‹ [Opuscules philosophiques] (volume 3)Chapitre 16 sur 16 · IS · texte numérisé non relu

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que les uns semblent la faire prodigue^ que les autres la déclarent eh icbe ; maisq u'elle est comme une bonne ménagère qui épargne là où il faut, pour être magnifique en temps et lieu (1). » Cependant il n'est pas moins vrai qu'elle a pour nous plus d'une rigueur, plus d'une dure nécessité ; qu'elle a ses chaleurs dévorantes, ses froidures mortelles, ses sables, ses déserts, ses âpres et stériles régions^ et qu^alors, quoi qu'il fesse, l'homme est rudement éprouvé par toutes les privations qui lui sont imposées. Il y a donc encore à cet égard une grande différence entre lesdeui sortes de richesses: Tune est ou peut être beatK^i^ plus répandue que l'autre ; rien même n'anpèche qu'elle né soit universelle. Dieu n'a pas refusé à rhomme d'être heureux partout oà il le veut^ par la ferme application de sa volonté au bien ; il lui a, au contraire, donné, à cette fin, tout ce qu'il lui faut de liberlé, d'intelligence et d'amour. La vertu vient partout où il nous platt de la cultiver, et si l'âme qui la produit a aussi ses saisons et les inconvénients qu'elles entraînent, les langueurs de l'enfance, les ardeurs de la jeunesse, les tiédeurs de Tâge mûr et les ruines de la vieillesse, si elle a ses troubles et ses tempêtes, ce ne sont cependant point là des causes qui la frappent jamais d'une complète stérilité; il y a toujours en elle assez de germes vivants de bien. Il n'en est pas ainsi de l'ordre de la nature. Là se voient des contrées auxquelles ni le printemps n'est doux, ni l'été vivifiant, ni l'automne fécond» qui n'ont qu'un mortel hiver. Là, la volonté humaine

est de si peu d'efficace, qu'à peine si le plus rude travail y est payé de quelque retour; pour prix de tout leur labeur, les malheureux qui les habitent n'y recueillent le plus souvent que de quoi moins souffrir.

Ainsi, sous ce>apport encore, les biens spirituels sont incontestablement supérieurs aui biens physiques et matériels. Voyons s'ils ne le sont pas encore sous les autres rapports qui nous restent à examiner.

. En regardant en eux ce que je demande la permission d'appeler la quantité , il y aurait à tenir conipte du nombre et de la grandeur.

Mais le nombre donnerait lieu à des recherches infinies , et ne conduirait évidemment à aucun résultat satisfaisant. Gomment, en effet, énumérer d'une part tous les biens moraux, de l'autre tous les biens physiques, dont nous pouvons jouir; comment les additionner, en quelque sorte, sur deux lignes parallèles , pour en comparer les sommes? Conmient dresser cette statistique en tant de points délicate , et établie sur de si difficiles et si variables appréciations? Il n'y faut pas songer. Je ne me piquerai donc pas de démontrer que les biens moraux remportent en nombre sur les biens physiques; je dirai seulement, et je crois cette affirmation parfaitement vraisembla* ble, que, tout compris, il y a dans les uns une multiplicité et une variété qu'on ne trouve pas dans les autres, et que l'âme a des secrets pour se rendre heureuse par la vertu, qu'elle n'a pas certainement pour se satisfaire par le bien-être; qu'elle a aussi une industrie, mais celle-là toute morale, dont lespro-

grés sonl bien autrement indélniisqueceii:r de rindilstrie matérielle et mécanique. Mais, je le répète, sur ce point, ma prétention n'est pas de démontrer, mais d'aflirmer^ sans même que j'attache grand prix à cette afiirmalion. Car, après tout, que ferait, contre la thèse que je soutiens , la preuve qu'il y aurait sur cette terre autant ou plus de biens matériels que de biens moraux. Il ne s'agit pas de compter, mais de goûter ; d'énuiuérer, mais d'apprécier, de savoir de quel côté est ie meilleur et le plus doux.

Quant à ce que j'ai appelé la grandeur dans ces biens, j'y insisterai un peu plus , parce que j'y vois à la fois plus d'importance et de facilité.

Je l'ai dit ailleurs, et je ne crains point de le répéter ici , parce que mon sujet non seulement le permet , mais l'exige, que les biens physiques sont, de leur UcHure, nécessairement très bornés; que nous ne pouvons tous, en eifet, nous nourrir du même pain^ nous couvrir du même vêtement, nous abriter sous le même toit , jouir, en un mot, en mème temps , des mêmes objets utiles; il faut que nous les partagions, que nous ayons chacun le nôtre, que chacun ait sa chose propre, dont il dispose personnellement. 11 n'y a pas moyen de faire autrement. Et comme, malgré toutes nos ressources de travail et d'industrie , malgré toutes les facilités de nos inventions et de nos machines, la terre n'est pas fertile sans fin et sans relâche , et que la production même, en ce qu'il y a de plus commun , a ses limites et son terme; comme, d'autre part, le nombre de ceux qui se distribuent ces produits et la manière dont ils se les distribuent peuvent encore apporter

des restrictions inévitables à la portion de chacun d^eux, à celle surtout des classes pauvres, il est évident que ces biens, souvent à peine satisfaisants, même pour les plus favorisés, insuffisants pour le plus grand nombre, sont à peu près nuls pour quelques uns. Or, je le demande , en est^il de même des biens de Tautre espèce , et d'abord de ceux que j*ai nommés des talents, tels que la science et la poésie? ' L'objet de la science est le vrai. Or, où s'arrête le vrai? On ne peut le dire, car il est infini ; il est partout et à tout jamais; il est dans le créé et dans Tin créé, en tout être et en tout rapport. Dieu, Tbomme et la nature , voilà ce qu'il embrasse. Nous avons donc là de quoi savoir, immensément savoir. Nous participons au vrai par la science ; par la science nous Tatteignons, nous le saisissons, nous le possédons, nous en faisons notre propriété. Mais cetfe propriété est-elle de celles que nous ne pouvons avoir à nous sans, par là même, les ôter aux autres? de celles qui nous sont personnelles, exclusivement personnelles? Nullement; c'est, au contraire, une propriété qui est pour ainsi dire toute à tous^ qui est à vous commue à moi , qui est à quiconque veut se donner la peine de l'occuper. Nous serions des milliers à être savants dès mêmes choses, que nous ne serions pas pour cela, chacun à part; moins savantâ; que nous le serions même davantage, parce que nous serions riches à la fois de notre fonds et de celui des autres, et que nous leur emprunterions , comme nous leur prêterions , à notre commune satisfaction. El le beau est comme le vrai. Il est ample à son»

