PRINCIPAUX SYSTÈMES MODERNES DE THEODICEE, PAU M. DAMIRON
Messieurs, votre section de philosophie avait, vous le savez , l*an dernier , deux concours à juger ; elle n*en put juger qu'un et remit à cette année sa décision sur le second. G^estsur celui-ci que je viens aujourd'hui vous faire un rapport en son nom ; c*est du concours relatif à Vexamen critique des principaux systèmes modernes de Théodicée, qae j*ai à vous rendre compte. Je dois commencer par vous rappeler les termes mêmes du programme, que vous aviez joint à ce sujet ; il ne sera pas inutile que vous les ayez présents à la pensée , pour mieux apprécier les motifs des jugements que nous aurons à vous soumettre sur les différents Mémoires qui vous ont été adressés : le caractère des Mémoires demandés par V Académie, disiez- vous , doit être, sous la forme de la critique et de V histoire, essentiellement tMorique, Les concurrents mettront surtout en relief l'esprit général des différents systèmes, leur méthode, leurs principes et leurs résultats. Ils pourront comprendre
dam leur travail lei syitètnes contemporains les plus célèbres y particulièrement ceux qui sont sortis de, la dernière philosophie alUfnande. Ils les considéreront dans leurs rapports avec Vétat présent des connaissances humaines et avec les besoins réels des sociétés modernes. Ils concluront en faisant connaître la doctrine , qui leur parait la plus conforme à la vérité. Telles étaient, Messieurs, les courtes mais suffisantes indications dont vous aviez cru devoir faire suivre ia question que vous proposiez.
Votre dessein sur la manière dont vous désiriez qu'elle fut envisagée ne pouvait donc être douteux; vous vouliez deux choses, étroitement liées entre elles, Thistoire et la philosophie, la philosophie après et par Tbistoire, celle-ci comme prélude et forte préparation à celle-là, et celle-là à son tour comme développement, complément et conclusion de celle-ci. C'étaient deux conditions essentielles que vous imposiez aux concurrents et auxquelles ils devaient satisfaire dans une Juste mesure, eu débutant par Tune et en finissant par l'autre, en procédant dans leurs recherches de la critique à la doctrine.
Nous avions par conséquent une règle bien simple à appliquer pour apprécier leurs mérites, c'était de consi* dérer avec quelle convenance et avec quel succès ils étaient parvenus à remplir leur double tAche , selon Tordre qui leur était marqué.
Cette règle est celle qui nous a guidés dans les divers jugements que nous avons eus à porter.
Des six Mémoires que nous avons reçus, deux bieo au-dessous de tous les autres , et du reste fort peu éteu-dus 9 ne sont remarquables sous aucun rapport ; il ne vous en sera dit que quelques mots.
Un troisième beaucoup plus considérable , n'est cepeodant très-développé que dans sa partie historique.
Deux autres , à chacun desquels nous n^accordons pas d'ailleurs le même rang, ont, par un défaut opposé, beaucoup trop fait dominer la théorie sur Thistoire.
Un seul les a traitées avec cette justesse de proportion et cette supériorité de talent qui ne pouvaient pas nous laisser de doute sur la décision dont il devait être l'objet.
Tels sont , Messieurs , les résultats généraux du long et scrupuleux examen auquel nous nous sommes livrés touchant ces différents travaux , et que justifieront, nous Tespérons , le compte particulier que nous allons vous rendre de chacun d*eux«
Nous ne parlerons guère des deux premiers , que pour les mettre hors du concours , tant dans la forme ils sont abrégés , et pour le fond insuffisants. Peut-être même les aurions-nous tout à fait passés sous silence , s'ils ne devaient être pour nous l'occasion de quelques utiles remarques.
Celui qui porte le n"" 4 et qui a pour épigraphe ces vers :
Tout annonce d'un Dieu réternelle existence ; On ne peut le comprendre , on ne peut Tignorer. La voix de l'univers annonce sa présence , Et la voix de nos cœurs dit qu'il faut Tadorer.
est un cahier de 48 pages et d'une écriture assez fine , il se compose d'une introduction , de trois chapitres sur Ficfate , Hegel et Schelling , de eofmdératiom générales sur le Panthéisme, et d'une conclusion. Il serait inutile de l'analyser, il suffira par quelques traits d'en marquer Vesr prit.
Vous n'aviez pas nommé le panthéisme dans votre programme; vous ne Taviez qu'indiqué en termes très-
généraux. Cependant tous les concurrents s'en sont vivement préoccupés , et nous ne nous en plaignons pas. Mais nous aurions mieux aimé qu'il n'y eût , s'il nous est permis de le dire , que les forts et les habiles qui vinssent l'attaquer dans ses plus éminents représentants. Nous ne demandions pas de vains combats, nous n^en voulions que de sérieux. Car des hommes tels que Spinosa, M. de Schelling et Hegel , ne sont pas de médiocres adversaires avec lesquels on puisse légèrement entrer en lice; ce sont de puissants et fermes esprits, de grandes figures philosophiques qu'il faut être en état , lorsqu'on engage la lutte avec eux, d'abord de comprendre et même en un certain sens d'admirer , ensuite d'attaquer et s'il se peut , de vaincre. Or, c'est là ce que n'a point assez senti l'auteur du Mémoire n"" 4 , et quand il s'est hasardé dans une polémique sans méthode et souvent sans gravité , à diriger quelques coups mal assurés contre leurs divers systèmes , il n'a pas su assez mesurer son entreprise et ses forces, et n'a guère fait qu'une tentative téméraire , que ne relève d'ailleurs aucun mérite particulier de pensée et d'expression.
Nous ne placerons pas beaucoup plus haut le Mémoire n° 2 , qui est également très-court , et ne donnera même lieu de notre part qu'à une simple réflexion. L'auteur croit à Toriginalité de la théorie qu'il propose ! Or, c'est une chose rare que l'originalité , et qui n'est qu'à un prix que bien peu savent atteindre. Elle ne consiste pas en effet à ne penser comme personne , mais à penser mieux que personne , en se conciliant tout le monde , et en partant du sens commun à parvenir par la profondeur à la nouveauté dans la vérité. Elle est donc une distinction , une prééminence singulière , et non une façon bizarre et arbitraire d'être seul de son sentiment, Qu'il nous per-
mette de le lui dire, l'auteur du Mémoire n^ 2 n*a rien de cette qualité , qui ne se prodigue pas ; il serait facile de le lui prouver si sa doctrine, plus développée et surtout mieux établie, se prêtait à être sérieusement analysée et discutée. Nous nous bornerons à affirmer que dans les principales de ses idées il n'est qu'étrange et paradoxal , et que , si à cause des bons sentiments qui s'y mêlent heureusement , et de certaines qualités du penseur , qui parmi beaucoup d'inexpérience, s'y montrent de loin en loin , nous devons parler de lui avec bienveillance. et estime, nous ne devons cependant pas aller jusqu'à l'encouragement.
En passant du Mémoire n^ 4 et du Mémoire n"* 2, à celui qui est inscrit sous le n"^, on trouve une œuvre beaucoup plus étendue et beaucoup plus importante. C'est un cahier in-folio, de 301 pages, d'une écriture serrée et fine' avec cette épigraphe : Cogito ergo mm, et qui se divise en quatre parles, consacrées : La première à Spinosa; la seconde à Kant et à Fichte; la troisième à M. de Schelling; et la quatrième à Hegel.
Si onie prend en lui-même, et abstraction faite de tout rapport avec les termes de votre programme , il paraît une exposition développée et entremêlée d'obserpations des différents systèmes dont on vient de nommer les auteurs , avec certains mérites réels , mais encore plus de défauts.
Les mérites en sont une connaissance approfondie , quoique peut-être parfois un peu étroite et un peu confuse des doctrines dont il traite , une familiarité intelligente avec les sources où il puise , do fréquentes citations de textes , un langage en général assez ferme , et une suite de remarques critiques assez justes dans l'esprit et le sens de la philosophie de Leibnitz ; on peut ajouter un certain intérêt qui naît pour le lecteur du spectacle d'un
grand effort , tenté avec constance , dans le but de lui faire connaître et apprécier tout un ordre de systèmes d'un accès difficile et d*une valeur historique qu*op ne saurait contester.
Quant aux défauts , ils tiennent d'abord à ce que cha* cun de ces systèmes, quoique assez fidèlement analysé , ne Test cependant pas avec cette discrétion , cette sobriété et cette mesure , avec ce dessein ou cet art de bonne interprétation dont la critique y dans ses Jugements , non-seulement n'a rien è craindre , mais reçoit au contraire avec une plus large lumière plus de Justesse et de sûreté. Ensuite il est à remarquer que dans le cours de cet examen » les systèmes se succèdent plutôt qu'ils ne s'enchaînent , et ne paraissent bien , ni avec leurs rapports logiques , ni avec leurs rapports historiques; qu'ainsi il est fort difficile, d!après cette exposition beaucoup trop fragmentaire, de saisir soit l'unité de chacune de ces conceptions , soit Tunion qu'elles ont entre elles.
Enfin , les œuvres mises à part, l'auteur du Mémoire ne regarde pas assez aux hommes eux-mêmes , à leur génie, a leurs procédés, à leur puissance de déduction ou d'invention ; aussi ne Jes comprend-il bien ni dans leur faiblesse , ni surtout dans leur force, et ne leur rènd-il pas à tous ces titres la justice qu'ils méritent , manquant à leur égard du véritable esprit de l'histoire , qui en est un , avant tout, de bienveillante équité, et, quand se trouve la grandeur, d'admiration éclairée. Il n'a pas , sous ce rapport, dignement honoré tous les noms.
Mais sa faute la plus grave est le dessein même qui préside à toute sa composition ^ et qui est à la fois une erreur et un mauvais vouloir pour la philosophie.
L'erreur est de supposer que depuis Descartes jusqu'à nos jours, en matière de philosophie, et on pourrait «ijou-
ter de mauvaise philosophie , c'est Descartes qui a tout fait, qui est la cause de tout le mal ; que de lui procèdent légitimement, avec Spinosa, Kant, Fichte et Hegel, et que le cogito ergd sutn est le principe commun de la doctrine de la substance unique et de tout le nouveau pan théisme moderne , qu*il soit subjectif ou objectif, naturaliste ou idéaliste. Or, pour qui s^est bien pénétré des véritables sentiments de Descartes et de l'esprit môme de sa méthode , rien n'est moins fondé en raison que cette prétendue solidarité qu'on voudrait lui imposer, et rien ne lui appartient moins que ces soi-disant disciples qu'on essaie de lui donner.
