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vérité de part et d'autre, il doit y avoir au fond conformité; autrement deux contradictoires pourraient être vrais en même temps ; et comme la raison est un don de Dieu aussi bien que la foi , leur
combat ferait combattre Dieu contre lui-même
Aussi tout ce qui se dit contre la raison ne porte coup que contre une prétendue raison corrompue et abusée par de fausses apparences ; de même, peut-on ajouter, sinon précisément de tout point dans les termes de Leibniz, du moins dans son sens certain , que ce qu'on oppose de décidément raisonnable à la foi ne s'adresse qu'à une foi altérée par le malheur des temps, Fignorance et l'entêtement. Aussi dit-il encore : « Le triomphe de la véritable raison éclairée par la grâce divine est en même temps le triomphe de la foi et de l'amour (1).» Ainsi pense un auteur, juge entre tous, excellent en de telles matières, que je suis heureux de pouvoir citer comme autorité à l'appui de l'opinion à laquelle m'a amené la suite de la discussion.
Je n'ai plus à constater entre la foi et la raison que quelques autres ressemblances d'une moindre importance , et sur lesquelles par conséquent je m'arrêterai moins.
Ainsi il me suffira de dire que , si la foi n'a pas pour s'appliquer à son objet précisément l'attention, ce zèle libre de la raison , en vue de la vérité , elle a quelque chose qui y ressemble et s'en rapproche beaucoup : c'est la prière , c'est l'ardente aspiration.
i (i) Discours sur la conformité de la foi eVde la raison.
c'est le soupir et Vélévation. On a appelé rattention ]a prière de la raison , ne pourrait-on pas appeler la prière l'attention delà foi? Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il est dans le développement de ces deux facultés un certain degré d'intensité auquel, quand elles sont bien aninoées , elles parviennent également , et dont , de part et d'autre , elles se trouvent également bien.
Elles ont aussi, l'une et l'autre, pour se manifester et se répandre, un langage, des signes, des moyens , des personnages , qui , pour offrir d'ailleurs de sensibles différences , n'en ont pas moins pour fin semblable et dernier résultat d'appeler les âmes aux âmes , pour les mettre en communion , et en former, ici par la science, et là par la croyance , une société spirituelle , sans laquelle ne subsisterait pas la société matérielle.
C'est ainsi que la foi a ses livres sacrés , ses prophètes , ses docteurs et ses fidèles ; ses temples , ses lieux saints, tout un ordre d'institutions convenables à ses desseins ; et que la raison de son côté a ses traités, ses maîtres , ses chaires et ses écoles, tout ce qui est nécessaire à sa vie publique et sociale. C'est ainsi encore et par suite que» rayonnant et pénétrant jusqu'aux plus humbles rangs du peuple» elles y déterminent et y conduisent ces grands mouvements d'esprit qui , sous forme tour à tour de dogmes et de doctrines» renouvellent également la face des nations, et y produisent les révolutions soit religieuses , soit philosophiques , qui s'y déclarent de loin en loin.
Mais je neveux pas davantage insister sur des rapports qui, par tout ce qui précède, sont assez
évidents , et des ressemblances entre les deux termes que j'ai entrepris de comparer , je passe aux différences dont je dois aussi rendre compte.
Je suivrai pour celles-ci le même ordre que pour celles-là.
Ainsi , je commence par l'objet de la foi et de la raison. Cet objet est le même en soi , avonsnous dit plus haut; mais, comme elles n'ont pas même manière de Taborder et de s'y attacher, il n'a pas non plus pour elles même aspect et môme apparence. Pour la foi, en effet, qui le prend tel qu'il lui vient et y adhère avec une sorte de passive docilité, il reste ce qu'il est naturellement dans sa réalité, la vérité, sans doute, mais la vérité obscure, concrète, enveloppée, ou évidente seulement de cette évidence des choses invisibles qui n'est autre que le mystère. Pour la raison , au contraire , qui le traite autrement, qui l'accepte bien d'abord tel qu'il s'offre en lui-même, mais qui, mal satisfaite ensuite de cette première perception , cherche selon son caractère, c'est-à-dire la réflexion, à s'en former une autre plus lucide et plus simple, et s'applique en conséquence à le mieux déterminer , pénétrer et comprendre , il devient la vérité abstraite , définie, explicite et sans voiles, qui a toute l'évidence convenable à la science; et il n'y a pas pour cela deux vérités différentes : il n'y en a qu'une, mais qui a deux modes distincts de se produire, selon que l'esprit est disposé ou seulement à la croire, ou à l'entendre et à la savoir.
Avec même objet, la raison et la foi ont aussi même mobile, la curiosité. Mais l'une est l'intelligence en possession d'elle-même; l'autre, l'intelli-
gence en abandon d'elle-même. Elles ne sont donc pas l'une et l'autre curieuses de la même Taçon , et tandis que celle-ci l'est naïvement, d'entraînement , avec toute la vivacité d'un instinct nouvellement excité et éveillé , celle-là, plus contenue, l'est avec plus de discrétion ; elles le sont, l'une avec l'innocence, mais aussi avec l'inexpérience et la facilité de l'enfant; l'autre avec la déliance et la prudence de l'homme fait. C'est bien de part et d'autre même besoin constant d'avoir la vérité, mais ce n'est pas même démarche, même mouvement pour la saisir. Ici, il n'y a que du désir; là, du désir et de la volonté; ici, seulement de la passion; là, de l'attention avec la passion.