bait*9 il n'est point cirisonscrit, renfermé et comme enclos dans quelque objet particulier ; il n'a point sa région au delà et en deçà de laquelle il manque et ne se trouve plus; il remplit Funivers et en orne toutes les sphères ; il est dans Dieu, dans Tbomme et dans le monde; il est dans la magnifique harmonie qui unit et lie ensemblele Créateur el les créatures. Le beau aussi est infiniy et la poésie ne s'en empare pas pour Texprimer, ainsi que le ferait d'un cliamp Tindus^ trie du laboureur; elle le possède, mais^en le lais-» sant libre et accessible à chacun : elle ne le possède même qu'afin de le rendre plus public , de le communiquer au grand nombre. La poésie souffre sans peine la poésie, à côté d'elle , et non seulement elle la soufiVe, mais elle l'appelle , la convie, et se sent heureuse de son concours.

Et ce qu'on peut dire à bon droit de la poésie et de la science ) on le peut^ à plus forte raison encore, de la sagesse, de la bonté, de la justice, de la cha** rite, en un mot^ des venus. Toutes gagnent à se développer» non seulement dans quelques uns, mais dans le plus grand nombre possible ; toutes prospèrent par le concours : et ce qui trop souvent porte le trouble dans le monde des intérêts ,1a poursuite en commun d'un même objet de désir, n'est au con-^ traire ici qu'une condition de plus de paix et de pwfeetion. La sagesse dans l'un n'empêche ni ne limite la sagesse dans l'autre; elle l'y seconde, l'y étend, Fy augmente bien plutôt. Et de même la bonté, nul ne l'a au détriment et pour le malheur d'autrui j parce qu'on est soi-même meilleur , on ne feît pas son prochain pire, on le fait meilleur, au contraire;

on renricfatt de sa richesse, on le rend vertueux de sa vertu. Les bons comme les sages ne coûtent rien à personne et ils servent à tous , car leurs biens sont de ceux qu'on peut se partager sans envie et sans (in; il y en a pour tout le monde. La justice et la charité se prêtent également à cette féconde communauté, dans laquelle chacun donne sans se dépouiller, et jouit, sans le diminuer, du trésor de chacun. Mais c'est dans la piété, plus particulièrement peut-être, que paraissent les heureux effets de ce divin concert des âmes. Elles adoreraient toutes le même Dieu, lejvrai Dieu; elles Fadoreraient toutes du même cœur, dans le même esprit, selon les mè* mes formes, qu'elles n'en seraient que plus unies, plus bienveillantes les unes aux autres, plus heureuses de leurs communs sentiments.

. Aussi la concurrence, qui, en matière d'industrie, avec ses avaniagesa aussi ses inconvénients^ celui, entre autres, d'exciter chez tous ceux qu'elle anime une inquiète activité , souvent de la cupidité ; chez ceux qu'elle favorise , pour peu du moins qu'ils s'oublient , l'orgueil et la dureté ; et chez ceux qu'elle accable, pour peu surtout qu'ils ne se modèrent pas, la jalousie et la haine; la concurrence, dis-je, appliquée aux biens de l'ordre moral, n'est pour tous^ quels que soient d'ailleurs leurs mérites et leurs suc* ces, qu'une occasion de sympathie, de mutuelle as* distance , de concorde active et de zèle en commun pour les mêmes travaux. Pourquoi? Parce que là, si on me permet de le dire , la grandeur des biens a quelque chosQ d'infini, et qu'il y a place pour tout le monde à ce divin banquet que la Providence, dans

sa munificence , n'interdit à personne, auquel tous sont appelés et peuvent être élus, pourpeudu moins qu'ils le veuillent.

Honneur donc encore une fois à cette richesse mo^rale qui, à tant de titres déjà /nous paraît surpasser l'autre, et espérons que les nouvelles considérations dont elle va être le sujet ne 'la diminueront pas dans l'estime que nous lui devons.

11 s'agit, en effet, de' la comparer aussi à la richesse matérielle sous le rapport de la qualité. Mais j'avertis que sous ce chef je comprendrai plus d'un point.

Une première manière de les juger, quant à la qualité, est de regarder à la sûreté qu'elles présentent l'une et l'autre. Or, pour les biens physiques, il ne faut pas oublier que , lors même qu'ils sont le mieux à nous , ils ne sont pas pour cela nous-mêmes ; qu'ils ne nous appartiennent pas comme quelque chose de nous-mêmes, comme nos pensées, nosentiments, nos volontés et nos actes; qu'ils sont, en principe, à la nature, qui ne nous les prête jamais qu'avec une sorte d'avarice , et souvent nous les retire et nous en prive durement Nous ne pouvons donc pas y compter précisément comme sur nousniêmos; et si nous en disposons , un autre aussi en dispose. Dieu, par le ministère de la nécessité qu'il a imposée au monde, nous les ôte comme il nous les donne, nous les refuse comme il nous les accorde, et nous en fait ainsi sentir toute la fragilité. Gomme nous ne sommes pas les maitres des saisons , des climats et des lieux, qu'il dépend seulement de nous d'en prévoir et d'en prévenir, dans un certain nom-