Quant au mauvais vouloir, il serait difficile de ne pas le reconnaître à cette manière do traiter et d'arranger l'histoire , qui consiste à ne tenir compte que des doctrines fausses et fâcheuses, comme s'il n*y en avait point d'autres, et après avoir ainsi circonscrit , ou plutôt mutilé , contre toute Ûdélité , le domaine de la philosophie , à la condamner elle-même comme incapable de vérité, et à déclarer, par exemple, — et c'est ce que fait l'auteur, — que , dans la grave question des rapports de Dieu à l'homme, de l'infini au fini , ce n'est pas à elle, mais à la foi , à la fol seule et sans la science, qu'il convient de s'adresser; ce qui n'est pas moins que donner son congé à la métaphysique, supprimer la théodicée, et enlever à la raison tout droit de recherche et d'affirmation sur la Providence , son objet et ses lois.
Ce n'est pas ainsi que l'entendait Malebranche , lorsqu'il disait : « La foi est véritablement un grand bien , mais c'est qu'elle conduit à l'intelligence... La foi sans intelligence , la foi sans lumière ne peut rendre solidement vertueux. C'est la lumière qui perfectionne l'esprit et règle le cœur. »
A ce premier point de vue , Tautenr du Mémoire n'' 5 laisse donc beaucoup à désirer. Mais , lorsqu'au lieu de considérer son travail en lui-même , on le rapproche de votre programme , on est encore bien plus Trappe des défauts qu*ii présente.
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, dit Descartes , car chacua pense en être si bien pourvu , que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus
qu'ils en ont Mais le principal est de l'appliquer
bien. » C'est celte application qu'on eût un peu plus souhaitée dans le Mémoire qui nous occupe; il y eût gagné sous plus d'un rapport.
De quoi s'agissait-il, en effet, dans la question proposée? De la théodicée , de cette partie de la métaphysique qui proprement se rapporte et se borne aux attributs moraux de Dieu. Or, c'est tout autant , si ce n'est plus , de métaphysique générale que de théodicée que l'auteur s'occupe ; et cela est si vrai qu'avec son Mémoire , tel qu'il l'a composé , il eut pu tout aussi bien se présenter au concours ouvert , il y a quelques années , sur la philosophie allemande qu'à celui-ci ; la preuve en serait son analyse du système de Hegel particulièrement, dans laquelle il serait difficile de dire quelle part il fait au juste à la question de la Providence.
Mais de quoi s'agissait-U encore ? De l'examen critique des principaux systèmes modernes de théodicée. Or, qu'est-ce qu'un tel examen dans lequel Descartes et l'école cartésienne, Malebranche, Bossuet et Fénelon sont à peine nommés, dans lequel on comprend Spinosa, mais non pas Leibnitz , dont cependant on se déclare le disciple , sans compter bien d'autres noms également négligés? De nouveau nous le disons » n'est-il pas à croire qu'en abordant
un sujet proposé , nous pouvons l*avouer en Hionneur de la théodicée, Tauteur n*a à dessein, et fâcheux dessein, considéré et compté que les doctrines qui lui pouvaient être défavorables et contraires ?
Enfin, point de conclusion , c'est-à-dire, point de spéculation à la suite de l'exposition ; absence de vues générales réunies en une théorie qui termine et couronne une étude d'histoire et de critique , tel est le dernier grief que nous avons à reprocher à l'auteur.
Par toutes ces raisons, il nous a paru que, quels que fussent d'ailleurs ses mérites, tout en plaçant son Mémoire bien au-dessus de ceux qui portent le n° 4 et le n^ % il n'y avait pas à le rapprocher de ceux qui peuvent avoir droit soit au prix, soit même à une mention honorable.
D'avance, nous pouvons le dire, nous avons pris la même décision à l'égard de l'auteur du n"" 1.
Ce Mémoire est en trois volumes, formant en tout 656 pages d'une écriture assez large, et avec cette épigraphe * Dieu est Vêtre. (Fénelon.)
Le précédent était surtout analytique; celui-ci est surtout dogmatique. Une doctrine proposée sur un certain nombre de questions , rangées sous ces trois chefs : Dé Vétre de Dieu, des attributs de Dieu, et de ses rapports avec les créatures; et sur chacune de ces questions , à la suite de l'opinion professée par l'auteur , la discussion ou la mention de celles qu'ont soutenues différents philosophes , telle est , dans son dessein le plus général , la composition de ce travail.
C'est là encore une infraction aux termes de votre programme , et l'auteur , il faut en convenir , n'a pas eu à s'en féliciter, il a négligé l'histoire et l'histoire l'a mal servi. L'histoire ne nuit à personne , elle est nécessaire même aux forts, elle est à tous d'un bon secours. Mais pour être
assuré de Tobtenir , il faut savoir le demander ; or c'est ce que n'a pas assez su Tauteur du Mémoire n» 1 , et il en a porté la peine. Privé des utiles leçons du passé bien consulté, il est tombé dans plus d'une faute , que plus d'expérience et un meilleur usage de l'histoire lui eussent sans doute fait éviter.
Il en est une avant tout qu'il se fût épargnée, c*est celle de sortir inconsidérément du sujet, qui lui était tracé , et de s'égarer sans discrétion en des matières qui sont du domaine de la théologie et non de celui de la philosophie. L'autorité de grands exemples , autant que la droite raison lui eussent appris à se renfermer d'une manière plus exacte dans les questions , qui lui étaient posées et k ne pas tenter avec témérité l'entreprise périlleuse de traduire en théorie la plupart des dogmes chrétiens, et il faut ajouter , sans y rester très-fidèle , malgré ses intentions et sa profession d'orthodoxie ; ayant à disserter des attributs moraux de Dieu , tels que peuvent nous les découvrir la lumière naturelle , il ne se fut pas comme répandu et perdu à plaisir sur tous ces points du péché originel , de la grftce , de la trinité , du purgatoire et de l'enfer , dont l'Eglise seule est juge et pour la solution desquels elle a ses autorités et ses règles.
Il eut aussi mieux jugé , mieux apprécié certains noms, sur lesquels il n'est pas permis de se méprendre , comme il le fait, et il ne se fut pas laissé aller à des légèretés , telles que celle qui lui échappe au sujet de Descartes quand il dit : (( Je ne sais en vérité pourquoi on a tant vanté la philosophie de Descartes ; » et qu'il essaie aussi d'imputer au cogito le scepticisme subjetif de Kant. Il eut reconnu que vouloir avant tout considérer Dieu comme l'être pur, et ne pas admettre quMl puisse être conçu , déBni et étudié comme un esprit, et d'après un autre esprit, qu'il a lui-
mâme formé, c'était courir tous les risques d*une ontologie hasardeuse , impuissante même à se terminer h une véritable théodicée.
Mais laissant là l'histoire ou n'y recourant , que selon ses ynes propres, il s'en est surtout fié pour son œuvre à lui-même, il n'est donc pas étonnant qu*il y ait failli de plus d'une façon.
Non toutefois que nous voulions dire qu'il est resté étranger aux divers systèmes de théodicée , dont il avait à parler. Il ne les ignore ni ne les méconhatt ; mais il ne les analyse ni les juge soit en eux mêmes, soit dans leurs rapports , avec cette suite et cette maturité , qui en eussent rendu pour lui la critique profitable , et dans ses rapides et incomplets aperçus, >u lieu de les approfondir, de les discuter dans leurs principes et dans leurs conséquences, il se contente, selon que Ty conduit le cours de ses pensées, d*en toucher en passant. tel ou tel point particulier , d'y faire même quelquefois une simple allusion ; et cette érudition fragmentaire , toujours plus ou moins superficielle, il Tétend et la disperse sur tant d'objets divers, et, il faut le dire, avec si peu de choix et de discernement, que toute opinion, tout nom l'attire également; qu'il ne fait acception de rangs ni de personnes , et que dans ses excursions en tous sens , le bruit l'attire tout aussi bien que la gloire. Ce n'est pas là la bonne manière de traiter Thistoire; il la faut plus grave , plus réservée, plus ample et plus pénétrante à la fois.
L'auteur du Mémoire n"" i aurait d'autant plus besoin de se soumettre sous ce rapport à cette utile discipline , que par toutes les qualités d'esprit qu'atteste son travail , il semble une de ces natures auxquelles convient mieux le frein que l'aiguillon et qui ne valent qu'à la condition d'être sagement dirigées et modérées. Ce sont en effet à ehaque
instant des aspirations , des élévations même , des abandons de pensée , des mouvements d'une beilc flme , des naïvetés de sentiments, qui intéressent, sans doute , mais qui laissent aussi bien des regrets ; car ce sont des espérances , pour lesquelles on craint sans cesse , et qui trompent presque toujours , tant il y manque ce qui en assu* rerait et mûrirait les fruits , une plus forte culture et de plus viriles études. C'est un esprit libre, bienveillant, bonnôte , à certains égards même distingué et élevé , mais inexpérimenté jusqu'à Tillusion , et confiant jusqu'à l'ambition des idées neuves et des grandes pensées, dont en plus d'une occasion, sans trop choquer toutefois, il se décerne le prix. Il aime la philosophie , mais d'un amour trop facile et dans le zèle qu'il lui montre il y a peut-être plus de hftte et de précipitation que de véritable empressement, a Ceux qui ne marchent que fort lentement , dit Descartes, peuvent avancer beaucoup d'avantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ceux qui courent et qui s'en éloignent. » Quelques conseils , comme celui-là , ne lui seraient pas inutiles, soit en matière de raison, soit même en matière de foi ; et puisqu'il fait profession de respectueuse docilité à l'égard de l'Académie , et qu'il lui demande des avis, il en est un qu'elle peut en toute sûreté lui donner , c'est de mieux se modérer tant dans sa doctrine philosophique que dans sa doctrine religieuse , et de ne pas mêler jusqu'à la témérité les propositions de l'une et de l'autre.
En somme son travail, digne d'intérêt sous certains rapports , ne saurait être autorisé par aucune de vos manières de marquer votre approbation , il ne peut concourir ni pour le prix , ni pour une mention honorable.
C'est aux deux Mémoires, dont il nous reste à vous entretenir, que paraissent devoir être réservées l'une ou
rautre de ces distinctions. Ils sont incontestablement trèssupérieurs aux précédents.
Le Mémoire n<» 3 est un volume in-quarto de 886 pages, d'une écriture très-fine , et qui a pour épigraphe cette pensée de Clauberg : Philosophiœ studium multis hodiè invisum est et suspectum , propterea qudd nec utilitatem ejus noverunt, nec voluptatem anima unquàm sunt eœperti. (De cognitione Dei et nostrt).
