MARQUIS D ARGENT
PAR M. DAMIRON
Je ne sais, si en commençant» je ne deyraispas deman^ der grâce pour ce noureau nUmùire, dont le sujet est un auteur, qui ne se recommande pas , il faut en conyenir, par de très-briltants titres philosophiques, qui n*en a guèrad*autres, et qui en aurait même d'assez peu sérieux, du moins i le considérer sous certains rapports. Le marquis d'Argens, en effet, n'est pas un grand caractère, il n'est pas davantage un éminent penseur, et dans plus d'une circonstance de sa vie, il se montre un personnage assez peu grave. Il a beaucoup écrit et sur toutes choses , mais sans aucune rare distinction , et de la philosophie en particulier, à laquelle il a beaucoup touché, il n*a rien illustré de quelque lumière nouvelle. Il platt à Voltaire de lut trouver avec l'esprit de Bayle le style de Montaigne ; mais Voltaire, on le sent trop, flatte ici qui le sert, et paie d'un mot d'éloge, plus poli qu'exact, un allié, auquel, pour mieux se l'attacher, il tient avant tout à être agréable. P'Argens est, il est vrai, de l'école de Bayle et de Montaigne : mais de l'un, sans son savoir et l'esprit qu'il y porte;
ma» de Tautre, sans son langage et les grfices qu'il y ré^ pând; il Test sans aneun trait saillant qui le rajpproche de ces modèlea; il Test d^aiUeurs sans rien d'original et de propre.
Et cependant tel. qu'il est» il peirt encore donner lien à une étude d'un certain intérêt, et pour qui Toudra le suiyre, ayec quelque persévérance d'analyse » dans toute la variété de ses nombreux écrits, depuis les Lettres juives , les Lettres eabsMstiqms^ les Mémoires secrets as la Jt^tiUtqiiê des httres , la Philosophie du bon sens , etc., jusqu'à ses^ traductions accompagnées de notes et de dissertations d'Oeéllus Lucanus, de Timée et de Julien, il sera aisé de reconnaître en lui cet esprit croissant de doute, qui gagne rapidement la plupart des hommes de son temps, et dont il est> quoique sans éclat; un des buteurs les plus actifs. Plus particulièrement sceptique (1), dans ce siècle de scepticisme, il pous donne assez Tidée de cette société de peu de foi, à laquelle il faut des nouveautés plut6t que é^ croyances» et qui de quelque main qu'elles lui viennent, caressée dans son penchant, les reçoit avec faveur. D'Argens est un moment un de ses auteuirs en crédit.
Uais il est aussi autre chose. D'abord simplement le commensal et un des courtisans femiUers de Frédéric , il en devient ensuite Thomme de confiance, Tami, et à une époque presque tragique de la vie de son maître, le dépo-
(1) Cela est si vrai, qu^an détail minime, si Ton vent, mais qvA a cependant sa signification, prouve que c'est bien là le ca- •raotère qui lui est communément attribué ; il écrit lui-môme dans nue letlre à Frédéric: « Je viens de recevoir le beau et magnifique service de porcelaine, que V. M. m^afait Thonneur de m'envoyer. Le dessin en est charmant , la peinture très-fine êl les symboles du Pyrrhooisme inventés avec goftt. »
sitàire de ses plus intimes et de ses plus extrêmes pensées, son consolateur assidu, son conseiller de cœur, en un mot son ftme dévouée. Or cette amitié doit lui être comptée pour rhonneur qu^elle lui fait, car s'il n'y apporte pas toujours la dignité et la gravité qui y seraient décentes, le zèle du moins et la loyauté, la sincérité de rattachement, et chose rare au pays des cours, la fidélité à l'adversité, n*y sont jamais en défaut; et ce n*est certes pas sans quelque mérite de sa part auprès d'un prince qui n'a pas toujours pour ses amis ces respects d'en haut, si on peut ainsi le dire, ces ménagements , ces soins et cette politesse supérieure , qu'on pourrait justement nommer la charité des grands.
Ainsi par sa vie comme par ses écrits, touchant à Thistoire littéraire, philosophique et même politique de son temps, le marquis d'Argens peut, a plus d'un titre , être un convenable sujet d'étude, et c'est ce qui m'a engagé à lui consacrer un double et même assez long travail de biographie et de critique, dans lequel, Je l'avoue toutefois. Je compte un peu sur les accessoires pour faire passer le ffrincipal, et sur certaines digressions pour racheter en plus d'un point la médiocrité du fond. Si Ton me permet même de le dire d'avance, j'aurai, grâce à cet artifice, quelques pièces inédites à produire. Ce sera une bonne rencontre parmi ces détours.
Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, naquit à Aix en Provence, en 1704, d'une famille noble et de robe, qui occupait un rang distingué dans le parlement de cette ville. Son père y était procureur général; un de ses frères y fut président ; lui-même , comme Tatné , était d'abord destiné à y avoir aussi sa place. Mais il trompa quelque peu les desseins de son père, qui eut bientôt à lui ouvrir une tout autre carrière , et fléchi plus que convaincu par ses instantes prières, le laissa bien jeune encore, trop
jeane pour 9011 caractère. Agé de 15 ans à peine, prendre du service dans un régiment. C'était on enfant , et même un enfant dont le naturel n'était pas fait pour cette hâtive émancipation; au lieu de la tutelle paternelle ^ il allait trouver la discipline miUtairer bonne sans doute en ellemême pour certains penchants de l'âme, mais qui ne Test guère pour d'autres, et qui fut pour lui la liberté avec tous les périls de l'Inexpérience et des prompts et facile» entraînements. ILnoas le dit lui-même dans ses JK^moirej; 4L La vie d'un oflOcier était ce qui le charmait et elle avait pour lui bien plus d'attrait, que lé soin pénible d'instruire et de Juger les procès d'autrui. »
Aussi deux ans de garnison firent de lui ce qu'ils devaient en faire, un petit»mattre, c'est son mot, mais ce mot est un peu doux; qui n'avait plus l'air du collège et qui ne demandait que des aventures. Elles vinrent au-devant de lui, et il ne les évita pas; il leur Itat même pas diflScile. Pour commencer en effet , il voulut épouser ude fille de théâtre; c'était comme une prédestination , puisque ce qu'il tenta au début, il finit au terme de ses Jours par le faire, et que la marquise d' Argens avait d'abord été comédienne ; il s'enfuit avec cette fille, qui se nommait Sjlvie, et se retira en Espagne , afin d'y faire consacrer leur amour par le mariage.
Un ami de sa famille le sauva, à son grand chagrin, des suites de cette légèreté, en rompant heureusement tous ses plans, et en le ramenant prudemment au tgit paternel. Mais le tirer d'un danger n'était pas le rendre plus sage, et si après son retour d'Espagne , on le suit en Turquie, où M. d'Audrezel, ami de son père, et qui venait d'y être nommé ambassadeur, consentit à remmener, on ne tardera pas à s'apercevoir qu'il n'est pas de hasards, de folles fortunes de Jeune homme, d'aventures même périlleuses
sans être fort sérirases» dans lesquelles il ne se lançât, laissant partout sur son passage , à Alger, à Tunis , à Tripoli et à Candie, des témoignages de résipiscence, que je ne me chai^rais pas toujours de reproduire. Â Constantinople en particulier, il se permit une licence, d*un genre, il est Trai, diflérent, mais qui n'en ayait pas moins, avec un certain côté comique, son étrange témérité. Ici, à la rigueur, on peut raconter.
Il avait le plus grand désir de connaître les cérémonies usitées dans les mosquées ; il s'adressa à un turc qui avait les clefs de Sainte-Sophie, et le gagna à force d'argent. Il fut convenu entre eux, qu'à la première grande fête, il serait introduit pendant la nuit, en grand secret, dans le temple et caché derrière un tableau, placé depuis longtemps au fond de- la tribune , qui est au-dessus du portail. Il devait s'y tenir en repos et hors de tout re^ gard. Cependant, iine fois entré, à la grande, terreur de son guide, pour lequel, en cas de découverte, il' n'y allait de rien moins que d'être empalé, il quittait à chaque instant sa place, et s'avançait Jusqu'au milieu de la tribune, pour mieux Jouir du spectacle qu'il avait sous les yeux. Hais ce fut bien pis, quand il s'avisa de tir^r de sa poche un flacon de vin et un morceau de jambon et d'en user en toute liberté. Le disciple de Uahomet en était tout confondu, tout troublé, tout désespéré. Hais qu'y faire? Il fallait bien se résigner pour ne pas se trahir soi-même; il fallut même goûter au vin et au jambon. La cérémonie heureusement prit fin, et l'infidèle et le chrétien purent se retirer sans plus de risques et se quitter même en bons termes.
Peut-on dire que la philosophie eut çà et là. sa part dans cette vie d'aventures? Je ne sais ; mais il y en avait au moins en lui une certaine curiosité. H. de Bonac, qui
était venu remplacer H. d^Âttdrezel à Consutttioople^ ne traita pas le jeaoe d'Argens avec moins de bienveillance et d'indulgence; il voQittt bien lui donner accès à certains dhiers turcs , qui lui firent faire plus d'une réflexion.. Voici comment lui-même, il en parle ; « C^est dans ces repas que j*ai achevé de me persuader que partout la re» ligion n'est crue que du petit peuple ou des personnes les plus éclairées. J'avais déjà vu en Allemagne des luthé^ liens fort peu persuadés; je connaissais à fond la manière de penser d^s gens de condition de mon pays. Les Espa-* gnols que j^avals fréquentés ne m'avaient point inspiré de dévotion. J'examinai les Turcs buvant dû vin^ mangeant du cochon et agitant des questions bien éloignées de VAU coran. Un jour dtnant avec l'abbé de Biron, chez le fils de Mehemet Effehdi, grand-trésorier ûe Fempii'e/ qui avait été ambassadeur à Paris, il nous avoua sincèrement que s'il pouvait avoir son bien en France, il y passerait avec plaisir; et la rdigion, lui dis*je? Bon, bon , me répondit^ \\f les honnêtes gens sont de toutes les religions.
D'Ârgens ajoute qu'un médecin juif, nommé Fonseca, (c'est le nom qu'il prêta dans la suite à l'un de ses cor^ respondants des lettres juives), prêtre en Espagne, mais y judaïsant en secret, et qui de peur du Saint-Olfice, auquel il n'était pas sans quelque raison suspect, s'était réfugié à Constantinople, lUi déclara quil avait voulu examiner la religion qu'on lui avait fait prendre; qu^il y trouva des choses qui lui parurent absurdes ; et qu'il ne se donna pas la peine d'examiner les autres, qu'il savait n'en différer que dans certains points.
Enfin il mentionne aussi un Arménien, homme d'esprit et grand Spinosiste, qui avait beaucoup voyagé, surtout en Hollande, où il avait demeuré fort longtemps. Sans être très«touché de ses raisons, et quoiqu'il fût persuadé.
Àil^il, qu'ait fout se refuser aui notions tes plus claires pour 06 pas croire à l'existence de Dieu, il ne Técoulait pas cependant sans un vif intérêt, et il recevait avec plaisir de lui en présent un manuscrit intitulé : DaviUB 9ur la BMgion^ d^ni on e/urehe h$ éelâiirei$9emwti 4e bamne foi.
n n'y avait pas* là de quoi beaucoup le raflénnir dans ses croyances d^à fort chancelantes, et on comprend oomment son cœur et son esprit se mettant à la fois de la partie, par légèreté de pensée et dissipation de con-^ duite, par libertinage de raison, et il ûiut le dire aussi; de mœurs, il dut aisément incliner à cet accommodant scepticisme, qui laisse en même abandon l'entendemest et la volonté.
Il en était là lorsqtfil rentra en France avec M. de Bonac.
Son père, qui n'était sans doute pas dans tous les secrets de sa vie^ crut qu'il avait rapporté expérience et matu^ rite, et que pour achever de le convertir, il n'y avait qu'à lui acheter une charge : c'était une illusion. D'Ârgens était revenu à peu près ce qu'il était parti ; ce qu'il avait en lui de hasardeuse jeunesse, il le conservait sans amen* dément ni tempérament ; peut-être avait-il un peu phis d'étude, mais non pas plus de règle et de retenue dans ses actions, et si je pouvais décemment ici donner place au récit de ses faits et gestes, à cette époque, tel qu'on le trouve dans ses mémoires, j'aurais l'air d'extraire quelques pages peu chfttiées d'un des romans de mœurs les moins contenus du xviii^ siècle. Je l'en laisse juge lui-6iême, lorsque {dus tard il dit : c( De tous mes ouvrages, celui que je regrette le plus d'avoir publié, ce sont mes mémoires. et quoiquMIs soient écrits avec la plus grande vérité, et qu'ils aient eu quelque succès , c'est une des plus grandes
éfottrderies que j'aie faites, d*ayoir composé dans ma jei^ nesse un tel livre ;Je n*ai commencé à en connaître tout le mal, que lorsque Je suis parvenu à un certain ftge ; tous les Jours j*en sens davantage les inconvénients. »
Cependant parmi toute cette tendresse, comme il rappelle, qu'il promène sans trop de choix de la noblesse à la bourgeoisie, de la bourgeoisie au théâtre, vers lequel sont toujours ses préférences, il trouve assez de loisir pour se faire recevoir avocat et plaider non sans applaudissement au barreau d'Aix. Vers ce temps aussi, il s'applique I^us sérieusemenl aux lettres, il remplace dans ses lec* tures les romans par la philosophie ; Locke succède dans son cabinet à M« de Villedieu ; Oassendi et Rohault à la Clelie et à l'Âstrée; les arts eux-mêmes y ont leur place, et la peinture, ainsi que la musique, s^y associe à la métaphysique. Heureux si ces occupations salutaires de l'esprit eussent pu mieux le captiver, et le divertir par leur charme sérieux d'attraits moins innocents. Mais comme il le remarque aussi, il était né pour être le jouet perpétuel des caprices de l'amour et de la fortune, non sans s'y prêter il est vrai, et même avec une déplorable facilité. C'est à ce point qu'il faut quelque peu d'indulgence, pour ne pas prendre plus qu'en pitié ce défaut d'empire sur soi-même, et de respect de soi-même, qui lui laisse dissiper en loisirs déréglés une vie appelée à plus de distinction et d'honneur, et toucher parfois à des actes, qui ne sont pas de la plus sévère et de la plus pure délicatesse ; sans compter le jeu, aux faveurs duquel il dut de pouvoir faire à ses frais un voyage en Italie.
En Italie, ce qui l'occupe encore avant tooti quoique cependant il y garde son amour pour la peinture et la musique, ce sont les Italiennes, « qui, dit-il, n'aiment pas à demi, et dont un coup de poignard faillit lui ap-
prendre comment elles vengent Finjare d*un sentiment trompé. y>
Les aventures ne lui manquaient jamais, et si ce n^éttit dans un genre, c^était dans un autre» En revenant dltalie et durant la traversée, il essuya une tempête, les matelots effrayés se vouaient à toutes les vierges de leur pays ; un eordelier disait son bréviaire en larmoyant; deux calvinistes génùssaient en récitant les psaumes de Marot ; pour lui, il lisait les Pemiei âiver$eê de Bayle, et ceux qui lui voyaient un tel sang-froid, imaginaient qu'il était un saint, à qui la tranquillité de sa conscience procurait un tel repos. — Il lisait Bayle; c^étaitson bréviaire à lui, son livre préféré, la nourriture assidue de son flme, qui s*ouvrait de plus en plus au scepticisme. Si douter c'est se rq;)oser, c'était là le repos que lui faisait son auteur de prédilection.
De retour à Âix, et bien accueilli par son père, qui se plut à croire encore une fois à un heureux changement en lui, il lui demanda et en obtint la permission de suivre une autre carrière que celle dans laquelle il s'était essayé en dernier lieu, ou plutôt de reprendre celle qu'il avait d abord suivie. U partit donc pour Paris. Hais, jugez de la conversion, au lieu d'y aller seul , il emmena avec lui une autre Sylvie, toujours du théfltre, Ghicote, comme elle se nommait, à laquelle il avait aussi donné son cœur, et à laquelle il le conserva , jusqu'au moment m vinrent les dettes que son père.refusa de payer. Il entra alors comme oificier dans le régiment du duc de Riche-* lieu, et fit en cette qualité unç campagne en Allemagne. Il assista au siège de Kehl, où il reçut une légère contu* sîon, et à celui de Philisbourg, où dans une chute de cheval il se blessa de manière à ne plus pouvoir continuer, de servir. U est juste de dire qu'il emporta les regrets de
gon coloiiel, restine et l'afmilié de ses eauaarades. II oral devoir en donner la preuve authentique en publiant, dans ttnenouveUe édttion dea leil/nêyuiveSf un eertifleat qu'il opposait aux calontiiics répandues à cet égard aiirso» eonpte^ Le voiei dàna son teste.: « Noos» eaj^itaînea ate réginMtiitde Ricbeliai, eertifloiis à iousqii'il appartteQdra, que M.iemarqiMSt dMrgens a aerri en q«aHt6 de oàpi^ laiae, pendant tente la çam^^apié de Philisboorgen 1754^ et qu'il a quitté le régiment après la campagne, i èause de sas infirmités et d^ûiie chute, qui te mettaient hors d'état.de contimaier sesseivioea* Ladite retraite s'est ^f^tte avecragrémenlde M; le duc de Richelieu, l'estime et Tanitié de to«s ses camarades ; ce que noos certiflon9 avec grattd plattir. A Eaubeuge* le 11 mars 1 138. i> ~ Suitent les sic^atures.
Il avait trente ans ; il se voyait désormais coodamné-i la yto civile ; il croyait, comone il le dit, avoir ottvart les yeux sur tous ses égarements ; il espérait donner aatisfiic* tlon à sea patenta, en leur offrant de se marier ; il leur en fit la proposition» Sa mtee lui répondit que son père et eUe ne s'opposaient pat à cette résotution, mais quils ne pouvaient lui rien donnw, et qu'il ne devait même dans la suite compter que sur la moitié-de la pension qu'ils lui iisiaaient. N'attendant plus rien de ce côté, se sachant eu ouibre déshérité par son père, il prit nn parti qitf s'était guère à prévoir, i| se retira en Hollande et s'y fit écrivain. a II aimait, dit-il, ce pays du bon sens et de la liberté, où chacun est libre dana tout ce qui ne va pas contre l'état, où la différence de religion, partout ailleurs si auisible, ne cause. {MS le moindre trouble, et qui semble comme la patrie de la i^ilôsopUe. C'est à la sage police de ce paya i|ae rSurope est f edevable des ouvrages des plus gratida homiies. Sans cette liberté si bien établie, la moitié dea
ouvrages de Bayle n'eussent pas vu le jour. On ne se pré-* vient point en Hollande contre aucune nation. L*e^nt« la science, le mérite sont chers aux Hollandate partout ou ils se trouvent. » Tels étaient ses sentiments pour laHol-lande. Il y obéit en se retirant comme Bayle dans ce Ubre refuge des lettres et de la pbitosppbie. Une métamorphose remarquable s^opéra alors en lui : « |;«e jeune bomme ^ dissipé, Qomme le fait observer Formey dans son Eloge de dArgms^ devient un reclus studieux (il lui arrivait da rester six mois sans quitter la chambre], et le cavalier se transforme en un auteur, » Il y avait pour4ui dans co changement nécessité de pourvoir à sa subsistance^ maia il y avait aussi goût d'étude, mouvement dépensée, et même talent. Des conseils, d'utiles secours en ce sens, ne pouvaient lui être que fort utiles ; il les trouva auprès de. deux amis qu'il s'était faits, MM. de la Chapelle etCbaise, tous deux pasteurs ^ la Haie.
Les IfiUm fersannes avait mis cette forme de composition à la mode ; d^Argeos fit les LBttreâ juives ; o^était une imitation, mais non un rapprochement ; car s'U est vrai que dans les premières on puisse entrevoir en germe le livre de VE^rit des Lois , assurément dans les secondes on ne saurait pressentir plus que la philosophie du bon sens, et ce n'est pas avec Montesquieu » c'eiit tout au plus avec Bayle, et de loin , qu'il y a à lui trouver quelque 5imilit^de.
D'Ârgens dans ces Lettres n'avait rien d'excellent. Mais comme il y portait ce qui plaisait avant tout à son temps, de certaines lumières , de certaines informations , une grande liberté et même une grande licence de penséja , son œuvre de début ne fut pas sans succès. Les LsUres juives attirèrent en particulier ^attention de Yoltatre et de Frédéric, et le frère Isaac, ainsi qu'ils l'appelaient.
leur Alt un frère qu'ils accueillirent et traitèrent àyec faveur, chacun à leur manière. Voltaire le loua, le caressa , le flatta. Frédéric le rechercha , Tattira et flnit par le fixer auprès de lui. II ne se rendit pas toutefois à ses premières ouvertures, non qu'il ne se confiât pas à sa parole; mais il n'avait encore affaire en lui qu'au prince royal, et le prince royal avait un père, qui n'inspirait pas précisément les mêmes sentiments que le fils, a Frédéric- Guillaume , dit Voltaire , était on véritable vandale , qui dans tout son règne n'avait songé qu'à amasser , et à entretenir à moins de frais qu'il le pouyait les plus belles troupes de l'Europe
il sortait à pied de son palais, vêtu d'un méchant habit de drap bleu, à boutons de cuivre, qui lui venait à la moitié des cuisses, et quand il achetait un habit neuf, il faisait servir ses vieux boutons. C'est dans cet équipage, que S. M., armée d'une grosse canne de sergent, faisait tous les Jours la revue de son régiment de géants; ce régiment était son goût favori et sa plus grande dépense.
Quand Frédéric-Guillaume avait fait sa revue, il allait se promener par la ville ; tout le monde s'enfuyait au plus tite. S11 rencontrait une femme, il lui demandait pourquoi elle perdait son temps dans la rue a Va*t-en chez toi, gueuse ; une honnête femme doit être dans son ménage; D il accompagnait cette remontrance d'un bon soufilet, ou d'un coup de pied, ou de coups de canne ; c'est ainsi qu'il traitait aussi les ministres du saint Evangile , quand il leur prenait fantaisie d'aller voir la parade. »
Tel était le personnage, et d'Ârgens le connaissait; il savait aussi en quelle affection il avait son fils et les amis
te son fib ; il répondit donc aux instances du prince royal, en lui témoignant du reste toute sa reconnaissance: « Daignez considérer, monseigneur, que pour me rendre auprès de vous , je serais obligé de passer auprès des trois bataillons» qui sont à Postdam ; le puis-Je sans danger, moi qui ai<cinq pieds sept pouces, et qui suis assez bien fait de ma personne. »
Le marquis d'Argens ne fit pas pour le moment d'autre réponse, mais en 1740, après que Frédéric eût monté sur le trône, il en reçut ces mots, qui étaient un bienveillant souvenir et une allusion : « Ne craignez plus les bataillons des gardes; venez les brayer Jusque dans Postdam. » Il n'y avait plus à résister, d'autant que pour sa santé, il avait déjà été forcé de quitter la Hollande et de se retirer auprès de la princesse douairière de Wurtemberg , en qualité de chambellan. Il croyait avoir en outre des rai-* sons, il est vrai quelque peu étranges de sa part, «t pour un homme de son expérience en ces matières, de renoncer au service de la princesse. « Il était réservé , dit Formey» à de plus glorieuses destinées; il devait admirer, aimer, servir pendant près de six lustres un prince qui est limage de €ésar dans les combats, mais qui dans ses palais retrace Auguste vivant avec Virgile et Horace* D /
Le voilà donc à Postdam. Le roil'y reçut très bien ; tous les jours il le (Usait inviter à dtner ; la conversation était vive et agréable ; rien n'était en apparence plus flatteur et plus propre À satisfaire les vœux d'un philosophe. Mais les semaines s'écoulaient, et on ne parlait pas de remplir les promesses diaprés lesquelles le nouvel hAte avait laissé un poste moins brillant, mais suffisant à ses be* soins. Le marquis dans son enibarras prit un certain tour de solliciteur et écrivit au roi : <k Sire, depuis six semaines
qoefai rhonfieor d'Atre auprès de Votre Majesté, ma bourse sooffre nn bloevs si rigooreos, que si vous, qak èlee an grand proMur de Tilles, ne venes promptement à son secours, Jeserai obligé de eapiluler, et de repasser )e Rbin dans la huitaine. » Le roi ne eooqprit d'abord cpa'b demi el dit à Jordan , son secrétaire : « Voyez t» qoe ffi*écrit ce foa de d'Argens, q«i veut bm quitter, v Mais lordan, qui enteadaît mieux la cbose et qui d'eilleiirs sÉmait d'Argens, répondit au roi : a fe connais les Profe»* çmx et leur rive împatleBce ; je ooixiais en partioulfer le marquis; dès que l'inquiétude le tourme&te etquesoo esprit s*y arrête* il ne dort plus» et après vous ayolr bw** nacé de partir dans huit jours, il disparaîtra dans deux os trois au plus tard. > Le roi eut peur que Jordan no devinât Juste et renvoya ces deux mots à d'Argena en écbange de son billet : «c Soyez tranquille,, mon cber mer-^ quis, votre sort sera décidé demain pour dlner^etj^esp^ qu'il le sera à votre satisfaction. )i 11 le fut en eS^ ; d'Ar* gens reçut le lendemain la clé de cbamboUan avec une pension de 64OOO livres, et fut de plus nommé directeur de la classe des belles-lettres à l'Académie*
Ce qui avait d'abord déterminé le goût du roi pcmr M^ c'étaient ses écrits , et les qualités d^eqprit qu'il y montrait : la variété des matières , la vivacité du ton , les anecdotes, les saillies , des traita qui touchaient à la ibis aux alhires publiques du temps et au domaine des lettres» une liberté parfois quelque peu mililnre, réunit d'agrès** sion on de doute k l'^iard de croyances et d'institutions lott peu en crédit au xyih^ siècle, établissaient une n»* turdle analogie entre le disciple de Bayle et celui de Voltaire. Ce fiit le premier attrait de d'Argena auprès de Ffédéric. Mats il en eut un autre an moins aassi puisMnt dans sa conversation , dont , au témoignage de Formey«
le charme venait de eetto vtYacilé'da terroir, qui kie di* minua Jamais chez lai , et de cette originalité d'expresH sioo , qui d«is ses bons moments surtout » comme {^ar exemple quand il s*animait soit aux succès soit aux re* ren du roi, quil aimait passionnément , acquérait une singularité dont on aurait peine à se faire une idée; et parmi tout cet entratoement il régnait toujours dans «es paroles tm ton de candeur et de bonhomie qui touchait, et faisait de d^Àrgens cet homme aimable et bon , dont Jamais personne n*eut à se plaindre et qui rendit toujours service autant que sa rituation le lui permit
Mais Frédéric n'eut pas seulement do goAt pour 4'Artl^ens; il eut aussi à son égard an ?éritable attachement, et cet attachement a?ait sa raison d'abord, Je le yeux bien^ dans oefte facilité et cette complaisance de caractère, du reste fort naturelle et fort désintéressée ches loi, qui de^ ?aient plaire au rai ; mais de plus et avant tout dans cette droiture^ c^te fran<Mse , cette absence d'intrigue et de «unége, ce zèle et ce dévouement qui faisaient de lui un ami beaucoup plusqn*an courtisan* a Aussi, remarque encore Formey, d^Argens vit ploûeurs révolutions de palais sans être jamais enveloppé dans aucune; a et quoique sans doute dans ce commerce tout né fAt pas toujours, de la part du roi, management, égalité d'humeur^ décence ni même dignité, et qu'il s'y mêlait parfois, comment dirai^je, d'étranges espiègleries , cependant après tout, d'Argens resta pour le prince un de ceux qui eurent et conservèrent to plus constamment son cœur, it subsiste un témoignage de cette amitié, sur lequel je demande la permission d'arrêter même un peu longuement, j'en avertis, l'attention du lecteur, parce que à plus d'un égard il ofte un vif et sérieux intérêt ; Je veux parler des lettres^
à plusiecirs reprises, échangées entre lé marquis d'Argens et Frédéric.
li y a surtout un moment où cette correspondance prend, de la partda roi, un caractère de gravité, de tristesse amère et de suprême confiance , dont on ne peut s'empé^ cher d'être touché, en même temps que d*en fôire honneur à d'Argens, qui a pu mériter de recevoir de Ids épanchements et dignement y répondre. C'est au plus fort de la guerre de sept ans, alors que Frédéric, comme à bout de Toie, ses anciens amis morts ou absents, sa fîimHle en:doute sur sa fortune et en froideur avec lui, n*a presque plus que le marquis auquel il ouvre librement sou Ame, et auprès duquel il cherche , shion force et appui , au moins la sévère satisfaction de dire, avec ses tragiques angoisses, ses plus estvêmes résolutions.
