MO
à chacun une propriété aussi nécessaire à leur conservation, que la gravitation ? Quel opticien , quel chimiste aurait jamais pu inventer, pour la production et la propagation de la chaleur, un appareil aussi magnifique que le soleil , la
lune et les étoiles 7 I\ est certain
qu'il n'y a qu'un Dieu tout-puissant qui ait pu créer et disposa si sagement toutes choses. » C'était là une bonne réponse à Delalande , si plein , je veux dire si enflé de la science de l'ouvrage et si vide de celle de l'ouvrier.
On troqvera sans doute aussi que cette phrase de Bajle sur Pascal était également bonne à citer : « Pascal mortifie plus les libertins , que si on lâchait sur eux une douzaine de missionnaires ; ils ne peuvent plus dire qu'il n'y a que de petits esprits , qui aient de la piété , car on leur en fait voir de la mieux poussée dans un des plus grands géomètres, des plus subtils métaphysiciens , des plus pénétrants esprits qui aient jamais été au monde. »
Enfin on ne dédaignera pas ce passage de Voltaire et à son honneur, que rapporte notre auteur : « Dans cet univers il y a des êtres intelligents , et vous ne sauriez prouver qu'il soit possible que le seul mouvement produise l'entendement. De votre propre aveu , il y a l'infini contre un à parier , qu'une cause intelligente, formatrice, anime l'univers. Quand on est tout seul vis-à-vis de l'infini, on est bien pauvre, » et après différentes questions sur l'éternel géomètre, auxquelles il répond en montrant les difficultés qu'elles peuvent présenter, il termine par ces mots : « Je n'en sais rien, mais tout ce que je sais , c'est qu'il faut l'adorer et être juste. »
Je n'ajouterai rien à ces réflexions ou à ces citations , car
-y ai suifisamment exposé et n'ai nul dessein de discuter les opinions de Naigeon , de Sy Wain Maréchal et de Delalande. A quoi bon, en effet, la discussion là oii il y a si peu de raison, là où surtout la doctrine se dégrade à ce point , qu'elle finit par paraître moins un système qu'un blasphème, moins tine recherche de la vérité qu'une insulte insensée aux choses les plus saintes I A qui a si outrageusement nié Dieu, l'âme et le devoir, il n'y a pas a opposer une sérieuse réfutation; c'est assez d'une protestation, d'une ferme et sévère réprobation. Je n'en ferai pas d'autre critique.
Toutefois j'ai ici quelques explications à donner, et avant tout, à répondre à une objection qui pourrait m'être proposée sous la forme de cette question : quel peut être l'intérêt d'une étude tombée si bas et sur de si médiocres auteurs 7 cet intérêt , j'en conviens , n'est pas de l'ordre le plus élevé, et il n'a rien qui satisfasse bien ni l'esprit ni le cœur. C'est, en effet, un triste spectacle que celui d'une philosophie qui , déchue de la sphère de la haute spéculation où la re* tenaient encore ses premiers et ses plus grands maîtres , s'abaisse avec leurs extrêmes disciples, jusqu'à la vulgarité de ses plus infimes conséquences. C'est un triste spectacle, je le répète, mais qui renferme cependant une utile leçon, car il nous laisse voir le rapport de paternité, éloignée si l'on veut, mais certaine néanmoins , de ces fermes et vigoureux esprits , de ces riches intelligences, et même de ces sages, il est vrai, qui s'égarent, des Hobbes, des Gassendi, des Spinosa et des Locke ^ avec ces enfants perdus d'une postérité qu'ils eussent certes désavouée > mais dont la sévérité de l'histoire, au nom de la logique, leur impose à bon droit la grave responsabilité^ et en même temps il doit mettre en
sollicitude et en crainte quiconque livre au monde quelques-unes de ces pensées destinées à occuper et à entraîner les intelligences. La grandeur y fût-elle, et la nouveauté et la fécondité et l'apparente rigueur, et des parties du génie, s'il y manque la sagesse, le juste sens du vrai , la modération et la règle, des exemples tels que ceux que nous venons d'avoir sous les yeux, laissent trop prévoir à quelles extré* mités elles peuvent être poussées en passant des mains de leurs premiers auteurs» qui les traitent encore avec certains ménagements, à celles de téméraires qui n'y apportent plus ni respect ni mesure.