Il se compose d'une introduction, dans laquelle Fauteur expose ses principes et sa méthode, et de trois parties, dont la première traite de l'existence de Dieu ; la seconde de ses attributs ; la troisième de Tathéisme et du panthéisme..
C'est donc encore avant tout un traité de théodicée , d'où sans doute l'histoire ne se trouve pas exclue , dans lequel même elle abonde , mais où elle n'intervient pas à sa place et selon le meilleur ordre ; de plus ce traité luimême est une théorie, qui dans son principe est des plus contestables.
De là deux fautes capitales que nous aurons à y relever : l'une , la moins grave , qui consiste dans la manière dont l'auteur a cru devoir y introduire l'histoire ; l'autre qui est Tesprit même de la doctrine qu'il professe. Hâtons-nous cependant de dire qu'elles sont toutes deux sinon rachetées, du moins atténuées par des mérites que nous nous plairons également à reconnaître.
C'est sur Tune et l'autre que nous appellerons d'abord votre attention. Nous débuterons par le mal , nous terminerons par le bien. Notre justice en paraîtra peut-être ainsi moins sévère.
Pour commencer par la doctrine , qui est en effet ici ce qu'il y a de plus fâcheux , celle que l'auteur nous propose du reste avec une sincérité et uae droiture qui l'honorent ,
n'est pas moins que le système de Kant , plus pur même peut-être et plus conséquent que dans Kant. Afin qu'on ne l'ignore pas, dès ses premières pages, il en expose les principes , et dans toute la suite de son traité il en dé?e** loppe les conséquences , en prenant soin seulement , à Taide d*une certaine sagesse pratique , de beaucoup de réserve et de prudence , d'en contenir et d'en corriger les plus regrettables résultats.
C'est donc Kant qu'il suit , sauf à l'abandonner , quand il ne le trouve pas assez fidèle à ses propres maximes , et quand il le voit raisonner de Dieu en morale , autrement qu'en métaphysique , l'admettre objectivement à l'un de ces points de vue , après l'avoir frappé de subjectivité à l'autre, et se contredire de l'un à l'autre, en changeant de solution , en même temps que de eriHque. Pour lui , il pense que soit par la raison pure^ soit par la ration pratique, qui ne sont à ses yeux qu'une seule et même faculté diversement appliquée, il y a également preuve de rexi* stence de Dieu ; mais preuve toujours subjective, toujours relative au sujet et nullement h Tobjet , de telle sorte que très-forte , quand du moins elle est régulière , par rapport au premier , parce qu'elle peut y être portée au plus haut degré de vraisemblance , elle reste toujours très^aible pour ne pas dire nulle , en ce qui regarde le second , dont elle ne saurait atteindre ni démontrer Texistence; en tout cependant très-sufiisante pour la conscience qu'elle satisfait, et très*-bonne h opposer à toutes les négations ou à toutes les fausses notions des systèmes moins conformes à la droite raison.
Voilà quelle est dans sa généralité la doctrine de l'auteur. Sans f ouloir la discuter avec développement et par conséquent réinstruire un procès qui a déjà été porté et jugé devant vous , dans un rapport que vous n'avez pas
oublié, ii est cependant une observation que nous croyons devoir vous soumettre*
* Cest au scepticisme subjectif, ou si l'on aime mieux , à la critique de la raison pure , que Tauteur se rallie.
Or , au scepticisme ainsi défini , il y a une objection toute particulière et fondamentale à opposer ; c'est que cette^analyse de la pensée, dont il s*appuie et s*autorise , si sévère et si exacte qu'elle soit en apparence , ne l'est cependant pas absolument ; c'est qu^elle ne pénètre pas dans la raison jusqu'à Fessence môme de la raison ; c'est qu'elle a'y découvre pas , ou du moins y méconnatt un caractère qui la distingue aussi et en fait la vertu , cette propriété de se prêter à l'objet comme au sujet, d'appartenir à l'un comme à l'autre , de mettre en rapport l'un avec l'autre , en procédant de celui-<;i et en s'appliquant à celui-là, en recevant du premier son action, sa détermination niéme , et du second son motif de détermination. De telle sorte, qu'à y bien regarder, on voit que dans toute notion l'objet se mêle au sujet au moins par impression , s'y objective en quelque sorte, et y dépose cette réalité qui y est comme sa marque, et qu'a très-nettement observée et exprimée Descartes lorsqu'il a parlé de la réalité objec-tive des idées , la séparant et la rapprochant à la fois de cette autre réalité, qu'elles tiennent du sujet, et qui n'est que la forme qu'il leur donne. U y a donc dans les idées, dans les phénomènes de la raison cette double réalité, aussi positive l'une que l'autre, et témoignant toutes deux avec une égale certitude , celle-ci du sujet dont elle est l'œuvre et la production , celle-là de l'objet dont elle est l'expression et la représentation. Pour que les idées fussent uniquement et exclusivement subjectives, il faudrait qu'elles n'eussent en elles que l'une de ces réalités; puisqu'elles les ont twtesdeux, c'est qu'elles sont
objectives par un côté , comme subjectives par Tautre ; c'est qu'elles ont un double rapport, un double caractère relatif, Tune au sujet et Tautre à l'objet. Effacez-en par hypothèse la réalité objective , ou ce par quoi elles diffèrent entre elles, et qui leur vient de l'objet, et, selon la remarque de Descartes, vous n'avez plus entre toutes que ressemblance et identité ; effacez-en au contraire la réalité subjective , ou celle qu'elles tiennent du sujet , et elles n'ont plus rien de commun. Or , on ne peut pas plus nier ce qu'elles ont de divers entre elles, que ce qu'elles ont de semblable , et l'admettre c'est admettre , sous le nom et du droit de la réalité objective, le signe et la preuve même de la réalité de l'objet. Si l'objet n'était pas au même titre que le sujet, que signifierait dans les idées la réalité objective à côté de la réalité subjective? Si celle-ci prouve le sujet, celle-là ne doit pas prouver la même chose, elle doit prouver autre chose, c'est-à-dire l'objet. AflQrmons donc avec Descartes , dont nous avons tenu à reproduire ici particulièrement la doctrine , à cause du peu d'exactitude avec lequel elle a été présentée par plus d'un concurrent, que du connaître à Tètre la conséquence est valable , et sans avoir certainement épuisé la discussion ^ concluons cependant que le scepticisme subjectif, comme on l'appelle, pour être plus savant, plus analytique, plus critique qu'un autre, n'en est pas au fond plus solide.
Mais , de la spéculation , passons à rapplication , et voyons comment l'auteur va raisonner à son point de vue, des diverses matières de la théodicée.
Après avoir, dans des espèces de prolégomènes, disenté et résolu en son sens les questions relatives à la possibilité, à l'utilité et à la nécessité de la démonstration de l'existence de Dieu, il en recherche et en passe en revue
^-ailes principaux arguments et c*est alors qu'on éprouve, selon la remarque de l'un de vos commissaires , quelque chose de Tanxiété qu'exprime l'athénien au lO"* livre des lois , lorsquMl se voit réduit à prouver Dieu à Clinias son interlocuteur : et c'est en effet avec un sentiment de peine et de conviction blessée , qu'on suit Tauteur dans ce long et du reste fort savant examen , qu'il fait de divers arguments de l'existence de Dieu. Sa critique y est pendant assez longtemps tellement négative , et quand elle devient affirmative , elle l'est encore avec de telles réserves, elle Test toujours avec une telle arrière-pensée , qui est celle même de sa doctrine , qu'on sent à son tour le besoin de faire justice de cette rigueur extrême et de repousser dans ce qu'elles ont de faux comme de réduire dans ce qu'elles . ont d'excessif ces difficultés accumulées.
Ainsi d'abord nous lui dirons qu'en cette matière comme dans toutes les autres , quand il y a preuve , véritablement preuve, ce n'est pas seulement d'une simple détermination , d'un pur phénomène de l'esprit , d'une chose qui n'est pas en soi , qui n'est que pour la pensée, mais bien d'un être très-réel , d'un objet qui vaut le sujet; que par conséquent Dieu prouvé , ne Test pas a demi , ne l'est pas seulement d'une manière subjective mais aussi objective , qu'il Test par conséquent en toute vérité et avec un tel caractère et un tel titre d'existence , qu'il est à nos yeux comme nous-mêmes, aussi manifestement et aussi certainement que nous-mêmes; qu'ainsi lorsque Kant, infidèle il est vrai au principe de son système , mais fidèle à sa conscience et à cette honnêteté philosophique , qui lui fait sans hésiter» dans une question de cette gravité , sacrifier la logique à la sagesse , demander à la morale ce Dieu , qu^il suppose à tort que la métaphysique lui refuse , il l'obtient justement, et que son affirmation est alors plus
qu'un besoin , plus qu*un vœu de son cœur , mais une déclaration et comme une prise do possession au nom de la raison de Texistence de cet être , un acte de Toi irrécusable en son absolue réalité. Nous lui dirons ensuite quMl est beaucoup trop sévère pour la plupart des arguments qu'il analyse et critique et qu'uniquement prévenu des côtés faibles qu'il peuvent présenter, au lieu de s'attacher à les réparer pour les faire mieux valoir, il né cherche qu'à les infirmer et à les affaiblir de plus en plus , détruisant et ne réédifiant pas , dénigrant et ne justifiant pas , préférant en tout la négation à l'affirmation.
Nous pourrions prendre pour exemple la preuve tirée de la notion de Dieu , qu'il attaque avec tant de persévérance. Sans doute il peut y avoir telle ou telle de ses formes , sous laquelle elle se montre incomplète et insuffisante; mais qu'on la recueille des auteurs qui l'ont le mieux traitée , et en particulier de Descartes , qui y a excellé» et qu'on y voie ce qu'il en fait , le témoignage môme de la conscience , prononçant du parfait à la vue de l'imparfait avec non moins de certitude que de l'imparfait lui-même > parce qu'il lui est également présent et évident, et on reconnaîtra qu'on peut accorder pleine confiance à cette manière de concevoir , d'entendre et d'admettre Dieu*
Il en serait de môme de l'argument ontologique » comme il l'appelle , bien ménagé et surtout rattaché à l'argument psychologique.
Au lieu de le prendre en une certaine considération , et de le traiter avec les égards qu'il mérite à juste titre , au moins chez les plus autorisés et les plus sûrs de ses partisans , il le poursuit , l'attaque et le pourchasse en quelque sorte, chez tous indistinctement ; il ne lui fait grflce, chez aucun, pas môme chez Bossuet, qui le propose cependant en des raisons et en un langage , bien faits pour
toucher , élever et convaincre Tesprit. Loin de raccueillir comme il le devrait de ia bouche du grand orateur , avec cette confiance et cette adhésion d'âme que mérite la vérité illustrée par l'éloquence, il le harcèle de sa méticuleuse et tracassière critique , et ne l'honore d'aucun res* pect.
