LEÇON DE CLOTURE
DU COURS
DE L'ANNÉE SCHOLAIRE 1837-1858;
StJR CETTE QUESTION:
rînductton 0f xhovA-t\U }^ùx^ le raieonnenunt ?
Messieurs ,
Après vous avoir exposé la méthode de rinductiori telle qu^elle se trouve dans Bacon, il me reste à examiner, au sujet de ce procédé, une question importante, sans la discussion de laquelle on ne Taurait paa bien compris.
Cette question est celle-ci : L^induction est-elle un procédé spécial de Tesprit, ou revint-elle au raisoniiementy et se résout-elle dans le syllogisme?
Mais, ooinme on peut distinguer deux espèces d^in-
ducUons, Tune immédiate et intuitive, Tautre médiate et comparative, il faut poser la question sur Tune et Fautre successivement. Je commence par la première.
Cette induction est celle qui nous donne des juge->> ments tels que ceux-ci : Tout effet a une cause; Toute qualité une substance ; et qui nous les donne d^abord dans leur absolue généralité ; non certes que quelque expérience, et sinon quelque expérience, au moins quelque impression, ne soit nécessaire comme matière, et condition d^exercice à la rapide abstraction en vertu de laquelle, elle les produit; en Tétat présent de Tâme, ni ridéal n'esta ce point dégagé du réel, ni Tentendement n'est si pur et si indépendant de la sensibilité, qu'en aucun (^as, l'induction puisse se passer dé la perception; mais, quand l'objet qu'elle doit saisir, le général, qu'elle a en vue, est en lui-même si simple et si facile à déterminer, qu'il suffise après la perception d'un simple acte d'intuition pour le concevoir soudain dans toute son universalité, il n'y a pas de transition du jugement particulier au jugement général, il y a immédiate généralisation.
Ainsi, pour revenir aux exemples que je viens de citer, après avoir affirmé du preiliier effet et de la première cause, de la première qualité et de la première substance dont nous avons eu le sentiment, qu'il y a un certain rapport qui les unit étroitement, nous ne procédons pas, en ce qui les regarde, à une généralisation progressive; nous ne disons pas graduellement : Quelques^ effets, puis quelques autres, puis un plus grand nombre, puis
tous enfin, ont uqe cause dopt ils proviennent: et de même pour les qualités, quant aux sp|)staiices qui les soutiennent; mais, nous affirmons surrlér champ que tout effet a sa cause et toute qualité sa substance; nous allons sans degrés du particulier au général.
Nous touchons donc au particulier, parce que nous ne pouvons pas Téviter, parce qu^il est la barrière si mince qu^on la suppose , qui nous sépare du général, auquel nous aspirons; mais ù peine y avons nous touché que déjà nous Tavons franchi, et que nous arrivons comme d'un trait de Tun de ces termes à Tautre. Notre marche n'est pas alors cette espèce d'induction qu'Aristote définit ; sTiaycoy)? Sri i ahzo Twvxa9'ex«azoL ht zi xa9' oXou e^oôo; (fig. I, 40), et que Leibnitz appelle quelque part Vinduction des exemples ; elle est celle qui d'un seul fait, du premier cas qui se présente tire et abstrait immédiatement une vérité universelle. Mais, quand même elle n'aurait pas ce caractère de rapidité et de développement instantané, elle n'en serait pas moins l'opération qui nous donne les jugements du genre de ceux dont je viens de parler, et c'est à ce titre, qu'il faut se demander si elle est ou non le raisonnement ? or si par raisonnement, on veut convenir d'entendre tout acte de la raison, aussi bien celui qui consiste à établir des principes, que celui qui a pour objet de tirer des conséquences, on peut l'appeler raisonnement, puisque ce qu'on ne saurait contester, c'est qu'elle soit un des emplois de
cette faeolté de notre âme. Mais, si le raisonnement ne se dit bien que de l'acte de la raison, en verto doqael, de quelque chose de connu, de général, on conclut quelque chose d^nconnu, de particulier, ou de moins général, ^îi^duction n'est pas sans doute étrangère au raisonnement qu'elle prépare et rend possible; mais, si elle ne lui est pas étrangère, elle ne lui est pas identique, et elle en diffère précisément, parce qu'elle en est la condition préalable et nécessaire. L'induction n'est pas le raisonnement, parce que les jugements qu'elle nous fournit, sont des principes, et non des conclusions, et que, pour être des conclusions, il faudrait qu'ils fussent déduits de quelques principes supérieurs. Or, de quels principes supérieurs