C'est là une solidarité à laquelle les meilleurs, les plus nobles, les plus puissants esprits n'ont pas toujours échappé, à plus forte raison ceux que leurs principes devaient moins en préserver. Serait-ce trop dire que de nos jouri, cette &• cheuse expérience, à peine achevée parmi nous, s*est renouvelée chez nos voisins et que là aussi, de grands noms, malgré les plus généreuses înt^ticms et les plus savantes combinaisons , ont été trahis par les leurs , dans les ootés défaillants de leurs doctrine^ philosi^hiques, jusqu'aux plus hasardeuses et aux plus étranges témérités.
Pour que de tels enseignements aient leur vertu et leur usage, il est nécessaire de se les remettre de loin en loin en mémmre, fût-ce même au prix de quelques dégoûts; et voilà précisément ce qui m'a soutenu dans la tâche fort peu attrayante « on m'en croira , que j'ai entreprise par raison, et que je viens d'achever par constance; j'ai espéré qu'en levenant, non pour les exhiber avec une sorte de complaisance, mais pour les montrer du doigt et les stigmatiser , sur ces pauvselés et ces grossièretés aujourd'hui bien oubliées, mais
naguère encore étalées non sans une certaine faveur, d'une philosophie en déclin, je ne tenterais pas une œuvre tout à fait inutile. C*est vers les grandeurs de Fesprit humain qu'il faut sans doute et par-dessus tout avoir ses regards tournés, pour s'en mieux pénétrer; mais il faut aussi, par accident, laisser tomber ses yeux sur ses petitesses et ses bassesses ; car si l'une de ces vues élève , l'autre préserve et prémunit , et de leurs concours bien ordonné se forme cette science du bien et du mal à la fois, du bien pour l'imiter, du mal pour l'éviter, qui est en somme toute la sagesse humaine.
Je voudrais finir , j'en ai hâte, et cependant je sens que j'ai encore quelque chose à dire.
Je viens de répondre à une objection ; mais elle n'est pas la seule qui pourrait m'être faite , et il en est une autre du même genre , que je regretterais d'avoir négligée , quoique je ne croie pas l'avoir provoquée ni méritée : n'est-il pas à craindre que ces études , et en particulier celle à laquelle je me suis livré en dernier lieu, ne donnent une fausse idée de l'esprit même et des sentiments duxviii® siècle, et ne fassent inopportunément injure à sa mémoire? C'est à cette crainte et à ce scrupule , que je comprends , quoique je ne les partage pas , que je désirerais donner quelque légitime satisfaction. Il s'agit, par conséquent, de montrer que j'ai pu longuement analyser, discuter et juger , même dans les moins relevés et les plus hasardeux de ses auteurs, une philosophie qui a régné au xvui® siècle , sans pour cela manquer d'une part à la plus exacte et à la plus sincère vérité; 4e l'autre au respect et à la reconnaissance qui sont dus à jce siècle, en souvenir de ce que, avec de fâcheux, il nous a légué d'excellent.
Cette philosophie, assurément» n*est rien moins que plausible. A la prendre en toule rigueur, c'estle scepticisme pour commencer, et le matérialisme pour finir ; c'est le sc^ticisme contre le spiritualisme, et au profit du matérialisme : c*est, par le matérialisme, le fatalisme, Fégotsmeet l'athéisme. Ces mots sont durs, je le sais^ mais ils sont justes et précis : ils ne disent que ce qu'ils doivent dire ; ils sont d'ailleurs acceptés, usités , célâl)rés par les plus conséquents, les plus hardis et les plus décisifs de ces écrivains , et ils ne seraient que faiblement désavoués, adoucis et atténués parles autres : la logique les comnumde, si la prudence ou Ja politesse du langage les élude et les écarte.