Enfin , quand nous arrivons avec Tauteur à la preuve physique de Texistence de Dieu et que nous touchons sur ses pas à la partie de cette preuve qui s'appuie principalement sur la physiologie et la psychologie , après avoir admiré, le mot n'est pas de trop , le soin à la fois d'érudition et de raisonnement avec lequel il expose, établit, défend , soutient , développe et éclaire cette espèce d'argument, uous avons cependant le regret de lui entendre dire , qu'après tout il ne fait que rompre l'équilibre entre des possibilités contraires , et déterminer une grande , une très -grande-, une irrésistible vraisemblance, sans être toutefois rigoureusement démonstratifs Autant qu'il est en lui il le met en «stime, l'accrédite, l'autorise; il lui accorde toute sa foi ; mais c'est malheureusement la seule foi dont il dispose , et au fond de laquelle il y a toujours un desideratum , une réserve » ce grain de scepticisme , inévitablement en germe môme dans ses meilleures pensées. C'est pourquoi nous aussi , même lorsque nous avons k le louçr , il nous faut restreindre l'éloge , et mêler à notre approbation une nouvelle condamnation du principe de sa philosophie.
En passant de la question de l'existence de Dieu à celle de ses attributs, l'auteur du Mémoire n» 3 ne change pas de doctrine , et c'est dans le même esprit qu'il raisonne et conclut en faveur de l'intelligence , de la justice , de la bonté et de la véracité du souverain être , de son aséité, de sa nécessité, de son indépendance, de son immutabi-
lité, etc.; mais plus il va, plus on dirait que cet esprit s'adoucit, se tempère, entre en accommodement avec la sagesse commune et se plie è ses maximes. C'est surtout lorsqu'il en vient à traiter de la Providence ou, comme il le dit , de l'ensemble des attributs divins propres à la conservation et au gouvernement du monde , que de moins en moins occupé de critique , ou si Ton veut de procédure en matière de raison , et laissant dans cette grande affaire la forme pour le fond, il l'instruit, la discute , la résout et la termine de la manière la plus satisfaisante. Leibnitz a écrit un court traité intitulé : La cauêe de Dieu plaidée par sa justice conciliée avec ses autres perfections et toutes ses actions; cette cause le concurrent la prend hautement en main , avec une connaissance approfondie des autorités et des arguments les plus considérables dans la question. Il ne néglige aucune objection, aucune réponse , aucune explication , et finit véritablement par établir une théorie qui , malgré quelques derniers restes de son péché d'origine, donne à l'esprit un vrai contentement.
Ainsi donc dans cette seconde partie , les défauts et surtout le défaut capital, qui nous avaient vivement' frappés dans la première , vont s'affaiblissant et se corrigeant et nous disposent par conséquent à bien accueillir la troisième pour peu du moins qu'elle continue et se dé" veloppe dans le même sens.
Or, c'est précisément ce qui arrive . En effet , l'auteur y passe en revue , ce sont ses titres et ses termes , VAthéisme, le Panthéisme, le Panthéisme de Spinosa , le Panthéisme subjectif de Fichte , le Panthéisme naturaliste de Schelling , le Panthéisme absolu de Hegel et de son école, et VAnthropothéisme de Feuerbach ; et dans cet examen il s'y prend de telle sorte et de plus par tout ce qui précède
nous le savons tellement familier avec Ihistoire delà philosophie et particulièrement avec Thistolre de la philosophie allemande , nous le savons aussi tellement exercé à la critique et à la discussion, que nous ne sommes pas étonnés de le trouver ici plein d'exactitude dans Tanalyse, de pénétration et même de force dans le Jugement de ces difiërents systèmes.
Nous y reprendrons néanmoins deux ou trois points , qu'il serait difficile de laisser passer sans remarques.
L'auteur dit dans un chapitre sur la transition du Panthéisme objectif an Panthéisme subjectif : ce Si toutes nos connaissances sont relatives , celles-là même qui semblent le plus indépendantes de notre nature; si de plus tout ce qui dépasse nos conceptions est pour nous oomme. n'étant pas, alors même qu'il serait en soi » il s'ensuit que tout ce que nous pouvons concevoir en dehors de la sphère du sensible, peut être regardé comme un produit de notre raison seule , et qu'ainsi concevoir Dieu , c'est , comme le disait Fichte, faire Dieu. Il y a donc moins loin, qu'il ne le parait , de la démonstration cartésienne de l'existence de Dieu par la simple notion de la divinité , à la négation. de l'objectivité certaine de Dieu , en partant de cette même notion ou à, l'affirmation de Kant et de Fichte qu'un pareil Dieu est essentiellement subjectif, puisqu'il n'est que le produit de la raison. Avec la méthode psychologique ou subjective de Descartes, on arrive à Fichte en passant par Kant 9 à moins de se jeter dans un réalisme outré , comme le fit Spinosa. Il n'y a dope pour le dogmatisme cartésien que deux issues : ou l'idéalisme ou le Panjthéisme. Le criticisme ou l'idéalisme critique peut seul préserver de ces deux extrêmes, par un doute qui liasse auprès d^un grand nombre pour du scepticisme , ou par une inconséquence. Aussi regarde -t -on l'idéalisme dogmatique de Fichte
comme le produit légitime de l'idéalisme critique de Kant. Fichte et son école sont donc des descendants légitimes de Descartes, mais de Descartes devenu conceptualiste. »
Ce morceau a de la gravité. Il rappelle et reproduit sous un Jour particulier la doctrine générale de Tauteur , il réveille tous nos scrupules. Nous ne le discuterons cependant pas au fond , parce que ce serait recommencer un examen auquel nous nous sommes déjà livrés. Nous ferons seulement deux choses : d'abord nous nous élèverons de nouveau contre celte fausse imputation dont on charge , à notre avis sans discernement , la méthode psychologique, et contre cette prétention qui en est la suite, de rattacher au eogito la doctrine de Kant et de Fichte. Il n*y a rien de moins exact. Le scepticisme de Kant, si on lui veut chercher un principe, ou une origine dans Thistoire , tient avant tout à T esprit même de la philosophie du xviii* siècle , dont en effet, à sa manière , et en le modifiant par son génie, Tauteurde la critique de la raisonpure participe sensiblement. Mais peut-on dire justement qu*il procède de Descartes , lorsque du eogito au lieu du doute qu'on prétend en tirer , c'est tout un ordre d'alfirmations, dans lequel Dieu assurément-ne s'efface et ne périt pas, qui sort et Jaillit en quelque sorte avec une singulière énergie. Et quant à la nécessité dans la quelle on suppose qu'à dû être le cartésianisme, pour éviter le scepticisme , de se jeter dans le panthéisme, elle n*a pas plus de vérité. Si Spinosa en* effet ne s'en tient pas à Descartes , s'il l'outre-passe , ou plutôt s'en sépare à l'excès 9 ce n'est pas par la raison qu'on se platt à en donner; ce n'est pas dans la crainte de ne croire qu'à son existence propre , qu'il ne croit à aucune , si ce n'est en celle qui attire , et absorbe en elle toutes les autres.
Hais ensuite et surtout nous demanderons à l'auteur.
comment après s'être exprimé, ainsi qa*il vient de le faire , et avoir dit en outre plus loin : a Kant essaie en vain de substituer la nécessité morale d'un Dieu à sa nécessité métaphysique, si celle-ci n*est qu'une illusion^ celle-là ne peut être qu'un vœu ; » nous lui demanderons » disons-nous, comment après s'être rapproché, par ces paroles de Fichte plus encore que de Kant , il peut-^tre plus tard bien venu à traiter avec une sévérité , dont au reste nous lui savons gré , mais qui a dû coûter à son esprit de système, certaines propositions de Feuerbach. Ne s'est-il pas en effet trop engagé , pour être encore vraiment libre de se recrier contre ce téméraire , quant à rinverse de Hegel qui dit : « Si Dieu a sa conscience dans l'homme et l'homme son existence en Dieu , ce que Thomme sait de Dieu , c'est Dieu qui le sait en lui , c'est Dieu qui se sait;» Feuerbach dit à son tour: «Renversez ces propositions et vous aurez la vérité : ce que l'homme sait de Dieu , c'est ce qu'il sait de lui-même , de sa propre essence. La vérité n'est que dans l'unité de l'être et de la conscience ; où est la conscience de Dieu , là est l'être de Dieu , par conséquent dans l'homme ?y> — Rien ne Tembarrasse-t-il , quand il a à lui reprocher des pensées telles que celles-ci : « Dieu n'est distinct de la raison que par une vaine imagination ; » — a les attributs de Dieu no sont que ceux de la raison et son intfnitude que celle de la raison ; » — • « Nous ne pouvons rien savoir de Dieu en soi » pas même s'il est autre que ce qu'il nous apparaît ; » — « La conscience de Dieu est celle de l'homme ; la connaissance de Dieu , celle de l'homme ; on connaît l'homme par son Dieu et le Dieu de Thomme par l'homme ; il y a identité entre l'on et l'autre, seulement Dieu est affranchi par la pensée des limites qui se trouvent dans l'homme ; mais Dieu ne cesse pas d'être l'homme, i» -*- Et quand 11 ajouta
en insistant $ur ces étranges maiimes pour les mieux signaler dans leurs extrêmes conséquences : « voilà done Dieu bien évidemment ramené à n'être plus qu*un être de raison , si on Tenvisage en dehors de Thomme, et comme on ne veut pas professer Tathéisme de nom » il ne reste plus qu'un moyen de sauver les apparences , c'est de diviniser l'homme. Mais comme on ne peut le diviniser, qu'en l'idéalisant , et comme cet idéal est sans objet , le Dieu-homme n'est pas Dieu ; l'homme restant ce qu'il est et Dieu n'étant que l'homme , il n'y a donc pas de Dieu ; x> quand il parle de la sorte et si judicieusement , ne craintil pas de mettre en quelque désaccord de tels sentiments, et ses principes, sa concience, et sa doctrine? Pour nous c'est un doute qui nous reste et que ne lèvent pas les explications justificatives qu'il peut donner en sa Taveur. La logique lui fait la loi et le condamne à des conclusions, auxquelles les meilleures intentions ne sauraient le soustraire.
