi. D a Laisse-lui voir ton cœur jusque dans ses derniers replis , et sois sûr qu'il faut en extirper les sentiments , que tu crains de lui montrer. » ce Saisis toutes les occasions d'être utile à ton ami , et n'examine pas trop s'il laisse quelquefois échapper celles de te servir. » c( L'amitié prodigue et ne compte pas ; elle se platt à répandre sans songer si elle a à recueillir. » ce Ne permets pas à ton ami de faire à l'amitié un sacrifice trop fréquent de ses intérêts. » « Occupez-vous ensemble de la grande affaire de votre bonheur et du soin de vous perfectionner. » «Il faut nécessairement un ami à l'homme de bien ; mais il
n'a poUi* ami que rHomtne de bien. » « Il serait beau àe rester Tami de son rival d'ambition , de gloire ou d'amouri Cela est possible. » a Si vous cessez de vous aimer ^ que ce soit une amitié qui finit et non une halnë qui commence; mais le temps donne, du feste« un charme inexprimable à rhabitude d'aimer » et les anciennes amitiés sont ce qu'il y a de plus aimable et de plus sacré sur la terre, d Certes ce n'est point là un des moins bons chapitrëâ du Catéchisme. On y sent en plus d'un point 16 moraliste, qui l'est selon son caractère , plutôt que selon sa doctrine , et qui au lieu de parler , comme il le devrait pour être conié* quent, lé langage de l'intérêt, parle le plus souvent eelui du sentimeiit ou même du devoir. Saint-Lambert, on peut le dire et lui en faire un juste honneur , tire ici ses pensées avant tout de son cœur et nous prêche Tamitié « telle que pour son compte il Tentend et l'éprouve. J'ai déjà eu plus dlune fois l'occasion de présenter cette ob-^ servatioU ; mais je ne crains pas d'y insisteri On ne sau* rait trop, quand on le peut équitablement, rendre à l'homme ce qu'on est forcé de refuser au philosophé « nt faire la part dans un auteur de ce qui est de son système et de ce qui est de sa personne*
Saint-Lambert termine cette partie de son Catéckiêtm par les devoirs mutuels des maîtres et des domestiques* Aux maîtres il dit : « Chefs de famille , tout ce qui vous environne est engagé par la nature ou par des conventions à travailler à votre bonheur ; chefs de famille , vous êtes engagés par la nature ou des conventions à travailler au bonheur de tout ce qui vous environne. Ces devoirs mutuels sont le fondement de votre autorité ; elle est la suite d'un traité fait entre Vous et vos serviteurs. SouVeneevous que les hommes ne peuvent et ne doivent obéir qu'autant que l'obéiisahce leur est utile* » Je relèvdraiB
celle dernière ^r8t>ôéi(l<}tl cotnnié potiràiit donnéf lieu à une interprétation au inoins douteuse , si je ne \à ti*ôtiVaiS jointe i cellès-di, 40! là tbttigéhi et Ib Ibnt oublier: « ïôiis èès ètrés faibles qui , â6Us le ubtU â^homtnes , travaillent , sôutfreht et meurent, otit les tnfiinès àrôM à la bodté, à i'é(|uité et k la biëiifaisande Ses hommes, d é VoUfe éHi traité aVéé des hoitifftes, Vous âVëÉ dû complet ijîi'ils aUhaient d6s défauts. Yôifë iddUlgetlcë est une ëbnditibn tacite du traité. )> « Là prerhière, là plus sàcfée âes lois ^Ue là justice ihiposë, é^est d'être bob. i> Suivent ditférèbtës prescriptions sur les soiiis ttiatértëls A dônher âlix dômësliqués , ^Ui' le toh à t)rëhdrëslvëcëbJt, IMir les éiëîbples qii*ob leur doit, là règle dés trioeurs & laqbëlle ti ténl lëis gbufbéttfé.
Quant aux dôtiiestitiués, îi leur reëdtnMàhdé dé bieh éhôisii' iëtirs maîtres, de léiir obéir, dddinie les enfUtits de k mai&od, de fôiré tôùtleur possible pdilr lëSÉAtisfdiPë. âMâlâ, leUf dit^il , Tëut-oti ëxigèi" de V6d& d'fttre injustes ? Refusez d'obéir et sortëÉ. v II leur rëoottimfltlde àiissi, aVëë l^àttàëheiiiëiltët ié déVouemëilt a leufft ttlàttres, l'adioUi^ du travail , l^àmoUr de le VéHté. « G'ëâl le iUënsonge , dit-il, et bëb vôtre état qiii peut VOus avlliri » ô Aimez tOÈ égaux , soUlëgez-les daiis |.ëlir§ traVâux, h'cn iùfez point jâldUx. Retide^-lëui* de bôtiâ ôtaëes , Uë leur en réiidëz jamais de tiiëuvàis. 1) <t Ne chërëheÉ pas A sedtîifé là fille qtii pattë^ë Votre ëohdition ; Vdiià étëd pauvre, respectés^ utië allé pâuVre. ^ KPardOhnëÈ à Votre mâttfe ses défouts , ii Vduà pafdôniiera lë^ vôtres. Yoùs lui devez lé §ëcrët stir tdbt ce qtii âë passe ddiis ^d tiiâison ; si lès bôfiiieâ filffittrs y àbhi blë^^éés, be réVêlë^ point sa honte et soHe2. >> et Âëiti|)lissëz bien tdiià ces dëVôirs et alors vous dirëâs ! Le botlhedi* est de tous les états j mais il n'bâbite jamais dans le tœur de Thomme qui biànque à
ceux dont la fortune et son propre cbojx l'ont fait dépendre. »
Ainsi prend fin cette deuxième partie du Catéohiitne. li en a donc été des préceptes comme des notions. On y a parlé de tout, si ce n'est de Dieu, et comme on ne l*a pas compté dans ce qui est à connaître et à aimer , on ne l'a pas davantage placé dans ce qui est à servir. L'autre catéchUme , celui de i^Eglise , après avoir défini Dieu , dit que nous sommes créés pour le connaître, Taimer et le servir et par ce moyen obtenir la vie éternelle. Celui-ci est plus bref : il n'en dit rien ; il ne veut pas embarrasser Tenfant de ces trois vaines et importunes vertus : la foi , Tespérance et Tamour. Il lui évite ainsi tout préjugé , toute fausse passion , tout faux culte. C'est bien assez de l'occuper, avec soi et pour soi, de l'humanité et de lanature.A quoi bon l'élever plus haut et le perdre dans ce pays des chimères , qui se nomme le ciel. La terre lui suffit et au-delà ; tout bien comme toute vérité se terminent pour lui à ce monde.
Telle est, en effet, la conclusion qui doit se tirer de l'omission que j'ai signalée plus haut et que je viens de rappeler dans le catéchisme de Saint-Lambert.
Mais ce catéchisme a, on le sait, trois parties. Après la première et la seconde , j^aborde à son tour la troisième. Elle a pour titre : de Vexamen de soi-même. C'est par une continuation de Timitation des procédés de l'Église , une sorte d'instruction pour la confession, mais avec cette différence , qu'ici il s'agit d'un acte de soi-même à soimôme et d'un acte de confiance en soi , au lieu d*eh être un de confiance en autrui , en plus sage que soi. Il s'agit par conséquent d'une confession sans confesseur , si on peut ainsi le dire, bonne encore à la rigueur, puisqu'elle peut aussi servir à soulager, à éclairer et à diriger la
conscience, mais qui cependant en elle-même peut parafa tre iosuffisante » privée qu^elle est des garanties et des lumières d*une autorité tutélaire, impartiale et clairvoyante. Âeceptons-la cependant telle que nous la fait iSaint-Lam* bertet voyons l'usage quM! en propose.
Afin de mieux rappeler même extérieurement la pratique dont il veut nous rendre une sorte d'image , il donne à sa pensée la forme du monologue et commence en ces terihes : a Les préceptes qu'on vient de lire doivent régler mes démarches dans le cours entier de ma vie; il est impossible qu'ils ne me soient pas nécessaires, puisqu'ils ne sont que les ordres d'un législateur sage ou les conseils d'un ami éclairé. Je ne puis m'en écarter sans manquer aux lumières de la raison , et sans perdre pour quelque temps ou pour jamais , l'heureuse tranquillité de ma conscience. Cependant bien des causes (que l'auteur énumère) doivent me les faire oublier. Je suis donc fréquemment dans le danger de faire des fautes ; mais pour échapper à ce danger , que dois-je faire ? M'étudier tous les Jours de ma vie et voir si mes actions et mes sentiments sont ou ne sont pas d'accord avec les lois de la raison qu'on m'a fait connaître, d
Entrant alors dans les détails de cet examen de cotiscience , tel qu'il l'entend, l'auteur désire avant tout a qu'au lieu de l'usage de faire répéter à l'enfant, soir et matin , de longues prières qu'il ne peut comprendre , après une courte invocation, un hommage à l'Être su- . prême , il se rappelle ce qu'il a fait de bien et de mal dans la journée ; que cette récapitulation soit d'abord trèssommaire , et qu'on l'étende ensuite lorsque l'enfant attachera plus de moralité à ses actions ; en attendant, qu'on lui parle des inconvénients de ses fautes, de ceux du moins qu'il est en état de sentir, » Puis , lorsqu'il sera en
Agé à*entëndre téà dialogues »ut hê mHo*a .6t M ffééèpHÉ, on les lui fera apt^rëtldrè paP ecfeuf et réiiler« «h attirant sdn attention sur les poiiits qUi doiveot pliib ptittitiuiièrémént Intéresser. Âiusi, ft pftspm du pfëtfiier dialogue , on considérera avec lui tout ce qui est relatif au bdfiheiir, 6n Itii fera ^rehdrë Une f^rmé réSdlUtidti de cottlbrinei* sa conduite àul idées qu'ôh lUi en àUrtt dortbéds ; au secotid dialogué qui traité des i)asSidh& Vicieuses , bâ recherchera âVec lui qUelle est celle de ëes passions à laquelle il est le plus sujet , quels ërt sont Ifes ëffialS et les suites , et on insistera sur la nécessité de la cdltibëttre et de là réprimer ; le troisième dorittera lieu à deS rétleiidtts siii* les Vices etlêS défauts qui naissent des ttiaUvôises pasgtohs ; le quàtriètne et le cinquième à des conseils Sui" lés passidhs vertueuses et les qualités qu'elles engendrent ; le sixième â dès remarquée sui* la manière d'opfîdser lëS passions véHueuses aux passions vtcieuSes.
C^est eu s^éxahiihant ainsi que rènfant se faittilialisëra aVeâ l'art de i^irë une juste dënsurë de ses pensées, de Ses actions et de ses désirs, et qu'il se t^répârerd à biëU ihëttfe les préôepiès eh pratique. Mais pour qu'à ëët êgafd Votfe pupille, qui n'est plus un enfaiit, qUi deViëilt tin JëUfie hdihrhè , Sàëhë mieux ce qu'il a à faire , vdus lui Wafctuetéï et lui recommanderesi les vertus les ptuS slhlpleS et qui ont le plus de rapport avëë son cat^actère et Sb situëtion. âuiVëht id, reproduits dahs tes tërhies nriêhies où ils ont d^abord été ëtl)ritflés , quelques précephs de ôhoix qUe TaUteUr donhë coUirhe plus particulièrement dignéS d'âttentioh , et entré lesquels se retrouve cëlui-ci , àUqUel 11 parait sérieusement tenir : « Ne ëommandez aveë fofëe dut enfants que les actions qui préparent leur boUhétit^. »
A ëes habitudes quotidiennes d'examen de soi-théme et de méditàtiohs sur les vérités murales , il faudra Jelâdf e
l^ilSftfte d'un Jbtif âe la séttiàine , cbtisac^é , comme dans la plù|)art des religionë , au repos et âU recueillement , dans te but de s'éclaifer et de se rendre meilleur. Mais ail lieu d'iihe multitude de céfémôtlies religieusea, de longues et inutiles pHèfes qu'on n'écouté pas ou (JU'On écoute sans rien y cdtnprendre , Saint-Lambert p^opose (Jti'ôii répète le mâtin deux de ^tss dialogues , et qu'on ddiibe datls la matinée quelques moments à la lecture d'un dictionnaire de morale.