Donc, dans cette philosophie, on commence par douter , s'il est vrai même qu'on doute, et qu'on ne nie pas une chose pour en proposer en place une autre. On doute, et de quoi ? De l'âme d'abord, et dans l'âme, de son existence propre et substantielle, des plus excellentes de ses facultés , et en particulier de laliberté ; de Dieu ensuite, et surtout de ceux de ses attributs et de ses perfecticms, qui en font pour nous une providence ; c'est-^-dire qu'on doute de tout, car Dieu et l'âme retranchés, que reste-t-il encore à croire ? Rien, du moins, dans l'ordre moral : le néant j est fait ; l'intelligence n'y a plus d'objet. Mais au fond, je l'ai déjà indiqué, on ne doute pas » ou l'on ne doute que pour la forme ; et le scepticisme n'est ici qu'un tour que l'on prend pour mieux arriver à cette espèce de dogmatisme, qui se nomme le sensualisme. En effet, on pose pour prunier principe , qu'il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait d'abord été dans tes sens ; et on en tire successivement pour principales conséquences , que l'âme est chose des sens ; que c'est le corps lui-même en une de ses
fonctions, rorganisaticmappUquée àla peiisée etàce quisuit de la pensée, la matière disposée et mise en jeu pour pro* duire certains phénomènes , tels que le connaitre,raimer et le vouloir, avec ceci de particulier et de restrictif, que toute notion se réduit à une sensation , tout amour à un appétit, toute volonté à une nécessité : d'où Thomme ramené à l'animal, et même à moins que Tanimal , car dans celui-H^i il y a encore de Tâme , tandis qu*ici il n'y a que mécanisme et mouvement. Et ce qui se dit dans ce système de Tâme en elle-même, se dit également de ses rapports avec le corps ; on les nie réellement, puisqu'on ne les royarde plus comme ceux d'une substance à une autre, d'une substance spirituelle à une substance matérielle ; mais comme ceux d'une substance à ses modes, de cette substance qu'on appelle le corps , à certains modes qu'on lui suppose ; de sorte qu'il n'y a plus rien de l'âme au corps , par la raison qu'il n'y a plus d'âme, il n'y a que le coips et ses proprié* tés diversement modifiées.
Quant à Dieu, dans le même système , il ne peut pas davantage être une chose noi\ sensible : il est en grand ce que l'âme est en petit ; il est le tout, de ce dont elle n'est qu'une minime partie ; il est la matière universelle, ou comme on dit, la nature , sans autre existence , sans attributs, sans autres lois et sans autres actes, que ceux de cette masse» qui n'est en principe, que le molécule et le mouve* ment et qui doit tout ea tirer, même ce qui léV^urpasse et les contredit.
En ces termes et dans cette condition , que reste-tril à l'homme à faire pour la conduite de sa vie 7 Que doit-il se proposer et comment doit-il agir? Quelles sont ses fins, ses
Éioyens et ses mobiles ? Quel est son présent, quel est son avenir ? Que lui enseigne en un mot la morale ? quelque chose de très-simple et très-conséquent tout ensemble : rivre pour sentir tant qu'il y a sensation et puis tomber au néant , le tout fatalement et sans qu'il y ait pour lui à compter soit sur cette providence en petit qu'il devrait avoir en lui-même , soit sur la providence infinie qu'il devrait trouver hors de lui pour s'y confier et s'y appuyer. En lui comme hors de lui, avec l'âme et ses facultés, Dieu et ses perfections , toute providence s'est évanouie et a cédé la place à l'avfugle nécessité.
Voilà où se termine , et j'ajoute , où se perd toute cette philosophie qui, sensualiste jusqu'au bout, l'est en morale comme en métaphysique, et en théodicée comme en psychologie.
Or , c'est cette philosophie qui a régné , si non exclusivem^t , du moins principalement au xviii® siècle. Les misons, s'il le fallait , en seraient faciles à donner ; indépendamment des hommes mêmes qui en furent les premiers pères , les auteurs , les promoteurs , ou les actifs propagateurs , il y en a des causes générales que je n'ai pas à développer , que je veux seulement indiquer : en premier lieu, l'état des mœurs de plus en plus relâchées ; en second lieu , celui des croyances qui ne s'étaient guère mieux maintenues ; en troi-* sième lieu , les passions politiques , hostiles aux pouvoirs établis , mais plus particulièrement au clergé , qu'elles attaquaient dans sa doctrine pour l'atteindre dans sa force ; enfin, le dirai-je aussi, le cartésianisme lui-même, non pas certes, directement, et par ce qu'il avait de solide et d'excellent , mais indirectement, et par ce qu'il avait d'ins^iffi-
sant dans certaines de ses solutions ; ce qui avait déjà pu se* pressentir avec Hobbes et Gassendi, et ce qui se déclara de plus en plus avec Locke et ses disciples.