En 1757, à la suite de la bataille de KôlHn, eu Bohème, pressé de tous cêtés par les Autrichiens, les Russes et les Français, épuisé d'hommes et d'argent, désespérant d'une guerre qui ne semblait lui laisser d'autre issue qu'une ruine imminente et inévitable, il était près de perdre cou^ rage et de demander à une mort volontaire la fin de ses héroïques mais impuissants travaux. li serait peu décent de dire avec Voltaire, de ce ton léger qui ne iharque ni un blflme sévère de la raison, ni une sérieuse sympathie du cœur, mais seulement une assez froide dispos&ion à plaisanter en une matière qui cependant ne prête guère an badihage : <cll lui passa par la tête de se vouloir tuer ; il écrivit à sa sœur, madame la margrave de Bareuth» qu'il allait terminer sa vie. Il ne voulut pas terininer la pièce sans quelques vers, et ce fut en cette occasion qu'il adressa une longue épttre à d'Argens sur ce projet. y> Mais ce qu'on peut dire convenablement, toute, réserve faite d'ailleurs sur l'action elle-même, c'es^que ce roi, qui
Msait son royaume, c^est que ce général d'arméequi n'avait plus foi en la victoire, c'est que ce grand esprit qui était trahi dans ses vues les plus bauties, et ce grand cœuf qui était trompé dans son ambition la plus cbère, plein de doutes et <d*angoisses, cédait sans fiiiblesse néanmoins au sentiment de sa détresse, et de toute façon vaincu, mais toujours ferme et maître de lui, trouvait un triste et dernier charme à confier à un ami fidèle, en une langue donl^ iis*énchantait, d'amères et funèbres pensées :
Ami, le sort en est jeté.
Las de plier dansTinfortune Sons le joug de l'adversité, J'accourcis le temps arrêté, Qae la nature notre mère A mes jours remplis de misère A daigné prodiguer par libéralité.
D^UD cœur assuré, d'un œil ferme Je m'approche de Theureux terme Qui va me garantir des coups du sort.
Adieu grandeurs^ adieu chimères ; De ces bleuettes passagères Mes yeux ne sont plus âtlouis.
Je disais au malin, les yeux couverts de pleurs :
Le jour dans peu va renaître
M'annonçant de nouveaux malheurs.
Je disais à la nuit : tu vas bientôt paraître ,
Pour éterniser ma douleur..
Vous, de la liberté héros, que je révère, .
0 mânes de Caton, ô mânes de Brutus,
Votre illustre exemple m'éclaire.
— M — Bi Frédéâe coaliDuait sur ee ton jinqii'à ce ve» par lequel il tennkiait et reconnuuidait sa méoHMre à <r Ar*
(Cba^ie pdoleaips). . . deâewsécto», Soufien»-UH d'mier mon lombeau.
^ Je poumfs sans peine failerfeair ici pour joger el coih damner la doctrine et l'acte dont Frédéric entretient d'Argens. Les arguments ne me manqueraient assurément pas et je les emprunterais à use philosophie, qui eroyant h rftme et à la proyidence , à une autre ?ie après celle-ei, et à celle-ci comme à un temps d'épreu?e, ménagé par la suprême sagesse en ?ue d'une infaillible et absolue justice» ne trouve aucun embarras à qualifier le suicide de coupable attentat aux lois de l'ordre divin. Hais j'aime mieux laisser d'Argens, précisément parce qu'O n'est pas dans ces principes et que cependant il croit qu'il y a quelque chose de sérieux à opposer à ces pensées de Frédéric, lui faire à sa manière leçon de constance. Ses raisons, pourn^être pas aussi solides qu'elles poun^ient l'être, pour être tirées trop exdattvement de considérations purement humaines, n'en ont pas moins leur valeur dans sa bouclie, d'autant qu'elles y sont parfaitement sincères (1).
Voici donc comment le confident et l'ami de Frédéric
(1) J'en donnerais la preuve, s'il le fallait, après les lettres qu'on va lire , en renvoyant d^abord aux Lettres Juives, t. Yl, p. 2/il , où il combat hautement le suicide» et où il blftme sévèrement Zéaon de le conseiller, et ensuite aux Mémoires secrets de la république des lettres^ où il parle dans le même sens.
aoenetUe ces idées de suicide dont il reçoit mie si siiigù«iiàre «OBiaiiuiieation : « Il ne voas arrife, sira, que ee qo est arrivé à César, à Turenne, et plusieurs fois au grand Condé. Si tous prenez sur vous de tous posséder, de soigner yotre santé et de faire usage des ressources que ?os lumières yoos fournissent, tout sera bientAt réparé. Je meurs de douleur de n'être pas auprès de tous, pour pouvoir TOUS dire sans cesse ce qœ f ai Ffaonneur de fous écrire : au nom de votre honneor, au nom de yotre gloire, qui e«ra à jamais immortelle, <|aels que soient les événemenls ttcheox qui peuvent vous arriver, ne vous livrez point à des mouvements, qui en altérant votre santé sont plus nuisibles à votre peuple <pie la perte de plusieurs iMttaiUes. Songez que Louis XIV a éprouvé les plusgrands revers, et qu'il passe pour plus grand d'avoir su les soutenir que d'avoir conquis nombre- de provinces. Quel est votre bot ? De défendre votre Etat, et si vous venez à man^ quer à cet État, il est perdu à Jamais et sans ressources. *
Quel est le prince, le béros qui n*a pas
été forcéquelquefois de céder au torrent des événements?'' .... ^ . Si vous périssez, votre peuple vous ae^ enera éternellement de son malheur r si vous vivez, de cpielque façon que les choses tournent. Il vous adorera ; car vous seul pouvez le sauver du malheur où H tomberait en vous perdant. »
Les conseils, la soiUcitude empressée et les prières de d^Argens ne manquèrent donc pas à Frédéric ; mais ce ne fut pas l'amitié, ce fut la victoire qui vint le distraire de ces violentes pensées, et Rosback qui, nouvelle défaite, eût pu le déterminer à les mettre à exécution, bataille gagnée, et gagnée contre tout espoir avec un succès inouï, lui fut une glorieuse diversion à de pareils desseins, et en atten-
daoida moiasrqfMnettantqoelqueconiaiice.eD la fortaoe, il put dire avec plus 4e calme dans une épttreà Yollaire:
Pour moi, meoaoé du oaufiag», Jedois» en affrontant Torage, Penser, vivre et mourir eu roi.
Mais cette terrible gueire.de sept ans fut fdeine pour lui de vicissiludes et plus d'une foia arec les mêmes extrêmes conjmictttres lui revinrent les mêmes pensées de mort..U les confla de nouveau à d'Argens, et d' Argens » à son tour, les combattit par les mêmes raisons.
Ainsi la campagne de 1759 va s'ouvrir, Frédéric prévoit tout ce qu'elle aura de rude ; il aura 300,000 bom* mes sur les bras, et il n^en a que 50,000 à leur opposeï; et il écrit : a J'ai passé mon. quartier d'hiver en chartreux, je dîne seul , je passe ma vie à lire, et à écrire, et je ne soupe pas. Quand on est triste, il en coOte trop à la longue de dissimuler sans cesse son chagrin, et il vaat mieux s'affliger seul, que de porter son ennui dans la société* Rien ne me soulage que ta force que demandent un travail et une application suivie*. Cette distraction contraint d'écarter les idées fflcbeuses, tant qu'elle duré; mais hélas 1 lorsque l'ouvrage est fini, ces funestes idées reparaissent aussi vives qu'elles l'étaient par leur première impression, n
La perte de la bataille de Kunersdorf ne. vient que trop confirmer ces tristes dispositions ; cependant il est peut*être moins accablé par cet événement qu*on ne pourrait le supposer d'après l'état de son âme, et il écrit avec assez de liberté d'esprit : a Nous avons été malheureux, mon cher marquis, mais non par
ma faute; la victoire était à nous, elle aurait même été complète , lorsque notre infontede s'impaUenta, et abandonna mal à propos le champ de bataille. » Cependant il Ta rassembler ses débris , se m^re sur le chemin des Rosses , se faire égorger ou sauver sa capitale. Ce n'est pas, il l'espère, manquer de constance. « Si j'avais (dus d'une vie, ajoute-t-il, je les sacrifierais volontiers pour ma patrie; mais si ce coup me> manque, je me crois quitte envers elle, et je pense qu'il me sera permis de songer à moi-même. Il y a desiliomes à tout. Je soutiens mon infortune» sans qu'elle abatte mon courage. Mais je sois très-résolu, après ce coup» s'il me manque, de me faire une issue , pour ne plus être . désormais le jouet d'aucune sorte de hasards. » Au sujet de la même affaire il dit encore : <x Je vous proteste que dans cette dernière action, j'ai fait humainement tout ce qui m'a été possible pour vaincre; mais mes gens m'ont abandonné, et il ne s'en est pas fallu de beaucoup que je ne fusse tombé dans les mains des barbares. Je n'entre pas dans le détail de ce qui rend ma situation aussi cruelle. Je n'en dis rien ; le mal ne doit être que pour moi et le bien pour le public. Croyez qu'il faut avoir quelque chose de plus que de la fermeté et de la constance pour se soutenir où je suis. Mais je vous le dis franchement, si malheur m'arrive, ne croyez pas que je survive à la ruine et à la désolation de
ma patrie * . .
• . . Adieu, mon cher marquis , attendez Tévénement» et quoi qu'il arrive, souvenez-vous d'un ami, qui vous aime sincèrement. » Danâ la lettre suivante il a un peu plus de sérénité, mais sans beaucoup plus d'espérance. « Je ferai donner de l'eau-de-vie à ces troupes découragées, pour essayer par<;e moyen de leur inspirer plus de valeur. Mais je ne me promets rien du succès. Ma
— «ft —
seule coii8(d«tioo est que Je périrai Tépée k la maîo. Adieo « mon eher marquis, encore nne fois fuyez, el en aiUnidanI réyénemenl, pourvoyez à yotro sûreté en cas de maUMiir. » « Si yoqs me re?oy^ jamais, lui écrit-il un peu plus tard, vons me trouvères bien vieilli; mes ehevenx grùonnent, mes dents tomkiuit, et sans dwle
dans peu je radoterai. • » • . » *
... Je vois les infirmités s'accroître et mes forces défaillir • et Je perds petit à petit le feu qu'il faut pour
Uea&ire le iBétier dont Je siûs chargé,
.... La goutte m'abtme, le chagrin me dévore; je suis ici sans société et presque sans secours; je suis perclus de tons mes membres ; Je n'ai à ma disposition que ma main droite* dont Je me sers pour vous prier de venir à Glogmi tenir compagnie à mon infirmités »
... « Il n'est pas de Jour où je ne sois obligé de reoourir à Timpassibilité de Zenon ; c^est un dur métier, quand il faut le continuer. Epicure est le philosophe de rhumanité , Zenon est celai des dieux et je suis homme (1). » Cependant il sent tout ce qu'il gagne à ce rude
(1) D'Argens avait conseillé à Frédéric comme distraction et c(Hisolation dans ses peines la lectare de Lucrèce ; Frédéric lui répond : « Pai lu et relu le III^ chant de Lucrèce « mais je n^y ai trouvé que la nécessité du mal et l'inutilité du remède. La ressource de ma douleur est dans le travail journalier, que je suis obligé de faire, et dans les continuelles dissipations, que me fournit le nombre de mes ennemis. Si j'avais été tué à KoUin, je serais li présent dans un port où je ne craindrais plus les orages. Il faut que je navigue encore sur Cette mer orageuse, jusqu^à ce qu'un petit coin de terre me procure le bien que je n'ai pu trouver dans ce monde-ci. »
exercice de son ftme et à sa plaiiite si souveot amère « A mêle parfois quelques réflexions, qui ta iempàreot* a Ab ! que récole de l'adversitâ rend «âge, dit-il, modéré, industrieux et dmn I c'est une terrible épreuye, mais qnaod OB la suniKmte, c'est pour le reste de sa vie. » Il en vieol môme i quelques plaisanteries, il est vrai, sans grande gatté , €t qui font d'ailleurs retour en finissant sur sa triste situation. «Je tous recommande, dit-il, et moi à la protection de sa sacrée Maje^ le hasard- Je souhaite qu'il vous bsse vivre heureux, tranquille et sain» et que je vous retrouve tel, si jamais le même hasard permet à ma destinée errante de me ramener a mes foyers de Sans- Souci. »
A tou9 ces épanchements d'une tristesse si sombre , d'Argent, dans sa fidèle et sympathique amitié, répond
a Mon cher marqaisi regardez-moi comme une muraille bai(ue en brèche par rinfortune. Depuis deux ans , malheurs domestiques , afflictions secrètes , malheurs publics , calamités qui s'apprêtent, voilà ma nourriture ; cependant ne pensez pas que
je mollisse '
.... Il faut se munir dans ces temps désastreux d^entraîlfes de fer et d^un cœur d'airain , pour perdre toute sensibilité. Voilà l'époque du stoïcisme, les pauvres disciples d'Epieure ne troureraietit pas h cette heure à débiter une phrase de lear philosophie. Le mois prochain va devenir épouvantable, el fournir dos événements bien décisifs pour mon paovre pays. Peur moi, qui anspte le saover ou périr avec hil, je me sois fut une façon de penser» coaveaaiile aux tcuups et aux circonstances
.... La philosophie» mon cher, est bonne pour adoucir les maux passés ou futurs, mais elle est vaine pour les maux présents. ^)
comme 11 peut ; <x Je suis au désespoir de n'être pas atf^
près de vouSy lui écriMl. . . .
je voudrais, pour tout au monde , m'y
trouver. J'aurais un million de choses à vous dire, et je vous^ prouverais , malgré votre douleur ^ que votre perte peut entraîner celle de TEtat. Vivez, conservez^vous, quelles que soient les affaires , tôt ou tard elles* devien-dront bonnes. » IMui écrit encore dans une^ autre lettre : a Je supplie de nouveau Votre Majesté de prendre soin de sa conservation et de n'être pas trop sensible à des revers que les plus grands héros ont souvent essayés. Rien n'est plus grand que Marins proscrit, fugitif, bravant la fortune ; Sertorius , d'un coin de l'Espagne , soutenant avec autant de patience que de fermeté les caprices du sort, me paraît le plus grand des romains, etCaton d*Utique n'est considéré que comme une flme faible, incapable de soutenir l'adversité. »
D'Argens touchait sans doute Frédéric par ses instances pleines de cœur et de dévouement ; mais il lui eût fallu, pour le convaincre, une autre philosophie que celle qu'il professait en commun avec lui ; il eût fallu qu'il eût Dieu à lui proposer et à lui faire accepter pour allié dans cette lotte humainement si accablante. Mais ni le serviteur ni le maître ne se prêtaient à ce recours en celui dont le nom vaut des armées et qui seul peut donner aux cœurs ces extrêmes vertus, que le monde ne saurait xns^irer. Le roi s'entretenant un jour avec l'ambassadeur d^Ângleterre de la prise de Port-Mahon, liû dit : Vous avez fait là une fichue campagne. — Sire, reprit l'ambassadeur, il faut espérer qu'avec l'aide de Dieu, nous en ferons une meilleure Tannée prochaine. — Avec l'aide de Dieu 1 monsieur, je ne vous connaissais pas cet allié. — Nous comptons cependant beaucoup sur lui, quoiqu'il soit celui qui nous
coftte le moins. -^ Compta , eoinptoz , vous voyez qu'il T0ttâ6D donne pooryotre argent d
 qfui tenait ee langage , il n'y ayait pas à parler d'une tdie alHance ; pour en parler d'ailleurs, il eût fallu y croire, et d'Argens n'y croyait guère. Aussi ce furent bien moins ses raisonnements que les événements et la fortune qui changèrent les sentiments de Frédéric, et cda même lentement et non sans lui laisser bien des bésitations dans son dessein de mieux, faire. Car même après des retours beureux, et quand tout parait lui mieux succéder, il garde encore en main comme une arme de dernière défense , contre la chance de nouveaux revers, cette fatale arriéra* pensée qui, dans sa force apparente, n'est qu'une coupable faiblesse defvant Dieu. C'est ainsi qu'après la bataille de Liègnitz (1760), qu'il avait gagnée, il est vrai; sans beaur coup avancer ses affaires, il écrite d'Argens : a Elle aurait autrefois décidé de la campagne ; à présent cette action n'est qu'une égratignure. Il faut uoe grande bataille pour fixer notre sort ; nous la donnerons, selon toutes les apparences, et alors on pourra se réjouir, si l'événement m'est
avantageux.
..... Ne me parlez pas de danger; la dernière action ne m'a coûté qu'un habit et un cheval; c'est acheter à bon marché la victoire.
Je n'ai jamais été dans une rituation plus fâcheuse que cette campagne-ci. Croyez qu'il faut encore du miraculeux pour nous faire supporter toutes les difficultés que Je pcévois; Je ferai sûrement mon devoir dans Toocasion ; mais souvenez* vous toujours , mon cher marquis, que je ne dispose pas de la fortune et que Je suis obligé d'admettre trop de casuel dans mes projets, faute d'avoir le moyen d'en former de plus solides. Ce sont là des travaux d'ber-
cule, que le dois fhiir dans tin Age où ta forée iti'âbandonne» et où mes inflimHès^ augmentent , et à frai dire, quand Pespéranee , seale consolation des malteareiix , commence à me manquer. Vona n'ètea pas asfi^ez ao fàif des choses pour yons faire une idée nette de tous les dan-' gers qui menacent l'Etat. Je les sais, Je les cache. Je garde toutes les appréhensions pour moi, et Je ne communique au public que les espérances et le peu de bonnes nootelles que Je puis lui apprendre. Si le coup que Je médite réussit, alors, mon cher marquis , il sera temps d*épandier sa joie. Mais Jusque- là , ne nous flattons pas , de crainte qu'une mauvaise fortune inattendue ne nous abatte trop.
« Je mène ici la vie d'un chartreux militaire. J'ai beaucoup h penser è mes aflàires ; le reste du tempa je le donne aux lettres, qui font ma consolation, comme eUes la faisaient à ce consul orateur, père de la patrie et de l'éloquence. Je ne sais si Je survivrai à cette guerre ; mais je suis bien résolu, si cela arrive, de passer le reste de mes
jours au sein de la philosophie et de Pamitié
Voici des affaires qui surviennent ;
j'étais en train d'écrire, mais Je vois qu'il faut ilnln etponr ne point vous ennuyer, et pour ne point manquer à mon devoir. Adieu, cher marquis, je vous embrasse. »
A quoi d'Argens répond : « La joie que me cause la vie* toire que Votre Majesté vient de remporter, est si grande, que Je lui écris au mHieu de la nuit, dans le moment qoe j'en suis instruit. Votre Majesté aura peui-étre dé^ reçu une de mes lettres que J'eus l'honneur de lui écrire il y a trois jours, dans laquelle Je lui disaia que lit crainte où J'étais pour les dangers où vous vous exposiez , me faisait sovhaiter qu'il n'y ait point de bataille , quoique Je Anse très-assuré que vous la gagneriez, s'il s'en donnait une. La vérité a justifié mon pressentiment, et je suis
eonvâiiMSQ qu'elle prourera dans la suite ce qtie j*ai tant de fois mandé à Votre Majesté dans me» lettres , que vous ▼fendrez à bout de surmonter toi» ros ennemis. Mais au nom de tous vos sujets, de tous yos fidèles serffteurs, Je dis encore, Sire, au nom de cette gloire immortelle^ que ?oo6 «fez acquise, conservez votre p^sonne, dans laquelle réside non-seolement %&a% le bontaeur de FElat, mais sa $ûreté et sa stabilité. Je prie Votre Majesté d^excuser le peu d*ordre qu'il y a dans ma lettre, mais je suis ivre de joie» et Je pnia protester que mon flme est dans une sitoa«^ tion à ne pouvoir Joindre deux idées ensemble. Votre dernière lettre m'avait accablé d^une douleur mortelle. ingbz de l'effet que la nouvelle de votre victoire a prodatte sur moi. — A Berlin, 17 août 1760, à une heure après minait. »
Mais Frédéric, qui n'est pas aussi prompt à la joie lui répond à son tour :
a Nous avons battu Landon. Voilà un grand avantage
auquel nous ne pouvions nous attendre
Tai eu mon habit et mon cheval blessés ; jamais on avait éprouvé de plus grands dangers ; jamais nous n'avons eu ^e plus énormes fatigues ; J'en reviens toujours à ce beau vers de Lucrèce : Heuteux qui retiré dans le temple des sages*... 0 Eicomme sur cequ'il vient de lui écrire, d^Ar^ gens , dans la sollicitude de son amitié et de son dévoueinenty n'a pas manqué de lui renouvder ses conseils de prudence et de paix, Il r^nd : « Vous me parlez toiJijoars de ma personne. Voos devriez bien savoir qu'il n'est pas nécenaire que je vive, mais que je fasse mon devoir et que je combatte pour ma patrie, pour la sauver, s'il y a moyen encore. » Et dans une lettre ultérieure : <% Je vols que nous ne nous rencontrons pas eu nos pensées, et que nous partons de principes très-différents; vous faites cas de la
vie en sybarite, pour moi je la regarde en slolden. Jamais je ne verrai le moment qui m'obligera à une paix désavantageuse ; aueune persuasion, aucQoe'ôloqwnce ne pourra m'engager à signer mon déshonneur. Ou je jue laisserai ensevelir sous les runes de nui partiie, ou si cette, consolation paraissait encore trop douce au destin, je mettrai fin à mon infortune, lorsqu'il ne me sera plus possible! de
la soutenir •
Après avoir sacrifié ma jeunesse à mon père et mon âge mûr à ma patrie, je crois avoir le droit de disposer de ma vieillesse.; je vous Tai dit et, je vous le répète, jamais je ne signerai une paix humiliante. )> Cette victoire est sui* vie d*une autre, celle de Torgaa, qui lui assure un peu de repos pour Thiver, et lui donnerait quelque espérance pour l'avenir, s'il n*avait appris à se défier de la fortnne ; «Mais* vanitédes vanités! dit-il, vanité des batailles! Je finis par ce mot du sage, qui comprend tout et renferme en soi des réflexions, que tous les hommes devraient faire et que bien peu font. » Et puis il pouvait' lui revenir en pensée ce qu'il écrivait dans une autre circonstance , k la suite de la bataille de KoUin , à lord Keith : a La fortqne m'a tourné le dos, je devais m'y attendre; elle est femme et je ne suis pas galant. Je devais prendre plus d*infante* rie ; 25 bataillons ne suffisaient pas pour déloger 60,000 hommes d*un poste avantageux. Les succès , moa cher lord, donnent souvent une confiance nuisible; nous ferons mieux une autre fois. Que ditesrvous de cette ligue, qui D'à pour objet que le marquis de Brandebourg? Le Chrand- Electeur serait bien étonné de voir son petit-fils aux prises avec les Russes» les Autrichiens, presque toute l'Allé* magne, et 100,000 Français auxiliaires. Je ne sais s'il y aura de la honte à moi à succomber; mais je sais, qu'il y aura peu de gloire à me vaincre. » Il pouvait se souvenir
également de cette autre lettre adressée antérieurement à d'Argens : « Je suis fort las de cette vie.... J'ai perdu tout ce que j*ai aimé et respecté dans ce monde ; je me vois entouré de malheureux, que les calamités du temps m'empêchent d'assister. J'ai encore l'imagination frappée des ruines de ces belles provinces, et des horreurs qu'une horde plutfit de brutes que d'hommes y a exercées. Presque réduit sur mes vieux jours à être un roi de théâtre, vous m'avouerez qu'une pareille situation n'a pas de charmes assez attrayants pour attacher à la vie Fflme d'un philosophe. Je suis chargé d'aflfliction et d'ennui et mène la vie d^un anachorète, d
Il y avait certes dans ces réflexions, en y revenant, de quoi tempérer ces sentiments de triomphe et de joie, qu'aurait voulu lui faire partager d'Ârgens. Aussi n'est-oe que sur le ton d'une amère plaisanterie qu'il les accueille, et lorsque au commencement de la campagne de 1761, •dans laquelle, selon son expression, il entre comme un homme, qui jette dans les flots, la tète la première, il lui écrit qu'il prévoit que beaucoup de sang sera répandu, et quMl ne sait ce que la fortune, i laquelle toutes les puissances soumettent leur sort décidera du sien, ajoute-t-il ironiquement: a Invoquez-la pour moi« chantez lui quelque antienne, mon cher marquis, dites lui un bout de votre bréviaire, et tâchez, s'il se peut, de me la rendre favorable; je lui promets une Image d^or, à l'imitation de la petite statue que les empereurs romains conservaient précieusement dans la chapelle de leurs lares. » — Même lorsqu^il pressent de meilleurs jours, et qu'il entrevoit le moment où le nœud de la pièce va se débrouiller, comme il dit, et pëbt-étre amener la paix , il se défie encore des événements :
(( Il y a là haut, écrit-il, quelque chose, qui se moque
Oe la sagesse des hommes. H. de Tureime disait qu'il aimait mieux avoir en tète on général habile, qu'un ignorant» par la raison qu'il ne se trompait pas en supposant ce que ferait un habile capitaine, mais qu'il se méprenait toujours sur les projets d*un général qui agissait sans principes. )> Eh bien I ce général ignorant et sans principes, c'est le hasard qui, à sesyeux, a une grande part dans les choses humaines. Aussi Frédéric ne veut-il pas qu'on compte trop sur le succès de ses plans et de ses efforts. « Je ne suis qu'un homme, dit- il; le peu d'esprit quefai est une vapeur du sang, un arrangement de ressorts, qui sont sujets à se détraquer en un moment; gardez*vous bien de me prendre pour la Providence. » Et s'il avait l'éloquence de Bossuet, il dirait : 0 Israël, puisque tu as mis ta confiance en un br^s de chair, le Seigneur, ton Dieu, t'a puni et t'a abandonné à la turpitude de ton cœur.
Mais tout ce scepticisme, peut-^tre plus apparent que réel, en matière d'habileté humaine, ne l'empêche pas de former d'utiles alliances, de mettre dans ses intérêts les Tartares avec les Turcs, de détacher du nombre de ses ennemis les Russes et les Suédois, de ne plus enfin avoir > affaire qu'aux Autrichiens et aux Français, et de se mena- ' ger ainsi des chances de plus en plus assurées de paix.
En effet, la paix se conclut (février 1763); Frédéric se hâte d'en donner la bonne nouvelle au marquis mais sans grand triomphe, et même avec une pensée de triste retour sur lui-même : ail est juste, lui dit-il, que les bons citoyens et le public s'en réjouissent; pour moi, pauvre vieillard , je retourne dans une ville où je ne connais que les murailles, où je ne retrouverai personne de mes connais* fiances, où un ouvrage immense m'attend , et où je lais* serai dans peu mes vieux os, dans un asile, qui ne sera troublé ni par la guerre ni par les calamités , ni par la
scélératesse des hommes. » li ne veut point du reste en rentrant à' Berlin dé réception solennelle, et comme lisait les projets quelque peu téméraires du marquis (il s*agis* sait en effet poiir liri de se Tètir magnifiquement, de montera chenl» et d'attendre le roi, par un rude froid à la porte de ia ville), il lui dit plaisamment : « Que ferlec-voils en plein air ?que de rhumatismes et de maux vous ?ous attire* ries? »
Telles sont, en général, les lettres é^angées» à cette époque, entre Frédéric et d'Argens, et dans l'extrait desquelles* «comme de juste, J*ai fait la part la plus belle à Frédéric. Un trait, je Tavoue, et comme un point noir» qui s'y reproduit trop souvent y trouble un peu le respect et radmiralion qu'elles inspirent d'ailleurs pour tant de force et de grandeur; c'est cette condamnable pensée du sirîcide, qui ne lui est au reste si familière, que grâce à la fausse philosophie dont il a nourri son âme.
Mais à cAté, comme pour la racheter, que de simplicité, que d'austérité, et au fond que de constance, quelle stoirque application à ses devoirs de roi, quelle héroïque persévétance à défendre pied à pied et h assurer enfin glorieusement la stabilité de ses Etats naissants, et un moment si terriblement menacés I II se compare quelque part à Htthridate, et même à Mithridate sans Monime et sans ses fils ; mais pour plus d'exactitude dans le rapport il faudrait ajouter à Mithridate avec une tout autre fin, avec «ette fin rare entre toutes celles des conquérants et des fondateurs d'empires, je veux dire le bonheur dans la grandeur. Telle fut en effet celle de Frédéric, laquelle au lieu de paraître, comme en plusieurs et des plus illustres, une splendeur qui baisse, une gloire qui se termine à des revers, se couronne au contraire de l'éclat d'une œuvre durable de victoire et de paix.
La fortune, comme il eût dit, an autre principe,^ comme il serait mieux de dire, celui qui dans sa sagesse, sa bonté et sa puissance infinies, est la providence des rois aussi bien que des particuliers, y a sans doute beaucoup aidé; mais cette flme aussi, ce grand esprit, ce grand cœur, Thomme lui-même» en un mot, y.a bien eu également sa part, et en somme, Frédéric, quelles qu'aient pu être d*aillears ses faiblesses et ses fautes, a, de sa per-t sonne et par sa force propre, bien mérité de son pays, par le legs de gloire et de solide établissement qo'ii a su lui laisser, au prix de luttes et de sacrifices un< moment presque tragiques et jusqu'au terme si laborieux. Ses let* très, comme ses actions et sa yie, en font foi.
Cependant si le grand intérêt de cette correspondance est avant tout moral et politique, il est aussi ^rfois iitté* raire, et il arrive à Frédéric, dans une balte entre deux batailles, à la fin d'une campagne et avant d'en commencer une autre, pendant ces tristes quartiers d'hiver, qu*il passe souvent seul et en chartreux militaire, selon son expression, alors que les affaires de FEtat et de la guerre laissent un peu de repos à son corps et de loisir k son esprit ; il lui arrive, dis-je, de s'enquérir des nouvelles de la république des lettres, d'exprimer son sentiment sott sur les personnes, soit sur les choses, de parler de ses lectures de choix et de ses auteurs préférés; etd'Ârgens ne manque pas de lui répondre à cet égard.
