SUR SYLVAIN MARÉCHAL ET DELALANDE
PAR M. DAHIRON.
Si ce titre en lùi-méme ne paraissait pas assez clair, et que par les noms qu*il comprend , il ne dit pas d'abord tout ce qu'il doit dire , je nliésiterais pas à y joindre cette courte, mais nette explication : c'est d'athéisme directement, c'est d'athéisme y tout au long , qu'il va être question dans ce mémoire ; c'est cette maladie de la raison humaine , à une époque de doute et de négation , et chez des hommes qui ne la cachent pas, et qui au contraire en font ostentation, que je me propose d'y étudier, sans trop me dissimuler le peu d'attrait que présentera cette espèce de clinique morale, si on me permet cette expression, que je vais essayer sous les yeux de mes lecteurs. Je visiterai, en effet, de près, je toucherai du doigt en quelque sorte de bien fâcheuses plaies ^ et ce ne sera pas peut-être sans tirer de cette expérience quelques utiles enseignements, mais ce né sera pas non plus
sans tristesse et sans dégoût, et j'ajouterai, sans quelque sollicitude ; car quoique je ne croie guère ici au péril de la contagion , il est cependant difficile de se défendre de quelque inquiétude en abordant de telles misères pour les exposer dans toute leur nudité. Le sujet en lui-même est peu engageant, et il ne m*a fallu rien moins que l'espérance d'en faire sortir en dernière fin quelques salutaires leçons , pour me déterminer à le traiter.
Quant au principal de mes personnages, je ne dis pas mon héros , il ne m'a pas non plus beaucoup charmé. Sans éclat , sans grandeur, avec une célébrité , qui n'est pas précisément de la gloire, et un caractère d'opinions , qui n'est ni l'élévation , ni la modération , il n'est pas un de ces noms que l'on recherche et dont on se flatte , et je me persuade aisément que H. le Secrétaire perpétuel , dans le domaine duquel cependant à la rigueur il rentrerait, comme Cabanis auquel il a consacré une de ses belles notices, ne me I^dispu* lerapas. On sait, en effet, que Naigeon appartint à notre pre* mière Académie, mais on sait aussi quelles maximes et quelles doctrines il y professa , non sans faveur ni adhésion , il fout bien en convenir. Naigeon est une pâle et froide figure sans t>riginalité ni vraie force , dont aucun trait n'impose ni n'ai* tire beaucoup , et néanmoins, à y bien regarder , il ne laisse pasr, sous certains rapports, que d'exciter quelque intérêt et de mériter quelque attention. Ainsi d'abord comme homme» il vaut beaucoup mieux que comme philosophe. Il se r^ à lui-même le témoignage , et comme il se le rend publiquonent, il faut l'en croire , qu'il a (ce sont les termes dont il se sert dans ses mémoires sur Diderot) « une fermeté et une inflexible droiture de caractère, qui l'éloigné également
de Tadulation et de la satire (1). » Monge disait un jour devant Bonaparte à Delalande (c'est Delalande lui-même qui le rapporte] : « Vous êtes un athée chrétie» ; » à quoi cdui-ci répondit : « Mon athéisme est le résultat de mes mé^ datations sur l'univers; mon christianisme, le résultat de mon expérience sur les hommes. » Il y a un peu de cela dans Naigeon, sauf peut-être qu'il faudrait plutôt dire de lui qu'il fut un athée sto'iden; fani avec son athéisme, il avait dans le cœur de rigoureuse honnêteté , de sévérité y de rude et austère probité. On sait ce qu'écrivait de lui et pour lui Diderot , au moment de partir pour la Russie : « Gomme je fais un long voyage , et que j'ignore ce que le sort me prépare , s'il arrivait qu'il disposât de ma vie, je recommandé à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes manuscrits à H. Naigeon , qui aura pour un homme , qu'il a tendrement aimé , et qui l'a payé de retour, le soin d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui paraîtra ne devoir nuire ni a ma mémoire, ni à la tranquillité de personne : c'est ma volonté et j'espère qu'elle ne trouvera pas de contradiction. » Cette conlSance de l'amitié l'honore et dmt, avec ses autres titres à notre estime morale , achever de lui mériter quelque considération dans les recherches dont il va être ici l'objet. Hais il est une autre raison , plus considérable et plus
(1) Comme confirmation de ces paroles , et sans attacher du reste à cette particularité plus d'importance qu'elle n'en mérite , je donnerai ici le cachet de Naigeon, qui m'a été communiqué par un ami de sa famille , et qu'on peut regarder comme sa devise morale : Fidem, libertatem et amieitiam,pr€PciptM hwMmi amimi hona (Tacite , discours de Galba à Pison).
grave, parce qu'elle est plus générale , de lui accorder, rela^ tivement une importance philosophique , à laquelle de lui^ même il n*aurait pas droit.
S'il était vrai, en effet, que soit chez nous , soit au dehors et principalement outre- Rhiix, on renouvelât, dans ce qu'elles ont de plus révoltant , les doctrines d'une école , dont NaigeoB a été, au dernier siècle, un des plus actifs et des plus persévérants représentants, il ne serait peut-être pas inutile de se servir de lui comme d'un exemple , pour montrer qu*il n'est pas une de ces témérités, de ces énormités , auxquelles se sont portés les nouveauxvenus , que leurs devanciers n'aient osées, et que, dans leurs plus folles t^tatives ,, ils ne font que reprendre en sousœuvre et sans grand mérite d'innovation , une entreprise accomplie et comme poussée à bout avant eux : ce qui leur ôte au moins l'avantage de l'invention, et avec cet avantage, le fâcheux attrait qu'ils pourraient avoir auprès d'esprits imprudents, inexpérimentés,^ curieux avant tout de nouveautés, et toujours prêts à s'y laisser gagner. Nàigeon tout médiocre et tout en sous-ordre qu'il soit , va si loin en son sens et avec une si extrême conséquence, qu'il ne laisse guère après lui place à de plus audacieux , et que, dsms son athéisme à outrance, il dépasse sans fléchir^ tout ce qui aélé professé de plus déclaré en cette matière ; or c'est certainement là un motif pour justiûer et faire accepter, quelque répugnance qu'on y ait, une étude, d'ailleurs amenée avec une sorte de nécessité par toute cette suite de travaux auxquels je me suis livré sur l'histoire de la philosophie au xviii® siècle.
Je vais donc parler de Naigeon , assez peu de sa vie qui est obscure et peu connue , davantage de ses opinions qui
ont une tout autre notoriété; assez court sur sa biographie, je le serai un peu moins dans l'analyse et la critique de ses difféi^nts écrits; viendront ensuite pour leur part^ et au second plan , Sylvain Maréchal et Delalande.
Naigeon naquit en 4 738 , à Paris , selon les uns , à Dijon, selon les autres , où son père aurait été un riche moutardier. Serait-ce à cette dernière circonstance qu*il faudrait attribuer certaines plaisanteries de la Théologie portatwe, dans le goût de celle-ci : « On sait que gros de foi comme un grain de moutarde suffit pour transporter des montagnes. Le Pape, pour sa part, en a une si grande provision, qu'il lui faut un homme tout exprès pour la porter : c'est lui qu*on désigne sous le nom de moutardier du pape? » Jte Fîgnore, et m'en inquiète peu. Mais ce qu'il y a de constant , c'est que toute sa famille demeurait à Paris à l'époque où il était le collaborateur de d'Holbach, qu'elle avait dû s'y établir bien avant, et qu'un de ses frères y était né.
Où fit-il ses études et quelles furent-elles? Il serait assez difficile de le dire : mais il est permis de supposer qu'elles le familiarisèrent de bonne heure avec le goût et la culture des lettres grecques et latines , et éveillèrent chez lui la curieuse passion des beaux livres dont il fut constamment animé.
Mais d'autre part Diderot, dans une lettre à M"*' Voland, raconte « qu'il avait prié Naigeon , qui avait été dessinateur, peintre et sculpteur, avant d'être philosophe, d'aller quelquefois au salon pour lui; mais qu'il n'en avait rien fait; » et dans un autre de ses écrits , (1) il dit : « Vous savez que
(I) Avertissement du dialogue entre lut et Naigeon.
Naigeon a dessiné plusieurs années à l'Académie, modelé chez Lemoyne, et peint chez Yanloo (4) et passé, comme Socrate, de Tatelier des beaux-arts dans Tafelier de la philosophie. » Comme Socrate, dit Diderot, mais à quelque chose près , il faut bien ajouter après lui , ce quelque chose qui est la sagesse , et qui ne fut pas précisément dans Naigeon ce qu'il fut dans le maître de Platon.
De très-bonne heure, à peine âgé de 48 ans, il se lia avec Diderot et fut admis dans sa familiarité. On se dou'^ jiait aisânent à un tel homme, et Naigeon lui appartint bientôt et en devint sans réserve le disciple assidu. « II est, écrivait La Harpe, le singe de Diderot, dont il répète sans cesse les conversations, comme il copie son ton et ses manières. Il joint d'ailleurs, ajoute-t-il, pour achever le portrait qu'il en trace , à la gravité d'un savant, la coiffure d'un petit-maître, et les précautions d'une mauvaise santé avec l'apparence de la force. C'est ce qui a donné lieu au couplet suivant qui est assez plaisant :
« Je suis savant; je m'en pique , « Et tout le monde le sait.
« Je vis de métaphysique <c De légumes et de lait.
« J'ai reçu de la nature « Une àgure à bonbon.
« Ajoutez-y ma frisure , « Et je suis M. Naigeon. »
Mais qui était ainsi à Diderot devait être également à
(1) Il m'a été montré un portrait de Naigeon par Vanloo , fait par le maître pour l'élève, qui attesterait leurs bonnes relations.
d'Holbach. De l'un à l'autre il n'y avait, si l'on peut le dire, que la main. Introduit et comme établi par son ami auprès du baron, Naigeon devint bientôt un des femiliers et un des collaborateurs les plus actifs de ce dernier, et voici quel était particulièrement son emploi dans cette ofiScine philosofique; c'est de Naigeon le jeune, qui lui-même avait sa part, il est vrai fort modeste, celle de copiste dans ces travaux, que l'on tient ces détails : « Quoique récriture du baron d'Holbach fût bonne, très-nette et très-lisible, qu'il fît peu de ratures, et que ses revois fussent très-€xacts, ne voulant pas la faire connaître, il s'était confié à un de ses plus intimes amis , celui de tous peutrêtre , dont les opinions étaient les plus conformes aux siennes , celui de tous qui avait le plus de caractère, le plus de courage, le plus de zèle et le plus de talent pour l'aider dans ses projets, lui corriger même son style, et le relever de ses idées fausses, parce que sa tête, quelque froide et bien organisée qu'elle fût, étdt quelquefois si fatiguée, qu'il ne s'apercevait pas ou de ses conti'e-sens ou de ses contradictions, ou même de certaines bévues, parfois dignes d'un enfant. Il s'était confié, disrje, à cet ami et l'av^t prié de lui chercher un homme, qui fût aussi sûr qu'eux deux, qui ne fût pas ignorant, qui fût même athée, qui eût une écriture nette, correcte, extrêmement lisible, et qui eût le temps de copier ses manuscrits, sans interruption , et sans faire copier une ligne à personne. Or cet ami était H. Naigeon , mon frère , et cet homme tant désiré, et demandé par Tauteur du Système de la nature à mon frère, était moi-même ; ce que cet auteur n'a jamais su. J'étais alors contrôleur des vivres à Sedan. Comme j'avais la permission d'aller passer tous les ans
autres, il les eût sans difficulté acceptés et signés de son nom.
J*en citerai dabord un, qui est comme un abrégé de la Contagion sacrée, et dont le sujet est exprimé ainsi : Problèmt important : La religion tslrelh nécessaire à la morale et utile à la politique. Il est supposé de Mirabaud; mais Hirabaud n*en est vraisemblablement pas plus l'auteur qu'il ne Test du Système de la nature. Si je ne me trompe, la provenance en est autre , et à la marque de fabrique qu'il porte en quelque sorte , on peut aisément reconnaître la raison d'Holbach et compagnie. J'en donnerai pour preuve deux ou trois phrases, dont le sens n'est pas douteux. Ainsi il y est dit : « Celui qui ne connaît pas Dieu , ou qui n'est pas convaincu , par les preuves qu'on en donne , de son existence, connaît au moins la nature, et ne peut douter de sa propre existence; » ce qui lui sufiBt pour avoir sa règle de vie; « car, ajouto-t-on, un athée s'ainœ luimême, et, à moins d'être dans le délire , il ne peut être insensible à l'amour ou à la haine des autres, à leur estime ou à leur mépris. Tous ces motifs, tous ces intérêts subsistent pour l'athée. » « Il ne faut donc pas fonder la morale sur un être inconcevd^K ou dont chaque individu de l'espèce humaine se fait nécessairement des peintures diffé^ rentes ; » c'est sur une autre base qu'elle doit reposer : « Il faut aux hommes une autre morale que celle que la religion leur prescrit : au lieu d'une morale insociable, mystique, U leur fout une morale sociable, intelligible ; au lieu de ces intérêts merveilleux, que la religion montre à ses dis* ciples, il faut que la raison humaine leur monto des intérêts plus sensibles, plus présents et plus réels. » Voilà h
thèse soutenue dans cette dissertation. Or, c'est une de celles qui sont le plus familières à Maigeon, et sur laquelle nous aurons plus tard nous-mêmes à revenir, pour Texaminer à notre tour.
Mais il est encore une pièce dans le Recueil phUosophiqtte, qui poumiit pareillement être attribuée à Naigeon , qu'il donne d'ailleurs comme d'un anonyme , et qui a plus d'un rapport de forme et de fond avec la Théologie portatim ; on y lit, en ^t, des passages tels que celui-ci : « Lorsque Dieu, de qui nous tenons notre raison, en exige le sacrifice, c'est un faiseur de tours de gibecière , qui nous escamote ce qu'il nous a donné. » « Est-il bien vrai que le Dieu des chrétiens soit le vrai Dieu? il existe dans la nature un être bi^ plus puissant que lui , c'est le diable, vu qu'il y a pour le moins 100,000 damnés pour un élu. » Je n'irai pas plus loin &ns ces citatimis, quoique celles que j'aurais à produire accusassent plus littéralement encore la parenté de deux ouvrages. Mais en pareille matière, et surtout en pareils propos, il vaut mieux moins de démonstration et plus de réserve et de respect.
Quant aux deux opuscules intitulés, l'un : Sentiment des philosophes sur la nature de l'âme, par Mirabaud; Yaxjktxe : Dissertation sur l'immortalité de l'âme, traduit de r anglais f je n'^ dirai rien, siniMi que la commune doctrine qu'on y trouve n'est sous l'apparence d'un recours à l'Évangile, auquel on ne croit guère, qu'un véritable scepticisme sur ces deux questions , l'une et l'autre tout aussi bien philosophiques que religieuses. Je n'en voudrais pour preuve que ces citations extraites du second de ces écrits : « Il parait difficile de prouver l'immortalité de
rame par ia seule lumière de la raison ; mais dans le vrai, c'est TEvangile, et TEvangile seul , qui nous a apporté la vie de Timmoitalité ; » « rien n*était plus propre à nous montrer clairement les obligations infinies, que le genre humain doit avoir à la révélation divine, puisque nous voyons qu'elle seule était csqpable de faire disparaître nos doutes sur un point aussi important que Timmortalité de Tâme; » et ces lignes tirées du premier: «Après avoir combattu de cette sorte les raisons dont on prét^d prouver Timmortaltté de rame humaine , ils ajoutent qu'il n'y en a aucune de concluante et qu'elles ne sont au plus à notre amour-propre que des motifs de l'espérer et de se flatter de la possibilité d'une chose inconcevable à notre esprit e^ totalement opposée au rapport de nos sen$. »
Que si maintenant on regarde aux morceaux dans lesquels Dieu semble mieux admis, tels que celui qui a pour titre : De V indifférence des religions, on s'aperçoit bientôt que le déisme qui y est professé , est si vague qu'il n'engage à peu près à rien. En effet, il y est d'abord dit : « que ce n'est que sur l'ordre admirable qui règne dans l'univers, que nous pouvons fonder l'existence de Dieu, c'est-à-dire d'un être sage , intelligent et raisonnable , par la volonté duquel tout est réglé ; » et « que ce n'est qu'en cultivant leur raison, que les créatures peuvent lui montrer le cas qu'elles font des présents qu'elles ont reçus de lui. » Rien de mieux en apparence; mais au fond, à quoi tout se termine-t-il? à ceci : ^ Ces réflexions peuvent nous faire sentir l'inutilité des recherches que tant d'hommes ont faites jusqu'ici sur l'essence divine, la nature de l'âme, la vie future et le sort qui nous attend à la suite de la vie. actuelle; » c'est-à-dire, peut-
DB ajouter, sans rien prêter à l'auteur, que tout revient à un dieu, qui n'en est guère un, puisqu'on ne sait trop qu'en penser, qu'en espérer et qu'ea craindre , et qui est fait pour le scepticisme plutôt que pour la croyance.
Je mettrai fin à cette rapide revue du Recti/eil dont je «l'occupe, par quelques extraits d'une dissertation de Dumarsais, intitulée : le Philosophe, qui prouveront encore l'esprit dans lequel l'éditeur a publié ces diverses pièces.
Qu'est-ce que le philosophe, selon Dumarsais? « C'est, dit-il, une machine humaine comme un autre homme; mais c'est une machine qui , par sa construction mécanique, reflé-
ehit sur ses mouvements c'est une horloge qui se monte
pour ainsi dire elle-même. » Et afin qu'on ne s'y trompe pas et qu'on puisse bien juger du philosophe par l'homme , il dit encore : « L'air seul est capable de son ; le feu seul peut exciter la chaleur; les yeux seuls peuvent voir ; les seules oreilles peuvent entendre ; la seule substance du cerveau «st susceptible de penser. » Le philosophe est donc bien positivement une machine comme une autre ; on ne voit pas du reste pourquoi il y aurait une exception en sa faveur ; seulement, celle-là se montant elle-même , a pour fonction propre la réflexion et le raisonnement, ce qui l'a rendue d'autant plus jalouse ( mais pourquoi? on ne le voit pas trop ) de tout ce qui s'appelle honneur et probité ; au point même que c'est là son ujnique religion , la société étant d'ailleurs la seule divinité qu'elle reconnaisse sur la terre. » En effet, le propre de l'honnête homme , poursuit l'auteur, « n'est pas d'agir par amour ou par haine, par espérance ou par crainte; c'est d'agir par esprit d'ordre et de raison ; or, tel est le tempérament du philosophe. » Cela est si vrai que « si on sépare un
moment le philosophe de rhonnete homme, que lui re8te-t41T La société civile , son unique dieu, l'abandonne; le voilà privé des plus douces satisfactions de la vie. » « Pourquœ voulez-vous, continue Dumar«ais, que, parce que le philosophe n'attend ni peine ni récompense après cette vie, il doive trouver un attrait présent qui le porte à vous tuer ou à vous tromper? » Le philosophe est homme d'esprit ; il n'est pas comme le sot, qui n'ei^a pas assez pour être bon. Tout au plus « le vrai philosophe , qui n'est pas tourmenté par TambitioB , màs qui n'est pas non plus insensible aux douces commodités de la vie, tadie d'échapper à la pauvreté, qui nous prive du bien4tre, oe paradis du philosophe, comme dit l'auteur, et nous éloigne du commerce des honnêtes gens. »
Yoilà qui se rapproche un peu plus de l'humaine faiblesse que ce que nous avons entendu plus haut; ce n'est plus tout à fait ce stoïcisme qui s'annonçait par cette maxime : n'agir ni par amour, ni par haine, ni par espérance, ni par crainte; c'est plutôt un peu du sensualisme sdon le monde à la suite du sensualisme selon l'école.
Du reste, ces idées, si peu développées qu'elles soirat dans l'éciit de Dumarsais, trahissent cependant assez le sens secret qu'elles renferment, pour qu'on y reconnaisse quelque analogie avec des doctrines toutes récentes, qui elles aussi, embarrassées de ce qu'il y a de divin dans les choses, ne nient Dieu en un sens, que pour l'admettre dans un autre, ne le rejettent de l'infini, que pour le supposer dans le fini , et n'hésitent à cet égard qu'entre la partie et le tout, l'individu humain ou l'humanité ; de sorte que ce Dieu de leur façon n'est que chacun de nous ou la société , la créature en un mot au lieu du créateur; triste dieu par conséquent, que
celui qui yi^t ainsi habiter et se perdre parmi tant de misères et d*imperfections, et auquel pourtant on se réduit, parce que Ton veut, même en le trompant, satisfaire cet invincible besoin de trouver quelque part un sujet à tous ces modes, un principe à tous ces faits, qui témoignent dans la création de l'essence et de la perfection divine. On met le ciel sur la terre, quand on ne le laisse pas à sa ^vraie place , et plutôt que de s*en priver, on l'abaisse à ses pieds ; pour se donner le change et se dédommager d'une déplorable aberration , on divinise la nature humaine. La religion qu'on chasse ainsi d'en haut par la fenêtre, rentre en bas par la porte, et on se sauve par une illusion d'une trop grossière négation , ce qui n'est encore qu'une déception.
Tels sont quelques-uns des choix par lesquels Naigeon se distingua comme éditeur.
Mais il ne fut pas seulement éditeur, il fut aussi auteur, et quoiqu'il ne faille pas lui attribuer tout ce qu'on s'est plu à lui prêter, il n'en a pas moins ses œuvres certaines et sa part également certaine dans celles auxquelles il a contribué avec ses amis.
On lui a donné l'article âme dans l'Encyclopédie; c'est une méprise. Voltaire qui en avait recommandé le sujet à l'honnête homme , comme il dit, qui en serait chaîné, ne fut pas content du morceau et trouva qu'il était d'un théologien plutôt que d'un philosophe. Il n'était donc pas de Naigeon, qui l'eût mieux satisfait , et n'y eût certainement pas laissé cette teinte de spiritualisme qu'on y reoonni^t encore, et la critique, même assez sévère qu'on y lit de l'opinion de Locke. L'article en effet était de l'abbé Yvon , licencié en Sorbonne , qui après avoir exposé les différentes doctrines sur la
question, finissait par se prononcer dans une certaine mesura en faveur de Timmatérialité et de Timmortalité de Tâme. De la part de Naigeon , c*eût été un mensonge ou une inconséquence dont il était incapable. Il suffit à cet égard pour être édifié, de se rappeler, entre autres écrits, ses mémoires sur Diderot.