Voilà d*oîi vient , comme voilà quel est cet ensemble de doctrines qui prédomine au xvm* siècle , et dont il s*agit de se demander si , à force de les suivre avec une trop curieuse persistance et une trop dure insistance des maîtres aux dis^ ciples, et de disciples en disciples jusqu'aux plus téméraires, on ne finit par en faire rejaillir quelque injuste flétrissure sur le siècle qui lés a acceptées et favorisées.
Or, à cette demande je répondrai d'abord que, dans toute la suite des études, dont cette philosophie a été Tobjet pour moi , je n'ai rien supposé , rien imposé, rien outré , mais simplement constaté , analysé , souvent cité , que j'ai discuté et non dédaraé , jugé sévèrement peut-être y mais exactement, je le crois, en me montrant toujours plus rigoureux aux idées qu'aux personnes , à Tégard desquelles mon goût, comme mon devoir , était d'être constamment daD€ la limite du vrai y bi^veillant et équitable.
«Fe répondrai ensuite par une distinction qui n'est pas nouvelle de ma part, qui est partout dans ces mémoires , mais que je reproduirai et marquerai ici d'une manière plus précise ; c'est que si cette philosophie est celle de la plupart des auteurs en crédit au xviii* siècle , elle n'est pas, celle de tous , et qu'elle rencontre même d'éclatantes exceptions.
Elle est sans contredit, à quelques nuances et à quelques variations près, celle d'Alembert, qui en est le sage, l'Anaxagoras, si l'on veut, comme l'appelait Frédéric, quand il n*en est pas le Diagoras, comme il le nommait aussi ; celle de Diderot, qui en est comme l'inspiré , l'apôtre fougueux^
une sorte d'hiérophante ; celle d*HeIvétius et de Ssônt^Lambert, qui en sont les hommes du monde , les mordistes à leur manière; celle du marquis d'Argens , qui en est plus particulièrement le sceptique; celle de d'Holbach , qui en a sans éclat le lourd et emphatique fanatisme ; de Delamettrie, qui en a la folie sans retenue ni pudeur; enfin, de Naigeon , de Sylvain Maréchal et de Delalande , qui en sont les confesseurs déclarés en tout ce qui est d'athéisme.
Mais ce n'est qu'a demi , ce n'est pas constamment et très-conséquemment celle de Voltaire, dont le bon sens, le génie et le cœur ont souvent d'autres inspirations. Ce n'est nullement celle de Rousseau , de Montesquieu , ni de Turgot ; ce n'est pas même , à certains égards , celle qui est propre à Gondillac.
Elle forme une école dans un parti , et ne s'étend pas à tout ce parti. Il y a plus , il y a mieux , il y a quelque chose déplus général, de plus puissant et de plus vrai pour animer et élever ces esprits occupés au fond de bien autres objets que de sensations; il y a en dehors et au-dessus de toute cette philosophie, et même de toute philosophie, un sentiment, un fait de conscience , un principe intime et actif, qui plus que toute théorie, tout système, fait leur vie et leur force; c'est le principe de liberté ou la foi qu'ils ont pour la société» parvenue à sa maturité, en sa capacité et en son droit de se gouverner par elle-même et dans une certaine mesure, et à de certaines conditions de participer à la direction des attires publiques , de veiller et de travailler à la conduite de ses destinées. Cette foi , fruit de l'expérience et de la raison, résultat de cette longue éducation des peuples , qui n'est autre que la civilisation , et qui se fait par les mœurs ,.
— If 9 —
les lois , les croyances , les lettres , les sciences et les art§ , tous les éléments de la vie politique et sociale en progrès , voilà le grand mobile, l'inspiration supérieure et comme la religion du xviii® siècle : la religion , dis-je , car dans cette estime, ce respect, ce soin de Thumanité, qu'il s'agit d'ame^ ner à la dignité et à l'équité <le la vie civiU, il y a aussi de la charité , et comme une manière d*aimer et d'honorer dans l'homme ce que Dieu y a mis de plus divin , je veux dire cette faculté de se porter de soi-même au bien d'après ses lumières et ses sentiments ; serait-ce trop s'avancer que d'ajouter que dans un siècle peu chrétien , c'est sa part de christianisme un peu trop humaine peut-être, mais qui a cependant encore sa marque divine.