pourraient être déduits, soit l'axiome de la causalité, soit celui de la substance, soit tout autre du même genre? Et quand, par hypothèse, ils se prêteraient è cette déduction, les axiomes plus généraux desquels ils se tireraient, ne seraient pas eux-mêmes le fruit du raisonnement, et ils devraient être rapportés à un autre acte de la raison, à celui qui saisit d'abord le général dans le particulier, et le convertit soudain en absolue vérité. Leibnitz, dans un morceau, à plus d'un égard remarquable, s'exprime ainsi , à ce sujet : « La raison commune y est comme incorporée et enluminée Or, cette raison commune, est l'axiome même qui est connu pour ainsi dire implicitement, quoiqu'il ne le soit pas 4^abord d'une manière abstraite et séparée. — Les
exemples tirent leur vérité de Taxiome} ^t Ta^ioipe 0^a pas son fondement dans les exemples. » Et ailleurs : A II est yrai que nous commençons plutôt de nous apercevoir des vérités particulières, comme nous commençons par les idées les plus composées et les plus grossières ; mais cela n^empêcbe pas que Tordre de la nature ne commence par le plus simple, et que la raison des vérités particulières ne dépende des plu^ générales dont elles ne sont que des exemples; et quand on veut considérer ce qui est en nous virtuel* lement, et avant toute perception, on a raison 4e
commencer par le plus simple ; car les principes
généraux entrent dans nos pensées dont ils sont Tâme et la liaison ; ils y sont nécessaires comme les muscles et les tendons pour marcher.» De cette explication de Leibnitz , il résulte clairement, qye cette ramn «Oftimun^, qui n'est autre que Tinduction, non-seule ment ne déduit de rien les ai^iomes qu'elle établit; mais que , sinon dans Tordre d'aperception, au no^ins dans celui de la nature , elle \e$ a san^ anté- ^denty et comme on dit, a priori. Car, pour répéter les paroles qui viennent d'être rapportées , si quçnd il s'agit de ce qui s'aperçoit, nous commençons plu'^ tôt par le$ vérités parliculières, comme nous cofnv^^nçons par les idées Us plus composées et les plus grossières p quand on considère ce qui est en nous virtuellemenf; et avant toute perceptions on commence par le pl^t simple.
Ainsi, quant k c^tte espèce d'induclioU; que j'ai ^nsidérée en premier lieu, il est de toute évident
qu^elle ne peut nullement être ramenée au raisonne^ ment.
Il n^y a et il ne peut y avoir à cet égard aucun cloute, et sMI y a lieu à dispute, ce ne peut être que touchant Tautre espèce d'induction.
Mais , pour eu bien disputer, il faut d'abord se demander en quoi précisément elle consiste. Ici l'objet de la pensée est toujours le général , et son opération l'acte de généralisation en vertu duquel elle le saisit. Mais ce général, qui, dans ce cas, a le carac^ tère du contingent , n'est pas , comme quand il est absolu, immédiatement perceptible; il ne l'est que médiatement; c'est-à-dire qu'il est engagé et comme caché au sein des faits, de telle sorte qu'il lui faut beaucoup de temps, souvent des siècles, non pas, sans doute, pour poindre et se montrer sous quelque face, mais pour se développer pleinement et paraître dans tout son jour. Il est aussi à remarquer que, quelle que soit son extension, et lors même que dans la pratique il semblerait illimité, il n'en est pas moins en lui-même sujet à la possibilité, sinon à la probabilité de la mutation et de la destruction.
Or, si tel est l'objet de l'induction dont il s'agit, on conçoit que l'opération dans laquelle elle consiste n'est pas simple, instantanée, et ne s'accomplit qu'à la longue, à l'aide d'un procédé difQcile et complexe. Voici en effet en peu de mots comment elle s'exécute : on commence par recueillir par soi-même ou par autrui tous les faits Importants qu'on a intérêt à connaître: on les constate ou on les vérifle, ce qui est
déjà un certain travail ; après quoi ou les observe, ce qui demande de nouveaux soins et Texamen tour à tour analytique et synthétique des différentes circonstances quMls présentent en eux-mêmes ; on les observe, disons-nous, mais il est rare qu'on le puisse bien, si on se borne à les voir tels que les offre ta nature, et si, pour les mieux pénétrer, on ne les soumet pas à Texpérience. Or, Texpérience se compose d'une foule d'artifices variés et délicats qui préparent mais compliquent, et parla même, prolongent Tœuvre spéciale de l'observation.