C'est ainsi qu'ayant demandé à scfki coirespondant ce ^ue c'était que la Cxmédie des philosophes^ qui faisait tant 4e bruit, celui-ci lui écrit qu'il lui en envoie le seul exemplaire qu'il y ait à Berlin, en lui disant que Diderot et Bousseau y sont fort maltraités ; mais ajoute-t-il, il esl vrai que le premier n'est qu'un diseur de galimathias, et que le second révolte par les parado]|es étranges qu'il
embrasse en toute occasion. Et il plaint d'Alembert deson association arec cette troupe de fous ; mais il en est des l>elles-lettres comme de la politique, on n'est pas toujours libre de choisir ses amis.
Dans une autre lettre, Frédéric lui a aussi exprimé \t désir d'avoir un exemplaire de l'Encyclopédie; d'Argens lui répond : a Vous voulez donc, Sire, parcourir cet hiver un océan immense de mauvaises choses, dans lesquelles flottent quelques excellentes dissertations de d'Alembert , et quelques ballons métaphysiques enflés de vent, qui, en faisant défendre cet ouvrage, lui ont donné une réputa-^ tion qu'il a perdue dans les pays étrangers où il est permis de ravoir. Les derniers articles que Voltaire a mis dans ce livre se ressentent de la vieillesse et ne valent V guère mieux que son Candide ; de Tesprit souvent, mais ' peu de jugement et de profondeur, d
Ailleurs, en annonçant à Frédéric que la pièce de Tbn* crède vient de- paraître et qu'elle est dédiée à la Pompa-^ dour, il dit que cette épttre dédicatoire est d'un vrai faquin. •— * Et ailleurs encore : a Je ne sais ce que fait Voltaire ; il a publié une lettre pour prouver qu'il était très-bon chrétien et qu'il allait exactement à la messe. Cet homme mourra comme il a vécu, agité de mille projets chimériques. Son dernier ouvrage sur la Russie est entiè-^ rement tombé. »
Frédéric de son côté revenant sur les mêmes points, et particulièrement en ce qui touche Voltaire et d*Alemberl, écrit d'abord dans une lettre : a Si Thistoire universelle de Voltaire n'est pas instructive, elle est au moins Jolie ; c'est une gentille miniature faite par un Gorrège, et personne de nous ne voudrait que cet ouvrage fût supprimé ; » et dans une autre il exprime la crainte qu'il ne mette toule son histoire universelle en madrigal et en épi-
graname; eoflo, après avoir traité fort sévèrement Vé* pttre dédicatoira de Tancrède, qu'il dît aussi être d*an faqaia soufflant le froid et le chaud, il. pense néanmoins que s'il y a du radotage dans la pièce, c*estle radotaged'ua grand homme»
Quant à d*Âlembert, il ne Iroure que paradoxes et pauvretés dans ce qu'il a écrit sur la poésie : a Biaise, Pascal 9 Newton et cet homme-d» ajoute-t-il, tous trois les plus grands géomètres, ont dit force sottises, le pre* mier dans ses apophtegmes moraux, le second dans son commMitaife de l'Apocalypse» eit celui-ci sur la poésie et l'histoire. La géométrie pourrait bien ne pas rendre Tes-
pritaussi juste qu'on le lui attribue;
tenons-nous-en, mon cher marquis, aux arts d'agrément (il entend par là les arts et les lettres); ces études adoucissent l'esprit et font que l'ipreté de la vengeance, la dureté des punitions, et enfin tout ce que le gouvernement souverain a de sévère, se tempère par un mélange de philosophie et d'indulgence» nécessaire quand on goiH verne les hommes qui ne sont pas parfaits, et qu'on ne Test pas soi-même. »
Frédéric rend aussi compte à d'Argens de ses diverses lectures : nous avons vu ce qu'il dit plus haut de celle quHI a faite de Lucrèce. Il lui parle plusieurs fins de Gassendi, dont il estime assez la physique et l'astronomie, mais assez peu la morale. Il remarque chez cet auteur beaucoup de choses supérieures à son siècle, mais il y condamne le projet de concilier Jésus*Christ avec Epi-^ cure : et Gassendi, ajoute-t-il» était théologien; ou c'était un préjugé de son éducation, ou c'était la peur de l'in* quisitlon qui lui firent imaginer ce bizarre concordat. On voit même qu^l n a pas eu le courage de justifier le grand Galilée. Bayle a mieux Tait. » Bayle est donc mieux
son bontifie : il le reeherehe davantage ; aussi eomme il $t ooblié, dit-il, son Bayle à Bresleau» H prie d'Argenis de lui envoyer scA^Penêées sur les Comèiês. Mais ii Ht en mAme Unnfis Fieury, dont il s*accommode très-bien y selon son expression , il le lit longuement et volume par volume » et en parait toujours satisfait.
Pour terminer ces extraits de la partie littéraire de e^te correspondance de Frédéric et de d*Ârgens , Je citerai encore deux lettres de celui-ci : Tune est relative è d'Alembert, mais aussi, à son occasion, aux philosophes en général. Il le blâme de s'être fourré, dit-il, dans Taf- Caire des Jésuites et des Jansénistes. Il en résulte qu'il a eûtes uns et les autres contre lui. <x En vérité, poursuitil , un homme sage cesse de Tétre quand il va se mêler de toutes ces querelles de moines et de prêtres. Il faut être aussi étourdi que le sont les Français pour entrer dans de pareilles disputes. Qu'a de commun la philosophie avec la bulle Vnigenitus? £t qu'importe à un disciple de Bayle ou de Gassendi Tétat des Jansénistes et des Ifolinistes I Que dirait-on d'un homme sage ou qui voudrait passer pour Têtre , qui s'occuperait du rang que doivent avoir des fous , dans l'hêpital qu'ils habitent f Jansénistes, Jésuites, Calvinistes, Luthériens, Anabaptistes, Quakers, tous ces gens-là ne sont»ee pas des fous pour un philosophe ? »
Dans l'autre lettre, il dit, au sujet des dissertations qu'il a jointes à sa traduction d'Oce{{ti# Lucanus, «qu'il croît avoir prouvé que la morale des véritables philosophes Epieoriens est infiniment meilleure que celle des théologiens, et que toutes les prétendues raisons philosophiques par lesquelles on explique la nature de Dieu et celle de l'âme sont des ballons enflés de vent ; mais qu'il admet les vérités de la religion, parce qu'elles sont révélées , et
qu'en détraisant les raiflonnements des pbiloscq^lies * Il 8*est gardé de toucher aux frêles ressources de la révéla-* lion; qu^il s'en est même servi avai^geusement. Il est ▼rai que c'était un peu pour ne pas faire crier les fanati* ques et les imbécilles. if>
J'ai cité , en dernier lieu» ce fragment, afin qu'on y temarquât plus particulièrement cet esprit de doute et d'indifférence, qui se détachant de la philosophie, ne tient pas plus à la religion, et ne recourt de l'une à l'autre en apparence, que pour se jouer de toutes deux. D'Argens , dont il est tout le génie, le porte dans son commerce de lettres comme dans ses autres écrits, et le confesse dans l'intimité comme quand il s'adresse an public. C'est donc bien là sa doctrine, si doctrine il y a dans ce refus de rien croire.
Le principal commerce do lettres de d'Ârgens est avee Frédéric ; mais il en a de pins deux antres , le premier avec Voltaire et le second avec d'Alembert qui, quoîqu'à un moindre degré, méritent cependant aussi quelque attention.
. Dès 1756 , à propos des Lettres juives , qui venaient de paraître. Voltaire lui écrivait : a Descartes commença, comme vous, par faire quelques campagnes ; il est vrai qu'il quitta la France par un autre motif; mais enfin quand il fut en Hollande, il en usa comme vous ; il écrivit, il philosopha et fit Tamour. » — Une autre fois il lui disait encore en parlant de la même publication : a Je pense comme vous sur presque tous les points. Je vous trouve l'esprit de Bayle et le style de Montaigne, d -— Et ailleurs: a II est charmé des Lettres juives, parce qu'elles respirent l'humanité et la liberté; il aime passionnément les Lettres et l'auteur, et il estfftché de l'avoir vu si peu. Puis comme il s'intéresse à tout ce qui le touche , il présente ses respects à la Le Couvreur d'Utrecht, et termine en disant :
(( Vous faites tous deux uoe charmante synagogue ; car sjnagogue signifie assemblage. »
Un peu plus tard (1737) et dès lors sur le ton de la familiarité, Il lui écrit : a Allons, mon cher Isaac» vous êtes
selon mon cœur Je viens de lire le numéro
où il est parlé de Jacques Clément et des précepteurs de Ravaillac ; J'en suis onchanté. Vous êtes plus hardi que Henri IV ; il craignait les jésuites* »
Voltaire croit avoir trouvé en lui un allié de plus dans la guerre qu'il soutient, et sans trop y regarder, il Texcite, Tencourage , le caresse et le flatte même ; c^est comme il s'exprime dans une lettre à Frédéric : a Un impie très- ^tile à la bonne cause , malgré tout son bavardage (1).» Mais il lui marque aussi son intérêt par quelques utiles conseils : a Vous faites fort bien, lui écrit-il , tendis que vous êtes jeune encore , d'enrichir votre mémoire par la connaissance des langues, et puisque vous faites aux let* très rhonneur de les cultiver, il est bon que vous vous donniez un fonds d'érudition qui vous donne plus de poids. y> — Et plus tard : <& Votre séjour dans les pays étrangers vous aura servi i vous orner Tesprit; vous au* riez peut-être été en France un officier débauché ; vous s^rezun savant, et il ne tiendra qu'à vous d'être un savant respecté. »
On remarquera que de cette correspondanceentre Volteire et d'Argens, je ne cite que les lettres du premier, quand il s'agit cependant de faire surtout connaître le second. Mais c'est que d'abord les lettres de celui«-ci nous manquent, et qu'ensuite nous leur trouvons un très-suffisant supplément dans celles de Volteire.
Continuons donc à les consulter; nous ne nous en
(1) Leltre à Frédéric, en apprenant la mort du roarquis.
iSonnerons qii*ane idée plus complète 4e certaines particularités de la vie de notre aateur, aaxquelles elles ofll rapport.
Postérlearetnentaui dates que je riens de citer, Yoltaire se plaint à d'Ârgens d'être un peu négligé par lui, et loi demande pourquoi il veut se retirer en Snissé (1739). tf Quoi I dit^l, il y a un roi de Prusse au moàde l quoi ! te plus aimable des hommes est sur le trône I les Algaroiti , les Wolf, les Maupertuis, tous les arts y courent en foiile, et vous iriez en Suisse! non, non» croyez-moi , étafolissez-ivous a Berlin. Uesprit, la raison, la vertu y vont renatftre.
C'est la patrie de quiconque pense • .
Savez- vous bien que tout le monde s'empresse d'aller xi" vre sous le Marc-Aurèle du Nord. Je connais un très^rand sdgneur de l'empire qui veut quitter Sa Mcjesté pour Vhunumté du roi de Prusse. Hélas ! je ne pourrai vous y suivre; un devoir sacré m'entraîne ailleurs; je ne puis quitter madame Ducbatelet à qui j'ai voué ma vie, pour aucun prix , pas môme pour celoi'-là. Mais je serai cou-* tent, si vous vous Caites une vie douce dans le seul pays où je vçudrais habiter, si je n'étais auprès d*elle. Adieu mon aimable et charmant ami. d
Les années s'écoulent, leur liaison se continue et même se resserre, et comme ils sont un moment (en 1751) réU" dis auprès du roi, ce ne sont plus de longues lettres, mais desimpies }>iUets qu'ils échangenV* ce qui n'écarte pas, et provoque plutôt entre eux le ton de la familière aniitié« lequel n'est même pas toujours du meilleur goût, comme par exemple quand Voltaire salue c son très-cher et trèsrévérend père en diable , en se recommandant i ses prières. x> Et puis d'Argens devient bientôt le confident au-quel il fait part de sa mésintelligence avec Maupertuis, et de ses anxiétés à la cour 4e Frédéric, lorsque la rupture
et l'éclat approchent. Je n'ai point à m'arréter ici sur cette qnerelle trop connue et dans laquelle le marquis n'inter* vint que pour la prévenir ou l'apaiser » s*il eût été possible. Mais si excellentes qae fussent ses intentions, il n'était pas homme à dominer, pour les réconcilier, ces deux natures si difficiles à contenir et si promptes au ressentiment. Il n'avait ni rautorité ni l'art nécessaires pour les modérer et les ramener, il ne pouvait dans sa facile et confiante bienveillance que ne pas se les aliéner. Voltaire lui garda donc son affection. On en trouve des preuves dans plusieurs lettres de cette époque , celle-ci entre autres, où il lui dit : ce Cher frère , vous êtes le premier capitaine d'infanterie qui ait ainsi parlé de philosophie. Votre extrait de Gassendi est digne de Bayie. Je ne savais pas que Gassendi eût été le précurseur de Locke dans le donte modeste et éclairé, si la matière peut penser (1) ; Belzébuth vous ait en sa sainte garde ; » et celle-ci encore où il dit : « Frère, mes entrailles fraternelles s'émeuvent et me for-^ cent à vous saluer en Belzébuth. Un brave Iroquois, je* suite, prêcha si vivement contre vous, que sept personnes, chargées du sacrifice , apportèrent chacun un Bayle et le brûlèrent en place publique avec les Lettres juiwê. ï> Après quoi il lui annonce qu'il a été assez près d'aller voir Satan, leur père commun.
Je ne sais jusqu'à quel point toutes ces façons de dire de Voltaire, qui se traduisaient parfois de sa part en façons d'agir, plaisaient an marquis, mais je remarque que dans une de ses lettres à Frédéric, d'Argens se plaint avec quelque humeur de la manière dont Voltaire en use avec lui, et de l'espèce de licence qu'il se donne de l'associer,
(1) Ce qui est très-exact, comme je crois l'avoir établi dans mon Essai sur Vhistoire de la philosophie au xvii« siècle.
par certains emprunts qu^il lui fait, à des entreprises quel^ que peu païennes. Et d'antre part , quand Voltaire lui reproche de ne répondre qae par le nom de Uonsieur à celui de Frère Isaac» n'est-ce pas un indice que toutes ces appellations, avec variations plus ou moins orthodoxes, ne sont pas toujours de son goût ?
Voici, au surplus, un extrait de la lettre dans laquelle il témoigne son mécontentement du tour que lui a fait Voltaire : a Votre Mejesté a-t-eile vu la nouvelle édition du dictionnaire philosophique de Voltaire ? Il m*a mis dans la préface comme auteur de Tarticie Genèse. Il a été chercher dans mon Timée ce que j*ai dit sur MoYse et sur le Pentateuque ; il a ajouté à cela sept ou huit bonnes impiétés. Ce qui Ta engagé à me faire ce tour, c'est que son livre a été mis par rassemblée d^ clergé sous son anathème éternel, et pour diminuer la flétrissure de cette condamnation, il a mis dans cette nouvelle édition le nom de plusieurs personnes, qu'il dit lui avoir envoyé les principaux articles de son dictionnaire. Cet homme mourra
comme il a vécu .
Je ne puis nier que le fond de son article Genèse ne soit de moi, puisqu'il est extrait de mes notes sur Timée ; mais Je ne lui ai rien envoyé ; j'ai encore moins écrit quatre ou cinq impiétés très-plaisantes, mais très-capables de faire crier les dévots, d
Quoi qu'il en soit, en passant de sa correspondance avec Voltaire à celle qu'il entretient un moment avec d'Âiembert, on s'aperçoit sans peine qu'ici les personnages sont entre eux dans de tout autres relations. Il est vrai que ce n'est plus simplement conmie homme de lettres, mais comme confident, et en quelque sorte comme chargé de pouvoirs du roi que le marquis s'adresse à d'Alembert.
On en peut Juger dès le début :
« De la part du roi de Prusse, Postdam, septembrel 752. . .
« Le roi recherchant, Monsieur, ayec empressement les personnes qui ont des talents supérieurs, il était naturel qu*il désirflt vous avoir à son service : il m'a fait l'honneur de me confier qu'il était charmé de tous donner la place de président de fAcadémie, qui va bientdt être vacante par la mort de M. de Maupertuis, qui est dans un état déplorable. Je me suis chargé avec le plus grand plaisir de vous instruire des intentions de Sa Majesté , parce que personne n'est plus admirateur de votre mérite , que Je le suis. Si l'offre que je vous fais peut vous plaire, voici, Monsieur, sur quoi vous pouvez compter : 12,000 livres de pension, un logement au château de Postdam , la table de la cour et encore plus souvent celle du roi ; ajoutez à cela l'agrément de disposer des pensions de l'Académie en faveur de ceux que vous en jugerez les plus dignes.
o Quoique le roi n'eût d'abord confié qu'à moi ce que Je vous écris. J'ai cru que, de son aveu, je devais en faire part à l'abbé de Prades , par le zèle que je lui ai connu pour ce qui vous regarde; il vous instruira amplement de ce que j'ai Thonneur de vous écrire très-succinctement.
a Au reste, Monsieur, je vous connais trop philosophe, pour craindre que si vous n'acceptiez pas l'offre que je vous fais , vous voulussiez la divulguer pour flatter une vanité, qui n'est que pour les flmes vulgaires, et non pour celles qui sont de la nature des Newton, des Locke et des d^Alembert.
« Consultez-vous, Monsieur, et surtout n*écoutez pas quelques contes, qui n'ont aucune réalité. Quand il en sera temps, je me chargerai de vous montrer évidemment que ce pays est le seul qui soit pour les gens qui, comme vous, savent penser. »
Oo connaît la réponse de d*Alemberi à cette ouvertare; j'en ai donaé un extrait dans le Mémoire que je lui ai cousacré. Il refusa en se déclarant satisfait du peu de fortune qu*il possédait ; en faisant valoir le prix des amitiés dont il Jouissait ; en protestant de son attacbenieut à sou pays^ quelque grief qa*il eût d'ailleurs contre le gouvernement, dont il avait plus à craindre qu'à espérer, n s'eflirayatt enfin des difficultés qull trouverait dans les nouvelles fonctions qui lui étaient proposées, a Du reste, lyoutait-il, il ne pouvait être plus sensible qu'il Tétait aux bontés dont le roi Fbonorait. Il n'en avait pas besoin pour lui être tendrement et inviolabiement attaché. Le respect et l'admiration que ses actes lui avaient inspirés, ne sufDsaieut
pas à son cœur
Un monarque tel que lui» était digne d'exciter des sentiments plus doux encore, et il osait dire qu'il le disputait sur ce pmnt à tous ceux qui avaient l'honneur de Tappro* cher. Il serait au désespoir que Sa Majesté désapprouvât ses motifs. Mais il se flattait que sa i^ilosophie et sa franchise bien connue, loin de lui nuire auprès d'elle, raflèrmiraient'au contraire dans son estime. )»
D'Ârgens insista cependant sur sa proposition dans une seconde lettre, toujours en s'attachent, de la part du roi, à répondre aux différentes raisons, sur lesquelles d'Alem-* bert appuyait son refus» Il lui disait entre autres choses: a Si vous passiez à Londres ou à Vienne, vous pourries craindre qu on vous accusât d'avoir manqué è votre patrie ; mais vous venez chez le premier et le plus intime allié de votre nation, chez un roi qui l'aime, et qui a déjà attiré près de lui plusieurs de vos amis et de vos compatriotes
• . /\ . Si Je suis assez malheureux. Monsieur, pour que mes raisons ne vous persuadent pas, j'aurai du
makis rafantage de voqs avoir montré que personne ne vous est plus attaebé que md, et que plein d*adniiration poar vos luoiières et pour votre caractère, je n*ai rien oublié pour proeurer à Berlin un homœe» qui en eût ilius* tré r Académie. » '
. Mais d*Alembertne se laissa pas davantage persuader, et après avoir attendu quelque tempsi il répliqua à son tour :
J'ai fait de npiivelles réflexions, mais soit raison, soit fata* Uté« elles n*ont pas vaincu la résolution où je suis de ne pas plus renoncer à ma patrie que ma patrie ne renonce à
moi
Ainsi, Monsieur, je supplie Sa Majesté de ne plus penser a moi, pour une place que je crois au-dessus de mes forces corporelles» spirituelles et morales. Mais vous ne pouvez lui peindre que faiblement mon respect, mon attachement et ma vive reconnaissance. Si le malheur m'exilait de la France, je serais trop heureux d'aller à Berlin, pour lui seul, sans aucun motif d'intérêt, pour le voir, l'entendre, Tadmirer et dire ensuite à la Prusse : Fiderunt oeuli fBfii salutan tuum^ mes yeux ont vu votre Sauveur. • . . Au reste quoiqu'on ^acbe à Berlin la proposition que le roi m'a fait faire, on Tignore encore à Paris, et certaine* ment on ne la saura jamais par moi, mais permettezrmoi de me féliciter au moins de ce qu'elle m'a procuré l'occasion d'être connu d'une personne que j'estime autant que vous, et de lier avec vous un commerce que je désire ardemment cultiver. D Quelques années plus tard, en 1758, d'Argens écrivait
encore à d'Alembert : «c Le roi m'a chargé d'une autre
commission dans laquelle il me serait bien glorieux de pouvoir réussir ; c'est de vous engager à venir passer quelques mois à Berlin, puisque vous ne voulez pas y fixer votre
demeure; VOUS pourries Taire ce voyâgeaueomineocement de la beUe saison. Quoique Sa Majesté connaisse parfaitement votre désintéressement, elle sait qu'il convient èun grand roi de répandre des bienfaits sur 4es savants 411us« très; ainsi elle aura soin de pourvoir aux frais de votre voyage, dès que vous m'aurez instruitde votre intention, et Je vous prie de me la faire connaître. y>
D'Argens ajoutait : «c Qu'est devenu Voltaire ? On dit qu'il est retiré dans une maison de campagne , en Alsace, où il va écrire une histoire d'Allemagne. Elle sera néeessairement dans le goût du siècle de Louis XiV ; car il aura encore moins de secours pour cet ouvrage, qu'il n'en a eu pour Fautre; il compilera et abrégera ce qu'ont dit les historiens ; il dira du mal de ces mêmes historiens, qu^il aura pillés, et étranglera les matières; il hasardera quel* ques anecdotes, dont il ne sera instruit qu'à demi ; il mft* lera à cela quelques traits d'épigramme, et il appellera cet ouvrage histoire d'Allemagne.
«c Pourquoi faut-il que l'auteur de letHtnriade soit celui du Temple du Goût ? que celui d^Alzire ou de Zaïre, soit celui des Éléments de Newton; et celui de tant de charmantes petites pièces, celui de la sèche et décharnée histoire de Louis XIV? Quel homme que Voltaire, s'il n'eût voulu être que poète I
(c II a fait plusieurs tentatives pour revenir ici, mais le roi n'a pas voulu entendre parler de lui. »
Ces dernières réflexions ressemblent encore assez à une commission du roi, et il est vraisemblable que d^Argens tenait la plume pour lui dans ces remarques sur Voltaire, comme dans sa gracieuse invitation à d'Alembert: On reconnaîtra dans la réponse de d'Alembert l'esprit de réserve et de condescendance à la fois qu'il conserve habituellement dans ses rapports avec le roi. Ainsi pas un mot
sur Voltaire hii-méme, mais certaines concessions sur quelques hommes lettrés de sa nation : « Sa Majesté ne doit pas douter du désir extrême que j'aurais d'aller lui témoigner des sentiments si vrais et si Justes, supérieurs encore à mon admiration pour elle; heureux si par ces sentiments et par ma conduite, Je pouvais contribuer à effacer, à af^ faiblir du moins les idées désavantageuses quelle a conçues avec justice de quelques hommes de lettres de ma nation. » Il regrettait d'ailleurs de ne pouvoir accepter au moins pour le moment la faveur que lui faisait offirir le roi; ses engagements avec TEncyclopédie Fen empê* «haient.
Cette correspondance de d'Argens avec d^Alembert n*a sans doute rien d'intime; elle est, comme on dirait aujour* d*hui, tout à fait officielle; aussi n*y faut-il chercher aucune particularité sur la personne ou la vie du marquis, mais ce qu'on y trouve certainement, c'est une nouvelle preuve de la confiance que le roi lui accordait, et de la manière dont il la justifiait, quand il avait à agir et à parler en son nom. On ne pouvait être avec d'Alembert un négociateur de plus de tact et de mesure, et s'il ne réussit pas mieux à lui faire accepter les offres, qu'il était chargé de hii transmettre, ce fut moins sa faute que celle du caractère, des habitudes, et de Tinvariabie détermination de celui avec lequel il avait à traiter.
Cependant ses soins ne furent pas tout à fait inutiles, et quoique ce ne fût pas immédiatement, d'Alembert se décida néanmoins à faire une visite au roi, et vint, en 1763, passer trois mois de Tété auprès de lui.
C'est ici que je crois devoir placer ces quelques pièces inédites que j'ai annoncées en commençant; ce sont des lettres de d'Alembert adressées, pendant son séjour auprès du roi, à mademoiselle de l'Espinasse; quoiqu'elles ne
rentrent qu'indireciemeat dans mon sujet, on ne me saura peut-6tre pas mauvais gré de les y avoir rattachées ; elles n'en diminueroiht certainenrient pas Tintérét.
Je dois cependant avertir que dans le manuscrit (1), que j'ai eu entre les mains , on a retranché de ces lettrea tout ce qui pouvait avoir du rapport aux sentiments réciproques des deux correspondants; on y a laissé que ce qui touchait aux relations de d'Àlembert avec Frédéric. Cette lacune est regrettable, sans doute, mais elle n'est pas sans dédommagement , et il reste encore dans ces fragments assez de détails sur la société habituelle du roi , sa cour et la manière d'y vivre , pour qu'on se plaise à les recueillir; notre auteur y est d'ailleurs aussi mêlé pour sa part. Je n'ai donc pas trop de scrupule à me permettre une digression qui n est qu'à demi hors de propos.
Après avoir d'abord parlé du premier accueil que lui a fait le roi , avec tant de bienveillance et de .bonne grAce, il ^oute : a Ce n'est pas tout , hier au soir, entr^ sept et huit heures, il m'envoya chercher; » il était seul dans son cabinet ; a je ne vous ai pas encore vu en particuli^, me dit-il, et ce n'est pas là nous voir; asseyez-vous auprès de moi , et causons. »
Les voilà donc dans ce cabinet , bien connu de ceux qui l'ont visité, assez étroit, éclairé par une haute fenêtre» meublé de fauteuils recouverts d'un satin feuille-morte, tout usé, avec un petit canapé à housse de toile blanche, sur lequel s'asseyait le roi. Devant le canapé était une table couverte d*un velours fané ; près de la table un fauteuil de cuir, quelques livres reliés en maroquin rouge,
(1) Cest, je me h&ie de le dire, à M. Ra?enel, qui n'est jamais en d^ut pour des services de ce genre, que je dois Tinicaiion et rçUigeante communication de ces lettres.
snr une planche, et un iHiste de GicéroD au-dessus de la porte ; tout cela paraissait plus nu encore que simple» et quelque peu négligé et sec ; il n'y avait pas de quoi faire pâlir le modeste entresol du Louvre qu'habitait le secrélaire perpétuel de TAcadéoiie française.
La conversation s'engage et 'dure quatre heures, et quand eUe est terminée, d'Àlembert trouve a qu'elle ne l'a point ennuyé à beaucoup près, tant le roi y a mis d*es« prit, de bonté, de simplicité et de vérité. x> Il lui a d'abord parlé des propositions de la Russie , et sur cela lui a tenu les discours les plus obligeants ; il a été ensuite question de belles-lettres , de philosophie et de politique; il s'est exprimé avec impartialité et modération sur le compte de ses ennemis, et a fdt l'éloge de plusieurs de nos généraux ; il est entré dans plus d'un détail sur les soins quMi prend de son peuple; ainsi, par exemple, depuis la ,paix, c'est-à-dire depuis trois mois, il a rebftti 4,600 maisons dans les villes; il a procuré de nombreuses écononues à l'Etat, en retrandiant même sur ses dépenses personnelles et sur son domestique.
Le lendemain, d'Alembert a encore avec le roi une cdhversation de trois heures , à la suite de laquelle celuici lui dit qu'il ne voulait pas le &ire coucher aussi tard que la veille, ni déranger sa vie en rien.