Mais si dans TEncyclopédie il ne fit pas l'article âm^, il fit celui à' tmitaire que Voltaire cette fois accueillit avec faveur et dont il écrivit dans une lettre : « Il est terrible et j*ai bien peur qu'on ne rende pas justice à Fauteur et qu'on ne lui impute d'être trop favorable aux Sociniens. Ce serait assurément une extrême injustice, et c'est pour cela que je le crains ; » et ailleurs : « Je ne sais qui a fait l'article unitaire, mais je sais que je l'aime extrêmement. »
Ce qui dans cette pièce, consacrée à l'exposition, avec remarques €t comparaisons, des doctrines sociniennes , avait particulièrement fsappé Voltaire , était la conclusion. L'auteur y disait : « La religion catholique, apostolique et romaine est la seule bonne, la seule sure, la seule vraie; mais cette religion exige en même temps de ceux qui l'embrassent la soumission la plus entière de la raison. Lorsqu'il se trouve dans cette communion un homme d'un esprit inquiet, remuant, difficile à contenter, il commence par s'établir juge de la vérité des dogmes qu'on lui propose à croire, et ne trouvant pas dans ces objets de sa foi un degré d'évidence, que leur nature ne comporte pas, il se fait protestant; s'apercevant bientôt de l'incohérence qui caractérise le protestantisme, il cherche dans le Socinianisme une solution à ses doutes et à ses difficultés, et il devient socinien. Du socianisme au déisme il n'y a qu'une nuance imperceptible et un
pas aisé à faire ; il le fait. Mais comme le déisme a*ést luimême qu'une religion inconséquente, il se précipite ensuite dans le pyrrbonisme, état violent et aussi humiliant pour Famour-propre , qu'incompatible avec la nature de l'esprit humain. Enfin il finit par tomber dans l'athéisme , état vraiment cruel et qui assure à l'homme une malheureuse tranquillité., à laquelle on ne peut guère espérer le voir renour cer. »
Voilà l'itinéraire tout tracé de la main de Naigeon pour aller tout droit du catholicisme à l'athéisme. Quoique Voltaire au fond n'aimât pas celui-ci , il aimait peut-être encore moins celui-là , et il n'était pas fâché que quelqu'un dît d'un ton, qui d'ailleurs ne lui déplaisait pas : la religion catholique, apostolique et romaine, qui est la seule bonne, la seule sûre , la seule vraie , vous mène cependant, pour peu qu'on ait l'esprit inquiet et remuant, graduellement à l'athéisme.
Et puisque j'en suis aux jugements de Voltaire sur les productions de Naigeon, qu'il ne parait pas du reste connaître alors personnellement et dont il ne prononce pas le nom (<), je n'oublierai pas ce qu'il disait à la même épo-
(1) Plus tard , en 1775 , il écrit cette lettre à Naigeon pour îe remercier d'un envoi, et lui dit un mot en faveur de sa philosophie :
« Femey, 1"* mars 1775.
« Monsieur , je vous remercie de m'avoir envoyé l'éloge philo- « sophique d'un poète.
« L'Arioste est au-dessus de tous les poètes par la fécondité « prodigieuse de son imagination , par la variété de ses images , « par l'intérêt dont il sait animer tant d'aventures qui toutes ont à « la fin leur dénouement , enfin par la galanterie , le badinage , le
que (4667) de deux œuvres attribuées alors à un M. Saint- Hyacinthe, officier de dragons, et dont Tune en totalité, et l'autre, selon toute vraisemblance, au moins pour quelques parties , doivent être restituées à Naigeon ; je veux parler du Militaire philosophe et de la Théologie portative.
De la première. Voltaire pense qu'elle est excellente, et que le P. Hald[)ranche , auquel elle est supposée s'adresser , n'aurait pu y répondre ; qu'elle a fait une grande impression dans les pays oii Ton aime à raisonner; qu'il n'y a rien de plus vigoureux , d'écrit avec une éloqu^ce plus audacieuse et plus terrible. Concevez-vous rien , ajoute-t-il , de plus violent que ces paroles qui se trouvent à la page 84. Et il cite
« ridicule même qu'il a mêlés 9Xl sublime avec on art qui semble « naturel , et tout cela en quarante mille vers écrits avec autant de ic pureté que llphigénie de Racine.
« Je suis bien loin de croire , Monsieur , que vous avez voulu « me mortifier en citant les vers du poète Rousseau , mon ennemi « et celui de tous les littérateurs de son siècle, qui valaient mieux « que moi. U est vrai qu'il disait que je rimais mal , parce que « j'ai pensé , dès l'âge de quinae ans , qu'il faut rimer pour les « oreilles et non pour les yeux. Je pourrais lui reprodier de n'a- « voir jamais rimé pour la raison. Mais la cause de son inimitié « venait de ce que je l'ai toujours txu un malhonnête homme*
« Je suis persuadé, Monsieur, qu'en citant ces détestables vers « d'une ennuyeuse épître à un jésuite, vous n'avez pas voulu « m'offenser. Si vous aviez eu ce dessein (ce qui n'est pas possi- « ble), je vous l'aurais déjà pardonné en faveur de votre philoso-
« Madame Denis pense comme moi , et est très-sensiUfe à votre « souvenir.
« Le vieux malade de quatre>vingt-un ans est sans rancune , « avec toute l'estime que vous méritez, Monsieur, votre, etc »
ici en effet un passage, que je pourrais à la rigueur reproduire, mais que j'omets à dessein, d'une part, parce que, si on y tient, on a double indication pour le trouver; de l'autre, parce que dans le cours de ce travail, j'en aurai tant d'aussi peu édifiants à rapporter, qui, malgré mon goût pour l'exactitude textuelle, et peut-être mon devoir, je m'abstiens pour épargner un scandale de plus au lecteur. Je prouverai moins,, mais je choquerai moins, et on devinera sans peine, au reste, quel peut être le caractère de ce morceau,, dont Voltaire va jusqu'à dire : « Concevez-vous rien de plusviolent. »
La tirade est en effet un peu forte, même au sentiment de Voltaire, qu'elle ne troublait toutefois que médiocrement, et quoiqu'il croie avoir à se plaindre de ce M. Ssdnt-Hyacinthe, qui, dit-il, était un sot dans la conversation, mais qui écrivait bien , il lui pardonne les opinions et les écrits qu'il lui prête, non sans quelques doutes, il est vrai.
Quant à Tautre production , la Théologie portative , Voltaire écrit : « Y a-t-il rien de plus plaisant , de plus gai ,. de plus salé que la plupart des traits qui s'y trouvent, y^ Or, il faut savoir ce que c'était que cette espèce d'Encyclopédie , en petit , sur les matières théologiques , que vante ici Voltaire : j'en pourrai plus tard parler plus longuement , mais dès à présentée dirai qu'il y a de tout dans cette œuvre, moins ce qui devrait s'y trouver , je veux dire la gravité, le respect, la discussion sérieuse, et que les choses les plus saintes y sont constamment traitées avec une légèreté , une bouffonnerie et parfois un cynisme de langage, qui ne sont pas même dans le ton habituel de Naigeon; ce qui appuierait la conjecture que j'ai énoncée plus haut, à savoir qu'il n'est,.
que , pour une part, Tâuteur des articles réunis sous le titre collectif de Théologie portative.
Du reste, si à cette époque (1 767) , et durant llntervalle de temps qui va de 1765 à 1776 , où il y eut un redouble- ,
ment de productions irréligieuses , au point qu'en 1770 , il \
y en avait déjà plus de vingt condamnées , on peut beaucoup l
prêter à Naigeon , travaillant seul ou en société , il ne faut cependant pas , comme on Ta fait (1) , sans preuve suffisante, lui attribuer ce qui ne lui appartient évidemment pas , comme par exemple, VExamen critique des apologistes chrétiens y mis ordinairement sous le nom de Fréret.
II est bien vrai, en effet, qu'on a, à cet égard, la déclaration de Naigeon qui dit que « quand il voulut donner l'édition de cet ouvrage , il réunit plus de vingt manuscrits ; qu'aucun de ces manuscrits n'était complet ; qu'aucun n'était en ordre, que tous offraient les mêmes lacunes , les mêmes transpositions , les mêmes déplacements ; que l'ouvrage, tel que le donnaient les manuscrits, était illisible et incompréhensible; que c'est lui Naigeon qui a remis en place les morceaux transposés , complété les phrases tronquées , et suppléé par un texte de sa composition aux nombreuses lacunes , et qu'il a mis ainsi l'ouvrage en état de paraître; » mais de cette déclaration, conclure qu'il est non pas simplement l'éditeur , mais l'auteur même du livre, c'est, ce me semble, tomber dans une double inexactitude ; car d'une part c'est infirmer, sans la peser , la parole de Naigeon ; de l'autre c'est mettre dans la conséquence plus qu'il n'y a dans les prémisses.
(1) M. Walkenaer, dans son mémoire d'ailleurs fort intéressant sur les manuscrits de Fréret.
Mais en outre, en se livrant à une semblable conjecture, on n*a pas pris un soin cependant essentiel ; on n'a pas regardé à Tesprit et au fond même de FouTrage. Certes la doctrine n'en est rien moins que favorable au christianisme, et en ce sens, il pourrait appartenir àNaigeon. Mais il y reste, malgré tout, une profession de déisme, qu'il n'eut jamais avouée et publiée comme sienne , qu'il pouvait bien tolérer dans une autre, à cause de certains accessoires qui la faisaient passer à ses yeux , mais qu'il ne se fût pas appropriée, parce qu'elle n'était nullement sa foi ; c'eût été du moins de sa part une inconséquence et une faiblesse, que rien n'expliquerait. Dans cet examen critique, l'auteur veut montrer sous ce titre , qui est celui de l'un de ses chapitres : Les hommes sonP4lsplus e'clàirés qu'ils ne l'étaient avant l'Évangile? qu'à cette époque il y avait sur Dieu et sur l'âme des lumières égales , sinon supérieures à celles qu'a produites le christianisme, et il dit , page 181 : « Platon et les Platoniciens ont des idées tr^s-saines sur la nature de Dieu ; » page 1 82 : « Le * dogme de la spiritualité de Dieu a été admis par les plus excellents philosophes ; » page 183 : « Platon ne reconnaît proprement qu'un Dieu : il l'appelle le père et l'auteur de toutes choses. Il n'y a qu'un Dieu , dit Aristote , auquel on donne plusieurs noms ; » page 189 : « Le paganisme , sans le secours de la révélation , a eu des idées saines sur la divinité , la spiritualité et l'immortalité de l'âme. »
Jamais évidemment Naigeon , quels que fussent ses desseins et ses entreprises contre le christianisme , n'aurait eu recours pour le combattre à ce genre d'argument ; jamais il ne se fût fait contre lui une arme du spiritualisme et du déisme des païens ; jamais Dieu et l'âme n'eussent été pour
lui un sujet d*afiSnnation ; jamais il ne les eût admis ou supposés , même par tactique de parti et conduite de guerre. Il n'y a qu*à voir comment il traite en toute occasion , dans ses différents écrits, ceux de ses amis qui par prudence, par concession ou un reste de conviction, en tolèrent la doctrine ; c*est à peine s*il fait grâce à Diderot , s*il pardonne à Voltaire , s'il ne condamne pas d'Alembert , pour s'être tenu , comme il dit , sur la liziire.
Par toutes ces raisons je conclus que Naigeon n'est et ne peut être l'auteur de l'Examen critique.
Il le serait plus vraisemblablement d'un autre livre intitulé : la Contagion sacrée, qui, bien qu'on le donne à d'Holbach , peut également lui être attribué, et offre du moins de frappantes analogies avec d'autrles écrits , qui lui sont incontestablement propres. Ainsi on y soutient cette thèse que la morale est par son essence indépendante de la religion ; qu'elle ne saurait s'y allier; qu'elle doit par conséquent se garder de la contagion sacrée; et qu'enfin elle n'est et ne doit être que la recherche de son bi^-être , limité à cette vie et sans égard à Dieu et à l'autre monde.
Or, c'est précisément l'opinion que Naigeon professe constamment; je dterai en particulier son Adresse à l'assemblée nationale et son dictionnaire encyclopédique, dans lesquels il s'efforce expressément de l'établir. Il en résulte, ce semble, la preuve que si le livre , qui porte le titre de Conr tagion sacrée, n'est pas proprement de Naigeon, il est du moins dans ses sentiments, et dans tous les cas, il sort d'un lieu , où rien ne se faisait sans qu'il y mît la main.
J'en dirai à peu près autant de la Théologie portative, sur laquelle, toutefois, j'insisterai un peu plus; j'en dmnande
la permission, et on verra que ce n'est pas sans raison, à cause du caractère plus particulièrement injurieux et léger qu'elle présente en des matières , qui cependant ne devraient être traitées qu'avec respect , réserve et gravité. Elle me servira à démontrer par un exemple sensible quel était cet esprit de frivolité et d'hostilité tout ensemble, d'insulte grossière et de plaisanterie déplacée , au sujet de la religion et même de la métaphysique , dont était , je ne dis pas animée, mais possédée et agitée, cette officine de d'Holbach , dans laquelle Naigeon était un des plus actifs et des plus persévérants artisans. A ce titre, il a sa part au moins morale de la responsabilité de cette œuvre. C'est pourquoi je n'hésite pas à en parler à propos de lui.
Mais avant de l'aborder , je dois avertir que par prudence, par décence , par les meilleures raisons de m'abstenir, je n'y toucherai que juste ce qu'il faudra pour marquer par quelques extraits, quelle fut cette maladie dont étaient atteints nombre d'esprits au xvni*' siècle , et qui pourrait se déflnir le d^ut de respect dans le défaut de foi , le doute poussé jusqu'à l'outrage , et l'indififérence portée jusqu'à la plus impie des moqueries.
Dans la préface, on commence par louer l'idée des dictionnaires, et surtout des dictionnaires portatifs : « Dans le siècle où nous vivons, y est-il dit, on a trouvé de toutes parts à simplifier les connaissances, à les rendre plus faciles , plus compréhensibles , à les mettre à la portée de tout le monde; cependant jusqu'à présent on n'a pas tenté de faire même chose pour la théologie. C'est pour remédier à cet inconvénient , que l'on publie cet ouvrage , qui peut être regardé comme le vade mecum théologique, ou si l'on veut, comme
une théologie depoclie, dans laquelle chacun trouvera la solution de toutes les difficultés qui pourraient s^élever sur cette importante matière. AFaide de ce petit dictionnaire, les grands et les petits, les personnes éclairées ainsi que les plus simples, les femmes même seront en état de parler pertinemment d*un grand nombre de questions qui jusqu'ici ne s'étaient montrées qu'environnées de nuages. On espère donc que ce travail, qui n*est qu'une tentative, sera reçu favorablement du public , et méritera surtout l'approbation du clergé , qui y trouvera tous ses droits établis d'une manière inébranlable.
On sentira (en le lisant] que toutes les parties de la religion se prêtent un secours mutuel, que les théologiens font la religion, et que la religion n'a jamais que les théologiens pour objet, système vraiment céleste, et dont jamais rien sur la terre ne peut altérer la solidité. . . . Tantum séries juncturaque pollet. »
Quelle innocence apparente dans cet avertissement, quelle bénignité dans ces mots I mais au fond et pour qui en sait le secret , quelle ironie, quelle moquerie comme prélude à tout ce détail d'impiétés du pire caractère, d'impiétés bouffonnes, qui vont être semées à pleines mains dans toute la suite de ce recueil I Voltaire le trouve salé, il se peut, mais c'est d'un sel souvent de bien mauvais goût, et jamais de fort bon choix.
Dès le début, et dans une sorte d'introduction, on attaque les religions fausses et leurs ministres, ce qui semble promettre la paix à la religion vraie et aux siens ; mais ce n'est qu'un tour dont il ne faut pas être dupe; car tout aussitôt, avec une modération apparente et ironique, on dirige ses
coups et les coups les plus violents contre elle; on Faccable des imputations les plus odieuses ; le moindre des reproches dont on la poursuit est sa haine pour les lumières, et il faut voir en quels termes on Tattaque dans sa morale, dans sa politique, dans ses préceptes et ses exemples. Je ne les cite pas , parce que je veux abréger et que j'ai hâte d'arriver au dictionnaire lui-même. Mais si on lisait cette préface, on y trouverait une digne introduction à Tœuvre, dont elle est destinée à exprimer d'avance et à marquer l'esprit ; on n'y perd rien du reste, car le ton et l'accent à part, dont on peut aisément se faire une idée, ces pages ne se distinguent par rien de particulier, soit littérairement, soit philosophiquement.
De la préface arrivons au livre.
Naturellement ce dictionnaire se compose d'articles, rangés par ordre alphabétique ; ces articles en grand nombre , et la plupart fort courts , offriraient peu d'intérêt à être pris d^ns leur succession ou plutôt dans leur confus mélange. J'en ferai donc un choix et les disposerai sous ces trois chefs : psychologie , morale et théodicée , de manière à en extraire, selon un certain système, les points de doctrine qui résument l'esprit même de l'ouvrage.
En psychologie, voici ce qui y est professé à l'article dme : « Ame, substance inconnue , qui agit d'une façon inconnue sur notre corps que nous ne connaissons guère ; nous devons en conclure que l'âme est spirituelle. Or, personne n'ignore ce que c'est qu'un être spirituel. L'âme est la partie la plus noble de l'homme , attendu que c'est celle que nous connaissons le moins ; les animaux n'ont point d'âmes , ou n'en ont que de matérielles ; les prêtres et les moines ont
— sodés âmes spirituelles, mais quelques-uns d'entre eux ont la malice de ne point les montrer, ce qu'ils font sans doute par humilité. » Voltaire en gaîté et donnant, selon son humeur, au doute réservé de Locke le tour d'une négation beaucoup moins contenue, pour faire pièce aux moines et à l'Eglise, n'aursdt pas dit autrement.
On s'attend bien qu'à l'article esprit^ le dictionnaire s'ex-> primera dans le même sens ; en effet , il y est dit que « toutes les fois que vous ne saurez pas comment une cause agit, vous n'aurez qu'à dire que cette cause est un esprit, et vous serez pleinement éclairé. »
Il y est également enseigné , à l'article spiritualité, que « c'est une qualité occulte inventée par Platon, perfectionnée par Descartes, et changée en article de foi par les théologiens. »
Aussi conclut^»! à l'article matérialisme , que c'est « une opinion absurde , c'est-à-dire contraire à la théologie , que soutiennent des impies , qui n'ont point assez d'esprit po^r savoir ce que c'est qu'un esprit , ou une substance qui n*a aucune des qualités que nous pouvons connaître. Les premiers docteurs de FÉglise, ajoute-t-on, étaient un peu matérialistes; les grivois croyaient Dieu et l'âme matériels, mais la théologie a changé tout cela, et si les Pères de l'Église revenaient aujourd'hui , la Sorbonne pourrait bien 1^ faire cuire pour leur apprendre le dogme de la spiritualité. »
Du matérialisme au fatalisme il n'y a que conséquence ; il ne faut donc pas s'étonner que la Théologie portative soit en fond d'ironie pour proposer celui-ci au même titre que celui-là : rien de plus simple de sa part que de déclarer dans l'article qui porte ce titre , que c'est « un système af-
freux , qui soumet tout à la néœssité dans un monde réglé par les lois immuables de la divinité , sans la volonté de laquelle rien ne peut arriver. Si tout était nécessaire , adieu le libre arbitre de l'homme , dont les prêtres ont si grand besoin pour le damner. » Et c'est ce que confirme expressément l'article du libre arbitre , « sans lequel , est-il répété, les prêtres ne pourraient pas nous damner, et à l'aide duquel nous jouissons, par-dessus les autres animaux et les plantes, de la faculté de pouvoir nous perdre pour toujours. » Ainsi voilà celui des attributs de l'âme qu'on peut le moins sérieusement mettre en doute , celui que doivent le plus affirmer les amis de la liberté civile et religieuse, comme prétendaient l'être les auteurs de ces propositions , le voilà, dis-je, nié par eux contre toute vérité et toute raison , et cela pour le seul plaisir de lancer sans justesse un trait de plus contre la doctrine chrétienne. II faut se reporter aux temps , aux lieux , aux mœurs, aux circonstances variées où de telles faussetés et de telles inconséquences avaient cours et faveur pour s'expliquer la facilité et la légèreté avec lesquelles elles étaient proposées et acceptées ; il faut en revoir à ce besoin et à cet intérêt de négation et de ruine , qui aveuglaient alors et emportaient lés esprits. Ce scepticisme précipité et facile , ne coûtait à personne ; il coulait comme de source, et se répandait sur tout indistinctement , sans la moindre retenue ni le moindre scrupule.
Voilà pour la psychologie qui est qualifiée , en dernière analyse, « de science très-importante, très-subtile, à l'aide de laquelle chacun peut se mettre à portée de connaître à fond de belles choses , dont les sens ne fournissent aucune idée , de sorte que tous les chrétiens sont de profonds métaphysi-
ciens , et qu'il n'est point de ravaudeuse , qui ne sache impertubablement ce que c'est qu'un esprit , qu'une âme immatérielle, un ange, et ce qu'on doit penser de la grâce efficace par elle-même. » Certes, ceux qui s'exprimaient ainsi ne savaient pas si bien dire et ne se doutaient pas de la justice que, contre leur gré et dupes en quelque sorte de leur trompeuse ironie, ils rendaient au christianisme , en lui prêtant, par moquerie, la vertu de nourrir de ces saines pensées les plus humbles de ses enfants.
En passant de la psychologie à la morale de la Théologie portative, nous changerons de sujet plutôt que de doctrine; car principes et préceptes , tout se tient et s'accorde , et la règle de vie n'est que la suite et l'application de la théorie de laviedle-même.