Cependant, la comparaison succède à l'observation, et comme elle se propose de reconnaître dans les faits observés les seules circonstances communes qui peuvent se réduire en loi, il faut qu'en les cherchant elle s'applique à rejeter toutes celles qui n'ont entre elles aucune relation essentielle, qui n'ont ni celle de succession, ni celle de proportion, ni celle de génération, et qu'elle ait seulement égard à celles qui sont dans ces conditions.
Or, c'est là encore une étude qui est loin d'être facile, et n'exige pas moins de prudence que de sagacité, et de discrétion que de pénétration. Comme oq le voit, en avançant, l'opération ne se simplifie pas, elle devient au contraire de plus en plus laborieuse, et quand enfin elle touclie à son terme, quand elle arrive à la généralisation, elle est aussi parvenue à ses plus sérieuses difficultés; car rien n'est moins facile que de déterminer exacteoient ce qu'il y a de commun entre celle foule de faits, qui présentent, chacun à part,
aijec un fond d'identité; tant d^apparentes diversités ; jrien de moins facile que de saisir, sous une telle variété, f unité précise et vraie qui s^y trouve cachée, et il faut à la pensée, pour y parvenir sûrement, autant de profondeur que d'étendue, et de vigueur que de justesse ; il faut une manière de voir de haut sans rien confondre ni rien oublier, qui ne se rencontre pas toujours, même dans les meilleurs esprits.
Telle est Vinduction des exemples , laquelle est bien ViiiGcytsiyYj in «tto twv za9* e'MicsToc èm zi xa9' oXou ecpo3bç, une longue marche de la raison à la recherche du général .
Il s'agit maintenant de savoir si une telle opération est ou n'est pas le raisonnement? si elle revient ou non au raisonnement?
Or, ce qu'il y a d'abord d'évident, c'est que, tout en ne s'exerçant que dans le cercle du contingent, elle n'en a pas moins portée sur l'avenir comme sur le passé, et vertu pour transformer la connaissance des faits, qui n'est guère que de la mémoire, en la science, qui est de la mémoire, mais aussi de la prévoyance ; elle a le pouvoir , dans les limites qui lui ^ont tracées par la nature, d'abstraire des généralités, sinon absolument, du moins relativement invariables et durables.
Or, ce pouvoir l'a-t-elle en propre, ou l'empruntet-elle au raisonnement?
Il y a à ce sujet deux opinions.
Les uns pensent, en effets que nous n'avons jamais en nous l'idée du général sans avoir ^ par là même.
Ai
immédiateiiient celle du constant ; que ces idées sont, sinon identiques Tune à i^autre, du moins étroitement unies , et tellem^nt inséparables quMl n^est pas possible de les concevoir, la première sans li seconde, et celle-ci après celle-là ; qu^elles naissent et viennent en même temps, s^établissent en même temps dans Tesprit et dans la conscience, et que les supposer successives, c^est supposer qu^en principe, nous concevons Tordre ou la loi sans la condition de la loi , la loi sans la stabilité qui lui est essentielle, ce qui parait une contradiction, car il implique quMI y ait loi, là où il n'y a rien que de variable; d^où ils concluent que rinduclion qui nous donne Tidée de loi nous donne aussi celle de constance ; d^où ils tirent cette objection contre ceux qui ramènent Tinduction à la déduction, que, pour prouver qu^une loi a le caractère de la constance, il faut admettre quUl y a loi, et qu'admettre qu^il y a loi , c^est déjà reconnaître quMI y a constance.
Les autres pensent au contraire, qu^entre les deux idées dont ils^agit il n^y a pas une synthèse naturelle et primitive , qu^il n'y a pas union immédiate, et évidente, mais qu'il y a distinction, et non-séulcr ment distinction, mais séparation, à la fois chronor logique et logique, de telle sorte que pour être rapprochées et liées, elles ont besoin de Tintervention d'un procédé nouveau, qui, à Faide d'une idée intermédiaire et commune, les mette en rapport entre elles ; que ce procédé est le raisonnement , lequel dans ce cas , se développe ainsi qu'il suit : telles ou telles circonstances
observées et trouvées sejoiblables dans un grand nombre de faits constituent une loi; toute loi est de Tordre, tout ordre est constant; donc cette loi est constante. Ce nWdonc pas l'induction, mais le raisonnement joint à Tinduction , qui nous donne Tidée de constance à la suite de celle de loi.