Cependant si de sa personne le roi est assez mal logé» il n'en est pas de même de ses hAtes, et celui qu'il vient de recevoir écrit du palais de San^-Souci : « Le roi est ici avec mylord Maréchal, le oMirquis d'Argens et moi. Le château que nous habitons est très-beau et de très* bon goût Je vous écris de la plus belle chambre du monde, entouré de beaux meubles et de beaux tableaux, ayant la plus belle vue de mes fenêtres; malheureusement mes amis ne sont pas au bout de cette vue. » C'est
là ufi premier soupir qui lui échappe au seio de la faveur,^ et nous ne tarderons pas à lui en surprendre d'autres, qui témoigneront également de ses regrets de la patrie absente. Cependant le roi le comble de bontés , et va jusqu'à s'occuper de ses arrangements de voyage : «cil m'a dit là<des8us» écrit d'Àlembert, tout ce que je pouvais désirer, en entrant avec moi, dans le détail de mes affaires et de ma fortune, avec toute la bonté possible. »
Veut-on maintenant savoir la vie que Ton mène aur près du roi : «Elle est fort simple» dit d'Alembert, nous nous levons quand nous voulons; le matin nous écri-* vous, lisons ou nous promenons ; à midi et demi« le roi dine avec son neveu , un ou deux généraux , mylord Maréchal, le marquis d'Argens et moi. Nous sommes à table environ à deux heures, dont il en cause plus d'une sans manger ; il se retire ensuite et se promène quelquefois l'après-midi avec celui de nous qu'il rencontre, ou se promène tout seul. On soupe à neuf heures et on va se coucher à onze o^ minait au plus tard , selon cpie la conversation se prolonge. »
On connaît déjà les principaux personnages qui se groupent avec d'Alembert autour du roi, mais il en est deux plus particulièrement, qui attirent dans ces lettres notre attention, a c'est mylord Marédial, d'excellente campa* gaie, vrai philosophe, voyant toutes les choses du monde, comme elles sont, et faisant d'excellentes histoires, avec un air de bonhomie, qui les rend encore meilleures; c'est le marquis d'Argens bien bon homme, parlant assez bien, «ssez instruit, et valant beaucoup mieux dans sa conversa^ tibn que dans ses livres, d
Dans cette réunion on parle de tout, mais surtout de la France et des nouvelles qui en viennent. Mademoiselle de TEspinasse avait annoncé à d'Alembert, mais sans détails,
rarrftt du Parlement de Paris contre Tinoculation, il in-^ siste pour en avoir et ensuite il loi écrit : ce Mylord Ma<^ réchâl dit que leParlement défendra bientôt de se faire faire la barbe, parce que cela est contre la nature^ et mèvaé aussi contre la religion , comme on le peut prouver par récriture. Le roi en a parlé hier à plusieurs reprises, en âmniquè cela D*étart pas possible. Il a vingt fois^ levé les épaules, en observant combien il est rare et difficile que ce qu'on appelle un corps ait le sens commun ; il nous a dit, à .cette occasion, qu'il n'avait Jamais rassemblé de conseil de guerre qu'une fois en sa vie et qu'il avait juré que ce serait la dernière , après avoir entendu déraisonner en eorpê des gens qui raisonnaient assez bien en particulier. : On parle aussi des personnes, de Madame Dudeffand, par exemple, et du président JBénaut dont le roi dît à d'Alembert, <x qu-H foit beaucoup de cas de son livre, maià «qu'il voudrait seulement qu'il ne l'augmentât pas davantage, et que d'an abrégé, il ne finît pas par en feire une bistoire; aussi préfère-t41 la^ première édition aux sui*' vantes. »
On parle également de Rousseau, qui doit aller trouver mylord Maréchal en Ecosse, et à ce propos d'Alembert écrit : « Ce Jean-Jacques est un drôle de corps ; il a dit à mylord qu'il irait d'autant plus volontiers en Ecosse, qu'il n'entendait pas k langue du pays; il est très-vrai quie<le roi avait donné des ordres à mylord Maréchal non-seule*ment de lui donner asile, mais de lui fournir tout ce qui lui était nécessaire; ill'a refusé et à l'occasion des remoa- .trances que Madame de Boufflers lui a faites à ce sujet, et .qui étaient très-raisonnables, il s'est brouillé avec elle ; il a écrit au roi de remettre dans le fourreau son épée, qui Féblouissait, ce sont ses propres termes, et en même temps il a écrit à mylord que s'il n'acceptait pas les offres
du roi, c'était à eause de la guerre qu*ii faisait et qui loi causait déjà assez de dépeoses , et qa*on verrait à la paix»
si c'était par fierté, qu'il refusait ses oAres Tout cela
n'est pas très-raisonnable, mais voilà JeaihJacques, et mylord Maréchal, tout en l'aimant beaucoup le plaint et le juge tel qu'il est
« Le Roi, ce me semble, parle très-Uen sur les ouvrages de Rousseau, il y trouve de la chaleur et de la force, mais peu de logique et de vérité : il prétend qu'il ne lit que pour s'instruire et que les ouvrages de Rousseau ne lui apprennenî rien ou peu de chose ; enfin il n'en est pas aussi enthousiasmé que vous, en rendant cependant jus«* ttce à ses talents. )»
11 y a aussi un mot, et même assez sévère sur Voltaire : € Ah I mon Dieu, écrit-il, ce huitième volume de Vol* 'taire (1) est à faire vomir par la bassesse et la platitude des éloges. Il vaut bien la peine d'avoir cebt miHe livres de rente et de vivre dans un pays libre, pour écrire ainsi l'histoire, et à qui croitr-il en imposer? Gela fait pitié; il est bien digne après cela d'avoir fait une plate parodie du réquisitoire d'Omer , qu'il était si aisé de tourner en ridi* cule. »
Mais d'Àlembert, dans ses lettres , tout en se laissant aller à d'autres sujets d'entretien, revient sans cesse sur le roi, surtout quand il en a reçu quelque nouvelle marque de bonté, c'est ainsi qu'il dit : a Hier après le concert. Je me promenais avec le roi, dans son jardin ; il cueuillit une rose et me la présenta, en ajoutant qu'il voudrait bien me donner mieui. Tous sentez ce que cela signifiait, et ce n'est pas la première fois que ce prince m*a parlé sur ce ton-lè,
(1} Il s^agii probablement de la 2' partie' de !*hi8toire de Russie, qui parut en 1763.
Je m'aileofts méine à des offres plus sériduses et plus détaillées, d'après des propos, qoe le marquis d^Argens et le aecrétmredu roi, M. de Catt, ont déjà Jetés en avant; YOtts savez d'avance quelles sont mes dispositions; je n*ai rien à ajouter li--dessus. »
L'éloge du roi revient donc à chaque instant sous sa plome et y prend le caractère tour à tour de typologie et de la pure louange r ce Ceux qui ont décrié, dit-il, et qui peut-^ètre décrieront encore ce prince, le connaissent bien peu. Il est impossible d^étre moins porté à la médisance et plus enclin ih voir toutes choses du bon côté, je voudrais que le roi de France pût entendre la manière dont il parle de lui ; assurément ces deux princes ne seraient jamais ennemis. )>' — Et dans une autre lettre : « Le roi a beaucoup fait pour réparer les maux de la guerre et des désordres' de l'administration; ce matin encore il était lever k quatre heures ; mylord Maréchal a raison, c'est te premier des philosophes, et si nous pou* viotts le voir et l'entendre, vous concluriez que rien n'est plus vrai. Je puis vous assurer qu*indépendamment de mon respect et de mon attachement pour lui, sa personne, sa manière de vivre, son' application à ses affaires, son affabilité, sa gatté, les lumières qu'il a sur tout, le rendent vraiment digne de la curiosité des sages, et même de ceux qui comme moi ne le sont guère malheureusement. 2>
Néanmoins , malgré toute son admiration et tous ses sentiments d'attachement pour lui, il ne peut s'empêcher de laisser voir un certain ennui qui le gagne : « Le roi, ditil, est presque la seule personne de son royaume, avec qui on puisse converser , du moins de ce genre de conversation, qu'on ne connaît guère qu'en France , et qui est deventt nécessaire, quand on le connaît une fois ;
sans myiord Maréchal , je vivrais ici presque seoL ave<t mea papiers et mes livres; malbeureusetneot il nous qoittele 204e ce mois pour se retirer en Ecosse. » — « Je mène ici» écritril eocore une autre fois» une vie de chanoine; mais la société, si on en excepte celle du roi, qu*on ne peut avoir qu^i certaines heures, serait à la longue fort insipide et ccmime nulle; J*y -supplée par la promenade et la lecture. »
Dans cette disposition d'âme, quel que soit le désir du roi de le retenir et de le fixer près de lui, et la manière dont il le lui témoigne, d^Àlembert en est touché, mats non ébranlé dans sa détermination : a Vous aurez peutêtre vu dans les Gazettes^ dit-il, que le roi m*a fait président de son Académie ; il n'en est rien ; je ne puis pas dire qu'il m'ait fait offrir cette place, mais je ne saurafe douter qu'il ne désire beaucoup qu'elle me convienne, et je ne lui en ai que plus d'obligation de la discrétion qu'il a de ne m'en point parler. lé serai philosophe et ami jusqu'au bout, et certainement je serai de retour à Paris dans les premiers jours de septembre, d
Mais le roi- n'est pas toi^Jours aussi réservé, il devient parfois plus pressant et d'Alembert a à se défendre contre plus d'une instance : a II y a quelques jours, dit^l dans une nouvelle lettre, que le roi après s'être promené avec moi dans sa galerie et avoir vu ses tableaux, mefit entrer dans sa bibliothèque, et après m'avoir parlé de mes ÉUmenis de philosaphie, dont il est très-content et qu'il voudrait que j'étendisse un peu, il me demanda si je n'aurais pas pitié de ces pauvres orphelins. C'est ainsi qu'il appelait son Académie; il ajouta à cette occasion les choses les plus obligeantes, auxquelles je répondis de 0ion mieux, mais en lui faisant connaître cependant la résolution où j'étais de ne point renoncer à^a patrie ,
ni à mes amis. Je dois à ce prince la justice de dire qa*il sentit toutes mes raisons, malgré le désir qu'il aurait eu de les vaincre. Il a fini la conversation par désirer au moins que je visse son Académie et les savants qui la composent ; je lui ai répondu que c'était bien mon deS" sein. r>
D'Alembert fit en effet ses visites; il réussit auprès des divers académiciens ; le grand Euler le régala d'un trèsbeau mémoire sur la géométrie. Le soir le roi qu'il trouva se promenant seul, lui demanda si le cœur lui en disait, il répondit a qu'assurément le. cœur lui en disait beaucoup, s'il ne lui disait pas avec une force plus in-vincible encore pour les amis qu'il avait laissés es France. y> ^Je suis bien aise, lui répliqua le roi, de l'intérêt avec lequel vous me parlez de tout cela (des travaux et des besoins de l'Académie ) ; j'espère que cela ira plus loin » ; ce qu'il accompagna d'un geste de bonté et d'amitié ; a mais comme mon premier devoir, poursuit d'Alembert, est de ne pas tromper ce prince, je n'ai pas la sottise, et je pourrais dire le mauvais procédé de lui laisser sur cela aucune espérance, et je retournerai à Paris à la fin d'août et' j'y serai vers le 8 septembre; j'irai en Italie avec Watelet, et je viendrai ensuite me renfermer dans ma coquille, content d'avoir vu le héros de ce sièele et d'avoir reçu de sa part quelques marques d'estime et de bonté ; j'en reçois si peu d'ailleurs.
oc Vous seriez bien étonnée de l'entendre parler de nos .auteurs et de nos pièces de théâtre, comme s'il avait pas^é toute sa vie à les lire. Je ne puis lui citer aucun endroit remarquable, surtout de nos poètes, qu'il ne connaisse aussi bien que moi , qui n'ai guère eu autre chose à faire, et ce. qu'il y a de mieux; c'est qu'il en juge très* bien et qu'il a le goût très-sûr et très-juste. »
Le roi le mène dans ses diflérentes résidences, mais il ne se loue pas toujours de toutes également. À Gbariottembourg, par exemple, que les Russes ont pilié dans sa dernière guerre, il n*a dans sa chambre que trois cbaises et un lit sans rideaux, et il est dévoré des cousins, a De plus les dtners y sont un peu froids, dit-il, parce que le roi y admet beaucoup de ministres, de conseillers et de généraux; les soupers sont plus gais, ou du moins d'une conversation {dus animée, et le roi ne paraît pas s'y ennuyer. Il est vrai pourtant que sans mylord Maréchal et moi (car le marquis d'Ârgeos est resté à Postdam), on y garderait le silence comme au réfectoire de la Trappe; •ar tous ces antres messieurs ne disent mot, et se con* tentent de rire de quelques contes que nous faisons. »
« Mais mylord Maréchal va partir; il me laissera abso-* lument dbul. Car sans le roi, que je ne puis voir que des moments, et le marquis d'Ârgens, qui est souvent malade, Je n'aurais personne avec qui converser. Je sais à n'en pouvoir douter que ma conversation ne déplaît pas au roi; il a même eu la bonté de dire que je fais do bien k son âme (c*est l'expression dont 11 s'est servi), et qu'il se trouvera fort dépourvu, quand il ne m'aura plus. Mais notre destinée réciproque ne permet pas que nous passions nos jours ensemble ; la sienne est d'être roi, et la mienne est d'être libre, d
Quelques jours après il écrit encore : <:< Mylord Maréchal est parti. Le roi perd en lui un bien galant homme, bien vraiment philosophe et de très-bonne compagnie, surtout dans un pays où la compagnie n'çst ni bonne ni mauvaise; car il n'y en a pas. »
De plus en plus ses regrets percent, et la pensée du retour s'accuse et se trahit davantage. Il a même pour la marquer, des expressions d'un ton qui passe la familiarité.
Sur quelques observations qae lai avait sans doute faites mademoiselle de TEspinasse, à propos des dtners et des soupers du roi, il répond, mais je demande pardon pour loi du mot : « Ne vous flattez pas que fen sois moins polisson à mon retour^ ni de meilleare contenance à table. Il est vrai que je ne polissonne pas ici, mais par cette raison même j*aurai besoin de me dédommager. »
Enfin il n*y peut tenir, il faut qu*il parte» tant cette espèce disolement lui pèse et tant aussi la société quMI a laissée à Paris loi est nécessaire. « Sans les bontés du roi, écrit^l vers la fin de juillet, auxquelles il est juste que je réponde, je ne resterais pas un quart d'heure ici. Ce prince, si grand et sf aimable à tous égards, a un grand malheur, au milieu de sa gloire, c'est d'être trop au-dessus de tout le reste de la nation, et de n'avoir personne ni pour le seconder dans des travaoi infatigables, ni pour te délasser de ces travaux par la conversation. Aussi est-il trop équitable pour ne pas sentir toutes les raisons, que j'ai de n^ pas renoncer à ma patrie et à mes amis, et s'il me regrette comme il a la bonté de me le dire, ce sera sans se plaindre de moi. Il est vrai que sans être à lui, on ne saurait lui être plus attaché que je ne le suis, surtout depuis que je suis à portée de voir le fond de ses sentiments pour ma nation. Sa conversation est charmante, gaie, douce et instructive; vous seriez charmée, vous que les détails de guerre ennuient et doivent ennuyer, de la clarté, de la précision et de la simplicité, avec laquelle il en parle ; on Toit bien qu*il est au-rdessus de son sujet. r>
Il se plaint aussi de deux choses, quMl met cependant, dit-il, aux pieds uon du crucifix, mais du roi, c'est qu'auprès de ce prince on se couche trop tard et qu'on fait sans cesse ses paquets, sans compter le redoublement d'assiduité, auquel on est parfois tenu, et l'usage d'une nour^
riiare où tout est épicé et farci, tellement qu'il n'a encore mangé qu'une fois du bouilli franc et sans ragoût. Il n*esl pas content de sa santé ; cependant écrit-il un jour : a Je me porte mieux, parce que le roi m'a donné hier une grande satisfacticn ; c'est d'accorder, sur les représentations que je lui ai faites, une augmentation de. pension au professeur Euler, le plus grand sujet de son Académie, et qui se trouvant chargé de famille et malaisé, voulait s'en aller à Pétersbourg. J'espère faire encore quelques bonnes œuvres, laisser ici, j'ose le dire, quelques regrets de mon départ, et emporter, j'ose le dire encore, l'estime et l'amitié du roi. »
• C'est bien là d'Alembert, toujours si heureux d^un service rendu, d'un bienfait accordé, et se consolant sans peine de tous les petits ennuis de la vie par des actes de bonté, d'obligeance et de justice. Nous le reconnaissons en cette circonstance, tel que nous l'avons vu en maintes autres.
Mais le moment du départ est enfin arrivé; il a demandé son congé au roi, par une lettre, selon l'étiquette. Le roi lui a fait de sa main une réponse charmante et qui mériterait d'être mise à côté de celle de la czarine. Le roi pourvoit aux frais de son retour, indépendamment des cent louis qu'il lui a déjà fait donner.
Il a quitté Berlin et il écrit de Francfort le 3 septembre : ce Le roi me fit appeler le 25 au soir, et me dit qu'il voulait encore causer un moment avec moi; qu'il me regrettait infiniment, qu'ilespérait pourtant me revoir et qu'il me priait de vouloir bien recevoir cette marque de son estime (c'était une botte d'or garnie de son portrait); qu'il en avait infiniment pour moi et encore plus pour mon caractère que pour mes talents ; que j'emportais les regrets de tout le monde, etc., etc. Les larmes me Vinrent aux yew , je
n'eus que la force de dire au roi à quel point j'étais pénétré de ses bontés. Je me baissai, selon Tusage, pour baiser le bas de son babit ; il me releva , me serra entre ses bras et m'embrassa. Il me parla de mon voyage en Italie, et m'offrit de nouveau tout l'argent dont j'aurais besoin
pour le faire. Et puis il me parla de la
France, avec laquelle je puis assurer qn'il serait charmé d'être bien, et de ses propres affaires qu'il gouverne avec tant de gloire et de modestie. Il venait de donner le matin dix millions , pour empêcher plusieurs négociants de
Berlin de faire banqueroute
Après la conversation je soupai avec le roi et quelques personnes. Le souper fut assez triste. En se levant de table, le roi me témoigna encore , en présence de ses généraux, son estime et ses regrets; tous ses généraux en firent autant et m'embrassèrent plusieurs fois. J'ai encore le cœur serré en vous écrivant, quelque plaisir que j'aie de revoir mes amis et de savoir qu'ils partageront ma satisfaction de les revoir, après un si heureux et si agréable voyage. »
Ainsi se termine cette correspondance, sur laquelle Je n'ai point de réflexions à faire, si ce n'est pour remarquer en quelsirapports différents, grâce il est vrai à la diversité de leurs caractères , furent avec Frédéric , Voltaire et d'Alembert ; si ce n^est aussi pour regretter d'une part que ces lettres ne soient pas plus complètes, et de l'autre, que celles de mademoiselle de l'Espinasse , qui y répondaient, nous manquent tout à fait. D'Alembert les avait-il conservées? les avait-il léguées à quelqu'un de ses amis? que sont-elles devenues? je l'ignore; mais nul doute qu'elles n'eussent présenté plus d'un genre d'intérêt, ne fût-ce que celui de la comparaison que Ion aurait pu faire de sa double manière d'écrire et d'exprimer ses sentiments à d'Alembert et à Guibert.
Je n'ai plus, avant de quitter ces lettres » qu'a citer une dernière pièce qui en confirme certains détails, c'est une épttre dédicatoire (1) de d'Argens à d'Àlembert, dans laquelle , en termes généraux» il est fait plus d'une allusion à leurs relations durant ce voyage en Prusse et à leurs sentiments communs au sujet de la situation des gens de lettres, même à la cour d'un roi qui les aime et les recherche.
« Monsieur, la postérité ne juge pas des écrivains seulement par leurs ouvrages, mais aussi par la conduite qu'ils ont tenue et par les personnes dont elles ont été estimées» Permettez que je me glorifie d'être du nombre de vos amis.
a Votre génie a illustré les sciences; votre vertu, votre désintéressement ont rendu ceux qui les cultivent respectables : vous avez montré qu'un véritable philosophe préfère la tranquillité aux richesses et aux emplois les plus distingués. Après avoir refusé les offres d'une grande souveraine , vous n'avez pas accepté celles d'un roi illustre par ses victoires ; l'admiration que vous montrez pour ses éminentes qualités n'a pu vous engager à perdre cette liberté si nécessaire aux savants; la justesse de votre esprit vous a fait connaître que la cour ne doit pas être le séjour d'un philosophe. Votre exemple. Monsieur, sera un exemple bien utile pour ceux qui sauront en profiter; mais je crains pour le malheur de la république des lettres . qu'il en soit plus loué qu'imité. Les hommes ne commencent à sentir le prix de leur liberté, qu'après l'avoir perdue ; ils connaissent alors la vérité de cette sen-^ tence d'Horace :
Le même jour qui met un homme dans les fera , Lui ravit la moitié de sa vertu première.
(1) Elle est placée en tête de sa traduction de La défense du paganisme contre les chrétiens, par Tempereur Julien.
« louissez donc, Moosieur, de cette liberté si précieues que vous a conservée votre sagesse ; continuez d'instraire les hommes par vos écrits et votre conduite; vivez tranquillement chéri de vos amis, admiré du public, respecté de tous. Dites souvent aux philosophes que l'ambition paraît séduire, ce que Horace disait à un homme de lettres de son temps :
Dulcis inexpertis coltura potentis amici ; Expertus metuit.
a Je vous devais» Monsieur, Thommage de Touvrage que je vous offre ; vous daignâtes lui donner votre approbation lorsqu'il était en manuscrit ; votre suffrage m*a été un garant certain de celui du public
« J'ai rhonneur d'être avec la plus parfaite considération. Monsieur, etc'.
« Postdam, 1768. »
J'ai maintenant^ je pense, assez insisté sur ces diverses correspondances et les enseignements qu'on en peut tirer, pour revenir plus particulièrement à d'Argens et à sa vie,' et h&ter ainsi le moment d'aborder enfin la partie véritablement philosophique de ma tâche.
On peut lire dans l'une des premières lettres du mar* quis à Frédéric , qu'il avait été chargé par lui , pendant un de ses voyages à Paris , d'engager une troupe d'opéra pour le théâtre de Berlin. A cette troupe appartenait la famille Gochois, dont une fille avait d'abord, dès 1747, touché le cœur du marquis, très-facile du reste , comme on sait , à ces sortes de liaisons , et toujours prêt , si on l'eût laissé faire, à les légitimer par le mariage. 11 était déjà depuis longtemps dans ces dispositions à l'égard de mademoiselle Gochois, lorsque dans le cours de la guerre
— Bédé sept ans, en Tabsence de Frédéric, dont il craignait ropposition, et sans rien lui en dire y il Tépousa. Il fallut pourtant qu'après la campagne et de retour à Polstdam, le roi en fût instruit» et ce n'était pas chose facile ; mylord Maréchal s'en chargea. Dans une promenade, où il accompagnait le roi, il fit se trouver sur leur passage la nouYèllé mariée , et la salua comme une personne que Ton respecte. Ce salut donna lieu à Frédéric de demander quelle était cette dame. My4ord Maréchal répondit simplement et avec une sorte de négligence que c'était la marquise d'Ârgens. Comment I reprit le roi d'un ton sévère : est-ce que le marquis est marié? Oui, Sire. — Eh quoil sans m'en avoir parlé? — C'était pendant la guerre , et alors on n'eût osé importuner Votre Majesté d'une semblable bagatelle. — Et qui a-t-il épousé? — Mademoiselle Gochois. — Mademoiselle Cochois I c'est une extravagance que Je ne souffrirai pas.
Il la souffrit cependant , mais non sans avoir tenu assez longtemps rigueur au marquis et même avoir cessé momentanément de le voir ; et l'on comprend les raisons de son mécontentement. Ce n'était pas là un accroissement de dignité pour son chambellan ; Falliance n*était pas haute, et Babet, comme on l'appelait, quoiqu'elle eût l'esprit distingué, le cœur dévoué, le goût des arts et des talents agréables, n'était pas faite pour beaucoup relever à la cour ce mari , qui le devenait à près de 60 ans , non sans avoir été auparavant autre chose ; d'autant qu'elle avait déjà été plus d'une fois l'occasion de méchantes plaisanteries et de mauvais tours à son égard, y compris ceux dont s'était mêlé Frédéric en personne et dont il faut qu'on me pardonne de raconter au moins un ; il servira à faire connaître par un trait de plus, avec les mœurs de cette cour, un des travers de ce grand esprit, le goût pour
le grotesque » sans retenue ni respect. C'est une farce, j'en avertis, d'un genre fort équivoque, et à laquelle on aurait peine à croire, de la part de celui qui la joua , si elle n'était certifiée par des témoignages dignes de foi : voici de quoi il s'agit. Mademoiselle Cochois avait fait au marqiûs, d'une riche robe de théAtre, qui lui avait servi dans ses râles de reine, une magnifique robe de chambre. Lorsqu'elle la lui apporta , le marquis enchanté voulut l'essayer à l'instant et la trouva tellement à son gré, qu'il lui prît la fantaisie de ne pas la quitter de la soirée, Gomme néanmoins il devait moater chez le roi à sept heures , il fit annoncer qu'il était malade. Frédéric n'aimait pas qu'on manquât à ses soupers, surtout quand c'était par caprice, et il savait quel avait été l'enfantillage et le mensonge du marquis. Pour l'en punir il eut de son côté aussi son tour , sa maligne invention d'enfant » mais d'enfant fort irrévérent^ il s'affubla en prêtre, fit mettre en noir ses familiers y et précédé de ce cortège , il descendit chez son chambellan. Une sonnette annonçait la procession. D'Ârgens fut averti par son domestique La* pierre, que c'était à lui qu'on en voulait. Pour ne pas être trouvé debout , et n'ayant pas le temps de se déshabiller, il se jeta dans son lit avec sa robe de chambre. A l'instant même la procession enti'a lentement, gravement et vint se ranger en cercle devant le soi-disant malade. Le roi qui fermait la marche, se plaça au milieu do cercle et déclara au marquis, que l'Eglise, toujours tendre mère et toujour^i pleine de soiHeitude pour ses enfants, lui envoyait les secours les plus propres à le fortifier dans l'état critique où il se trouvait ; il lui fit une courte exhortation pour l'engager à se résigner, et ensuite soulevant la couverture du lit, il répandit une bouteille d'huile sur la belle robe de chambre, tout en promettant à son frère mouriiûtque cet
emblème de^ la grâce lai donnerait fnCerUliblement le don de la foi et le courage nécessaire pour passer dignement de ce inonde dans l'autre. Après quoi la procession se retira du même pas et aussi sérieusement qu'elle était venue.
Il serait difficile de dire laquelle des deux, dans sa mortification , le marquis regretta le plus , de la perte de sa belle robe de chambre à fleurs d*or , ou de sa participation trop complaisante, dans d'autres circonstances, à des espiègleries royales du même genre. Car ce n'était ni la première ni la dernière que Frédéric se permettait.
C'était chez lui un penchant auquel il ne résistait guère et auquel même il cédait parfois avec une facilité asseï malséante. Comment l'expliquer dans une nature aussi élevée, et le concilier avec les habitudes de dignité et de gravité auxquelles Tavaientâû former son rang et les soins de l'empire? La première raison qu'on en peut donner, c'est que , pour une part du moins , il le tenait de son père 1- très-familier, comme on le sait , avec ces jeux bizarres d'une humeur grossière et prompte à se tout permettre. Frédéric n^avait pas reçu de lui l'exemple de cette politesse souteniie, de ce respect de soi-même et des autres dans ses relations avec ses familiers, qui conviennent si bien au caractère d'un roi. Cette tradition lui man* ipXBït Hais il avait peut-être aussi personnellement quel* que chose qui favorisait en lui cette inclination à la facétie de mauvais ton. Un esprit délicat a dit de lui (1) : ce Ce toi sans femmes ne sera Jamais mon roi. » Sans femmes en effet autour de lui , sans soins à leur rendre, sans respects à leur porter, sans galanterie et sans recherche des moyens de leur plaire, ami d'ailleurs fort peu cou-
(i) M. Jottbert.
teoa du sareasmd et de TiroDle » où et de qui auraii-tt appris ces ménageiDentfl , cette déeence, ces tours de choix dans le badiuage et cette attention à ne pas choqœr, même en plaisantant, que peuvent bien inspirer la > présence et la société des femmes, mais qui ne devaient guère se développer et régner à ces soupers d'esprits forts, présidés par un hAte royal qui les excitait pins qu'il ne les tempérait en lenrs saillies plus que libres. Il eût été difficile que Frédéric pût ici s'égaler et se faire comparer è François 1«' ou à Louis XIV* Il lui restait pour cela trop du soldat et du solitaire.
Quant à d'Argens, ainsi traité par le roi, et à l'exemple du roi par les courtisans eux-mêmes, sans défense , sans manège, et avec cette bonhomie dont il était si facile de se jouer, son mariage avec Babet ne dut pas précisément lui donner un grand relief et le préserver de ridicule. C'est ce que n^aimait pas le roi, rendu au sérieux de soa. rôle.