Voilà ce qui a fait soit les vertus, soit les aimables qualités du xyiii*" siècle, sa libéralité de pensée, sa générosité de cœur, son amour du bien public, sa bienveillance, sa tolérance, la facile douceur de ses mœurs , et parmi tout ce sensualisme auquel il incline par prévention de système , ce goût passionné des choses de l'âme, qu'il tire de ce spiritualisme implicite mais profond, engendré lui-même du principe de liberté.
Voilà ce qui l'a préparé , disposé , amené à cette grande et noble chose qu'il ne faut pas craindre de nommer, la révolution française. La philosophie de la sensation n'y fut que pour la négation , pour la privation», pour le mal; car s'il est vrai que cette révolution ail été pour la société , au moins dans ce qu'elle a eu déplus pur et de meilleur, non pas seulement un renversement, mais un redressement, une ruine, mais un établissement, une véritable rénovation , une^ie nouvelle et plus ample et plus large , qu'y pouvait une doc-
trine qui , des plus vitales et des plus sociales des vérités , y compris la liberté, ne faisait que néa^t? Rien, si ce n^est ep exciter et n'en pas contenir Télément brutal et violent, que certes, avec son fatalisme, son égoîsme et son athéisme, elle était logiquement incapable de réfréner.
Hais il y avait, je le répète, au-dessus et à rencontre de cette vaine et fausse philosophie, quelque chose de vérita^blement vivifiant et excellent, une de ces raisons d'agir, que Dieu , dans ses conseils , ménage aux hommes pour les bien inspirer ; il y avait cette religion , cette foi en la liberté et en l'équité pour l'humanité, qui, quoiqu'elle ait été mêlée à bien des malheurs et à bien des crimes, n'en est pas moins venue, non pour la perte, mais pour le salut, mais pour le rachat de la société , mais pour la consécration par la loi et les mœurs de cette pure et douce maxime : Homo homim res sacra; au lieu de celle-ci qui l'est si peu : Homo homini lupus.
Là est le triomphe , l'honneur, la justification, ou le titre de gloire du xvm* siècle ; ils ne sont pas dans cette philosophie qui, rigoureusement , ne lui laissait ni le bien comme but, ni la liberté comme moyen , ni Dieu comme soutien ; qui ne lui laissait rien, et le privait de tout ce qui fait la grandeur et la vie des sociétés.
Telles sont les vues dans lesquelles j'ai étudié , analysé , discuté et jugé sévèrement peut-être, mais non inexactement ni injustement , le sensualisme du xviii® siècle, et en même temps apprécié ce siècle lui-même , et le principe qui l'a dirigé.
J'ai besoin d'insister encore, et en variant mes termes , de mieux exprimer toute ma pensée.
Le xvni° siècle est ud siècle de lumières , ou si Ton aime mieux, de raisonnement, mais c'en est un aussi de sentiment; et quoiqu'il n'y ait guère accord, qu'il y ait même contradiction, entre ce qu'il affirme par système et ce qu'il croit par conscience , comme après tout l'opposition se résout en lui par la prédominance de ses généreux instincts sur sa philosophie, on comprend qu'il ait pu sentir, aimer, agir dans un sens et spéculer dans un autre ; qu'il ait pu , malgré son scepticisme , avoir sa foi constante et, parmi toutes ses négations, conserver sa religion. D'autres, dans leur, culte , ont plus regardé et se sont plus donnés à Dieu ; lui , dans le sien , s'est plus tourné vers l'homme ; mais dans l'homme même , il n'a pas oublié Dreu , car ce qu'il a voulu pour la créature , c'est la justice telle que l'a établie le créateur; c'est l'équité qui ne va sans son principe , le Dieu père du droit , et le bien par excellence. Logiquement et au nom d'une hypothèse, il a pu douter de Dieu et de l'âme. Du fond du cœur il y a cru commç à la société, dans laquelle il n'a pu voir une institution de liberté, sans y voir en même temps la double raison de cette institution, c'est-à-dire Dieu et l'âme, à défaut desquels, en effet, il ne saurait y avoir qu'aveugle nécessité et brutale servilité : il y a donc réellement et très-sérieusement cru ; et il s'est ému de cette croyance, il s'en est animé et pénétré ; il s'y est généreusement dévoué, en dépit de ses théories. Aussi pourquoi ne le dirais-je pas, à mon tour , ne dussé-je que le répéter , mais je puis le témoigner et j'en suis fier, je l'avais pensé et écrit ici même, dans ce mémoire, avant de l'avoir entendu d'une bouche plus autorisée que la mienne : à ce siècle mieux jugé, parce qu'il a beaucoup cru, parce qu'il a beaucoup
aimé, il devra êlre beaucoup pardonné, j'ajoute même beaucoup payé, pour les bienfaits, quoique non sans mélange, que nous avons reçus de lui.
