‹ [Opuscules philosophiques] (volume 3)Chapitre 2 sur 16 · LEÇON D'OUVERTURE · texte numérisé non relu

LEÇON D'OUVERTURE

DU COURS

DE UANNÉE SCHOLAIRE 1838-1839.

SUR CETTE QUESTION

Wt la part tt }^e Vmpioi X^e la bxoixap))\t }^am V}]iAoixe }fe la pl)il06opl)û.

Messieurs ,

J^aurais peut*-étre quelques raisons pour me dispenser aujourd'hui d'un discours d'ouverture, car, à proprement parler, je ne commence pas un nouveau cours; je reprends et je continue celui que j'ai interrompu il y a quelques mois. C'est même matière , même plan , ce sont mêmes études à poursuivre ; je pourrais donc simplemmt revenir à mon sujet, et

sans autre soin que de vous marquer où j^en étais et d'où je partirai, rentrer dans ia longue route que je me suis tracée dès ie début, et dont je suis encore bien loin d'avoir atteint le ternae.

Mais, outre qu'il n'est pas mal de donner à cette première séance, je ne dis pas une solennité, mais un caractère de prépaf ation moins nécessaire aux autres, je ne suis pas fâché, je l'avoue, dé profiter de l'occasion pour traiter un point de méthode relatif à l'histoire de la philosophie, que j'ai touché l'an dernier, mais seulement en passant, et qui, sans avoir une grande importance, q cependant son intérêt. Je veux parler de la part et de l'emploi que la biographie doit légitimement avoir dans l'histoire de la philosophie .

Ce sera là ma question ; question peu difficile, mais par là même plus convenable à une leçon comme celle-ci , qui ne peut guère être de discussion, qui est bien plutôt d'exhibition, et dans laquelle on ne s'attend bien qu'à quelques-unes de ces généralités, d'ordinaire destinées à servir d'introduction et comme de préface à la science.

Trois choses sont arrivées de la biographie considérée dans son rapport avec l'histoire de la philosophie : on n'en a pas usé , on en a abusé , ou l'on en a bien usé.

On n'en % pas usé quand on l'a complètement négligée et omise, et que, par oubli ou ignorance des données qu'elle peut fournir, on a étudié dans le passé les doctrines sans les hommes, et les idées sans

ia personne de ceux qui les ont proposées* Or, il est impossible que les historiens qui sont tombés dans une telle faute aient pu comprendre et faire comprendre pourquoi certaines opinioùs ont d^abord été en germes, puis se sont développées, produites et formulées dans certaines intelligences plutôt que dans certaines autres, et les ont eues pour organes de préférence à d^autres; ils n^ont pu rendre compte de ce qu^il y a toujours en elles de plus ou moins individuel , de ce qu^en termes de Técole on pourrait appeler leur individuation ; ils ont ainsi été privés d^un élément essentiel d'interprétation eiûe critique.

On à commis la même faute , quoique avec plus de facilité pour la réparer et la corriger, quand, sans précisément retrancher la biographie de Thistoire, on ne Ta pas rapportée à Tétude des systèmes, et ^u'on n'a pas su, par des rapprochements exacts et sérieux, d'une part, entre les circonstances de ia vie d'un philosophe, et de l'autre, l'ordre de pensées auxquelles il s'est voué, tirer des unes aux autres quelques légitimes inductions, et trouver dans les premières au inoins les causes extérieures et tes raisons accidentelles de la marche des secondes.

La biographie, ainsi faite, est restée inféconde, et n^a pas porté des fruits qu'entre des mains plu^ habiles elle eût pu si aisément et si heureusement produire; pour être vraiment utile, elle a besoin qu^uûé critique sagace et intelligente, de l'état d'aneôdote l'élève à celui d'explication, et en fasse comme lé commentaire des théories qu'elle examine.

On a abusé de la biographie, quand, en lai em^ pruntant des détails inexacts et insignifiants, on a essayé d^en tirer, touchant ces mêmes théories, des conclusions hypothétiques, subtiles et insuffisantes, et qu^on a ainsi accommodé une érudition hasardeuse à une science qui demande à être traitée avec plus de sévérité et de discrétion.

Entra le défaut d'usage et Tabus, il y a le bon usage. En quoi peut-il consister? C'est ce que je voudrais déterminer.