Cependant, peu à peu il revint, et il le devait peut^tre, à un homme qui lui était depuis si longtemps et si sincèrement «tladié. D'ailleurs, comme je l'ai déjà indiqué, mademoiselle Coctaois n'était pas sans mérite ; fort dévouée au marqnis, pour lequel elle avait poussé la complaisance jusqu'à apprendre le latin et le grec et même un peu Thébreu, afin de pouvoir lui être utile dans ses travaux, ^uce, réfléclûe, ITune humeur égale, elle avait l'art de rénnir, sous Tapparencede la plus grande simplicité, toutes les attentions propres à plaire à son mari et à 'se oimeilier l'estime générale. Plus d'une fois d'Argens parle de sa femme dans sa correspondance avec Frédéric, et c'est toi^ours dans les termes de la plus sincère affection et même de la reconnaissance. Ainsi en 1759 il lui écrit : « Si Votre M lyesté n'avait pas eu la bonté de per-*
mettre que ma femme m^âccompagitflt à Bresiau, lirré aux soins de mes domestiques, je serais allé faire la référence au Père éternel, et Je vous prie d-étre bien persuadé que sans Yonloir faire le courtisan , J*aime beaucoup mieux être avec yofus à Sans-^Souci , qu'arec lui dans son ^radis. y> — En 1762 : « Votre Majesté me fait trop de grflce de se souvenir de ma femme ; Je lui ai l'obligatiôD, dans bien des occasions, de m'avoir rappelé à la raison; et elle a plus fait que toute ma philosophie, qui m'auriiit souvent servi de peu, si les conseils de Tamitléne lui avaient prêté une nouvelle force, jo — El en 1762 encore : <( Je pense quMl n*y a rien en général de si mauvais que les femmes ; mais lorsqu'on est assez heureux pour en avoir une bonne, c'est un grand bien pour un simple particulier, quelque philosophe qu'il soit. Que serais-je devenu sans les secours que J'ai trouvés dans la mienne depuis trois ans?)!) '
La marquise d'Argens, quoique encore souvent appe-lée Babetparle roi, finit par être acceptée par lui avec assez de faveur, n lui donna un l(^ement à Sans-Sbuci, et à la mort du marquis, il s'occupa d'elle avec beaucoup d'intérêt et de sollicitude.
Frédéric au fond aimait d'Argens, mais à la plaisanterie et à la facétie près, qu'il ne lui épargnait pas, et auxquelles il était loin de mettre toujours la mesure et le bon goût convenables. Le pauvre marqnis était fof t .paresseux, fort en crainte du froid et des yents coulis, ses grands ennemis* C'est ce qui lui fit eneore reftiser un jour de se rendre, comme de coutume, au souper du roi« Le roi le sut et en fUt piqué, et la première fois qu'il le revit à table, il lui dit : a Marquis, J'ai une proposition à vous faire. •— La^ q«ielle. Sire? — C'est d'épouser madame de Buchwalde» grande gouvernante de madame la duchesse de Gotha.
Hle est maladive, conime vous, elle aime à rester au- lit); vous vous amuserez tous deux, à faire des maladies. -^ Mais, Sire, j*ai use femme que j'aime et que J'honore. — Bon, bon, cela ne fait rien ; suivez toujours mon conseil. » — Le marquis «e fâcha d'abord, le roi se tut ; mais d'Argens ayant bientôt repris son air riant, le roi renouvela sa proposition : « Eh bien ! oui, repris gatment le mar« quis, J'épouserai cette dame, mai& à une coudilion. La»* quelle f — C'est, dit-ii, qu'aussitôt après mon mariage» nous Irons, elle et moi, aussi loin que possible d'ici » Ce fut le tour du roi d'être embarrassé, car il lui déplaisait qu'on parlât de le quitter, et c'était comme une de ses tyrannies de vouloir avoir et garder les gens auprès de lui, et il la fit sentir plus d'une fois et de plus d'une façon à d'Argens. Il ne^lui répondit pas, se leva de table et médita une vengeance, qu'il ne tarda pas à lui infliger sous la forme d'une épltre sut l» paresse, du reste pssez médiocre de ton et de talent, qu'il lui adressa, mais dont il commença par amuser ses convives, aux dépens de son cher chambellan.
Veut^n d'autres exemples de sa façon de badiner avec Hii. Il connaissait son goàt pour rérudition théologique, pour la lecture des Pères, et lui disait : «c Ne me parlez pas de vos Pères, ce sont des corps sans âme. » Mais ce n'était pas assez àe le lui dire, il fallait qu'il le lui montrât en action. Aussi, lonqu'il lui donna un appartement dans le château de Sans- Souci, il l'y conduisit lui-même et lui en it remarquer tous les agréments. Il y avait fait disposer une bibliothèque où des in-folio bien reliés port^iient pour titre en grands caractères : OEuvres des SaifUs^Péres. — a Tenez, dit le roi en entrant dans cette pièce, vous trouverez ici vos bons amis dans leur gloire. » — Mais qu'étaient ces volumes ? du papier blanc. Au premier
qu'ouvrit le marquis, au lieu des homélies de s«nt Cbry* sostAme, qu'il croyait tenir, il ne trooiva que des pages vides. C'était là tout le sel de la plaisanterie, et cette plaisanterie, Frédéric l'avait méditée et élaborée I
Un soir à souper, il dit au marquis : a Je vous ai acteté auprès d'ici une jolie maison avec un beau jardin; en voici le contrat, vous pouvez l'aller occuper quand vous toudrez. » Le marquis fut touché de ce préswt et le lendemain» dès le matin, malgré sa paresse, il était sur les lieux* Il parcourut le Jardin, examina les appartements, trouva tout charmant et de bon goût. 11 entra dans le saloa qui était beau et garni de peinture», mais de queHes peintu* res ? toutes représentations de scènes de sa vie, assez peu tragiques si Ton veut, mais qui ne prêtaient pas non plus à un bien piquant comique ; c'était sa chute de cheval au siège de philisbourg , sa posture aux genoux de sa bette comédienne, son attitude devant son père le déshéritant» ses aventures de Constantinople, et je ne sais quels autres souvenirs suspects d'une jeunesse assez peu régulière; c'était du pur grotesque. Le marquis était furieux; il fit tout effacer. Mais le roi en rit beaucoup et le raconta à qui voulut l'entendre. Louis XIY avait d'autres amuse** ments.
Et cependant malgré tout , le rot aimait le marquis, comme le marquis aimait le roi , et sous cette espèce de familiarité de trop peu de réserve de maître à serviteur, il y avait, comme on a pu le voir dans de plus graves cir* constances, une sincère et sérieuse affection. J'en citerai un trait qoi est à Thonneur de Tun et de l'autre. Le roi voulut un jour» pour lui donner une nouvelle preuve de' son attachement, augmenter la pension qu'il lui faisait; mais d'Argens lui répondit : a Sire, j'ai assez ; Votre Majesté a beaucoup de pauvres officiers : c'est à eux qu'il
fiQl dODiier. » — Le mi^ diariné de cette répoiMe , feir estima davantAge.
Da reste, si le marquis était trop souveot l'ol^et de ces )eux de riiumeur bouffonne du roi» il faut arouer qu'il f prêtait un peu. Mélange singulier de superstition et d'inn erédulitéf il doutait de beaucoup de choses, mais it croyait en même temps à beaucoup d'autres, certainement bien moins dignes de foi. Ainsi une salière renversée, la rencontre imprévue d'une vieille femme , d'un troupeau de cochons, d*un homme vêtu de noir, étaient pour lui de fâcheux présages qui le remplissaient d'inquiétude et d'ef* froi; il tremblait à l'apparence de la moindre indisposition. Rien n'était aussi aisé que de lui persuader qu'il était malade. Il suffisait de lui dire qu'on lui trouvait mauvais visage, pour qu'aussitôt il gardât la chambre et même le lit. Quelques nuages, un léger brouillard, une petite pluie, un vent un peu froid survenaient-ils? c'était assez pour l'attrister, le chagriner, le faire rester ches lui des semaines entières et résister même aux plus pressantes invitations du roi. Il lui était impossible de se tenir à une table où Ton était treize, et un soir^ où 11 avait été si Men disposé et si heureusement inspiré, qu'il n'avait pas été possible de lui faire quitter son bureau avant minuit,' comme il vint à se rappeler, au moment de se mettre à souper, queo^était le premier vendredi du mois, quels que fussent avant son ei^ouement et sa gatté, soudain rembruni* il jeta au feu tout ce qu'il avait écrit dans la fournée, le sacrifiant comme chose néfaste.
Le roi abusait un peu de cette facilité d'enfant à tout croire et à tout craindre. Je ne résiste pas à la tentation d'ea donner encore quelques preuves.
Le marquis aimait la Prusse, qui lui avait été hospitalière ; mais, il aimait encore mieux la France, et dans la
France sa chère Provence. Durant un de ces sôapers qui, avant ia guerre de sept ans, se prolongeaient souvent bien avant dans la nuit^ Frédéric demandait èr ses convives tlomment chacun d'eux voudrait gouverner, s*il était roi ? li y eut une vive émulation entre tous pour étaler leurs maximes politiques ; c'était à qui exposerait son plan le premier et établirait le mieux son système. Le marquis écoutait, souriait et se taisait. Le roi s'aperçut de son silence et le pria de dire aussi ce qu'il ferait, s'il était à sa place. € Moi, Sire, repliqua-t-ii, Je vendrais bien vite mon royaume pour acheter un chflteau. avec 50,000 livres de rente en Provence. r> — Ce château tant rêvé était pour lui depuis longtemps de ceux qu'on bâtit en Espagne : il n'y fallait plus penser. Mais il lui restait la Provence qu'il pouvait encore espérer et qu'il désirait fort revoir. Musieurs fois après la paix , il sollicita du roi la permission d'y aller passer quelque temps au sein de sa famille. En 1766, particulièrement, il en renouvela la demande et le roi la lui accorda, mais non sans un secret mécontente*ment et un peu d'huiheur, et il fallut que d'Argens s^en ressentit. En effet, craignant de se voir enlever peut-être sans retour, par le soleil de Provence, son chambellan, le plus frileux de tous les hommes, que fit-il ? il imagina d'envoyer au valet de chambre du marquis plusieurs exemplaires d'dne pièce imprimée, avec ordre d'en placer un chaque soir, pendant le voyage, sur la cheminée de son maître. Cette pièce était un soi-disant mandement de révéque d'Aix, fort menaçant, fort violent même contre les productions et la personne du marquis d'Argens, com^ l^osé tout exprès par le roi, pour Teffrayer et lui faire rebrousser chemin. Frédéric se plaisait et s'entendait à ces sortes d'artifices, et il en usa plus d'une fois. Si ce n'éta^ pas tout à fait d'un roi, c'était au moins d'UR
diMiple de VolUûre» pasflé matire en ces sortes de tours (1). '
(1) Voîd quelques extraits de la pièce dont il s^agit : i\ Jean-Baptiste-Antoine de Brancas, par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège
A tous les fidèles de notre diocèse, Salut et Bénédiction.
« Jésus-Christ a dit : Mes chers frères, vops verrez parmi vous de faux prophètes et de faux Christ, vous ne devez pas les croire. Le grand Apôtre des Gentils a dit dans on autre endroit : n s'élèvera dans les derniers temps des hommes puissants en erreur, qui corrompront TEglise. Ne vous semble-t-il pas, mes chers frères, que nous vivons dans ce siècle, si clairement désigné par les Ecritures ? Cette malheureuse prédiction ne s'accomplitelle pas de nos jours? Le sens que les Ecritures sacrées attachent aux mots : faux prophètes, faux Christs, hommes puissants en erreur, n^a pas besoin de vous être expliqué ; ce sont ces loups dévorants, dont les dents sanguinaires veulent déchirer le ber* cail du Seigneur; ce sont ces âmes perverses, ces esprits de ténèbres qui trouvent une triste consolation en s'assodant des compagnons aux tourments inexprimables qu'ils soufifirent. Us paraissent sous différents noms de ralliement qui les désignent; géomètres sourcilleux, qui de leur compas pensant avoir mesuré Tunivers, veulent assujétir nos dogmes à leurs formules et à leurs calculs de probabilité ( encyclopédistes audacieux, qui ont perdu la profondeur de leur esprit en l'étendant trop en superficie; philosophes enthousiastes, qui insultent insolemment l'Eglise , pour recueillir les applaudissements des incrédules et des impies ; tels sont, mes chers frères , les ennemis dangereux qui nous menacent.
« Des monarques pieux, dans les siècles précédents, résistèrent et surent sévir contre des instruments dont se sert l'esprit malin pour perdre les hommes; de saints échafauds étaient dres? ses dans les villes où les ennemis de Dieu recevaient le juste salaire de leur rébellion. Depuis qu'un malheureux et damnable
eâprH de tolérance, oa pour mieux dip*e de HMeor, domine étae» les conseils des princes, Thérésie ressuscite de ses cendres, Terreur se répand', Taihéisme s'acctédite et le vrai culte se perd et s^anéantii. Ainsi Tincréilulité ne trouvant plus de frein qui V^t^ rftte, bouffie d'orgueil.lève un front audacieux et sape maintenant ouvertement les fondements de nos temples et de nos autels....
« Mais l'Eternel qui tient encore dans sa main le môme fou • dre dont il frappa les anges rebelles, qui furent précipités dans un gouffre de douleur» ^st préparé à leur lancer les mômes traits de sa main vengeresse. Que dis-je, mes chers frères? il les a déjè lancés contre nous. (Suit une énumération des maux de Tordre politique et physique qui out affligé le siècle). . . ,
» Telles sont les images fortes dont TEternel se sert pour
annoncer sa divine volonté aux hommes
Ainsi, que tombe et se déchire le voile qui vous offusque les yeux l Que Taveugle recouvre la lumière ! Voyez, mes chers frères, le Dicudlsaac et de Jacob courroucé contre vous comme jadis contre son peuple, lorsque la ville où il avait bâti son temple était profanée et que Tabomination était aux lieux saints. Coi, Tabomination est parmi nous ; le souffle empoisonné d'un monstre corrompt la pureté de ces climats; c*est lui qui a exdtô et attiré sur nous la colère céleste ; comme Timpie Achab fit tomber sur sa famille tous les fléaux qui Taccablèrent, ce tison d'enfer attire sur nous toutes les calamités. Cet homme s'est rencontré doué d'une flexibilité d'esprit infinie, raffiné par la philosophie, guidé par une incrédulité opiniâtre et secondé d'un génie séducteur, il s'est déclaré Tennemi de la cause de Dieu. Nouveau Prêtée, il se transfigure et prend sans cesse de nouvelles formes; tantôt comme juif, tantôt comme chinois, ou initié à la cabale, il vomit ses horribles blasphèmes. Ici empruntant le ton d'un commentateur , il fait penser et dire à Ocellus et à Timée de Locres des choses scandaleuses auxquelles ils. n'ont Jamais pensé.
« Ce môme homme, h présent, vomi des climats du nord, des fins fonds de cette Prusse, où l'incrédulité et la fausse philosophie
ont éUbU lear siëgei se trouve au mitieu de nous, où comme rennenii du geore humalD, il tend de tous côtés d#8 filets, poor faire tomber sa province dans le piège, qu'il lui a préparé. •
« Dieu a dit : Exterminez les profanes et les idolâtres, c'està-dire les philosophes; je vous adresse les mômes paroles ; ne
tolérez pas parmi vous Tennemi de votre salut
Purifiez les châteaux d'Argens et d'Eguilles de
l'aspect de Timpie qui les souille; extirpez cet esprit rebelle du nombre des vivants. . . . Une victime coupable apaisera le courroux céleste
« A ces causes, vu les livres qui ont pour titres : Lettrés juiveê, Lettrée ehinoiseê. Philosophie du bon sens^ Commentaire sur Ocellus Lueanus^ sur Tifnée de Locres, Fie de Vempereur Julien, après les avoir examinés avec des personnes d'une piété éminente. et y avoir trouvé partout des assertions erronées, hérétiques, sentant Thérésie, choquant les ordlles pieuses» malsonnantes, blasphématoires ; nous défendons h toute personne de notre dipcèse de lire ou retenir lesdiis livres, sous les peines de droit ; nous vouons Tauteur à Tanathème, et voulons que notre mandement soit lu au prône des messes-paroiasiales des églises des villes, bourgs et villages de notre diocèse. — Donné à Aix en notre palais épiscopal» le 13 mars 1766. d
Voilà cette pièce qui troubla d'abord si fort le marquis d'Argens. Mais on doit convenir qu'il fallait toute sa facile crédulité et sa promptitude èi la peur, pour croire à Tauthenticité d'un tel écrit.
D'autre part il y a lieu de s'étonner qu'un chef d'£tat, qn'un Toi, qui certes gouvernait par lui-même, ait pu donner de ses loisirs à de telles productions, et quitter les grandes affaires publiques pour de telles espiègleries, qu'on me passe le mot, et de si méchants tours.
Hais Frédéric n'était pas seulement roi» il était aussi homme de lettres, et homme de lettres de l'école de Voltaire, ce qui explique certaines de ses façons d'agir.
Ce morceau d*éloc[06iice (1) produisit r«ffiet que Frédé** rie eu attendait. D*Argens troublé et pris de peur, fit ses paquets, reprit la route de la Prusse, sans confier à per* sonne le nsotif de ce prompt et singulier retour. Pour plus de sûreté, il changea de nom en trarersant la France, et comme à chaque coucher le mandement revenait le trouver, la course en était d'autant plus rapide, et il se hfttait de regagner un pays où le soleil n*était pas à la vérité aussi beau qu'en Provence, mais où il n'y avait ni évéque ni mandement pour le tourmenter.
Il est peu vraisemblable toutefois que le marquis fût dupe jusqu*à la fin de cette supercherie, et il paraîtrait même qu'il en écrivit au roi en des termes qui laissaient assez voir qull l'avait découverte. Il lui disait» en effet, comment le démon de la guerre avait essayé de faire peur à une brebis de son pasteur; mais que le diable, voulant faire le mal, n'est presque jamais assez fin, et que dans ce cas particulier, le génie de la discorde avait négligé de consulter VAlmanach royale livre très-précieux , attendu que, comme Ta observé un roi très-chrétien, c^est , après les livres saints, celui qui contient le plus de vérités ; que si le diable avait jeté les yeux sur VAlmanach royal , il y aurait vu que la ville d'Aix avait un archevêque et non un évéque. et se serait aperçu de la méprise dans laquelle il était tombé.
(1) Ou peut dter d'après d^Argens» dans ses lettres, comme pièces du môme genre un bref du pape et une lettre du prince de SoubUe, dont Frédéric est également Tanteur. On peut aussi citer au môme titre les Lettres chinoises qu'on a quelquefois attribuées à d'Argens, mais qui sont bien de Frédéric; témoin plusieurs lettres du marquis, celle-ci entre autres, où il est dit : c Si vous voulez. Sire, fne céder ces six Lettres chinoUes^ >e les troque contre dix volumes des Lettres juives, o
Qaoi qu*il en soit, le serviteur de retour en tonte liftte auprès de son mattren^eut rien de plus pressé que de venir mettre son dévouement aux pieds de Sa Majesté. Id nouvelle plaisanterie de la part de Frédéric, et qui parait encore outre-passer la mesure, car elle prend la forme d'un aceeuil assez peu gracieux pour le pauvre d*Ar9ei». Le roi était au vieux Sans-Souci , dans sa chambre avec M. de Gatt, lorsqu'on lui annonça le marquis. Il le fait attendre un moment et enfin il va à lui dans le salon, accompagné de H. de Catt, et le dialogue suivant s'engage entre eux : a Catt , ne pourriez-vous pas m'apprendre quel est ce monsieur-là î — Sire, c'est le marquis d'Argens. — Cela n'est pas possible ; le marquis a toujours des bas malpropres, une chemise sale, un habit ras, et voyez comme ce monsieur a un bel habit, une chemise blanche et des bas propres. Non, non, ce n'est pas le marquis d'Argens ; ce ne saurait être lui. — Sire, c'est lui>mème. — Mon Dieu, ce n'est pas possible, le marquis n'a jamais été si propre, vous vous trompez assurément. Dites-moi donc qui c'est ? — C'est le marquis d'Argens, qui depuis trente ans sert fidèlement Votre Majesté. » Cette turlipinade se prolongeait et commençait à piquer le marquis, qui allait quitter la place, lorsque le roi y mit fin, s'approchait de lui l'embrassa et le traita avec son affection habituelle.
Cependant d'Argens n'était pas guéri de ce mal, qui n'était pas le moindre de ceux auxquels il était si sensible, de ce mal du pays, comme on l'appelle.
Sa santé et son âge d'ailleurs pouvaient lui rendre Tair natal nécessaire, et pour tout dire l'ennui le prenait de la sujétion dans laquelle il se trouvait^ et qui avec le temps ne s'allégeait pas. C'est ce qu'il faisait assez entendre lorsqu'il disait : La société des grands est de la nature du péché; au commencement elle parait agréable ; mais le
piMiier agiément une fois passé, elle trouble le repos (t). » Il avait en ootre formé avec son royal mettre , en entrant à son service, une convention; e*est que quand il appro* eherait de sa soixantième année, il pourrait se retirer de la conr. Une conversation» bonne à rapporter, eut même lien en cette occasion entre eux : a Ainsi, dit le marquis, le Jour où j'aurai atteint mes soixante ans, Je vous enver* rai mon extrait baptistaire, que vous voudrez bien rece* voir comme mon extrait mortuaire , et vous dire : Le marquis d*Argens est mort. -^ J'y consens, dit le roi, mais où irez-vous?— Sire, J*irai végéter et mourir réelle-
(1) C'est ce qu'il laissait également entrevoir daps la lettre à d'AIembert, lorsque après Tavoir félicité de n'avoir accepté ni les offres de Catherine, ni celles de Frédéric, en échange de cette liberté si nécessaire aux. savants, et de ce séjour des cours si peu convenable aux philosophes, il ajoutait :
« Votre exemple. Monsieur, sera une leçon bien utile pour ceux surtout qui sauront en proOter. Mais je crains pour le malheur de la république des lettres qu'il ne soit plus loué qu'imité. Les hommes ne commencent à sentir le prix de leur liberté, qu'après l'avoir perdue; ils connaissent alors la vertu de cette sentence d'Homère :
Le même jour qui met on homme dans les fers, Lui ravit la moitié de sa vertu première.
a Jouissez donc, Monsieur, de cette liberté si précieuse que vous a conservée votre sagesse; continuez d'instruire les hommes par vos écrits et votre cmidnite; vivez tranquillement, chéri de vos amis, admiré du public, respecté de tous les hommes; dites souvent anx philosophes, que l'ambition pourrait sédaîre, ee qoe Horace disait à un homme de lettres de son temps :
Dolcis inexpèHu eoltwa polentis «mici; Bxpertus melint.
w0iA m seio de ma fapôUe. -^ fio ce cas, yous deTieadres donc détot et religieux? — Oui» Sire, très-dévotement recpQpaissant de toutes vos bontés pour moi, et très-reU-* gieuusement admirateur de tout ce que vous avez fait, et aurez fait pour le bien derbumaoité, lesscieneesetla gloire. -^ Fort bien , mais il y a en ce monde une autre religion, dont vous n'êtes pas un partisan bien zélé. Finîf ez*-?ous par en reprendre le masqae et vous prêter à ses lois, après ravoir frondée toute votre vie? irez-vous jus«» qu'aux petites cérémonies qu'elle recommande, lorsque vous serez près de mourir? — Oni, Sire, je m'y résoudrai par amitié pour mon frère et pour Tintérêt de ma famille« — C'est-à-dire que voas trahirez les intérêts de la philo^^sopbie , vous lui deviendrez infidèle ? — Nul homme ne sera dupe de cette apparente iiddélité» et si le rôle que je jouerai ne parait pas d'abord bien noble, on l'excusera à cause du motif qui m'aura déterminé, et en tout cas ce ne sera pas à moi qu'il faudra s'en prendre de ce que les. hommes ne m'auront laissé que Talternative de feindre ou de faire beaucoup de mal à des parents que je chéris et qui m'aiment. »
Tels étaient les sentiments de d'Argens lorsqu'il s'engagea avec le roi, et tels ils étaient encore lorsqu'il songea à sa retraite. Il ne la sollicita toutefois qu'à demi, il n'osa pas demander plus qu'un congé de six mois, pour aller embrasser encore une fois son frère et terminer quelques affaires de famille. Il l'obtint mais non sans regrets et sans résistance de la part du roi , qui exigea même de lui sa parole d'honneur quMl reviendrait après le délai fixé. C'était en 1769 ; il lui écrivit, en lui adressant sa demande, une lettre dans laquelle se trouvent ces mpts : « Sire, j'ai ettjosqu'ioi un gage précieux de la confiance de Votre Majesté, je le remets entre ses mains, parce qu'il ne me
conviendrait pas de l'emporter ayec aiol dâHs lUi pay» étranger. » 11 s'agissait des originaux des lettres qaeee prince lui avait écrites. Le roi les lui renvoya en lui disant qu'il lui conservait toute sa confiance et qu'en conséquence Il ne pouvait ni ne voulait les reprendre; If ais le marquis de son cftté résolut de ne les pas emporter et les mit en dépôt chez un de ses amis.
Leur séparation fut très^froide. Frédéric, froissé et convaincu même que son intention n'était pas de revenir, refusa de le voir au moment du départ. On sait qu'iln'aimait pas qu'on le quittât, surtout quand on 'lui avait appartenu comme d'Argens ; il lui semblait qu'on le diminuât.
Il ne parait pas néanmoins qu'arrivé en France , d'Àrgens eût réellement le dessein de renoncer au service do roi; mais malade et soufflrant il négligea de lui écrire et ne lui donna pas de ses nouvelles. Âlprs les soupçons du roi se changèrent en certitude, et dans son esprit se croyant joué) il ordonna à toutes les caisses où pouvait se payer la pension du marquis, de la lui refuser. Le marquis piqué à son tour, se jugea libre de tout engagement et résolut de se fixer en Provence (1). Déjà depuis quelques années ,
(1) Voici^ au sujet de cette même circonstaace, une autre lettre de d'Argeos écrite de Dijon au roi, dont il me paraît utile do donner quelques extraits. Après des souhaits de bonne année , prenant le ton de l'ironie, il poursuivait en ces termes :
« Je supplie Votre Majesté de demander au philosophe de Sens-Souci, sans que le roi de Prusse puisse jamais rien savoir de cette question, ce que la postérité penserait de FEmpereur Julien, s'il avait répandu dans toute TEurope contre le philosophe Libanius, avec lequel il disait vivre amicafement, un écrit capable d'exciter tous les chrétiens fanatiques h attenter h sa vie.
a Je demanderai encore ce que dirait (iette môme postérité» si
de concert avec son frère, il s*y était arrangé une retraite de son goût, une maison et un jardin, un lieu pour le
Trajan avait composé une satire (allusion à V Éloge de la Pa- * resie^ dont Frédéric avait aomsé ses courtisans aux dépens du marquis) précédée d^une épître dédicatoire plus mordante que la satire contre Pline, quUl approchait de sa personne , en qualité d'homme de lettres, qui lui était attaché.
« Enfin quel serait rétonnement de la postérité, si Plutarque, qui fut, pour ainsi dire, le compagnon de Marc-Aurèle, avait été obligé, afin de se mettre à Tabri des plaisanteries dures et des méprisantes humiliations de cet Empereur , de vendre ses vaisselles et les bijoux de sa femme , pour aller vivre tranquillement au-delè des Alpes, s'estimant heureux de ne plus entendre des propos , dont quelques-uns mêmes révoltaient l'humanité , comme celui de proposer h Plutarque de marier h son chien une fille remplie de talents , qui était comme la sienne , ou celui encore d'envoyer ses palefreniers pour le frotter et le guérir de ses rhumatismes.
a Le philosophe de Sans-Souci pense-t-il qu^on pourrait accuser Plutarque d'avoir eu tort de quitter Marc-Aurèle, qui lui avait donné dans son principal château trois chambres dorées, dont ce philosophe ne sortait qu'en tremblant, et n'y rentrait jamais sans avoir le cœur accablé de douleur, par les dures plaisanteries dont il était Pobjet
Pai pensé, Siie, pouvoir proposer quelques
questions au philosophe de Sans-Souci , sans blesser le respect que j'aurai toujours pour le roi de Prusse
..... Du reste je suis aussi riche en Provence où le vin ne coûte qu'un 1}2 gros la bouteille, la viande 1 gros, où le soleil, à trois semaines près , chauffe mes appartements, dont le loyer ne me coûte rien, qu'à Postdam, avec une pension à laquelle j'ajoutais la mienne toutes les années. »
Cette lettre de d'Argens avait été précédée de deux lettres de Frédéric, qui servent en partie à l'expliquer.
soleil, uo abri pour sa vieillesse, un asile de doux loisirs. C'était là qu*il voulait couler eu paix ses derniers jours.
Une seule pensée le troublait, celle de laisser sans res- * sources une Jeune fille, qui lui tenait sans doute de très-
Dans la première, le roi disait, h propos du congé que lai avait demandé le marquis : a Voici un écrit qu'il tous plaira de signer, pour que je sois sûr de mon fait ; ce sera votre capitulation, ou bien le traité de paix qui assurera mes di^oits, et qui me mettra en possession de tous avoir à mes soupers; je ne vous en remercierai pas moins pour Phonneur que vous voudrez bien me faire, et je vous promets de rire le premier à vos bons mots, de dire que la place d'Aix est la plus belle place de l'Europe, que vous avez la meilleure blanchisseuse du royaume et le plus habile valet de chambre des savants. »
Daos la seconde qui était une réponse à un billet de plaintes du marquis, le roi disait : « Ce n'est pas assurément Fauteur de .la Philosophie du bon sens qui m'a écrit aujourd'hui; c'est tout au plus celui des Songes-Creiêx. Que vous est-il arrivé depuis avant-hier ! Vous me demandez ce congé à brûle-pourpoint. Je vous avoue que vous êtes inintelligible. Je tous ai traité avec toute l'amitié possible chez moi. J'ai été bien aise de vous avoir ; ce n'est pas pour vous faire des reproches que je TOUS rappelle tout ceci » mais pour que vous fassiez réflexion à l'esclandre qu'une imagination provençale va vous faire faire è l'ftge de soixante-quatre ans. Oui, je le confesse , les français surpassent en folie tout ce que j'en ai cru. Autrefois l'ftge de trente ans leur ramenait la raison ; à présent il n'y a plus de terme pour eux.