Nous voilà arrivés au terme de son Mémoire et cependant notre tâche de sévérité n'est pas encore achevée. Le second des deux graves reproches que nous avons à lui faire est relatif à la manière dont il a traité l'histoire. Nous le rappellerons encore une fois , votre programme demandait avant et pour la partie théorique de la question , un examen analytique et critique des principaux systèmes modernes de théodicée. L'œuvre des concurrents sous ce rapport en devait être une , système par système , d'expositions suivies , et de discussions approfondies , de telle façon que de chaque système pris à part et de tous rapprochés et comparés , on vit bien à la fin quels sont les méthodes , les principes et les résultats. Celle de l'auteur du Mémoire n° 3 n'a point été ainsi entendue et s'il nous a donné abondamment de fhistoire c'est par fragments, et
sans autre ordre que celui môme des points de doctrine , que d'après son propre plan il avait à établir. Cest là une faute, qu'il semble au reste avoir sentie et voulu réparer, lorsqu'à la fin de son travail il a exposé et jugé dans leur ensemble certaines conceptions de théodicée , dues à la philosophie allemande des derniers temps ; mais outre que pour la meilleure disposition des matières , ce n'était pas là le lieu , il eût dû faire pour tous les autres systèmes ce qu'il avait fait pour ceux-là , et mieux se conformer ainsi à la loi d'unité et de dessein , qui devait présider à sa composition. Sans vouloir enchaîner la liberté des concurrents, ^'Académie a cependant, dans leur intérêt même et pour mieux les guider, sa discipline si libérale qu'elle soit, à maintenir et à Taire valoir , et un des plus légitimes moyens qu'elle en ait , consiste à veiller à ce que ses programmes soient fidèlement observés. Voilà pourquoi nous revenons avec quelque insistance sur les infractions qu'a pu recevoir de plus d^une manière celui de votre section de philosophie. Nous devons dire cependant que l'auteur du Mémoire n° 3, s'il mérite ce reproche, ne le mérite pas sans compensation.
Et ceci nous amène naturellement à lui rendre enfin une autre justice que celle que jusqu'ici nous avons été obligés de lui faire, d'autant plus volontiers qu'il est impossible de n'être pas touché des titres incontestables qu'il peut avoir à votre favorable équité. Si nous sommes moins longs à cet égard , nous ne serons pas moins explicites.
Le sens de sa doctrine mis à part , on ne saurait méconnaître qu'il la propose avec une loyauté, une honnêteté et en même temps avec une modération et des tempéraments qui, autant qu'il se peut, la sauvent de ses plus lAcheux inconvénients; qu'il y puise un esprit de critique et d'exa-
men, une sagacité, une fermeté et une sévérité de jugement, qui en font le plus souvent un rude dialecticien et un incommode adversaire ; mais qu'il y a surtout une partie de son travail où il prend tous les avantages : c'est celle où il traite de la Providence. Nous Tavons déjà fait remarquer, mais nous devons le redire , il serait difficile de mieux envisager la question sous toutes ses faces, de mieux la débattre dans toutes ses raisons, et, au fond , de mieux conclure. Il est impossible de n'être pas vivement frappé de ce morceau, qui, d!ailleurs , est capital dans le Mémoire comme dans le sujet même du discours.
En nous plaçant à un autre point de vue , nous irons même plus loin , et nous dirons que , s'il est dans la société toute une classe d'esprits cultivés et éclairés qui , familiers avec le raisonnement, difficiles même en matière de preuve, mais peu curieux des finesses, ou, si l'on aime mieux , des profondeurs de la métaphysique , pourraient ne voir dans la doctrine de l'auteur qu'un procédé, qu'une méthode, qu'une manière plus rigoureuse d'examiner et de juger les différentes démonstrations de l'existence de Dieu , pour ces esprits , assurément , il serait un maître utile, qui les instruirait sans les troubler, qui les toucherait de ses bonnes raisons sans les atteindre de son scepticlsme, dont ils ne se préoccuperaient pas. En considération de cet avantage , et qui tient , il est vrai , à un motif de pratique plutôt que de théorie, mais qui n'en est pas moins à apprécier, ne pouvons-nous pas justement accorder aux résultats de son travail une estime que nous sommes forcés de refuser à ses principes? Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il serait heureux que, dans le monde, il y eût beaucoup d'Ames croyant comme 11 croit, quoique ce ne fût pas de la foi la plus exacte et la plus parfaite , à Dieu et à sa Providence. Voilà pourquoi nous ne crai-
-signons pas de recommander à ce litre son très-savant Mémoire.
Cependant, le genre de mérite auquel votre section de philosophie a attaché le plus de prix est la riche et solide instruction , la rare érudition dont à chaque pas il fait preuve : scholastique, philosophie moderne , philosophie de ces derniers temps, en Allemagne particulièrement , tout lui est familier ; c'est une grande abondance d'histoire mise à la disposition d'une certaine force de pensée , à laquelle on ne désirerait qu^une meilleure direction , plus do simplicité et do sobriété , et surtout plus d'élévation.
Son style, sans éclat, sans grand art, sans les parties éminentes du talent, en a cependant quelques-unes; il ne manque pas d'une certaine Termeté et d'une certaine précision, qui conviennent bien au caractère général et au ton de son Mémoire , dans lequel c'est , avant tout , l'esprit de critique et de discussion qui domine.
Aussi , quelles qu'aient été nos observations premières et la juste sévérité dont elles sont empreintes , il nous paraîtrait bien rigoureux de ne pas accorder à l'auteur une honorable distinction , d'autant que, tout en lui accordant cette marque de haute estime , nous avons grand soin d'y joindre nos avertissements, de faire nos réserves, de déclarer nos motifs, et que, pour le mieux marquer, ce n'est qu'une mention que nous vous proposons de lui décerner.
Le prix , de votre part , a un tout autre caractère ; il signifie beaucoup plus ; il est un gage beaucoup plus certain de votre approbation ; il est l'expression de votre autorité et en pourrait être le dommage , s'il arrivait qu'il fût attribué soit à un ouvrage médiocre, soit à une doctrine hasardeuse.
Ni à Tun ni à l'autre de ces points de vue , nous n'hésitons à déclarer que nous estimons digne de cet honneur le Mémoire dont il nous reste à vous rendre compte , et qui est inscrit sous le n» 6.
Il se compose de deux volumes in-folio d'environ 200 pages chacun , d'une écriture assez fine , et a pour épigraphe ce passage da sophiste :
Té Sou npoç A£oV ; diç àhiBîoç nivriotit ymi Ç6>y]v xae i^x^"^ ^^*' ypdv^ffiv i pa$ia)çnsta9ri(T0iJi£BctTai noLvièkwç ovTt ^m napityat ^ pî5è Çiqv aOro yoi^s ^povsev^ âXXà o'S/xvov xal aytov vouv oux l^ov àxév>7T0v èçoç 8lva£.
Le trait distinctir de ce Mémoire» son mérite propre , qui n'exclut pas d'ailleurs d'autres excellentes qualités, qui les garantit même et les assure, est une fidélité exemplaire à Tesprit et è la lettre de votre programme.
Ainsi l'auteur débute par l'histoire de la théodicée au xyii° siècle, et , dans cette partie de son travail , il examine la doctrine de Descartes, celle de Spinosa, celle de Malebranche et de Fénelon , celle de Bossuet et de Leibnitz : c'est son premier livre. Il passe ensuite à rhistoire de la théodicée au xviii' et au xix* siècle ^ et la suit en Ecosse^ en Angleterre, en France et en Allemagne, et là * il s'arrête particulièrement sur le système de Kant , de Fichte , de M. de Schelling et de Hegel ; vient ensuite une réfutation générale du panthéisme; après quoi il conclut , c'est-à-dire, essaie à son tour un établissement dogmatique : c'est son second livre. Le tout est bien ce que vous demandiez , et Test selon l'ordre où vous le deman«diez.
La preuve en sera pour vous l'examen même auquel nous allons nous livrer, et dans lequel nous allons rapidement reprendre ces principaux points.
De Descartes à Spinosa, à Malebranche et à Fénelon,
d'une part, et de l'autre à Bossuet et à Leibnilz , pour ne toucher ici qu'aux grands noms , et à ceux-là mêmes auxquels l'auteur a cru devoir se borner, de Descartes, en un mot, à ses disciples les plus illustres et les plus divers, tant par leur génie que par leurs sentiments propres, il y a d'incontestables rapports; il y a ceux qui en font une famille de philosophes , quelle que soit d'ailleurs , avec l'unité qui les lie , la variété qui les distingue et souvent même les oppose. Cette filiation , avec ses accidents , avec ses rapprochements et ses contrastes , avec tout ce que la plus juste et la plus pénétrante analyse peut y démêler à la fois de ressemblances et de différences, l'auteur du Mémoire n^" 6 l'a constatée, démontrée, établie pièces en main , pour ainsi dire , avec autant de suite que de précision. C'est bien là le cartésianisme tel qu'il parait en théodicée chez ses principaux représentants, et nous n'aurions qu'à louer cette partie du Mémoire , si , dans certaines vues qui s'y mêlent à l'exposition , nous n'avions remarqué quelque excès.
L'auteur, par exemple, distingue avec raison, dans Descartes , deux arguments de Texistence de Dieu. Mais de ces deux arguments il fait en quelque sorte deux méthodes, on pourrait presque dire deux hommes, deux ennemis, qui se partagent Descartes lui-même, mais surtout ses disciples , et qui , dans cette division , selon que l'un ou l'autre remporte sur son rival , en font les sages et les modérés, ou les téméraires de Técole. N'est-ce pas là aller trop loin ? Et quoiqu'il ne soit pas précisément inexact de dire que Tune de ces deux preuves , celle-là même qui n'est pas proprement de Descartes , puisque d'autres en ont usé avant lui , a été pour quelque chose , pour une certaine direction , et par une certaine impression dans les conceptions de Spinosa , de Malebranche et
de Fénelon , n'est-il pas cependant certain que d'autres, et de plus considérables éléments » y sont entrés pour une beaucoup plus grande part ?
Ainsi, quant à Spinosa, comme on peut aisément le remarquer , les semences qu'il a recueillies de la main de Descartes , et quMl a ensuite cultivées et développées à sa manière , sont bien nooins celles que recelait ce second argument , que ce germe renfermé dans Tidée de substance et dans celle de création continuée , dont Tauleur de V Ethique a tiré, par un abus de logique , la doctrine de la substance unique , dont les êtres créés ne sont que de simples modes.
Pour Malebranche et Fénelon , ils tiennent sans doute beaucoup de leur commun maître , mais ce qu'ils n'en tiennent pas , c'est leur génie , c'est le tour de ce génie » c'est le caractère du méditatif propre à l'un, du mystique particulier à l'autre , c'est leur culture platonicienne par saint Augustin , ce sont leurs engagements et leur position même dans le sein de l'Eglise. Cartésiens à cela près, ils ne le sont par conséquent qu'assez peu en théoditée , et ils ne le sont pas surtout de manière qu'on puisse justement rattacher à ce second argument , à cette seconde tendance de Descartes, dont est si fort préoccupé l'auteur, des sentiments qui en effet procèdent d'une autre source.