Telles sont les deux opinions au sujet de Finduotion comparative.
Que valent^elles Tune et l'autre? De quel côté est la vérité? Pour en juger, ce qu'il y a de capital, c'est de savoir si lorsque nous acquérons les deux idées en question , c'est avec ou sans milieu , avec ou sans moyen, d'un seul et même acte de la pensée ou pour une double opération : dans le premier cas il n'y a pas, dans le second il y a raisonnement. Comment donc nous formons-nous l'idée de loi et celle de constance? — Quant à l'une, il n'y a pas de doute, nous ne l'avons pas avant d'avoir généralisé; nous l'avons dès que nous avons généralisé , nous l'avons donc en généralisant. Elle est le fruit même de la généralisation ; c'est à l'induction que nous la devons. Mais, quant à l'autre, elle doit avoir une moins claire origine, puisqu'il ya àcet égard dissentiment et division; il est donc nécessaire de s'en rendre compte avec la plus grande attention.
Donc, encore une fois, quand et comment y a-t-il pour nous, non plus seulement loi, mais constance dans la loi?
Si c'est postérieurement et ultérieurement à la loi, sj c'est à l'aide d'une aujre faculté que celle qui nouç
donoe la loi, l'idée de loi ne contient pas, n'implique pas celle de constance ; elle ne ^entraîne pas nécessairement; elle en est momentanément séparée et comme privée: c'est-à-dire qu'il y a un moment où nous connaissons la loi sans en concevoir la constance. Mais la loi sans la constance, c'est la loi qui passe et ne demeure pas, qui change et ne persiste pas, qui n'a durée ni fixité; c'est la loi moins ce qui fait là loi, c'est-à-dire la stabilité. Or, est-ce ainsi que nous l'entendons? est-ce ainsi que nous la saisissons qUand d'abord nous la découvrons? est-ce une telle contradiction que nous admettons en commençant?
On ne saurait le supposer; ou, quand nous avoils généralisé, nous n'avonsr pas plus la notion de loi qOe si nous étions en présence de simples particularités; ou nous avons cette notion, et nous avons en même temps celle de la condition même de la loi , celle de fixité et de constance. Il est possible qu'au début et aux premiers pas de l'induction, quand nous n'en sommes encore qu'à ces demi-généralités, auxquelles une insuffisante expérience ne nous permet d'accorder qu'une extension limitée, nous n'ayons que médiocrement foi à leur caractère d'invariabilité; mais c'est qu'aussi tious ne les considérons pas comme d'entières généralités, comme de vraies généralités, en un mot, comme des lois. Si elles étaient lois à nos yeux, nous paraitraient-elles encore inconstantes et mobiles ? Mais, à ce compte, elles nous paraîtraient aussi arbitraires et irrégulières, c'est-à-dire qu'elle nous parât-*
traient dés lois qui ne seraient pas dés lois. Ce serait toujours la même contradiction.
Si , donc, on accorde que Finduction donne par elle-même Tidée de loi, il faut qu^on accorde également qu'elle donne celle de constance ; et si on nie qu^elle donne Celle de loi , on nie qu^elle donne rien, on la réduit réellement à rien, on lui conteste le pou-* voir dé s^élever à la science, pour laquelle il n^ a en effet de vérités établies que celles qui ne passent pas.
Mais elle n'est pas ce qu'on la fait quand on la mutile de cette façon ; elle est plus large et plus féconde, elle a plus de portée, et le général qu'elle nous livre, plus complet et plus un, n'est pas seulement le général, il est aussi le constant» il est deux choses en une seule, deux choses tellement liées, qu'elles ne vont pas Tune sans l'autre, ne se succèdent pas Tune à l'autre, mais coexistent intimement. Ainsi, après l'acte de l'induction , point de temps d'arrêt pour l'esprit, point de suspension de jugement, rien qui marque l'attente d'un nouvel acte dé la pensée, dont le but soit de suppléer au défaut de l'induction,^ il y a immédiate perception du général et du constant, des lois et de leur invariabilité; il n'y a, entre les deux termes, aucun moyen à interposer pour les unir l'un à l'autre; il n'y a pas lieu^ par conséquent, à l'intervention du raisonnement.