Il n'en est pas sans doute, sous ce rapport, de l'histoire de la philosophie comme de l'histoire de la lit-' térature. La biographie entre pour bien moins dans la pre^mière que dans la seconde, et Ton comprend sans peine la raison de cette différence. Le philosophe ne pense pas comme l'orateur et le poète; il raisonne quand ils sentent, il analyse quand ils s'émeuvent, il arrive ou tend à la science quand ils aspirent et se bornent à l'art; il n'a ni même but, ni même procédé, il ne saurait donc avec vérité lejur être assimilé. Cependant, comme eux aussi, il tient à la réalité, il tient à l'humanité , il tient à la nature et en reproduit toujours plus ou moins l'impression dans ses idées; un système n'a sans doute jamais le caractère d'individualité que présentent en eux-mêmes un discours ou un poëme, il n'est pas autant l'expression de la personne de son auteur; cependant il n'est pas non plus si abstrait et si logique qu'il ne porte plus d'une empreinte de réducation, de la condition, de la destinée, du génie propre, en un mot, de la vie de celui qui l'a

créé. Ne fut-ce que par les circonstances qui ont présidé à son origine et à ses premiers développements, il aurait encore quelque chose de particulier et comme de singulier, qui fefait que pour le bien comprendre, il faudrait, en Tétudiant, ailier la biographie à Tanalyse et à la critique, et la connaissance de certains faits relatifs. à Fauteur, à Tintelligence des principes que ces faits peuvent expliquer. Aussi est-ce une tâche qqe Thistorien de la philosophie, qui voudra être complet, n'aura garde de négliger.

De nos jours elle a été accomplie avec un soin et une sagacité que commandait au reste et dirigeait à la fois Tesprit de critique historique qui a pénétré partout, et auquel la philosophie n'est pas restée étrangère. Ainsi , de même que sous ce rapport , il a été beaucoup fait pour les études littéraires sérieusement cultivées, et qu'ici même à l'exemple du maître ' qui les précéda et les guida dans la carrière , modèle de cette critique ingénieuse et savante , éloquente et féconde, dont récemment encore, il nous a donné un monument, d'autres maîtres vous ont appris* comment on peut judicieusement aider le goût par l'érudition , et mêler avec mesure la biographie à l'esthétique; de même, en ce qui touche les études philosophiques , on vous a offert de beaux exemples de cette manière de rapprocher dans un même examen la vie d'un homme de ses doctrines, et d'appliquer à l'interprétation et à la discussion

* M. yillemaia.

de celles-ci les données empruntées aux détails de celle-là.

Je n^ai besolti pour vous les rappeler (}ue de citer deux morceaux ', Ton relatif à Zenon , et Pautre à Xenophane , et qui , en se liant entre eux , renferment presque toute entière Thistoire fort difficile , Técole d'Élée ; je n^ai besoin que de vous nommer le mémoire sur Abélard, qui , pour sa part aussi, contient ce qu'il y a de plus substantiel dans Thistoire de la première époque de la philosophie scolastique.

Ainsi , quoique dans une moindre proportion que pour rhistoire de la littérature^ la biographie a cependant sa part dans Thistoire de la philosophie ; mais cette part quelle est-elle? Quelles sont, en d^autres termes, les circonstances principales qui, dans la yied^un philosophe, ont le plus spécialement rapport au développement de sa pensée , et dont il importe par conséquent de tenir compte dans Tétude et Tanalysede ses ouvrages? Voilà ce qu'il s'agit de reconnaître.

Mais remarquons avant tout qu'il est rare de les trouver réunies dans la vie d'un même homme , plus rare de les y ttouver nettement caractérisées; et c|Ue «hez plusieurs , elles ne sont ni assez significatives ni assez variées pour donner lieu à dé sérieuses et utiles explications. Peu de biographie suffit souvent ; beaucoup ne se doit tenter qu'avec discrétion et se réserver pour les grandes et notables individualités.

' De M. Cousin.

Compterons-nous", parmi ces circonstances, ce que, pour abréger , on peut appeler d'uiïmot la natîdiï ou la race , et ce qui est le génie propre à tel où tel peuple, son fonds de croyances , ^religion , sa poésie , et déjà même , si Ton veut , sa tendance philosophique ? On le doit ponr les esprits qui sont veHus à une époque où la société, au sein de laquelle ils sont nés et ont vécu , a en^re assez de S9 primitive originalité intellectuelle pour les marquer de son empreintf^ et les inspirer de ses sentiments. Ainsi, sans doute soub ce rapport, des philosophes de TOrient aux philosophes de la Grèce , il y a certaines différences dont on chercherait en vain la raison dans un autre élément que celui de la race; et parnii les Grecs eux-mêmes, au moins pendant les premiers temps , il y a trace évidente d^une distinction de pensée qui tient à leur double origine Ionienne et Dorienne ; mais je ne sais si Ton peut dire que dans d^autres époques , et. chez les modernes surtout , on remarque véritablement le même genre de nuancés; je ne sais si, par exemple, on pourrait bien reconnaître le Français dans Descartes et TÂnglais dans Bacon ; le Juif ou le Hollandais dans Spinosa, et FÂllemand dans Leibnitz? Si surtout^ en les prenant par province du même pays, on discernerait en effet le Breton dans Descartes, le Provençal dans Gassendi, et ainsi de chacun des autres; je ne sais pas jusqu'à quel point, dans Tétat de la civilisation à laquelle ils appartiennent , le type national ou local qu^ilsdevrtiieAt r^)roduireeneuxest resté en lui-même assez distinct et assez net , et jusqu^à quel point aussi