Il a donc , ce nous semble , un peu trop converti en une vue systématique , une observation qui n'a de vérité que dans une certaine mesure.
Au chapitre sur Descartes succède , dans le mémoire n<» 6, le chapitre sur Spinosa. Il s'agit ici de l'auteur de Y Ethique, considéré en lui-même, et le morceau, aussi étendu que le demande le sujet , modèle tout à la fois d'analyse et de critique , est un des meilleurs de l'ouvrage ; nous le laisserions même passer sans remarque, si, pour
plus de rigueur dans notre examen , nous ne voulions profiter de Toccasion que nous trouvons ici , de relever une opinion , à notre sens contestable , mais du resle tout à fait particulière, et qui n'a avec la question qu'un rapport indirect; il s'agit de la manière dont Tauteur envisage la géométrie , comme science. Dans sa juste répagnanee contre la méthode géométrique, appliquée comme elle Test par Spinosa aux recherches métaphysiques , il finit par se laisser prévenir contre la géométrie elle-même, au point d'en faire , à la manière de Kant , une critique certainement excessive. Il n'y voit en effet qu'une science de purs concepts , qu'un ordre d'idées, dont l'objet n'a guère d autre valeur et d'autre réalité , que celle que lui prête le sujet. Or, n'est-ce pas là, nous le demandons , dépasser la mesure , et sans nous arrêter à discuter ce sentiment en lui-même, parce que ce serait nous détourner , ne devons-nous pas au moins le noter , et avertir qu'il revient plus d'une fois et toujours avec le même caractère dans le Mémoire qui nous occupe (1)?
(1) L'auteur pense que la géométrie, composée de purs concepts , n'a point hors de l'esprit d'objet réellement existant , et que celui qu^elle se propose, sans être chimérique , n'a cependant d'autre valeur, d'autre litre à l'existence , que celui que lui confère la pensée, par une détermination de son chef et une sorte de création. Or, est-il vrai que la géométrie ne représente dans Tesprit que Tœuvre môme de l'esprit , et ne réponde è rien de réel hors de lui? Est*il vrai par conséquent que ce soit de lui-même h lui-môme , et sans égard h rien d'étranger et d'extérieur, quMl se forme les notions de point, de ligne , de figure , de surface et de solide ? Est-ce en lui , dans son intime et pure spiritualité, dans sa simplicité et son unité, qu'il trouve et perçoit retendue , ses dimensions et ses proportions ? Il est permis d'en douter et môme de le nier; il faudrait au moins l'exphquer.
Mais poursuivons notre analyse et sans nous arrêter aux excellents chapitres que Tauteur a consacrés, après Spinosa, à Malebranche, à Fénelon, à Bossuet et à Leibnitz, disons seulement que nous eussions désiré qu*il se fût étendu un peu plus sur Fénelon et qu'il Teùt surtout suivi du Traité de Vexi$tence de Dieu et des lettres sur la métajâiysique jusque dans ses opinions les moins autorisées et même jusque dans ses sublimes irrégularités , comme les appelle Bossuet.
Nous eussions aussi aimé à trouver Fauteur plus complet sur Leibnitz , il ne discute point assez avec lui certai-
Sans doute, nous mettons toujours plus ou moins du nôtre dans ces idées , nous y mettons notre pensée , ses lois , son action , sa force d'abstraction et de déduction , tout un travail qui nous est propre ; mais l^objet lui-môme Vy mettons-nous ? le lirons-nous de nous-mêmes pour l'y produire et Fy établir, et cette existence idéale que Ton suppose que nous lui donnons, est-ce en nous que nous en avons le modèle et Fexemplaîre? .Non , certainement , et ce qui est vrai , c'est que sans être une science comme une autra , la géométrie a cependant son objet comme une autre > comme la théodicée en particulier , dont sous ce rapport on a tort de la distinguer ; elle a même à cet égard ceci de commun avec elle, que c'est aussi du parfait , du parfait dans soin genre , comme la théodicée dans le sien qu'elle s'occupe et raisonne. Seulement son parfait à elle n'est pas du môme ordre que celui de la théodicée ; il est de l'ordre physique , tandis que l'autre est de Fordre moral. Dieu ou le parfait dans le bien , voilà l'objet de la théodicée ; une œuvre de Dieu , la matière, l'étendue à mesurer, le parfait mesurable, voilà Fobjet de la géométrie. Nous ne croyons donc pas que par son essence elle soit plus vide de réalité que la théodicée elle même. Elles sont chacune à part au nom de la raison une très-valable affirmation de quelque chose qui est en soi et non pas seulement selon une vue de notre esprit.
— aines questions directement ou indirectement du domaine de la théodicée, celle par exemple du mal dans la création, et dans la condition humaine en particulier, sur laquelle il pouvait avoir à étendre , à expliquer, ou même à corriger, tout en Tadmettant au fond , la (doctrine des Essais et cette lacune , qu'on remarque ici dans la critique , on la retrouvera plus tard dans la théorie , lorsque après avoir, dans sa conclusion , établi les trois principaux attributs de Dieu , il s'arrêtera court en quelque sorte , et nous laissera avec plus d'un desiderata , tant sur le caractère même de Dieu , comme modérateur du monde moral , que sur le monde moral lui-même. Sous ce rapport Fauteur du Mémoire n"" 3 s'est montré plus complet.
Avant de finir sur le xvïV siècle , dans le Mémoire no6, nous y relèverons encore moins un défaut qu'une omission. N'y avait-il rien à y introduire sur les idées de Hobbes et de Gassendi en matière de théodicée , et puisqu'on avait cru avec raison devoir donner quelque place à des doctrines analogues dans le xviir siècle , pourquoi avoir oublié celles des auteurs du Leviathan , et du S^titayma Phiioso^hieutn ?
De l'histoire de la théodicée au xviv siècle nous passons avec l'auteur à celle de la théodicée au XYin*" ; nous quittons par conséquent le cartésianisme pour des écoles qui en sont plus ou moins différentes, et nous commençons par celles qui s^en écartent le moins , qui même par les résultats s'en éloignent bien peu ; ce sont celles de l'Angleterre et de l'Ecosse.
L'auteur nous parle d'abord de Newton et de Clarke. Le morceau qu'il leur consacre , aussi distingué par l'élégance de l'analyse , l'heureux choix des citations , l'exactitude des explications, que par la justesse de la plupart des remarques qu'il y mêle , ne nous laisserait qu'à louer ,
si là encore, à propos du temps et de Tespace , nous ne retrouvions son opinion sur Tessence de la géométrie , et si après une discussion quelque peu indécise sur ces difficiles questions, plus porté pour Leibnitz, mais sans cependant prendre précisément parti contre Newton et Clarke , il ne finissait par dire que l'immensité et l'éternité de Dieu sont réelles , mais que le temps et l'espace, qui y ont cependant rapport, qui y ont leur raison , ne le sont pas. Il y a là au moins une apparence de contradiction.
Du reste, on ne saurait mieux s'exprimer qu'il ne le fait, sur. ces deux attributs de Dieu pris en eux-mêmes, lorsqu'il définit l'un , l'éternité, cette absolue immutabilité d'essence en regard de l'écoulement des choses qui changent, et l'autre, l'immensité, cette puissance à la fois simple et infinie de produire un nombre infini d*existences, sans s'y répandre ni s'y épuiser; et qu'il n'y touche d'ailleurs qu'avec cette réserve et ce respect qu'inspire aux esprits sérieux l'approche des choses saintes, en leur sanctuaire loplus impénétrable et le plus profond.
De Newton et de Clarke Tauteur passe à Hume, sur lequel nous ne Tarrèterons pas , et par divers intermédiaires il arrive à l'école écossaise , dont nous lui demanderons un peu plus compte. Nous ne trouvons pas en effet qu'il l'ait assez exactement appréciée et même suffisamment fait connaître. Il ne s'occupe guère avec elle que de certains points de métaphysique , qui sans doute ont rap* port à la théodicée , mais ne sont pas cependant la tbéodicée elle-même , et il oublie trop qu'elle n*a pas seulement disserté du principe de causalité, et du principe des causes finales en général , mais qu'elle en a aussi fait de trèssages applications aux attributs moraux de Dieu et à l'action de sa Providence. De là en particulier aon omis-
sion de l'ouvrage de D. Stewart , sur les facultés actives et morales de Vhomme , dans lequel, en vue de la morale , se trouve, et même avec des développements étendus, une très-saine doctrine de théodicée. C'est un mélange d'histoire et de considérations théoriques , de littérature philo-» sophique , si on peut ainsi le dire , et de raisonnements spéculatifs, c'est parniessus tout la constante expression d'un profond sentiment de ferme et calme confiance, de bonne espérance et de satisfaction de coeur , qui en font un morceau plein à la fois de solidité , de persuasion et presque d^agrément , et quand on entend cet excellent et judicieux esprit dans un de ses moments de retour sur luimême , dire avec cette simplicité de conviction : et II est agréable de penser que les recherches des philosophes , partout où elles ont pénétré, ont trouvé le monde soumis à l'uniformité régulière du même pian; v> on ne peut s'empêcher de se laisser gagner à une philosophie qui , après les avoir d'ailleurs au préalable très-fortement établies 9 présente ses conclusions sur ce ton et dans ce langage ; il ne déplatt pas même qu'à l'occasion , il s'y mêle sous fo|*me d'arguments indirects quelques traits te]$ que ceuxci : Cl Comment savez*vous, disait un voyageur à un pauvre arabe du désert, qu'il y a un Dieu? — De la même manière répliqua l'arabe, que je reconnais les pas d'un animal aux traces qu'il laisse empreintes sur le sable. » — (( N'est-il pas convenable , disait un sauvage de Sumatra à l'un de ses compagnons qui lui faisait voir une montre, de penser que le soleil est une machine de même nature? — Qui le remonte , lui dit son compagnon? — Qui? répliqua-t-il ; mais c'est Allah ! i>
L'auteur du Mémoire n° 6 reproche à l'école écossaise d'avoir naéconnu l'argument cartésien de l'existence de Dieu ; elle n'en a pas du moins méconnu Tesprit , qui
consiste à s'appuyer en matière de théodicée sur des don* nées psychologiques. Mais Dugald-Stewart , principalement dans la suite de ses preuves diverses du gouvernement de la Providence , sUl ne développe peut--ètre pas assez expressément, ne néglige pas cependant celle qa*on peut tirer de Tordre moral , et il a soin de dire quelque part : a Malgré l'intérêt qui s'attache aux spéculations physiques , on trouve plus de plaisir encore à démêler l'uniformité de dessein déployé dans Tordre moral. » Enfin au chapitre des attributs moraux de Dieu, il réunit avec diligence un ensemble de très-judicieuses observations , fort propres à Justifier la Providence de la présence du mal moral , comme de toute autre espèce de mal dans ia condition humaine; terie^, lèomme conception , ce n'est peut-être pas là de
' la grandeur, mais c'est du moins ce qui lui est souvent si nécessaire pour la contrôler, la contenir ou la corriger, nous voulons dire l'expérience et la commune sagesse,
' dians ce qu'elles ont de plus plausible et nous engageons Tauteur qui ne les dédaigne pas , loin de là , qui les recherche même avec un soin curieux , de faire dans ce d^s'ein une nouvelle visite à Técole écossaise ; outre que ce sera une justice à lui rendre, il en pourra rapporter quelques bonnes parties pour son œuvre.