Si tië n'était pasi en matière si gravé , ou tië pourrait s'empêcher de sourire et de traiter arec quelque ironie cette infâtuation presque UaïVé dé Tëtitëtir, qui hé toit rien que de très-simple à re;nplacer par sort œuvre , pal» de maigres lambeaux de sa fausse psychologie , les chants et les pompes touchantes oti imposantes de l'Eglise , et à substituer éomme lectures et sujets de méditatiUh aux pages de la Bible ^ les articles d'un dictionnâii e philo§ophiqUé, pourquoi ne pas dire de l'Encyclopédie. EU Vérité, c'est là se fgiire une bien étrange illusion , et se persuader .
bien témérairement qu'on peut aUsfti à ëoU toUr flËiré sa ,
rotetisoU évangile. Et Sàint-Lambert, il faut Te dire^ ne i
A^àrrète pas eh si beau chemin ; à ôé culte dé sa fëçoh il faut un ministre : « Ce âera, dit-il , Comme le veut l'&bbé dé Sâint-Pierré , UU officier de morale , ({Ui sera chargé d'expliquer ceut des dialogues et des préceptes du daté"- (ihistne, qui attaqueront celui des vices qui paraîtra faire le plus de progrès dans la contrée, encourageront l'espèce de vertus qu'on commence à y cultiver , et exciteront le zèle pour les lois , te gouvernement et la patrie, b Et le voilà instituant de son chef le prêtre de éa religion, luimême Docteur , Pontife et Père de celte église de sa façon, étendant ses soins à tout et réglant chez ses fidèles la vie matérielle comme la vie spirituelle : de là oes parolea par
lesquelles il termine' : (c Après ces exercices vraiment pieux , parce qu'ils tendent è honorer TÉtre suprême comme il veut Tètre (être honoré , faudrait* il dire) , il restera du temps pour égayer le jour du repos par des repas où régneront la concorde et la Joie, parmi des entretiens agréables, des amusements, des danses et des Jeux ; il en restera même assez pour lire quelques pages du livre des lois , ou d*un de ces dictionnaires des substances (toujours son dictionnaire) fait pour instruire les hommes sur les choses les plus nécessaires aux besoins et aux commodités de la vie. ï>
Ainsi finit le catéchisme universel , qu'on retrouve , à son dernier mot comme à son premier , le livre élémentaire de cette religion de la sensation dont le Dieu est la nature , le souverain bien , le bien-être , le culte ,, le soin et la conversation de soi-même, et les pratiques diverses , ces repas où régnent la concorde et la paix , ces . entretiens agréables , ces amusements , ces Jeux, et pour couronner le tout , ces lectures du Code et de l'Encyclopédie, que prescrit Saint-Lambert.
Mais nous n'en avons pas encore fini avec son œuvre , et son catéchisme, terminé ici sans l'être, après avoir été préparé par V analyse de Vhomme et de la femme, est encore suivi et expliqué par un commentaire que je ne voudrais pas tout h fait négliger , parce qu'il achève de faire connaître sa doctrine. Je vais donc y Jeter un rapide coup d'œil.
Commentaire du Catéchisme.
Dans l'introduction dont il le fait précéder , il attaque Rousseau pour la manière dont il élève son Emile en dehors de la société, et le combat même parfois en termes assez durs , en lui opposant indirectement et par simple
allusion rautoriié do Montesquieu (1). Il dit aussi quMl a fait grand usage d'un principe de Locke (c'est le principe de la sensation) , supérieurement développé par Condillac, mais que ni l'un ni l'autre n'ont jamais appliqué à former le caractère moral. Du reste , il avoue quMl « sent mieux que personne combien ce Commentaire est incomplet; mais le plan vaste de cet ouvrage , l'âge auquel il l'a entrepris » la nécessité de le finir , la crainte de n'en avoir pas le temps , ne lui ont pas permis de réfléchir et de s'étendre autant qu'il l'aurait désiré ; il indique beaucoup et développe peu. »
Entrant ensuite en matière , il commence par parler du bonheur ; mais comme il en a déjà plus d'une fois disserté, il renvoie à ce qu'il en a dit ailleurs , et ne s'occupe ici que des moyens d'y conduire l'enfant.
Un de ces moyens , c^est d'avoir des idées justes des divisions du temps , et d'y rapporter ses plaisirs , de telle sorte qu'il préfère à l'action qui le rend heureux un moment, celle qui lui procure le contentement d'une semaine entière. Mais cela ne suffirait pas, et il faut encore que, pour bien agir en ce sens, il ait les notions suivantes :
« L'amour-propre est le mobile de tous les hommes ; mais il ne faut pas , comme les fanatiques , le confondre avec l'orgueil , l'égoïsme, l'intérêt, la vanité , etc. ; il est en nous le désir d'être et de bien-être , le désir de sentir notre existence et nos forces. Tous lés hommes s'aiment , mais tous ne savent pas s'aimer. Savoir s'aimer , c'est se rendre aimable aux autres pour se les concilier.... c'est
(1) Il y a un chapitre, celui de VingratUude^ où il attaque beaucoup plus vivement encore Rousseau , non plus dans ses idées, mais dans son caractère et sa personne, eu le désignant sous le nom de CUon.
^82 — falro effoFt pour acquérir des qualités qui le^r soient utll^l, p (c Un enfant apporte-t-il à la cQïnmunauté un panier de fruits ? il est béni , fêté, caressié; voilà l'image de la vie. Les hommes qui s'aiment bien sont donp cem qui ne séparent pas leur bonheur de celui des autres* ^ De leur naissance à leur mort les hommes ont besoin les uns des autres, ce M. Housseau conseille de faire lire auK. enfants le roman de Hobinson Crusoé, pour qu'ils appreur nent dans ce liyre comment on peut se passer de tout le inonde; quant k lui, U leur conseille la lecture de ce livre , pour qu'ils apprennent combien on est malheurem quand il faut se passer de tout ]e monde. 9 Qu'est-ce que la société ? un certain nombre d'hommes rassemblés pour se secourir , se défendre et s'aimer. Et la vertu? une disposition habituelle à contribuer au bonheur des autres, en vue du sien propre , faut-il ajouter pour être fidèle au principe de Tauteur.
^Q dois avertir , avant d'aller plus loin . que ce Cen^ ftiffUaîre, en général sous forme didactique, est cependant fréquemment coupé par des récits et des contes souvent assei étendui et qui paraissent la plupart du temp^ des hQr#^d'œuvre et des digressions sans intérêt et sans uti<lité* tçi donc se place le joi^rnal d'un homme de bien, dAf)6 lequel parmi toute VefiTusion d une fade et vague philanthropie, U ^'Y 9 guère à remarquer que cette allusion è Turgot i «( C'était un sage qui gouvernait Tiltati il VQii<lait éclairer nutfQ agriculture , augmenter notre induf* trie , apurer nos mçpurs. Je pleure encore sa difigrâoe et le malheur du prince qui ne Ta pas connu. t>
Après ces explications sur Tamour-propre , Saint-Lambert , qui a déjà analysé les passions , dans son étude de rhomme et de la femme , qui y est revenu dans les notions (première partie du Catéchisme) , d§m§ les priceftçs pt
f&xçmen 4$ $ùi-méme (deuxième et troisième partie^) « y touche de nouveau ici ; maia , il faut TavQuef , t^^s quQ le CBumwntain ajoute beaucoup ay texte. Son prçcildé 1^ plus eoDstant est , du reste, comme je viens de le faire r^v marquer, de substituer à Texposition théorique les ei^^m'* pies , les récits et l^ fables. C'est ce qu'il fait en particu^t liep pour Ttirgueil. la colèrp, la vengeance, reuvifii l9 pusillanimité , l'ingratitude , etc. Dans son intentiqn , il y « peuMtre là un essai de Par^k^ , mais je n*ai pas b^^goin do dire tout ce qu'il s^ trouve de différence entr^ cell^-là, si communes et si vagues, et les autres, ceUep que r Evangile nous présente revêtues d'une fd sublilOf) simplioité et remplies d'un sens et d'une grâce morale si suaves et si graves tout ensemble. Dans tout ce long fit fastidieux travail, il n*y a donc çà et là que quelques traits k reeueilMr» Qui éclairent d'un jour nouveau la docirine de Tauteurt C'est ainsi que , page 283 , il dit ; a Je ^uis éiftlement do la secte d Epicur^ , et quand je me porle bien» et quand la maladie me tourmente; dans l'un et l'autre qas j§ Qbe? obe la volupté ; je n'ai pas besoiu , fwr l'opposer à la douleur , d'aller me jeter dans lep bra§ des StaIcleAs, et de me réfugier, comme dit Sénèque. d9Q> un camp de héros, d
Sn parlant des différentes espèces de douleurs aui^-* quelles nous sommesi sujets , çt de. la manière de Içs supporter et de les adoucir , il dit en particulier de la pauvreté , qu'on apprend à la soutenir , non par les prçmews d^ merveilles d'un autr^ mond^, telles qqç Içs font les prêtres , mais par une saine éducation et en jugeant exactement des plaisirs physiques , que la pauvreté ne détruit pas , mais qu'elle avive quelquefois. Travail , sobriété , simplicité de vêtement , voilà pour les pauvres autant dç sources de jouissances, p'ils savent les goûter.
Us peuvent avoir aussi les plaisirs de radmiration , et dire comme Benserade : <x £t si tout n*est à moi, tout est à mes regards (ce qui rappelle le mot de la chanson : Voir, c*est avoir).» Saint-Lambert estime même les beautés de la nature , les beautés du soir et du mâtin , les charmes d*une campagne riante , bien au-dessus des merveilles d'un autre monde , selon son expression , pour distraire et divertir le pauvre de ses misères, et le ravir ; il a raison , 4)u plutôt il est conséquent , on ne met pas en balance la réalité avec ce qu'on croit une chimère, et c'est bien une chimère à ses yeux que cette vie au-delà de celle-ci, qu'ont inventée les prêtres.