Dès le début, on le reconnaît par quelques articles tels que ceux-ci : « amour-propre, disposition fatale par laquelle l'homme corrompu a la folie de s'aimer lui-même, de vouloir se conserver , et de désir» son bien-être. Sans la chute d'Adam , nous aurions eu l'avantage de nous détester nousmêmes , de haïr le plaisir et de ne point songer à notre conservation. » Helvétius n'eût pas mieux dit. « L'abnégation n'est qu'une vertu chrétienne, effet d'une grâce surnaturelle, qui consiste à se haïr soi-même ^ à détester le plaisir , à craindre , comme la peste, tout ce qui est agréable , ce qui devient très-facile, pour peu qu'on ait une dose de grâce suffisante pour entrer en démence. »... « Vabstvnence se compose de pratiques très-saintes , ordonnées par l'Eglise , et consiste à se priver des bienfaits de la providence, qui n'a créé les bonnes choses que pour que ses chères créatures n'en fissent aucun usage ; Ton voit qu'en ordon-
nant des abstinences, la religion remédie sagement à la trop grande bonté de Dieu. »
Voyez aussi l'article charité, conçu en ces termes : « c'est la plus importante de toutes les vertus. Elle consiste à aimer par-dessus toute chose un Dieu que nous ne connaissons guère , ou ses prêtres que nous connaissons très-bien ; de plus , elle veut que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes, pourvu néanmoins qu'il aime Dieu ou ses prêtres , et qu'il en soit aimé ; sans cela il est convenable de le tuer par charité. » Et celui de prochain dont voici également le texte : « un bon chrétien doit aimer son prochain comme lui-même. Or, un bon chrétien doit se haïr luimême ; d'où il suit qu'un bon chrétien doit faire enrager son prochain, pour gagner à frais communs le paradis; »et celui d'épreuves , qui a aussi son trait contre la divine providence , comme on en peut juger par la citation que nous allons faire : « les épreuves sont des pièges ingénieux et subtils, que, pour s'amuser, la divinité, qui sait tout et qui lit dans les cœurs-, tend aux hommes qu'elle favorise, afin de découvrir leurs dispositions cachées, et pour savoir à quoi s'en tenir sur leur compte. » Joignez-y l'article espérance qui lui sert pour ainsi dire de complément, et vous aurez un développement de plus de la même doctrine : « l'espérance consiste à mépriser tout ce que nous connaissons de bon icibas, pour attendre, dans un pays inconnu, des biens inconnus, que nos prêtres , pour notre argent, nous apprennent que nous connaîtrons quelque jour. » Viennent maintenant les articles zèle et enthousiasme, et on sera tout préparé à les goûter et à les bien prendre ; on admettra, en effet, sans peine que <( le zète est une fièvre sacrée , accompagnée de redou-
blements et de tran^orts au cerveau , à laquelle les dévots et les dévotes sont fort sujets ; et que c'est un mal endémique et contagieux , dont le christianisme a gratifié le genre hu~ mdin, y> Quant à Tenthousiasme , « c'est une sainte ivresse, qui grimpe au cerveau de ceux à qui Dieu fait la grâce de boire à large dose le bon vin que les prêtres débitent dans leurs cabarets. » Quelle profanation et quelle ignorance à la fois des plus saintes choses de Tâme humaine , et j'oserais presque dire quelle innocence dans le blasphème, tant l'aveuglement paraît ici invincible et complet. Mais ce qui n'est plus innocent, car ce &(mi des paroles qu'on empreint à dessein d'une sanglante ironie , c'est ce qui est dit sur le bourreau : « c'est toujours le meilleur chrétien d'un État et le citoyen le plus orthodoxe. Il est l'ami du clergé , le défenseur de la foi , l'homme le plus utile aux prêtres ou à la cause de Dieu. » Est-ce que, par hasard, M. De Maistre aurait été obsédé de quelque im^portun souvenir de la théologie portative , lorsqu'il se prit à célébrer , comme par bravade , sur le ton impitoyable d'une foi que rien m troifble, le même personnage, que l'on impose ici avec une si outrageante satire, à la morale et à la politique chrétienne? Est-ce que d'aventure, d'Holbach ou Naigeon auraient inspiré par un effet de la loi des contraires l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg f Je l'ignore , mais il est difficile de n'être pas frappé d'un tel rapprochement. La pensée, du reste, pour être sérieuse et véhémente d'une part, sceptique et épigrammatique de l'autre, n'en est pas plus chrétienne dans un sens que dans l'autre. Ce n'est de l'amour en aucun sens , c'est de la vio- ' lence et de l'emportemenj par excès de foi ou d'incrédulité. Mais c'est sur le chef de la théodicée , et pluB particulier
reraent encore de la théologie positive que Ton se donne carrière dans l'œuvre que nous examinons. J*ai même besoin, de nouveau , de rappeler que je n'userai des citations qu'avec réserve , précaution , et en demandant grâce pour celles qui pourraient paraître un peu trop vives , mais que la nécessité de l'exactitude analytique m'obligera de produire.
Il s'agit de la providence. Voici d'abord comment il est dit article anthropologie. Que les théologiens en jugent et en parlent : « C'est une manière de s'exprimer des écrivains sacrés, qui consiste à supposer des mains, des yeux, des passions , des noirceurs , des malices au pur esprit qui gouverne l'univers. Dans sa bonté. Dieu a fait les hommes à son image , et les prêtres ont fait Dieu à l'image des prêtres ; voilà pourquoi nous le trouvons si charmant; » « et ils donnent le nom d'athée (article athée) à quiconque ne pense pas comme eux sur la divinité , ou ne la croit pas telle qu'ils l'ont arrangée dans le creux de leur infaillible cerveau. » En réalité , « les attributs divins ( voir cet article) sont des qualités inconcevables , qu'à force d'y rêver, les théologiens ont décidé devoir nécessairement appartenir à un être dont ils n'ont point d'idée. Ces qualités paraissent incompatibles à ceux qui manquent de foi , mais elles sont faciles à concilier , quand on n'y réfléchit point. Les attributs négatifs, dont la théologie gratifie la divinité^ nous apprennent qu'elle n'est rien de tout ce que nous pouvons connaître , ce qui est très-propre à fixer nos idées. » Et quand on prend à part certains de ces attributs , comme rimmensité et l'immutabilité (voir ces articles), on n'en est point embarrassé , on les traite , chacun en particulier, de la même manière que la nature de Dieu en général. Ainsi, au sujet de l'immensité ,
on dit : <( Dieu est immense , il est partout , il remplit tout, il est donc dans moi quand je fais une sottise? — Eh I point du tout , grand nigaud , il est partout , sans néanmoins être dans vous. — Ah 1 j'entends , c'est un mystère ; » et touchant rimmuabilité : « Dieu est immuable, c'est-à-dire n'est pas susceptible de changement ; cependant nous trouvons , dans des papiers, que souvent il a changé de projets, d'amis , et même de religion. Mais tous ces changements ne peuvent nuire à son immuabilité. » Il est également question de sa bonté , mais voyez la finesse , c'est à l'article méchant qu'on en parle; on y dit : « Dieu est infiniment bon, mais il est très-essentiel de le faire , sans en riep dire , plus méchant que le diable; il en revient toujours quelque chose à ceux qui savent le secret de l'apaiser; avec un Dieu trop bon, le clergé ferait très-mal ses affaires.» ... « Dieu est créateur et ordonnateur à peu près comme il est bon. »... «La création est en effet, chez lui, un acte incompréhensible de sa toutepuissance, qui de rien a fait tout ce que nous voyons. Les athées nient la possibilité du fait , mais ils manquent de foi; les théologiens leur prouveront que des riens suffisent pour mettre l'univers en combustion ; l'Église leur fera voir qu'avec rien, on peut faire de l'or et de l'argent;» et quant « à l'ordre qui règne dans l'univers , c'est l'arrangement merveilleux , qu'ont le bonheur de voir dans la nature ceux qui la regardent avec les besicles de la foi ; elles ont la vertu d'empêcher ceux qui les portent d'apercevoir aucun désordre dans le monde; ils n'y voient ni maladies, ni crimes, ni guerres, ni tremblements de terre , ni théologiens intolérants ; » et la prescience divine doit se prendra au même sens : « c'est un attribut au moyen duquel Dieu a le plaisir de savoir les
sottises que les hommes feront, sans vouloir ni pouvoir les en empêcher; » ou s1l essaie une certaine action sur' eux et qu'il les tente ( voir Tarticle tentation) , « c'est pour avoir le plaisir de les punir , quand ils sont assez bêtes pour donner dans le panneau ; cependant pour l'ordinaire , il les fait tenter par le diable, qui n'a d'autre fonction sur la terre , que de faire la nique à Dieu et de lui débaucher ses serviteurs. On voit, par cette conduite mystérieuse , que la divinité, dans ses décrets impénétrables, se divertit à se jouer de mauvais tours à elle-même. » Ainsi accommodée, au point de vue de la vie présente , la providence l'est pour le moins tout aussi bien par la théologie portative à celui de la vie future. Elle enseigne en effet d'abord , à cet égard , que « l'immortalité est une qualité propre à notre âme , qui, comme on sait, est un esprit; or un esprit est une substance que nous ne connaissons pas; donc il est démontré qu'elle ne peut se détruire comme les subtances que nous connaissons. Il est essentiel pour l'Eglise que notre âme soit immortelle ; sans cela nous pourrions bien n'avoir pas besoin des ministres de l'Eglise , ce qui forcerait le clergé de faire banqueroute. y> Ceci est déjà assez précis, pour ne pas prendre un autre mot, mais voici qui pourrait l'être peutêtreencore un peu plus : « Si l'âme est immortelle , il y a un autre monde, un avenir (voir cet article); or, cet avenir est un pays connu des géographes spirituels , où Dieu paiera sans faute, à leur échéance, toutes les lettres de change que ses facteurs ou courtiers auront tirées sur lui. On n'a point appris jusqu'ici qu'il ait laissé protester les lettres de ses gens d'affaires ; elles sont comme on sait , toujours payables à vue. »
Que si maintenant je poursuivais , si , passant de la théodicée à la théologie positive , de Tordre delà raison à celui de la foi , je m'avisais de vouloir encore procéder par citations , je ne sais trop comment je ferais pour aborder certains textes. Le lecteur, qui se croit peut-être aguerri par ceux que je lui ai déjà livrée , se tromperait dans sa confiance , et il ne tarderait pas à s'apercevoir qu'il en aurait de bien plus scabreux à affrcmter et à supporter. Mais heureureusement que mon sujet me dispense de les multiplier sous ses yeux, et me permet de clore ici cette espèce d'inventaire de paroles impies jusqu'à la plus irrévérente dérision , jusqu'à l'impudeur. Tout ce que je puis dire en finissant, sur ce livre, c'est que, rapsodie de tous les méchants propos, qui avaient cours dans ce monde sceptique et railleur du xviii® siècle , Encyclopédie au petit pied de toutes les impiétés, qui défrayaient, dans les soupers et dans les cercles, les conversations de ces esprits légers , libres et hardis jusqu'à la licence, œuvre collective du cénacle réuni chez d'Holbach , et dont l'amphytrion disait ub jour à quelqu'un, qui avouait n'avoir pas encore rencontré d'athée: Vous avez de la chance , car aujourd'hui vous en aurez ici dix-sept à dîner ; telle est cette théologie portative, qu'on mit sous le nom d'un soi-disant abbé Bemier , licencié en théologie , et que Naigeon , ou tout autre de la même maison aurait bien plus justement pu placer et garder sous le sien.
J'ai un peu perdu de vue , dans ce qui précède , la personne et la vie de notre auteur , il est temps que j'y revienne.
Bourru , de difficile humeur , de manières peu agréables , sans grands avantages extérieurs , quoiqu'il ne négligeât
rien de ceux quil pouvait avoir, toujours fort préoccupé;, préoccupé jusqu'à la manie de ses pensées d'athéisme, lesquelles ne sont jamais un attrait pour ces âmes , auxquelles un fond de religion , comme aux faibles , reste toujours, même en leurs plus mondains engagements , il devait peu plaire aux femmes et il les recherchait peu. Il ne se maria pas , il aimait ailleurs , il aimait ses livres , sa plus grande passion, après celle de Tèithéisme. Il en était, curieux, soigneux et ambitieux ; il leur donnait son cœur avec son esprit; et quand un jour, par nécessité, pour suffire, dans sa vieillesse , aux frais d'une grave maladie , il crut devoir se séparer d'eux, d'eux qu'il avait recherchés, mssemblés et arrangés pour lui , avec tant de persévérance et de sollicitude, ce fut presque comme s'il perdait d'anciens amis , qu'il aurait réunis autour de lui , avec toutes sortes desoins, afin d'en former son assidue société.
Il eut toutefois une première consolation dans son malheu r, ce fut, dirai-je, de les vendre, non quoique ce soit le mot propre , mais de les livrer , de les confier aux mains d'un homme, M. Didotpère, qui savait, lui aussi , les goûter et les apprécier ; il en eut line seconde , mais celle-ci bien imparfaite , ce fut de recommencer , quand il le put et comme il le put, sa studieuse collection , et de se faire de sa nouvelle bibliothèque , comme une seconde famille , qui ne valut toutefois jamais la première , les anciens et les premiers amis.
Du reste , avec quelques-uns du moins , il en usait assez Kbrement , quelque affection qu'il leur portât ; car il est tel exemplaire sorti de ses mains , un Tacite entre autres , qui a été trouvé couvert par lui de notes , et qui même , si j'en
dcns croire un témoignage digne de foi , après s'être égaré sur nos quais , et y avoir été acheté quarante sous , Ta été ensuite au prix de 40 francs pour une riche bibliothèque d'amateur.
On comprend donc comment Naigeon , presque exclusive^ ment renfermé dans le cercle de d'Holbach et la familiarité quotidienne de Diderot , tout à ses livres , à ses travaux et à ses principes , dut ne pas s'engager dans aucun lien trop intime , et se condamner à une sorte de solitude , dans le monde , qui avait quelque chose de celle du cloître ; à ne pas croire en Dieu » il y a de quoi vivre s«ul , tout aussi bien qu'à y croire : seulement alors ce n'est pas de foi , d'espérance et d'amour que se nourrit l'âme du solitaire, c'est d'amère tristesse et de résignation sans soutien comme sans objet.
On comprend aussi comment Naigeon , par sa position même, plus indépendant et plus libre, participant d'ailleurs à l'entraînement général des esprits , vit venir sans trouble, et même plutôt avec toutes les illusions décevantes et toutes les brillantes perspectives de son temps , le grand événement qui s'annonçait et dont , en particulier pour sa doctrine , il attendait les plus heureux succès.
Aussi le voyons-nous, dès que l'assemblée constituante est en fonction, en 1 790, lui adresser une pièce, qui témoigne de ses vœux et de ses espérances auprès d'elle. L'abbé Morellet parlant, dans ses mémoires, de cette pièce contre laquelle il avait cru devoir publier un écrit intitulé le préservatif, dit : « Cette adresse est d'un homme de lettres, devenu mon confrère à l'Institut et que, par cette raison, \e ne nommerai pas. J'avais eu avec lui, dans la société du
l)aron d'Holbach , des disputes fréquentes et vives, où je combattais son athéisme dogmatique ; je ne Tavais pas converti, car , dans son adresse, non-«eulement il prêchait sa belle doctrine , mais il exhortait l'assemblée nationale
à se conduire dans ses grandes vues
Ce que je trouvais de plus curieux dans les atrocités que je viens de traverser, n'est pas qu'on eût énoncé impunément ces peDsées dans un pays encore chrétien, mais qu'on les eût adressées à rassemblée nationale. Mon étonnement a cessé, lorsque j'ai vu ensuite l'athéisme professé à la tribune de la convention, et en plein conseil de la commune, par les Dupont, les Lequinio, les Chaumette et les Hébert.... Ces résultats prouvent que l'auteur de Yadresse avait bien mieux jugé, que moi l'esprit et les vues de nos assemblées révolutionnaires , et je crois aujourd'hui que je me suis grossièrement trompé, en disant, dans ma brochure, que l'auteur calonmiait les intentions de] l'assemblée en lui adressant son ouvrage ; je suis aujourd'hui désabusé. »
Ce jugement de Morellet, qui n'aimait pas IHaigeon, et qui ne l'épargnait guère, tout en paraissant vouloir le ménager, en tout n'est pas inexact, et Naigeon lui-même, je pense, l'eût peu contesté.
Un rapide examen de l'écrit, dont il s'agit, nous suffira pour le vérifier.
L'adresse à l'assemblée nationale est assez étendue, et se divise en deux parties, dont la première est consacrée à cette question : Doit-on parler de Dieu et en général d'une religion dans une déclaration des droits de l'homme ? Et la seconde est celle-ci : La liberté des opinions, quel qu'en soit
Tobjet, celle du culte et de la liberté dé la presse, peu* vent-elles être circonscrites et gênées par la législation ?
Je ne m'occuperai que de la première, la seule qui rentre directement dans mon sujet.
L'auteur commence par y mettre en avant ces paroles d'Epicure, qu'il s'applique à lui-même : « ie n'ai jamais voulu plaire au peuple ; car ce que je sais n'est pas de son goût et ce qui est de son goût, je ne le sais pas. » Entrant ensuite en matière, voici sur quel ton il débute : « Un philosophe faisait un jour cette question à un homme du monde : Si le bal de Fopéra durait toute l'année, que penseriez-vous qu'il en arriverait ? — Ce qu'il en arriverait? c'est que tous les masques se connaîtraient. — Eh bien I reprit le philosophe, ces masques-là sont les symboles de toutes nos erreurs ; souhaitons que le bal dure, et ils finiront par être reconnus. — Cette fable ingénieuse et fine, ajoute l'auteur, est une espèce de prédiction, qui tend sans cesse à s'accomplir dans toutes ses parties , et dont plusieurs le sont déjà, et c'est aux progrès sensibles qu'a faits la liberté de penser que cela est dû. De là vient en effet cette grande révolution dans les esprits et les idées , présage heureux de celle qui s'opère aujourd'hui dans l'ordre des choses. » Persuadé que telle est la voie dans laquelle il faut entrer et avancer de plus en plus, il croit devoir proposer en ce sens quelques observations sur une motion de l'abbé Grégoire, dont le zèle aussi courageux qu'éclairé, dit-il, lui paraît dans cette circonstance avoir passé les limites. Cette motion était ainsi conçue : « L'homme n'a pas été jeté au hasard sur la terre qu'il occupe : s'il a des droits, il faut lui parler de celui dont il les tient ; s'il a
des devoirs, il faut lui parler de celui qui les lui prescrit. Quel nom plus auguste, plus grand peut-on placer à la tête de la déclaration, que celui de la divinité, que ce nom qui retentit dans toute la nature, dans tous les cœurs, que Ton trouve écrit sur la terre , et que nos. yeux fixent encore dans les cieux. » La motion n'est peut-être pas de tout point écrite dans les meilleurs termes ; mais en elle-même elle n'a rien que de simple, de vrai et de sagement politique. La constitution des États-Unis ne commence pas par une autre pensée.
Mais on était en France et sur la fin d'un siècle, qui n'en était pas un précisément de croyance et de foi ; il s'y était même déclaré dans les dernières années, parmi d'autres mouvements plein d'enthousiasme et d'élan, une précipitation hasardeuse au doute et à la négation. On était allé à l'excès en ce sens, et Naigeon peut-être plus qu'aucun autre, s'y était emporté, il devait donc être excité , mis en émoi par une telle motion, qui était aussi une doctrine, et on conçoit à quelles réflexions il se livra pour la combattre. Voici comment il raisonnait : « Que l'homme soit aussi dépendant de Dieu qu'on le voudra, il n'en a pas moins ses droits imprescriptibles et sacrés , ses rapports nécessaires dérivant de la nature et par conséquent ses devoirs. Mais ce n'est là qu'une hypothèse ; à le considérer plus philosophiquement, c'est-à-dire comme portion nécessairement organisée d'une matière éternelle, nécessaire et douée d'une infinité de propriétés, tant connues qu'inconnues, ses droits ne seront ni plus étendus, ni plus invariables, ni plus sacrés. En effet que Dieu existe ou n'existe pas, l'homme est toujours ce qu'il est ; sa nature est la même partout ; partout
il est sensible et de celte sensibilité physique» des besoins^ et des relations qu*elle engendre , on peut déduire tous ses droits naturels, de même que ses devoirs. Rien donc n'est plus contraire au but d^une sage législation et plus dangereux que de lier les droits de Thomme à Texistence de Dieu, et la morale à la religion (1), parce que toutes les idées religieuses étant par leur nature vagues, incertaines, vacillantes, comme toutes celles dont Tignorance, la terreur et rimagination ont été Torigine, l'évidence d'une religion quelconque est nécessairement dans tous les hommes une quantité variable ; il y a tel période de Texistence jù cette évidence est 0, et telle autre oîi elle est négative.
« Si donc au moment où l'on cesse de croire, on se rappelle ce que de stupides instituteurs ont répété tant de fois, qu'il n'y a ni probité, ni morale sans religion, et que celle-ci est le plus ferme appui de celle-là, ou on conclut de ce que la religion est fausse, que la morale qu'on avait fondée sur elle n'est ni plus vraie, ni plus obligatoire ni plus utile ; que la force constitue le droit ; que tous les devoirs de l'homme et du citoyen se réduisent à cette formule : Fais ce que tu voudras et ne sois pas pendu. »
Telle est la conséquence « de l'acquiescement , dit Naigeon , à un recueil , à un amas indigeste de dogmes obscurs , incohérents , et contraires aux notions communes. »
Ainsi des motifs sensibles , indépendants des temps , des lieux , des circonstances , déduits de la nature même de
(1) Se rappeler ici la thèse soutenue dans la Contagion sacrée et dans le dictionnaire encyclopédique {V Encyclopédie méthodique).
rhomme, sont nécessairement plus forts , plus déterminantd que œux qu'on tire de la religion. Le dévot craint Dieu , il est vrai , mais il ne peut jamais avoir des idées aussi claires , aussi précises des dispositions et des jugements de Dieu , que de ceux des hommes ; un seul témoin , fût-ce un enfant , lui impose plus que Tidée de la présence de Dieu. « Le nom de Dieu ne doit donc pas se trouver dans une déclaration de droits naturels , de gouvernement civil , de droit des gens , ni dans un traité de morale et de philosophie rationnelle, pas plus que dans un ouvrage de géométrie ou de physique. Les seules matières où il soit permis de parler de Dieu sont celles des théologiens , que Hobbes définit avec sa précision ordinaire , le royaume des ténèbres ,
regnum tenebrarum^
» Dans les livres , comme dans les conversations,
il ne faut parler de Dieu que très-rarement et le plus brièvement qu'il est possible ; c*est une des idées avec lesquelles il est bon que le peuple ne se familiarise pas trop : <( Les choses les plus ignorées, dit Montaigne, sont les plus propres à être déifiées. » ..; « Un moyen sûr, poursuit Naigeon, de ne pas craindre les fantômes, c'est de les voir de près ; ils s'agrandissent toujours dans l'imagination par la distance et le secret; et Dieu qui ne se montre jamais, et les despotes orientaux, qui ne se montrent que rarement savent bien ce qu'ils font, major è longinquo reverentia; cela est vrai de tout temps et le sera toujours. » Ainsi, pour rendre ici toute la pensée de Naigeon, qui ne se refuserait de l'expliquer et de la déclarer dans ce sens. Dieu est un fantôme, une vaine image, qui n'a de réalité que celle qu'on lui prête, en la plaçant au
loin et dans l'ombre, et qui s'évanouit dès qu'on s'en approche à la clarté de la raison.