leur nature cultivée et en quelque sorte généralisée par Tétude et la réflexion en a gardé assez la marque, pour qu^il y ait Heu à noter de pareilles circonstances; mais, ce qu^il y a de certain, c^est que, pour ne pas se faire illusion , il ne faut s^arréter à ce point de vue qu^avec délicatesse et réserve , et n^y pas chercher des lumières que souvent, malgré qu^on en ait, il est impossible d^y trouver. La race dans un philosophe explique fort peu de chose , quelle que soit d^ailleurs rhypothèse dans laquelle oii se place.

La naissance, si surtout il s^ joint l'éducation , a beaucoup plus d^nfluence sur Tesprit d'un penseur; la naissance, c'est-à-dire ce que le père et la mère transmettent avec le sang d'instincts moraux et intellectuels à l'enfant auquel ils donnent le jour; l'éducation, ou cet ensemble de premières habitudes, qu'ils font contracter à son esprit en même temps qu'à son corps. Sur plusieurs , cette double cause a incontestablement agi d'une manièrq assez efficace pour qu'elle ait mérité d'être prise en une certaine considération. Ainsi on a fait cette observation , qu'il ne faudrait pas généraliser, mais qui , pour certains cas particuliers, est assurément très exacte, que les mères ont souvent eu une assez grande part dans la vocation philosophique que leurs fils ont montrée. Un esprit constant et doux , de la maturité et de la tendresse, ce qu'il leur faut à la fois pour attirer et diriger de jeunes intelligences , et les touriïer sans contrainte vers les choses sérieuses et graves ; voilà ce qui explique, dans celles qui ont eu ces qualités, ce pouvoir

tl'initîei* leurs enfants à la pensée, et de leur communiquer par sympathie ie goût et le sens de la science.

Pour ne rien affirmer de la mère de Socrate , qui cependant; à en juger par les souvenirs qu'il en gardait, ne dut pas être étrangère à ses premières réflexions, n'est-ce pas en compagnie et sous la conduite de la sienne qu'Épicure commença son éducation philosophique; et le second Aristippe, qu'on appela le métrodidacte , ne fut-^il pas le disciple de sa mère Areté, et par Areté, de son aïeul, le premier Aristippe? Ne peut-on pas aussi citer parmi les plus heureuses , car leur nom fut glorifié, celles , par exemple, de Bacon, de Leibnitz , et de Kant , qui toutes eurent pour la première enfance du génie de leurs fils , cette vertu d'inspiration sous le souffle de laquelle il s^ éveilla d'abord, et puis grandit et se fortifia.

Les soins des premiers ans, plus particulièrement réservés à la vigilance des mères , leur donne la faci« lilé , quand elles en ont la puissance, d'exercer, sur les âmes commises à leur sollicitude , cette discipline de la raison , tempérée par l'affection , qui est en effet très favorable à la culture philosophique.

On peut , je crois , rapprocher de cette cause assez complexe du penchant à la philosophie , qui réside dans ta famille , une circonstance qui , la plupart du temps, s'y rattache étroitement, et dont l'effet est assez sensible sur le tour de certains esprits , je veux parler du tempérament , ou d'un état particulier du corps qui , datant de la naissance , est dès lors une occasion, urte condition ou un mobile de pensées

philo8ophiq«ies. Nous voyons en effet, dans la vie de phisièurs philosophes qu^ils ont téçu de la nature une de ces organisations singulières , qui débiles et infirmes sous \é point de vue du physique y ne le sont nuUement sous celui du moral , et qui , tout en servant asseat mal à ta sensation qu^elles trahissent, valent beaucoup pour le recueillement et Fhabitude de la méditation; soit qu^au milieu de cet affaiblissement de la plupart des organes il y ait un redoublement de vitalité dans celui ou dans ceux qui sont affectés à Tintelligence , soit qUe Tâme plus détachée du monde extérieur pour leq-uel elle se trouve si peu de force et d^aptitude , plus détachée du corps auquel elle tient d'autant moins qu'il lui est d'un moindre usage, évite ainsi les plus constants et les plus vifs sujets de distraction et de dissipation , soit enfin que le genre de vie accommodé à cet état , Téloignement des affaires , là privation des plaisirs , la fuite du bruit et du mouvement , la retraite , la tempérance , le calme et les loiëirs de la solitude , provoquent ou secondent incessamment Texercice de la raison; ce qu'il y a de certain, c'est que, séparées ou réunies, mais le plus souvent réunies, ces circonstances, dont le principe est le tempérament ou la santé, ont contribué pour quelque chose è plus d'une vodation philosophique. Ainsi, du moins, s'expliquent ces enfances précoces , à peu près perdties pour les sens , mais si fécondes pour l'entende- DÂeut y et qui au temps ordinaire des amusements et des levai portent presque déjà les fruits de la maturité et de la sagesse ; telles furent celles de Bacon , de