« Enfin, Monsieur le marquis, vous ferez tout ce qu'il vous plaira; il ne faut plus vous compter an rang des phibsophes » et vous me confirmez dans l'opinion que j'ai toujours euoi que les princes ne sont dans le monde que pour faire des ingrats. »
prèfi » et q\i% avait étoïée près de lui dès renfonce ; elle avait nom Mina.
n s'en oavrità son frère qui l'engagea vivement à l'adopter. < Mais si elle n'est point bni fille, dit le marquis? — Qu'importe , si elle mérite de l'être par ses vertus, et sî vous avez pour elle un attachement vraiment paternel? — Eh l à quoi lui servirait mon nom? ce ne serait qu'un fardeau de plus, puisque Je n'ai point de fortune. — Votre nom servira à lui assurer un mariage convenable. — Et où prendrai-Je sa dot? -^Ty ai pourvu, Je lui donnerai lj5,000 livres par l'acte où vous la déclarerez votre fille, et je lui en donnerai autant le jour de ses noces. — Vous n'y pensez pas et Je n'y consentirai jamais ; ce serait âé«pouiller vos enCants pour «ne étrangère* — Ce que je dois avant tout à mes enfants, c'est Texemple de quelques vertus et surtout de la justice. Vous savez que je n'ai jamais ratifié l'acte d'exhérédation que la politique plus que la colère arracha à feu notre père. Le bien que j^ai est donc à vous plus qu'à moi et je ne vous en rends pas assez. En un mot, c'est une chose que j*ai décidée, et vous m'avez toujours trop aimé pour me refuser. »
Le résultat de cette lutte, si honorable pour les deux frères et dans laquelle le marquis finit par céder , fut que mademoiselle Mina, reconnue pour mademoiselle d'Ârgens et dotée, épousa un jeune conseiller du parlement (1).
(1) Ce conseiller était M. de Magallon. De ce mariage naquit un fils, qui élevé, en Prusse, èrTécole des cadets, revint ensuite en France, y prit du service, fut aide-de-camp du général Mathieu Dumas et se trouve aujourd'hui supérieur delà congrégation de Saint-Jean-de-Dieu, particulièrement chargée du service des aliénés.
Tranquille de ce cAté', et au sein du repos quMl s*était fait, d'Argens pouvait désormais voir venir avec plus de sécurité sa dernière heure. Un voyage qu'il fit imprudemment à Toulon la hftta. Il y mourut le 11 janvier
<t  la fin, son esprit s'affaiblit, dit Formey, et il passa ses derniers jours dans un délire gracieux , si J'ose me ser. Tir de cette expression , assaisonnant ses propos de cette aménité et de cette chaleur qui ne se sont évanouies qu'avec le dernier souffle. »
On ne dit pas si , soit conviction et sentiment sincère , soit seulement respect humain et intérêt pour les siens, il fit ce qu'il avait annoncé à Frédéric, dans cette conversa'tion que J'ai rapportée plus haut (1) ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'avant la révolution, on voyait à Aix, dans réglise des Minimes , un beau mausolée, en marbre blanc, consacré à la mémoire du marquis d'Argens, dont Tépitaphe annonçait que c'était Frédéric II , roi de Prusse , qui le lui avait fait élever, comme une marque éternelle de sa bienveillance et de son estime pour lui. On y lisait cette inscription :
ERRORIS INIMIGUS, ;
VBRITATIS AAIATOR.
Il est vrai qu'il était survenu à ce sujet plus d'une opposition, et le roi de Prusse écrivait à Voltaire : a La pauvre Babet, veuve du défunt Isaac, a éprouvé bien des contretemps en Provence. Les dévots de ce pays sont de terri-
(1) Il y a toutefois une lettre de la marquise d^Argens à Frédéric qui semble indiquer que son mari se prêta peu à ce qu*on voulait obtenir de lui.
— Sables gens ; ils ont donné rextrême-onction par force à ce bon panégyriste de Fempereur Julien; on a fait des diffi-r cultes pour Tenterrer et d*autres encore pour un monument qu'on voulait lui ériger. » Et ces autres difficultés ne devaient pas avoir été aplanies par la pensée qu'eut Voltaire d'offrir aussi sa pltime, pour graver quelques mots, dans un coin du monument. Cependant, grftce à intervention de M. de TEguilles , qui n*en était pas avec rSglise dans les mêmes termes que Frédéric et Voltaire, tout fut enfin arrangé et le premier put écrire au second du ton et du style en usage entre eux : a Le pauvre Isaac est allé rejoindre son père Abraham en paradis; son frère rEguilles,.qui est dévot» l'avait lesté pour ce voyage. »
D*Argens laissait une veuve. Voltaire s'empressa de loi écrire pour la consoler et lui témoigner toute l'estime et toute Tamitié qu'il avait pour son mari, qui , dit-il, était un philosophe gai^ sensé et vertueux. Frédéric, de son côté, adressa à Voltaire une lettre pleine d'intérêt pour elle (1) : « La pauvre Babet a vu emporter par une inondation la moitié de la maison que soi\ mari avait bAtie; elle a perdu ses meubles, perte considérable relativement à sa fortune , qui est minime ; x> voilà ce qu'il disait d'abord, puis il ajoutait : «Elle avait acquis quantité de connaissances pour complaire à son mari. Elle ne peignait pas mal et elle est respectable pour avoir contribué, autant, qu'il était en elle, aux goûts de son marié » Mais ce que Frédéric ne disait pas et ce que nous apprenons par Voltaire, qui le tenait lui-même de la marqqise, ce sont les
(i) 11 lut écrivit aussi è elle-mômo dans les mômes senti-^ ments et avoc beaucoup de sollicitude.
bontés dont la comblait le roi de Prusse, feisant d'ailleurs reinarqaer loi aussi « que c'était une Yirtuose que cette dame Isaac; qu'elle savait du grec et du latin , et qu*elle écrîYaitsa langue d'une manière qui n'était pas ordinaire, v Formey , de son côté, en parle mieux encore et surtout plus sérieusement. Bi donc Ton rapproche tous ees témoignages et qu'on 7 joigne celui du marquis lui-même , on finira peut-Mre, comme Frédéric, par ne pas traiter trop sévèrement cette alliance qui donna à d'Ârgens une compagne si bfen faite pour lui, et dont les qualités de Tesprit et du cœur firent constamment sa douceur et sa consolation.
Tel fut le marquis d'Argens dans sa personne , sa vie , ses relations et ses amitiés. Ce (}ui » après tout ce qu'on vient de voir » le caractérise surtout comme homme , c'est la faiblesse, c'est une faiblesse d'enfant, c'est avec ce que peut admettre de bon une telle disposition du cœur, comme la facilité, la douceur, Fabandon, la sincérité et le désintéressement, ce qu'elle peut aussi souffrir de fâcbeux, rincurie-, l'imprévoyance, le dérèglement , l'absence de fermeté et de dignité , et je ne sais quelle promptitude à céder à toutes les impressions du moment, même les plus puériles , à n'avoir de volonté un peu sérieuse pour rien ; et on est d'autant plus frappé de ce trait distinctif en lui , que la meilleure partie de sa destinée s^écoule à cêté d'un homme t|ui, par opposition, est la force même; car Frédéric c'est bien la force, grave, virile, austère, inflexible, vraiment grande pour les grandes choses, seulement avec deis bizarreries et de singuliers jeux dans les petites. Le pauvre d'Ârgens est de bien peu auprès d'un tel caractère ; il n'est pas un héros, et c'est avec une nature héroïque qu'il se trouve en rapport ; il est loin d'y gagner»
TenoBS-le donc pour ce qu'il est , pour an personnage plein de faiblesse, et en passant de i*étude de sa Tie à ceile dtfaes pensées, ne l'oublions pas, et nous en serons d'autant moins étonnés de le reconnaître dans ceHes-ci ce que nous Taurons ¥u dans celle-là ; nous en expliquerons d'autant mieux Fauteur par l'homme Ini-méme, nous en comprendrons d'autant mieux en lui cette philosophie du scepti» dsme, qiià est en effet une grande faiblesse, qui est dans Tordre des idées, ce qu'est le défaut de fermeté dans Tordre des actions, et qui au fond y tient ; car douter, ne rien affirmer, c'est aussi ne pas être ferme, c'est vivre malheureusement dans cette irrésolation de la raison, qui touche de bien près à celle de la volonté. D'Argens est ftifble de cette double faiblesse.
' Déjà plus d'une fois je Tat rapprocbé deBayle; mais s'il a avec lui nne particulière ressemblance, c'est celie*là« c'est celle qui, quoi qui! s'y mêle d'ailleurs une certaine ardeur de recherche et d'érudition, consiste dans une tiédeur d'affirmation , qu'H faut bien reconnattre pour une véritable infirmité, l'infirmité de la raison, mollissant faute de volonté devant la vérité, dont efie n'a pas la vertu de se saisir et de se pénétrer..
Tel est au surplus le trait commun à la plupart des sceptiques ; chez eux ily a au fond une certaine absence de force qui laisse en défaut, quels qu'ils soient d'ailleurs, leurs plus beaux dons d'intelligence; ils sont , en général, plus ou moins atteints de ce mal dont languit Bayle , et dont d^'Argens, son disciple, languit encore plus que lui.
Après Bayle, mais au-dessous de Bayle, et on peut ajouter de Huet dont il participe également, il est un de ces esprits flottants et mal assurés pour qui savoir, et même beaucoup savoir, au lieu d'être un motif de croire n'eus
est qa'uD de douter, et qui curieux de toutes les doctrines, sans être touchés d^aucunes, restent indifférents entre ejles, flBiute d'énergiç pour opter. C*est ce que nous remarquerons sans peine en le suivant avec quelque soin dans les principaux de ses ouvrages, et en y constatant, pour ainsi dire à la trace, ce scepticisme sans vigueur, qui nes*y produit d'abord que par essais et points épars ; mais qui finit par s'y développer presque avec le caractère et la suite d'un système.
Je commence par les Lettres juives.
Il s'y plaint quelque part (1) de l'éducation qu'on donne à la Jeunesse : « On ne lui parle, dit-il, de Gassendi, de Descartes et de Newton, que comme de personnes d'un génie médiocre. Il est peu de régents de philosophie, qui ne prennent fièrement le pas sur ces grands hommes, et qui ne fassent plus de cas de leurs cahiers, que des ouvrages de Malebranche. Il y a une société de moines, qui enseigne avec assez de succès les belles-lettres ; mais elle a un tel éloignement pour la bonne philosophie, qu'elle en est le fléau. » Ailleurs il dit aussi (2) : a Un Jeune moine est élevé à Paris, comme un apprenti gladiateur l'était à Rome. Ses régents de philosophie et de théologie lui montrent les faux-fuyants nécessaires pour éluder la vérité. Il s'exerce, à l'aide du syllogisme, à trouver des moyens et des expédients, pour obscurcir les choses les plus évidentes, o Et ailleurs encore (3) : « L'amour de la philosophie s'est accru dans tous les cœurs. Tous les honnêtes
(1) Tome I, p. 131.
(2) Tome 111, p. 109.
(3) Tome 111, p. 170.
gens s*y appliquent ; les courtisans même au milieu des plaisirs et des intrigues d'une cour tumultueuse ne laissent pas que de s*y occuper pendant quelques instants de la journée, i» Le voilà donc qui tient pour la philosophie moderae, ponr la bonne philosophie, comme il rappelle, contre celle de TEcole, pour le principe de liberté contre celui d'autorité , pour le siècle contre le clottre. Il préfère Tesprit de raison à celui de foi ; cela est si ?rai que distinguant, dans saint Augustin qu'il admire sincèrement, le théologien du philosophe, il estime assez peu Tun, mais élète très-haut Tautre, au point même de dire : Les Descartes , les Malebranche et les Locke lui sont redevables de plusieurs de leurs idées, et les choses qu*ils lui ont empruntées, ne sont pas les moins brillantes de leurs ouvrages. )» Tel est son sentiment ; mais dans ce sentiment il y a des nuances , parmi ces noms aimés il fait un choix, à Descartes et à Malebranche il préfère Gassendi et Locke, et à Tun et l'autre Montaigne et Bayle, ces sceptiques agréables et délicats, selon son expression, auxquels il reproche tout au plus, si même il le leur reproche, d'avoir poussé la modestie à l'excès , et d*avoir par trop d'humilité donné dans le Pyrrhonisme. Ainsi s'annonce au début son scepticisme, encore assez enveloppé et mitigé, mais qui ne. tardera pas à se marquer et à s'accuser davantage.
En effet des Lettrei juives aux Lettres cabalistiques, il ' semble que l'auteur se soit enhardi ; ainsi dans un passage de ces dernières, il fait l'observation que si les anciens théologiens tirent argument contre les philosophes de la diversité de leurs opinions, on peut dire d'autre part que les Pères, à leur tour, jusqu'au v* siècle, sont très-opposés les uns aux autres et ne s'accordent pas mieux sur la nature de Dieu et de l'âme; d'oùTon doit conclure, selon lui»
« que l'incertitpdè est si fort le partage des hommes, qu'y leur est impossible d*étre Jamais assurés de rien par leura propres lumières. )» Et dans un autre endroit, après avoir passé ep reyoe les opinions des auteurs sacrés et profanes, favorables au Pyrrhonisme, il soutient qu'il y a là de quoi humilier les partisans outrés de la raison , que devrait d'ailleurs ébranler le speetacle des infirmités de Tesprit humain, même chez les plus sages; et ailleora. Il va plus loin encore, ou du moins il s'eiplique plus nettement; car il dit que plus il s'applique à l'histoire, plus les questions qu'il veut approfondir lui paraissent douteuses.... Quant aux philosophes, lorsqu'on considère leurs disputes, qu'on examine leurs contrariétés , qu'on pèse leurs sentiments toujours opposés, on est étonné de se trouver plongé dans des ténèbres épaisses, sans qu'on puisse probablement espérer d'apercevoir aucune clarté. Dans ce conflit de Juridictions philosophiques, quel parti embrasser? Je ne puis adopter un sentiment que je ne le voie désapprouvé par ceux qui soutiennent les autres ; mais ne pourrait-il pas arriver quMls seraient tous également dans Terreur? Qui m'assurera que celui pour lequel je me détermine, a la vérité de son cAté? Sera-ce ma raison, et ma lumière naturelle? D'autres hommes prétendent que la leur leur fait désapprouver ce que la mienne me fait recevoir ; quelle sûreté ai-je, qu'elle agisse d'une manière plus consistante et plus certaine, que celle des gens qu'elle condamne? Quand Je réfléchis sur toutes ces difficultés, qui s'offrent sans cesse è mon esprit, peu s'en faut que je ne demeure persuadé que ni vous ni moi, ni aucun autre homme, n^avons aucune faculté naturelle pour découvrir évidemment la vérité avec une entière certitude, car enfin on ne peutconnattre la nature des choses que par la connaissance de leur essence et de leur genre ; or, l'homme ne peut les apercevoir avee
une parfaite et entière certitude. i> Suivent ici dans Tautear un certain nombre d'obseryations qu'il emprunte à Rnet et qui tendent à montrer que comme la connaissance a lieu par les sens, auxquels les essences échappent, elle ne saurait jamais certainement atteindre la vérité. Gomment d'ailleurs les hommes connattraient-ils l'essence des ehoses, quand ils Ignorent la leur propre, et en particulier celle de leur entendement? Il compare donc « les philosophes dogmatiques à des aveugles qui, sachant que parmi les pièces de cuivre, qu^on leur aurait distribuées. Il s*en trouve une d'or, prétendraient tous avoir également cette pièce seule et unique, et il prend la défense des sceptiques, dont il fait reloge, et dont il dit : « Ils ont mérité en général par leurs vertus et leur conduite, l'estime et l'amitié de tous les honnêtes gens. Je ne sais si on pourrait en dire autant des philosophes dogmatiques. »
Le scepticisme de d'Ârgens commence à être ici assez déclaré; cependant si après les Lettres juives et\es Lettrée eabo' listiqttes nous consultons encore une autre ouvrage du même genre, les Mémoires secrets de le Républiqtêe des Lettres, mais plus sérieux, plus régulier, moins mêléde toutes ces frivolités parfois fort légères, dont il croit devoir ailleurs amuser ses lecteurs, nous reconnaîtrons que de plus en plus chez lui cette manière de philosopher persiste et se prononce.
En effet, ces Mémoires^ qu\ ne sont an fond qu'une revue des principaux systèmes de philosophie anciens et modernes, très-médiocre du reste en elle-même, et sans rien de solide et de neuf ni dans l'érudition, ni dans la critique, ne semblent avoir pour but que de conclure du grand nombre et de la diversité des opinions philosophiques, de leur insuffisance soit relative, soit absolue, h la fiiiblesse et au discrédit de chacune d'elles, et à la vanité même de
la philosophie et du savoir humain eo général. Cest quelque chose du dessein de Sextus Empiricus ; c'est celui même de Lamothe-Levayer, de Huet et de Bayle, mais abaissé ici d'un degré. Un coup d'œii rapide Jeté sur quelques passages de ces Mémoires^ qui en expriment en quelque sorte Tesprit, nous en convaincra aisément.
Ainsi s'agit-il de la nature et de la destinée de Tâme, après avoir rapporté et apprécié à sa manière la doctrine de Platon et celle d'Epicure sur ces questions, et s'être réfugié avec un air de modeste prudence dans le doute réservé de Locke . fidèle d'ailleurs à la tactique de Bayle* qui a toujours la foi prête pour suppléer la raison, sauf au bon sceptique à invoquer ensuite la raison pour évincer la foi, d'Argens dit : a Avouons que si la révélation n'eût pas fermé nos doutes et fixé notre croyance, Lucrèce trouverait peut-être autant de partisans que les philosophes qui ont admis rimmatérialité et ^immortalité de rflme. La connaissance de ces vérités est encore si obscure, que Ton peut dire que la religion a établi la réalité de ce dogme , plutôt qu'elle ne Ta développé, d
Ce qui veut dire, si je me trompe, qu*il n'a pas beaucoup plus de confiance en la religion qu'en la philosophie, et qu'il ne compte pas beaucoup plus sur l'u/ie que sur l'autre, pour fermer ses doutes, selon ses termes, et fixer sa croyance ; c'est du reste ce qu'il n*hésite pas à confesser à l'occasion. Que si par une distinction , qui n'est qu'une contradiction, il ajoute sur le sujet dont il s'agit ici : « Je livre volontiers au Pyrrhonisme de Montaigne l'immatérialité de notre flme : mais je ne puis souffrir qu'il l'étende à la spiritualité de Dieu; d son scepticisme n'en est pas pour cela de moitié moindre, il n'en est que plus divisé avec lui-même et plus embar-
rassé. Car, je tous prie, qu^est-ceqae douter de la spiritualité de rflme dans rhomme et n'en pas douter dans Diea? Dieu, à TinfiDitude près, ne se conçoit-il pas d'après rhomme, et s'il est incertain que celui-ci soit un esprit, ne Test-il pas également que celui-là ait cette nature? Les mêmes raisons que Ton suppose valables contre Tune de ces propositions, le sont pareillement contre l'autre , puisqu'il y a conséquence et solidarité de Tune à l'autre.
D'Âi^ens ne voudrait pas non plus accepter sans quelque tempérament le scepticisme de Lamothe-Leyayer; il pense comme lui, a qu'il n'y a rien de naturellement juste et injuste ; qu'il n'y a rien de solide et d'arrêté en nous. x> Et cependant il demande une exception pour quelques notions uni?erselles telles que celle-ci : « Que nous sommes très-redevables à ceux qui nous ont mis au jour. » Mais que signifient ces réserves, quand on a commencé par nier quMl y ait rien en nous de solide et d'arrêté, et en particulier rien de juste et d'ii^uste? A quoi bon ces nuances quand au fond il n'y a pas de différences ; quand ensuite on en vient à déclarer que Huet, qui assurément n'est pas moins sceptique que les autres , est « un des plus grands hommes que la France ait produits, et des plus respectables prélats, et a fait un excellent livre sur la faiblesse de l'esprit humain; » et quand on apprécie ainsi ce livre : « Â parler sincèrement, il n*y en a point de plus propre à mortifier la vanité des demi-savants, à empêcher que les véritables ne présument trop de leurs connaissances, et à imposer enfin à tous les gens de lettres cette sage et modeste retenue, qui leur est nécessaire, et qui fait même un des principaux attributs des galants hommes, r» N'est-ce pas là une inconséquence, et même, il faut le dire, une bien inutile inconséquence ?
Et à propos de Hueldont le doih revieni si souveat dans les écrits de d'Argens, et dont le traité de la Faîhhêt$ de la Connaiêsanee humaine lui sert si ftréquemineiit d'autorité et de source, qu'on me permette une remarque, que je ne donne au reste qu*à titre de simple rapprocha ment. Huet, dans la préface de ce traité, dit : a Ecoutez, mes chers amis, non pas mon sentiment touchant la na* turede Tesprit humain, mais celui d*un excellent homme» fort yersé dans toutes les sectes anciennes et modernes de la philosophie» Il était provençal, homme de qualité, etc. d Or, ce provençal, homme de qualité, dont il est ici question, et dont le personage reparaît plus d'une fois sous la plume de révoque d'Âvranches, était M. de Gormisy, président au parlement d*Aix, qui relégué à Gaen par ordre de la Cour, lui fut particulièrement recommandé par Catherine Yivonne de Rambouillet. Ce fut donc M. de Gormisy qui Tinitia en quelque sorte au scepticisme, en lui faisant connaître et goûter Sextus Empiricus, ainsi qu*il nous rapprend dans ses mémoires.
Une autre remarque du même genre, 'c'est que Gassendi, lui aussi assez enclin au scepticisme, et également provençal, vécut longtemps h Aix, et y eut des amis et des partisans dans le parlement.
Enfin d*Argens nous apprend qu'à cAté des Jésuites el en rivalité avec eux, il y avait, comme instituteurs de la Jeunesse à Aix, les Pères de la Doctrine, dont le collège fut même fermé, par suite de l'intervention de leurs adversaires, à Toccasion de l'affaire de la Cadière et du P. Girard, probablement pour n'y avoir pas pris le parti delà Compagnie.
Or de ces faits rapprochés pourrait-on conclure quMl y avait à cette époque dans le parlement, au barreau, et même dans la bourgeoisie d'Aix, un esprit de liberté.
d'examen etdediscmision, dontd'Argens pour sa part, el seloQ sa Datare^ tira ces germes de scepticisme, que Huet. de son cAté, avait reçus à Caen des mains de M. de Cormisy? Je ne voudrais pas l'assurer; mais il y a là au moins sujet à coûjecture» et ce qu'on peut dire, c'est que ce ne fut certainement pas dans une cité de bien docile foi» que d'Argensdesi bonne heure se forma à sa façon de penser.
Quoi qu'il en soit, déjà sufiSsamment sceptique dans ses autres écrits, il Test d'une manière bien plus complète encore, et bien plus régulière, dans sa Philosophie du bon $ens.
La Philosophie du bon sens! beau titre, mais de sagesse point, si on me permet de le dire, car ce qu'il couvre au fond n*est pas cette vertu exquise des esprits excellents qui doutent où il faut douter, comme ils affirment où il faut affirmer, qui ne se résignent à l'incertitude que quand ils ne peuvent pas faire mieux, mais n'ont de repos et de satisfaction que dans la ferme adhésion de leur conscience aux vérités que leur assure leur raison bien réglée. Là serait réellement la philosophie du bon sens, la philosophie avouée des sages ; mais telle n'est pas celle à laquelle sert d'enseigne le titre usurpé dont se sert d'Argens et qui ne peut au reste tromper personne, grftce au commentaire assez clair dont il est accompagné : PhUo^ Sophie du bon uns ou réflexions philosophiques sur Pineerti^ tude des connaissances humaines. Et si du titre nous passons à la prjèface du livre , nous ne la trouverons pas moins significative. Elle est adressée à Bachaumont, non pas il est vrai à Le Coignet de Bachaumont , cet ami de Chapelle et son compagnon de doctrine comme de voyage, mais à Petit de Bachaumont, Tun des auteurs des Mémoi-res seereis pour servir d'histoire à la République des lettres^ ce paresseux aimable, comme l'appelle d'Argens, et assez
peu disposé à beaucoup se tourmenter du soin de la vérité. Les sentiments qu*elle respire sont ceux de ce scepticisme facile et doux, commode aux gens du monde, selon la remarque de Tanteor, aux courtisans, aux officiers et aux dames, et qui consiste & douter pour ne pas s'inquiéter et à s'abstenir d'affirmation de peur d'effort de raison ; sorte d'épicuréisme intellectuel qui n'estime la science que par la peine qu'elle coûte et lui préfère l'ignorance ou du moins l'indifférence au yrai, parce qu'il y trouve moins de trouble et d'agitation d'esprit.
Gonflant en ce scepticisme, d'Argens se fait fort a d'enseigner, comme il dit, en huit Jours, aux personnes, pour lesquelles il écrit, autant de philosophie qu'en savent tous les professeurs de Paris; si peu il y en a qui vaille et qui s*étende au-delà de quelques idées sur le bonheur et les moyens d'y parvenir. »
Après ces préliminaires qui indiquent assez la pensée générale du livre, Tauteur entre en toiatière et se demande ces deux choses capitales : Que savons-nous et que nous pouvons savoir ?
Or, selon lui , que savons-nous , d*abord en histoire? rien que de très-incertain, tant tout y est à l'origine conflision et crédulité, et dans la suite, ignorance, partialité et division d'opinions ; et s'il en est ainsi de l'histoire qui est la tradition des savants, que sera-ce de la tradition elle-même qui «est l'histoire du peuple? la vérité y sera bien plus difficile encore à démêler et à recueillir.
Mais si nous savons si peu en histoire , savons-nous plus en philosophie? pas davantage. Car de Dieu, de l'homme et du monde, dont elle traite , que nous enseigne-t-elle : du monde, qu'il est créé et créé par Dieu ; or il est matière et Dieu est esprit. Comment donc concilier entre eux un tel effet et une telle cause? .
De plus, le monde est imparfait, très-imparfait; comment en cet état peut-il être l'ourrage d'un être souverainement parfait?
Rien d'ailleurs de moins démontré qu'il ait eu un commencement, et un tel commencement, et d'accord en ce point avec les EpieurienSf d*Argens déclare que pour son compte il aurait quelque penchant à penser que la matière est coéterneHe à Dieu, parce qu^il lui semble que quand un être souverainement puissant veut quelque chose , l'effet suit immédiatement la cause, coexiste avec la cause. Que si on lui oppose que de passer du non-étre à rètre, c'est commencer, il répond : 1<> qu'ici tout est obscur et que les bornes si étroites de notre esprit flni nous empêchent de comprendre l'inflni dans ses actes ; 2® qu'on ne lui prouve pa^ que Dieu, ayant existé de tout temps , n'a pas voulu et fait une chose de tout temps.