C'est pour ne s'être pas avisé de cette nullité de l'idée de Dieu, dans les questions de politique et de morale, que les meilleurs écrivains sur ces matières se sont égarés. « Qu'est-ce qui a si souvent retardé et embarrassé la marche de Montesquieu, dit Naigeon ? qu'est-ce qui lui a fait écrire les trois premiers chapitres de VEsprit des lois, qui ne sont ni d'un bon logicien, ni d'un politique philosophe ? qu'est-ce qui l'a entraîné dans des erreurs graves et toutes voisines d'une sorte de superstition ? qu'est-ce qui lui a fait méconnaître les vraies bases d'un bon système de législation, si ce n'est l'importance excessive et peu réfléchie, qu'il semble attacher aux idées religieuses, soit qu'il ne les eût pas assez approfondies pour avoir lui-même à cet égard une opinion arrêtée, soit qu'un reste de respect, purement machinal, pour de vieux préjugés, ait enchaîné sa raison. » Ainsi voilà Naigeon peu satisfait de Montes* quieu ; je le comprends, ses griefs ont quelque fondement ; l'auteur de Y Esprit des lois a péché par sa foi en cet ordre de rapports, qui règlent le monde moral aussi bien que le monde physique, et au principe dont ils émanent: c'est de la pure superstition. Mais Naigeon n'est
pas plus content du livre de l'Esprit , et de celui de YHomme auxquels, dit-il , peuvent s'appliquer les mêmes
remarques ; et il faut avouer qu'ici il est bien difficile,
car je ne sache pas qu'Helvétius dans le premier , mais
surtout dans le second de ces ouvrages, ait beaucoup sacrifié
à l'idole dont, il est vrai, Montesquieu a eu la faiblesse,
disons plus sérieusement, la haute sagesse et l'honneur de tenir un peu plus compte.
Le mieux serait de retrancher Dieu de la constitution, dont s'occupa l'assemblée nationale ; toutefois , comme elle doit être le code législatif, civil, politique et pratique de vingt-cinq millions de français, il faut bien y parler de Dieu, de religion et de culte, parce que tous les membres d'un État ne sont pas des philosophes ; parce que en fait de dogmes, de prières, de miracles, et en général de croyances, chacun a par habitude, par faiblesse, des besoins plus ou moins impérieux, et enfin parce que quand on discute les lois d'un peuple, il faut compter pour rien quelques individus, qui font exception à la règle générale et supposer tous les citoyens ce que les hommes sont à peu près partout, c'est-à-dire ignorants, crédules, superstitieux et par conséquent voisins de l'enthousiasme, de l'intolérance et du fanatisme; et ceci rappelle à Naigeon ce que lui disait un philosophe, qu'il ne nomme pas, mais qui pourrait bien être Diderot : « Le gros d'une nation restera toujours ignorant, peureux, et par conséquent superstitieux. L'athéisme peut être la doctrine d'une petite école, mais jamais celle d'un grand nombre de citoyens, encore moins celle d'une nation. La croyance à l'existence de Dieu, ou la vieille souche restera donc toujours ; or qui sait ce que cette souche abandonnée à sa végétation peut produire de monstrueux? Je ne conserverais donc pas les prêtres comme des dépositaires de vérités, mais comme des obstacles à des erreurs possibles et plus monstrueuses encore ; non comme les précepteurs des gens sensés, mais comme les gardiens des fous ; et leurs églises, je les laisserais subsister comme l'asile ou les
petites maisons d*une certaine espèce d'imbéciles, qui pourraient devenir furieux, si on les négligeait entièrement. » On aurait pu croire un moment, d'après les premières de ces paroles, à une sorte de retour'au respect et à une sérieuse tolérance de la part de Maigeon ou de son interlocuteur, pour des croyances, que d'ordinaire il ne ménage guère ; mais la fin ne laisse pas de doute ; l'outrage y éclate de nouveau, et ce qu'ajoute Maigeon en son nom, dans les lignes suivantes, n'est pas fait pour en modérer l'eflFet : « L'assemblée nationale doit chercher, dit-il, les moyens de rendre les prêtres utiles ou du moins de les empêcher de nuire ; ce sont des bêtes féroces qu'il faut enchaîner et emmuseler, lorsqu'on ne veut pas en être dévoré. Il est surtout de l'intérêt général que le prêtre soit avili, et que la théologie qui a si souvent couvert la terre d'erreurs et de crimes, soit méprisée, oubliée, s'il se peut, mais dans tous les cas
renfermée dans les murs des écoles
. . . La superstition ressemble à cet insecte, qui se multiplie de bouture
Il faudrait pour l'empêcher de se régénérer, en arracher à la fois et d'un seul coup toutes les racines, et en détruire le germe même dans l'esprit humain. »
Ainsi se termine la première partie de V adresse à l'assemblée nationale. J'ai annoncé que je laisserai de coté la seconde; je me bornerai à rappeler que l'auteur s'y prononce pour la liberté illimitée de la parole et de la presse, aussi bien en matière religieuse qu'en matière politique : « Deorum injurias Diis curm, dit-il ; il n'y a pas d'autres lois à faire contre les déistes et les athées. »
Naigeon ne fut pas content de l'assemblée nationale; elle
ne décréta paâ ce qu'il lui demandait, elle hissa passer, mieux que cela , elle plaça hautement le nom de Dieu dans sa déclaration des droits de l'homme , et elle dit (art. I^de la constitution) : « L'assemblée nationale reconnaît et déclare, enprésenceet sous les auspicesde l'Etre souverain, les droits suivants de Fhommeetdu citoyen; » et Mirabeau, en mémoire de ce décret , et pour la défense de l'assemblée , qu'on accusait d'être hostile à la religion et à ses ministres , s'écriait : « Vous les persécuteurs de la religion I Vous qui lui avez rendu un si noble et si toudiant hommage dans le plus beau de vos décrets I Vous qui consacrez à son culte une dépense publique , dont votre prudence et votre justice vous eussent rendu si économes J Vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume , et qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites du département 1 Vous, enfin , qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux hommes que la liberté I »
Ce dut être là , pour Naigeon , une amère déception. Quoi ! faire une révolution pour n'y pas comprendre Dieu , comme le reste , et être condamné à voir encore ce fantôme demeurer, non-seulement dans les mœurs, mais dans la loi! c'était à désespérer des progrès de la raison publique. Il y avait toutefois recours et appel possible de l'assemblée nationale à la convention et de Mirabeau à Robespierre. Mais tout devait se tourner contre les vœux de Naigeon ; et un jour , qu'au plus fort de la terreur, à son air troublé et bouleversé, les amis auxquels il se présentait le croyaient en péril de vie, et lui demandaient s'il était sur la liste des victimes: « C'est bien pis, s'écria-t-il ; — Ehl quoi donc? — Ce monstre de Robespierre vient de décréter
TEtre suprême. » Et Naigeon se sentait vaincu , et lui aussi pouvait dire :
Dieu des Juifs , tu l'emportes I
Cependant, s'il ne triomphait pas, il ne se rendait pas non plus , loin de là , et , soit chez ses amis, soit pilleurs , et dans llnstitut même , quand il en avait Toccasion , il persistait dans ses efforts pour répandre et propager sa foi. Il faut même que cette passion , à force d'obstination , et ji'étroit entêtement , touchât au ridicule, pour que Chénier , qui n'était pourtant pas un fanatique, fît ces vers contre Naigeon et La Harpe à la fois :
Or, connaissez-vous en France , Certain couple sauvergeon , Prisant peu la tolérance , Messieurs La Harpe et Naigeon ?
Entr'eux il s'élève un schisme :
L'un étant grave docteur , Feiré sur le catéchisme ; L'autre athée , inquisiteur.
Tout deux braillent comme pies :
Déistes ne sont leurs saints.
La Harpe les oomme impies .
Naigeon les dit capucins.
A ces oracles suprêmes ,
Bonnes gens , soyez soumis
Nul n'aura d'esprit qu'eux-mêmes :
Ils n'ont pas d'autres amis. ,
Leur éloquence modeste Amollit les cœurs de fer ; La Harpe a le feu céleste , Et Naigeon le feu d'enfer.
Partout ces deux Prometbées vont formant mortels nouveaux ; La Harpe fait les athées Et Naigeon fait les dévots.
Pour Naigeon, une défaite, qui n'en était jamais uaa à ses yeux, loin de rabattre, Texcitait à de nouveaux: combats. Battu dans son adresse à rassemblée nationale , il reprenait incontinent la lutte dans Y Encyclopédie métho^ dique , et quand on considère av^c quelle confiance en soi ^ quel orgueil de raison, quel fanatisme de logique, il revient, pour continuer à les célébrer , à Les prêcher , au matéria* lisme , au fatalisme et à Tathéisme , on s'assure^ qu'il ne se croit pas vaincu , et qu'il reste avec toute sa foi, peut-être même encore plus affermie et plus déclarée.
Chargé dans cette collection de la partie philosophique , il en profite pour y reproduire, sans détour et sans voile , £oit en son nom, soit en celui des auteurs qui abondent dans son sens , sa constante doctrine.
Ainsi , à l'article Collins qu'il traite avec une prédilection toute particulière , il dit : « De toutes les erreurs que les théologiens ont consacrées et introduites dans la morale, une des plus graves et des plus enracinées dans l'esprit du vulgaire ignorant et crédule , c'est certainement le dogme jabsurde de l'immatérialité et de Timmortalité naturelle de l'âme. »
A l'article Condillac, il dit dans le même sens: « Sien philosophant sur ce principe (la distinction des deux substances), évidemment contraire à l'expérience et à la raison, l'abbé de Condillac a été sincère avec lui-même; s'il a dit, s'il a écrit ce qu'il pensait, il faut avouar que sur ce point il
a été aussi mauvais observateur que mauvais logicien. Si Tabbé de Condillac avait eu connaissance de l'excellent traité auquel je renvoie le lecteur (le Traité de Collins), il n'aurait pas écrit tant de puérilités sur la prétendue distinction de l'âme et du corps. On voit avec peine cette ridicule hypothèse étendue à tous ses ouvrages philosophiques, et on regrette que ce subtil métaphysicien , au lieu de profiter des découvertes de ceux qui l'avaient précédé dans la carrière, ait consacré dans la plupart des livres qu'il a publiés, des préjugés qu'un prêtre hypocrite ou superstitieux peut enseigner , mais qui , sous aucun prétexte, ne doivent pas même être la doctrine publique d'aucun philosophe. »
Deux remarques seulement, ici, fort courtes, mais suffisantes : l'une , sur le ton décisif et tranchant , avec lequel Naigeon prononce sans discussion , que le spiritualisme est l'erreur et le matérialisme la vérité ; il semble à l'entendre qu'il n'y ait pas même à en disputer ; l'autre sur la manière dont il parle de Condillac , et dont , sans s'en douter, il fait valoir un de ses mérites , celui d'être resté très-nettement et très-constamment spiritualiste , alors que sa théorie de la sensation , les préjugés communs à son temps , l'exemple et l'autorité de la plupart de ses amis pouvaient aisément l'induire à la doctrine contraire. Grâce à une certaine sagesse et à une certaine indépendance d'esprit, il eut le bonheur d'y échapper , et c'est ce que ne lui pardonne pas Naigeon.
Du matérialisme au fatalisme il n'y a qu'un pas. Naigeon le fait sans hésiter, et à l'article qui porte ce titre il avance d'abord, que ceux qui ne sont pas de son sentiment « affirment sans le prouver , et peut-être sans le croire , que notre âme est la cause efficace de ses volontés ; » et il dit ensuite
expressément : « Laissons la nature pour ce qu'elle est. Né parlons ni de sa perfection , ni de sa sagesse , ni de sa bonté ; toutes ces expressions sont vides de sens, et par cela même très-déplacées dans la bouche d'un philosophe , aux yeux duquel Tunivers , considéré dans l'ensemble et dans
les détails , n'offre rien qu'il puisse louer ou blâmer En
effet , depuis les phénomènes les plus communs ou les plus rares de la matière brute et inanimée, jusqu'aux pensées, aux volontés , aux actions les plus machinales ou les plus réfléchies de Tanimal , portion nécessairement organisée d'une matière appropriée, sensible et vivante , tout s'exécute par des lois nécessaires et étemelles , et le monde ou le tout ne saurait être autre que ce qu'il est.... Tous les événements forment une chaîne étroite et inaltérable ; ôtez un seul de ces événements , la chaîne est rompue et toute l'économie de l'univers est ti'oublée. Cela est démontré pour tous ceux qui entendent cette matière, et ce serait entreprendre de blanchir un maur , selon l'expression d'un savant moderne , que de vouloir le prouver à ceux qui ne l'entendent pas. »
Je laisse de côté les exemples que prend ici Naigeon pour mieux établir sa thèse, et qui se ressentent un peu trop des propos familiers et libres de cette société aux mœurs faciles du xviii® siècle , et je m'en tiens aux généralités de son système. Selon lui, « l'homme n'est pas différent d'un automate ; c'est un automate qui veut. » Et pour ne reculer devant aucune conséquence, il n'hésite pas à dire : « Qu'il n'y a ni vice ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. Qu'est-ce qui distingue les hommes ? la bienfaisance et la malfaisance ; le malfaisant est un homme qu'il faut exterminer, mais non punir ; la bienfaisance est une bonté
forte, mais^ non une vertu. Et les récompenses et les châtia
ments 7 II faut bannir ces mots de la morale
De là une sorte de philosophie, pleine de commisération qui attache fortement aux bons, et qui n'irrite pas plus contre les méchants que contre un ouragan les yeux qu'il incommode de poussière. » On reconnaîtra sans peine ici, et jusque dans ses termes mêmes, la pensée de Diderot, telle qu'il l'exprime dans une lettre^ que j^ai citée en son lieu ; c'est comme une leçon que le disciple répète d'après le maître, et dans la reproduction de laquelle il pousse même la fidélité, jusqu'à dire aussi que : <( Quoique lliomme bienfiaisant ou malfaisant ne soit pas libre, il n'en est pas moins un être qu'on* modifie ; et c'est par cette raison , qu'il faut détruire le malfaisant sur une place publique ; car de là viennent les bons effets de l'exemple, des exhortatiions, des discours, de l'éducation, du plaisir, de la douleur, des grandeurs et de la misère. » Comme si de toutes ces choses, aucune pouvait se faire autrement que d'un être libre à un être également libre ; comme si pour enseigner , exhorter i persuader, gouverner, il ne fallait pas deux libertés, celle du maître et celle du disciple, celle de' l'orateur et celle de^ l'auditeur, celle du souverain et celle du sujet 1 comme si toute action, toute impression morale ne supposait pas à ses deux termes, aux deux âmes qu'elle met en rapport, à celle dont elle procède comme à celle à laquelle elle s'adresse, une faculté de se modifier et de se déterminer elles-mêmes, sans laquelle il n'y a de possible qu'une impression méca- Aique et une invincible nécessité.
Naigeon conclut sa dissertation par cette édifiante réflexion : « La plupart des hommes haïssent le méchant. Moi j'en a^
pitié ; je n^approuve pas, j*excuse ; je me dis : qui sait ce que, dans les mêmes circonstances, je serais devenu ; élevé comme Galigula et Commode, j'aurais peut-être été aussi (éroce, aussi fou. » Alors pourquoi plus tard sa colère contre Robespierre et les Décemvirs ? Il fallait simplement en avoir pitié.
Son demier mot est celui-ci : « Voilà C0 que j'avais à dire sur la doc!^rine très-chrétienne, mais très-peu philoso-* phique de la liberté de l'homme. »
Mais la question capitale pour lui est toujours celle de l'existence et des attributs de Dieu ; sa grande afi^ire, dont le matérialisme et le fatalisme ne sont en quelque sorte que les accessoires , est toujours l'athéisme. Il y met tout son soin, ne perd aucune occasion, et ne néglige aucun moyen de le pousser et de le faire avancer.
Amené dans son article Campanella à dire que ce philosophe est plutôt un fanatique qu'un athée, il continue par cette remarque : <( Il n'avait pas assez d'étoffe, pour être un athée, car il ne faut pas croire que tout le monde puisse se mettre au niveau de cette opinion ; c'est au contraire celle d'on très-petit nombre ; au lieu que la superstition, étant à la portée de tous les esprits, doit par là même être fort commune. En effet, pour avoir ce qu'on appelle de la relipouj il ne faut ni instruction, ni lumières, ni raisonnement ; il Bufiit d'être paresseux, ignorant et crédule, et tous les hommes le sont plus ou moins ; mais pour être athée comme Hobbes, Spinosa, Bayle, Dumarsais, Helvétius, Diderot et quelques autres, il faut avoir beaucoup observé et beaucoup réfléchi. »
Ailleurs à l'article Dumarsais , il met dans une note
— 5ff —
(U fïkut en générsd foire attention à des notes ; c'est là» le plu& souvent , qu'il marque le mieux son sentiment ; surtout quand il n'est pas l'auteur des articles, et qu'il n'en est que le commentateur) , il met , dis^je , dans une note , ce qui suit : « Ceux qui savent que Dumarsais a été un des athées les plus fermes et les plus hardis, qu'il y ait jamais eu^ seront sans doute étonnés de le voir consacrer ici deux dogmes de la religion chrétienne (Dieu el l'âme], dont l'absurdité lui est également démontrée, mais il faut se souvenir que ce philosophe avait , comme tous ceux qui pensent à peu près comme lui , sur ces matières, une doctrine publique et une doctrine secrète. » Dumarsais devait certainement être en particulière faveur auprès de Maigeon , pour n'en être pas traité plus sévkement au sujet de sa double doctrine. Il est moins indulgent pour d'autres, pour Voltaire en particulier , auquel il reproche ailleurs , à propos du curé Meslier, de n'avoir parlé que de la première pmtie de son testament ; ce qui; lui fait dire : « A juger de Meslier d'après cette seule partie, il ne paraît qu'un déiste à la façon anglaise. Mais il a fait un pas de plus que les Anglais , et même un pas très-dii&cile; il était athée el c'est ce que Voltaire a cm devoir dissimuler. Il pensait qu'il fallait laisser à la plupart des hommes, mais surtout aux rois et aux peuples, la croyance à un Dieu , qui punit et récompense. Sdon ki l'athéisme pouvait être la doctrine secrète du philoso^ phe y mais ne devait jamais faire partie de sa doctrine pu* blique. Cette opinion qui ne lui est pas particulière, mais dont il a été un des plus ardents défenseurs ,. ne soutiendrait pas un examen suivi et réfléchi. Elle peut offrir à un écrivain éloquent la matière de quelq.ues belles pages :
mais UB bon dialecticien détruirait sans peine l'effet de ces bagatelles harmonieuses, nugm canorm. » Plus loin Naigeon dit encore de Voltaire , auquel il en veut pour lui avoir gâté son curé Meslier : « Je sais que le dogme de Texistence de Dieu, pour lequel il a combattu toute sa vie avec lemême zèle, ne se lie pas bien avec d*autres opinions, qu'il a constamment soutenues , telles que la matérialité de Tâme , la nécessité des actions humaines et l'éternité de la matière. .... Mais Voltaire n'en est pas moins d'accord avec luimême; car il ne faut pas croire que, quand il plaide avec tant d'intérêt la cause de Dieu , ce soit sa propre opinion qu'il défend; il suffit de bien prendre l'esprit de tout ce qu'il a écrit sur cette matière, pour se convaincre qu'il parle bien moins de l'existence de Dieu , comme d'un dogme ^ dont la vérité lui est démontrée » que comme d'un dogme utile et nécessaire. » Il y a de la justesse dans cette observation de Naigeon et il faut convenir que le Dieu rémunérateur et vengeur, en rapport avec des âmes , dont on met pour le moins en doute la spiritualité et l'immortalité , est un Dieu assez vain. Mais d'autre part, il serait injuste de ne pas reconnaître que Voltaire parle de l'existence, il est vrai, plus que des attributs de Dieu , d'un ton, d'un accent , et avec des raisons qui ne permettent guère de suspecter , sinon la parfaite constance , du moins la sincérité de son sentiment et de sa conviction; son cœur , si ce n'est sa logique , est pour le Dieu qu'il confesse.
Mais Naige(Hi est d'une exactitude en matière d'athéisme , qui le rend peu complaisant à quiconque ne partage pas parfaitement toute sa foi et y porte quelque réserve ou quelque hésitation.
— SS- II fait du curé Meslier cette citation trop fameuse : « Je voudrais , et ce sera le dernier de mes souhaits, comme le plus ardent , je voudrais que le dernier des rois fut étranglé avec les boyaux du dernier des prêtres; » paroles, comme on sait, de Diderot , mais que des amis bienveillants assurent n*avoir pas été écrites par lui sérieusement, mais seulement pour montrer , par un excès de plaisanterie, il est vrai, bien hasardé , conmient on pouvait répondre à des déclamations sans ménagement dans un sens , par des déclamations encore plus emportées dans un autre ; mais paroles cependant que Naigeon ne prend pas , comme on va le voir, pour un jeu , car il a 11» courage de dire : « On écrira 1 0^000 ans , si Ton veut, sur ce sujet, mais on ne produira jamais une pensée plus profonde, plus fortement conçue , et dont le ton et l'expression aient plus de vivacité , de précision et d'énergie. » Il n'y a point ici de réflexion à faire; les choses ont d'elles-mêmes leur langage ; mais oii âtllait^I que les esprits en fussent venus pour que de tels propos , échappés à la véhémence d'une imagination sans tma , fussent accep^ tés et applaudis avec un si impassible fanatisme?