Que si, cependant, on soutient que le raisonnement intervient parce que, dans l'esprit, il y a ucr principe, celui-ci : l'ordre est constant ; en vertu duquel ayant
reconnu qu^il y a de Tordre dans certains faits, nous affirmons que cet ordre a de la constance comme tout ordre ; si Ton suppose qu^un syllogisme vient en aide à rinduction pour prêter à ses résultats une certitude que, d^elle-roéme, elle ne leur saurait donner, je dis que ce syllogisme, qui échappe à la conscience, qui se fait en nous, mais que nous ne faisons pas, et dont nous avons la conséquence, sans connaître les prémisses^ cachées et comme enfouies dans les profondeurs de notre entendement, n^est pas plus un syllogisme, au point de vue psychologique, que toutes ces combinaisons en action que nous voyons dans Tunivers, et qui sont aussi l'application de quelque principe général, présidant à la constitution de telle ou telle espèce d'êtres ; ce n'est pas plus un syllogisme que le fait même de la nature, en vertu duquel, on peut le dire, de ses lois posées comme majeures, se déduisent comme conclusions tous ses phénomènes divers. Dans la nature aussi il y a, pour ainsi dire, utre sorte de syllogisme ; mais c'est un syllogisme qu'elle n'accomplit pas, et qui s'accomplit en elle; qui est l'œuvre de Dieu, et non la sienne. S'il y a en elle du raisonnement, ce n'est pas elle qui raisonne, c'est Dieu qui raisonne en elle, qui lui impose ses idées, et les lui donne à traduire en cette admirable variété de conséquences de tout genre dont elle est le théâtre. If en est de même pour nous, lorsque c'est sans le savoir que nous obéissons à quelque principe ou à quelque loi de la raison à laquelle nous a soumis le régulateur' des esprits ; et, en particulier, il en est ainsi lorsque'
Ad
lions appliquons sans conscience le principe de la foi a la stabilité de Tordre.
Nous ne raisonnons pas alors, ou si nous raisonnons, c'est pour Dieu et par Dieu ; ce n'est pas pour nous et par nous, c'est, comme le dit Leibnitz, selon Tordre de la nature, et non selon Tordre de perception ; c'est virtuellement, et non effectivement, ontoldgiquement et non psychologiquement. Mais alors il faut distinguer deux espèces de logique, celle dont use le créateur dans le secret des créatures, lorsqu'il leur fait providentiellement appliquer et particulariser les idées éternelles de sa souveraine intelligence ; et celle dont nous usons nous-mêmes, lorsque, dans la plénitude de notre raison, nous posons des principes dontnous tirons des conclusions; Tune, qui ne demande de notre part, lors même qu'elle agit en nous, que cette passivité instinctive, dont nous sommes doués tout aussi bien que de la liberté; l'autre, qui exige, au contraire, conscience et liberté, réflexion et langage; la première, qui n'est vraiment que la logique des choses, ou de Dieu réglant ces choses; la seconde, la logique de l'homme se servant sciemment de ses facultés de connaitre, pour trouver la vérité : toutes deux d'accord au fond, parce qu'il ne peut y avoir Opposition entre la raison dans les choses, et la raison dans l'esprit, mais fort différentes dans la forme, puisque celle-ci se traduit en idées et en mots, qui en marquent expressément la marche et le mouve^ ment, et que celle-là ne se formule que dans les phé^ tiomènes et les propriétés des divers êtres de Tunivers.
Si on reconnaît ees deux logiques, on pourra sdns doute dire, au point de vtie de la ptéfriièrë, q«(e nous raisorïnoils quaad nous affirmod» qu'une loi a éë la constance, pdrce qli^en fait une loi est ordre, et que tout ordre est constant ; mais on ne lé pfôtir^a pas, en se plaçant au point de rue de h secdiide ; biologiquement, si Ton veut, il y aura là raisdnnenlëni, tnais non psytibologiquement.
