L. HACHETTE, Libraire de ruaiversité royale de Frenee
RCB PIER&E-SARBAZIN, 112.
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DISCOURS D'OUVERTURE
DU COURS
DE L'ANNÉE SCHOLAIRE 1845-1846,
8UR CETTE QUESTION
Dm rappQrtt «• la Fol et «• la BaiMMu
Messieurs ,
J'avais pour aujourd'hui mon sujet tout trouvé : c'était la suite et le complément de celui de mon discours de l'an dernier. Je me proposais de vous parler de la liberté de la Providence , en conséquence de ce que je vous avais précédemment expliqué de son divin gouvernement. Je comptais ainsi
ajouter comme un chapitre nouveau à ceux que, sous (liiTérents titres, je vous ai successivement présentés, et dont pourrait , à la rigueur, se composer un livre qui serait consacré aux matières de théodicée. Tel était mon dessein , et j'étais prêt à le suivre , lorsque, sans y renoncer, j'ai cru convenable de l'ajourner pour porter sur une question d'un intérêt plus présent un choix dont vous comprendrez aisément le motif.
Un débat fort ancien, et qui, depuis qu'il s'estélevé, s'est incessamment renouvelé, a pris dans ces derniers temps, par l'efTet de circonstances inutiles à rappeler, un caractère de vivacité auquel , pour peu qu'on ait à cœur l'honneur de la philosophie, il est bien difficile de demeurer indifférent. C'est ce débat qui m'a détourné de ma première pensée et engagé dans l'examen d'un point auquel, du reste, la théodicée elle-même est loin d'être étrangère , car il s'agit des rapports de la foi et de la raison, et vous savez que Leibniz a fait précéder ses essais d'un discours dont telle est précisément l'idée fondamentale.
Je vais donc rechercher ce que sont l'une à l'autre la foi et la raison^ et, afin de vous indiquer d'avance tout l'ordre de mon discours, après les avoir comparées sous leurs points de vue principaux, je tâcherai de montrer qu'il n'y a entre elles ni opposition, ni réduction de Tune à l'autre, ni absolue séparation, mais distinction et union, et, si le droit est observé , indépendance et alliance sous le régime de l'état. J'aurai, je le sais, pour l'établir, plus d'une discussion à soutenir, et contre plus d'un adversaire; mais j'espère qu'en prenant prudemment
mes mesures, je pourrai, sinon éviter, du moins plus sûrement aborder les divers écueils d'un tel sujet.
Je ne suppose pas que de ma part, pour peu du moins qu'on ne m*estime pas mal, on craigne rien d'hostile et d'agressif contre la foi. J'ai été modéré dans des positions plus difficiles ; ce n'est pas pour cesser de l'être quand il y a moins lieu d'excéder. Je ne serai donc pas offensif, je serai même plutôt favorable, ou, si Ton aime mieux, je serai juste, mais Je le serai également et avec le même respect à regard de la raison ; et, parce qu'elle est aujourd'hui la plus maltraitée des deux, il ne faudra pas s'étonner si je la fais particulièrement valoir: agir autrement serait de l'indifférence, et non de l'équité. Leib^ lûz, que vous vous attendez bien à m'en tendre citer plus d'une fois en cette matière , dit quelque part : < Il y a des gens aujourd'hui qui croient qu'il est du bel esprit de parler contre la raison et de la traiter de pédante incommode. Je vois de petits livrets , des discours de rien, qui s'en font fête , et même je vois quelquefois des vers trop beaux pour être employés à de si fausses pensées. En effet, si ceux qui se moquent de la raison parlaient tout de bon , ce serait une extravagance d'une nouvelle espèce, inconnue aux siècles passés. Parler contre la raison, c'est parler contre la vérité, v {Nouveaux Essais.) Tel ^era le sentiment, plein de mesure et de fermeté, auquel je lâcherai de me conformer dans ce que j'aurai à dire au sujet de la raison. J'espère qu'il Ba m'égaiieva pas, et ne m'ètera rien de mon tmpar« tialité.
De la foi à la raison, ce qui frappe d*abord , ce sont les différences. Mais cependant ces difTérences sont moins au fond qu'à la surface, et dans la nature même que dans le développement de ces deux facultés. Les ressemblances au contraire sont intimes et profondes, et telles, qu'on ne saurait sans mécompte les négliger ; je commence par les marquer. Un mot les résume toutes : la foi est, on peut le dire, la première raison de l'homme, comme la raison, par analogie, en est la seconde foi. En effet, qu'estce que la raison? Un pouvoir de l'âme qui a le vrai pour objet, la curiosité pour mobile, pour fonctions principales Tinduction et la déduction , pour auxiliaires la conscience , les sens et la mémoire. Eh! bien , que manque-t-il de toutes ces choses à la foi? Qu'elle soit un pouvoir de Tâme , on ne songe pas à le nier; qu'elle ait le vrai pour objet, on ne le nierait pas davantage ; on ne le contesterait en tout cas qu'en disant que c'est moins la vérité que la piété qu'elle a en vue dans ses dogmes, non tant vera quant pia dogmata (1), selon les paroles d'un auteur. Mais d'abord , dans ces termes mêmes, ne ferait-on pas encore, quoique avec peu d'équité, sa part à la vérité; et ensuite, si on entendait ne lui réellement rien accorder, et que , pour plus de rigueur, on prétendit la sacrifier sans réserve à la piété , ne seraiton pas entraîné à les sacrifier toutes deux , puisque évidemment celle-ci n'est plus rien sans cellelà, et que hors du vrai assurément il ne saurait y avoir rien de saint. Je ne suis donc pas arrêté par
0) Spinoza, Théolog. politic.