Au sujet des chagrins qui nous viennent de la mort de nos amis , il pense que la raison doit tempérer nos transports sans éteindre notre amour : « Il faut alors , dit-il , ne point arrêter vos yeux sur les petits détails de la vie. Celui ou celle que vous pleurez contribuait sans doute à rendre ces détails agréables » mais pensez à l'ensemble de vos jours ; c'est de voire raison et de votre caractère que cet ensemble doit dépendre. Vous avez un but, le bonheur; voyez ce que vous avez fait et ce qui vous reste à faire. Regardez le malheur qui vous arrive comme un obstacle qui vous détourne de votre chemin mais qui vous permet d'y rentrer. Méditez et étudiez le bonheur ; il n'y a point de circonstance qui doivent vous rendre cette étude impossible. Si, après un long espace de temps, vous ne voyez plus les moyens d'être heureux,
Je vous plaindrai mais vous même cessez vos plaintes»
car vous ne pouvez vous les permettre longtemps sans avouer que vous ne savez ni vivre ni mourir. »
Pour rapprocher ce qui n'est dit ici qu'à demi'^mot , quoique déjà assez clairement , de ce qui est énoncé ailleurs en termes plus explicites, je vais , sans intermédiai^
res, de Tun de ces passages à Tautre : « Si les maax augmentaient en force ou en nombre , dit Saint-Lambert , si on était à la fois surchargé de douleurs physiques et morales; si Ton ne pouvait plus recevoir Tespérance d'un meilleur sort, Tespérance de faire du bien, celle même de se sacrifier utilement à la vertu , celle de servir encore au bonheur de ceux qu*on aime , que faudrait-il faire ? -« C'est une question que ne faisaient pas chez les Romains lés hommes courageux et sages, s
Qu'on se le rappelle , c'était aussi un conseil qui échappait comme un soupir à d'Âlembert dans son traité de Morale. Le suicide ! Tel serait donc le dernier refuge et la suprême consolation de la douleur. Triste secret d'une philosophie qui réduit tout à la sensation , et qui, contre la sensation , dès quelle devient trop douloureuse , n'a plus de recours qu'en la destruction violente de cette masse organisée et sensible, pour laquelle souffrir ou cesser de jouir est une raison de ne plus vivre. Triste aveu d'impuissance d'un système qui ne trouve comme remède aux extrêmes misères de ce monde , que le néant avec sa froide et sombre impassibilité. Telle est, en effet, la conclusion à laquelle on doit arriver quand on ne croit plus en Dieu et en l'âme , et qu'on n'a plus pour se soutenir que ce faux stoïcisme dont on s'enveloppe dans son épicuréisme, et dont on n'obtient pour consolation que la force apparente de briser de sa main une destinée , dont on n'a cependant en soi ni le principe ni la fin. Saint-Lambert ne pouvait guère échapper à cette conséquence de sa doctrine , et nous venons de le voir par deux fois y toucher. Je l'ai déjà dit, il n'entend rien à la douleur, il n'y voit ni la justice ni la prévoyance de Dieu , il n'y voit pas une suite des desseins de sa providence , et un des moyens de son gouvernement ; il jïen Juge que
çommQ d'un éYénement de fortune , qui peut devenir îpsupportable et dont il ne reste plus qu'à se délivrer à tout prix.
Mais outre qu'il ne l'entend pas dans son rapport avec Tordre universel , il ne Testime pas mieux en elie-mémet et croit que souvent elle n*est pas sincère : a La vanité » dit-il , dans certains pays , fait plus verser de larmes que des regrets. La douleur a ses hypocrites qui Tont choisie pour les conduire à la considération. y> « Les hommes sont moins dupes les uns des autres , qu'ils n*ont Tart de le paraître , et s'il est rare de dire à un afiQigé : vos regrete ne sont pas tels que vous voulez le persuader » îl e»t commun de s'apercevoir de la fausseté ou de Texagéra-* tion » qui sont dans l'expression des regrets. » Et encore ceci : « Si vous exagérez vos douleurs aux autres , voua éprouverez le danger d'être démasqué , ou si l'on croit à votre sensibilité profonde , vous jouissez, il est vrai , de votre talent à tromper, mais il vous humilie souvent plus qull ne peut vous flatter. » ~ A ce propos • comment ne pas faire une réflexion sur cette prétendue science du monde, que professe ici Saintr-Lambert. N'est^elle pas bien trompeuse et bien fausse? Ne s'attache-t-elle pas de préférence aux surfaces et aux accidents ? Ne recherche* t-elle pas, avant tout, ce qui passe au lieu de ce qui demeure, le mal au lieu du bien, Tapparence au lieu de la vérité I Est-il donc étonnant qu'elle attriste et chagrine (Qeux dont elle devient la lumière? Autant la vraie sagesse avec ses pures clartés, répand de sérénité et de grave contentement dans Tesprit , autant Tautre , celle qui s'égare en fftcbeuses pensées , Jette dans Tâme de ses discipleti ^vec ses lueurs mensongères , de trouble et d'amertume< Le moindre de ses inconvénients est , en concluant ^ t^mim ici » de l'exception à la règle, de quelques hommes
à tous les bommes , de conduire malheureusement au tné* pris deThumanité. Or, je ne sache rien de plus déplorable qu'une telle disposition du cœur, c'est le commencement de toutes les indifférences ou de toutes les tyrannies.
Dans la suite de ce loi^g Commentaire^ il ne pouvait ne pas y avoir un chapitre sur la superstition, qui pourrait bien n'en être qu'un sur la religion elle-même. Il y est en effet, et il y est ce qu'il devait être de la part d*un partisan de la philosophie du xvnr siècle, et d'un émule d'Helvétius, de Tautorité duquel il s'appuie en cet endroit. Il traite donc des causes, des inconvénients et des remèdes de la superstition.
Les causes en sont la crainte et Tignorance ; ainsi (H le superstitieux craint Tair , la terre , les mers , la lumière $ les ténèbres , le bruit, le silence , le sommeil , les songes , et même le plaisir. » a On dit que dans quelques pays, où la tranquillité et la subsistance de Thomme ne sont pas précaires , sous un ciel pur , sur une terre féconde, on a trouvé quelques sauvages qui n'avaient l'idée d'aucune divinité ; je crois cela impossible, reprend l'auteur; dans la situation la plus heureuse , Thomme a encore des maux dont il ignore les causes et les remèdes. »
« La superstition , poursuit-il , naît aussi de Tétonnement et de l'admiration. On voit des dieux dans le pays que Ton admire, comme dans celui où l'on a beaucoup à craindre. Partout l'homme a dû supposer des dispensateurs invisibles des biens et des maux; partout où il a vu le mouvement , il a supposé la pensée et la volonté ; il a peuplé les éléments de puissances actives , il s'est environné de dieux, et ce sont surtout les grands phénomènes de la nature qui Ty ont porté. »
On peut compter aussi comme cause de la superstition la tristesse morne qui saisit certains cœurs, a C'est assez
la situation des vieillards dévots , à qui le temps a enlevé les pensées agréables; c'est l*état de quelques solitaires qui se trouvent à la campagne lorsqu'elle vient de perdre ses beautés , et que les ténèbres de l'automne couvrent ses champs dépouillés , et que Toreille n^est frappée que par le bruit monotone des vents, b
Enfin il y a l'ennui et le vide de Tflme : a Dieu qui emploie tous les moyens de nous attirer à lui , dit Helvétins , se sert de l'ennui pour rendre les vieilles femmes dévotes. » Et Saint-Lambert , qui est de ce sentiment , cite, à ce propos, Tanecdote d'une femme, «qui avait été fort galante, et qui, ne trouvant aucun moyen de remplacer l'amour, imagina d*aimer Dieu. Cela lui fut difficile; elle confia sa peine à une de ses amies, qui lui conseilla de se représenter Dieu comme un jeune homme qui avait une belle taille, de beaux cheveux blonds, de grands yeux noirs, pleins de feu, un souris charmant. La dévote imagina et n'aima guère , car enfin il fallait aimer seule. Elle consulta un prêtre qui lui peignit Dieu comme un être terrible , et n'oublia pas de lui parler du diable. Elle se sentit émue et se trouva ranimée. Cependant elle avait encore des moments de tiédeur, c'est-àdire, d'ennui, et dans ces moments, elle disait au prêtre qui la dirigeait : Mon père, vous ne me faites pas assez peur. »
Quant aux inconvénients de la superstition , le moindre en est de nuire même à la vertu, a Si le superstitieux conserve des vertus , dit Saint-Lambert , elles n'ont rien de grand et de généreux , parce qu'il craint plus de faire le mal , qu'il n'aspire à faire le bien, parce que la vertu demande une âme élevée, et que ce n^est pas ce que demande la dévotion, d
Les remèdes de la superstition sont pour une bonne part dans l'étude des sciences physiques et naturelles , et
à ce propos, l'autear présente un abrégé des priooipales vérités de eet ordre » propres à prévenir oa à guérir eette maladie de l'esprit.
Dans un chapitre sur la vanité , qull attaque comme odieuse ou ridicule, Saint-Lambert fait une satyre indi« recte des mœurs en France. Entre autres traits , on y trouve cette sortie contre la mode , ce Dieu qui y est aussi adoré avec une sorte de superstition : a La religion de ce peuple, y est-il dit, est singulière; il adore une divinité qui veut que son culte change à tous les instants. Elle a dans la capitale un millier de temples superbes , dont Tarchitecture et les décorations varient et se renouvellent sans cesse, et ruinent les desservants. Les prêtres de ce temple sont les grands et les hommes de finance ; les prêtresses sont les femmes des riches et les filles de théfttre d
m Ce peuple a du zèle pour sa religion , il veut l'étendre à ses voisins, et il y réussit assez; mais ce qui prouve surtout son zèle , c'est qu'il est fort intolérant La Déesse
est capricieuse , et les changements que l'on fait pour lui plaire, ne lui plaisent pas toujours. >»
Mais la vanité qui prend toutes les formes, même celles du plaisir et de la bienfaisance , atteint jusqu'à Tenfance : Cl J'ai vu , dit Saint-Lambert, des polissons de six ans parler fréquemment de la naissance , de la richesse et du crédit de leurs parents ; cela est dans la nature ; les enfants voient bientôt que le crédit , les richesses et la naisnaissance obtiennent dans la société des soins , des égards et des attentions, d
La vanité est parfois aussi bien étrange : a un Français, dit encore l'auteur, qui voyageait en Italie pour sa santé, pensait que la singularité de ses maux devait lui donner de la considération^ D contait qu^en arrivant à Genève il
avait fait Venir dû médecin, qui 8'étalf écrié : quoi, c'est M. D., c^est un fameui malade ! )i et il était ravi de réclamation.
Saint-Lambert cite aussi cette particularité : <i Bans une tle de l'Archipel , célèbre par son inclination pour la piraterie, M. Oattt arriva chez une femme qui pleurait la mort de son amant. Eh ! de quelle maladie e&t-il nnort , demanda M. Gatti. De quelle maladie ? répondit la fetnme avec beaucoup de fierté , il est mort comme il coh venait à un homme tel que lui. Cela voulait dire quMl avait été pendu. »
Dans son chapitre sur le désir des richesses , qui consiste d'ailleurs dans un de ces contes , dont U sème son ouvrage, je ne remarquerai que cette réflexion , qui est tout à fait dans le genre de celles d*BeIvétius : a Les moralistes religieux ont tout gâté en politique éomme en morale. Le fanatisme exagère tout. Quelle folie de dire que Tamour des richesses est un vice , et de placer la perfection dans un état d'inaction et de pauvreté , qui nous rend inutiles à nous-mêmes et aux autres. »
Saint-Lamberi qui marche ici sur les traces d'Helvétius, les suit également, quand il s'agit de Tambition; il s'en réfère même sous ce rapport purement à son opinion. Or, on sait comment Tauteur du livre de VEsprit envisage cette passion.
