L. HACHETTE
Libraire de rUniversité royale de France»
RCE PIERBBSARRAZIN, If.
ticulier au sujet du sacrement de TEucharistie 9 niant les formes substantielles que supposait l'école , et espérant plus de lumières de leurs principes nouveaux, tentèrent sans bonheur de porter la philosophie là où la philosophie n'avait en effet que faire.
Mais, ces questions toutes spéciales discrètement mises à part; il n'est pas moins constant qu'il y en a beaucoup d'autres qui sont également du domaine de la foi et de la raison.
Je trouve à ce sujet dans le P. Lamy {Traité des premiers éléments des sciences) une remarque que je crois devoir rapporter ici : < Dieu , dit-il , et ses attributs , ne sont pas Tobjet de la seule théologie. Cette pensée est un préjugé populaire fondé sur ce qu'on dit que Dieu est au dessus de la nature, ou hors de la nature, ou étrangère la nature; et comme la philosophie ne s'occupe que des choses naturelles, on regarde comme autant de passe-droits les prétendues sorties qu'elle fait sur la divinité. Pitoyable préjugé que de regarder comme étranger à la nature l'auteur même de la naturel... Non, la philosophie n'est pas moins en droit que la théologie de regarder Dieu comme son principal objet : toute la différence est qu'elle ne le regarde que par la lumière naturelle, au lieu que la théologie y emploie les lumières surnaturelles. 9 Celte très juste observation nous met bien sur la trace de tout ce qu'il peut y avoir de commun, quant aux questions dont elles s'occupent, entre la foi et la raison.
En effet, que se demande le philosophe de l'homme, du monde et de Dieu? De l'homme, n'est-ce pas quelles sont sa nature , son origine et sa desti-
née, et du monde pareillement? et de l'un et de Tautre, comment sous ce triple point de vue ils sont en rapport entre eux? De Dieu , d'autre part, que désire-*t-il savoir ? N'est-ce pas ce qu'il est pour ses créatures dans toute la suite de leur existence , et comment il veille et préside à tout leur développement ?
De plus, et par une conséquence naturelle de ces questions , ne veut-il pas aussi connaître ce que rhomme doit faire , et quelle conduite il doit tenir au sein du monde qui le porte, et devant Dieu, qui le gouverne? et n'aspire-t-il pas à passer de la théorie à la pratique.de la métaphysique à la morale?
Que fait le fidèle, de son côté? Reste-til, dans sa curiosité , étranger et indifférent à ces divers problèmes? Est-ce de Thomme ou du monde qu'il n'a nulle sollicitude? ou bien est-ce de Dieu qu'il ne prend aucun souci? Est-ce l'avenir des choses, leur présent ou leur passé, qui sont pour lui sans intérêt? est-ce la Providence et ses lois dont il n'est point touché? Et n'est-il pas au contraire inquiet de toutes ces choses autant et plus peut-être que le philosophe lui-même?
Ce n'est pas tout; et, en vue de ce qu'il embrasse dans ses dogmes ^ ne cherche*t-il pas à se faire des maximes qui s'y rapportent, et toutes ses croyances ne se terminent-elles pas à quelques préceptes de bonne vie?
J'ajoute que, s'il est des questions plus particulièrement réservées au domaine de la foi, et dont il convient que le philosophe s'abstienne par sagesse, il en est d'autres qui , tout en appartenant à ce do-
Tnaine» petivônt cependant se prêter à quelques éclaircissements de la part de la raison et donner lieu à quelques explications discrètement ménagées. Ce sont là des excursions permises à la philosophie sur la terre sacrée de la théologie.
Ainsi pourquoi, par exemple, abordant avec Bossuet, à la place de la croyance de Thomme faitDieu des païens, celle du Dieu fait homme des chrétiens, ne pourrions-nous pas dire, comme lui, que c'est Dieu même en Jésus-Christ , mais Dieu s'approchant de nous, se communiquant et s'unissantà nous? car voilà ce qu*est Jésus-Christ , ce Yerbe en abrégé , cet infini qui est devenu enfant, cette immensité qui s'est enfermée dans les entrailles d'une sainte Vierge (1).
Il n'y aurait rien là de téméraire, si surtout en même temps, et toujours avec Bossuet, nous avions bien soin de marquer que Dieu considéré en luimême et dans sa substance infinie n'a pas d'organes pour agir, de doigts et de mains pour créer, mais qu'il fait tout par commandement (2); qu'il n'a pas de lèvres à remuer, et ne frappe point l'air avec la langue pour en tirer quelques sons, mais qu'il n'a qu'à vouloir, et tout ce qu'il veut s'accomplit (3); si nous ajoutions encore ces paroles du même auteur : < Yous donnez à Dieu des bras et des mains ; si vous n'ôtez de ces expressions tout ce qui se ressent de rhumanilé, en sorte qu'il ne vous reste dans les
(i) DaDS un Sermon de vèture.
(3) Élévatiam.
(S) Idem.
bras et les mains que l'action de la force.. «.> vous errez (1). »
Yoilà comment je conçois qu'on peut, avec une grande réserve, il est vrai, aborder par ia raison certains mystères de la foi.
Qu'on me permette encore un exemple. Je suppose qu'en se réglant sur les meilleures autorités, et en se renfermant dans les plus favorables et les plus convenables interprétations , on essaie de comprendre dans le dogme de la Trinité, ce Dieu toujours le même, quoi qu'il veuille et quoi qu'il opère, ce Dieu toujours personnel, quels que soient ses attributs, et qui, personne comme Père, personne comme Fils, personne enOn comme Saint-Esprit, se multiplie sans se diviser, se développe sans s'abaisser et accomplit avec la même excellence les trois actes nécessaires à la perfection de son œuvre : la conception , la création et la conservation pleine d'amour ; si, dis-je, on veut l'essayer en cette prudente manière, on ne s'écartera pas trop, je pense, des rè^ gles d'une sage et modeste philosophie.