Admettons toutefois pour notis pt'éter, par hypothèse, à Topinion qui tè soutient, qu'il y ait là raisonnement. Dans eetté supposition, il ne fatidra paé ^ëblier qu'il n'y à pas de syllogisme sans majeure M mitieure, de majeure et de minedrè sëhs un tet^me mdjeur, et sans un terme mineur cotilhinés aveo iè moyen ; que de ces trois termes, deux aU Énioins doitetit être générant ; que la généralité ddos les termes préexiste au syllogisme, qu'elle y préexiste comme eduètente, puisque autrenient elle serait vaine, et qu'ainsi, pour l'ohtenir, il faut i Fentehdement un autre procédé que le syllofgîsme. Ce proèédé, quel est-il? N'^t-ce pas Finductioil t Et èï c'est l'induction, n'est-on pas obligé, après •eii avoir d'àfbord fait une dépGttdadee du syllogisme, défaire etist^itédtr syllogisme une dépiendmice de l'ihduf^ù. Aristdte définit le syllogisme, une énoneiation idans laquelle ^rtâines assertions étant posées, pal* éeta ëêu) qu'elles k sont, il en résulte néeessairèment îlné autre assertion différente des premières ; ajoutant : par celé seul quf'èUei^ le sont, teul dire que c'est pé* ces assei^tiofts que l'atitré es* prodftîte (ÎVwH- Ànûly.Ytf. fchap. 4 y. 0^, ces assertions, côs données^
ce connu dont doit sortir rinconnu à déterminer^ B^est-ce pas encore one fois le général, qui est le fruit de Tinduction y et qu'on ne peut, à ce titre, imputer à Tinduction, sans par là même la préposer et rimposer au syllc^isme ?
C'est, au reste, ce qu'Aristote reconnaît en plus d'un lieu et notamment dans les Topiques (livre A , chap. >I2), lorsqu'il définit l'induction, l'acte de passer et de s'élever du particulier au général, tandis que le syllogisme va du général au particulier; et dans la Morale à Nicom., liv. 4, ch. 7, liv. 2, ch. 5 et 6, lorsqu'il dit qu'il y a des principes que nous donne l'induction ; lorsqu'il dit encore que l'induction est la source du général , le général celle du syllogisme ; qu'ainsi il y a des principes desquels dérive le syllogisme, et que, par conséquent, il ne produit pas et qui sont l'œuvre de l'induction.
Continuons à accorder que l'induclion revient au syllogisme; cette réduction, fùt^lle vraie, l'opération propre de l'induction n'en serait pas moins très importante, et si, pour être achevée, elle avait besoin de se terminer et d'aboutir au raisonnement, le raisonnement, de son côté, ne pourrait rien et ne s'appliquerait pas, si, au préalable, l'induction ne lui donnait une loi, de laquelle il devrait démontrer qu'ayant le caractère de l'ordre, elle doit avoir par là même celui de constance, inhérent à l'ordre. Ainsi, sous peine de s'adresser à l'hypothèse, qui d'ailleurs n'est ellcrmême qu'une -induction hfttive et hasardeuse, qu'une induction.par anticipation, on ne pourrait pas plus, dans
cette opinion, se passer de rinductiom pour donner prise au raisonnement^ que se passer du raisonnement pour prêter appui à Tinduction.
De plus, dans cette œuvré en deux parts, dont l^une reviendrait à Tinduction, etTautre au raisonnement, celle-ci serait évidemment bien moins importante que celle-là, et en même temps bien plus facile; en sorte que ce serait toujours à l'induction qu^appartiendrait le rôle le plus considérable. En effet, l'important, le difficile, dans ce cas, ne serait point de conclure qu^une loi est constante parce qu'elle a le caractère de Tordre, et que Tordre est constant, et c'est là toute Taffaire du raisonnement ; ce serait de démêler, de reconnaître cette loi parmi toutes les particularités au sein desquelles elle serait cachée, et de Ten abstraire graduellement à Taide de l'expérience, de l'observation et de la comparaison. 11 n'y a rien de plus simple que ce jugement en vertu duquel nous croyons et affirmons qu'une loi est invariable ; il est commun à tous les hommes, et chez tous il vient si vite, si spontanément, si irrésistiblement, qu'en supposant qu'il eût sa source dans une sorte de déduction, cette déduction, qui tiendrait plus de l'instinct que de la réflexion, et qui passerait inaperçue au sein de la conscience, ne serait véritablement pas un travail sérieux de la pensée. Mais ce qui en est un fort sérieux, c'est la découverte de ces rapports qui ré*glent et expliquent toute une classe de faits, restés souvent pendant des siècles sans unité, sans généralité , par conséqa*ent saris raison : aussi/ n'est-ce jamais sur
la titrée et lu permanence de tela rappof ta , une fois qii^ils soût constatés , qu^il s^élève le moindre doute : la foi sur ce point est universelle; mais c^est soit Fexistence même et la vérité d^ ces rapports ; sontils ou ne son^ils pas f sont-ils réellement ce qu'ils pa^* raissent/ToilÀ ce dont on peut disputer ; mais quand ils sont, quand il est évident qn^ils constituent une loi » on ne dispute pas de leur constance , on Tadmet sans contester, et il ne faudrait pas en ce sens faire un grand mérite au raisonnement , toujours en supposant le raisonnement, de nous sauver du scepticisme ; car quel scepticisme qUe celui qui consisterait à mettre en doute la constance des lois de Tuaivers? Douter de la constance de ces lois, à qui, à moins de folie ou d'un étrange aveuglement systématique, cela est-il jamais venu réellement dans la pensée? Lé role de la déduction est donc ici, comme on le toit, bien inférieur à celui de Tinduction; nouveau motif, en tout état de choses, f)our prendre rinduction en grande considération.