Mais s'il s'accorde sur tant de points avec l'auteur de ce livre , il en est cependant quelques-uns sur lesquels il s'en sépare, ainsi l'amour de la gloire. Hume avait défini la gloire , la récompense des actions , des ouvrages , des talents utiles au grand nombre des hommes. Helvétius avait dit de son côté : La gloire est le cri de la reconnaissance universelle. Saint-Lambert ne partage pas ce sentiment, et il pense que la gloire est attribuée à César
qui n'a fait (fue dû mal, comme à Alexandre , qui a fait beaucoup de bien , et que c'est en général à la force dé« plo|ée avec éclat et aux actes réitérés et heureux de la puissance , qae les liommes et les siècles rulgaires s'em-* pressent de la donner. « On admire, diMl, les grands hooK* mes funestes au monde , comme ces montagnes énormes, dont les sommets , couverts de fumée ou de (Hmats , lan** cent de temps en temps des feux ou versent des torrents , qui dévorent ou ravagent les campagnes. )» c( Il y a plus , dit-il encore , ce n*est pas seulement la puissance fondée sur les qualités , dont Je viens de parler (un grand eourage, une extrême activité et une intelligence supérieure) , c'est la puissance heureuse, c*est l'ouvrage des circonstances et non du génie , qui obtient la gloire. »
Mais n'est-il pas faux de dire , comme le fait ici Saint-^ Lambert , que ce soit jamais à la médiocrité si heureuse , si victorieuse qu'on la suppose, que ce soit même k la grandeur, sans bienfaits , que s'attache la gloire. La gloire s'adresse mieux, elle ne vient et ne demeure qu'à une rare excellence , dans laquelle le génie est toujours pour plus que la fortune, et la puissance du bien pour plus que celle du mal. Elle est la Justice de l'humanité , touchée d'une supériorité qui la sert et Télève ; et il y a plus que de Tadmiration , il y a aussi de l'amour dans cette Justice , qui n'est après tout qu'on retour du comr des peuples vers ceux , qui en faisant pour eux de grandes et belles choses , en font aussi de bonnes.
C'est sur les passions vicieuses que roule la première partie du Commentaire : c'est sur les passions vertueuses que porte la seconde. Mais pas plus dans celle-ci que dans celle-là Je ne suivrai fauteur pas à pas. Je me bornerai , comme dans ce qui précède , à quelques remarques par-
tteulières sar ce qu'il peut proposer â*an pei| neuf, en une matière qu'il a déjà plus d'une fois traitée.
Pour exprimer les dispositions dans lesquelles il se trouve en l'abordant , il dit à sa manière : a Je ne respire plus Fair des contrées que le vice à rendues malheureu-ses , et sortant du Ténare pour monter dans TOIympe, je quitte la société des Furies pour entrer dans celle des Dieux. y>
Je ne m'arrêterai pas avec lui sur la pitié , sur l'amour en général, sur Tamour des enfants et sur celui des frères, à propos duquel en vue des préférences injustes qui le détruisent » il fait cette réflexion : oc l'homme auquel il en coûte le plus d'être juste , c'est un père, dont les en* fants ne font pas également la consolation et la joie ; » mais je passerai un peu moins vite sur Tamour des époux, parce que j'y trouve pkis de traits caractéristiques de sa doctrine dans sa manière de juger ce sentiment. Voici d'abord comment il indique le ton sur lequel il s'en exprimera : ce Dans le Dialogue de Platon , où Socrate parle de l'amour, il voile à demi son visage; pourquoi cette siroagrée ? d On ne doit donc pas s'attendre à un semblable manège de sa part; il s'expliquera plus franchement. Ainsi , par exemple , a-t-il à prononcer du choix qu'on doit faire d'une femme , après avoir rapporté ce mot de Plutarque : a Ne vous mariez ni sur le rapport de vos yeux , ni sur celui de vos doigts (par calcul) , d il dit : a II est dangereux d'être le mari d*une belle femme ; ce n'est pas parce qu'étant toujours attaquée , il est dlflQcile qu'elle se défende toujours, mais parce qu'il est rare qu'elle soit complaisante et modeste. » Et plus loin : (c Jai de la peine à croire qu'un mari moilniste et une femme janséniste fassent jamais bon ménage. Je connaissais une
de ces disciples de Saint-Âugustin , qui avait pris pour amaDt un homme assez iodifférent sur tous les cultes : elle lui confia un jour, dans un des moments lesfUus tendres, qu'elle et son mari n^avaient jamais pu s*entendre sur la grftce. )» Tout ne peut se citer dans ce chapitre , ce-« pendant on me permettra de ne pas omettre un passage qui est un de ceux dont on fit une objection contre la proposition d*un prix décennal à décerner au Catéchisme universel. Il faut y noter jusqu'à la solennité avec laquelle Tauteur professe des choses qui cependant passaient assez naturellement au xyiii*" siècle : a Pères et mères , voici des vérités que vous révélerez à vos enfants , au moment de leur mariage : Un mari veut-il rendre son autorité aimable ou peu sensible , qu'il demande toujours en amant les faveurs qu'il a droit d'exiger comme époux ; qu'il soit touché et non offensé des refus ou des délais de son épouse ; c'est surtout pour refuser ou accorder les plaisirs de l'amour, qu'elle doit être libre ; ce n'est même pas assez; le lit est le trône des femmes, c'est là qu'elles doivent régner , et cet instant d'empire les console d'une longue dépendance. » Suivent d'autres enseignements dans le môme genre , que résument ces mots : « Connaissez le prix du goût, le plaisir de l'inspirer, celui de le sentir ; ne l'usez point , ne le blessez point; amusez, économisez l'amour, d Tout cela sans doute se dit ou peut se dire dans le monde ; tout cela même à la rigueur peut s^écrire dans un livre ; mais est-ce dans un livre destiné à l'enfance , dans un Catéchisme, qu'on doit le trouver? Et cette morale de boudoir , bonne tout au plus à professer sous le manteau , est-elle bien venue à s'étaler ainsi devant de jeunes ftmes à l'égard desquelles le moindre de ses inconvénients est de manquer de réserve et de respect. La morale des actes secrets doit elle-même rester
iecrète , «t il feut laisser aux casuistes le soin d*eti mena** ger avec une ferme sobriété les préceptes confidentiels.
Je demande à faire encore une citation relative au même sujet; il s*agit des rapports des époui , dont Tun a violé son serment. Saint-Lambert dit que cette conduite dégage Taatre du sien, a Seulement , ajoute-t-il , si la femme qui devient galante quand son mari est infidèle, ne manque pas è son mari , elle se manque toujours à elle-même ; elle risque de perdre Testime publique , celle de ses enfants, et Tamitié qu*un mari infidèle pouvait lui conser-^ ver. » Je Tavoue , quelque juste que soit cette réflexion en elle-même , Je ne puis m'empêcher de remarquer qu'elle serait peut-être mieux placée dans une autre bouche que dans celle de Saint-Lambert ; les péchés qu*on a partagés sont ceux qu'on a le moins le droit de condamner; et il faut laisser à d'autres le soin de prononcer une sentence à laquelle soi-même on ne saurait échapper.
En parlant de Tamour de la patrie , il sWupe des moyens de le faire naître dans le cœur des enfants. On conviendra qu'il en est dans le nombre qui sont assez médiocres : ainsi , il dit : a Les enfants sont-ils charmés d'un vêtement , d'une machine , d'un genre d^amusement, des fleurs, des fruits, etc Vous leur direz : Le charmant pays, que celui où Ton trouve des hommes si industrieux, tant de plaisirs, tant de productions agréables.... » « Sont-ils frappés de quelque danger f Leur at-on parlé de voleurs, d'hommes féroces et méchants? Rappelez à leur esprit les magistrats qui veillent à la tranquillité publique. i> Je le demande , est-ce là la forte et digne manière d'inspirer l'amour de la patrie aux enfïmts? 9ont-ce là les exemples dont il faut les toucher , les mobiles dont il faut les émouvoir , les sentiments dont il
faut les ftûimerT sont-ce là des paroles à élever leur âme et à la transporter dans ces hautes régions où , en pré-* sence des grands spectacles du dévouement politique , militaire ou religieux , des nobles œuvres de l'esprit, elle apprend à admirer et à aimer autre chose que Tindustrie ou la police de sûreté des cités? On a tort de croire que les enfants ne se prennent que par la sensation ; ils cèdent à de bien autres impressions , et la patrie , comme Dieu , les gagne par de tout autres motii^ que ceux qui se tirent de ridée du bien-être. Quand elle obtient d*ettx , elle aussi , une religion et un culte , c^est qu^elle leur apparaît grande et sainte, c'est qu'elle est également à leurs yçux une image vénérée du Juste, du bien et du beau. On ne saurait donc approuver cette façon tonte sensualiste de la leur faire estimer et aimer.
On doit savoir plus de gré à Saint-Lambert de cette pensée plus exacte , qui leur Indique ce qu'ils doivent de respect aux lois et aux chefs de l'Etat : cr Ne parlez pas fiial à vos enfants du prince et des magistrats; le flls d'un père frondeur est rarement un bon citoyen. » C'est au moins un mot sage et que tout père devrait sérieusement méditer, afin d'en faire, au besoin, une discrète application. Mais on ne peut en dire autant du discours que Tau'teur prête à Caton , au moment où il va se donner la mort , et qui n'est qu'une leçon de suicide professée avec emphase devant son fils et ses amis , et immédiatement mise en pratique sous leurs yeux ; je ne sache rien de plus triste que la justification en de tels termes et par de telles considérations d*une action à laquelle la passion peut sans doute emporter , mais qu'il ne faut pas donner à la ralsort la fâcheuse mission de légitimer par des sophismes.
De l'amour de la patrie passant à l'amitié, Tauteur la définit : la bienveillance mutuelle de deux flmes vertueuses
et sengiUes, qui s'unissent pour diminaer leurs peines et leurs défauts, et augmenter leurs plaisirs et leurs vertus, et il approuve fort Topinion que s'en formaient les anciens : a Si les anciens, dit-il, n*avaient vu dans Tamitié qu'une certaine utilité sévère, ils en auraient parlé avec moins d'enthousiasme, mais ils en ont connu tous les charmes. » Rien de mieux, sans doute, mais alors que devient la doctrine de rutile, proposée comme règle générale de la vie. Il est vrai qu'il ajoute presque aussitôt que Sénèque exagère quand il dit : Choisissez un ami, pour avoir quelqu'un qui puisse vous accompagner dans l'exil ; que Montaigne lui-même n'est plus dans le vrai, quand il dit que tout est commun entre deux amis, volontés, pensements, jugements, biens, femmes et enfants, honneurs et vie. L'amitié, fait-il remarquer, n'est pas l'unique fonction de l'flme, et ne doit pas en absorber toutes les facultés ; il ne faut pas transporter dans l'amitié les illusions aveugles et les entratnementi de l'amour. Il termine ce chapitre par une réflexion qui a sa justesse : <c Nos mœurs, dit-il, sont en général plus déréglées que corrompues ; il vaudrait mieux réformer nos idées que nos mœurs.» 11 y a peut-être, en effet, au xvin* siècle, plus de dérèglement d'esprit que de corruption de cœur ; et quand on voit, dans la grande et terrible épreuve à laquelle il est en finissant appelé, quelles vertus, quel courage, quel héroïsme de tout genre, ce monde, en apparence de si peu de foi et de force, vient tout à coup à déployer* on est avec raison disposé à penser qu'il a plus péché par les idées que par les sentiments, et que parmi toute cette philosophie hasardeuse, intempérante, sceptique et sensualiste, il entrait dans les flmes quelques principes généreux, qui les préservaient non de faiblesse, mais de corruption , et pouvaient y ranimer, y vivifier les plus nobles inspirations. J'ai eu à le remarquer plus d'une fois.
particulièrement et plus expressément en parlant d^Helvétius ; je suis heureux que Saint- Lambert m'ait à son tour fourni , par la pensée que je viens de citer, roccasion de revenir et d'insister sur cette observation. C'est, je crois, une bonne manière de rendre justice au xviii* siè* de. On discerne du moins ainsi, et on ne condamne pas tout également en lui ; à côté du mal on y voit le bien, et dansTéquité de l'histoire , tout en le traitant avec sévérité , on peut cependant pour une part l'admirer et le plaindre.