bre de cas, les fôcheux accidents, nous sommes soii-' vent exposés à être mal pourvus des choses les plus nécessaires à nos divers besoins. Qui peut répondre d'une année prospère et Tavorable alors même que tout semble le mieux la promettre et la garantir? Toutes nos espérances à cet égard, en apparence les mieux fondées, iie peuvent-elles pas être mena* cées et ruinées en un moment? La nature est faite pour nous nourrir, nous vêtir, nous abriter ) mais elle est faite aussi pour nous éprouver et nous exer« car; c'est pourquoi ses bienfaits ne suivent pas toujours le même cours et sont fréquemment mêlés de retours rigoureux et de dures expériences. En est-il de même des biens moraux? Nullement; ils nous sont, au contraire, beaucoup plus assurés , et si nous en sommes privés, c'est, avant tout, de notre faute et par le fait de notre volonté. Sans doute nous avons, pour les acquérir et les conserver, plus d'un effort à faire, plus d un combat à rendre, et nous ne devenons pas , nous ne restons pas sages , bons et vertueux , sans travail et sans peine. Mais c'est de nous principalement^que dépendent ces mérites ; le principe en est en nous , qui sommes des agents libres : et les vouloir, ce n'est que nous vouloir dans le légitime développement de notre activité morale. Il n'y a donc pas, sous ce rapport , à égaler entre eux les biens physiques et les biens moraux ; il n'y a qu'à placer les premiers beaucoup au dessous des seconds. Gomme tout ce qui est humain , ils sont fragiles les uns et les autres , mais avec cette différence que ceux-ci le sont infiniment plus que ceux-là. Les plus solides de nos biens sont inconte*

stabletnent ceut de Vàme, ceux que nous avons eu nous et par nous.

On admire, non sans raison , la rapidité avec laquelle certaines forces de la nature , que nous plions à notre us^ige , nous rendent les services que nous leur demandons \ c'est merveille de voir comment elles semblent entreprendre sur le temps et Tespace, pour augmenter Tun et diminuer Tautre au proiit de nos besoins. Ce seraient là certainement dUncom* parables moyens de bonheur, si nous n'en avions en nous d'autres bien autrement actifs encore.

La vapeur est bien prompte, mais la volonté Test^ «Ile moins » et rien égale-t-il la soudaine énergie de certaines de ses déterminations? Qui pourrait mesurer l'élan d'une noble âme dans sa libre aspiration au juste , au beau et au vrai ? S'il y a des ver* tus qui de leur nature cbeuiinent lentement et n'arrivent à leur but que par de longues pratiques, il y en a d'autres qui y vont en quelque sorte d'un trait, et qui dans leur vive activité ont quelque chose du Fiatf tant tout y est d'abord simple, achevé et complet.

L'industrie n'a pas de ces miracles; elle n'a rien en ses mouvements de comparable à ces résolutions, qui dans des âmes héroïques, éclatent comme la foudre, et d'un coup s'élèvent et touchent à la perfection. C'est un sublime qu'elle n'atteint pas. Et quant à la facilité qu'on lui supposerait plus grande pour produire les biens qui sont de son ressort, peuton dire qu'à cet égard elle ait quelque avantage? J'en doute; et ce que je vois, c'est que la vertu, comnae l'industrie, a aussi ses moyens simples et

souples à souhait , qui la servent merveilteusement dans raccomplissement de ses travaux. Elle a ses habitudes, qui lui sont comme des machines d'une admirable docilité , dans lesquelles elle trouve, sans effort pour l'exécution de ses œuvres , toute la pré« cision, toute la sûreté, toute la rapidité des plus parfaits instruments. Y at-il rien qui aille mieux , si on me permet cette expression familière, que cette sagesse toujours prête, que cette bonté toujours présente, que cette charité qui ne s'épuise pas, que cette piété qui ne languit pas, dont un long exercice a mis en possession certaines âmes? Et la sainteté, qui n'est que la vertu parvenue à Tétat de feciliié, n'est-elle pas une production du bien qui, grâce à la perfection des procédés dont elle use, épargne dans ses actes la peine, le temps et les défauts? Ace libre automatisme d'un cœur tout à Dieu, que manque-t-il de ce qu'il y a de plus industrieux dans le mécanisme des corps? Ou plutôt que n'a-t-il pas qui ne le surpasse infiniment? Jusqu'où ne s'élève-t-il pas, grâce au pur et sublime esprit quî le meut et l'anime ?

Tout bien est cause de bonheur, mais ne Test pas de la même manière. Les biens physiques peuvent l'être et le sont dans le principe, sans doute innocemment ; il n'y a pas de mal, en effet, du moins lant qu'on ne sort pas de certaines limites, et qu'on reste fidèle à l'institution de la nature , à boire et à manger, à se vêtir, à s'abriter; c'est la satisfaction d'un besoin , c'est une nécessité, c'est même plus, c'est un moyen de mieux suffire à la vie morale et spirituelle. Mais il y faut la mesure, la conformité à l'ordre; et comme souvent il arrive qu'on recherche

Stins autre égard , qu'on recherche à Texcès ces sor« tes de jouissances, et qu'à l'occasion on leur sacri-^ fie sagesse , bonté , justice , charité ^ etc. , ce qui était innocent en soi , cesse de Tètre par rapport , et le -vice vient avec l'abus , qu'on n'a pas su prévenir. Epictète, qui a beaucoup parlé de ces deux sortes de biens, quelquefois avec exagération, mais le plus souvent en excellentes maximes , dit quelque part : « Si je puis avoir de l'argent en conservant la pudeur, la modestie, la fidélité et la magnanimité, montrez-moi le chemin qu'il faut prendre pour être riche, et je le serai v .

Il marque bien ainsi que, dans le droit , la richesse ne va pas sans la vertu, et que du moment quf elle s'en sépare, elle devient un désordre. C'est un désordre, en effet, et des plus déplorables , que la dés^ union, et par suite l'opposition, qui s'élèvent trop fréquemment entre l'utile et l'honnête aux dépens de l'honnête.

Il y a même de ce désordre une conséquence à noter, c'est que du menant où nous poursuivons et recherchons à tout prix, même à celui de la honte, t^tte richesse matérielle, objet d'un désir qui, pour être mieux satisfait , devrait être plus modéré, nous n'y trouvons plus le plaisir que nous en avions espéré; et le bien-être, mêlé aux vices qui s'y joignent, n'a plus rien qui nous contente et puisse nous rendre heureux. Gomment, avec la folie, la méchanceté et l'injustice dans le cœur, quelle que soit d'ailleurs l'abondance des biens sensibles dont on dispose, avoir encore goût à ces biens et y trouver le bonheur I On a plus joie de rien quand on n'a pas joie

aède soi-même, et tout luxe est importun à qui n'a pas la paix de l'âme.