Enfin, pour ceox qui rapportent Tinductlon à la déduction, et qui pensent qu^une généralité tirée de rexpériénce n'est conçue, comme constante, que pour l'application du principe de Tordre, il f aurait peutêtre mk perfeetionneoient à apporter à leur opinion ; ce serait de remonter plus haut que ce principe lui* même, et de voir s'il ne se rattache paa à quelques principes supérieurs dont il est une conclusion. Bn effet, si tout, au fôrid, est subsfence et cause, attribut et effet, Tordre en toutes choses n'est-il pas le résul-
tat du rapport de^ substances et des attriiNits, des causes et des effets, et quand il parait invariable, n'est-ce pas comme participant à la nature de ca rap* port, qui a lui-même au plus haut point le caractère d'invariabilité ?
Ce qu'il y a d'abord, et en soi, d'absolument invariable, c'est l'effet lié à la cause, et l'attribut à la substance. Ce qui l'est ensuite , mais ultérieurement et par relation avec ces vérités, ce sont les divers effets reconnus par l'expérience pour appartenir réellc^pent à telle ou telle cause; ce sont les atr tributs constatés comme essentiels et inhérents à telle ou telle substance. Dès qu'à l'aide des procès d^ qui nous permettent de juger que certains faits sont à d'autres faits, comme l'effet à la cause, et certaines manières d'être à certains êtres, comme Tattribut à la substance ; que ce sont bien là, d'une part, les effets de ces causes, et, de l'autre, pareillement les attributs de ces substances, nous croyons à la constance de l'ordre, qui se montre dans ces rapports, comme nous croyons à la constance du rapport de causalité et de celui de substance ; nous y croyons tant que rien ne vient contredire nos premiers jugements, et qu'au contraire tout vient les confirmer et le9 vérifiePt Et comme, en général, les lois obtenues par une légitime et rigoureuse induction, loin de perdre à nos yeux, à mesure que nous les examinons et les éprouvons davantage, le caractère d'ordre que ooua leur avons d'abord trouvé, le manifestent de plus «n plus, nous sommes aussi de plus en plus détermi-
nés à penser^u^avec la nature de Tordre elles en ont la durée. Ce qui ne nous empêche pas en même temps d^admettre la possibilité du changement de ces lois ou même de leur cessation , car nous savons qu^elles sont en elles-mêmes contingentes; que Tordre qu^elles portent en elles n^est pas absolu ; que les effets de certaines causes et les attributs de certaines substances sont sujets à varier et à disparaître avec ces causes et avec ces substances, et cela pat cette raison, que quand il n'y a plus cause, il n'y a plus effet, que quand il n^y a plus même cause, il n'y a plus même effet; que quand il n«y a plus substance, il n'y a plus attribut, et que quand il n^y a plus même substance, il n'y a plus même attribut; nous admettons, dis-je, cette possibilité, mais comme simple possibilité, et nullement comme probabilité. La probabilité est, au contraire, pour un temps au moins indéfini, que les effets et les causes connus, les attributs et les êtres observés, resteront et se maintiendront tels qu'ils se sont constamment montrés à nous.