Il n'y a pas à s'arrêter sur ce que l'auteur dit de la reconnaissance , de l'émulation et même de l'admiration. Seulement ici pour montrer comment on peut initier à ce sentiment l'flme du jeune homme , il s'expl*ime encore en des termes et d'un ton qu'il y aurait peut-être trop d'indulgence à ne pas relever , quand on songe que c'est tou« Jours d'un catéchisme qu'il s'agit. Ainsi après avoir cité ces vers :
« Bie Gelidi fontes , hic moUia prata , Lieori , « ffitf nemtM, hie ipso têeum consumerer œvo. »
Il dit : ail ne faudrait pourtant pas attendre pour rendre le jeune homme sensible aux richesses et aux beautés de la nature qu'il ait une Licoris. Il y a peu de jeunes hommes, J'en conviens, qui admirent vivement une belle nuit, avant de savoir ce qu'on peut faire d'une belle nuit ; mais il faut convenir aussi qu1l y a bien peu d'enfants qu'on
cherche à disposer au sentiment de l'admiration. »
Et plus loin : c(Hais quand il aura joui ou espéré
Jouir avec Licoris de la paix et du silence de la nuit, de la douce lumière de la lune , 'de l'absence des importuns, il
pourra éprouver pour un beau ciel et une belle nuit les transports de Tadmiration. x>
Une douce habitude et une vertu très-familière au xyiii<^ siècle est la bienveillance universelle, ou, comn^e le dit Saint-Lambert, Tamour que Ton doit à tout le genre humain , pour le bonheur qu'il procure à ohacun de nous. Il la recommande donc avec soin ; il veut qu'elle se manifeste par un langage plein de mesure et de douceur, par des manières polies par une constante disposition du cœur à sympathiser avec ses semblables ; il veut que les pères donnent à leurs enfants l'exemple de cette vertu> parce que a les enfants d*un censeur amer sont rarement les amis de leur espèce, et que les enfants d'un homme tendre et juste savent aimer et pardonner. Leur aversion pour les méchants est mêlée de pitié et leur admiration pour rhomme vertueux est mêlée d'émulatioii et d'amour. » 11 veut aussi qu'on en cherche des leçons dans rhistoire, et comme au xviii' siècle on a uu grand goût pour les Chinois, ce qui fait dire à Gaiiani que TEurope se ekinoUe , il ne manque pas de vanter les sentiments de bienveillance et de douceur de ce peuple. Il estime d'ailleurs qu'il n'y a point de vertu sans celle-là et que selon l'expression d'un ancien , la vertu sans l'amour est une vertu impie et sans dieux.
La bonté n'est qu'une nuance de la bienveillance. On demandait à madame de Montansier^ qui visitait fréquem^ ment les hôpitaux, comment elle pouvait supporter le spectacle de tant de douleurs; c'est, dit-elle , parce que je les soulage : voilà la bonté , cette douceur du sang , comme l'appelle Driden. Saint-Lambert ne la néglige pas dans son Commentaire , et comme il pense que ce sont les mauvaises passions qui l'altèrent et la détruisent dans
l'Ame, il insiste pour qu'on se délivre ou qu'on se préserve de ces aflècUons.
Nous sommes enfin arrivés au terme de ce traité ; reste cependant la conclusion^ dont il faut dire au moins un mot. L'auteur croit qu'au moyen de sa morale, préparée comme elle l'a été par son Analyse de Ihomme et de la femme^ enseignée comme elle Ta de même été dans ses Notions, ses Préceptes et son Eœamen de soi-même « expliquée enfin et développée, comme on l'a vu , dans son Commentaire , elle est propre à former un homme courageux , judicieux, ferme, bienveillant, indépendant, mattre de ses sens, tempérant, juste et sage, autant qu'un homme peut l'être. On ne saurait être plus content de son œuvre et se donner à soi-même un plus ample témoignage de satisfaction. Cependant il ne pense pas avoir tout dit encore sur son siyet, et si le bonheur et la perfection de l'homme doivent être soutenus et augmentés par les lois constitutionnelles, administratives, civiles, criminelles, etc., il estime qu'il y a un dernier ordre de leçons à lui donner pour compléter son éducation , c'est une Analyse historié que de la société. Ainsi se justifie, selon lui, cette étude des lois, des formes des gouvernements et des principaux événements chez les différents peuples, qu'il rattache à son Catéchisme.
AHALTBE HISTOBIQtE BB hk SOaÉli,
Cette Analyse est une suite de réflexions sur la politique et l'histoire à l'nsage de son élève , à peu près , mais je me hAte de demander pardon du rapprochement, comme le discours sur V histoire universelle en est aussi une pour l'élève de Bossuet.
L% cadre en est simple ; après des considérations géné^
raies sur l'origine des sociétés et leurs diverses oonslitutioDs, Fauteur, abordant l'histoire, passe en revue et apprécie les lois, les institutions, les mœurs , les croyances, les conditions variées et les fortunes diverses des princi-pales nations , des Egyptiens , des Perses , des Grecs , des Carthaginois et des Romains , chez les anciens ; des Normands , des républiques Italiennes et Suisses , de la Hollande, de l'Angleterre et de la France, chez les modernes; il se propose dans cet examen de faire voir que les progrès de la liberté des peuples sont en raison de ceux de l'autorité des rois ; et comme il a surtout en vue la France , il termine par un certain nombre de de* mandes adressées aux États-Généraux , qui renrerment ses idées de réforme politique.
Je viens de dire que Je compare, mais que Je n'égale pas cette Analyse historique des sociétés au discours sur rhis-^ toireuniverselle. Je ne trouve, en effet, dans l'une rien de ce qui fait la grandeur de Pautre, ni l'étendue des vues , ni Texactitude de la doctrine, ni l'élévation, la force et la noble simplicité du langage , ni le fond ni la forme ; il y manque en un mot le génie; et c'est encore parce qu'il y manque le génie, que Je ne la mets pas davantage à coté de Yesprit des Lois et même de Vessai sur les mœurs des nations , avec lesquels elle a cependant aussi de certaines analogies , mais elle n'est pas de leur ordre , et sans la vouloir juger avec trop de sévérité, on peut, je crois , bien dire que c'est une sorte de philosophie de l'histoire , qui n'excelle ni comme philosophie ni comme histoire, et qui n'est la plupart du temps , sur de vagues et incomplètes données, qu'une succession de remarques sans précision ni profondeur , exprimées dans un style sans caractère.
Aussi n'en ferai-je pas une étude particulière et me
bornerai-je à quelques observations propres à mettre en lumière certains changements survenus dans les premiers sentiments de Tauteur.
Pour les mieux apprécier, Je rappellerai que cette ilnalyse historique de la société, terminée en 1788, ne fut cependant publiée que beaucoup plus tard et alors que les événements survenus et Texpérience des temps avaient pu assez sensiblement modifier certaines opinions de Saint- Lainbert. C'est bien , en effet, chez lui toujours le phiio- SQphede Técole, que nous connaissons, qui parle, mais c'est ce philosophe quelque peu troublé ou ramené par le spectacle des choses et. des hommes qu'il a eus sous les yeux. On peut le remarquer, surtout au sujet de la religion, sur laquelle, en plus d'un endroit, il s^ exprime un peu autrement qu'il ne le faisait dans ses entretiens d'autrefois et ses précédents écrits. C'est ainsi qu'il dit quelque part : <( Une juste admiration qu'inspire à l'homme l'ordre de l'univers, les promesses d'un plus heureux avenir, des récompenses assurées à la vertu, furent souvent le meilleur supplément qu'on ait pu donner à la morale et à la force des gouvernements. Souvent , lorsqu'on a tout refusé à la patrie, on fait tout pour les dieux. Le fanatisme est la jeunesse des religions, c^est du moins le moment du zèle, et lorsque ce zèle est dirige par des hommes qui désirent sincèrement le bien public ^ il maintient le calme et inspire des vertus. » Dans ce passage, tout n'est sans doute pas de la plus parfaite justesse , mais rien n'y est téméraire, et au lieu de l'ancienne opposition, ce sont plutôt des concessions et une sorte d'adhésion à des pensées différentes qu'on y observe ; et ailleurs encore, lorsqu'il s'agit des gouvernements théocratiques, on reconnaît le môme esprit. On y lit, en effet, ce qui suit : « Je ne dis pas que la théocratie
soit celai des gouvernements qu'il faut préférer ; je suis si loin de le penser, que j'en montrerais les inconvénients, si depuis longtemps d'autres ne les avaient pas montrés^ et même en les exagérant. Mais je dis que le pouvoir de la religion est un des moyens les plus puissants pour empé-* cher que ces dangereux penchants, qu'il faut toujours observer, diriger, calmer, ne troublent Tordre général, x»
Plus loin, Saint-Lambert s'avance peut-être même un peu plus: c( Je n'examinerai pas, dit-il, à propos de la religion des Chinois , si par le mot d'Être des êtres » on en** tend parler d'une substance éternelle et unique , dont noua faisons partie , la nature intelligente, enfin le Dieu de Spinoza. Sans me jeter dans des questions que Tesprit humain ne décidera jamais , j'oserai dire que nous voyons dans toute la nature une puissance active , uh ordre , des desseins, des qualités qui produisent certains effets, etc., et que si nous n'avons pas de la divinité une connaissance démontrée , nous en avons du moins une croyance , que nous devons à un sentiment susceptible de plus ou moins de force et qui tient beaucoup du sentiment de révidence. Mous devons nous dire aussi que dans les objections con* tre l'existence du Grand-Élre , Il y a des probabilités et jamais de démonstration ; croyons donc en Dieu, croyons-y i comme nous croyons à l'existence de nos penchants, de nos qualités, des causes de nos sentiments , etc.; nous les sentons en nous , nous sentons aussi Texistence du pou* voir intelligent qui produit, arrange, conduit et détruit tous les êtres. On regarde à la Chine ce Grand-Être , comme le père qui veille sur nos besoins, h qui rien n'é-^ chappe de notre conduite et qui nous commande la vertu. » Enfin, parlant de la religion et du clergé en France^il dit : a La religion qui est la philosophie du peuple, et les prêtres qui sont les ministres de cet éterfiel enfant» devaient
occuper nti prince comme Louis XIV. Il voulut rendre It religion respectable; elle était pour lui le salut des âmes et le soutien de la monarchie. Elle se délivra sous son règne des sorciers, des revenants et des prophètes» etc. » •*«• Dans ses demandes aux États-Généraux^ il regarde (ce sont ses termes ) la constitution du clergé comme aussi essentielle à la monarchie paternelle, que celle des parlements et de la noblesse. Il revient même à plus d'une reprise sur cette question et tient à « ajouter quelque chose à ee qu'en a dit Montesquieu : il faut» à son sens^ une religion, dans le clergé de laquelle il y ait des dignités, de« raop, un peuple, enflo une subordination graduée ; telle est la religion catholique (1). Rome ne prétend plus, selon loi, à l'empire universel, et elle peut seconder les rots dans rintention de maintenir Tordre, le calme et les momrs ; on a beaucoup à en espérer et rienè en craindre.» On le voit, Saint*Lambert n*en est plus aux vives hostilités du XYiii* siècle contre les croyances et les institutions religieuses; il en est venu à la modération, et même à une sorte de bienveillant acquiescement. Le gentilhomme, Thomme de Taristocratie a un peu tempéré en lui le phi** loaophe» et il est maintenant plus volontiers de Técole de Montesquieu que de celle de Voltaire, et surtout d'Hel vétius » de Diderot et de d'Alembert. Il accuse même ce changement en lui par des traits assex marqués et qui ne laisseraient pas que de l'embarrasser, s'il faisait certains retours sur iui-^niéme : a Je crains, dtt^il, que dans le cours de cet ouvrage. Je n'aie laissé voir pour les faiblesses de l'amour plus d'indulgence que de sévérité; mais Je ne puis m'empAcher de blâmer un roi (il parle de Louis XIV)
(1) Il dit aussi : u Que les religions conservent leur culte, et autaitt que cela est possible, qu'elles en augmentent la pompe. »
qui donne à son commerce avec une femme mariée la plus grande autlienticité ; qui en a des enfants, les reconnati pour les siens et veut les élever au rang de princes du i$ang. » (( Il faut, ajoute-t-il, que les liens du mariage soient respectés; cette opinion est un des plus grands appuis des mœurs; l'exemple d'un roi si justement admiré pouvait ôter de la retenue à ces liaisons galantes, qu'il faut soumettre à la décence et couvrir du voile de l'amitié. D
Voilà pour la morale et la religion; voici maintenant pour la politique.