Naigeon , je Tai déjà dit , n'épargne pas d'Alembert , qu'il nomme pourtant son ami, et il dit : « Pourquoi craindrai-je d'avouer d'un ami un tort que j'ai eu le courage de lui reprocher plusieurs fois, lorsqu'il vivait D'Alembert a
plus trahi la cause de la vérité par 10 ou 12 lignes de la préface des Eloges académiques, qu'il ne l'a servie par le recueil complet de ses Mélanges littéraires. » <( Il est triste^ ftjoute-t-il, qu'on puisse Ihi imputer d'avoir fait valoir, en faveur de la religion, des lieux communs, plus dignes d'un déclamateur que d'un philosophe. Il serait moins difficile
— sodé l'excuser, s'il eût eu réellemeDt , pour le christianisme , cette soumission et ce respect absolu qu'il affecte partout* Hais ceux qui l'ont connu saYent assez qu'il avait une haine invétérée pour les prêtres, et le mépris le plus profond pour ce qu'ils enseignent; il était même athée à sa manière, puisqu'il ne croyait , comme il me l'avoua un jour, pressé par différentes questions que je lui proposais à ce sujet , ni que Dieu eût créé la matière, ni que ce fût un être intelligent , immatériel et distinct de ses effets. Il ne le concevait que comme une certaine force , répandue dans toute la nature et qui produit d'une manière, qui nous est le plus souvent inconnue, tous les phénomènes que nous voyons. »
Mais voici élevée à son plus haut caractère de généralité et tout a fait systématisée la doctrine de Naigeon sur Dieu : « La distinction , dit-il à l'article manichéisme , du monde moral et du monde physique, est chimérique et contraire à la saine philosophie ; il n'y a pas deux mondes ^ il n'y en a qu'un et c'est le tout : or le tout n'est ni bon ni mauvais ; il est comme il doit être, et il n'y a personne ni à accuser ni à glorifier , rien à craindre ni à espérer. »
4f Tout effet , beau ou laid , simple ou complexe, rare ou commun , dit-il encore ailleurs (article ordre de runivers) , régulier ou irrégulier, selon notre manière de voir , a une* cause physique connue ou inconnue. Que mille caractères^ jetés , pêle-mêle , sur une table , forment un discours et u» sens : que les astres aillent d'une façon ou d'une autre , cesdifférentes combinaisons , toutes possibles , ne sont ni plusni moins régulières , ni plus ni moins admirables les unes que les autres : elles sont toutes dans la nature ; elles ont leurs causes nécessaires et déterminantes , elles sont égale-
ment dans Tordre, relativement au tout, excepté que cet ordre n'est pas toujours celui de notre esprit ;»...« car ce que nous appelons ordre n*est le plus souvent de notre part qu'une conception , qu'une vue particulière de notre entendement. Or c'est un principe incontestable, qui a même l'évidence d'un axiome , que notre pensée n'ajoute rien à ce que les objets sont en eux-mêmes: Cogitare tuum nihil ponit mre. r^
Au fond, selon lui , il n'y a point d'ordre , d'ordre , du moins , comme nous l'entendons , au sein de l'univers , et celui que nous y supposons, en le regardant comme l'ouvrage d'une cause intelligente « n'est qu'une chimère. « Ceux qui ont adopté l'hypothèse d'une telle cause , dit-il , et des causes finales en général, ont fait intervenir Dieu dans l'action très-compliquée de la nature , comme les anciens faisaient descendre Diane , Jupiter ou Hercule pour dénouer celle de leurs drames. Mais à mesure que l'art dramatique s'est perfectionné , les poètes ont senti le ridicule de faire arriver ainsi un Dieu par une machine , pour résoudre une action tragique. Il viendra de même un temps, oii la nature mieux observée^ et ses lois mieux connues , rendront les philosophes moins prodigues de la divinité et où cet être, le dernier argument et la dernière raison de l'ignorance , puisqu'on ne l'emploie jamais qu'après avoir épuisé la série des causes physiques , sera regardé comme une roue de luxe dans la machine du monde, et, par conséquent, comme un bors-d'œuvre et un double emploi. »
Voilà qui est clair, et en général, c'est un avantage que l'on a avec Naigeon, on n'a jamais rien à lui prêter, on n'a jamais à le pousser aux conséquences de ses principes , il s'y
porte de lui-même, et y va jusqu'au bout; il ne laisse, sous ce rapport, absolument rien à désirer.
S'il en fallait une nouvelle preuve , après toutes celles que j'en ai déjà données , je citerai encore ce passage , tiré do l'article Vanini : « En dernière analyse , ce qui résulte toujours de toutes ces définitions de Dieu , même les plus claires , c'est qu'il est un certain je ne sais qu'est-ce , qui a fait un certain je ne sais quoi y d'une certaine manière je ne sais comment. Tout ce qu'on a écrit de Dieu, depuis qu'on s'occupe de ces matières , n'en apprend pas davantage. Un enthousiaste, un fanatique tel que saint Paul, s'écrierait : 0 Altitudo. Mais le philosophe se rit de cette prétendue profondeur de la sagesse divine. Il fait des expériences , il observe, il calcule, il arrive à des résultats, qui le dispensent de perdre son temps à chercher ce que c'est que Dieu , s'il existe et ce qu'il est. »
Perdre son temps à rechercher ce que c'est que Dieu, n'est-ce pas bien là une expression en rapport avec cette roue de luxe dans la machine du monde, ce hors-d'œuvre et ce double emploi dont il est parlé plus haut? Mais voici peutêtre qui est plus fort que tout le reste. A l'article conscien-taire ou consciencieux, Naigeon parle de Mathias Knuzen, espèce de Feuerbach anticipé, qui professe publiquement l'athéisme, à peu près, dit-il, comme Boindin et Dumarsais, sans cependant les valoir. Or, voici les propositions de Knuzen qu'il admet, explique avec faveur ou excuse avec complaisance: « Il n'y a point d'autre Dieu, d'autre religion, d'autre magistrature légitime que la conscience : au fond, il n'y a ni Dieu ni diable, et il ne faut point faire état des magistrats, des temples, ni des prêtres. A la place des ma-
gktratset des prêtres, il y a la raison et la science, jointes à la conscience qui nous enseigne à vivre honnêtement, à ne nuire à personne, à rendre à chacun ce qui lui appartient ; le mariage ne diffîre pas de la fornication ; il n'y a qu'une via, celle-ci, apiès laquelle il n*y a ni peine ni récom* pense. » £t Naigeon cite en outre, et toujours dans le même esprit, une lettre deKnuzen, qui est un abrégé de sa doctrine, et dans laquelle, en parlant de lui et de ses sectateurs, qui sont à ce qu'il assure en grand nombre à Paris, à Amsterdam, à Leyde , en Angleterre, à Hambourg, à Go^ penbague, à Stockholm et même à Rome, il dit : « Nous nions Dieu , nous nous moquons des magistrats et nous rejetons les temples et les prêtres. »
Je n'insisterai pas ici sur tout ce que Piaigeon professe au sujet du Christianisme ; on s'en fait sans peine une idée, et si l'on avait besoin , à cet égard, d'être édifié, on aurait qu'à lire, entre autres, son article sur le curé Meslier , du testament duquel il donne de si amples extraits. Mais je voudrais du moins montrer par un ou deux exemples , jus* (|u'à quel point , sur cette matière , il porte le rigorisme et combien il est difficile à satisfaire.
Il admire beaucoup Bacon ; il trouve qu'il a devancé son siècle, et qu'il en a fait la gloire ; <i mais , ajoute-t-il , lorsqu'il parle du christianisme qu'il n'avait pas examiné , il ne
sait plus ce qu'il dit
. . . Au reste , à l'époque même oii nous vivons , la plupart de nos savants et gens de lettres , d'ailleurs bien inférieurs à Bacon, du coté de l'esprit, ne sont guère plus
avancés que lui sous le rapport de la religion
Pour un écrivain qui pense avec la hardiesse et la profondeur
de Dumarsais et de Diderot, qu'on peut même regarder à cet égard comme le dernier des Romains, on en trouve dix de la force de l'abbé de Condillac et de d'Alembert. . . . Sans doute il n'y a point de philosophie sans raison, c'est même la conditic^ sine qud non ; mais il peut y avoir de la raison sans philosophie ; en ce sens précis et rigoureux, Fontenelle, Dumarsais, Helvétius, Diderot, sont de vrais philosophes, et l'abbé Condillac et d'Alembert sont seulement des métaphysiciens très-circonspects, très*sages, qui ont écrit sur la philosophie, souvent avec justesse, toujours avec ordre et clarté, mais presque partout avec peu de philosophie, et qui doivent être comptés plutôt parmi les beaux esprits que parmi les grands esprits. » Mais que va-t-il dire de Diderot, le dernier des Romains, comme il l'appelle, qui a écrit, il ne sait comment, à l'article vigilance, qu'il ne manquait à Socrate que de croire en Jésus-Christ î II s'en tirera par la distinction de la doctrine publique et de la doctrme secrète, ou de la doctrine ironique et de la doctrine sérieuse: « Ceux qui ont connu Diderot, dit-il, sentiront bien qu'il ne parlait ainsi que par ironie. » Et il rapporte, pour le prouver, des paroles de lui, qui en effet le démontrent si explicitement, qu'il serait même difficile de les citer ; j'en laisse le soin comme la responsabilité à Naigeon, qui seul peut ainsi justifier son maître du péché de flatterie, ou de respect, il est vrai, quelque peu ironique à l'égard du christianisme. Il y met toute sa fidélité et peut-être même un peu plus.
Quel dossier à dépouiller, que celui de notre auteur, et quelles pièces à en tirer, quand on veut suivre d'un peu près l'espèce d'instruction à laquelle il donne lieu. Heureusement pour nous que ce procès avance, et qu'une ou deux de ses
productions encore, ses Mémoires sur Diderot, ei son introduction à l'édition de Montaigne ,et notre ingrate tâche sera achevée.
Les mémoires sur Diderot, qu'il composait en 1784, qu'il terminait en 1795, qu'il ne se croyait pas en mesure, quoique terminés, de publier en 1798, à la tête de l'édition des œuvres de son ami, ne parurent qu'en 1821 .
Je n'en donnerai pas une analyse qui ne serait pas ici à sa place ; je me bornerai à en extraire ce qui a rapport à sa doctrine et peut y répandre quelque nouveau jour.
^11 s'y montre, comme partout ailleurs, matérialiste et athée ; il m'en coûte de répéter ainsi ces mots ; mais luimême me désavouerait, si je m'avisais de les éluder et de les lui épargner ; il les revendiquerait hautement.
Matérialiste, il l'est lorsqu'il expose, développe, fait valoir et appuie de ses raisons la théorie de Diderot sur l'âme, telle que nous l'avons vue particulièrement dans son Entretien avec d'Alembert, et son rêve de d'Alembert. Négation de la distinction des deux substances ; affirmation de la matière comme siège et source de toutes nos facultés, par la sensibilité soit inerte et latente, soit active et manifeste, dont elle est douée ; conception des fibres des organes, comme autant de cordes vibrantes et sensibles, qui forment parleur concert une sorte d'instrument, un instrument philosophe, musicien et instrument tout ensemble ; hypothèse des différentes pièces de ce mécanisme, comme animées et vivant de leur vie propre, et formant en quelque sorte chacun à part un petit animal dans le grand, qui n'est, par conséquent, que plusieurs animaux mis en un ; laquelle hypothèse étendue de l'homme à ce qui l'entoure, et de degré en degré à l'uni-
vers tout entier ; voilà ce que Naigeon propose au nom de Diderot, accepte et soutient au vice, sans restriction ni réserve ; c'est, je pense, un assez clair et assez franc matérialisme.
Sur l'athéisme, il est peut-être plus net et plus explicite encore ; il Ta surtout en particulière vénération et il lui trouve des mérites pour la conduite de la vie, qu'il ne reconnaît à aucune autre doctrine, sans excepter, bien entendu, le christianisme lui-même. Il faut lui entendre dire, à propos de Diderot, comment les règles, d'après lesquelles l'athée se dirige dans ces routes obscures et périlleuses de la vie» et prononce en soi-même sur la moralité et l'immoralité de ses actes, ne sont pas seulement plus sévères, plusefiScaces, que celles qui déterminent en général la conduite du chrétien ; mais même comment dans l'accès, si dangereux des passions, qui poilent le trouble et le désordre dans les fonctions vitales et intellectuelles, ces règles sont encore pour l'athée un frein plus puissant que tous ces motifs, empruntés à la religion. « Pour le chrétien en effet, dit-il encore, il n'y a point de fautes inexpiables; il n'en est pas de même pour l'athée ; à quel tribunal, à quel juge pourrait-il avoir recours pour se faire absoudre? Il n'en connaît pas d'autres que sa conscience, et celle-ci est inexorable, incorruptible, et n'absout jamais, à moins toutefois, fait naïvement observer Naigeon, qu'on ne l'assoupisse, qu'on n'étouffe le remords, en portant le mal à l'excès, c'est-à-dire en devenant le plus vil, le plus misérable, le plus dépravé des hommes ; un être pour lequel il n'y a plus ni vice ni vertu. » — Ainsi pçnse notre auteur, sans se rappeler ce qu'il a luimême avoué, ce qu'il a déduit ailleurs comme conséquence
* de ses principes, à savoir que le matérialiste, le fataliste, l'athée est précisément Fhomme pour lequel, du moins logiquement, il n'y a ni vice ni vertu ; ainsi dans son infatuation, oppose-t-il, avec un inconcevable sentiment de triomphe, sa doctrine à celle du christianisme, et s'écrie-^il avec Diderot, auquel du moins il prête cette profession de foi : « Il n'appartient qu'à l'honnête homme d*être athée. Le méchant qui nie l'existence de Dieu est juge et partie ; c'est un homme qui craint et qui sait qu'il doit craindre un vengeur à venir des mauvaises actions qu'il a commises. L'homme de bien, au contraire, qui aimerait tant à se flatter d'une rénumération future de ses vertus, lutte contre son propre intérêt; l'un plaide pour lui-même, l'autre contre lui ; l'un ne peut jamais être certain des vrais motifs qui déterminent sa façon de philosopher ; l'autre ne peut douter qu'il ne soit entraîné par l'évidenCë dans une opinion , si opposée aux espérances les plus douces et les plus flatteuses dont il pourrait se bercer. » Mais Naigeon a beau se complaire en ces paroles, par lesquelles il espère sauver le faux et l'odieux de son système, on n'en sait pas moins que même à ses yeux, si prévenus qu'ils soient pour de si détestables chimères, il manque à l'homme de bien qui ne croit ni à Dieu ni à l'âme, quelque chose, à défaut de quoi il reste profondément incomplet, infirme et misérable.
Après ces extraits de lapartie philosophique des mémoires sur Diderot, je n'aurais plus qu'à en prendre congé si je ne voulais en tirer encore deux ou trois particularités, qui ne sont pas sans quelque intérêt et sans quelque rapport à mon sujet. Ainsi toujours très*hostile à Condillac, Naigeon revient encore ici sur les griefs qu'il a contre lui, et après une-
critique fort sévère de la théorie que renferme le Traité des sensations, mise par lui fort au-dessous de celle de Diderot. Voici comment il s*exprime : « Comme cet auteur est, ainsi que Rousseau, un des saints du jour, auxquels on ne peut refuser une espèce de culte, sans entendre crier autour de soi : toile, je ne doute pas que bien des gens ne regardent comme un blasphème le jugement que je porte ici de leur idole ; mais je ne crains pas les injures de tous ces petits profonds, comme les appelait d'Alembert, dont tout le mérite se réduit à reproduire sous une autre forme et dans d'autres termes les opinions de Condillac. » Qui Naigeon désigne-t-il par ces petits profonds, qui ne font que répéter Condillac? Je ne vois guère à citer que Gurat, qui ne l'aimait pas, et auquel sans doute il le rendait.
Je noterai également ce qu'il dit à l'occasion de l'abbé de Vauxelles, qu'il traite, non sans raison assez mal, et qui après avoir recherché les philosophes et même un peu pensé comme eux, ne leur était pas demeuré fort fidèle, et avait en particulier avancé dans la préface de l'édition donnée par lui de l'entretien avec la maréchale de Broglie, que Diderot s'était laissé débaucher à la manie de l'athéisme : Naigeon qui n'entend pas raillerie sur cette matière, et qui n'aime pas qu'on parle mal de Diderot, fait remarquer qu'il faut compter parmi les assertions fausses que s'est perniises l'abbé de Vauxelles pour décrier Diderot, celle de sa maladie habituelle de disserter contre Dieu. « J'ai passé, dit-il, avec ce philosophe les vingt-huit dernières années de sa vie, je le voyais presque tous les jours, soit chez lui, soit dans des sociétés qui nous étaient communes
Or, je puis assurer que paDdant tout ce
temps. ... le basard n*a pas ramefié deux fois dans ces entretiens libres et philosophiques, qui ont fait si souvent les délices de nos promenades champêtres^ la question de Texistence de Dieu. Quoiqull regardât, avec le sageDumarsais, ridée de Dieu, quand cette idée est mal comprise, • comme une des plus dangereuses qui puissent entrer dans l'esprit ; quoique dans l'occasion, il s'en expliquât même très-nettement, je n'ai point vu d'homme à qui il fut plus indifférent qu'on eût sur ce point des opinions contraires ou conformes aux siennes. » — « Le même abbé de Vauxelles, dit encore Naigeon , appelle le st^pplément ou voyage de Bouffainville, une sans-culoUerie, une joyeusetéde philosophe qu'il faut imprimer, afin que le public sache quel a été le véritable instituteur de la sans-culotterie, dont le nom digne de la chose n'a été trouvé qu'après elle ; enfin, o'est dans cette lettre que ce misérable folliculaire a l'impudence de dire que Diderot a appris aux Cbaumette et aux Hébert à déclamer contre les trois maîtres du genre humain, le grand ouvrier, les ms^istrats et les prêtres; » et Naigeon qui, comme on le voit, devait écrire ceci postérieurement à 89, et vraisemblablement en 95 ou 98, s'indigne d'une telle imputation, et radoucissant son ton, il en vient même jusqu'à dire : « Je reconnais ces trois maîtres vraiment respectables aux yeux des citoyens, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions sur des objets purement spéculatifs; j'environne surtout de mon amour les magistrats, lorsqu'ils sont justes, humains, éclairés, tolérants. » Il ne s'explique pas du reste sur le grand ouvrier et ses ministres, mais il est certain que ce n'est plus là le langage que nous avons
entendu de lui plus haut, dans différentes circonstasces ; les événements y ont fait quelque chose.
J'arrive enfin à Yintroduction placée à la tête de l'édition de Montaigne et publiée en 1S02.
Naigeon qui déjà, dans ce qu'on vient de lire de lui, semble s'être résigné aune modération de langage, qu'il n'a pas toujours eue, paraît être entré désormais dans les voies de la prudence, au point même qu'il fut fort mécontent, quand il se vit mis dans le Dictionnaire des athées, par Sylvain Maréchal et Delalande. Nous ne nous étonnerons donc pas qu'il ait consenti d'abord à l'apposition de cartons dans son introdti^tionde Montaigne et même plus tard à suppression de tout ce morceau dans la plupart des exemplaires : les temps et les circonstances nous en donnent la raison.
En parlant des sentiments religieux de Montaigne, Naigeon dit: « Les uns l'ont regardé comme un bon et fidèle croyant; les autres l'ont rangé dans la catégorie des athées ; comme tel ils l'ont accusé de libertinage, car dans l'opinion des théologiens, ceux qui nient la révélation et qui ne voient dans le système chrétien qu'une mauvaise fable, sont nécessairement des hommes sans mœurs et sans probité ; ils sont même si persuadés de l'utilité et de la nécessité de la religicHi, pour servir de base à la morale, que selon eux, celui qui aurait été jusque-là honnête homme, cesserait de l'être, et dirait comme Brutus : vertu, tu n'es qu'un vain nom, s'il Tenait à se convaincre que l'immortalité n'est qu'une chimère et le rêve de la vanité jeté à l'ignorance. » Il tient donc qu'il n'y a pas grand mal à être athée et que Montaigne le fû^il, il n'y aurait pas à lui en faire un crime; il tient,
selon sa constante opinion, que la morale peut fort bien aller sans la religion et que la vertu n*est pas la suite nécessaire de la croyance en Texistence de Dieu. Il est vrai qu'il se fait une singulière idée de la vertu : « Ce n'est» dit-il , qu'une sorte de mécanisme. Avec de bons jugements et des habitudes , qui y répondent ^ un homme est honnête par tempérament; il fait nécessairement le bien , et en quelque sorte par instinct, comme l'animal sait la mère qui l'allaite. » Et pour qu'il ne reste pas de. doute à cet égard sur sa pensée , il ajoute : « L'homme n'est pas plus maître de changer de façouv de sentir , de voir et d'agir , qu'une boule de billard n'est libre de se mouvoir avec une vitesse plus grande, et dans une direction opposée à celle qu'elle a une fois reçue : la nécessité est ici la même pour l'être de chair que pour le corps brut ; la seule différence , c'est que l'homme a la conscience de son mouvement, et que la boule ne l'a pas. » Ce qui ne l'empêche pas, cependant, de célébrer la vertu : « N'est-ce donc rien , s'écrie-t-il , que cette paix intérieure de l'âme , qui embaume, pour ainsi dire, tous les instants de la durée de l'homme, qui rend son sommeil tranquille et son réveil si serein et si délicieux? N'est-ce rien enfin , au moment de se réunir à la masse générale et commune , que de pouvoir être heureux encore, par le souvenir du bien qu'on a fait , et par l'espérance si douce et si consolante de laisser à ses enfants , à ses amis , à tous les gens de bien , un nom et une mémoire honorés? Quaàd il serait aussi vrai , qu'il est faux et contraire à l'expérience , que les bonnes actions que l'on fait, ressemblent aux arbres que l'on plante, et qui ne poitentde fruits que daw^
un autre siècle, Thomme de bien devrait encore se dire, avec le vieillard de la fable :
« Mes arrière-neveux me devront cet ombrage
« Hé, bien ! défendrez-vous au sage « De se donner des soins pour le plaisir d'aulrui ? « Gela même est un fruit que je goûte aujourd'hui. »
Naigeon , dans ce qui précède de cette introduction , a déjà touché à la religion , mais ce n'était qu'indirectement et en vue de la morale. Or , il n'était pas homme à se contenter de cette seule atteinte ; aussi ne manque-t-il pas d'ajouter : « Les dogmes de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme , dans quelque sens qu'ils aient été inventés et quelle que soit la célébrité de ceux qui les ont enseignés , sont toujours, aux yeux d'un philosophe digne de ce nom , le résultat, ou plutôt le bégaiement de la raison dans son enfance
. . . L'âme est un de ces mots, qui, en dernière analyse ou décomposition , ne pouvant se résoudre en quelque image sensible , et trouver hors de notre esprit , un objet physique auquel ils se rattachent, sont absolument vides de sens. . . ... Or, les dogmes de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme une fois éliminés , en éliminent nécessairement beaucoup d'autres et simplifient extrêmement le Credo de ceux qui les nient. »
Il termine en se plaignant de ce qu'on ne rencontre pas encore contre tous les préjugés religieux indistinctement ce froid mépris, qu'ils méritent, et qu'ils inspirent à tout homme instruit, d'un jugement sain et qui fait quelque usage de ses connaissances ; il pense que la baine ihéologi-
que ne s'éteint que dans le sang de ses victimes ; il en connaît toute Tactivité et toute la fureur ; mais très-dangereuse, tant qu'on la craint, elle est impuissante quand on la brave, et en parlant des factions religieuses , il cite ces vers de Voltaire :
« Pour peu qu'on les soutienne , on les voit tout oser ; « Pour les anéantir . il les faut mépriser. »
Et il souligne celui-ci :
« Qm conduit des soldati , peut gouverner des prêtres. »
A Tadresse de qui les cite-t-il? on le voit assez, nous sommes en 4802.