En allant avec lui de TEcosse à la France, on ne va pas précisément du semblable au semblable » et d'une génération d'esprits prudents , réglés et respectueux , on passe à une race de penseurs , qui n'est plus ni de même humeur ni de même conduite , qui n'a ni même dessein ni même action, et qui, son chef en tête, ardente, irritable, téméraire , née pour l'attaque et n'y épargnant rieu , est bien plus occupée en matière de théodicée à renverser qu'à édifier. Aussi, à Texception de Rousseau , qui sent et ad-
mire, de Montesquieu, qui respectet de ïurgot, qui appro^ fondit et qui croit , nous n'osons pas dire de Voltaire , qui varie trop , qui surtout paraît trop mécontent du monde pour le passer à Dieu , et s*en moque trop sincèrement pour le lui imputer à providence, les autres , d'Alembert lui-même quand il dit son secret , mais surtout Diderot dans les moments où il s'emporte ^et d'Holbach constamment, et selon un système suivi , professent sans détour ridée d'un Dieu-nature , avec laquelle prend fin toute philosophie religieuse. L'intérêt n'est donc plus avec eux de discuter des affirmations, mais de combattre des négations touchant les attributs moraux de Dieu ; et c'est ce qu'a fait Tauteur avec son habileté ordinaire , mais peutêtre sans s'étendre assez , et surtout sans marquer f^yjà& suffisants rapprochements les rapports de cette espèce de naturalisme, fruit de l'esprit philosophique en France au xviu* siècle, avec ces autres systèmes, œuvre de la spéculation métaphysique en Allemagne au xix'. Le génie, les procédés, la science, et l'intention philosophique ne sont pas sans doute de part et d'autre les mêmes, et M. de Schelling a une hauteur et une ampleur d'intelligence, un sentiment et une connaissance des choses de la nature , et Hegel une vigueur et une souplesse de dialectique, une force d'invention et de combinaison dans le cercle de ses données , et tous deux un désintéressement de pensée dans la poursuite de leurs fins, qui ne permettent pas de les assimiler dans leur personne et leur râle, aux hommes que nous venons de nommer. Mais quant aux résultats généraux et aux plus graves conséquences de leurs doctrines, quant à l'état où elles sont tombées entre les mains de leurs disciples , ils n'échappent certainement pas à quelques fâcheuses analogies, avec ces philosophes, et sur plus d'un point même leur puissance de conception s'est trouvée comme
devancée et prévenae par cette foague toujours prête qui s'appelle Diderot , et cette logique fanatique d^athéisme qui se nomme d'Holbach. C'est ce que n'a point assez indiqué Fauteur du Mémoire n"" 6, et ce qu*a mieux fait observer celui du Mémoire n» 3, lorsque vers la fin de son travail il dit en terminant son examen de la philosophie Allemande : a C'est ainsi que le panthéisme idéaliste de Fichte, le panthéisme naturaliste ou objectif de M. de Schelling, le panthéisme absolu de Hegel ont abouti de concert à un athéisme matérialiste fort peu différent de celui., [de certainsphiiosophes français de Tâge précédent} nouvelle preuve que la spéculation germanique fait fausse route depuis près d'un demi-siècle, et qu'en croyant avancer elle n'a réussi qu'à se mettre à la suite de notre xviu' siècle. Encore le xvm* siècle français savaitril ce qu'il voulait et le voulait-il résolument etc. ».
Nous aurions désiré quelques réflexions en ce sens dans le Mémoire n» 6.
Mais quand Tauteur en vient à considérer en eux-mêmes les principaux représentants de la philosophie allemande, il n'en saisit et n'en juge pas nioins , avec beaucoup d'exactitude et d'art, les points essentiels de leurs systèmes touchant la théodicéc. Ainsi , selon Kant, Dieu n'a , comme tout le reste, qu'une existence relative, subjective, du pur fait du moi; ou , s'fl en a une plus sérieuse , c'est grflce à une contradiction dont on peut bien faire honneur h la sagesse de l'auteur de la' Critique de la Raison pratique , mais aux dépens de celui de la Critique de la Raison pure , contradiction , du reste, sur laquelle il ne faut peut-être pas trop insister , car c'est aussi de Kant que sont ces paroles : « Pour dire vrai , celte impossibilité même où nous sommes de concevoir comme possible la parfaite harmonie du bonheur et de la vertu, sans supposer une cause mo-
raie du inonde, est purement subjective (1). » Quant à Fichte , il est très-clair, très-constant , et par lui-même avoue que son Dieu n*est qu'une détermination , qu*une position, que l'œuvre et la création même du moi. Si celui de M. de Schelling est moins sujet et plus objet, s*il est robjét-sujet, l'absolue identité, cette unité qui a tout en elle, et, en tirant tout d'elle, ne fait que se développer elle-même et se produire sous ses difléreotes formes et à ses différents degrés d'être , sans rien distinguer de soi , par conséquent sans créer , il n'en est pas plus le vrai Dieu, le Dieu de l'homme et du monde; il n'est que le Dieu-homme sous l'une de ses faces , et le Dieu-monde sous l'autre. Le Dieu de Hegel n'est pas au fond diCTérent : c'est aussi un sujet-objet, deux choses en une, ou, si l'on aime mieux , deux choses dont l'une domine et contient l'autre : l'idée , principe de l'être , et l'être même qu'elle enfante; l'idée, dis-je , qui dans ses évolutions et ses divisions successives, ses oppositions apparentes et ses reconciliations finales, partant comme du néant, engendre tout selon ses lois, mais, en tout engendrant, ne fait que s'expliquer elle-même et se donner avec yariété , dans la nature et l'humanité , deux formel , deux expressions , deux déterminations d'elle-même. Chez tous ces philosophes , ce qu'il y a de commun , c'est cette substance unique, qui est et reste unique, quels que soient d'ailleurs ses développements et ses modes. Aussi , en fin de compte et comme résultat dernier, il importe peu que cette substance, qui seule est, soit avec tel ou tel caractère ; c'est toujours le Dieu qui est à luimême son tout, son univers, sa création, qui n'a avec lui que lui-même et ne sonffre pas d'autre existence à côté
(1) Critique de la Raison pratique, liv. 11, eh. h.
de la sienne. Or, sur une telle donnée , quelque appareil scientifique et quelque habileté d'art qu*on y applique d'ailleurs 9 on iie saurait élever qu'une vaine et fausse jthéodicée. Il y a, dans les doctrines, de ces défauts qu'aucune puissance ne répare et que le génie même ne supplée pas , quelque force d'invention ou de combinaison qu'il y apporte. Voilà ce que l'auteur du Mémoire n® 6 a habilement mis en lumière , en se tenant toutefois un peu trop dans les généralités de son sujet, et en ne se montrant pas aussi familier avec les systèmes de M. de Schelling et de Hegel » par exemple, qu'avec ceux de Descartes, de Spinosa et de Leibnitz ; de sorte que, sans cesser d'être aussi fidèle dans ses analyses et aussi exact dans ses discussions, il y est moins abondant, moins ample, on dirait moins à Taise que dans ses précédentes études. Si cette remarque est juste , pourquoi , se sentant moins versé dans la langue et la philosophie allemande , n'a-t-il pas eu recours à plus d'un auxiliaire qui l'eussent pu bien servir, à l'un d'eux surtout, M. Wilm , l'un de nos corres:pondants regrettés, l'un de nos anciens lauréats , dont la mort récente n^est pour nous qu'un motif de plus de rendre un nouvel et public hommage à sa très-recommandable ift^^otre de la PhUosophie allemande^ couronnée par vous , il y a quelques années , dans Tun de vos concours.
A la suite d^ cet aperçu historique et critique des destinées de la théodicée dans les systèmes modernes de la philosophie allemande , l'auteur du Mémoire n*" 6 présente une réfutation générale du panthéisme; c'est comme une sorte de prélude , sous la forme de la discussion , à la doctrine qu'il proposera ensuite sous celle d'une conclusion.
Il reprend donc le panthéisme, non plus considéré,
comme il l'a fait d*abord, dans tel ou tel de ses représentants , mais défini et déterminé d'après son idée la plus générale, et c'est dans cette généralité qu'il l'examine et le juge de nouveau.
Tout ce qu'on peut solidement objecter contre ce système, en partant de ce point , que , d'une part , il faut à Tesprit humain , qu'il faut à la conscience universelle un Dieu réel et une nature réelle , et que, dé l'autre , le panthéisme les leur refuse tour à tour, en réduisant tout à l'unité , à ridentité de substance et de principe ; tout ce qu'on peut justement dire pour démontrer qu'il est condamné , s'il ne veut pas se contenter d'un Dfeu vide et abstrait , à lui prêter des attributs , une vie, une action et un mouvement qui finissent par absorber en lui la nature elle-même; ou , au contraire , s'il tient à une nature plus réelle , à la réaliser tellement» à tellement la revêtir de propriétés et de vertus , à la tellement faire vivre de sa vie propre, que Dieu, à son tour, s'y eflàce et s'y perd ; toutes ces raisons déjà précédemment produites , mais ramenées ici avec une force et une précision nouvelles, il les lui oppose et l'en presse de manière à l'enfermer dans cette alternative , ou de diminuer et d'appauvrir l'existence divine pour donner à l'univers de la réalité , ou d'annihiler en quelque sorte l'existence des choses visibles , pour concentrer toute Texistence efiTective en Dieu. Là est en effet recueil inévitable du panthéisme , qui , dans l'embarras où il se trouve de faire coeiister au sein de la même unité et dans une identité absolue l'infini et le fini , Tincréé et le créé , Dieu et la nature , n'ei^plique bien ni l'un ni l'autre , soit qu'il naturaliM l'essence divine, soit qu'il divinise la nature; car il ne se peut pas, quelque art logique qu'il y déploie , qu'il ne fasse qu'un de ces deux existences si profondément unies , mais non moins profondément dis-
tinctes. Il n'est pas de Flnde à la Grèce, de Tantiquité aux temps modernes , de Parmenide et de Plotin à Spinosa , à M. de Schelling et à Hégel , un seul partisan^ du système de Tunité absolue qui n'y ait hautement et fâcheusement échoué, et qui ait pu sauver du naufrage soit la Providence de Dieu , soit la moralité humaine , qui ait par conséquent abouti à quelque légitime théodicée. Voilà ce qu'a , sans contredit, parfaitementdémontré rauteur du Mémoire n** 6, non toutefois, devons-nous ajouter, sans quelques répétitions , sans quelques retours à des arguments antérieurement présentés. Ce sera à sa diligence de faire disparaître, dans une sévère révision de son travail , ces traces du double emploi.