Quand je m'exprime ainsi , on ne peut douter des sentiments dans lesquels j*ai essayé de lui rendre pleine et entière justice.
€ependant je désirerais ajouter quelques derniers mots afin de les mieux établir.
Il se pourrait que précisément , pour Thonneur de ce siècle, il parût inopportun et fâcheux de trop rappeler et trop remettre en lumière , surtout en ce qu'elle a de plus hasardé , une philosophie , qui nuit à sa gloire , et que d'ailleurs on estime aujourd'hui san« crédit 'et sans force, et comme vieillie sans retour.
Je conçois ce scrupule , et je serais tout prêt à y céder, si je n'en avais un autre , si je n'avais une sollicitude qui a certes aussi sa gravité. A-t-on bien, en effet, la confiance qu'il n'y a plus à craindre de nos jours de ces retours , et comme de ces réveils philosophiques , qui ramèneraient les esprits vers des doctrines qu'on croit éteintes , mais qui ne sont qu'assoupies et, à l'occasion peut-être, se reproduiraient avec une nouvelle énergie? S'assure-t-on bien qu'elles n'ont ni chance ni cause de renaissance? N'en reconnaîton de traces ni de symptômes nulle part? Sait-on si notre jeunesse , maintenant bien peu exercée , bien peu prémunie en matière de philosophie , n'est pas tentée du coté de ces principes et de ces maximes , qui trompent mais qui flattent son esprit d'indépendance et de libéralité?
Où va-t-elle, sans boussole , et de flots en flots poussée, et ramenée, à son insu, en arrière quand ellecroit avancer?
nlnclinerai^eUe pas à revenir au xviii^ siècle , comme à une terre nouvelle et promise à ses espérances? cbe£ nous et hors de chez nous n'y a-t-il pas des courants entraînants qui Ty portent et qui Fy jettent? n*y a-t^il pas avec le concours de philosopbies venues d'ailleurs, sinon des philosophies, du moins des impressions, des impétuosités philosophiques, impetus philosopkiei, qui la précipitent vers ces rives dangereuses, mais qu'on lui pare pour la séduire d'apparentes nouveautés? des doctrines qui n'ont pas le sais de celles du xvtii® siècle, mais qui en se séparant comme elles du simple et commun spiritualisme, semblent s'en rapprocher, ne contribuent^Ues pas également quoique indirectement à la tourner vers les mêmes horizons, vers les mêmes écueils? de tout côté n'a-telle pas des engagements qui l'y attirent? Or, s'il y a un péril tel que celui que je signale, est-il hors de propos et à contre-temps de revoir ces lieux fameux où bien des imprudents peuvent encc^e témérairemrat s'aventurer et échouer, de les visiter de nouveau de près, dans le détail, eten les sondant jusque dans leurs plus bas-fonds, afin d'en mieux marquer tous les points de naufrage; de rechercher en d'autres termes toute cette philosophie, qu'on se plaît trop à croire oubliée et abandonnée sans retour, pour l'examiner non-seulement dans la généralité de ses plus inoffensives maximes, dans ses meilleures apparences, dans ses plus fines réserves, dans tout ce qui en peut sauver les plus fâcheux caractères , mais aussi et surtout dans les plus périlleux de ses principes, les plus nettes, les pins rigoureuses, et j'oserais dire aussi les plus grossières de ses conséquences, et telles qu'elles sont sorties sans détour et sans voile des main» les moins contenues des plus audacieux de ses disoiples? C'est
ce que j'ai essayé dans ces mémoires, qui sont comme autant de voyages tentés, en différents sens, dans ce monde philophique du xviii* siècle , afin d'en mieux reconnaître pour l'instruction de chacun les doctrines déchues si l'on veut , mais fort capables cependant , de se relever et de reprendre encore leur trompeuse faveur; c'est ce que j'ai essayé en dernier lieu , avec Kaigeon et les autres , n'ignorant pas le peu de goût que je pourrais inspirer pour de si médiocres auteurs et de si pauvres et parfois de si odieuses pensées ; mais bien persuadé que même un si triste sujet pouvait être fécond en utiles enseignements.