A propos de l'assemblée des notables , il dit : a Tant qu'on s'est borné en France à étudier les ouvrages des hommes de génie, qui avaient fait faire à la philosophie de véritables .progrès, ceux de leurs lecteurs, qui pouyaient être éclairés par ces grands hommes, en ont découvert les erreurs ; ces erreurs ne pouvaient plus être dangereuses ; on adopta généralement des vérités utiles. Mais il vient d'arriver chez nous ce qui est arrivé jadis chez les Grecs. Les sophistes ont succédé aux philosophes, les Socrates ont été remplacés par les Diogènes ; la vanité, plus forte à Paris que dans Athènes même, s'est eniparée des amateurs de la philosophie. . Ceux qui s'instruisaient ont voulu enseigner à leur tour, et. les esprits lumineux, qui avaient eu des disciples, n'ont plus eu que des rivaux. Cette foule de nouveaux maîtres ne connaît en. politique que des maximes absolues, des principes universels ; elle repousse l'idée qu'il y a des principes qui se modifient, et même qu'on reçoit ou qu'on rejette selon les. lieux, les caractères, les temps et les circonstances ; nous avons trop
d'esprit cosmopolite, et pas assez d'esprit français
Paris est plein de Solons. Les uns veulent quelque chose qui ressemble au gouvernement d^ Angleterre ; d'aii^res
une république fédérative; quelques-uns une sorte de démocratie; ceux-là, mais en petit nombre, une aristocratie. L'inconstance de nos modes a passé des objets frivoles aux objets sérieux. On change de systèmes sur la législation, comme de systèmes sur les jardins. On regarde avec une sorte de mépris cette philosophie, qui marche à pas lents vers le vrai et conduit lentement vers le bien. »
Et plus loin, dans ce qu'il demande aux Etats-Généraux (c'est le titre de ce chapitre], Saint- Lambert dit encore : c( Nos penchants veulent reparaître tels qu'ils sont dans l'homme sauvage. On semble craindre toute protection, dont on pourrait attendre du bien ; Tamour de la liberté devient la haine delà loi; l'amour de l'égalité fraternelle et chrétienne est aujourd'hui la haine de toute subordination graduée. Dans ces déclamateurs qui se proposent les plus étranges modifications à nos lois constitutionnelles, Il y a des ennuyés; ils se donnent le sentiment de leur existence; c'est un plaisir, mais ce plaisir peut les conduire à désirer le sentiment d'une plus vive existence^ ils le trouveraient dans des factions et bientôt prépareraient le triomphe de l'envie impudente. »
Ces extraits suffisent certainement pour prouver que l'auteur, mûri par l'âge et refroidi par le spectacle ou la prévoyance des grands événements qui s'accomplissent ou qui s'annoncent, n'en est plus à cette ferveur de zèle du parti philosophique, qui l'animait au temps de ses belles années et de ses brillantes espérances. Une révolution aussi s'est opérée en lui, mais un peu à contre-sens de celle qu'il s'est faite au dehors. Il juge d'un tout autre point de vue les hommes et les choses. Dans ces dispositions nouvelles, il irait presque jusqu'à justifier les lettres de cachet et à en célébrer les avantages, même en ce qui touche les philosophes, dont (c quelques-uns, dit-il, furent
mis à Yinoenneè et à la Bastille pour les soustraire à la rigueur de la magistrature, » et il hit honneur à Louis XV de cette mansuétude. Tel est donc, en général, Pesprit de ce. dernier ouvrage de Saint-Lambert; il n'est rien moins que celui d'un ardent révolutionnaire; c'est bien plutôt celui d'un réformateur fort modéré et même d*un conservateur, comme on le dirait aujourd'hui.
V Analyse historique de la société ne ressemble en rien sous ce rapport au livre deVhomme, dans lequel, ainsi que je rai fait observer, en parlant d'Helvétius, l'on sent de loin en loin comme un souffle précurseur des terribles tempêtes qui vont bientôt éclater au sein de la société. Ici, au contraire, on est plutôt frappé d'un constant penchant vers les idées d'ordre, de stabilité, de tempérament et de paix. La cause en est vraisemblablement que, pour Helvétius, les temps n'étaient pas encore venus et que les événe* ments n'avaient pas parlé, tandis que pour Saint-Lambert ils avaient dit ou allaient dire avec éclat leur mot. Quoi qu'il en soit, dans cet écrit, on ne saurait, en le comparant à ceux du même auteur qui l'ont précédé, méconnaître un changement d'opinion, dans lequel parait sinon précisément une conversion, au moins une forte inclination vers des doctrines d*un autre caractère.
Et maintenant , je puis le dire , nous savons quel est tout le catéchisme universel , quels en sont les préludes, la préparation , les suites et les dernières dépendances. En somme, c'est un livre de morale à l'usage de Tenfance, dont le fond est une doctrine hautement sensualiste , qui proposée en maximes et développée en réflexions, toutes plus ou moins empreintes du principe de cette philosophie, est bien peu faite pour l'àRC auquel elle s'adresse. Car elle n'a pour l'éclairer, le gagner et le toucher, ni la vérité , ni la simplicité , ni la pureté, ni le charme divin
— iffl —
•t la iaintê autorité d'une autre morale, qui a mieux le droit de dire : Laissez Yeoir à moi les petits enfants. Ici l'enfant ne trou? e rien qui aille à son esprit et k son cœur, qui relève, qui le purifie, qui le tienne dans le respect, Tobéissanee et Tamour. Ce n'est pas un livre fait pour ion âge, ce n*eit pas un catéchisme; ce n'est , sous une forme d'emprunt, qu'une de ces œuvres comme en tentait dans son ambition de popularité la philosophie du xviii* siècle, afin de faire de toute manière concurrence à la religion : tentativ^bien vaine et qui, quels que soient les soins que l'auteur y apporte, reste bien loin du but au* quel elle prétend, ne marque pas le triomphe de Tune des rivales sur l'autre , et en trahit bien plutôt rinfériorité et la ftiiblesse.
Cependant , malgré tout i grâee aux bons sentiments , aux tempéraments , aux accommodements et même aux eontradictlons , qui s'y mêlent fréquemment aux principes de la doctrine, l'ouvrage de Saint-Lambert vaut mieux qu'un autre ouvrage du même genre , de la même éeole et è peu près de la même date , dont il va me donner l'oocasion de dire aussi quelques mots ; Je veux parler du catiehiêtne du citoy$n français, par Volney; il ne sera peut-être pas sans intérêt de les rapprocher l'un de l'autre et de les considérer relativement, au moins dans leurs points les plus essentiels.
LE CATÉCHISME DE 8AnfT-LAMBERT ET CELUI DE YOLNET COBIPARÉS.
Le eatéehiime du citoyen français qui aurait pu, dit Tauteur, s^appeler aussi le catéchisme du bon sens et des honnêtes gens, prend encore un autre titre : c'est celui de loi naturelle ou frincipes physiques de morale. Voilà déjà qui
est assez clair ; attendons cependant les explications, elles ne manqueront pas de nous édifler.
Ce qu'elles nous apprennent, avant tout, c'est que le souverain bien de l'homme, le bat même de sa vie , est la conservation de soi-même , ou le bon état du corps. Le bien n'est donc que le bien-être , le mal que le malaise , et quand on les distingue l'un et l'autre en bien et mal moral , bien et mal physique, on ne fait qu'indiquer entre eux une différence de degré et non de nature, ,et au fond, il n'y a qu'un bien et qu'un mal , ceux du corps, qui sont tantôt directs , tantôt indirects , mais toujours physiques en eax-mêmes. Aussi la vertu que l'auteur définit la pratique des actions utiles, et le vice celle des actions nuisibles, n'ont-ils jamais un objet véritablement spirituel et abstrait des sens, selon son expression.
<c C'est toujours à un but matériel , quMls se rapprochent en dernière analyse , et ce but est uniquement de conserver ou de détruire le corps, d
£t ce qui est vrai de la vertu et du vice en général, l'est, cela va sans dire , également de la vertu et du vice en particulier; divisés en trois ordres, selon qu'ils regardent l'individu , la famille ou la société, ils n'ont d'autre fin que le bien ou le mal physique des êtres dont ils affectent l'existence.
Ces préliminaires établis, Yolney traite de chaque or-* dre de vertus et par conséquent de vices; mais de ceux-ci seulement d'une façon indirecte, et à propos de celles-là, il commence par celles des vertus qu'il nomme individuelles.
Il en compte cinq principales : la science^ qui comprend la prudence et la sagesse ; la tempérance , qui renferme la sobriété et la chasteté; le courage , ou la force de l'ftme et celle du corps; Vactivitéf ou l'amour du travail et l'em-
pKM du temps ; et enfin laproprele', ou la pureté du eorps, tant dans le yétement que dans Thabitation.