Hais il est juste de tenir compte aussi de ces lignes: « Tacite jetant un coup d'œil rapide sur les règnes de Nerva et de Trajan s'écrie dans l'espèce d'enthousiasme qu'excite en lui le souvenir doux et consolant de ces temps si heureux et si rares : rard temporum felicitate, ubi stntire qum velis, et qiiœ sentias dicere licet, paroles remarquables par le contraste frappant, que le sort des Romains fait, sous ces empereurs, avec l'esclavage qui, dès les premiers moment» de l'usurpation de César, pesait déjà sur ces peuples, dont Tacite dit avec raison qu'il ne peut supporter ni une liberté tout entière ni une entière servitude. » Ainsi s'exprime Naigeon en finissant.
Après les mémoires sur Diderot et Yintroduetian à l'édition de Montaigne, je ne sache pas qu'il ait rien composé de quelque impcurtance en philosophie; que pouvait-il d'ailleurs ajouter à ce qu'il avait déjà produit? Dans le champ de sa
<loctrine n*avait-il pas évidemment atteint de tout point la limite? Quelle négation el quelle insulte nouvelle lui restaitil à lancer contre les deux constants objets de son doute et de son dédain^ Dieu et Tâme ?
Et puis, il iiaut le dire , il vieillissait, sa santé s'altérait, un moment même vint, où comme je l'ai rappelé plus haut, la maladie le condamna à un sacrifice bien douloureux, celui de ses beaux livres ;. craignant de ne pouvoir suffire avec la modestie de son revenu aux frais qu'exigeait son état, il se décida à cette pénible séparation ; son cabinet si bien orné se vida, et sa bibliothèque le quitta pour passer entre les mains d'un autre amateur, digne, au reste , de la recueillir ; ce fut un grand chagrin, et un grand découragement pour sa vieillesse.
De plus, il n'avait pas à se le dissimuler, les temps étaient venus où nul ne pouvait plus impunément se livrer à ces excès d'opinions, qui lui avaient si longtemps été familiers. Comme chacun, il le sentait, la France avait trouvé un maître peu disposé à soufirir ce qui avait été toléré ou permis sou& les régimes précédents. Les esprits d'ailleurs et les mœurs étaient autres : une grande expérience avait été faite, une forte réaction s'étaitopérée, et tous lesjours on revenait d'une philosophie plus que téméraire et d'une irrévérence plus que légère à plus de sagesse et de respect.
Maigeon lui-même n'aimait pas qu'on publiât trop haut son passé. Il n'en était plus aux années, où tout, jusqu'à la contrainte, sous laquelle il gémissait en l'éludant , toutefois, avec assez d'adresse et de bonheur, l'excitait et le poussait à ces licences de pensées; mobiles, forces, concours et faveur publique, tout déclinait pour lui ; sa destinée s'ache-
vait, et s'achevait même assez tristement. Ses amis lui manquaient;au très amis, se» livres lui manquaientégalement ; son frère, que ce fût la faute de Tuu ou de Fautre, ou de tousdeux à la fois, n'était pas demeuré avec lui dans leurs amsiens et affectueux rapports. Ce frère était d'ailleurs un homme d'une humeur chagrine et sombre, fort dégoûté de la vie, et qui le prouva trop. Une telle âme n'était guère faite pour venir en aide et en adoucissement à la sienne ; elle ne pouvait lui apporter ni une meilleure croyance, ni une plus ferme espérance. Restait donc pour lui la solitude, et la solitude du vieillard, la plus dure de toutes, surtout quand le vieillard n*a pour se soutenir dans ses extrêmes épreuves et son irréparable infirmité, ni les secours humains, toujours d'ailleurs en eux-mêmes si caducs, ni les secours divins qui ne viennent guère à celui pour lequel Dieu n'est que négation. Que son heure dernière arrivât, et il n'avait plus qu'à rendre stoïquement à la nature, comme il eût dit, cette portion de matière nécessairement organisée, mais nécessairement aussi amenée au terme de son organisation, qui à ses yeux était tout son être. Cette heure vint et il put l'accueillir comme une délivrance, même sans compter sur autre chose que le repos dans le néant, tant la vie avait fini par être pour lui de peu d'attrait et de prix.
Il mourut en février 1810, laissant comme philosophe, la réputation que l'on sait, mais en même temps, comme homme, des souvenirs de probité, de droiture, de franchise, non sans quelque rudesse, de simplicité de mœurs , et de goûts sérieux et studieux, dont il faut lui tenir compte, afin de décharger sa mémoire, au moins pour une part, de la fâcheuse célébrité, qui pèse, pour une autre part, sur elle.
Et maintwiant il semble qu^ayant fini avec Naigeon, je no devrais plus avoir qu*à m'arrêter et à mettre un terme à ce travail. Il est vrai, mais Naigeon, si on peut le dire, n*est pas seulement dans Naigeon; il est aussi dans d'autres qui lui tiennent de très-près, qui relèvent et viennent de lui, qui sont comme de sa famille, et sans lesquels on ne le comprendrait pas tout entier. Il faut donc voir avec ce qui est en lui, ce qui est hors de lui, mais issu de lui ; il faut suivre son athéisme de ses propres livres dans ceux qui en sont engendrés, et compléter ainsi une étude qu'on doit désirer, pendant qu'on y est, et afin de n'avoir pas à y revenir, ne pas laisser imparfaite.
Deux noms, sous ce rapport, se rattachent étroitement au sien, et ne s'en séparent guère, Sylvain Maréchal et Delalande , l'un l'auteur entre autres écrits du Lucrèce français et du Dictionnaire des athées; l'autre de deux suppléments à ce dictionnaire.
Qu'était-ce que Sylvain Maréchal ? Sans faire ici sa biographie, je le dirai en deux mots : ce n'était pas un mauvais homme ; c'était plutôt un maniaque, un maniaque d'athéisme, il est vrai, mais qui avait du bon dans sa manie, qui avait même de la tolérance et de la charité à sa manière, et qui tout fou qu'il fût d'impiété pour son compte, souffrait sans peine la religion dans autrui. « Sa femme et sa sœur, dit Delalande, dont je conserve ici les paroles, tenaient à la religion ; il était le premier à les engager à aller à la messe ; il avait dans son cabinet un christ; et toutes les autres figures du culte, parce que sa femme le désirait. Dans le temps qu'il demeurait au clos Saint-Marceau, il logeait chez lui des religieuses, auxquelles il n'a jamais demandé de loyer ;
il voulait qu'elles vinssent se chauffer Thiver auprès de son feu. Il fut lui-même chercher une vieille femme dévote, qui n*avait aucune ressource pour vivre, il Talimenta jusqu'à sa mort et paya son enterrement à l'église, comme eiie aurait pu le désirer. »
Voilà quel était l'homme : voyons maintenant quelle fut l'œuvre. La prose et les vers s'y mêlèrent ; il commença par son Lucrèce français, sorte de poème ou plutôt de frag* ments de poème en l'honneur de l'athéisme, et il finit par son Dictionnaire des athées, qui a la même destination. Il faut se former une idée de l'un et de l'autre, afin de savoir jusqu'où peut aller cette espèce de fanatisme et de délire contre Dieu , qui pour mieux se répandre et se vulgariser prend tous les langages, tous les tons, de la poésie descend à la prose, et après avoir eu la prétention de se chanter en vers, s'abaisse en dernier lieu à de petits articles, par ordre alphabétique, dont il n'y aurait plus qu'à sourire, s'ils ne continuaient de témoigner de la même persévérante passion à poursuivre d'insulte et de négation la plus sainte des choses.
De même qu'avec Naigeon, on est fort à l'aise avec Sylvam Maréchal, on n'a rien à lui imposer, on n'a qu'à recueillir de ses propres paroles sa très-explicite profession de foi, on ne saurait être plus clair et plus conséquent dans ses aveux.
Dès le début de son Lucrèce, et sous le titre d'invocation il dit :
<f Dieu 1 j*ose tenir ,
« Dieu fort î Dieu des combats , accepte le cartel
« Qu'en champ clos , corps à corps , te propose un mortel.
Et poursuivant sur ce ton , mêlant l'injure au défi , et comme pour mieux convaincre son ennemi d'impuissance et de néant, dans une sorte d'argument , comme on Ait y ad hommem, il s*écrie :
« 0 toi, dont je combats Hdéale existence,
« Dieu jaloux» dis pourquoi, prodigue de clémence,
« Pourquoi me permets-tu (faible et hardi mortel) ,
« De blasphémer ton nom , d'outrager ton autel.
« Sans eâàroi, sans remords t impunément impie ,
«c Pourquoi m'applaudissant de ma philosophie ,
« Suis-je heureux , quand j'ai pu, dans mes vers destructeurs ,
« Déchirer le bandeau de tes adorateurs.
Après quoi , usant d'une autre forme d'attaque , il propose contre Dieu ces diverses raisons :
<sc Ou Dieu n'existe pas , ou bien son existence « Est un fruit défendu pour notre intelligence.
« S'il existe un Dieu, tout devrait l'attester : « S'il existe un Dieu , pourrait-on en douter.
« Dieu, mis dans le creuset de la saine raison, « Donne pour résidu seulement un vain son.
« Le hasard n'est qu'uiii mot. — Dieu est-il autre chose?
« La bulle de savon est l'image d'un Dieu ;
<c Soufflons dessus > la bulle et le Dieu cessent d'être.
« Prêtre , pour un moment, mets bas toute imposture ; « Dieu ne serait-il pas bâtard de la nature ?
« Ma raison est ma règle, et mon cœur est ma loi ; « Je n'ai pas plus besoin d'un Dieu, que lui de moi.
Que faire , en effet , d'une chimère ? La regretter tout au plus , si toutefois elle est regrettable , et il est douteux que celle de Dieu le soit aux yeux de l'auteur. Cependant, si à la rigueur, on veut quelque chose comme un Dieu, voici, sous couleur d'ironie , ce qu^il propose à nos hon^mages.
« Il en est un sans doute , à qui tout est possible ; « A ses rares vertus tout mortel est sensible ; <sc Du sceptre à la houlette , en honneur en tous lieux. « Ce Dieu le mieux servi , le père des autres Dieux , « Ce Dieu Qst l'or
Ou bien encore , mais ici il parle un peu plus sérieusement , c'est l'amour :
« Oui Tamour est le Dieu , le seul Dieu de la terre.
« On doute ; on doute encore de la divinité ;
« En tous temps, en tous lieux, on croit à la beauté.
C'est aussi la vertu :
« Mon Dieu, c'est la vertu, pour temple elle a mon cœur.
« 0 vertu , c'est pour toi que je renie un Dieu.
C'est en outre le génie , et si par hasard on trouve que tous ces suppléments de Dieu , que tous ces Dieux de main d'hommes et tirés de l'humanité , ont quelque chose de trop abstrait, et qu'on tienne à un objet de culte plus palpable et plus sensible , ayant vie et personnalité , il y a le père de famille :
« S'il faut un Dieu à l'homme , qu'il adore son père ;
« Le culte paternel est le culte légitime ;
« Honorer d'autres Dieux que son père est un crime.
Mais un Dieu qui nous serait encore plus familier et plus intime , qui ne serait jamais loin de nous , puisque nous l'aurions en nous , ce serait nous-mêmes , à la condition de la sagesse :
« S'il faut un Dieu au peuple , il n'en faut point au sage : « Lui-même il est son Dieu. . .
Voilà donc un point bien établi pour le Lucrèce français ^ pas de Dieu , ou pour Dieu , quelque chose de tout humain . Plus simplement il est athée. Mais on n'est pas athée sans cause ; on Fest par quelques raisons dont il faut se rendre compte ; or l'auteur l'efet en premier lieu par préjugé philosophique; en effet, au moment où il écrit, la philosophie de la sensation a tellement prévalu , et ses maximes sont tellement passées à l'état d'axiomes , qu'on rejette d'abord et sans examen tout ce qui les contrarie. Dieu leur est contraire; il n'y a donc qu'à le nier^ c'est chose toute simple et qui va comme d'elle-même :
« Montrez-moi votre Dieu : pendant qu'on en raisonne , « Qu'il descende ici-bas et paraisse en personne. « Est-il de forme humaine. ... ?
« Mon cœur aime Daphné , quand je vois ses appas ; « Comment aimer un Dieu , que je n'aperçois pas.
« Non , je répugne à croire un Dieu dont l'évidence « Ne frappe pas autant que l'éclat des beaux jours.
« Dieu , pourquoi du soleil n'as-tu pas l'évidence ? « Il prouve en se levant sa brillante existence.
« J'attends pour croire en Dieu , que David me Tait peint.
« Tout ce qui n'est pas corps, loin d'être Dieu, n'est rien. « L'existence de Dieu n'est qu'un mauvais roman.
Hais , il y a chez Tauteur un autre motif encore à sa passion d'athéisme , c*est une sorte de philanthropie, partiale, amère et chagrine , qui, à la vue des maux dont l'humanité est atteinte , n'hésite pas à s'élevear contre Dieu et à le nier:
« La vertu malheureuse atteste contre Dieu.
« Du mal sous un Dieu I prêtre , au sage , sans courroux , <c Explique cette énigme , il tombe à tes genoux.
« Pour moi placé plus près du toit des misérables , « Témmn trop impuissant des maux de mes semblables. « Une colère impie alors vient m'enflammer, « Et si je pense à Dieu , c'est pour le blasphémer.
Le Lucrèce français ne peut donc accepter un Dieu qui ne rend pas l'homme heureux ; il ne le tolérerait , et ne lui passerait , si on me permet de le dire , l'existence , que s'il reconnaissait en lui une source dé jouissance et de volupté. En bon Epicurien , il ne serait croyant , que s'il était conduit à la foi par le plaisir, et que sa religion lui vint de la sensation.
Mais une dernière raison pour lui , de révolte contre Dieu et de déclaration d'athéisme, se tire, non plus de là philosophie ou de la passion , mais du sentiment de la liberté ,
poilé jusqu'à Texcès du plus aveugle orgueil : c'est ce sentiment qui respire dans les vers suivants :
« Je veux, quand je fais bien , être seul , Dieu me gêne. |
« Je hais les Dieux ; les Dieux ont engendré les rois I
Un pur républicain « Abhorre tous les jougs , même celui de Dieu.
« Debout, respecte-toi , connais ce que tu vaux , « N'adore pas un Dieu ; tu n'as que des égaux.
« Aux armes ; guerre à mort à la dignité ! « Sur les impurs débris de la gent scolastique , ' « Il est temps, proclamons toute la vérité, « Et des hommes sans Dieu fondons la république.
Telle est dans son esprit , l'œuvre poétique de Sylvain Maréchal ; ce qu'il y prétend par-dessus tout , selon la remarque et l'expression d'un de ses critiques , qui n'est pas loin d'être un de ses apologistes , c'est de prouver l'inexistence de Dieu , pour lui faire remise de son injustice , bien persuadé d'ailleurs , que les blessures de l'âme sont des maux auxquels il ne faut pas l'appareil d'un Dieu ; mais ce qu'il veut aussi y dans cette guerre solennelle qu'il fait à la Divinité , c'est de délivrer l'homme de cette dernière servitude , qui s'appelle la religion , et de pouvoir dire , en s'adressant àses concitoyens : « Vous êtes assez heureux pour n'avoir plus de rois ; faites un pas de plus et vous voilà entièrement libres. »
Que si de l'auteur on passe au lecteur , et qu'on se demande en quel état ont dû laisser son âme , toutes ces pensées d'athéisme , prodiguées sans détour dans les vers im> pies du Lucrèce français , on demeure exempt de crainte et Ton s'assure aisément que ce poison ne le peut gagner ; pour qu'il fût dangereux , il le faudrait autrement préparé et proposé. Ce n'est pas dans la grossièreté , c'est dans la subtilité du principe délétère que peut être le péril. Or ici tout est si manifeste et si peu déguisé , que la prudence et la répugnance se trouvent d'abord éveillées, et qu'à force d'être patent, le mal finit par être innocent.
Cependant une ombre de poésie s'étend encore ici sur les sentiments de l'auteur ; il n'en sera plus de même de son Dictionnaire des athées, oîi sa prose toute nue , sa prose découpée en mille petits articles et dispersée comme au hasard sur une foule de noms rapprochés sans ordre, n'offrira plus qu'une suite de menus propos du plus vulgaire scandale. Cependant ce scandale lui-même a son utilité et porte avec lui son sérieux enseignement. C'est pourquoi je ferai aussi du Dictionnaire des athées un rapide examen, qui servira de complément et de confirmation à celui du Lucrèce français.
Il fallait à ce dictionnaire une préface ou un discours préliminaire, pour y mieux introduire le lecteur. Il n'y manque pas » et voici quel en est le dessein : il va être longuement question , dans le corps même de l'ouvrage , d'athées de toute espèce ; il faut donc d'abord savoir ce qu'est l'alhée en général et à quels traits il se reconnaît; or l'athée , le véri^ table athée d'après Tauteur , qui en voudrait bien proposer une définition quelque peu plausible , n'est pas , comme il
s'exprime, le sybarite qui, se donnant pour Épicurien tandis qu'il n'est qu'un débauché, ne craint pas de se dire dans son cœur: il n'y a point de Dieu , donc il n'y a point de morale, donc je puis tout me permettre. )^ ... « Le véritable athée n'est pas cet homme d'État qui , sachant que la chimère divine fut imaginée pour en imposer aux hommes-peuple , leur
commande au nom de ce Dieu , dont il se moque
Le véritable athée n'est pas l'homme vil qui, flétri depuis longues années du caractère indélébile sacerdotal, change d'habit et d'opinion^ quand ce métier cesse d'être lucratif, et vient se ranger impudemment parmi les sages qu'il persécutait. » Aux yeux de Syvain Maréchal, le véritable athée a'estrien de tel, et on peut déjà Juger par suite de ces exclusions combien il est difficile et délicat dans le choix de son modèle. Aussi ne s'arrête-t-il pas là et dans son rigorisme^ si on peut le dire, en matière d'athéisme, il retranche encore de sa petite église, « et cet énergumène, selon ses termes, qui va brisant, dans les carrefours, tous les signes religieux qu'il rencontre, et prêche le culte de la raison à la plèbe, qui n'a que de l'instinct; et ces hommes du monde, ou comme il faut, qui, par ton, dédaignent l'usage de la pensée et vivent à peu près comme le cheval qu'ils montent, ou la femme qu'ils entretiennent ; et l'académicien qui se ménage, et consent par intérêt à dissimuler son sentiment ; et le savant orçqeilleux, qui voudrait qu'il n'y eût que lui d'athée au monde. » Ici l'élimination tourne presque à l'épigramme, et peut-être mème^ par àllpsion à la personnalité, et ce qui va suivre me démentira par cette interprétation : « Le véritable athée, jecontinue toujours à citer, n'est ni le philosophe timoré, qui rougit de son opinion, et qu'on voit hanter les temples,
afin d'écarter* de sa personne le soupçon d'impiété ; ni le physicien systématique, qui ne rejette Dieu que pour avoir la gloire de fabriquer Dieu tout à son aise> sans autre secours que son imagination ; y^ le véritable athée n*est pas tant celui qui dit : « Je ne veux pas d'un Dieu ; que celui qui dit : Je puis être sage, sans un Dieu. » Voici même qui est assez naïvement confessé : « Le véritable athée ne raisonne pas avec les théologiens, qui pourraient l'embarrasser, s'il en venait aux prises avec eux. Pour lui la question de Dieu n'est pas ; elle n'est pas du moins plus importante que celle-ci : « Ya-t-il des animaux dans la lune ? » Et l'auteur intervenant ici de sa personne, nous donne, comme il dit, son symbole en une seule ligneque voici : « Je n'ai pas plus besoin de Dieu, que lui de moi. » Et il ajoute : « Que me fait un Dieu? je m'arrête à ce qui frappe mes sens , et ne pousse pas ma curiosité jusqu'à vouloir trouver dans le ciel une machine de plus ; j'en rencontre déjà assez sur la terre I croire qu'il y a quel* que chose au-delà de ce tout, dont je fais partie (c'est ainsi, qu'on se le rappelle, que s'exprime aussi Naigeon), répugne à ma raison. Si pourtant cet objet existe, il m'est parfaitement étranger. » Ainsi chez lui, rien de cette grandei:;uriosité pour le vrai et le bien pris à leur source la plus haute, et dans la sublimité de leur divin principe ; rien de ce zèle pieux, lumière et feu tout ensemble/ intelligence et amour à la fois, qui aspire et s'élève du plus profond de l'âme, pour le connaître, l'aimer et le servir, vers cet être infini, lui-même toute sagesse, toute bonté et toute puissance ; ri^ de tel eo 4in mot que la religion ; il s'en tient à la sensation qui suffit et au-delà, à toutes ses pensées et à tous ses désirs, et dans la satisfaction qu'il «n éprouve , il s'écrie : « Docteurs,
gardez votre Dieu, je puis m*én passer. » Que si les docteurs
réclament, et disent : « A la bonne heuro ; mais respectez-le
du moins. » — Il répond : « Mais votre Dieu tout-puis- j
sant, après vous avoir tenus pendant douze siècles sous le I
despotisme royaU a-t-il su vous défendre de l'anarchie ? Si
votre Dieu se mêle de vos affaires, pourquoi vont-elles si
mal? Pourquoi avez-vous des autels et point de mœurs?