Mais ce qu^il y a de certain, c'est que tant que les mêmes causes et les mêmes substances resteront dans l'univers, elles y resteront, celles-ci, avec les mêmes manières d'être, celles-là avec les mêmes phénomènes, et que l'ordre qu'elles formeront sera constant et invariable. Voilà, ce semble, jusqu'où devrait aller l'opinion qui ramène l'induction à la déduction; elle devrait, en résumé, montrer que le principe de la constance de l'ordre^ n'est lui-même
qu^une application du principe de causalité et de celui de substance. Elle ne perdrait certainement rien, elle ne ferait que gagner à cette explication plus approfondie de. son idée fondamentale.
Et cependant elle serait toujours sujette aux sérieuses difficultés qui lui ont été opposées.
Du reste, en reconnaissant les droits de Tinduction, il ne faudrait pas méconnaître ceux qui appartiennent au raisonnement. Us sont également incontestables et doivent également être sacrés. Or, le raisonnement a en propre le pouvoir, non de trouver et de fonder les principes^ mais ces principes fondés, d^en tirer les conséquences. D^où il suit que toutes les questions qu'il serait trop long, trop difficile, ou même impossible de résoudre à Taide de Tobservation, restent nécessairement dans son domaine ; et parmi ces questions, il en est du plus haut et du plus grave intérêt, qui, en Tabsence du raisonnement, resteraient vagues et sans solution et laisseraient dans Tesprit un vide f&cheux et de tristes doutes. Au défaut de rinduction, la science n'aurait, quant aux principes, d'autre rëssour^aue l'hypothèse ; au défaut du raisonnement, ell^Paurait en bien des points que le scepticisme lui-même. Le raisonnement ne suppléerait pas, lors même qu'il la fortifierait, l'action de l'induction; mais l'induction, de son côté, pourrait bien moins encore remplac^er le raisonnement : ce sont deux procédés qui ne se passent pas l'un de l'autre, non plus qu'ils ne peuvent se substituer l'un à l'autre, et celui qui a pour objet l'application des
principes, çqmiQe celui qui en a pour but la recber^ che et l'invention, a sa voie particulière, que loi seul peut bien suivre, et sa fin spéciale» que lui seul peut atteindre. Lors donc que dans Topiniop la plus favo« rable à Finduction, on reqdrait à cette dernière une attribution rapportée par une autre opinion aq r^i-' sonnpoient lui-mâme, il ne faudrait rieoôter au raisonnement de sa puisâapçe véritable, mais lui reconnaîtra en toute propriété la faculté de conclure dii pOQmi à rinconnu, du général au particulier, de féconder les principes en les développait dans leurs conséquences, de faire valoir les théories en les tournant en applications.
En se tenant da^s ces termes, on ne nierait la valeur ni du raisonnement, ni de Tinçluction ; on les apprécier|iit tous deu^, on rendrait justice à tous deux ; on resterait daqs le vrai envers Tun comme envers Tautre.
En résumé, il ne semble pas qu^en matière contingente Tinduction relève du raisonnement, qui n^est qu^un procédé nltérieur ; mais, en fût-elle une dépendance, çlle ne serait pm moins en elle** même d^un usage indispensable, c^Qpi^on ne saurait négliger sans se livrer à Thypothèse; quant à ce qui est du nécessaire, il est évident que Tinduction n^est pas et ne peut pas être ramenée au raisonnement. ^
Avant de terminer cette leçon, la dernière de cette année, pçr mettez-moi. Messieurs, de vous remercier de votre bienveillante assiduité; elle m'a soutenu
et animé : je ne saurais vous dire tout ce que je lui dois.
Permettez-moi, par conséquent, de la réclamer pour Tan prochain, de ceux du moins d^entre vous que leurs loisirs pourront laisser libres de me raccorder encore. Ceux-là, ^je leur donne rendez-vous et les invite à revenir continuer ici, dans quelques mois, nos communes études ; je crois qu^ils y trouveront quelque profit.
Quant à ceux qui ne pourront se réunir de nouveau à nous, etrqui nous manqueront, qu^ils ne nous oublient pas , ^u4ls n^oublient pas la philosophie ; quelles que soient leur position, leurs obligations, leurs affaires, qu'ils y mêlent toujours Tesprit philosophique. Il en est de Tesprit philosophique comme de Fesprit religieux, dont, au reste, il n'est que le développement ou le supplément ; il est nécessaire à la vie pour la relever et la régler, pour la rattacher à une idée, lui assigner un but, lui imprimer, en un mot, un caractère de moralité.
vii<eiftvik îDiid aiBvviftiis