N'est-^ce pas ce sentiment que le poète exprime dans ces vers destinés à peindre une passion coupa-^ ble, dont tous les soins du corps et le charme de la parure aggravent plus qu'ils ne récréent les mortels ennuis :

Qae ces Tains oraerneiits, qoe ces voiles me pèsent ! QaeUe importnoe naain, en formant tons ces ncends, A pris soin sur mon front d^assembler mes cheveux ? Tout m^afflige» et me nuit, et conspire à me nuire.

Tel est, en effet, l'absence d'attraits et le lourd &r^ deau des biais physiques » quand ils sont privés du concours des biens moraux.

Quant à ceux-ci , ce n'est pas asset de dire qu'ils sont en général innocents; ils sont l'innocence mè-* me et ce qui rend innocent tout le reste. Ils ont une pureté que jamais ils ne perdent , et qu'ils commu-* niquent toujours; ils sont inaltérables en eux-mé<^ mes. Ce n'est pas la sagesse qui peut cesser d'être estimable, ni la l)onté aimable , ni la j uslice respec* table, ni aucune vertu méritante et digne d'hon-* neur; ce n*est aucune de. ces choses que les cirr constances changeront, tourneront de bien en mal , dégraderont et aviliront, car elles ne sont pas bonnes par accident) à condition et comme en passant ; elles le sont par elles-mêmes et tant qu'elles sont fi* dèles à elles-mêmes. En quoi, pour le dire encore une fois , elle? sont la vraie richesse., celle (tui demeure et ne passe pas , celle qui vaut de son chef et fait valoir toutes les autras. Richesse d'un~eH>rit droit j trésor d'un coeur honnête, fruits heureux

d^dne volonté fermement appliquée au bien , qu'y a4-il, au dehors, qui ait du prix $ans vous, qui en ait contre vous? Non, Dieu ne vous a point faits pour jamais tomber et perdre crédit dans la juste opinion des hommes!

Je voudrais rendre ce point sensible par quelques exemples particuliers qui achèvent de le mettre en lumière. Ainsi, surtout de nos jours de dures et cruel« les nécessités économiques, qu'un négociant dont les profits honorables et sans reproche ne sont que le fruit de la sagesse et le moyen de la bienfaisance , que le chef d'une féconde et utile industrie dont les gains ne sont que le prixd'un travail intelligent et la source libérale d'une active charité , viennent soudain , et par un de ces refx>urs auxquels nul ne peut résister, à être dépouillés de cette opulence si légitime , si bien placée, et d'un si bon usage entre leurs mains } en la perdant, ils en perdent bien la valeur maté^ rielle; mais la valeur morale qu'elle avait en même temps, mais ce qui en faisait le principe et en était la (in , mais la prudt^ncei la diligence, la probité, la droiture, la bonté» la charité, le sacrifice, le dé* voûment, ils ne les perdent pas, ils les conservent intacts et purs, et plutôt encore relevés par l'épreuve et le malheur. U est vrai qu'on ne les comptera plus parmi les riches de la terre; mais Dieu, qui a aussi ses riches, ne leur donnera pas même exclusion , il les comprendra parmi les justes. A ce titre, qu'ils se consolent. Ce n'est pas la plus belle part des biens qu'ils possédaient, c'est la moindre qui leur a été enlevée : la meilleure leur reste.

Ainsi encore peurrait^n dire au noble et pauvre

jeune homme qui s'en va au loin, par delà les mers 9 sur des rives inconnues, chercher une fortune que le devoir, Tbonneur, de douces et généreu-ses affections, le portent à désirer |: « Allez ; mais si vous ne trouvez là aussi qu'une pauvreté plus dure et plus triste que l'autre, la pauvreté de l'exilé, dans Famertume de vos déceptions ne vous plaignez pas trop; des deux richesses, il en est au moins une, et ce n'est pas la moins bonne, qui ne vous manquera pas; vous n'aurez pas celle avec laquelle se paie le bien-être, mais vous posséderez celle avec laquelle s'achètent l'estime et l'admiration , et il y a là de quoi vous consoler. 9

Tout bien est cause de bonheur, mais non du même bonheur. Celui que produisent les biens physiques, quelque vif, intense et nécessaire qu'il soit, n'a jamais cette suavité, cette douceur pénétrante, cette intimité et cette profondeur qui sont propres à celui que procurent les biens moraux. Les plaisirs sensibles n'ont même quelque déHcatesse que quand ils s'allient convenablement aux jouissances de l'âme, et laissés à eux-mêmes ils ont toujours quelque chose de grossier et d'insuffisant , qui amène bientôt la satiété et le dégoût. Les plus^ attrayants d'en* tre eux n'ont ce charme passager que parce qu'ils l'empruntent à d'autres joies, dont la source est ailleurs. Je n'en puis donner ici toutes les preu* ves diverses; mais j'en proposerai au moins quelques unes, qui , je lé pense, satisferont. La table a son attrait , que je ne conteste p^s; mais, en vérité, que serait-il s'il n'était relevé par des pensées de tempérance, de modestie et de bon goût, des paroles

de bienveillance et de doux épanchements , par ce parfum d'bonnélelé qui fait de l'hospitalité une douce discipline de mœurs. Et de même le luxe des vêtements et des meubles : s'il ne s'y mêlait aucune idée d'élégance et de politesse, de décence et de dignité, aucune satisfaction de ce sens qui , il est vrai, n'en est pas un, et qui demande même à l'utile d'avoir sa grâce et sa noblesse, que serait^il, si ce n'est un attirail vain, où l'ennui se glisserait bientôt en compagnie du ridicule. Un cbâteau , un t)alais , une royale demeure , ont certainement leur prix quand on les peuple en quelque sorte d'idées et de senti* ments, quand on les habite parmi des pensées d'art, de grandeur et de gloire; mais, vides de ces hôtes, y a-t-il rien de plus triste, et ne peut-on pas répéter ce qu'en dit un de nos auteurs : « Que ceux qui se laissent charmer par tous ces vains objets , sachent que ce n'est qu'une décoration de théâtre faite avec de la toile et du carton , ou plutôt de purs fantômes, qui ne souiTrent pas la lumière et qui s'en vont en fumée dès que l'on s'approche d'eux pour les embrasser? » (Malebranche.)