Il y aurait au surplus en toutes semblables matières un excellent précepte à suivre, que je trouve dans Malebranche, à la fin de son 14« Entretien : I Ceux qui étudient la physique , dit-il , ne raisonnent jamais contre l'expérience , mais aussi ne concluent jamais par l'expérience contre la raison. Ils hésitent en ne voyant pas le moyen de passer de l'une à l'autre ; ils hésitent, dis-je, non sur la certi-
(1) Sixième avertiiwnent tur ks lettrei de Jurieu.
tude de l'expérience ou Tévidence de la raison , mais sur le moyen d'accorder Tune avec l'autre.
9 Les faits ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière de théologie; jamais je ne les révoque en doute; c'est ce qui me règle et me conduit à l'intelligence.
y Mais lorsque, croyant les suivre, je me suis heurté contre la raison, je m'arrête tout court, sachant bien que les dogmes de la foi et les principes de la raison doivent être d'accord dans la vérité, quelque opposition qu'ils aient daps mon esprit...; et si l'ardeur pour la vérité se rallume, je commence de nouveau mes recherches, et, par une attention alternative aux idées qui m'éclairent et aux dogmes qui me conduisent et me soutiennent, je découvre sans autre méthode particulière le moyen de passer
de la foi à l'intelligence C'est ainsi qu'il faut faire
servir la métaphysique à la religion, et répandre sur les vérités de la foi celte lumière qui sert à rassurer l'esprit et à le mettre d'accord avec le cœur. »
Telles sont les paroles de Malebranche. Elles sont pleines de sagesse et me paraissent bien montrer la manière dont la raison doit en user à l'égard des dogmes de la foi.
On le voit donc, sur une foule de questions la foi et la raison se rapprochent, se touchent. En est«il de même quant aux solutions qui répondentà ces questions?
Faisons d'abord une remarque. La foi et la raison sont, par leur essence, portées au vrai, et elles y vont sûrement, quand aucune cause étrangère ne survient qui les en détourne. Mais, quoique ainsi
disposées, elles ne sont pas infaillibles; elles sont souvent , au contraire, sujettes à de grandes faiblesses, et c'est alors que, entraînées à des opinions hasardeuses, au lieu d'être d'accord entre elles, elles se divisent et se contrarient.
Ce n'est donc pas dans les solutions de ce caractère et de cette espèce qu'il faut les suivre Tune et l'autre pour les bien comparer, mais dans celles qui se présentent avec le sens le plus large et le plus autorisé. Grâce à cette précaution , on pourra bien encore , et même on le devra , noter des différences qu'on ne saurait négliger, parce qu'elles sont évidentes, et j'aurai soin de les relever quand l'occasion en sera venue, mais en même temps on demeurera de plus en plus convaincu qu'elles ont l'une avec l'autre les plus profondes analogies.
Ainsi, quelle religion et quelle philosophie de même origine, pour peu qu'elles ne se perdent pas dans quelques voies détournées , mais qu'elles marchent et s'avancent dans la route royale de l'inteUigence, n'arrivent pas dans un certain concert à leurs aflirmations respectives
N'est-ce pas déjà ce qui parait du paganisme lui-même et de la science païenne, à les considérer du moins dans ce qu'ils ont de plus géilëral? En effet, chez les Grecs, je ne dis pas seulement au début , mais même long-temps après que l'on a commencé à philosopher, les philosophes sont encore pleins de l'esprit mythologique. Platon lui-même est païen , malgré ses nobles aspirations vers une plus pure sphère que celle qu'ouvre à son génie la religion de son pays ; Aristote l'est également ,
maigre lous ses efforts pour substituer les raisons abstraites aux images de la poésie et aux traditions de la Table.
Et si chez les Alexandrins, parmi tout ce paganisme qu'ils affectent pieusement de recueillir et de réparer, il se mêle , quoi qu'ils en aient, une teinte de christianisme , [c'est qu'en effet le christianisme a pénétré, pour une pari, dans ce fonds de religion qui défraie leur philosophie. Mais quand on regarde au christianisme et à la science chrétienne, à ce qu'il y a de plus accrédité et de mieux établi dans Tun et l'autre, ne voit-on pas avec quel accord ils prononcent sur Dieu, ses attributs, son action 5 par conséquent sur son 'unité, son éternité, son immensité, sa bonté, sa sagesse, sa puissance créatrice? comment de même ils affirment de l'âme sa simplicité, sa spiritualité, sa moralité et son immortalité; et comment encore ils conviennent, au sujet de ce monde, de son état présent, de son histoire et de sa destinée I
Sans doute il y a des sectes , soit religieuses , soit philosophiques, qui nient ou méconnaissent telle ou telle de ces vérités ; mais ce sont des sectes , c'est-àdire des minorités peu fidèles au véritable esprit de la foi ou de la raison. Quant à la vraie religion et à la vraie philosophie, elles s'accordent certainement dans toutes leurs solutions capitales, et on comprend comment il en doit être ainsi : car, selon les paroles de Leibniz , qui rappellent au reste celles que je vous ai déjà citées de Malebranche, quelque difficulté qu'il y ait parfois à concilier entre elles des vérités de raison et des vérités de foi , comme il y a