Mais le monde, quelle que soit son origine, a sa nature. Or, connatt-on mieux celle-ci que celle-là? Ainsi sait-on s'il est ou non animé, s'il a ou non une ftme? rien de plus difficile que de le dire, tant il y a à cet égard d'opinions diverses et opposées. Cependant l'auteur croit pouvoir prendre parti contre ceux qui, comme Spinoza, en mettant l'âme dans le monde, y mettent Dieu pour ainsi dire, ou plutôt l'y perdent et l'y détruisent , et il insiste sur l'impossibilité qu^l y a à ce que le souverain être soit étendu , à ce qu'il ait les substances particulières , l'hommos par exemple^ pour modiflcation , ce qui, selon ses termes , mènerait à soutenir « qu'un Dieu coquin a tué un Dieu honnête, et qu'on a pendu un Dieu fripon, i»
De plus le monde en lui-même ne va pas sans l'espace. Or, qu'est-ce que l'espace ? estr-ce un être en soi et indépendant des corps qu'il renferme, en un mot le vide? ou
n'Ml-il que ces corps, qae Fétendue , qui briM l&ur eoeooe, iteD. par coaséquenl, qu*UB rapport, qu'o» point de vue de notre esprit? les sentiments en ee point SMit eneore loin d'éÉre unanimes, et il y a de part et d'autre des arguments plausibles et des objections embarracK sautes ; de part et d'autre de grwsds noms et de hautes autorités. Toutefois d'Argens incline pour ceux qui a<lmettent le vide et voici la raison quMl en donne : a Ou objecte, dit^l, qu'il n'y a que la substance et l'accident, qui méritent le nom d'dtre, et querespaoe, n*étaut ni l'ui» ni l'antre, il n'est point un être ^ n'existe pas. Mais s'il est yral que l'espace n'est ni substance ni accident, il est le lieu des substances et des accidents, et par conséquent UK être à sa manière, il est une certaine étendue qui fbit que deux choses sont éloignées Tune, de Tautre et une certaine capacité de reeeroir les corps, p
liais quel que soit Tespace pour If oionde , 1^ monde est difisible; or comment l'est*il t est-oe on non à llnfini? B0uvelle> question , qui pa» plus que les précédentes n*est résolue d'une manière uniforme , et sur laquelle on re* trooye les mêmes contrariétés, les mêmes combats et des adf ersatres également illustres, les uns soutenant l'Impos^ sihBité, où est une chose bornée et limitée de tout c0té d'être dirisiblo à l'Infini, et les autres l'impossibilité où est une chose, étendue et qui a des parties, de n'être pas touijours divisible. L'auteur serait ici plutôt du cMé des premiers que de celui des seconds, mais ff aime mieux ne pas s'engager et gafder sa liberté ^t douter, justifiant sa conduit» par cette maxino quelque peu mondaine, et que je laisse, bien entendu, à sa charge : « Il en est des philo^ sophes comme de» amants; les uns prennent feu sur le motedre mot , comoM les autres sur la moindre faveur. Us sottt cependant également inoertafais, et ta philosophie
est pour le moins aussi trompeuse que la plus fieffée coquille de Paris. »
Il a d'ailleurs, au sujet du monde ou de la nature, un motif général pour rejeter les explicalioDS qu^on en propose ; c'est le mystère dont elle enveloppe îM phénomènes: « Elle ressemble, dit*il, à un joueur de gobelets; éXto ne montre jamais que les derniers effets de ses opéra^ lions ; » et il ajoute arec Montaigne : «c II adrient aux gens téritaMementsavatttscequi advient aux épis; ils vont s'élevant et se haussant la tète droite, tant qulls sont vides ; mais quand Ils sont pleins et gros de grains, en leur maturité, ils commencent à s'humilier el à baisser les cornes. » -—Reste à savoir si lesr savants, tels que les veut d'Argeus avec Montaigne sont vides ou pleins, et si leur seepticisme n'est pas avec une grande inanité, une profonde indifférence. Le doute ne remplit pas FAme, et dans le vide qotl y laisse , ce n'est pas de l'humilité, c'est de la fki- Messe qu'il y engendre L'humilité, ta véritable humilité est encore de la force, car c'est une manière en s*abatS9anrt devant Hinfini de s'y atta<^r et d'y prendre appai ; tandis que le doute n'est qu'un grand détachement , qu'un grand affaissement de Tesprif , la plus radicale de ses fai'-
Ihi monde, l'auteur de la PhUotaphie du ban iem passe h Bleu, et ici peut-être plus réservé, s'il répugne h certains arguments communément reçus, tels que ceux qui se tirent soit de l'idée même de Dieu, soit du consente» ^ ment universel, il en accueille mieux d'autres, qui lui paraissent mieux fondés; c'est ainsi qui! dit : Il y a un être éternel. Cet être est pensant ou non pensant. L'être éter-net est donc l'un ou TauCre. Or il n'a pu communiquer ce qu'il n'a pas. I! a communiqué la pensée, donc il a la pensée, et s'il a la pensée, il est Dieu. «^ « Qu'on brise un
caillou, i^oute d'Argens» qu'on le réduise en poussière, et que Ton remue ensuite avec violence cette poussière; si Ton en fait résulter queJque pensée, quelque conception, si cette poudre non pensante peut devenir ou produire un être pensant, je sois prêt à croire au système des athée». x> Voilà qui est bien parler, voilà qui est affirmer avec raison la pensée et la spiritualité, par conséquent l'âme en Dieu. Mais alors pourquoi, comme déjà plus baut, et comme ici même il le fait, tant insister sur notre ignorance au sujet de Tâme humaine et se complaire, en l'exagérant, au doute de Locke à cet égard ? Cest ébranler d'une main ce qu'on a établi de l'autre, c'est défaire ce qu'on a fait,, jouer, en un mot, le jeu du scepticisme, qui se plattessentiellement à ces tours et retours, à ces balancements sans fin entre le pour et le contre, que Bayle appelle bien un jeu de bascule.
Ce manège de l'auteur qui est ici manifeste, l'est peut-» être plus encore, quand après avoir traité du monde et de Dieu, il parle en troisième lieu de l'homme, ou pour mieux dire de l'âme de l'homme. En effet, après avoir rapporté, d'après Descartes, les preuves que l'on peut don* ner de sa spiritualité, et qui devraient le convaincre, il s'attache aux difficultés qu'on tente d'y opposer, ne les résout pas, bien entendu, et oubliant qu'il vient de dire qu'un caillou ne saurait devenir ou produire un être pensant, il admet maintenant que « Dieu peut accorder à ' un certain nombre et à une certaine qualité d'atomes, la fiiculté de penser et de sentir, lorsqu'ils sont liés ensemble d'une certaine manière, d Comme si cette .union pouvait jamais être de Tunité, cette complexité de la simplicité» cette absence de spiritualité et de pensée dans la sulMh tance, de la spiritualité et de la pensée dans le mode de la substance. Mais ainsi procède le sceptique, et il ne s'en
— lOÏ —
embarrasse guère ; fl a son expédient tout trouvé, que voici tel que le propose d'Ârgens : « Je Tiens, dit-il, d*é» tablir la possibilité de la matérialité de rftme bfumaine ; mais quoiqu'elle ait pu être matérielley il a plu à Dieu dé la faire spirituelle ; la foi à cet égard termine et borne nos doutes, d Seulement il ferait bien d'accorder ce re-' cours plus ou moins sincère à^Fautoiité de la foi avec lar souferaineté, qu*il attribue d^àutre part à la raison, lorsqu'il dit: a Toutes les religions ont leur prétention à la révélation ; c'est en les examinant et en les trouvant con^ traires à la lumière naturelle, qu'on les réfute et qu'on les rejette; la raison est donc la règle des révélations, puisqu'elle juge de leur validité/ » Bayle ne dirait pas mieux, il n'irait pas mieux du contraire au contraire, et parmi toute cette fluctuation, il ne se fraierait pas mieux sa ?oie au doute et à l'indiflérenee. Sceptique au sujet de la spiritualité de Time, d'Argens Pest également touchant son immortalité, e''eft-à-dire qu'après avoir combattu la doctrine de la vie future par leserguments des matérialistes, il la défend par ceux des spiritualistes, mais en somme sans beaucoup plus croire à ceux-ci qu'à ceux^^lè; et en se rangeante Topinion de Gassendi, qui est que le» . preuves pour et contre étante peu pr^s équivalentes, et que les premières étant de plus soutenues parla révélation, le plus sûr est d%dhérer à ces dernières. Voilà donc encore la fcH appelée au défaut de la- raison à décider de la vérité, quand cependant d'un autre côté c'est la raison qui est instituée Juge de la foi et de la vérité I N'est-ce pas là toujours la tactique* du scepticisme, ce jeu de bas^ eule, pour redire le mot, et quand se posant cette ques-^ tion : si la croyance à l'immortalité est nécessaire au caractère de l'honnête homme? D'Argens répond : oui; peut-être dans le bas peuple; mais non* parmi les gens
d'uD certaîo rang» «^ quand il ajoute q«e qoolqne aett»
crpiraoce oe soit pas aaseotieile à rbonn^te bovoine, il
ii*est cep^odaat pas pour soq compta uo incrédule, parce
que ce ne serait être oi chrétieu ni déiste; faut*41 avoir
une bleu grande cooflaoce en cette assertion, et pour la
mieux admettre, doit-on oublier les jMre$juivê$^ tea lâP'
trêê cabalistiqueM et ses autres écrits? Non assurément,
car sa vraie pensée est le doute ; il n'y a pas à s*y tromper ; |
seulement c'est le doute avec certaines forooes de langage, i
avec certaines précautions oratoires, qui , en paraissant le i
dissiomler, ne Tempèchent nullement de ae trabir et de i
percer. I
Ainsi d'après d'Argens, nous ne savons sur Dieu, Tbomme et le monde, rien que d'incertain et et de douteux.
Hais sommes»nous du moias capables de mieux savoir 1 Pouvons*nou8 plus pour la vérité, que jusqu'ici nous n'avoua fait, et à défaut de la réalité, ti'avons**nou8 pas au ' moins la possibilité de la science ?< Non, car nous oe Tau* rjk^ns qi^e si nous avions la rerto de connaître l'essence des cboses ; or, comme notre seul mode de connaître est la sensation, à laquelle cette essence écbappe. il n'y a pour nous, comme dit l'auteur, absolument aucune certitude et persuation convaincue.
Telle est en substance la PhUon^^ du ban sa»«.
Si maintenant nous voulons recbercber rapidement la trace de cette même philosophie dans d'antres écrits de Fauteur qui, par leur titre et leur apparente destination, sembleraient devoir y être étrangers, mais qui cependant au fond n'opt pas d'autre dessein, Jetons les yeux iur ses traductions d'Oedluê Lucanus, de Timée^ etdel'Em^ pereur/Wîsti, et nous ne tarderons pas à être édifiés. Seulement voici ce qu'il faut à cetégard remarquer : d'or-
âÉNtiveoD bit tes notes poar ht& tradueiioMet non t^ tradiicttons pour les notes; id c'est tout le contraire H à ie voir procéder, il est é^dent que d* Argeos n*8 successiyement traduit les écrifains, que je viens de nommer, qu'ain d'amir l^oecasion^de prodaire sous forme de commentaires et de dissertations détachées des opinions, qui ne sont que des suites de la Mt7oaopAî« du bon «snSi ainsi qu*!! le fait lui-même obsesver.
Déa le début de son OeeUu$ Lueanui^ dans son diêcours frdêmintdinB^ il annonce qu'obligé de combattra certains dogmes philosopiiiqués adoptés par la religion, mais qui ne lui paraissent ps» éndeots, 1 a soumis sa croyance aux^ décisions delà foi; et ultérieurement il s'exprime encore en ces termes : «(Quel est» je ne dis pas le philosophe, mais l'homme tant soit peu éclairé, qui sans la foi peat^ croire la première Yérité, qu'elle nous^ apprend sur la création de la matière, sortie du néant; » «tailleurs : « Nous savons aujourd'hui que l'âme est spirituelle et immortelle, parce que iar révélation nous l'a appris, et que nous devons nous soumettre à ce qu'elle nous enseigne ; v puis dans un antre endroit: «En montrant la faiblesse de loua les raisonnements des philosophes sur les choses divines et la nature de Tâme, je n'ai ra pour but que de prouver que sana la révélation nous ne serions que des aveugles; » voilà ce qu'il professe Ici, ce qu'il professe également dans sa traduction de Timés, où* l'on trouve ces paroles: «J'ai toujours cru et méine prouvé, si je puis me servir de cette expression, qu'il est abso-* lument nécessaire de soumettre sa raison et de suivre ce que la foi nous apprend* a Or, à l'entendre parler de la > sorte, s'il cesse de paraître un partisan de la raison, on IH>urcait supposer qu'il est devenu du moins et qu1l reste
UQ fidèle. Mais quel fidèle, que celui qui après s'être rangé sous rautorité de la foi, ne trouve dans les deux menuments qui la représentent et Texpriment, rancien et le nouveau Testament, qu'obscurité, désaccord, sujets infinis de disputes ; qui pense, en outre, que les premiers Pérès n*ont guère d'autres doctrines même sur Dieu que celle des philosophes païens, et qui enfin dans ses réflexions sur Julien, et pour le justifier de ses attaques contre le christianisme, demande la permission de faire un parsdlèle abrégé des principaux dogmes chrétiens et païens? Ecoutons-le sur ce point afin d'achever de nous éclairer sur sa constance d'opinions. Il suppose un chinois qui comiuire la pluralité des dieux païens à la triplicité du Dieu chré^ tien ; Jupiter produisant Minerve de son cerveau à une vierge enfantant un Dieu; Apollon et Neptume quittant le ciel pour la terre, à Christ qui le quitte également ; Mars et Vénus blessés par des mortels, à Christ mis à mort; les demi-dieux aux anges; les métamorphoses de Jupiter à celle de Christ en pain et en vin, etc ; et il conclut en disant que le chinois qui raisonnerait sur ces rapprochements lui donnerait assez l'idée de Julien et servirait à Texcuser ; ce qui est au fond conclure, et c'est ce qu'il fait, que le christianisme pourrait bien n'être pas dans ses dogmes plus raisonnable que le paganisme ; ce qui ne rempèche pas néanmoins d'afilrmer, en terminant, qu'après Texamen qu'il vient de faire des dogmes de la religion, il est persuadé qu autant il y a d'aveuglement à y croire sans les connaître, autant il y a de sagesse à s*y attacher avec sou-* mission lorsqu'on les a étudiés avec soin.
Encore une fois, qu'est-ce que tout ce jeu, incessam** ment renouvelé, qui consiste à faire pièce à la raison par la foi et è la foi par la raison, à les trahir toutes deux, en
passant aiteinaliveineDt ati service de toutes deux, sans être plus fidèle à l'ane qu'à Tautre ? Je n'ai pas besoin de le redire, ce D*est que do scepticisme.
C'est donc du scepticisme, que nous trouvons constamment do premier au dernier des ouvrages de d'Argens, mais quel scepticisme et avec quel caractère? Avec un caractère qui n'a rien de bien grave et de bien imposant, qui n*a rien de neuf et d'original. Imitation affaiblie d'une doctrine empruntée à Bayle et & Huet, c'est une façon de philosophie qu'il traduit en homme du mondé, pour des hommes du monde, qui recherchent volontiers cette facile etcommode manière de voir, parce que sans les agiter ni les occuper beaucoup, elle les amuse et les divertit. Rien donc là de bien sérieux, et si le scepticisme n'était pas toajours le scepticisme, et que même chez l'auteur de la PhUosopkie du bon Sens il ne dût pas donner lieu à quelques sévères remarques, je pourrais m'arrèter ici et ne pas prolonger cette étude ; mais je prie qu'on n'oublie pas, d'ane part, que cette disposition fâcheuse de l'intelligence, qui per^ met de tout penser sans rien croire, et de tout dire sans rien affirmer, de toucher à toutes les idées sans s^attacher à aucune, a eu ses conséquences funestes au xyiii* siècle, et qued^Argens b été un de ceux qui, en un rang inférieur, il est vrai, mais à ce rang très-actif, ont le plus compendieusement contribué à la communiquer et à la répandre ; et, de l'autre, que ce système, renouvelé de nos jours sur une tout autre base et avec une tout autre force, n'est pas resté sans crédit et sans mauvais effets parmi nous, ^ et alors on comprendra le soin que j'ai pu donner à l'examiner, à l'occasion et à propos de d'Argens. Certes, d'Argens en lui-même, et réduit à sa valeur propre, ne mériterait guère de nous occuper, mais avec luieten lui j'aivu d'autres sceptiques, ouplotôt le scepticisme en général, et
voilà pourqu^ J'ai formé to dessein et Je demaiide ta perr mission de présenter sur cette doctrine, un peu à ttire ût digression, quelques réflexions, qui auront plus déportée^ que si elles ne s'adressaient qu*i d'Argens.
Surcettedoubleqnestioo : Qw savoos*nouset que iptm* vons-nous savoir? quelle est la réponse du scepticisme Y Une double négation. A son sens, en effet, nous ne savons rien certainement, et qui pis est, noos ne pouvons rien savoir; nous n*avons ni la réalité ni la possibilité de la science, et notre faculté de la vérité est une faculté vaine» qui ne vaut ni parce qu'elle nous a donné jusqu'id, ni parce qu'elle nous donnera jamais, attendu que scut en puissance soit en acte, elle n'a portée et prise sur rien de con&tant et de vrai.
Les motifs pour le scepticisme de le décider ainsi, c'eat la double critique qu*ii fait d'une part des connaissancea humaines, telles que, selon lui, nous les livre rbistcôre, de Tautre, celle de l'esprit humain, tel que, selon lui également nous le montre ia philosophie. Ainsi de ce qu'il trouve de divers, de contradictoire et de faux dans les doctrines du passé, il conclut à une très-grande dUicuUé et déjà même à une certaine impossibilité d'atteindre la vé» rite; et de l'analyse, à son point de vue, de l'entendement et de ses lois, de sa vertu interne, et comme on dit, $^9cUvê de connaître la vérité, 11 conclut pareillement à l'impossibilité, mais cette fois absolue, de la saisir en elle-môme.. Voxk une double raison de douter, l'une de fait et l'autre de droit. Tune tirée de rexpérience historique et l'autre de la spéculation philosophique. Tel est le scepticisme souala double face, où si l'on aime mieux aux deux degréa qu'il présente. Suivons-le de l'un h l'autre, en le jugeant en chacun deux.
Ainsi d'abord, à cette prétention qu'il met téméraire^
meolM avant, de ne tirer de Tétiide du passé qua dm preuves de la faiblesse de la eonnaîssance fauimiiDe, opposons, je ne dis pas ta prétention cootriire, ear ce serait •ejelcsrd^Qn excès dans un antre, mais cette juste réserfe, qui consiste, riustoiraà la main, k exactement disoeroer ce qu'il y a, dans cette^onnaissance de force; mêlé à laMblesse, de vérité k Terreur, de motift de croire aux motifs de douter. Ne voyons pas tout en bien, mais veyoas eoeore moins tout en mal. Voyons le bien à cAté do mal, le clair à côté de l'obscur, sous une apparente diversité la profonde unité, qui s'y cacbe, ce qui reste sons oeqni passe, dans le feux même la part du vrai, et en tout une cBavre qui avance, et maigre tout oequ'elle peut avoir relativement d'incomplet^ s'élève et dure pour la perfection, et à l'honneur de l'esprtt humain. Dirai-je le mot ? et poiorquoi non, guand Je propose la chose, contre le scepticisme, qui abuse si étrangement de l'histoire, recourons à l'éeleetisme, qui en use plus sagement. L'un est en effet le mépris âel'histoire, l'autre en est le respect; serait-ce là une raison d'hésiter entre l'un et l'autre ? Avec celai-ci du moins sommes-noussAfB de ne pas perdre, de recudlliriiu contraire, et d'accroître, en répuranft, ce patrimoine prédeux àevérilés de tous les ftges, qui est comme le cornmon héritage de la successive humanité ; tandis que avec eelfd-^là nous ne faisons que le mésestimer, le négliger, i'appaovrir et le perdre à plaisir.
Le scepticisme est une grande ruine, l'éclectisme une gremde restauration ; c'est là leur opposition , et dans cette opposition, le triomphe réparateur du second sur le pre-^ mier. En veot-on une preuve tirée du sv^et même de cette suite de Mémoires sur la pkUosophiê iu%viiv sUdefQoe fait le scepticisme au xviip siècle? Dans son peu de foi et d'égard aux doctrines du passé, il se rît de toutes indistincte-
ment, mais plus^ parliculièreaieiit de celles qal atBrnieBt Dieu et Fàme; il en accuse sans pitié les cAtés imparfaits, il en méconnatt sans justice, et souvent sans science les mérites réels, il ne prend rien en bonne part, et de négation en négation, iUrrive à ce doute, sans réserre ni Hmite qui se» rait la- fin de toute philosophie, comme au reqle de toute religion, s*il devenait et restait Tétat constant des âmes. Que fait d'autre part l'éclectisme au xix' ?
On peut le dire aujourd'hui sans blesser ni flatter per* sonne, parce que c'est un fait accompli ; en vertu de cette loi du monde moral aussi bien que du monde physique, qui égale et rapporte la réaction à l'action, appuyé sur un fond solide de sobre spiritualisme, et cependant dans son intelligente et large impartialité, ouvert à tous les sys*tèmes qu'il demande seulement à examiner et à Juger, curieux même des plus contraires , pour peu qu'il en puisse extraire quelques parcelles de vérité , il finit, à l'aide de bons choix et de justes exclusions, par se former discrètement un ensemble de doctrines, fortes à la fois d'autorité et de démonstration, qui ont ainsi la dooMe garantie de la critique et de la logique. C'est là son œuvre, œuvre de conservation et de développement par l'histoire et la raison, comme par l'histoire et la raison aussi , mais l'une et l'autre mai prises, celle du sc^ticisme en est une de ruine et de destruction. A ce titre, auquel revient l'honneur d'avoir le mieux servi les intérêts, de Tesprithu* main ?
Et puisque j'ai tant fait que d'opposer ici de front l'éclectisme au scepticisme, qu'on me permette, afin d'achever 0e le présenter a son avantage, et d'ailleurs sous son vrai Jour, de dire une fois de plus en quoi précisément il consiste.
L'éclectisme n'est pas sans l'histoire, mais il ne se réduit
lias à rhistoire : il suppose od choix , par conséquent une ni9ondeclioi«lr;orv une raison de choisir en matière de philosophie, c'est déjà de la philosophie , c*est un principe de doctrine.
Sans un principe de doctrine, qui serve comme de mtàrium, dans l'histoire des systèmes, on ne discernerait rien, on ne saurait que prendre ou que laisser ; on accueillerait ou on négligerait tout ; on serait pour tout ou on ne serait pour rien, et Ton flotterait constamment entre la confusion et l'indifférence, entre le syncrétisme et le scepticisme; ce ne serait pas là de Téclectisme.
Au contraire, ayec un principe certain de doctrine, ou du moins arec une vue, avec un sentiment philosophique, portés Judicieusement dans l'étude de l'histoire, on com* prend tout, mais on n'admet pas tout ; on examine tout , mais on n'accepte pas tout ; on fait élection et on n^est pins sceptique, ou indiscrètement érudit, on eist éclectique, c'est-à-dire dogmatique, arec cet avantage inappréciable de l'être en société des meilleures intelligences, et en profitant avec liberté de leurs plus sages pensées.
A ce titre, l'éclectisme n'est plus un procédé qui consiste simplement à rechercher, à recueillir, à analyser nombre de systèmes, ce qui ne serait pas proprement philosopher, mais apprendre ; c'est l'art de faire servir l'histoire à la philosophie en réformant ou en confirmant, en développant ou en modérant, en améliorant de toutes façons ses opinions par celles d'autrui.
L'éclectisme n'est donc pas une telle maidère d'opérer qu'en vérité ce ne serait plus une méthode régulière, mais une sorte de confuse et indigeste recherche de faits ; il doit être tout autrement et plus raisonnablement entendu; il est de la philosophie avant tout, puis pour plus de philospphie de l'histoire mise au service d'un principe ou
4*006 idée ; oest Tespiil pbUoMpbkpicf fortifié U éteaic par rétodB» te critique» resbine et le respeet de Umte» les doctrines gravée et eonsidérablea.
A ce compte , il n'est guère de grand philosophe etde grande école qui ne soient éclectiques* Platon est éeteeti* que, Aristote l'est également et d^nne manière plus expH* iHte encore ; le& Aleiandrins eu^mèmes le sont , quoique avec trop peu de vigueur et de sévérité ; et LeflMiits Pert avec la plus parihite barmonie des qualités essentieUeB qui coDStitoent ce mérite. Certainement, cbeztous.yédectiaDie n'a pas même valeor, parce que chez tous, les principes , les raisons et la matière du cboîz n'ont pas même solidité , mais pour tons, il a cela de bon, qu'il associe l'hûitoire à lu pbilosopbie au profit de la philosophie eUe-mèaae. Aussi à parler exactement^ Téidectisase n'es4«il pas propre seule^ ment àquelquea-uns; maiailesthiroéthodede tous les bons eq^rits qui ne croient pas à ce point en eux, et à leur sens privé, qu'ils espèrent pouvoir, sana incoavément ni fal* blesse, se séparer du passé, et rompre avec la tra<fition« A qui est-y permis de n'être pas édectiqoev si ce n'esté celuilà seul qui se soflBt dans son infinie science^ parce qu'il a en Ixki absolument toute vérité et toute lumière, liais rbomme ne pense bien qu'avec le concoun et Tappui de l'homme. L'éctectisme est en lui un besoin comme celui de là société; ce n'en est même qu'une forme. C'est aassl une manière de s'associer et de se rendre plna fort par l'association.
Qu'on me permette encore k cet égard qnelques courtes réfiexiens.
L'esprit humaiA et la vérité sont nataieUement en rap^ pett« L'esprit hanHÉs est fait pour la vérité > comme la vérité peur Vesprit humain ; e'esi^-dire que la vérité possède en elle tout ce «u'il faut pour rexciter, le prov»-
qfÊMT^ l'altirer à la 8ekn«e ; comm^ de son cMé, l'esprit humaiii estpoonro dé tout eequf lut est nécessaire pour se porter vers la térlté, la eonnattreet rentendre. • Mais en mèaie temps qu'on remarque cette juste conveoBnee entre Ton et l'antre de ces termes, il ne fant pas oQbBer que ta i^érité est loflnte et l'esprit humain fini ; il y B donc de Tune à l'antre toute la distance qui sépare l'infini do flni« En Dieu seul la yérité et la science s'^éga- 1ent> aiœqiêaiio vériiaÉiê ; dans l'homme il n'y a Jamais parité, jamais la science n'y est comme la vérité elle-même, •absolue comme la vérité. L'amlntiott de FesprfC humain est grande, elle a même, si Ton veut, quelque chose d'infini, ou pour parler plus justement, elle aspire à Finfinr; mais «i son aaabîtion est grande , sa puissance est petite et ^uoi qùMl prétende, il n'embrasse jamais la vérité tout entière, il D'eo saisi! que des parties, heureux eneore quand il ne croit pas la tenir en son tont^ plo9 heureux quand M ne nie pas tout ce qui lui en échappe et le surpasse.
Cependant si d'un côté il est condamné par sa faiblesse à n'être jamais pleinement en possession de la vérité , de Tautie par sa nature et son activité même il n'en est )amais entièrement privé ; il y touche toujours par quelques points , et lors mémo qu'il s'en écarte le plus, il s'y rattache encore par certaines relations ; bu fond de toute erreur, il y a quelque trace du vrai, au fond de tout prér jugé quelque Juste sens de» choses, au fond de toute ignorance un commencement de seienee, comme au reste on peut dére aussi que toute sagesse a ses illusions, toute prudence ses déceptions^ toute lumière ses ténèbres ou du moins ses limites.
Mais il y a swtout ces erreur» savantes, si Ton me passe l'expression, qu'enappelle des systèmes, qgi, parcequ^idles sont de fortes et souvent de profondes préoeeupationa de
eerialnes faces de la ?^ité , tQot en élaot de laluses vœ^ n'en sont pas moins d«s vues fécondes» etexdasiyes par te qu'elles rejettent, sont fort compréhmisives par ee qu'elles admettent Or, si on ne doit pas les accepter, on ne doit pas non plas les négliger, car il y a beaucoup à en tirer par une juste et diligente critique. Ainsi parmi les pbilo* sophes, ceux qui se sont le plus trompés» méritent encore d'être consultés, à plus forte raison ceux qui ont moins erré, et mieux encore ceux qui ont le plus sagement embrassé et entendu la vérité.
Voilà comment l'éclectisme a sa racine dans l'esprit humain.
Et du restej il est à peine besoin de le dire, l'éclectisme n'est pas l'asservissement de sa raison à la raison d'autrui, il en est seulement le respect, et par le respect on ne fait pas abnégation de sa liberté, on la tempère seulement, on la soutient par l'autorité ; on compte sur soimême, mais on compte aussi sur les autres ; on ne réduit pas tout l'homme à soi , on ne le voit pas tout en soi. Le principe éclectique est un peu en matière de spéculation, comme celui de la charité en matière de conduite ; aimer son prochain comme soinnème est la règle de celle-ci; consulter son prochain comme soi-même est la règle de celui-là; consulter son prochain surtout, quand ce prochain est Platon , Âristote, Descartes et Leibnitz , tout ce qu'il y a de plus grand et de plus sage parmi les intelligences humaines. L'éclectisme est, si Ton peut le dire, l'absence d'égolsme en philosophie ; ou si on Taime mieux, * c'est la disposition à faire, dans la recherche et la découverte de la vérité, une aussi Juste part aux autres qu'à soi-même : il n'est pas bon que l'homme soit seul; il n'est pas bon non plus qu'il philosophe seul ; ce n'est mêniQ pas possible. Or, l'éclectisme est une manière de ne
-- lia —
pas philosopher seul, mais avec le concours et Teipérience des plus illustres penseurs. Aussi est-il dans les besoins et les penchants de Tesprit humain, comme la sociabilité elle-mèmei dont je viens de dire qu'il est une des formes. U s'agit, comme pour tous nos penchants, de le suivre raisonnablement, de n'y céder que dans une juste et convenable mesure; par conséquent, en recourant à la pensée d'autrui, pour appuyer la nôtre, il s*agit de ne pas faire abandon de celle-ci, mais de l'exercer au contraire et de la développer de toute la force de notre ferme et libre volonté. Usons et n'abusons de ce moyen d'avancement pour notre intelligence ; ne demandons à autrui que ce qu'il possède mieux que nous ou que ce que nous ne pouvons pas mieux acquérir par nous-mêmes; ne soyons éclectiques qu'à bon escient; mais à cette condition 8oyons*le, c'est notre loi et notre puissance ; Dieu nous a départi à chacun la raison, mais à aucun il n'a donné ni la pleine raison ni les mêmes emplois de la raison : en cet état qu'avons-nous à faire? Noos avons à suppléer autant que possible aux défauts de notre raison personnelle par le recours, au moyen de l'aotorité et de Thistoire, à toutes ces autres raisons également personnelles, qui, chacune avec leur aptitude et leur portée respectives , ont leur part souvent fort considérable de science et de vérité. Nous serons ainsi forts à la fois de notre force propre et de celle d'autrui.