Et, en général, si les biensphysiques parviennent jamais à produire d'autres jouissances que celles des sens, c'est qu'en s'associant aux biens moraux, ils les secondent et les servent; c'est que l'aisance tourne à la bienfaisance, l'abondance à la charité, toutes les facilités de l'économie à la pratique du devoir; ou comprend alors qu'on se félicite du bien-être, comme du bien-vivre, et qu'on prête à la richesse un peu du prix de la vertu. Il n'y a rien là qui ne soit légitime et dans l'ordre, puisque l'un de ces

termes est ramené à Fautre, le bien-être au bien« vivre , la richesse à la vertu , et qu'il est conséquent que, de ces deux choses ainsi unies, celle qui domine et entraîne Fautre lui communique son caractère. 11 n'en serait pas de même si , au lieu de cetle al** liance entre ces deux espèces de biens, il y avait sé« paration et surtout opposition. Toutes les prospéri^ tés matérielles, en Fabsence des mérites et des perfections de Fâme, ne donneraient pas un instant de satisfaction morale, et n'empêcheraient même pas ce malaise singulier, véritable douleur physique née d'une cause toute spirituelle, qui n'est autre que la conscience mécontente et troublée. Car, il faut bien le savoir, le corps lui-même n'est pas sauf quand il lie lui vient pas delà volonté, cette autre santé qui ne tient plus seulement au juste et doux équilibre des diverses fonctions organiques, mais au calme et à la paix de Fâme, à cette joie de la bonne vie, qui a presque vertu d'hygiène et de médecine. A qui man* que cette condition capitale de bonheur il ne reste plus véritablement, en matière de bien-être, qae des plaisirs grossiers , incomplets et incertaine : pauvre manière d'être heureux , qui ne laisse pas même au corps la tranquille satis&ction de ses appétits et de ses besoins I

Mais, tandis que les biens moraux sont à ce point précieux et nécessaires aux biens physiques, peuton dire qu'il en soit de même de ceux-ci à F^ard de ceux-là? Nullement; tout au plus faut-il accorder que, quand ils leur conviennent le mieux comme instruments et moyens, ifs leur sont matériellement d'une certaine utilité. Mais quand il n'en n'est pa»

amsi ; quand, au lieu du dernier rang, ils affectent le premier, ils leur deviennent aisément contraires et dangereux : dès qu'ils les surpassent, ils les corrompent, et, en les dominant, ils les détruisent. Le bienêtre qui n*6St jamais le principe de la vertu , qui , lors même qu'il esl le mieux réglé , n'en est que l'utile auxiliaire , pour peu qu'il excède , en devient le tentateur. 11 ne la seconde un peu que quand il en est le sujets dés qu'il en est le maître, il l'énervé et l'amollit. Gomme je viens de le remarquer, les biens moraux en s'alliant , en s'imposant aux biens physiques, les ennoblissent, les épurent, les parent, en quelque sorte, de décence et d'honnêtetés Les biens physiques n'en font pas autant. En prenant le p^is sur eux , ils ne les élèvent pas, ils les rabaissent au contraire , les dégradent , les diminuent , quand ils no les perdent pas. Les premiers peuvent certaine* ment, au moins jusqu'à un certain point, remplacer les seconds, en adoucir la perte, en suppléer l'absence ; mais les seconds ne sauraient jamais rendre le même office aux premiers. Tout l'or du monde ne deviendrait pas l'équivalent de la sagesse , de la bonté, de la justice, et il y a unepauvreté qu'aucune richesse temporelle ne saurait compenser, c'est la pauvreté de l'âme ^ c'est celle qui vient de la privation du juste et de l'honnête , et tient à la faiblesse et à la corruption de la volonté. Tout luxe serait nul pour combler un tel vide , et le vice a son néant qui perce sous toute pompe et ne souffre aucun charme. Que sont donc les biens physiques à défaut des biens moraux ? Rien de vraiment bon , des vanités.

Une autre considération encore le prouve : n^estil pas d'expérienoe que, soit satiété, soit sobriété, on arrive aisément à une certaine indifférence à r^ard des premiers, qu'on s'en prive sans douleur, qu'on en jouit sans goût, qu'on y pense sans regrets, qu'on les prévoit sans désirs. En est-il de même des seconds ? Est-ce jamais|avec tiédeur qu'on les reçoit ou qu'on les perd » qu'on les garde et qu'on les voit fuir, qu'on y aspire ou qu'on y revient; et quelle sel^it cette apathie , quelles seraient cette tempérance ou cette satiété d'une nouvelle espèce, qui ne nous feraient plus trouver daus la sagesse, la bonté, la justice, la charité, la poésie, la science , qu'un bonheur effacé, qu'une jouissance affadie, et nous laisseraient languissants et froids sur les plus pures perfections de notre intelligence et de notre amour ? A notre honneur, jamais non seulement nous ne mourons à d'aussi saintes douceurs, mais nous vivons et nous voulons vivre pour les rechercher, les recueillir, et nous en former par nos soins cette impérissable félicité dont notre^âme est éternellement et divinement amoureuse. Toujours anciennes et toujours nouvelles, toujours plus fraîches et plus pures, à mesure que nous les sentons, plus elles nous abondent^ plus elles nous satisfont. Non , il n'y a pas de stoïcisme qui tienne contre Tattrait dont elles sont revêtues, et s'il pouvait arriver qu'une âme se fût à ce point ou domptée ou ai&iblie, qu'elle n'eût plus le sens délicat de ces plaisirs de l'honnête , elle en aurait fini avec la vie morale, et l'homme, aurait foit place en elle au marbre et à la boue. Mais où est l'honime, l'homme reste toujours, et alors même

qu'il sembte le plus dégradé dans sa nature, il a en** core cela d'humain, que, parmi tous les dérèglements de ses appétits sans frein , il garde toujours une cer* taine disposition à goût<T les joies de Tâme. A ce déplorable abandon de sa destinée morale se mêlent au moins, de loin en loin , quelques velléités de re* tour à une meilleure vie et à de pUis nobles plaisirs; et même, en son état de confusion et de honte, il a des moments ; si courts qu'ils soient, pour se souvenir, ou rêver d'un autre bonheur que de celui qui se réduit à la sensation.