Pourquoi tant de prêtres et si peu d'honnêtes gens
Cardez votre Dieu, mais ne trouvez pas mauvais ''que tes ,
athées ne multiplient pas les êtres sans nécessité. » — C'est toujours, comme on le voit, l'idée d'une machine de trop, ainsi qu'il vient de le dire, d'un hors-d*œuvre, d'un double emploi, ainsi que l'a dit avant lui Naigeon.
Mais revenons à l'athée, qu'il s'agit d'achever de peindre, et avec l'auteur, comparons dans cette vue le caractère et les habitudes de vie de l'homme sans Dieu, autre nom qu'il donne à l'athée et de Vhomme de Dieu , selon qu'il appelle le croyant : « Ce dernier enfant débile, dit-il, n'ose mettre un
pied devant l'autre
S'il perd sa femme ou ses enfants, il en remercie son
divin créateur ; car rien n'arrive sans son ordre, et c'est toujours pour le mieux. Au lit de mort, semblable à un criminel, il tremble à l'approche du juge suprême : l'idée d'un Dieu rémunérateur et vengeur l'empêche de se livrer aux dernières effusions delà nature. Il écarte prudemment sa famille, ses amis, pour se disposer à comparaître devant le tribunal céleste. » Ainsi parle l'auteur ; et nous, à notre tour, n'aurons-nous rien à dire ? n'aurons-nous pas à relever en luicet étrange défaut de sens des choses de l'ordre moral, cette perverse ignorance des plus profondes et des plus saintes dispo-
— séditions du cœur humain ? Eh I quoi, ne rien comprendre à cette consolation par la résignation, à ce courage de Thumi-* lité, quand surviennent ces extrêmes et terribles épreuves, oii il n'y a plus pour satisfaire à la loi de notre nature qu'à courber la tête et à plier le genou, et sous le coup même de Tai&ictioB à redoubler d'amour, de confiance el d'espérance en celui qui nous conduit par la douleur comme par la dou^ ceur à notre souveraine fin I Quoi, ne rien soupçonner de ce besoin d'un dernier et absolu Tecueillement, à Theure où va se résoudre, dans le funèbre mystère et le saisissement de la mort, selon Tordre de l'étemelle justice, la question de la vie future 1 en vérité, ^te d'une idée, de la simple idée de Dieu, c'est bien peu pénétrer dans le secret de l'humanité.
Hais voyons par opposition, toujours d'après notre auteur, comment vit Yhomme sans Dieu : « il sort, dit-il, des bras de sa femme ou du sommeil, pour assister au lever du grand astre ; et comme il remplit sa journée de travaux et de soins, tous, il est vrai, étrangers à Dieu, il ne connaît pas l'ennui et s'endort satisfait de n'avoir laissé aucun vide dans sa journée modelée sur le cours du soleil. »
Je ne voudrais pas trop multiplier les remarques, quand d'ailleurs elles sont si simples et se présentent comme d'elles-mêmes; cependant il me semble qu'il ne faudrait pas laisser ici passer sans quelques observations cette complaisance de l'auteur à nous retracer la vie de l'athée comme si sereine, si pleine, si parfaitement exempte d'ennui. D'oii vient en effet l'ennui? M'est-ce pas de l'absence dans notre esprit et dans notre cœur d'un grand objet à croire, d'un grand objet à aimer, de celui qui par-dessus tout est le mieux fait pour occuper notre pensée et notre amour, qui est l'intelligible et
le désirable même? Or, cet objet n'est*il ^as Dieu , et par conséquent Dieu de moins, n'y a-t-il pas pour nous, quelque puissent être d'ailleurs nos divertissements et nos entraîne^ments, ce sentiment de la vanité de nos recherches et de nos désirs,^ qui n*estauU*eque l'ennui? Que nous font toutes les choses qui excitent ie plus notre cttriosité, et obtiennent le plus notre attachement» quand Dieu en est absent? Le dégoût en vient vite, destituées qu'elles sont de leur suprême attrait; réduites à elles-mêmes, elles ne nous suffisent plus, ne nous captivent .plus, ne nous remplissent plus, elles ne nous laissent que vide et tristesse dans l'âme. Avec Dieu, point de ces longs dégoûts, de ces détachements sans fin , de ces indifférences sans retour, qui se terminent trop souventau scepticisme et au dése&poir ; sans Dieu, au contraire , sans Dieu, si toutefois jamais une telle privation est possible, la vie n'est en effet que solitude et néant, quelque peu de biiiit avant le néant, un grand vide pour un peu de mouvement sans but, un infaillible et accablant sujet d'ennui.
On nous parle de la nature pour suppléer en nous le Dieu absent ou nié; mais qu'on le remarque, la nature n'a bien que par lui son charme, sa valeur et son prix. Séparée de son principe, elle n'a plus rien qui nous attire et nous captive profondément, elle rentre dans les vanités, et nous rend à notre solitude. C'est un grand ennui que de vivre avec la nature pour toute fin , et sans Dieu , pour la relever et la couronner à nés yeux.
Et ce qu'on appelle le monde, la société des hommes, les commerces humains, ne valent pas beaucoup mieux pour donner à notre âme cette plénitude de vie , sans laquelle
Fennui la gagne et la flétrit. Quelles que soient les beautés du monde et les illusions dont il trompe les plus prévenus de ses adorateurs, il y a toujours en lui, à défaut de Dieu et de ses perfections, je ne sais quelle froide insuffisance . qui le rend profondément froid et triste ; aux plus enivrantes de ses jouissances, succèdentd'inévitables désenchantements; la jeunesse elle-même en fait bientôt l'expérience, mais Tâge mûr et la vieillesse en acquièrent et en gardtent la profonde conviction. Tous ces grands retours àDieu, toutes ces grandes conversions, dont on n'a pas toujours le secret, la plupart du temps , ont leur cause dans un amer dégoût du monde, venu lui-même d'un long et coupable oubli de Dieu.
Sans l'infini pour nous occuper et nous captiver souverainement, pour nous offrir dans ses perfections un étemel objet d'attrait et d'affection, la vie n'a plus son vrai but, son principe d'activité, de satisfaction et de bonheur. Il y a, comment dirai-je, ce vaste désœuvrement de toutes nos facultés, qui amène cet incurable ennui , dont certains esprits sont atteints. Le défaut de foi à l'infini, voilà la grande cause de l'ennui. Qu'est-ce qui fait au fond qu'on est pris de ce mal? C'est qu'on ne peut se passer de l'infini, et que cependant, on s'en détourne, c'est qu'on en aie besoin, et qu'on en a pas le vouloir, c'est que de sentiment on y aspire , et que par philosophie, fausse philosophie, veux-je dire, on y répugne; c'est qu'on s'agite dans une douloureuse et insupportable contradiction , entre l'infini qu'on appelle et l'infini qu'on repousse. L'infini, voilà ce qui seul au ft)nd remplit, éclaire, charme et adoucit la vie. Le fini en lui-même, et sans l'infini, ne fait qu'y répandre le vide, la confusion et la tristesse. L'ennui devrait être la maladie des athées, s'ils n'étaient véritable-
ment que cela; sien eux avec Tathée il n'y avait pas l'homme même, le citoyen, le père, l'ami, le poète, l'orateur, le héros, pour lui rendre ce qui lui manque du coté de sa détestable opinion. Les âmes religieuses, au contraire, ne doivent pas connaître l'ennui; car elles sont en continuelle communion avec celui qui fait l'occupation, la joie et la longue sérénité du cœur.
Hais j'ai presque à demander grâce pour ces pensées qui m'éloignent trop de mon sujet, et je dois le dire aussi de mon auteur. Je me hâte de les quitter pour revenir à celles qui lui sont familières.
En continuant sa comparaison de l'homme sans Dieu avec l'homme de Dieu, Sylvain Maréchal estime que le premier éprouve sans doute de vifs regrets à la séparation de tout ce qu'il aime, mais la raison lui dit que tel est l'ordre immuable des choses (ce qui est fort consolant en vérité, quand on ne donne à cet ordre d'autre principe que le hasard et d'autre fin que le néant) ; « d'ailleurs, ajoute-t-il, l'homme sans Dieu ne meurt pas tout entier ni tout à fait ; un père de famille est éternel, il renaît, il revit dans chacun de ses enfants, et jusqu'aux parties de son corps , rien de lui ne peut s'anéantir. » En vue d'une telle immortalité, « qui de nous regretterait ses jours, dit-il encore, sur un ton qui dément un peu l'austérité de certaines paroles que nous venons d'entendre de lui, s'il en avait passé les premières heures dans l'école de Pythagore et d'Aristote , puis accepté l'hospitalité chez Ânacréon , Lucrèce ou Chaulieu , et après s'être promené dans les jardins d'Épicure ou d'Helvétius, se laisserait sui*prendre par la nuit entre Aspasie et Ninon. »
Après avoir ainsi défini, caractérisé et vanté l'athée à diflé-
rents points de vue , Sylvain Maréchal ne croirait pas avoir suffisamment éclairci et justifié l'idée qu'il en présente , s'il ne réfutait encore différentes raisons , que l'on propose en faveur de Dieu , et par conséqu^t contre l'athée. Ainsi, l'on dit que Dieu est utile à la société : « Oui, réplique-t-il , comme un vieux meuble» qui, loin de servir, ne fait qu'embarrasser, mais que l'on se transmet de la main à la main dans les familles, et que l'on gurde religieusement, parce que le fils l'a reçu du père, et le père de l'aïeul, h
On insiste et l'on dit : « Un Dieu et des prêtres sont aussi nécessaires qu'un magistrat de police et des espions, » l'in* sistance, il faut l'avouer, est étrange et doit venir de gens peu difficiles en ai^ments. Aussi la réfutation vaut l'objection : « La contre-police des prêtres ne vaudra jamais l'active surveillance des espions, et un bon tribunal de police correctionnelle suffirait à tout. Les doubles emplois se nuisent et se paralysent réciproquement. » On retrouve ici Naigeon et Sylvain Maréchal à la fois, et de leurs raisons réunies, l'athée sort on ne peut plus plausible, puisqu'il ne fait que nier ce qui de soi est inutile ou nul.
Cependant on s'avise que la suppression de Dieu n'est pas aussi simple et aussi innocente qu'elle pourrait le parsdtre d'abord, et on soupçonne même l'athéisme de démoraliser la société. L'auteur le prend alors sur un ton de réoimination, que je ne puis rendre dans tous ses termes, mais que feront cependant assez sentir les paroles suivantes : <i Prêtres, vous osez bien nous dire que l'athéisme démoralise I et vous théistes, adorateurs d'une toute-puissante providence , qui a permis les sanglantes immoralités d'une révolution de dix années, vous dites que l'athéisme démoralise I . • . .
Baisonneurs inconséquents ou de ifnauvaise foi , répondez : Est-ce Tathéisme qui régnait à la cour de nos trois derniers maîtres monarchiques ? est-ce l'athéisme qui dominait à la convention avec Robe^ierre, persécuteur des athées?
estH» une coalition d'athées , que celle de ces puissances couronnées, qui promènent dans toutes les contrées àe TEu-
rope le fléau d'une guerre d'extermination.. • * «
Paul P' est-il un athée ? La mère de ce dernier empereur ^ Tétait-elle ? Pitt et Maury , le sont-ils? Les émisés de France, qui tournent leur glaive contre le sein de leur mère, le sontils? »
« Studieux Baylel vertueux Spinosa ! modeste Dumarsais I honnête Helvétîus I paisible d'Holbach I vous tous, qui ne rejetez un Dieu que pour dégager la morale d'un alliage impur, vous auriez démoralisé le monde I Que sont auprès d'eux les idéologues? Les idéologues traitent leurs devanciers de gens à vues courtes, et ces hommes à con- -oeptions hardies n'osent rien publier officiellement contre le plus absurde et le plus décrépit des préjugés. »... Ils sou£&ent que l'espèce humaine reste prosternée auprès de son antique fétiche, au lieu de lui dire avec l'autorité de la raison : 4( Lève-toi et marche à grands pas vers le bonheur. » .... Ils pensent « qu'il n'est pas encore temps d'ôter au peuple un Dieu. — Eh f qu'attendez-vous ? Craignez les
suites des demi-lumières
Dieu peut avoir eu son utilité dans l'enfance des
corps politiques. A présent que l'espèce humaine touche à l'âge mur, loin d'elle cette vieille lisière. »... « Et quand on vient frapper nos oreilles du Dieu de la fortune, du géni&
de la victoire (allusion à des expressions dont s*était servi le général Bonaparte ; on y reviendra dans le corps du Dictionnaire)^ nous saurons réduire ces brillantes prosopopées à leur juste valeur. — Dieu doit Fexistence à un malentendu; il n'existe que par le charme des paroles; la connaissance des choses le tue et l'anéantit. Un Dieu corporel répugne au bon sens ; un Dieu abstrait ne laisse aucune prise sur lui , et pourtant Dieu ne saurait être qu'abstrait ou matériel; Dieu est le tout ou n^est rien; or si le tout est Dieu f Dieu perd sa divinité ; d'autre part réduit à sa spiritualité , il n'a plus d'existence que dans la pensée de l'homme » « Ceux qui en parlent , dit ailleurs l'auteur , sont tous des Spinosistes ou des don Quichottes. y^
Ainsi au fond point de Dieu et à quoi bon? « Un législateur tout moderne (c'est Prieur de la Cote-d'Or qu'il désigne ainsi) a bien osé dire dans un moment de familiarité , rapporte-tril, qu'aux trois quarts et demi des hommes , il ne faut administrer que de l'opium ; que ce propos dissipe votre long assoupissement I il n'est que trop vrai , jusqu'à ce jour on n'a gouverné les hommes , qu'en leur administrant de lourds soporifiques religieux et autres. »... «Laissez donc Dieu ; Dieu n'est pas à votre usage , un Dieu ne convient pas à l'humanité. »... « Qu^il soit proclamé le bienfaiteur de l'espèce humaine, ce sage législateur, qui trouvera le moyen d'effacer du cerveau des hommes le mot de Dieu , talisman sinistre qui a fait commettre tant de crimes et causé tant dé meurtres. »
C'est par ce vœu et cette conclusion que se termine ce Discours préliminaire. L'auteur n'y ajoute du moins que quelques mots d'avertissement sur la manière dont son Die-
tionnaire a été composé , sur les noms qu'il y a insérés , et qui ne sont pas tous des noms d'athées , les véritables athées sont plus rares, mais qui même sans être voués à Tathéisme , peuvent faire autorité en sa faveur ; enfin, sur les inconvénients et les périls qu'il peut y avoir pour lui à le publier ; mais quand il y aurait , dit-il , quelques risques à courir, il ne faut pas que la dernière année du xviii® siècle, de ce siècle tant mémorable, s'écoule avant qu'on ait osé publier ce que tant de têtes saines pensent et gardent pour elles. »... « Il ne faut pas que le siècle, qui va s'ouvrir^ con« serve la moindre trace des turpitudes commises ou écrites avant lui; il faut que le siècle xix® sache combien le xviii®, avec toutes ses lumières ou ses prétentions , ses idées libérales ou ses hardiesses , fut encore servile et routinier dans ses opinions. »
Nous voilà maintenant bien édifiés sur l'esprit du Dic-^ tionnaire des athées, il n'y a plus qu'à y jeter les yeux pour reconnaître tout ce qui s'y trouve à la fois de grave à cause du fond , de ridicule à cause de la forme , de sujet d'indignation et de moquerie tout ensemble , avec cependant peut-être une certaine prédominance du ridicule et du pué* ril sur le sérieux et l'odieux.
Ainsi pour commencer , qu'on devine, s'il se peut, qui l'auteur tient avant tout, à placer sur la liste des athées, sinon précisément comme athées eux-mêmes, du moins comme auteurs indirects et fauteurs de l'athéisme, qui , je le demande? Socrate , et avec Socrate , Platon , et avec l'un et l'autre Aristote ; et il faut voir d'après quelles raisons ou plutôt d'après quelles autorités, car en tout ceci, Sylvain Maréchal prononce surtout de confiance, et sur parole; et
Lamotfae-Levayer et d'Argens voilà ses principales cautions; et qui ensuite? Descartes, parce qu'il a donné à croire, selon Saint-Évremond , que la religion ne le persuadait pas ; Leibnitz y parce qu'il a dit qu'il y a un degré de droit naturel et de bonne morale , qui peut avoir lieu , même par rapport à un athée, et qu'il y aurait quelque obligation, quand piême on accorderaitqu'il n'y a pas de Dieu ; et Bossuëtpour avoir dit lui aussi je ne sais quoi, qui tourne à l'athéisme, et Fénelon de même, et Pascal à cause de ses Pensées de derrière la tête; et Amauld pour cette proposition, que l'être est un terme qui convient à Dieu et à la créature; ce qui, selon Sylvain Maréchal est du spinosisme , par conséquent de l'athéisme ; et Malebranche , sur la foi du P. Hardouin ; sans oublier Newton dont, d'après Naigeon, il fait un spinosiste, qui a jugé à propos , et par prudence dans ses prin*eipes, de dire un petit mot de Dieu , qu'il y avait d'abord oublié; et Clarke son disciple, qui en a dit un peu plus long, mais sans être plus clair; et Jacquelot, qui a avancé dans la préface de son livre que le monde est plein de gens , par lesquels est niée l'existence de Dieu; et Basnage, et Beausobre , et Berkeley et tant d'autres , qui ont également selon lui, et au même titre, bien mérité de l'athéisme. Et comment oublier dans cette nomenclature l'Institut national, qui est sans doute pour le moment, composé selon les termes de Maréchal, de dévots et d'athées , et dans lequel i coté des Bernardin de Saint-Pierre, des Colin d'HarleviUe, des Delille, des Réveillère-Lépeaux , des Jussieu, siègent les Delalande, les Naigeon, les Honge^etc.? Mais, ajoute l'auteur, l'Institut est jeune et avec le temps les athées s'y multiplieront, et y remplaceront les dévots : cela viendra.
Il est aussi un nom de llnstitut national , Bonaparte , qu'il voudrait bien donner à Tathéisme , et qa'k l'aide de Delalande , qui lui a communiqué cette note : Les Anglais disent qu'il est le général des athées , il essaie de lui rallier, en faisant remarquer que les Anglais pouvaient être autorisés à parler ainsi, d'après son expression familière : Le Dieu de la fortune m'accompagne , et que César s'exprimait de même et n'était rien moins que religieux. Il est vrai que ' vers le même temps Bonaparte , général victorieux , écrivait, après Marengo , une lettre dans laquelle se lisaient ces mots : «Quoi qu'en puissent dire les athées de Paris, je vais aujourd'hui assister avec grand plaisir au Te Deum, qui va être chanté dans la cathédrale de Milan; » ce qui ne laissait pas de c<mtrarier quelque peu et la note de Delalande , et l'interprétation de Maréchal. Il est vrai encore, qu'un peu plus tM-d, me permettra-t-on d'ajouter avec l'auteur de l'histoire du Consulat et de l'Empire, qui remarque si justement que la constitution morale du général Bonaparte le portait aux idées religieuses, qu'une intelligence supérieure est saisie, àproportion même de sa supériorité , des beautés de la création ; que c'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans l'univers et qu'un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu à travers ses œuvres; il est vrai, je le répète, que le général Bo* naparte qui conversait volontiers sur les questions philoso* phiques et religieuses avec Monge , Lagrange et Laplace ^ savants qu'il honorait et qu'il aimait , les eûibs^rrassait souvent dans leur incrédulité par la vigueur originale de ses arguments , comme quand il disait un jour à Monge , celui de ces savants qu'il aimait le plus ^ et qull avait sans cesse auprès ^ lui : « Ma religion à moi est bien simple; je re*
garde cet univers si vaste , si compliqué » si magnifique, et je me dis qu'il ne peut être le produit du hasard , mais l'oeuvre quelconque d'un être inconnu, tout-puLssant, su« périeur à l'homme autant que l'univers est supérieur à nos plus belles machines. Cherchez MoQge, aidez-vous de vos amis, les mathématiciens et les philosophes, et vous ne trouverez pas une raison plus forte et plus décisive , et quoique vous fassiez pour la combattre, vous ne l'infirmerez pas. » Voilà ce que rapporte l'histoire; mais que font à Maréchal l'histoire et ses témoignages? Avant tout doit passer sa thèse de prédilection.
Mais voici où éclate véritablement le délire de l'imputation; il ne s'agit plus de Socrate, de Platon , d'Aristote, de Descartes ou de Leibnitz ; il s'agit de Jésus-Christ, rangé imperturbablement par l'auteur au nombre des athées. Pourquoi? Je ne puis le dire dans les termes mêmes dont il se sert; mais on ne devinerait pas , si je ne l'indiquais , que c'est à cause de sa morale, et parce que sa doctrine n'est p*ropre qu'a faire des athées.
Il y a cependant peut-être pis encore. Sait-on, en effet, qui se trouve aussi dans le Dictionnaire des athées f Dieu, oui Dieu lui-même , qui , à la manière dont il est , du moins selon l'auteur , n'est bon qu'à faire des athées, et mérite, à ce titre, d'être compté pour le premier d'entre eux, puisqu'il est cause en principe qu'il y en a. Il n'avait qu'à être autrement, s'il ne voulait pas qu'il en fût, c'est sa faute, si on le nie; il n'avait , pour se faire croire qu'à exister autrement et plus intelligiblement.
Mais laissons tous ces noms prostitués sans respect, comme sans vérité , et avec entêtement insensé à une cause , qu'il
est trop évidemment insensé de placer sous leur patronage^ et passons à œux qui lui appartiennent par des rapports un peu plus réels et un peu plus légitimes.