Descartes , de Pascal, de Kakhrancbe et^de »taAt d'autres , dans lesquels la Pravidence a . sepiUé miulaîr hftter la philosophie par la douleur et uae rare force de pensée , par la fi^iblesse organique ; ce sera donc encore là un ordre de particularités que Thistorien de la philosophie, dans Tintérét de sa science , ppapia avec avantage emprunter à la biographie.

Je ne sais pas jusqu'à quel point il faut atbn^Miei: au tempérament , non plus seulement un certain peaobant à se livrer à la philosophie, mais ladispositîoD à philosopher de telle manière plutôt que de telle autre, et, par exem{>le, à se tourner de ^préférence vers le mysticisme. Mais ce qu'il y a. de certain, c'est ique dans la grande école mystique que nous montre l'hialoire, dans l'école d'Alexandrie , ^1 y a chez la tplu-^ part des hommesqui la con^posent^etlai^eprése^aitent, une nature d'organisation qui, en concours, iJ .cfit vrai , avec des causes d'un autre .ordre , est assif cément pour quelque chose dans leur tendance à l'ej^-^ tase.

On ce saurait méconnaître une ipfluenee ,de .ce genre , particulièrement dans Plotin , Poi^phyce ifil Jamblique; quand ils ont ou croient avoir de ces visions surnaturelles dans lesquelles Dien leur apparaît sans milieu comme sans voiles , leur esprit y «est préparé d'uoe façon singulière, par une iiabitude dç corps et nne disposition physiologique sfos JesqueLtes tous leurs efforts 4'î<'^uitioD et d'uoii^atiun resteraient vains et sans effet ; certainement il y ja de iin mélancolie, de leur tempérament mélancolique , selon

la remarque de Brucker, dans les conceptions extatiques auxquelles ils se livrent sans mesure.

Peut-être une cause semblable serait-elle plus difficile à discerner chez des philosophes d'écoles, moins en dehors de la voie commune ; mais alors même chez plusieurs, il y a encore à reconnaître comme raison déterminante de leurs vues systématiques , sinon précisément le tempérament lui-même, du moins quelque chose qui y ressemble, comme les goûts, l'humeur, le caractère et les mœurs. En effet, quand, par exemple , on voit Aristippe et Ânlisthène , tous deux disciples de Socrate , tous deux nourris de ses doctrines , suivre ensuite Tun et l'autre des sentiers si divers , ne doit-on pas rechercher le motif de cette divergence dans quelque. disposition première, autant physique que morale , qu'a pu modifier mais non effacer la discipline active de leur maître commun ? Et par exemple, aussi , dans le scepticisme de Montaigne, n'y a-t-il pas de l'instinct, du naturel, de ce génie si facile et prompt, si curieux de toutes choses, mais avec si peu de consistance , que sans plus de parti pris que l'abeille ou te papillon , il touche à tout, goûte à tout, mais sans rien pénétrer, discourt àe tout, mais en passant et n'affirme rien, parce que, pour affirmer, il faudrait approfondir,. et pour approfondir, s'efforcer. . Il y a^tiinsi pour beaucoup de personnages philosophiques une sorte de prédestina^ tion, moitié spirituelle, moitié organique, dont un historien intelligent doit savoir saisir la trace , s'il veut bien se rendre compte des systèmes qu'il analyse.