Si; par hasard, on s'étonnait de voir plaeée ici au nombre des yertos la. science, il faudrait se rappder le principe de rautear, et se rendre compte du rapport qu'elle peut avoir avec la eamenation de soi-mêvM. Quant à la sobriété, il est aisé d*en saisir le caractère et Tusage. a Le gourmand , dit Yoiney, dans son langage , auquel il faut s'habituer , et qui ne se distingue pas par une extrême délicatesse , oppressé d'aliments , digère avec anxiété ; sa tète troublée par les fumées de la digestion, ne conçoit point d'idées nettes et claires ; il se livre avec violence à des mouvements déréglés, de luxure et de colère , qui nuisent à sa santé ; son corps devient gras , pesant et impropre au travail ; il essuie des maladies douloureuses. et dispendieuses ; il vit rarement vieux, et sa vieillesse est remplie de dégoût et d'infirmités. » « Mais, ajoute«t-il, doit-on considérer Tabstinence et le jeûne comme des actions vertueuses? oui, lorsqu'on a trop mangé; car alors l'abstinence et le Jeûne sont des remèdes efficaces et simples; mais lorsque le corps a besoin d'aliment, les lui refuser et le laisser soulîrir de soif ou de faim , est un délire et un véritable péché contre la loi naturelle. » Il serait plus difficile d extraire et de citer quelques-uns de ses préceptes touchant la continence. Cependant il n'est pas impossible et il est de bonne analyse de rapporter celui* ci, qu'il donne en réponse à cette question : Pourquoi la chasteté est-elle plus considérée comme une vertu dans les femmes que dans les hommes ? — « C'est, dit-il toujours dans le même style, parce que le défaut de chasteté dans les femmes a des inconvénients bien plus graves et bien plus dangereux pour elles et pour la société ; car, sans compter les chagrins et les maladies , qui leur sont corn-
mont avee let honiiiMM^ eltepsont eneare eipoiéei k louta les incommodités qui prâeàdent « aooompagiMnt et suirffint l^état maternai , dont elles courent les rif quep ; que at eet état leur arrive hors du oaa 4e la loi , elles devien* nent un objet de leandalo et de mépris publie, et rem^ plissent de trouble et d'amertume le reste de leur vie. Da plus , elles demeurent chargées des frais d^entratien et d'édueation d'eaftints dénués de père ; frais qui les appau» f rissent et nuisent de toute manière à leur eiistenoe phy«sique et morale. Dans cette situation, privées de la iVat*» eheuF et de la santé qui font leurs appas, portant avea elles une surcharge étrangère et coûteuse, elles ne sont pluf raehercbées par les hommes, elles ne trouvant plus d'éta« blissement solide, elles tombent dans la pauvreté, la mi» aère, l'avilissement, et traînent avee peineuna via malbau* peuse. 1» Je n*ai pas besoin d'avertir que dans tout eeoi J*expoie et ne commenta pas, et surtout que Je n'apprécia pas; peut-être même toute appréciation devient^elia inu*» tile? Les textes en eux-mêmes ne suffisont^ispasf ne sontils pas assex nets, assez explicites, et si on me permet de le dire, assea crus? Au lieu d'adoucir, d'atténaer la dootrioa qu'ils expriment, ne l'aggravent- ils pas, au aontraira, et ne la mettenMIs pas grossièrement en saillie?
L'auteur ne parle guère mieux du courage que de la aontinence et de la sobriété ; n'est^-il pas, se demande^t-il, d*après oa qui a été dit de Tinfluanae des aliments , l'airet an grande partie , ainsi que plusieurs autres vertus , da notre constitution physique , de notre tempérament? *r». Oui , répond -il , cela est vrai : à tel point que ces qualités se transmettent par la génération et le sang , avec les élé«ments dont elles dépendent. -« a Mais alors que notre volonté ne suflSt pas à nous procurer ces qualités, est«ce un arima de ne pai les avoir P Non, ee n'est pas un crime ,
- in -
d*6lt un malbêiif. «^ Cependant, H dSpend tôujôori plus •Q moins de nous de les acquérir; car du moment que nous connaissons sur quels éléments physiques se fonde telle ou telle qualité , nous pouvons en préparer la nais* sance » en exciter le développement par le maniement habile de ces éléments ; et voilà ce que fsit la scienee de l'éducation,)! qui par conséquent, est*!! permis de eon-> elure , n*est guère que celle de ralimentation et de la digestion. Après cela faut-il parler de i*art d'élever les âmes, de les fortifier, de les tremper par les idées du bien , du Juste et du divin , en les touchant du sentiment de l'honnête et du beau , en les animant de foi , d'enthousiasme et d'amour , en les remplissant de dévouement pour une grande cause , pour la défense du faible, l'honneur , rindépendance et la liberté de son pays , le culte de ses pères? A quoi bon? Ce ne sont pas Ik les éléments physiques , d'où naissent le courage , la constance et l'énergie. Principes imaginaires de force et de vertu , et qui pourraient bien tourner k la destruction plutét qu'à la conservation de l'individu , fis n'ont pas leur usage dans une Téritable et saine éducation , dans une hygiène bien entendue. C'est ailleurs , c'est dans le boire et le manger, c'est dans le sang et le Jeu des organes que se trouvent ces qualités qui ne sontau fond que des propriétés organiques, et comme il n'y a rien de tout cela sans une certaine abondance , c la pauvreté , dit encore notre auteur, n'est pas sans doute un vice, mais elle est encore moins une vertu,
car elle est bien plus près de nuire que d'être utile i»
Et par conséquent la richesse est bien près , dit-il encore, d'être une vertu , pour peu du moins qu'on en use à l'avantage de sa sanlé.
Quant à la propreté , la dernière des vertus individuelles, elle doit être, et «elle est réellement une des
— H2 plos importantes, en ce qu'elle influe puissamment çur la santé du corps et la conservation. » Par la même raison , la malpropreté est un des principaux vices.
Après les vertus individuelles viennent les vertus do-^ mestiques. En quoi consistent-elles? Dans la pratique dea actions utiles à la famille, et par la famille à soi-ménoe. Elles sont au nombre de six : Véconotnie, Vamour pater^ ml , Yamaur.conjugalj Yamaur filial , Vamour fraternel et VaceompHssment des devoirs de maîtres et de domestiques. Je ne les reprendrai pas une à une avec Yolney, Je me bornerai à un ou deux exemples qui suflSiront pour tout le reste. Ainsi qu'est-ce que Tamour paternel ? c'est le soin assidu que prennent les parents de faire contracter à leurs enfants des habitudes qui soient utiles à ceux-ci , et deviennent pour eux-mêmes une source d'avantages. Il semblerait qu'à ce titre ce dût être une vertu commune; il n'en est rien , car la plupart du temps les parents ce n'aiment pas leurs enfants , ils les caressent et ils les gâtent ; ce qu'ils aiment en eux, ce sont les agents de leur volonté, les instrupnents de leur pouvoir, les trophées de leur vanité , les hochets de leur oisiveté ; ce n*est pas tant l'uti* lité des enfants qu'ils se proposent, que leur soumission, leur obéissance ; et si parmi les enfants on compte tant de bienfaités ingrats , c^est que parmi les parents il y a autant de bienfaiteurs despotes et ignorants. » Il y aurait plus d'une remarque, même de langage, à faire sur. ce passage cité textuellement ; mais ce qui doit surtout y frapper, c'est l'amertume avec laquelle il y est parlé des parents. On peut se rappeler qu'Helvétius , Diderot et Saint-Lambert ne sont guère plus doux sur ce même sujet, et que le père en particulier est fort maltraité par eux. Etait-ce principe de doctrine? Sans doute, on aime à le croire , plutôt qu'à supposer une si fâcheuse disposition
— H3 — dans leur oœur. Cependant, pour Yolney, il se pourrait qa1l y entrât un peu de ressentiment.personnel , à cause de l'indifférence et de la négligence extrêmes avec lesquelles il avait été élevé par son père.
Dans sa théorie , Tamour conjugal est une vertu comme l'amour paternel. £t pourquoi? Toujours par la même raison , par la raison « que la concorde et Tunion qui en résultent, établissent au sein de la famille une foule d*habitudea utiles à sa prospérité et à sa conservation. -» Aussi l'adultère, est-il un délit , dit Yolney, parce qull traîne après lui une foule d'habitudes nuisibles aux époux et à la famille. La femme et le mari , épris d'affections étrangères, négligent leur maison, la fuient, en détournent autant qu'ils le peuvent les revenus pour les dépenser avec l'objet de leurs affections ; de là les querelles , les scandales , les procès , le mépris des enfants et des domestiques, le pillage et la ruine finale de la maison; sans compter que la femme adultère commet un vol très-grave, en donnant à son mari des héritiers d'un sang étranger , qui frustrent de leur légitime portion les véritables enfants. D On le voit, c'est bien toujours, le même esprit ,Ja même manière de penser et de dire , le même principe d'utilité et de conservation de soi-même appliqué sans ménagement et exclusivement aux relations les plus délicates des âmes. Non certes , que ce principe n'ait sa valeur et son usage, mais il ne Ta qu'à cAté, ou pour mieux dire, au-dessous d'autres règles bien supérieures, qui, en le surpassant, le limitent et le légitiment tout ensemble.
Les vertus sociales, aussi nombreuses qu'il y a d'actions utiles à la société et par la société à soi-même, peuvent cependant toutes se ramener à une seule, la justice, qui se définit par cet axiome : JVe fais à autrui que ce que tu veux qu'a te fane ; elle a pour objets ces trois attributs, qui sont
physiques et inbérénts à l'oi^^nisâtion de l'homme* Tégaf» lîiéi la liberléiet la propriété, et voici comment ils le sont» L'égalité , en premier lieu^ a oe caractère s « Parce que^ dit Volney, tous les hommes ayant également des yeux» dea maiosi une bouche* des oreilles et le besoin de s*en servir pour vivre* ils ont par ce fait môme un droit égal à la viOi à l'usage des éléments qui rentretieanent* a II de manque, U est ?rai, à tout cela» pour être réeUemeot uo droit» un objet de justice* qu'une chose, que peu de cliotfe» rame et ce qui fait dans Time qu'elle est une peraonûet un agent spirituel et moral* un principe d^actloo digne de respect et d'amour « Mais Volney n'y tient pas* et il lid SttiDt du corps et du soin qu'il faut en prendre pour tout expliquer et tout justifier. Môme remarque au sujet de ce qu'il dit de la liberté. II se demande oommeni elle est aussi un attribut physique? Réponse : « Parce que tous les hommes ayant des sens suffisants a leur conservation, nul n'ayant besoin de l'œil dautrui pour voir* de son oreiUe pour entendre* de sa bouche pour manger* de son pied pour marcher* ils sont tous par ce fait même constituée io<* dépendants et libres.» Hél quoi* libres en tant que relative» ment complets dans leur organisation* en tant que pourvus de tous leurs sens 1 Mais l'animal* à l'entendre ainsi* serait tout aussi libre, et la plante et la pierre pareillement! libres* sans qu'ils aient en eux ce qu'il faut pour se posséder et se gouverner I Libres* sans être avant tout cette force êut tonseia el sut composg qui n'est et ne peut être que Iftme elle-même i C'est* en vérité* étrangement se mé* preadre, et confondre bien grossièrement l'individualité ou la qualité d'être une substance à part* laquelle est commune aux corps et aux esprits p avec la personnalité* qui est le caractère d'un être à part* sans doute, mais avec ja conscience et la conduite de iui-uième* lequel oe oon<*
vient pas au eorps et n'appartient qa'anx eaprits. Pas plus que i*6galité et ia liberté « qaoi qu'en diie Yolney , la propriété n>8t uo attribut physique de l'homme; elle en est un attribut moral , un effet du libre arbitre appliqué, sous la forme du travail et la condition du respect des droits d'autruii à Tacquisition, à ia possession et à Tusage d'une chose de Tordre physique. Point de propriété qui ne re^ monte à Tâme, et dans Tftme à la raison et à la liberté lé^ gitimement développée.
Yolney ne l'entend pas ainsi , c'est-à-^ire qu'il n'entend pas la justice elle^-mëme et qu'il n'est pas plus intelligent des vertus qu'il y rattache.
Aussi, voyez comme il parle de la charité» qu'il a d'à** bord le tort de confondre avec la justice. « Ordonne^t-elle le pardon des injures? Oui ^ dit^il, tant que ce pardon s'accorde avec la conservation de nou8-*mémes. Prescrit* elle de faire du bien à autrui sans compte et sans mesure? Non , car c'est un moyen certain de conduire à l'ingratitude. » Mais , a-t-^on hâte de lui demander , est^e encore là de la charité , est->ce cette efliision d'amour qui abonde sans réserve et sans fin dans une âme pour une autre Ame » qui se marque par un bien autre don que celui du pain ou du vin, du vêtement ou du logement» qui se manifeste avant tout par l'aumône spirituelle, par l'aumône d'un bon conseil » d'une pieuse consolation , et au besoin même du reproche paternel et de la tendre plainte » en un mot» par un acte de dévotion du cœur » dans ce qu'il a de plus pur, de plus doux et de plus saint? Où l'auteur va-t-il prendre cette charité qui ne sait ni pardonner, ni donner puisqu'elle ne donne et ne pardonne qu'à condition et que pour un intérêt tout entier de la terre , et où le ciel n'est de rien? Ce n'est pas certes là où elle se trouve» tant par le précepte que par l'exemple divinement ensei^
gnée ; et si Volnèy nomme TÉvangiie , il le consulte mal, il . n'en saisit ni la lettre , d1 surtout Vesprit. Tout ce qui touche aux profondeurs et aux délicatesses de l'Ame , au plus intime de la vie morale, lui. échappe et le trompe.