Enfin une dernière, mais plus particulière et plus personnelle raison que fai eu de revenir et d'insister , comme je l'ai fait , sur une école qui , après la célébrité qu'elle a eue, et la variété des études dont elle a été l'objet, semblait ne pas beaucoup prêter à des recherches nouvelles , c'est qu'elle satisfaisait réellement , selon moi , à une des conditions les plus essentielles de l'histoire de la philosophie, je veux dire, le développement de la philosophie elle-même.
S'il est vrai, en effet, que l'histoire de la philosophie ne soit &ite et instituée que pour la philosophie , s'il ne faut s'enquérir de ce que les autres ont pensé, qu'afin, avec leur concours, dépenser par soi-même, si l'érudition ne doit être qu'un moyen de spéculation, trouvant de quoi spéculer, penser, philosopher avec chacun des représentants de l'école dont je parle , je n'ai pas craint de m'engager dans un long commerce avec eux, quoique avec tous, la compagnie ne fût pas toujours des plus exquises. Mais il n'en est aucun qui ne m'ait fourni l'occasion et la matière de quelques graves ré-
flexions, de quelques sérieuses démonstrations ; il n*en est aucun avec lequel il ne m*ait été facile de passer de la critique à la doctrine. C'est ainsi que j*ai dogmatisé, avec d'Alembert, sur la condition humaine; avec Diderot , sur le beau ; avec Helvétius, sur le Bien et Tamour dont il doit être l'objet ; avec d'Argens, sur le vrai; avec d'Holbach, sur Dieu ; avec Delàmettrîe lui-même, sur Tâme et ses besoins; qu'avec tous, même les moins considérables , j'ai pu faire œuvre de philosophie et traiter l'histoire selon sa fin véritable , qui est d'être non pas le terme, mais la préparation et la garantie de tout travail philosophique.
Ainsi un des motifs qui m'ont déterminé à entreprendre et à poursuivre cette suite de mémoires sur le sensualisme au xYiii® siècle , a été Fespérance , que je ne crois pas tout à fait vaine, de rendre à la philosophie contemporaine, au moyen d'un peu d'histoire , quelques services de doctrine et sage direction. Je n'ai pas ignoré , j'ai éprouvé , j'ai senti les dégoûts de plus d'un genre, inhérents à cette tâche trop souvent bien ingrate , mais je les ai comptés pour peu , en comparaison des avantages dont elle pouvait être pour ceux, qui , grâce à mes soins , en recueilleraient les fruits , sans en connaître les fastidieux labeurs et les perplexités.
Quelque jour, bientôt peut-être, je donnerai réunis ces mémoires, qui auront déjà reçu , chacun à part, une première publicité et auront successivement paru dans le recueil de vos Comptes-Rendus. Ainsi rapprochés, ils n'en formeront pas mieux ce que par leur nature ils n'étaient pas destinés à être, une œuvre nue , une histoire, l'histoire de la philosophie sensualiste au xviii® siècle; ils en resteront de simples éléments. Mais à défaut de cette unité de composi-
lion, qu'ils ne sauraient en eux*mêmes avoir, ils en auront du moins une autre qui pourra y suppléer , ce sera celle de Tesprit général qui y règne et que résument assez fidèlement les précédentes réflexions : esprit d'exactitude et de juste sévérité dans l'analyse, la discussion , l'apprécktion , en tin mot la critique des doctrines : esprit de bienveillante impartialité pour les hommes ^ le siècle auxquels elles appartiennent, et qui avaient mieux en eux, qui avaient une autre foi» un autre principe d'action que leur scepticisme et leur sensualisme : esprit de recherche et de poursuite dans l'histoire de la philosophie et au moyen de cette histoire dé la philosophie elle-même.
Si telle est l'impression que je parviens, en dernière fin, à produire et à laisser dans la pensée de mes lecteurs , je n'aurai pas à r^retter le temps et les soins que ces travaux auront pu me coûter ; ce sera celle d'une étude impartiale et équitable, qui ne saurait par là même qu'être bienfaisante et salutaire aux âmes.
Damiron.
TABLE DES MATIERES
JPages.
1* Naigeon, sa vie et ses écrits 5
2* Sylvain Maréchal 75
dr Delalande 99
4* Conclusion 111
Orléans. Imp. Golis-Ganliti.
UN CHAPITRE