Hais le scepticisme, comme je l'ai indiqué, au début de ces remarques, ne se fait pas seulement voie à l'aide de l'histoire , il procède aussi par la philosophie , et c'est même sons ce second rapport quMl est particulièrement digne d'une sérieuse attention. On sait, en efiTet, pour ne parler ici que du dernier et du plus grand de ses représentants à ce point de vue , tout ce que Timpertu-
bable'génie du père de la moderne philosophie allemande loi a prêté au moins d'apparente puissance, par l'art profond avec lequel il a tenté de le tirer du fond et comme des entrailles de Tentendement humain lui-même. Armé de sa pénétrante et redoutable analyse, il a contesté à la raison saisie et scrutée par lui jusque dans ses plus subtils éléments, tout autre droit que celui de se percevoir bilemême, et selon son langage, de voir dans Vobjei une simple forme du sujet; de sorte que dans cette théorie» Dieu, Thomme et lejnonde, ne sont plus rigoureusement qu'à titre subjectifs c'est-à-dire ne sont plus réellement en eux-mêmes, et n'ont d'autre existence que celle d'une détermination, d'un mode, d'une manière de voir de notre esprit : scepticisme, qui, pour se présenter sous le nom modéré de critiqw de la ration pure, n'en a pas moins tout son caractère et toute sa portée logique* et n'a pas tardé à être poussé, sinon par le mattre loi-même, dont sa sagesse pratique le tempère et même le contredit, du moins par des disciples à l'excès fidèles à ses plus extrêmes et plus fâcheuses conséquences.
C'est sur cette espèce de scepticisme que je voudrais faire aussi quelques rapides réflexions, afin de ne pas laisser trop incomplète cette appréciation générale de la doctrine du doute.
La première et la plus fondamentale, c'est que cette critique dont il s'appuie, si sévère et si exacte qu'elle soit en apparence , ne l'est cependant pas absolument ; c'est qu'elle ne pénètre pas dans la raison jusqu'à l'essence même de la raison ; c'est qu'elle n'y découvre pas ou j méconnaît un caractère qui la distingue aussi, et en fait la vertu , cette propriété de se prêter à Fobjet comme au sujet d'appartenir à l'un comme à l'autre, de mettre en rapport l'un avec l'autre, en procédant de celui-ci et e»
«'appliquant à celui-là, en receyaDt du premier son aciion, sa détermiDatioD mèoie, et du second son motif de détermirnUoD ; de telle sorte qu'à y bien regarder, on Yoit que dans toute noiion Vaffjet se mèto au mjet au moins par impression, s'y objective en quelque sorte, et y dépose cette réalité qui est comme sa marque, et qu'a très-nettement observée et exprimée Sescartes, lorsqu'il a parlé de la réàUté odjective des idées, la séparant et la rapprochant à la fois de cette autre réalité, qu'elles tiennent du si{fal, et qui n>st que la forme *qu11 leur donne. Il y a donc dai>8 les idées, dans les phénomènes de la raison* cette double réalité, aussi positive Tune que l'autre, et témoignant toutes deux avec une égale certitude, cellensi du «i9«l dont elle est l'œuvre et la production, celle-là de Vobjet doirt elle est l'expression et la représentation. Pour qoe les idées fassent uniquement et exclusivement «ti6^itvM, il faudrait qu'elles n'eussent en elles que Tune de ces réalités ; puisqu'elles les ont toutes deux, c'est qu'elles sont objeetwes par un c6té, comme mbj9aive$ par l'autre; c'est qu'elles ont un double rapport, un double caractère, relatifs Tun au sujet et l'autre à Tolôct. Effacez-en p«r hypothèse la réalité objective, ou ce par quoi elles diffèrent entre elles, et qui leur vient de l'ohjet, et selon la remarque de Deseartes, vous n'avez phis entre toutes que ressemblance et réalité : Effaoez-en, au contraire, la réalité subjec- Hfte , ou celle qu'elles tiennent du sijuet, et elles n'ont plus rien de commun. Ck*, on ne peut pas plus nier ce qu'elles ont de divers entre elles^ que ce qu'elles ont de sembld[>le^ et l'admettre, c'est admettre, sous le nom et du droit de la réalité objective, le signe et la preuve même de la réalité de l'objet. Si l'oljet n'était pas au même titre que le surjet, que signifierait dans les idées la réalité ol^ective à c6lé de la réalité subjective ? Si celle-ci prouve
le sojet, Gelle4à oe doit pas prouver la même chose, elle doit prouver autre chose, c'est-à-dire l'objet.
A cette diflkulté qui, Je l'ai dit, est capitale, que peuton opposer ? Que cette réàlUé objective attribuée aux idées D'est pas ce qu'elle paraît, le résultat d'une double action, l'indice d'une double causé, l'une interne et l'autre externe. Tune le sujet et l'autre Vobjet ; mais l'effet a deux faces, la détermihation complexe, d'un seul et ménM^ principe , le êujet, la propriété qu'il a de s^cbjectiwr luimême, de se dédoubler* en quelque sorte, et à l'aide de cette opération , de se donner l'illusion de deux existences en une, de celle du dehors dans celle du dedans. On sou-^ tient donc de nouveau que, quelque chose qoe l'esprit connaisse, tout se passe toujours en lui, de lui-même i lui-même, et que quand avec le moi, il croit percevoir le nofi-mot, ce n'est encore au fond 4iue le moi qu'il saisit, que par conséquent rien n^est et ne se trouve dans la con-* naissance, qui ne doit dans l'intelligence, qui ne soit l'intelligence même, dans quelques-uns de ses modes; le temps, l'espace, Dieu, le monde, Tincréé et le créé, tout y rentre, rien n'en sort, ou du moins ne s'en distingue. Il n'y a pas en un mot d'objet réel et en soi, il n'y en a que dans et par le sujet. Voilà l'instiince : voici maintenant la réponse, qui ne sera au reste que l'objection, reproduite avec quelques nouvelles explications, et qui, si elle parait une concession au début, n'en sera à la fin qu'une plus ferme négation.
Ainsi, sans doute, il est vrai que dans le fait de la con-^ naissance , il y a avant tout rintelligence , le sujet intelligent ; mais il y a aussi autre chose, sinon au même titre, du moins à un titre également certain ; il y a Vobjet , agissant comme cause déterminante de l'idée dont le sujet de son cAté est la cause efficiente. Il y a Vobjet présent par
la marque qu*il y imprime, la représentation qa*il: j donne.
Toute œuvre d'inielligence implique nécessairement deux termes, l'intelligent et TintelAgible» ce qui sait et ce qui est su, la vérité à percevoir et le principe qui la perçoit, et par son action propre la fait passer de Tordre de Teiistence à celui de l'évidence ; ce qui, qu'on le remar^ que bien , n'est paa la tirer de soi , mais seulement la trouver, la dégager, la déterminer et Tafflrmer. C'est decette façon qae nous agissons par la pensée sur les choses elles-mêmes, et que, selon les circonstances, les manières d'être et les caractères avec lesquels elles se présentent à nous , nous les situons dans Tespace, nous les datons dans le temps, nous les reconnaissons pour effets ou pour causes, pour causes secondes ou premières, que nous leur prêtons en un mot notre intelligence pour leur intelligibilité. En ce sens, nous les faisons réellement par rapport à nous ce qu'elles n-'étaient pas auparavant; d'inconnues nous les faisons connues , nous les appelons à la lumière., mais c'est tout; nous ne les appelons pas à Tètre, et notre affirmation n'est pas un acte de création, mais nnesimple déclaration et idtestation d'existence. ^Là finit ce que J'ai ^ appelé une concession, et commence la négation. Je nie donc contre la doctrine que je combata iei, que les objets de notre connaissance soient notre fait, notre -ouvrage, qu'ils reçoivent de nous l'être, comme ils en reçoivent l'évidence, qu'ils en tiennent leur nature, leurs propriétés et leurs lois, comme ils en. tiennent leur explication et leur démonstration. Je nie qu'ils viennent de nous> qu'ils^ sortent de nous, qu'ils soient de simples modes de nousmêmes, et je le nie par cette raison assez positive , ce semble, que nos semblables ne sont pas nous, que cette leri:eque nous habitons et ces deux que nous contemr
pions le soDl encore bien moins , et bien moins ^ noore le Dieu qui les a créés, ainsi que nous. De tous ces Atres nous pouvons bien faire par une opération de notre entendement et une adhésion de notre conscience qu'ils nous paraissent ce qu'ils sont, nos parents, nos amis, nos concitoyens , nos frères, les lieux que nous occupons, les spectacles que nous admirons , Tinfini que nous adorons, mais par aucun effort de notre pensée , par aucune trans- Ibrmation, aucune confusion de leur substance dans la nôtre, nous ne pouvons faire qu'ils ne soient que des formes de notre entendement.
Je dirai tant qu*on voudra combien te moi et le wm^mùit Tintelligent et Tintelligible, Tordre de la science et celui de l'existence conviennent entre eux et se rapportent, sont faits l^an pour l'autre et en quelque sorte l'un sur l'autre. J'irai même , en ce sens , aussi loin que possible, en reconnaissant tout ce que ïobjet doit au contact du sujet , tout ce que la vérité en soi gagne k être recherchée, pénétrée , entendue par Fesprlt , et même tout ce que la vérité des vérités, Dieu en un mot, acquiert de peffeetion^ au moins à nos yeux bornés , quand de ses ineffebles ténèbres il passe à ces clartés successives et croissantes, que nous découvre la contemplation , la méditation et la science' : le DieuA inconnu est bien grand ; mais le Dieu connu ne Test-il pas plus encore? et à parler du moins selon le langage humain, sa sublimité même ne se mesuret-elle pas aux lumières dont il se revêt dans ses diverses et splendides manifestations?
Je ne fais donc point de difficulté de rendre à César ce qui appartient à César, au moi ce qui appartient au moi, mais Je ne veux cependant pas lui livrer le monde sans réserve, et plus Je suis prêt à reconnaître la réalité de ses droits dans ce qu'ils ont de légitime, plus Je m'oppose
énergiqaeiDent'à la chimère de ses piéleotions et à ses excès d'ambition.
Me permettra-t*OD d'ajouter, en Insistant sur ce point capital en cette question, une remarque, qui bien que déjà ifnplidtement contenue dans celles dont je Tai fait préoéder, ne peut cependant rien perdre à être dégagée et présentée à part.
Quand je juge, il va sans dire que c'est moi qui juge^ qui opère le jugement. Mais de ce que j'opère le juge^ loent, il ne s'ensuit pas que du même coup j'opère Ja^ chose jugée» et qu'afec le moi et par le moi je pose et fondele nonrmoi; il s'ensuit tout le contraire, et s'il y a ici une distinction évidente et réelle, c'est celle de l'acte de juger et de l'objet du jugement; je fais l'un et je ne fais pas Taotre ; je suis dans l'un et ne suis pas dans l'autre. L'acte de juger, c'est moi, ou du moins quelque chose de moit- Fobjjet jugé n'est pas moi et ne vient pas de mpi, sa substance n'est pas la mienne et ne peut se confondre avec la mienne. Dans les plus libres, les plus personnels, les plus^ lotîmes de mes jugements, je ne tire de moi par la volonté, par Fattention qui en dérive, qu'un peu plus d^énergie, dedurée et de précision dans Tacte de juger, mais je n'en lire pas ce dont je juge, je le trouve, je le perçois, je le^ erois et l'affirme, mais je ne Tinstitue et ne le crée pas ; je n'ai pas «cette vertu. Toute ma puissance en ce sens ex* pire et se termine aux limites et comme aux- confins du moî : cause efficiente jusque-là, Je ne le suis plus au-delà : au-drià n'est plus mon règne, c'est celui de Dieu qui commence, et qim en me donnant beaucoup à voir« ne me laisse rien à créer. Or, s*il en est ainsi de ceux de mes jugements, dans lesquels Je mets le plus du mien, dans lesquels je déploie le plus de ma volonté et de ma force propre, que sefa*ce de ceux, ou je suis puremenl et simplement néces-
site, alors qae tout se fait pour ainsi <Sire en moi ^ans moi, et comme par Timpression d'une force étrangère* Certes, ce n'est pas moi qui, parce que j*en porte un jugement nécessaire, donne à la cause son rapport avec reflet qu'elle produit, à la substance le sien avec l'attd* but, qoi la modifie, aux êtres qui se succèdent leur place dans la durée, à ceux qui se Juxtaposent leur lieu dans l'espace ; ce n'est pas moi qui fonde l'immensité et l'éternité, qui décrète et forme à mon gré la justice et le droit, et pour tout dire, qui crée Dieu et d'un fiai de ma pensée lui prête rétre et la vie. Rien de semblable ne se passe en moi, et à quelque point de vue que j'essaie de me placer, il ne me parait pas que Jamais Taete de juger soit en moi autre chose, que celui d'assister par ma pensée et de croire en ma conscience à la réalité de l'objet auquel il se rapporte.
M'arrèterai-je maintenant à cet autre argument, dont use aussi le scepticisme, mais qui n'est plus précisément du genre de ceux que je viens d'examiner, et qui consiste simplement à dire, que comme la raison ne peut se prouter elle-même, elle ne prouve finalement rien, puisqu'elle ne le prouve que par une chose à prouver. Je ne voudrais pas le négliger, mais Je ne voudrais pas non plus le traiter trop sérieusement; je me contenterai d'y apposer cette simple observation : Si la raison ne se prouve pas, c'est qu'elle n'y est pas obligée ; il n'y a pas Tinfini, la preuve de la preuve, il n'y a la preuve que de ce qui esta prouver, et la raison n'est pas dans cette nécessité. Principe et fond de toute preuve, elle est par là même en dehors et au-dessus de toute preuve, et lui en demander une en ce qui la regarde, n^est pas moins que lui demander une impossibilité logique, une contradiction. Il n'y a donc pas à exiger d'elle qu'elle se prouve elle-même, mais
seulemeot qu'elle prouve ce qu'elle peut el doit prouver. Elle n'a pas à juatlSer de ses droits è raffirmation , elle n'a qu'à les exercer dans ses Justes limites ; ses droits sont dans son essence qui est déjuger et non d^étre Jugée.
Bile Juge, comme le soleil luit, parce qu'il est bon qu'il en soit ainsi, et que s'il en était autrement, elle se* rait la plus vaine et la plus étrange des facultés. Il faut donc que le scepticisme en prenne son parti, la raison n'a pas à se prouTer et à se légitimer elle-même; elle Taut de soi et sans preuve, comme aussi sans contrôle*
Mais battu encore sur ce point, le scepticisme, changeant maintenant de tactique comme de face, prétendrait 4! que loin d'être hostile à la raison, il lui est, au contraire, ou ne peut plus faTorable; qu'il ne lui Ate rien sous une forme, sans le lui rendre sous une autre; quUI l'enrichit au-dedans de tout ce qu'il lui enlève au-dehors, qu'il ne fait en quelque sorte que déplacer son domaine et le lui mieux assurer, en le transportant du noii-moî, où il ne repose sur rien, au moi, en qui seul il est assis et fondé ; qu'en un mot son opération n'est qu'une réintégration de toutes choses eu leur lieu, la conscience, source de tout être comme dei toute science. Ce serait merveille assurément, s*ii le faisait comme il le dit,.si tout se trouvait ainsi, d'un coup de sa baguette, remis en place et en ordre. Mais cette restauration n'est qu'une déception ; rien ne tient de ce qu'elle répare, et il ne faut qu'y regarder pour voir que tout se dissipe en vains fantômes et pures ombres. Qu'est-ce que en effet, par exemple, que ce Dieu et ce monde, réduits à n'être que des formes, et comme des productions de notre raison, des créations de son affirmation? rien, moins que rien même, j'ose le dire, car d'une part ils ne sont pas, et de Tautre ils ont l'air d'être et trompent sur leur néant par un faux*semblant d'existence. Mais dans
t0Uft les cas, UB Dieu et un monde fait de rhomme, où oe cpii ravient au même, Thomme pris pour être .tout à la lois IHeuet le monde, Tincréé et le créé, l'infini et le fini, quelle Tanité et quelle conftision I quel abus de Taxioaie : faire quelque chose de rien ! car ici ee n'est pas l'être en soi qui le pratique ; c'est une des plus cbétives existences, une de celles qui peut le moins être et faire quelque chose par elle4nème. E8t--ce asses d'impuissance pour une œuvre aussi haute, est-ce assez d'humanité pour un miracle tout divin. Il y a plus : Dieu et le monde ainsi faits de la main du scepticisme, que seront-ils pour l'homme I qu'en tirera-t-il dans ses besoins, qu'en recevra-t-il dans ses misères? quel appui, quel secours, quelle grâce on quelle justice trouvera-t-il auprès d'eux? mais ce monde, c'est lui, ce Dieu c'est encore lui, rien que lui, rien de pins ni de mieux; ce sera donc à lui d'être toute la fols son espace, sa durée, sa nature tout entière, cet univers créé, et en outre, cette providence qu'il lui est cependant si nécessaire de concevoir et d'avoir hors de lui, au-dessus de loi, et dans cette région de l'infini, où elle siège pour agir pleine de sagesse, de bonté et de force.
En vérité, à le prendre ainsi, à croire en cette ilkisiou qui tondrait accréditer le scepticisme, il y aurait de quoi abtmer son flme dans la pins profonde des tristesses, celle de la solitude et de l'impuissance au sein du vid^, ou la perdre d'orgueil et de folle exaltation dans le rêve impie d'une apothéose insensée! ce serait, sous deux formes diilé^ rentes, même infirmité et même misère, ce serait entre deux précipices chance égale de chute , et de chute effroyable. Voilà au vrai tout ce que peut le scepticisme ponr tenir les plus brillantes de ses promesses.
J'hésiterais peut-êtra ici à poursmvre cette discussion^ qui, dans Tordre général de ce mémoira, doit de plus en^
jriiis prendre Tapparence tl*une digression, si Je ne irou- Tais encore ^elque intérêt à jeter au moins un eos^ d'œil sur les effets communs à Ton et à l'autre des sceptieismes , dont j*ai successivement parlé , à celui qui s'appuie sur l'histoire, comme à celui qui procède de la philosophie, à celui que professe d'Argens, comme à celui ^1 nous Tient de Kant lui-même ; mais au souyenir et pur respect de sa vie et de sa dignité morale, Je loi de* mande pardon d'un tel rapprochement.
Dans une de ces pensées morales dont sont semés ses écrits, Bacon remarque que si le scepticisme est ennemi de l'orgueil, il est en même temps très-fa Yorafole à la paresse; car après qu'on s'est persuadé qu'il n'y a rien de trai et de solide , on ne fait plus que des études de goût et d'amusement , qui ressemblent aux courses errantes d'un héritier émancipé, voyageant sans autre dessein que celui de satisfaire sa curiosité , ou de divertir son incons-*, tance ; que la patrie et l'humanité réclament contre cette philosophie , trèa^fAcheuse dans la conduite de la vie , parce qu'elle jette dans toutes nos démarches une irrésolution qui en arrête le succès, et qu'on va comme à l'aveugle, avec une méfiance qui déroute les meilleurs projets et ressemble à un état d'ivresse où les objets tournaient sous les yeux , dans une confusion perpétuelle ; que la Térlté peut servir d^asile et de retraite à Tême, après bien des excursions dans le pays des préjugés , mais que le scepticisme est une circulation continuelle d'erreurs qui entraîne incessamment l'esprit de fausses lueurs en abl-* mes ; ce qui fait qu'il lui ête à la longue toutes ses forces, tandis que la vraie philosophie lui en rend heureusement l'usage.
Bacon, on le voit, est assez sévère envers le scepticisme. Il y aurait peut-être à l'être plus encore ; Je tâcherai ce-
pendant, pour mon compte, de ne rètre que dans une Juste mesure. Le mal n'en sera pas moins suffisamment signalé et accusé.
Et d^abord Je conviendrai que toutes les flmes qui en sont atteintes, ne le sont pas au même degré, et que pour la plupart même, il est peut-être plus apparent que réel, plus à la surfoce qu'au fond; qu'il n'est pas radical. De même que dans l'ordre physique , il y a des malades qui ne le sont guère, qui le sont, comme on dit, sans l'être, de même dans l'ordre intellectuel, il y a aussi de ces ma* lades qui ne le sont en quelque sorte qu'à demi. Tels sont bon nombre de sceptiques, qui, comme des délicats, ont leur indisposition , leur migraine , leur légère touche de fièrre, et rien de plus. On pourrait même soupçonner que dans leur raffinement, dédaignant la vulgaire satisfaction de se bien porter , c'est-à-dire de penser, de croire comme tout le monde, ils se plaisent au doute comme à une distinction, comme à une manière de n'avoir pas la foi, la grossière foi du commun. De ceux-4à il n'y a guère à s'inquiéter sérieusement ; le doute ne leur est pas mortel, il n'est pasla cessation de toutes les fonctions de la vie, il n'en est qu'un trouble passager et à peine sensible.
11 est encore d'autres sceptiques, dont il n'y pas à désespérer ; ce sont ceux qui le sont pour une chose et qui ne le sont pas pour une autre , qui le sont par exemple en métaphysique et ne le sont pas en morale. Eux aussi, on peut le dire, ils ne sont qu'à demi malades, et il y a moyeu de les guérir, en régénérant la partie faible et infirme de leur Ame par celle qui y est restée saine et vive. Leur scepticisme est une inconséquence , il faut en profiter pour les ramener par un plus juste raisonnement des vérités qu'ils admettent à celles qu'ils rejettent» en leur démour
trant le rapport qu'il y a des unes aui antres. Il leur faut feire un peu, comme Kant se fit à lui-même, lorsqu'il corrigea en lui le métaphysicien par le moraliste, et que ce qu'il avait eu le malbeur de mettre en doute au premier titre, par un abus de critique, il le rétablit au second par la prépondérance de sa sagesse pratique et de sa ferme honnêteté, dût au reste en souffrir une atteinte d'inconséquence son système général : bel exemple^donné, par un grand esprit et un noble cœur, à quiconque a TAme assex Uen faite pour ne pas hésiter entre un bon mouvement de la conscience et un périlleux entraînement de la logique. Mais le scepticisme vraiment funeste est celui qui, radical, général, sans exception ni limite, tient toute vérité en un même et profond mépris, et d'aussi peu de foi et de zèle pour les principes de la morale que pour ceux de la métaphysique, se résout en une finale et incurable indifférence. Là est le mortel poison qui, sinsinuant et pénétrant jusqu'aux sources mêmes de la vie, y corrompt dans leur commun fond, avec la puissance de croire toutes les facultés de rflme, celle d^aimer comme celle de vouloir, celle de savoir comme celle d'agir, toutes ses vertus, toutes ses espérances : déplorable état, dans lequel, heureusement, il est bien peu d'hommes qui tombent et demeurent sans retour ; car on n'est guère, si jamais on l'est, sceptique et indifférent jusqu'au bout; on l'est plus souvent avec des réserves, des ménagements et des inconséquences, qui sont autant de voies de salut et de recours à la vérité. On Test en esprit-fort, en libertin, en humoriste; on ne l'est pas en tout et pour tout , et parmi toute son incrédulité , on a encore sa religion, ne fût-ce que celle de l'honneur. Le philosophe» ou pour mieux dire encore, le dialecticien, le critique peut être sceptique, mais l'homme lui-même ne l'est pas; et l'homme, c'est toujours en nous ce qui
prévaut et domine • grâce è cette première et ineetsante impresaioD de la providence , qui» si elle livre parfois le philosophe à la témérité de ses pensées» n'abandonne jarmais Thomme» et veille et pourvoit en loi à la vie morale par la croyance , comme à la vie physique par Tinstioct^
Autrement il serait à craindre que le scepticisme ayani son plein et entier effet, et gagnant du philosophe à l'homme, de rjndividu à lafbule, ne se répandit de proche en proche dans tous les rangs de la société, et n*en Ht la mine comme tout ce qui l'atteint et rébranle h sa base. Douter en eflbt de tout, douter de Bien, du bien de ce monde et de Tautre » douter de soi , comme d'autrui, quelle misère et quelle infirmité I et comment des créatures, déjà en elles-mêmes si chancelantes et si faibles* et qui ne se soutiennent un peu qu'à Taide des plus fermes convictions , suffiraient-elles à toutes les conditions et à toutes les obligations de la vie, souvent si rigoureuses, quand, à défaut de croyances, elles ne trouveraient plus en elles de motife de force, ni de volonté pour rien. D'autres doctrines aussi sont mauvaises ; mais si elles égarent et dérèglent l'activité de l'homme, elles n'en détruisent pas le principe : le scepticisme le met à néant ; il n'y a pas de mal au-dessus de celui-là.
Beurensement que, comme je Tai dit» il n*a jamais cette fatale force d'expansion, ou ne Ta que pour un temps, et en provoquant presque toujours un énergique retour des ' émos abattues vers les grandes vérités, au sein desquelles elles retrouvent, avec leurs principes de vie, leurs raisons d'action, d'effort et de vertu.
Et maintenant J'aurais fini, si Je n'avais encore è rêva, nir par quelques derniers mots à mon auteur, peut-être un peu trop longtemps oublié, afin d'expliquer comment, quoique de sa personne , et par son génie propre il par
raisse pea fait pour mettre une doctrine en crédit, il put cependant concilier à celle qu'il professa ane certaine favenr. Au xyiii' siècle, ce qu'on aimait par-dessus tout, ce qu'on recherchait avec passion, entre gens surtout d'un certain monde ( nous arons vu plus hant comment d'Âlembert en parlait ), c^était la conversation, une conversation polie, piquante, facile et libre tout ensemble; on y trouvait le moyen ausçi prompt qu agréable d*écban« ger beaucoup d'idées, sans s'attacher à aucune et de satisfaire sa curiosité sans engager sa foi. Beaucoup voir et peu croire , telle était la disposition générale des esprits, et les lettres, qui Texprimaient, s'y rapportaient et la flattaient. On n'écrivait moins pour convertir ou raffermir les Ames que pour les exciter et les divertir de nouveautés en nouveautés. Le train du monde était au doute » et à ce doute qui s'égayait en mille recherches variées et s'a«* musait plus qu'il ne se tourmentait des questions qu'il agitait
D'Argens, sous ce rapport , était bien de son temps. Ses ouvrages, pour la plupart sous forme épistolaire, n'étaient guère que de la conversation, quune suite d'en? tretiens écrits; les matières qu'il y traitait , le ton qu'il y prenait, les propos qu'il y mêlait, les personnes auxquelles il les adressait, ces jeunes gens, ces femmes, ces oflteiers, ces lettres, ces esprits libres et légers pour lesquels il les composait, tout contribuait à les mettre en un certain crédit. Sa doctrine n'était pas incommode ; elle permettait tout et n'obligeait à rien, elle était la tolérance et l'indul* gence même ; c'était la paix dans Findifférence, c'était en un mot le scepticisme, mais le scepticisme sans tourment» sans combat, sans rien de pathétique et de grave. Ne rien croire pour ne se troubler de rien, telle eût pu être sa devise. A ce compte, il devait plaire. à cette société, peu
difficile i qui la servait en ses goûlSv et dans un rang inférieur, il est vrai, mais à ce rang actif, adroit , fécond et toi^oars prêt, il ne pouvait manquer d'avoir sa part d'action et d'influence dans Tentralnement général des esprits. D'autant que par son caractère, inoffensif, sans fiel, sans pointe trop acérée, soigneux avant tdut de son repos et de ses studieux loisirs, il fut bien un des plus doux et des plus accommodants des sceptiques , un homme de la famille de Bayle, mais de Bayle dans le monde, et transporté» de sa laborieuse retraite de Rotterdam à la cour de Postdam ; sans compter qu'à cette cour, d'Argens se distingua toi^ijours, sinon précisément par la dignité de sa vie et la fermeté de sa conduite, du moins par une loyauté, une droiture, une fidélité en amitié, un agrément et une sûreté de commerce, une bonhomie tout à la fois de cœur et d'esprit, qui le firent aimer de tous et lui donnèrent Testtme et l'affection d'un grand roi. Heureux néanmoins à cet égard, si, à de certains Jours» il n'eût eu à souffrir de ces Jeux quelquefois plaisants, mais le plus souvent offensants et rarement bien séants, que se permettait envers lui, non sans quelque tyrannie de caprice et d'humeur, son royal ami et mattre.
YoUè quel fut d'Argens, quel fût son scepticisme; ni l'homme ni la doctrine n'eurent une bien haute distinction fmais ils ne furent pas non plus à ce point médiocres, qu'il ne leur fût pas dû quelque attention dans cette suite de mémoires consacrés à l'histoire de la philosophie au xvni' siècle. Si en ne leur en accordant pas plus qu'ils n'en méritent Justement, J'ai pu répandre sur ce travail un peu de cet intérêt qui s'attache aux sérieuses études, je me féliciterai une fois de plus d'avoir fait servir au développement de quelques saines idées un nom et un système qui n'ont pas eu eux»mémes une très-grande
valeur, mais qui ne sont pas non plus tout à fait à dédaigner.
C'est là, au surplus, un des bons usages de l'histoire de la philosophie, qui n*a pas toujours le génie et la grandeur à célébrer, mais qui peut toujours , même de la médiocrité, tirer quelque utile leçon.
Damiron.
TABLE DES MATIERES
Pages.
Biographie. 5
Du Scepticisme d'Argens 88
Du Scepticisme en général. . . . 106
Conclusion 123
Orléans. — Imp. de Colas-Gardin.
MÉMOIRE
SUR NAIGEON