Ainsi , certainement on ne disputera pas à Sylvain Maréchal celui de Dupont des Jumeaux , le matàématicien , membrede la convention nationale, qui, le 14 décembre 4792, prononce à la tribune un discours dans lequel il dit, entre autres choses : « La nation et la raison , voilà les Dieux
deThomme, voilà mes Dieux Il est plaisant de voir
préconiser une religion dans laquelle on enseigne qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et j'admire la bonté qu'ont les hommes d'ajouter quelque croyance aux récompenses et aux peines étemelles ; » et souriant de Danton , qui pense que le peuple a besoin d'un prêtre pour rendre le dernier soupir, il avoue de bonne foi à la convention qu'il est athée.
On ne contestera pas davantage à l'auteur le nom dé Freville l'économiste ^ ce professeur d'athéisme dans les cercles et les cafés , et qui, dans son Examen imp(kr4ial des religions, a tout une théorie pour montrer que Dieu est une opération de notre esprit; ni celui de Linières l'athée, ou le fou de Senlis , comme on l'appelait, et dont Despréaux disait qu'il n'avait d'esprit que contre Dieu ; ni celui de Mongez , de l'Institut, qui déclarait hautement avoir l'honneur d'être athée.
Encore moins voudra4-on ei&cer de cette liste le baron d'Holbach et Naigeon , qui y sont même du droit d'une célébrité plus étendue que ceux que nous venons de citer, Delalande, qui y réclame sa. place par une lettre empressée oii se lisent ces termes : « Je ne veux pas qu'on puisse dire de
inôi : Jérôme Lalande qui ne fut pas uu ut^ uenuers astro* nomes de son âge, n*en fut pas un des premiers philosophes athées. » Signé le doyen des athées; et en dernier lieu Sylvain Maréchal lui-même, qui modestement se place à la suite de tous les autres , renvoie pour établir ses titres à son Lucrèce français, et après une esquisse de sa vie, propose, pour la mettre sur sa tombe, Tépitaphe suivante, qu'il s'est composée :
« Cy repose un paisible athée ; « Il marcha toujours droit sans ref^arder les deux.
<c Que sa tombe soit respectée , « L'ami de la vertu fut l'ennemi des Dieux. »
Mais il est quelques autres noms, sur lesquels il est çetmh par différentes raisons, d'avoir plus de doutes et de réserve : Garât, par exemple, était-il un athée, pour avoir écrit quelques phrases académiques , empreintes d'un certain scepticisme , au sujet de l'immortalité de l'âme et de l'autre vie?
N'était-ce pas plutôt un de ces condillaciens, un de ces idéologues, dont Sylvain Maréchal se plaint dans son dis^ cour» prélimmaire, et qui, sur ces questions, en étaient a l'abst^tion plutôt qu'à la négation.
Quant à Lagrange, qui aurait dit : « Je crois impossible de prouver qu'il y a un Dieu ; » et à Laplace , qui aurait également, dit : « Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse ; je ne voudrais pas, pour ces paroles, fussent-elles authenti* ques , les mettre sur le même rang que Delalande; j'aimerais mieux considérer, que géomètres avant tout, géomètres plus
que théologiens et savants plus que métaptiysiei^s, Us pou*vaient avoir dans leur cœur , avec Torgoeil de la science dont ils faisaient la gloire, la faiblesse de ne bien croire qu'à l'objet propre auquel elle se rapporte, sans pour cela rejeter et nier expressément l'être auquel remonte et conduit toute géométrie, comme toute poésie, et dont ils ne se détournaient sans doute que par préoccupation d'esprit et distraction scientifique.
Voilà les principales remarques que j'avais à faire sur le Dictiq^naire des athées ; mais elles seraient incomplètes , si je n'y en ajoutais quelques autres relatives au double ^uj»plément dont l'a enrichi fielalande.
Sylvain Maréchal avait eu le dessein de faire ces additions; il ea avait parlé à son ami ; mais il était mort sans les publier, et même sans lui en rien communiquer. C'est par fidélité à cette intention , et pour l'honneur de la secte, comme il le dit , que Delalande les donna.
Dans la première , il se défend contre certains reproches qu'on lui adresse ou contre certaines objections qu'on lui oppose.
Il parle trop d'athéisme , dit-on , il en convient; c'est un effet de l'amour-propre : « Il me semble , ajoute-t-il , que je m'élève ainsi au-dessus du vulgaire ; je suis plus content de moi, je m'estime d'avantage en me voyant si convaincu, si
affermi , si sûr d'une vérité si contestée , si méconnue
Je me félicite plus de mes progrès en athéisme , que de ceux
que je puis avoir fait en astronomie .Je crois la vertu
d'un athée plus sûre et plus noble que celle d'un croyant. Quelle espèce de probité se donnent les théistes , si ce n'^t celle de la crainte, de la'bassesse et de l'intérêt?».... €\tÀ
vertu, il est vrai , poursuit-il, sans trop être arrêté par la contradiction dans laquelle il tombe, ne peut être dans le principe qu*un motif d'intérêt ; mais Fatbée place mieux son intérêt. »
On lui objecte que Tathéisme s'appuyant sur le matérialisme, souffre par là même de grandes difficultés , partieu-* lièrement en ce qui regarde la pensée et la liberté; il essaie, tant bien que mal , d'expliquer Tune et l'autre par une propriété de la matière , et il continue ainsi :
a Quand il resterait au surplus quelque obscurité à cet égard, cela vaudrait encore mieux que Thypothèse de la spiritualité , qui est d'une imagination exaltée et ne conduit qu'à des extravagances et à des folies. »
On lui objecte également que l'athéisme ne rend pas raison de la constitution du monde qui ne s'est pas fait luimême. — Réponse : « Il n'a pas été fait , il n'a pas eu de commencement , et il n'aura pas de fin. )>
Newton l'embarrasse presque comme une objection , et après avoir tenté , à plus d'une reprise , en abusant quelque peu de certaines de ses propositions ou plutôt de ses locutions, de l'attirer à l'athéisme , sentant sa peine se perdre , il finit, dans un mouvement d'humeur, par dire que ce n'était pas un philosophe ; que toutes les fibres de son cerveau étaient des fibres calculatrices et qu'il n'en restait pas pour la métaphysique; la nature avait épuisé ses forces pour les premières , et il était d'autant plus fort pour le calcul, qu'il était plus faible d'ailleurs; comme cela se voit même dans ses principes, oii il finit par une scolie de quatre pages en l'honneur de la divinité. Quel sacrifice aux préjugés reçus I Quant à lui , Delalande , on ne lui fera pas le même reproche , et si on lui dit souvent : Vous qui con-
— foi —
templez le soleil , la lune et les étoiles , commeDt n*y voyezvous pas l'Être suprême? Sa réplique est bien simple, et même quelque chose de plus , qui n*est pas précisément de Tatticisme ; mais il faut le laisser dire : « Je vois qu*il y a un soleil , une lune et des étoiles , et que vous êtes une bête. » Il ne dit pas autrement dans une lettre à Rœderer, pour le remercier de Tappui qu*il avait trouvé en lui dans une dispute avec La Harpe : « J*ai vécu , lui écrit-il entre autres choses, avec les plus célèbres athées, Buffon, Diderot, d*Holbach, d'Alembert, Condorcet, Helvétius; ils étaient persuadés qu'il fallait être un imbécile pour croire en Dieu. ».... « Pour moi, ajoute-t-il dans la suite de sa préface, transporté, à l'a^e de 1 9 ans , à l'école du roi de Prusse et des philosophes dont il était entouré , j'ai appris à m'éle*
ver au-dessus des préjugés Ce n'est pas que je n'aime
la religion , parce qu'elle met dans les mains de ses ministres des moyens de contribuer au bonheur de l'humanité ; un bon curé est un trésor; mais les prêtres ont horrible* ment abusé de leur empire, et ils doivent me pardonner
quelque inquiétude à leur sujet Dans mon voyage
en Italie (4765), j'ai fait voir mon respect pour la religion. Le pape Clément XIII m'aimait beaucoup , parce que j'étais adorateur des jésuites ; connaissant mes opinions philosophiques, il fit des efforts pour me convertir, mais il ne put
obtenir du ciel la grâce efficace pour moi. y>
« Du reste , je ne désire pas que mes raisonnements
sur Dieu aient une grande publicité; j'en fais imprimer un petit nombre pour les adeptes :
« Nçn est hic piscis omnmm. »
A la préface succède, sous le titre de catalogue,. son jvremier supplément. Je me bornerai à y signaler quelques articles et avant tout celui de Delalaode lui-même, dans lequel se trouve ce quatrain qu*il a fait sur Dieu :
Les hommes fous , médlants ou bêtes »
Prouvent que tout est mal dans cet indigne lieu , Uq «céférat suffit pour renverser les têtes; L'homme ne serait plus , s'il existait un Dieu.
A Tartide Jfon^oiij^e, il y a un mot sur Naigeon, qui venait d'en donner une édition , dont on sera peut-être un peu surpris, et dans lequtL on. reconnaîtra un indice de la disposition des esprits à cette épqque : « Il y avait, dit Delalande, du danger à être athée à Athènes; mais en France, oii il' n'y en a plus, je trouve que cette dissimulation est une lâcheté. Naigeon me déteste pour Fayoir mis dans notre Dictionnaire; il prétend que cela Ta empêché d'être député; mais on a bien dit .que la même raison m'a empêehé d'être sénateur; l'un est aussi douteux que l'autre. ....«« Cependant, je dois cette justice à Naigecm, qu'il s'est tou* jours assez bien montré depuis son article tmitaire dans l'Encyclopédie, et d'autres articles dans YEncyclopédie méthodique. Mais il vient de supprimer une préface qui lui avait pris beaucoup de temps et que l'on avait déjà imprimée pour les œuvres de Diderot. Le rétablissement de la religion catholiq;ue en France lui a inspiré une nouvelle crainte. Il n'est pas le seul au reste dans œ cas , et un médecin célèbre m'a prié de ne pas le citer ici , parce qu'il avait trop à perdre avec les dévotes dont il est l'oracle. »
A l'article 5o^ra/e , dont, comme Sylvain Maréchal , il est bien déterminé à faire aussi un patron de l'athéisme, il
dit : « La fête théophilanthropique au Temple de la Vie^ toiré (Saint-Sulpice), en l'honneur dé Socrate , ne m'empêche pas d'appeler notre secte , la secte socratique. ^
Delalande voit de l'athéisme partout; îl en voit même dans ce mot qu'il rapporte à l'article Voltaire : Voltaire disait à un poète, qui lui demandait son opinion sur Dieu : a Croyez m Dieu , il n'y a rien de plus poétique. »
Un premier supplément au Dictionnaire ne lui suffisait pas; il en fit un second, dans la préface duquel il s'appliqua également à se disculper et à faire valoir son opinion. La base en est , selon lui , les sciences physiques : « Le premier chapitre de l'instruction , à son sens , est un cours de physique; sans cela on ne sait rien, on a tous les pré^
jugés de l'ignorance. on croit aux miracles , aux
sorciers, aux revenants; on a peur du tonnerre, des araignées, des souris, et à plus forte raison, on croit en Dieu. » Cependant peut-on lui dire, et c'est lui qui exprime en ces termes l'objection : Euler, aussi étonnant que Newton , était aussi dévot. — « J'^n conviens , répond-il ; il était fort religieux; j'ai logé chez lui en 1752, j'en ai été témoin. Son autorité, ainsi que celle de Newton, est d'un poids effrayant contre nous. Mais j'ai déjà remarqué que ces grands hommes s'étaient fait une loi de ne pas examiner
la religion ... . que d'ailleurs les différentes couches
du cerveau peuvent être si différentes , que l'homme qui a le plus de génie pour une chose , peut être un fou et une bête dans un autre genre. » — Oui , mais le genre dans lequel Euler et Newton excellent, est proprement celui qui doit, d'après les paroles mêmes de Delalande , empêcher de croire en Dieu, comruede craindre une souris; ce sont
deux passables physiciens , et cependant iU ne sont pas athées I Est-ce qu'il n'y a pas là quelque difficulté que Vm^ teur du nouf)eau supplément aurait hien dû essayer d« résoudre. Il tient du reste à établir ses bons rapports avec rÉglise : « Le pape, rapporte-t-il, me disait en 4804, qu'un .aussi grand astronome que moi ne pouvait être athée. Je lui répondis que les opinions métaphysiques ne devaient pas empêcher le respect dû à la religion ; qu'elle était nécessaire, quand même elle ne serait qu'un établissement politique; que je la faisais respecter chez moi, que mon curé y venait, qu'il y trouvait des secours pour les pauvres , que j'avais fait faire, cette année, la premièite communion à mes petits parents, que j'avais fait de grands éloges des jésuites, que j'avais rendu le pain bénit à ma paroisse , et je lui parlai d'autre chose. Il me fit l'honneur de me charger de faire faire des instrum^ts pour l'observatoîiie de Rome. »
Ainsi, conclut Delalande, en terminant sa préface, le philosophe ne se déclare pas contre la religion de son pays; mais il persiste dans le résultat de ses méditations sur Dieu , et ce résultat, le voici :
On ne le comprend pas ,
On ne le voit pas ;
11 n'y en a pas de preuve directe ,
On explique tout sans lui.
Dans le peu d'articles de ce second supplément, auxquels je m'arrêterai, je choisirai particulièrement celui de Georges Bayle, auteur anglais d'un Lucrèce moderne. Delalande raconte sans aucune réflexion, que cet auteur étant, en 4789, àHayence, prit pour terminer sa vie, qui
lui était à charge, une forte dose d'opium; que comme il souffrait beaucoup, il s'écria : Mon Dieu, que je souffre I mais que, honteux d^avoir prononcé ces mots , il se tourna brasquement vers la ruelle de son lit ,. renforça sa voix et dit avec véhémence : « Ah 1 qud horrible mot je viens de prononcer. » Ainsi suicide , athéisme et blasphème, tout y est , et Delalande approuve et ne dit mot.
Je prendrais également celui de Dupuis, Fauteur du Lbvve de Y Origine des cultes, qui lui écrit, en 4803, une lettre> dans laquelle il ne se défend d'être athée, que pour se dire de tout point sceptique , et dont certes Delalande peut, sans embarras , faire une pièce en faveur de la thèse qu^il soutien. Voici en effet ce qu'elle renferme: « Je ne dis paa comme l'athée : il n'y a pas de Dieu ; mais je dis que les preuves, par lesquelles on veut prouver qull existe , sont absolument nulles. Je ne dis pas que le monde n'a jamais commencé ; mais je dis que rien ne prouve qu'il ait commencé, et en cela je pense à peu près comme saint Paul, qui dit que c'est la foi seule qui nous l'apprend ; Dieu même n'est prouvé que par la foi. Je ne dis pas qu'il n'y a dans la nature que la matière pensante ; mais je ne dis pas qu'il y ait autre chose ; je n'attaque pas l'existence de Dieu , mais seulement les mauvaises preuves qu'on en apporte , de manière que la question reste tout entière. Je ne cherche pas à détruire *, mais je prouve que rien n'est solidement établi dans ces importantes questions. » De ce doute universel à lu nation de Dieu et de l'âme, il n'y a pas grande distance, .e( l'on comprend que Delalande se rapproche sans répugnance et s'appuie de Dupuis ; celui-ci ne trouve aucune raison de eroire, et celui-là ne croit pas : c'est à peu près entre eux^
comme entre le principe et ta conséquence ; de Tun à raàtra, il y a le plus étroit rapport. :
Je ne voudrais pas non plus omettre Tarticla de .Frédéric, pour un trait qui m'y semble bon à relever. Frédéric se glo* rifisdt un jour devant Baculard d'Arnaud de son athéisme ; celui-ci n'étant pas de son avis, le roi lui dit : « Gomment vous en êtes encore à ces vieilleries î — Oui, sire,. j'ai besoin de croire qu'il est un être au-dessus des rois. » Ddalande pouvait bien citer l'anecdote pour prouver que Frédéric ne croyait pas ; mais il aurait dû nous dire s'il trouvait qu'elle prouvât pour ou contre l'athéisme.
Delalande fait arme de tout , du plaisant comme du sérieux, du léger comme du grave, et il s'autorise même à ce titre du nom de Piis, secrétaire général de la préfecture de police, qui, dit-il, composa pour lui unetrès-joliechanson^ dans laquelle il y avait ce couplet :
La nature s'étant faite Seule comme la voilà , Suives la doctrine abstraite Du pénétrant Spinosa , Sans quoi de vous , landerirette , M. Delalande rira.
À la fm de ce supplément, se présentent encore, sous le nom d'addition, 4 ou 5 petits articles, entre les lesquels je citeterai, pour terminer, celui de Naigeon ; il est conçu en ces termes : « Naigeon, un de nos meilleurs athées, n'osait pas en convenir (c'était donc depuis peu , pourrait- on faire observer à Delalande , car auparavant il ne gardait guère son secret) ; moi, qui ne crains rien et ne désire rien de personne , je dis toujours la vérité tout entière ; je crois
remplir un devoir, il me suiBt de ne jamais m^tir , il ne faut jamais taire la vérité, je me fais des ennemis ; je suis en guerre avec les croyants, mais je suis en paix avec moimême et je compte sur la postérité. » Et pour mieux s'en assurer le suffrage, il finit par cette ligne, dans laquelle il met en quelque sorte son nom sous le patronage de Delamettrié :
14 novembre 4805^ anniversaire de Delamettrie (mort en effet le 12 novembre 1751).
Nous voilà enfin hors du Dictionnaire et de ses annexes, et je Tavoue franchement, je n'aurais aucun goût à m*en occuper encore, si je m'y trouvais ramené par un écrit modeste et honnête, intitulé r Antidote de r athéisme, qui fut publié, dans le temps, par un M. Âlea , comme la protestation d'une conscience indignée contre tant de folles impiétés; cette lecture, du moins, soulage et recrée un peu l'esprit fatigué et attristé de toutes ces ridicules et odieuses témé* rîtes.
L'auteur y fait plus d'une bonne remarque ; je lui sais gré de celle-ci , dont il trouve l'occasion dans l'artiole Gaulard, du Dictionnaire : « Ils nous disent : Il faudra bien, un jour, faire main basse sur la métaphysique, l'ontologie, l'idéok)gie, etc., et réduire toute la philosophie à la physique expérimentale et à la morale pratique ; pour nous , entendons que simplifier ainsi nos études , et émonder l'arbre des connaissances humaines, c'est le mutiler et lui porter coup. £t c'est à quoi, en effet, travaille l'athéisme. »
Il faut aussi' lui être reconnaissant non pas d'avoir justifié Bossuet de l'imputation insensée dont il plaît à Sylvain Maréchal de l'atteindre , c'était un service inutile à rendre à
œ grand nom , mais de s*être souvenu , pour la reproduire , alors qu'elle était bien oubliée , de cette belle preuve de Texistence de Dieu , tirée des Elévations : « L'imparfait ne peut valoir mieux que le parfait , ni être plus que lui , ni l'empêcher d'être. Qui peut donc empêcher que Dieu ne soit?
Pourquoi le néant de Dieu l'emporterait-
il sur l'être de Dieu, et vaut-il mieux que Dieu ne soit pas
que d'êtreT On dit : le parfait n'est pas ; le
parfait n'est qu'une idée de notre esprit, qui, sûr de l'imparfait, qu'on voit de ses yeux, s'élève à une perfection qui n'a de réalité que dans la pensée. C'est le raisonnement que l'impie voudrait faire dans son cœur insensé , qui ne songe pas que le parfait est le premier en soi et dans les idées , et que l'imparfait , en toute façon , n'est qu'une dégradation. Dis , mon âme, comment entends-tu le néwt, sinon par l'être? Comment entends-tu la privation, si ce n'est par la forme dont elle prive? Comment l'imperfection, si ce n'est par la perfection dont elle déchoit? Mon âme, n'entends-tu pas que tu as une raison , mais imparfaite , puisqu'elle ignore, qu'elle doute, qu'elle erre et qu'elle se trompe? Mais comment entends-tu l'erreur , si ce n'est comme privation de la vérité? Et comment le doute ou l'obscurité, si ce n'est comme privation de l'intelligence et de la lumière: ou comment l'ignorance, si ce n'est comme privation du savoir parfait? Comment dans la volonté le dérèglement et le vice, si ce n'est comme privation de la règle , de la droiture et de la vertu? Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine , une vérité , une fermeté , une inflexibilité dans le bien ; une règle , un ordre, avant qu'il y ait une déchéance de toutes ces choses : en un mot, il y a une perfection
avant qu'il y ait un défaut Voilà donc un être
parfait , voilà Dieu nature parfaite et heureuse. » — On re^ pire du moins à cette hauteur , où nous enlève Taigle de Meaux , on se réjouit dans cette région de la sérénité et de la lumière , après avoir été si longtemps condamné à se traîner dans ces lieux bas sur les traces de tant d'impures et de folles pensées: on aime à retrouver Descartes, prêché par Bossuet , après avoir été jusqu'à satiété catéchisé par Naigeon» Sylvain Maréchal et Delalande ; on n'est pas fâché de quitter un peu cette triste chimère , ce néant , cet assemblage de négations et d'imperfections, qui nous est donné pour nous tenir lieu de Dieu , et de s'élever à ce plein et sublime parfait y qui représente un peu mieux celui dont nos esprits , comme nos cœurs, ont un si profond besoin , et qu'ils ne .trouvent que dans le vrai et le bien réunis.
L'auteur que je suis ici, passant, à propos de l'article Delalande , de la considération de Tordre moral à celle de l'ordre physique , cite le docteur Dertiam , qui a composé une théologie physique et une théologie astronomique, il le cite même très-longuement; je me bornerai à cet extrait qui a bien aussi son prix : « Quel est l'architecte , dit Derham , qui pourrait construire des masses aussi vastes , et un nombre aussi innombrable de corps qu'en contiennent les cieuxT Quel est le mathématicien assez habile pour ajuster , pour proportionner leurs distances? Quel est l'ouvrier assez versé dans la mécanique pour leur imprimer des mouvements aussi justes et aussi réglés, pour leur donner à chacun leur forme et la configuration des parties, les plus convenables à leur propre utilité et à celle des autres globes 7 Quel est le naturaliste , le philosophe qui pourrait leur communiquer