Nous voici enfin arrivés à sa conclusion, c'est-à-dire proprement à la partie dogmatique de son Mémoire.
Il commence par y exposer sa méthode; il s'occupe ensuite de rappliquer. Sur les pas de Descartes » mais de Descartes fidèle à son premier argument, là nature humaine sous les yeux , mais cette nature tout entière , et dans tous ses éléments , avec une prudence consommée , une habileté éprouvée , une élévation de vues , qui ne l'abandonne jamais , il entreprend à son tour cette grande œuvre de la théodicée, à laquelle tant de mains viennent de prendre part sous ses yeux, mais qu'il ne recueille d'aucune, même des plus illustres, précisément accomplie ; il s'efforce donc d'abord de nous montrer en Dieu , sur la foi de ce rapport qui unit dans la conscience le parfait à l'imparfait , le terme de comparaison , le modèle , Tidéai de notre existence , cette grandeur devant laquelle se reconnaît , s'avoue et s'humilie noire petitesse , cet infini qui accable à la fois et soutient notre faiblesse. Mais il ne se borne pas là; dans cette sublimité41 nous fait voir la jbonté , l'intelligence , la libre puissance , quelque chose d'humain dans
lé divin lui-même, ce qu'il faut à ce principe pour être le créateur et le père de nos âmes , pour s'en rapproctier et s'y unir, y veiller et les conduire , comme une Providence pleine de sagesse , d'amour et de liberté ; incomparable objet d'admiration et de méditation , mais aussi de sentiments plus pieux et plus tendres , qui nous lient et nous relient à lui comme à notre bien souverain , comme à ce bien , bienfaisant et communicatif de lui-même , ainsi que le dirait Bossuet. Ce n'est certes plus là le Dieu du panthéisme , ce Dieu qui est tout ou rien , et devant lequel l'homme n'a qu'à s'oublier ou s'enfler outre mesure. Dieu vain , Dieu faux dans l'un comme dans l'autre excès , et qui ne nous laisse pour destinée que l'annihilation sans réserve , ou l'exaltation sans limite et le culte insensé de notre personne; c'est un tout autre Dieu , c'est celui d'un pur et ferme théisme, appuyé sur une non moins ferme et moins exacte psychologie.
Rien de mieux donc que ce début dans la conclusion du Mémoire. Mais ce n'est qu'un début; ce n'est qu'un commencement auquel il faut une suite et un achèvement; c'est le fqnd même de la théodicée , mais sans tout son développement. Faute de temps vraisemblablement, faute d'un certain loisir nécessaire pour reprendre haleine et s'ouvrir de nouvelles perspectives, l'auteur, après cette théorie générale des principaux attributs moraux de Dieu, s'arrête court et finit, sans nous introduire , comme il le devait et le pouvait assurément dans un autre ordre de questions auxquelles ses premières recherches l'amenaient naturellement : lacune regrettable , sujet pour nous cependant de remarque plutôt que de reproche, car nous n'y voyons pas une insuiOsance, mais un simple défaut de complément.
La théodicée est la science de Dieu , considérée comme
providence; mais elle est aassi implicitement celle de Thomme lui-même envisagé comme objet des soins de la Providence. Il y a donc là deux êtres , deux termes en rapport , qui ne se comprennent et ne s'expliquent bien que rapprochés et unis ; qui ne doivent pas aller Tan sans l'autre , quoique Tun remporte sur l'autre, et le surpasse de toute la distance de l'infini au fini. Or» l'auteur du Mémoire n^ 6 n'a pas sans doute oubUé, niais a trop négligé celui des deux qui n'a que le second rang , et il ne s*est point assez demandé ce qu'est l'homme sous le gouvernement de la Providence , ou ce que la Providence est non-seulement en soi et dans ses attributs, mais dans son action appliquée à la conduite de l'humanité ; il n'a point assez recherché quelles sont les conditions et les lois de cette action» cet ordre de moyens pour une fin , ordo in finem , qui servent à diriger , sans enchaîner, le cours de notre destinée. Es^ce, seulement par la justice , par la récompense et la peine , qu'elle y procède? ou est-ce aussi par répreuve, par la double épreuve, celle de la bonne et la mauvaise fortune ? N'est-ce pas à la fois par les secours et les obstacles , par les biens et les maux de tout genre et de tout degré , avec toute sorte de ménagements, de tempéraments, et de démarches variées» en vue de tout ce qu'il y a dans nos flmes de simples penchants ou de résolutions, d'actions faites ou à faire? Sur ces questions , qui ont cependant en plus d'un point divisé les philosophes , il ne s'est pas montré assez explicite» et, par une conséquence naturelle , il n'a pas assez donné d'attention ou de développement à la solution des difficultés élevées par la prévention et l'esprit de système contre le gouvernement de la Providence. Nous recommandons à son zèle scrupuleux , ces différentes omissions.
Au terme de ce long et laborieux examen, nous devons
cependant encore ajouter quelques mois sur Timpression générale qui est résultée pour nous de la lecture « disons mieux , de Tétude attentive de ce remarquable Mémoire. Cette impression est avant tout celle d*un grand intérêt et d'une grande lumière. À la manière dont l'auteur sait en quelque sorte nous introduire auprès de tous ces illustres représentants de la théodicée moderne et nous mettre en commerce familier avec eux , leur faire pour ainsi dire exposer eux-mêmes leurs doctrines , les discuter avec eux et enfin les juger , il semble qu'on assiste à une suite de graves entretiens , d'où Ton ne sort que l'esprit plus calme, plus éclairé et plus élevé : noble enseignement , belles leçons dans lesquelles Thistoire nous apparaît avec toute sa dignité , son charme sérieux et sa haute utilité.
Qu'on joigne à ces qualités un esprit plein de mesure et de fermeté , de respect et d'indépendance, un invaria*ble attachement à la philosophie, et une vénération non moins constante et non moins sincère pour la religion , une doctrine en parfaite harmonie avec tous ces sentiments, en uumot le caractère du mattre, et on aura de plus en plus une juste idée des mérites qui distinguent ce Mémoire. Il deviendra sans doute un livre , nous en avons Tespérance ; or on peut dire d'avance qu'on le retrouvera , quant au fond du moins , comme livre , ce qu'il était com* me Mémoire , tant tout y parait dès à présent solidement établi et assis ; Tun est le gage et la garantie de l'autre. C'est une des ces ouvres éminemment académiques, dans la meilleure acception du mot, qui font riionneur et jamais le péril de nos concours.
Quant au talent proprement dit, celui qui s'y montre par dessus tout , est l'art de la composition. Tout en effet , invention, dispositions et élocution> comme disent les
rhéteurs, y est entendu, traité, soigné et achevé, sauf quelques détails secondaires , avec une habileté , une dextérité, une élégance et une distinction, qui laissent peu à désirer ; une constante élévation de langage comme de pensée, un ton où il règne peut-être plus d'unité que de variété , mais en soi excellent , plus d^ntérèt que d'agrément , quoique non parfois aussi sans une grâce sérieuse, tels en sont également quelques-uns des traits essentiels.
Comparé au Mémoire n*" 3 , le seul qui ait pu entrer en concurrence avec lui , on trouve dans le Mémoire n? 6 , moins d'histoire, mais un meilleur usage de Thistoire , moins de force dialectique, mais une plus solide discussion , une doctrine incomparablement plus saine , une direction d'esprit plus sûre, un talent d'un ordre plus élevé, et en résumé une assez incontestable supériorité, pour que nous n*hésitions pas à vous proposer d'accorder à l'un le prix et à l'autre une simple mention. Ce sera de la justice envers tous les deux, une haute récompense pour le premier , une marque particulière d'estime , quoique avec des réserves pour le second , et en tout une décision qui témoignera de votre satisfaction au sujet d'un concours , où s'est produit un des meilleurs Mémoires que vous ayez couronnés , et où après lui , d'autres se sont présentés à divers degrés recommandables, mais l'un surtout vraiment digne d'attention.
Ainsi , Messieurs 9 les grandes et difficiles questions , et on ne refusera pas ce double caractère à celle dont nous venons de vous entretenir, n'effraient pas les concurrents, elles les attirent bien plutôt , elles ne les découragent pas, elles les suscitent au contraire , et si , sur le nombre d'appelés, elles font aussi peu d'élus, elles ne sont pas moins utiles à tous , et à ceux qu'elles provoquent et exercent simple-
ment à de laborieuses études , et à ceux qu'elles conduisent en outre à d'éclatants succès. Elles sont pour l'Académie de graves ^t nobles manières de communiquer par la science avec l'élite des esprits éclairés, et d'accréditer auprès d'eux une autorité» qui sans enchatner leur liberté , leur propose pour leurs travaux une matière , une règle, un but et une couronne, quand il y a lieu, vraiment dignes de leurs efforts. Nous ne saurions donc que nous féliciter du choix de nos sujets et des heureux résultats qu'il amène. Votre section de philosophie en particulier ne peut que s'applaudir d'avoir eu cette année , pour le concours sur la théodicée , à décerner le prix à un Mémoire qui se placera à un des rangs les plus élevés , entre ceux qu'ont fait naître ces fortes et sérieuses luttes.
(P. iS.) L'auteur du mémoire n» 6, auquel a été décerné le prix y est M. E. Saisset, professeur agrégé de philosophie , h la Faculté des lettres de Paris et maître de conférences à FËcole normale ; celui du mémoire n** 3 , qui a obtenu la mention honorable, est M. Tissot, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Dijon,
Orléans. — loip. Coigoct-Darnault.
CONCOURS
SUR LA
PHILOSOPmE DE LEIBNITZ.
CONCOURS
SUR LA