Supérieurs à tant de titres, les biens moraux ne le sont-ils pas encore à celui-ci, que, beaucoup plus doux: une fois acquis , ils ne sont peut-être pas, au &nd , plus difficiles à acquérir? Je ne sais; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que quand, dans cette moisson , la fin de l'œuvre est venue, et que, si on me permet celte image , la dernière gerbe est levée, il y a dans le cœur une allégresse à laquelle rien ne saurait se comparer; et, avant ce temps, pendant l'heure du plus rude labeur , alors qu'on ne fait encore que défricher, semer, et non récolter, que de bonnes espérances , quel avant^goût de félicité, et même déjà que de sujets de contentement on se trouve dans rame I Et, par opposition, que de soins laborieux, que de peines amères, que de soucis dévorants, ne coûtent pas les biens physiques, même honnêtement recherchés: à plus forte raison, quand ils sont achetés au prix de l'honneur et du devoir? Et puis, tout ne se terminc'tMl pas à une possession imparfaite, hasardeuse et précaire, qui donne toujours^ moins qu'elle ne promet, et ne peut jamais

' procurer, réduite à elie-même, que des joies insuflisantes. Aussi, dirai-je bien à ceux qui , à cet égard, se méprendraient et se plaindraient : Ce n'est rien que d'être pauvre quand on Test avec sagesse ; le mal est de Têire avec faiblesse, sans constance ni dignité. C'est quelque chose d'être riche , si on Test pour le bien ; sinon , c'est, au contraire, la pire des conditions : car on Test alors avec toutes les tentations de la folie et de la malice.

Ainsi , de toute façon , les biens moraux l'emportent sur les biens matériels, ei valent incomparablement mieux pour qui sait les apprécier. Telle est la conclusion à laquelle me semblent devoir conduire les considérations qui précèdent.

Cependant je n'aurais pas dit ma pensée tout en. tière; j'aurais même, à mon sens, un peu trop parlé le langage de l'économie et pas assez celui.de la morale, si, à toutes les raisons que je viens de présenter, je n'en ajoutais une fort grave^ que je ne voudrais pas négliger, quel qu'ait été mon dessein de traiter mon sujet de manière à Tadoucir dans tout ce qu'il peiil; avoir de trop austère et de trop rigoureux.

Jusqu'ici, en efifei, iidèle à Tintention qui m'a guidé dans tout ce discours , je me suis surtout attaché à juger des biens, tant moraux que physiques, par le bonheur qu'ils procurent. Mais il y a aussi, il ne faut pas l'oublier, une autre estime à en faire^ ei celle-là , je l'avoue, je ne l'ai point assez faite; je l'ai supposéeplus qu'exposée, et indiquée en passa»! plutôt que développée. 11 faut pourtant que j'y touche d'une manière plus directe, et qu'en quelques mots, du m.oin^, j'en exprime nettement le principe

ei \ik irégle. Donc , ce n'est p<is seulement parce que les biens moraux sont les plus doux qu'ils sont supérieurs aux autres-, ils ne sont pas même des biens parce qu'ils sont doux, mais ils sont doux parce qu'ils sont des biens. Le doux en eux vient du bien, el non le bien du doux , et, quant au bien lui-même, ils le tiennent de leur rapport el de leur conformité avec cette souveraine excellence de laquelle toute bonté procède. Si, par conséquent, ils l'emportent sur les biens physiques en douceur, c'est qu'ils Tem^ portent sur eux, en principe, à un autre titre : c'est qu'ils les surpassent en excellence el en perfection. Or, le signe de la perfection dans toute espèce de biens , c'est l'obligation où nous sommes de le réa^ liser par la pratique, c'est te devoir qui nous l'im^ pose à vouloir età accomplir. Et en mêmetempsque tel est pour nous le caraclèi*e de la perfection, telle est aussi la raison du degré dans là perfection. Dans l'ordre général des biens ou des choses bonnes à faire, toutes obligont sans doute, mais toutes n'obli>gent pas également. Il y en à qui engagent à peine; d'autres qui lient plus étroitement, d'autres plus rigoureusement encore , et dès unes aux autres il y a une foule de gradations et de nuances. Or les biens physiques, qui, à leur rang et dans leur rapport avec notre fin, sont, non seulement pour nous une nécessité, mais une loi, ne lèsent néanmoins pas d'une manière absolue^ ils ne le sont que relativement et côhditionnellement. C'est ainsi que, pour être obligés, dans le cours ordinaire de la. vie, de nous nourrir, de nous vêtir, de nous abriter, de pourvoir, en un mot, par diCfêrents moyens, aux

liesotns de nptre corps^, nous ne le sommes pas cependant avant iout el a tout prix , même à œlui de ia sagesse, de la justice et de l'honneur. Au cootraire > les biens moraux , jobligaioires par eux-md^ mes, le sont p:irtout et toujours, le sont soaverai* jiemenl. Il n'est, en effet, en aucun cas, permi» de n'être pas sage et bon, cfaaritabte et équitable; H n'est licite à personne d'être , à plaisir, tuseiisé ^ méchant, injuste éternel. Le fait n^est pas le droit; et , s'il en est trop souvent la coupable violation , Je droit, la règle en soi , n'en demeure |K)s moin$ respectable et sacré. Et voilà précisément en quoi les l)iens moraux surpassent surtout (es biens physiques ; ils sont toujours des biens , ils le sont esseotiellenient, les autres ne le sont qu'acoessoirement il arrive même qu'ils cessent de l'être, et que, par accident, ils deviennent du mal. Que les premier» soient, en outre, des sources d'un bonheur infini*? ment préférable, ce n'e^tlà qu'une conséquence nécessaire de leur nature; ils sont plus doux, parce qu'ils sont meilleurs : ils ont tout te charme de leur excellence.