Mais s'il ne traite pas mieux la Charité , sera-t-ii plus favorable à TEspérance et à la Foi? Bien au contraire; car «nfln, de la première il admet mal , maïs il admet du moins quelque chose; des secondes, il nie. tout, et le nie même avec dédain. Que sont en effet à son sens la Foi et et TËspérance ? Des idées sans réalité , selon ses termes , de vaines et fausses vertus , ou des vertus qui ne sont que celles des dupes cm profit des fripons ^ pour conserver ses propres expressions..
Vertus des dupes au profit des fripons, ces mots parlent assez d'eux-mêmes , et je négligerais de les relever , tant dans leur, crudité ils trahissent, sans respect, de pitié méprisante pour ce chimérique. spiritualisme, qui reçoit si peu pour. ce qu'il donne et fait si beau jeu aux habiles; Je les négligerais , dis-je , si cependant il ne fallait demander quelque compte à Tauteur de Tune au moins de ces deux tristes et fâcheuses épithètes. Car il vaut mieux ne pas regarder à Tautre et ne pas voir qui elle atteint. Je recherche donc simplement quels sont ici les vrais dupes : sont-ce ceux qui mettent les biens du ciel au-dessus des biçns de la terre , ou ceux qui les dégradent jusqu'à les réduire à néant? sont-ce ceux auxquels la Foi et l'Espérance promettent et tiennent tant de choses , ou ceux auxquels le scepticisme et l'indifférence en accordent et laissent si peu. Folie et duperie , dites-vous ; oui , au sens où vous le prenez ; mais en autre et meilleur sens , n'est-ce pas là au contraire la véritable sagesse , le meilleur des calculs même, si Ton veut; et les prudents, si bien entendus aux intérêts d'ici-bas, toute compensation faite,
ne F6§tenMLi pas dans leûfs yues borbées bien àu-des^*^ sous dé oedx qui « à boû droit ccMifiants , tivenl et travail' lest pour réternité?
rinfeisterai peu , après ce qui précède , sur d'autres ar^ tioles du Catéchisme du eitoyetêfrançaiê^ <}ui ne donneraient lieu qu'à des réflexions analogues. Il faut cependant re-^ toârl|iler encore celui-ci : « La loi naturelle permet-^eUe de réparer le mal qu'on a fait par des prières, des vœux, des oifraDdes à Dieu , des jeûnes , des mortifications? *^ Non» répond Yolneyi Car toutes ces choses sont étrangères à Faction que Ton veut réparer ; elles ne rendent ni le bœuf. i celui à qUi on Ta volé , ni rtaonneur à celui que l'on en a prité, ni la vie à celui i qui on l'a arrachée ; par consè* qnent elles manquent le but de la Justice ; elles ne sout qu'un contrat pervers par lequel un honime vend à un autre un bien qui ne lui appartient pas ; elles sont une véritablo dépravation de la morale , en ce qu'elles enhardiftseût à consommer tous les crimes par Vespoir de les expier : aussi ont'^^lles été la cause véritable de tous les maux qui ont toujours tourmenté les peuples ches qui ces pratiques expiatoires ont été usitées. » -^ Nous ne sommes pas ici au tribunal de la pénitence et nous n'avons pas à en dire le& secrètes conduite». Hais di en ce lieu de recudUement et d'intimes aveUx , le coupable a été avant tout amené à donner autant qu'il était en lui , satisfactioQ à l'ofEènsé , s'il a payé à la tociété pour la fa^ute commise envers elle , s'il a pour ainsi dire réglé ses comptes aveo la justice humaine , et qu'en outre , repentant , le cceur con*" trit et humilié , il se tourne vers Dieu » Timiriore , dompttf ses sens qui Tout emporté, et meurt aux mauvaises passions qui Font égaré , d'il ténaoigne extérieurement par des pra^tiques réglées de sa {Hrofoode douleur et de sest sincères dispositions au retour et à l'amendemeDt ; ou est le mal ,
— H8 — où est la dépravation morale? N^est^ce pas là aa contraire la véritable réhabilitation , le fond même de l'expiation ? Il faut tout entendre dans les choses , pour en Juger saine» ment, Tosage comme Tabus, l'esprit comme la lettre; ainsi ne fait pas Yolney, qui, trop souvent, n*en entend que la moitié et la mauvaise moitié.
C'est cette même manière de les prendre , qui lui fait dire encore : a L'humilité est-^lle une vertu? Non; car il est dans le cœur humain de mépriser secrètement tout ce qui lui présente l'idée de la faiblesse : et l'avilissement de soi encourage dans autrui l'orgueil et l'oppression. » Et il ne voit pas que l'humilité est précisément le changement de la plus vaine des forces , de celle qui n'a d'appui que l'orgueil en celle qui devient la plus sûre des vertus parce qu'elle se soumet et se confie à Dieu ; il ne voit pas que se reconnaître petit devant l'infini, c'est toute la grandeur de l'homme , et que si cette apparente faiblesse l'avilit et le met en péril sur la terre , il a , plus haut que toutes les puissances de ce monde , celui qui le relève et le soutient souverainement. Yolney n'est pas dans le secret de ces saints abaissements, de ces pieuses démissions du cœur; il n'a bien le sens que de la concentration en soi, que de la i
confiance en soi, que de la conservation de soi par soi. j
Mais la vie en Dieu et par Dieu , mais la soumission à sa I
providence , mais le respect de ses décrets , mais la reli- I
gieuse admiration de ses infinies perfections, il ne les conçoit , ni n^en tient compte , il n'en a ni rintelligence ni l'estime.
' Et que conclut-il enfin de tout ce qu'il vient de proposer? « ....Que toutes les vertus sociales ne sont que l'habitude des actions utiles à la société et à l'individu qui les pratique; qu'elles reviennent toutes à l'objet physique de la conservation de l'homme, que nous ne sommes
heureox qu'autant que nous observons les règles établies parla nature, dans le but de notre conservation ; et que toute sagesse , toute perfection y toute loi, toute vertu , toute philosophie, consistent dans la pratique de ces axiomes fondés sur notre propre organisation : Conserw-toi , tfMfn»M-loi, modère^toi; vis pour tes semblables, afin qu'ils vivent pour toi. »
Telle est toute sa morale , toute sa science du devoir ; rien pour Dieu, tout pour Thomme etdansThomme luimême y tout pour sa personne physique , pour le corps ; tout pour la conservation de ce mot qui n'est que la vie des organes , qui n'en est même que le résultat. C'est , on le reconnaît , la même doctrine au fond que Saint-Lambert, mais ici présentée sans détour et sans voile, sans concession et sans contradiction ; c'est cette doctrine toute droite pour ainsi dire , toute grossière en son sens , et qui ne mêle à ses leçons d'un sensualisme étroit mais rigoureux, ni les effusions sentimentales, ni les réminiscences à demi chrétiennes que Tauteur du poème des Saisonê, sans grande conséquence, il est vrai, laisse ça et là percer et s'échapper dans son œuvre. Yolney dit nettement le mot de Saint-Lambert , et le dit sans l'adoucir ni l'atténuer ; il le met plutôt brutalement en relief. On y gagne en raisonnement, on y perd en ménagements , et des deux Caté- €ki$mei, si l'un est plus didactique, plus franchement systématique , l'autre est plus orné, plus poli , plus mondain en quelque sorte. Si J'avais à faire un choix entre eux, au nom de la logique je préférerais le premier ; mais au nom du sentiment J'inclinerais vers le second. Cependant je l'avoue, mon option, dans ce cas, ne serait que relative et absolument parlant. Je rejetterais celui-ci comme celui-là , parce que la différence qui les distingue , n'est qu'apparente et déforme, que la doctrine qui en fait
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le fond «si ie» deui pertala manie et que e'eet um (àwm et fâobe«M motrtle tirée d\iDe non moin» fauese et non moios fftcheme métaphysique.
Mais surtout je ne les comparerais pa$ à œt autre caté-" chisme qui a élevé notre enfance et qui a confié à sa foi et à sa reltgieiise mémoire œ dépôt de vérités. 4e Tordre spéculatif et pratique tout ensemble , que le christianisme a apportées au monde et dont il a nourri Télile de rbumanité. Là du moins il est parlé » et parlé comme il convfeot eux faibles et aux petits, de Dieu, de Fâme et de leofs rapports, d'une autre vie , d*UB autre bien, d*un autre prioeîpe et d'un autre objet d^amour, que ceux qui sont de ce monde. Le mystère lui-même y est comme une om«bre salutaire , qui attire plus qu'elle ne trouble, et protège {dus qu'elle n'accable ces jeunes et tendres intelligences. Voilà le vrai catéchisme, celui qu'ont enseigné saint Au-*gttstin et Bossuet. Pour celui de Saint^Lambert et de Volney, il n'est queTapplication à l'éducation de l'enfanee; d'une philosophie qui ne connaît bien ni Dieu ni Thomme, et ne peut être pour œlui-ci un guide de vie vers colni-là.
C'est donc de leur part une prétention téméraire et vaine que d'avoir voulu cdrf^c&ûsr l'enfance. Us ne lui ont eftaeigné qu'une doctrine aussi peu faite pour Téclairer iiue pour la conduire.
Quant à Saiot<^Lambert en particulier , auquel il fout bien, qu'en terminant ce long mémoire, dont il a été le s^let , je revienne , par une dernière et spéciale réflexion , si comine homrne^ comme galant homme , ainsi que je l'ai dit, il dk pu sauver cette doctrine de ses défauts les plus graves, il n'en a d'abord jamais effacé la tacha or^ioeUe, et, en outre^ plus d'une fois , soit dans ses peintures» soit dans ses maximes, il en a aggravé le fAi^ux caractère.
Peut-être même A de certains égards , que je n'ai pas
besoin de rappeler, de sa personne et par sa fie, n'avaitil pas ce qu'il fallait pour être avec autorité un moraliste plus sévère. Il y avait en lui à côté de Thonneur du gentilhomme , de la fldélité en amitié , de la loyauté et de la modération du cœm, qu'il serait injuste de méconnaître , certains autres traits qu'il ne faudrait pas non plus oublier, et qui, même doctrine à part, Tempèchaient d'être un instituteur bien plausible de Fenfance. On peut certainement le dire en toute impartialité, pour bien remplir ce grave et saint ministère de paternité spirituelle, il lui eût fallu n'avoir pas tout à fait vécu , comme on vivait un peu trop dans son temps et dans le monde qu'il fréquentait ; cette espèce de titre de pasteur des ftmes, de docteur de l'église, de catédUste en un mot, qu'il affiectait, il ne pouvait bien l'obtenir que d'une religion qui en passait beaucoup à ses fidèles; et telle était celle dont il relevait, dont il tenait sa mission et qui, en effet, sous le nom de philosophie de la sensation , ne soumettait pas ses croyants à une règle bien sévère.
Damiron.
TABLE DES MATIERES
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