Mais outre les faits dont nous venons de parler, il y en a d'autres plus décisifs , et qui dans une vie de penseur ont un sens beaucoup plus net; telle est surtout l'action des instituteurs et des maîtres ; toute circonstance qui Tattestera et la caractérisera suffisamment méritera d'être reconnue et examinée avec soin, car elle contiendra quelque élémentd'explication et d'appréciatipn. Un petit nombre de philosophes, de ceux surtout qui , daos chaque âge , se trouvent placés à l'origine du mouvement qui le remplit, n'ont point eu en apparence de guides qu'ils aient suivis; ils semblent Q(re le^ premiers à penser comme ils pensent, à marcher dans la voie qu'ils se sont ouverte eux-mêmes ; bien qu'à vrai dire, cependant, ils n'aient pas cette initiative , et que, sciemment ou nop , ils aient eu leurs précurseurs ; qu'ils aient plutôt développé , reformé, renouvelé, que véritablement créé les idées qu'ils proclament, et qu'ainsi ils ne soient eu^-mémes que les enfants d'une philosophie qui vécut avant eux , et sinon d'une philosophie , d'une poésie et d'une religion d'où leur vint la science; cela même est à remarquer dans le cours de leur destinée , qu'ils n'ont point continué la tradition du passé, et que, commençant une ère nouvelle, ils ont été jusqu'à un certain point leurs maîtres à eux-mêmes; cela s'est dit, on le sait, deplus^l'un philosophe de l'antiquité , et cela est vrai en particulier , au témoignage d'Aristote , de Thaïes , qui le premier, aux raisons théologiques , substitua les raisons scientifi^ qll^set logiques, et d'Anaxagore, qui le premier aussi,

à la place d^uue philosophie en délire, et comme dans rivresse , mit sageoient une philosophie mieux réglée et plus sobre ; cela est également vrai en grande partie de Socrate lui-même, qui, sur plusd^une question, enseigna cequ^il n^avait pasappriset fut à lui-même son guide et son maître de pensée ; et parmi les modernes, c'est à peine si j'ai besoin dç nommer celui de tous qui professa et pratiqua avecle plus d'éclat la maxime de la recherche indépendante et personpelle ; Descsgrtes fut dans toute la force du terme «iToJtôajtToç par excellenfî^. Mais le plus grand nombre de philosophes ont eu un ou plusieurs maîtres, dont ils ont rappelé, même en les modifiant, même en les combattant, les principes et les doctrines. C'est ua fait qui est vrai et facile à vérifier, même des plus fortes intelligences. Ainsi Platon, qui certainement a bien son génie à lui, disciple avant tout de Socrate , mais de plus et par tradition, de Pythagore ou des pythagoriciens, de Parmenide et d'Heraclite, laisse voir au fond de son système et malgré la transformation profonde et originale à laquelle il les soumet, les élémens divers qu'il tient de chacun d'eux; ainsi de même Aristote, longtemps docile à Platon , et quelle que soit ensuite la difl*érence qui l'en sépare et le lui oppose, porte la marque sensible de la main qui l'a d'abord dirigé et contenu ; ainsi encore pour passer à des exemples d'une autre époque, Malebranche au début inspiré par Descartes, l'est aussi par saint Augustin dont il suit la doctrine, et s'il pense et procède à la manière du premier, il dogmatise et affirme selon les principes du second.

Ainsi enfin , Leibnitz, pour citer ses propres paroles {Nouveaux Essais, p. 27), « parait allier en lui Platon avecDémocrite, Aristoteavec Deseartes, les scholastiques avec les modernes , la théologie et la morale 4kwec la raison ; il prend le meilleur de tous les côtés , et puis après, il va plus loin qu^on n'est allé encore. . . . ajoutant : qu'il avait aussi commencé à pencher du côté des Spinosistes , mais que ses nouvelles lumières l'en avaient guéri; marquant du reste, en peu de mojts, mais avec sa rapide profondeur de vues, en quoi il s^ rapproche et se distingue des différients maîtres qu'il a suivis.

Que si les disciples s'expliquent naturellement par les maîtres, les maîtres à leur tour s'expliquent par les discipleç. Jamais, en effet, une philosophie ne sortit toute entière du cerveau de eejui qui le premier la proposa. Jamais elle n'en sortit développée et suivie, dans toutes ses conséquences; celui qui la commença, ne l'acheva pas; il lui fallut des auxiliaires; ces auxijyiaîres, en lecontinuant, lui seryirentd'interprètes. Les disciples parlèrent et raisonnèrent pour le maître , et souvent le secret de la pensée de celui-ci , ignoré de lui-même ou à peine soupçonné , ne fut trahi et dévoilé que par les maximes de ceux-là.

Nous en verrons plus d'un exemple dans les études que nous ferons ensemble; m^is, d'avance, je vous recommande de ne pas perdre de vue les rapports qui unissent Malebranche d'une part et Spinosa de l'autre à Descartes, leur commun père, et de rechercher ce que la philosophie de l'auteur des Méditations;

devint entre les mains des deux grands esprits qui la recueillirent après lui.