Mais leur vraie supériorité n^est pas là, en prin* dpe; elle est dans leur perfection, qui, en eux, n'est pas l'efiet, mais la cause de l'agrément Aussi, quand, dans toute la suite des analyses qui précèdent, je me suis siirtout appliqué à dégager, dans les biens que je soumettais à votre examen , l'élément qui y intéresse avant tout la sensibilité , je n'ai null^nent entendu l'y considérer comme le principal ; j'ai seulement voulu 5 dans une vue particulière, ménager ma matière, de façon à mieux répondre à certaines pté^

Vendons, aujourd'hui trop répandues; j'ai raisonné du boniieup , mais sans méconnaître ce qui le pro^ duitj j'ai parlé de la richesse, mais sans me faire illu$^ion; et la complaisance que j'ai pu avoir pour les préjugés dont il s'agit ne m'a pas empoché de voir la véritéielle qu'elle est, et cette véi'iié c'est que lebofllieur est uni, mais inférieur à la vertu, dont il relève, et qu'il ne domine pas.

Et maintenant que, sur ce point, f ai, je l'espère^ écarté tout sujet de confusion, je reviens, pour en presser la fm , à la suite de ce discours , et je me de^ mande quelle application à la conduite de la vie on peut faire de la doctrine qui vient d'y être exposée, Une bien simple, œ me semble, et que je n'ai guère besoin d'expliquer. Puisqu'il s'agit de richesse, de deux richesses différentes, comment ne pas préférer fsellequi donne le plus à celle qui donne le moins ^ celle qui est la meilleure à celle qui est la moins bonne , la richesse morale à la richesse matérielle ? Comment surtout sacriiier, quand il faut opter, la première à la seconde; et quand on les peut conci* lier, comment ne pas rapporter et subordoaner celle ci à celle-là ? Cependant ne voit-on pas, par malheur, trop souvent le désir aveugle et immodéré du bien-être et du luxe déterminer un autre choix et pousser les âmes, qu'il égare, aux plus folles, aux plus basses, aux plus détestables actions? N'est-ce pasmôme aujourd'hui quelque chose de ce sentiment qui ^ mar<|ue dans nos mœurs et les flétrimit bientôt s'il venait à y prévaloir? Il m'en coûterait d'être trop sévère envers mon temps et mon p lys , qui ont d'ailleurs d'autres titres à une justice plus favorable;

tnais cependant , si , ne me bornant pas à soutenir simplement une thèse de philosophie, je porte aussi les yeux sur les choses du présent, je trouve à faire sui^ce sujet quelques courtes réflexions, qui ne seront pas, je crois, sans opportunité ni sans utilité. Si donc il était vrai qUe, soit entraînement des cir-» constances, soit abandon des volontés, la plupart insensiblement cédant ei s'engageant, bien peu ré^ sistant, personne peut-être ne demeurant précisément sans reproche ^ il se fât déclaré parmi nous une passion de la richesse qui, au lieu de rester un goût ou un besoin , eût pris les proportions d'une véritab'e ambition ; si , parmi ceux qui s'y seraient livrés avec le moins de retenue , on en avait vu demander l'objet de leurs désirs au hasard plus qu'au travail , à Tinlrigue plus qu'à la diligence , à des ré-» ves insensés plutôt qu'à une exacte intelligence des intérêts et des droits communs ; s'il était vrai que d'autres l'eussent payé sans coinpter de leur talent ^ de leur honneur^ de leurs meilleures qualités de cœur et d'esprit; si^ après avoir commencé par en être avides sans mesure, Hs avaient fini par en être fiers et glorieux sans pudeur, certes il y aurait là un mal auquel il serait temps de remédier. Ce serait , par suite de la fausse estime des deux richesses dont j'ai parlé, la religion du bien-être à la place de celle du bien ; ce serait le culte de l'ciiile au lieu de celui de r honnête; ce serait un autre fanatisme qui ii'au rait pas même l'excuse de l'apparente grandeur de l'idole à laquelle il sacrifierait. Il ne saurait y avoir de plus fâcheuse altération de notre caractère et de' nos mœurs.

Il faudrait donc y songer, car ce serait là aussi une grave affaire, plus grave même peut-être et plus difiicile à traiter que celles dont, d'ordinaire, on se préoccupe le plus. Il s'agirait, en effet, de préjugés puissants à dissiper/ de sentiments mai contenus à réprimer et régler, de motifs d'action dangereux- à ramener à l'ordre, de toute une réforme à opérer d'abord dans les esprits, pour qu'elle s'opérât ensuite dans les habitudes et dans les actes. Or la philosophie serait-elle mal venue à se préoccuper de cette pensée, à s'appliquer à cette étude, à proposer en conséquence ses lumières et ses conseils, à tous également, aux riches couiine aux pauvres, aux grands comme aux petits? Ainsi , tandis qu'elle enseignerait aux pauvres à se mieux estimer, à se mieux contenter; qu'elle s'efforcerait de leur inspirer la résignation bienveillante, la patience sans envie, la constance sans chagrin, l'humilité sans bassesse, le courage et ia satisfaction de leur dure condition; surtout si, en même temps, elle savait leur concilier les riches, les leur rendre secourables et doux, les amener avec eux à cette fraternité. sans confusion, qui laisse aux uns, avec l'obligation, la liberté du bienfait, et aux autres, avec le devoir, le bonheur de la reconnaissance : ne pourrait-elle pas enseigner aux riches , à leur tour, à honorer et à relever en eux la richesse par la sagesse, à en consacrer l'emploi par la charité et la justice , à n'en avoir ni la folie ni le dur et grossier orgueil, mais l'estime modérée, le goût libéral et simple, le soin réglé sur l'honnête, et, quand il le faudrait, l'abandon sans Ëiiblesse. D'autre part, se tournant vers les chefs de