Topinion inexacte à laquelle je viens de faire allin sion, et que j'ai d'ailleurs eu en un autre endroit Toccasion de combattre (1). et j'afiirme de nouveau que c'est au vrai que la foi tend comme à son but légitime.
Mais d'où lui vient cette tendance , et quel en est le principe? N'est-ce pas l'amour, le même amour qui anime aussi la raison, et qui, sous la forme de la curiosité, besoin de croire ou de savoir, aspire à Dieu par la religion tout aussi bien que par la science! La foi naît en effet et vit de ce sentiment. On lui en a supposé un autre» la crainte; mais la crainte ne l'inspire pas, elle la trouble plutôt; elle ne l'excite pas, elle l'agite et la corrompt en l'inquiétant. La crainte ne fait pas les dieux , elle ne fait que les idoles , et on n'est bien porté au vrai que par un pur et pieux amour.
Mais le vrai, comment l'atteint et s'en saisit la foi? Est-ce aussi, comme la raison, par Finduction et la déduction , préparées et secondées par le concours de la conscience , des sens , de la mémoire? Je le pense, et j'en donne pour première démonstration la nature même de la raison , qui n'est en effet que la réflexion appliquée, pour les répéter, aux actes primitifs de l'intelligence. Or, si telle est la raison , il est clair que tout ce qu'elle est, moins le travail et la liberté , la faculté originale dont elle est la copie doit également l'être, et par conséquent être pourvue des mêmes moyens essentiels de per^
(i) Mémoire lur Spinoia.
cevoir le vrai. Que ce soit de cette manière que les choses se passent , que de Tétat de spontanéité à celui de réflexion Tentendement ne fasse que revenir sur ses opérations premières , pour les repren* dre et les conduire avec conseil et méthode au Heu de les laisser aller au gré des impressions, c'est ce qui parait évident, si Ton remarque bien que , pour vouloir un acte, il faut d'abord le connaître, et qu'on ne peut le connaître sans l'avoir au préalable accompli ; en sorte qu'à proprement parler, tout ce que nous faisons volontairement n'a pas été voulu en principe , et que le vouloir de notre part n'est pas la création , mais seulement la prise de possession et la libre direction de nos actions naturelles.
La foi , d'après cette explication , n'a donc pas au fond d'autres fonctions essentielles que celles de la raison elle-même , et Tune et l'autre ne sont que la même faculté diversement exercée.
De plus , quand on observe la foi dans les dogmes qu'elle produit et qu'on reconnaît tout ce qu'elle y déploie, quoique avec le caractère du sentiment, de notions qui s'entretiennent et se lient étroitement par des rapports certains de principes à conséquences , n'est-on pas encore amené à conclure qu'elle y opère de la même manière que la raison dans ses théories , et que des croyances aux doctrines il n'y a pas deux logiques, mais une seule, et la même, qui, plus secrète dans les unes, plus visible dans les autres, ne change pas pour cela d'essence et de nature , mais seulement d'expression.
En veut-on voir un exemple dans la suite et l'enchaînement des principaux points de foi qu'établit
et qu'ens^gne la religion dirélienne, on n'a qu'à remarquer comment, de la création d'un être libre et faible à la chute par le péché , à la punition après la chute, aux avertissements qui se succèdent par la bouche des prophètes, et, dans l'insuffisance de ces moyens, à la rédemption par le Christ, à Tincarnation , à la grâce, etc. , comment, dis-je, il y a liaison , déduction, et, au fond , vrai système, bien que l'esprit duquel émane tout cet ordre de conceptions ne soit pas celui de la philosophie, mais celui de la foi. Et quand il est arrivé qu'il s'est élevé sur tel ou tel de ces points des divisions parmi les chrétiens, la prétention de l'orthodoxie n'a-t-elle pas toujours été la constance et la conséquence, comme le grief contre l'hérésie l'inconséquence et les variations? C'est qu'en effet tout se suit dans les développements de la foi non moins que dans ceux de la Tctison, et que réellement, de l'une à Tautre, ce n'est pas l'essence même , mais seulement le mode d'exercice et d'action, qui diffèrent.
Bossuet a dit, d'après saint Augustin, que le commencement de rintelligence c'est la foi , et que le fruit de la foi, c'est rintelligence (1). Ne pourrait-on pas dire dans le même sens que croire sans doute n'est pas savoir, mais que c'en est le commencement , et que dans ce commencement il y a déjà en germe la pensée tout entière , avec cette seule différence que d'abord elle ne se possède pas, et qu'ensuite elle se possède ; qu'elle est d'abord dans son
(1) Promesies de VÉgiise.
DISCOURS
PRONONCE
A LÀ FACULTÉ DES LETTRES
(COVRS niSIOIRI DE U PHILOSOPHIE lODERNE)
PAR
Ph. DAMIRON9
.PROFESSEUR, MEMBRE DE l/lRSTITUT.
))art9>