Ce qui est au reste vrai des disciples, Test aussi jusqu'à un certain point des adversaires des philosophes: ils concourent pour leur part à les faire connaître et apprécier ; ils ont même cet avantage qu'ils suppléent par leurs critiques à ce qu'il y a d^insuffisant dans la manière de voir ordinaire des partisans d'un système ; ce que ne disent pas des adhérents, des dissidents le déclarent, et notre instruction est plus complète, quand, dans notre amour de la vérité, nous recevons des explications à la fois des amis et des ennemis d'une doctrine ; nous avons ainsi sous les yeux toutes les pièces du procès, nous n'avons plus qu'à juger et nous le pouvons d'autant mieux qu'elles sont plus nombreuses et plus diverses.

Aristote ne reste pas le disciple de Platon, il en devient l'antagoniste ; hé bien ! à ce titre, il nous fournit une foule de témoignages et de remarques qui sont certainement du plus grand prix pour l'intelligence du platonisme. Hobbes et Gassendi sont évidemment à consulter sur Descartes; Ârnauld sur Malebranche, Leibnitz sur Locke, et en général tout grand esprit qui a pris à tâche d'examiner et de juger un autre grand esprit. Un vif intérêt s'attache à une telle polémique, surtout quand les choses se passent entre des hommes tels que ceux-là, et que les coups dans cette lutte partent de haut, et vont haut. Il ^st impos* sible que de vives lumières ne jaillissent pas de ces rencontres, où le génie lui-même, se montre aux pri-

ses avec le génie. Spectateur de ces combats, l'historien de la philosophie n Vn sera qae mieux placé pour comprendre, mesurer, et j^ajoute, admirer les hom* mes et les systèmes.

Son devoir sera donc, dans les études biographiques auxquelles il se livrera, de n^ omettre aucuns des faits, qui dans la vie d^un philosophe pourront mettre en relief ses relations avec ses maiti*es, ses disciples et ses adversaires. Il entendrait maf sa science, s'il la privait de ces détails, et par suite des conclusions qu'il en peut sagement tirer. Une histoire de la philosophie h laquelle la biographie manquerait à ce point, serait nécessairement défectueuse.

A côté des circonstances, que nous venons de parcourir, et qui touchent toutes au développement de la pensée philosophique , il ne faudrait pas en oublier d'autres, qui pour y tenir de moins près, y ont cependant certains rapports qu'on ne saurait négliger. Ainsi, il y a des accidents dans la vie des philosophes, qui, pour n'être que de ces hasards comAïuns a tous les honimes, n'en deviennent pa^ moins chez eux par un concours heureux avec leurs sentiments et leurs penchants, des signes, ou des occasions de vocation intel-* lectuelle. Socrate, jetant les yeux sur cette inscription ou cette maxime : yv^Bi a&<?cur6v, et y lisant comme en abrégé toute une philosophie nouvelle, dont il a en lui le secret ; Gerson^ mettant la main sur un ouvrage de saint Bonaventure, et y recueillant avide-< ment ces germes d'un mysticisme tempéré de chris-< tianisme, que son ânie est si bien faite pour nourrir

et féconder; Malebranche, qui pareiHement, rencontre un livre de Descartes, Touvre et soudaio le dévore avec une telle émotion, que des battements de oœur le forcent d'en suspendre la lecture : voilà des exemples de ces faits, en apparence fortuits, et qui ne sont cependant pas étrangers à T histoire M la philosophie ; coo^me exemples analogues quoique néanmoins, ils ne tiennent pas au même genre de fortune, je citerai encore ce gentilhomme de Tétat de Naples, que jeuqe, sa famille persécute et tente presque pour le détourner de sa voie, qui résiste et persiste, qui fait vœu de philosophie en même temps que de religion, et que nous retrouvons ensuite dans un ipoine dominicain, dans un grand docteur, en un mot dans saint Thomas ; je citerai par opposition, ce pauvre enfant .d^un petit village de Picardie, qui s'ea vient presque comme mercenaire, et avec une incroyable persévérance, acheter au collège de Navarre, au prix des plus humbles services , Tinstruction qu'il emploiera ensuite à tenter sinon à consommer une grande révolution philosophique; entreprise q«'i4 paiera de son sang et de sa vie, dans une coupable et à jamais déplorable journée; ^ous savez que je Pfirle de Ramus. Chez Tun, râmeeût à vaincre tous les entraînements extérieurs d'une vie douce et brillante ; chez Tautre, tous les dégoûts d^une pauvreté humble et presque servile; Tun eut affaire aux séductions, Tautre aux mépris et aux misères du monde ; chez tous deux la condition, chose de soi toute fatale, fit éclater une vive et patiente volonté, de servir avec