ia fiociété, n'aurait-elle pns à teiirr rappeler que, parmi toutes les préoccupations et toutes les diflieultés qui les assiègent, éprouvés, tentés et sollioités oorame iJs le sont, peiil*êlre sont-ils exposés à accorder i la richesse et aux partisans qu-elle se fait pli]« de crédit qu'il ne lei^r on est dû , ei que, dans ces dis^ positions, ils renoncent un peu trop à leur grand et sétèrerdle d'instituteurs des mœurs, pour celui qui^ plus facile et plus doux en apparence^ mais, au fond, plus périlleux, est certainement moins généreux, ^'adnrinistrateurs, et parfois de courtisans des inté* rets : mauvaise manière d'entendre et de traiter, même l'économie politique, à pitis forte raisofila politique. Et aux gouvernés, de leur côté, ne serait^ elle pas en droit de dire que ce qu'ils doivent attcn^ dre et ncevoir de l'éiat, ce n'est pas seulement, ce lî'est pas, avant tout, le soin et h protection de leur bien^tre physique, mais aussi, et de préférence, la direction éclairée de leurs facultés les plus hautes, l'impulsion supérieure vers ce qu il y a de meilleur, fa conduite des esprits pi^r des moyens spirituels; que, par conséquent, lui denfiaiider uniqùeRvent d'être le tuteur de la richesse malérkllô, c'est exi>ger de lui une faiblesse qui le dégrade, et s'engager eitx-mémes à une faiblesse qui ne les honore pas^; que c'est former un contrat où chaoïn se diminue , et abaisser du même coup le souverain et le sujet, ce qui n'est, dans aucun cas, le bien de la communauté: car kl prospérité n'est pas longue là où on ne commande et où on n'obéit qu'en vue d'intérêts auxquels ne sont attachés ni la véritable grandeur, ni le véritable bonheur des sociétés, humaines.

Il ne faut pas Toublier, il y a une autre richessedes nations que celle qui consiste dans Tabondanoe des capitaux et des revenus ; il y a celle dont le fonds est rhonneur^la loyauté, la vive intelligence, et Tamour édairédes belles et saintes choses; la volonté qui les décrète , la puissance qui les accomplit ; en un mot , la grandeur qui ne va pas sans la gloire : et la gloire c'est le bonheur de se sentir excellent et admiré parmi les hommes. Y a-t-il rien de plus noble et de plus doux à la fois? Non , tout n'est pas Mi pour un peuple quand il s'est appliqué au commerce et à Tindustrie ; il lui reste les sciences , lesarts, la religion , toutes les vertus, qui témoignent de sa sagesse et de sa bonté, à mettre à leur place, dans l'ordre de sa destinée, c'est^à dire à y faire entrer comme le pre mier de ses soins.

À cette condition seulement, et toujours dans la mesure qu'il convient d'y apporter, il lui est permis de donner à la recherche des biens physiques une part de son génie, de son activité et de ses travaux.

Que ces maximes soient les nôtres; aujourd'hui plus que jamais nous en avons besoin. Tropdepré^occupations contraires tendent à les faire mettre en oubli , trop de passions opposées à les combattre et à les décrier, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir avec une foi nouvelle , de les rétablir avec une nouvelle force, et de leur rendre dans les consciences une autorité qu'elles n'y ont pas assez gardée. Il importe d'y penser^ d'y travailler sérieusement ; non sans doute que le péril soit aussi grand qu'on pourrait le craindre, et qu'il faille voir dans la simple

atteinte 1 invasion triomphantëVl^ mortelle action du mal. Pour un moment de faiblesse, tout n'est pas perdu sans retour, ei les âmes ont pu fléchir, et souffrir accidentellement dans leur intégrité, sans être pour cela attaquées dans ce fonds de saine moralité que conserve et maintient en elles la vivifiante croyance au juste et à Thonnéte; elles ont certainement de quoi se guérir et se relever. Mais après tout, cependant, il n'y a pas à se le dissimuler, elles ne sauraient, sans danger, rester à l'abandon dansTétat où elles se trouvent. Il y faut un remède , et ce remède c'est, avant tout, on doit bien le reconnaître, un sentiment qui n'est autre que le goût des choses de l'esprit, le désir d'une autre richesse que celle qui se tire de la matière; en un mot, le désintéressement qui, avec l'enthousiasme, dont au reste il participe, fait la puissance et au besoin le salut (les nations. Comme l'enthousiasme est, en eifet , la vertu de leurs grands jours, le désintéressement est celle de leurs jours de moins d'éclat et de mouvement. Qu'il soit aujourd'hui la nôtre, et qu'il nous vienne en aide pour réprimer parmi nous des penchantsqui ne sont point assez nobles, y faire revivre et y développer des aifections pins libérales; qu'il nous sei ve à la fois de frein et d'aiguillon , qu'il nous retire des mauvaises voies, pour nous mettre dans de meilleures, qu'il nous y soutienne et nous y pousse : c'est pour nous une nécessité. L'an dernier je vous recommandais 5 je vous préchais, l'enthou* siasme pour les temps qui le supportent; aujourd'hui , et pour des temps qui ne sont autres que ceu> dans lesquels neius vivons, j'ai voulu, sous ce titre,

choisi à dessein : Des deux richesses , vous parler du désintéressement. C'est le même but, au fond, que je me suis proposé : la conversion et le retour des esprits d'un ordre de biens à l'antre. Puissent ces deux discours, réunis et s'appuyant entre eux , produire plus entier l'effet que j'ai eu en vue! Ce serait ma récompense la plus douce pour le rôle assez ingrat de censeur sans mission et sans autorité que je me suis trouvé a mené à prendre, par suite du double sujet que j'ai essayé de traiter.

FIN

Ce discours d'ouverture et, ceux des années précédentes ge trouvent à la librairie de L. Hachette, rue Pierre-Sar^ razin, n® 12.

Parw, — Imprimerie de Gciraudbt et Joi'acst, 5I5,tuc S.-Honoré.

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