dévouement la cause de la pbiltsopbie. L^hîsloire de cette science aurait donc tort de ne pas tenir compte de pareils détails biographiques, et de n^en pas tirer, à Toccasion, quelque utile enseignement. Il ne serait pas impossible que Hobbes eût été conduit à sa métaphysique par sa politique ^ et à sa politique par ses relations et ses affections de parti. SUl en fut ainsi, conviendrait-il d^étudier ses opinions, abstraction faite de sa vie, et de considéreren lui le philosophe, sans regarder le publiciste, le partisan et le compagnon de fortune de Charles II ? De telles données biographiques ne sont certes pas à négliger. La vie de Bacon ne fut pas belle, et je ne prétends pas la justifier; il fut faible, et il le fut de ces faiblesses vulgaires qu^on a peine à comprendre dans un esprit aussi élevé, tant il semble quUci rintelligencc eût dû éclairer et préserver le cœur ; cependant, n^oublions pasqu^ilse racheta aussi, d'abord par le repentir et la confession de ses fautes, et ensuite par la philosophie, à laquelle il donna tout ce qu^il put arracher de son temps et de ses facultés aux tristes nécessités et aux devoirs des affaires; n^oublions pas, après tout, que c'est à un ministre de roi, au grand-chancelier d'Angleterre, que nous devons le de Àugmentiset le Nùvum Organum. J'aime certainement mieux, pour la philosophie, la vie de Descartes que celle de Bacon; mais celle de Bacon, sous ce rapport, eut bien aussi ses mérites ; elle eut ceux surtout du dévouement et d^une foi vive à la science, au milieu des tribulations, des afflictions et des hontes dont elle fut traversée :

Je vous demande if ce sujet la permission de vous citei* une lettre de lui à un de ses amis, où il exprime ses sentiments sur son propre compte ; c^est là au vrai Tétatde son âme : « Mon âme a été pour moi une étrangère, dit-il, car, je Tavoue, depuis que je me connais, elle n^a été pour rien dans les occupations de mon état, ce qui a été la cause de plusieurs erreurs que j'ai commises et que je me plais à confesser. Mais ma faute la plus grave est que, me connaissant plus propre à faire des livres qu'à agir, je n'ai pas laissé que de consacrer ma vie aux affaires civiles. » Il dit aussi, dans une lettre adressée à la chambre des lords : « Quand je descends dans ma conscience, après avoir considéré attentivement les charges de l'accusation, et en rappelant mes souvenirs avec toute l'exactitude dont je suis capable, je m'avoue sincèrement coupable de corruption et je renonce à toute défense. » Il répond à la députation que la chambre envoie pour l'interroger : «Milords, c'est bien ma si* gnature, c'est ma main, c'est mon cœur; prenez pitié» je vous supplie, d'un pauvre roseau brisé. » De telles choses ne doivent pas être omises dans l'histoire de la philosophie. Enfin, il est des événements dans la vie des hommes de pensée, qui ont aussi d'étroits rapports avec la marche des idées ; ce sont les persécutions, les violences, et les supplices qu'ont eu à souffrir depuis Anaxagore et Socrate, jusqu'aux derniers philosophes grecs; depuis Roscelin et Abeilard jusqu'à Jordano Bruno et Vanini, les représentants plus ou moins grands d'opinions, qui n'avaient pas encore,

ou qui avaient cessé d'avoir pour elles, la force et le pouvoir; ce sont aussi de meilleurs jours, et de moins dures destinées qui sont réservés à ceux dont la mission s'accomplit plus à propos et avec plus de bonheur ; ainsi, s'il y a encore des agitations pour Platon et Âristotc, pour Descartes et Malebranche, il n'y a plus de périls sérieux, et pour ceux qui les suivent, il y a plus de paix que de trouble, et de faveur que d'opposition ; le triomphe d'une philosophie et son règne véritable viennent ainsi se placer entre les crises et les combats de sa laborieuse jeunesse et le lent épuisement de sa caduque vieillesse. Pour constater ces vicissitudes, par lesquelles sa loi est inévitablement de passer, il faut en rechercher la trace dans la vie des personnages qui lui servent d'organes; c^est dans leur destinée que sa destinée est écrite et comme en action.

Je crois avoir indiqué toutes les circonstances principales que l'histoire de la philosophie doit emprunter à la biographie pour en tirer des raisons de la venue, de la marche et de la destinée des systèmes qu'elle a pour pbjet d'étudier ; elles peuvent se ramener à celle dé la race, de la famille, de l'éducation, du génie propre et de la nature des différents individus, de leurs relations avec leurs maîtres, leurs disciples et leurs adversaires, et enfin de leur condition, de leur rang et de leur fortune. Si, en les appréciant chacune à leur juste valeur, on ne leur attribue que le degré d'importance qu'elles méritent, on fécondera la science sans rien lui ôter de sa rigueur, on la sèmera de dé-

tails qui la varieroni sans l'affaiblir, on la complétera par une partie qui en siéra Fagrément, et de la sorte^ la biographie, sagement accommodée à Fhistôire de la philosophie, ne perdra rien de son attrait et deviendra un moyen sérieux d'instruction et de critique.

Voilà la règle que nous devrons suivre dans les études que nous allons reprendre, si nous voulons d^une part qu'elles conservent leur gravité, et de l'autre qu'elles reçoivent , d'un accessoire bien compris, un intérêt qu'elles ne repouâsent pas, qu'elles appellent bien plutôt.

Une autre considération devra nous engager à unir dans ces études, selon le rapport qui leur convient, la connaissance des hommes à celle des doctrines ; c'est que la plupart des vies dont nous aurons à nous occuper sont de belles et nobles vies , vies de penseurs , il est vrai, tournées à la spéculation beaucoup plus qu^à Faction , et qu^au lieu d'événements faits pour frapper le vulgaire, remplissent, loin du bruit, de laborieuses méditations , mais qui , dans la sphère où elles se déploient , ont aussi leurs devoirs , leurs périls et leurs combats ; leurs dévouements et leurs mérites, et leur gloire qui couronne le tout. Belles et nobles vies en effet , au point de vue de la science, que celle de Descartes, commencée de si bonne heure , et par un mouvement à la fois si sérieux et si spontané, conduite avec tant de fermeté, de constance et de prudence, et jusqu'à la lin si droite et si nette pour la philosophie ; que celle de Malebranche, qui d'abord incertaine ou plutôt mal dirigée , mise

enfin sur sa voie , s'écoule ensutie sans retour, et seulement avec quet<j^ues troubles, en vue de ce magnifique palais d'idées qu^'û s^est bàtî comme Platon ,e( duquel jamais ne se détache son sérieux et profond regard ; que celle de Spinosa , si indépendante et si humble, si souffrante etsi-<louce^ de tant d^audace de pensée et de si peu de révolte de cœur, qui ressemblerait à celle d'un modeste artisan si elle n'était celle d'une intelligenee des plus intrépides et dés plus fortes ; que celle de Leibnitz , si pleine de tant de choses, et qui, du centre d'où elle rayonne , de la métaphysique dont elle procède, s'étend à Thistoire , au droit et à la politique , comme aux mathématiques et à la physique, est celle avant tout d'u^i savant, mais d'un savant appliqué à toutes les grandes questions , même à celles d!affaires, de guerre et de conquête; et je ne cite ici que quelques hommes, mais j'en pourrai nommer nombre d'autres qui vécurent également bien pour les idées et la philosophie. Que si daiis quelques-uns nous rencontrons des faiblesses et des fautes , jugeons-les comme elles en ^ont dignes , gardons-nous de lesimiter, évitons-les sévèrement , miais autant que nous le pouvons, avec cette haute charité qui est la justice du sage, par égard pour des esprits d^ail leurs bi^i méritants , expliquons-les , excusons-les ; passons sur le mal, n'insistons que sur le bien, Nous avons besoin pour nou& guider surtout de bons exemples , cher^ chons-les de préférence dans ces modèles excellents de sagesse et de raison , qui , dans l'histoire de la philosophie, ont le même rôle que dans l'histoire

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propremeol dite, les graads horam^, et les héros. Là aussi 9 il y a des héros, de grandes et rares intelligences qui ont fait pour la vérité ce que d^ftutres ont fait pour la patrie, la religion, F humanité , qui ont admirablement coimbattu , souffert et vaineu pour elle ; leur vie, pour s^étre passée dans la sphère élevée où ont peine à les suivre les regards de la foule , n'en est pas moins laborieuse , moins militante et moins belle; elle n'en a pas 'moins été vouée à upe des plus saintes missions que Thomme ait à remplir ici-bas, vouée et sacrifiée quelquefois jusqu'au martyre, et presque toujours ju6(|u'à ces abattements et à ces profondes trislesseà auxquelles n'échappent pas lesplus fermes esprits. Certes, c'est là un beau spectacle à contempler et à méditer, et bien fait pour nous inspirer cette religion des idées , dont de si purs génies ont exercé le sacerdoce. Or, ce spectacle, qui nous le donné? la biographie; la biographie, il est vrai, entendue comme elle doit l'être , pour n'être pas une vaine recherche de particularités insignifiantes, mais une étude intelligente de ce qu'il y a décapitai dans la vie de.s grands penseurs.

A ce nouveau titre , la biographie devenue chose vraiment sérieuàe , rentre encore dans le domaine de l'histoire de la philosophie , et y est ainsi un principe de sagesse et de bons sentiments , aptes y avoir été un moyen d'étude et d'instruction.

9il<B.V&Vlk IUI6 .&12V VlftHS.

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