En vue du même objet, et par suite du même penchant , la raison et la foi ont aussi mêmes fonctions. Mais à ce point de vue nouveau la différence se place encore à côté de la ressemblance, et la libre intelligence se distingue delà foi, sinon quantaux actes mêmes par lesquels elle se déploie , du moins par la manière dont elle procède à ces actes. En effet elle les prévoit et les résout, les conduit et les règle selon toute l'expérience qu'un long exercice lui en a donnée.
Mais la foi, qui ne se possède, n'y apporte j[>as tout cet art, et on peut dire qu'ils se font en elle plus qu'elle ne les fait, qu'ils vont plus qu'elle ne les mène; qu'elle les commence sans savoir, les poursuit sans vouloir, les achève de même, et que, sans pour cela précisément agir à l'aventure , car elle suit toujours des lois, elle est sujette à des entraînements qui ne lui permettent pas là méthode. Et il en est de même à peu près en ce qui regarde la conscience, les
sens et la mémoire : ce sont sans doute des secours également donnés à la foi et à la raison. Mais , s'ils leur sont également donnés^ ils n'en sont pas également acceptés, et de Tune à l'autre, sous ce rapport5 il y a toujours à distinguer. Et en eflet , tandis que Tune, qui en rien ne se maîtrise bien , ne peut guère se maîtriser dans ce qu'il y a en général de plus imprévu , de plus prompt , de moins libre pour Tesprit, je veux dire les sentiments, les sensations et les souvenirs, l'autre, plus sûre d'elle-même, sans les avoir sans doute absolument en son pouvoir, les gouverne pourtant avec assez d'empire, non seulement pour en recevoir, mais aussi pour en tirer de bons et constants services.
Ainsi la première y trouve ce que la nature y a mis , tous ces germes d'idées qui y sont comme enveloppés; maisellelesy trouve sans les en dégager, sans par conséquent pénétrer jusqu'aux idées ellesmêmes, sans dépasser la sphère des pures et simples croyances : de là toutes ces vérités qui assurément ne lui manquent pas, mais ne lui viennent que sous images et privées de cette clarté supérieure et sans ombre dont la réflexion seule a le secret.
La seconde a plus de portée, et si elle commence de mênàe par les sentiments et les sensations , elle va bientôt au delà, et des premières perceptions s'élevant par degrés aux plus hautes abstractions, elle arrive enfin à la science, qui n'est pas moins que la prise de possession, à titre de démonstration, des vérités intelligibles. Et non seulement la raison use bien en ce sens de toute son expérience naturelle , mais elle s'en fait en quelque sorte une nouvelle par artifice, plus variée, plus riche, plus savante que
l'autre , dont elle se sert également pour s'ouvrir de plus en plus la région des idées. La foi reste au contraire enchaînée à la sensibilité , et si elle a ses vues sublimes, ses divines inspirations ^ c'est chez elle bonheur et grâce plutôt que volonté, et impression de la Providence plus que travail humain.
Mais tout ceci nous conduit à rechercher si par suite elles n'ont pas des difTérences qui tiennent soit aux questions elles-mêmes, soit surtout aux solutions.
Quant aux questions, il est évident que, si la foi et la raison se les posent les mêmes ^ à l'entendre du moins dans le sens où je l'ai expliqué, elles ne les posent certainement pas de la même façon. Ici en effet il y a un art de les limiter, de les diviser, de les ordonner les unes à l'égard des autres, de les déterminer en elles-mêmes , de les ramènera leur expression la plus précise et la plus simple, qui en prépare heureusement la discussion et l'explication.
Là au contraire rien ne se fait de la même manière : on les laisse venir et s'élever, se succéder et s'enchaîner, prendre tel ordre ou telle forme, un peu comme il plaît au sentiment qui les provoque; on s'en fie, pour les aborder, à l'inspiration du moment; on compte, pour leséclairer, sur une lumière surnaturelle; et ce qu'on y cherche surtout ce sont des sujets de croyance, et non de démonstration ; de religion, et non de science.
Mais c'est dans les solutions de ces questions que se marquent particulièrement et deviennent plus saillantes les différences que nous examinons.
Que sont en effet ces solutions? Des conceptions avec affirmation de la vérité cherchée sur tel ou tel
point. Mais ces conceptions, fruits, d'une part, de rinspiration et du sentiment ^ de l'autre, de la réflexion, si elles se ressemblent par le fond , par le sens général auquel elles se terminent , ne se rapprochent pas sous les autres rapports. Ainsi , comme, d'un côté , elles viennent par traits soudains, par vives et rapides aperceptions , et sans cette suite d'explications qui nous mènent graduellement du connu à l'inconnu , et nous ménagent celui-ci au moyen de celui-là^ de manière à lui ôter tout caractère trop tranché et trop imprévu de nouveauté, et que, de l'autre, elles suivent unordrequi n'a rien debrus* que et d'inattendu, et où tout succède et s'enchaîne pour le progrès croissant et régulier de la lumière, il y a certainement là une nouvelle distinction dont on ne peut manquer d'être frappé. M^is elle se fait sentir surtout quand les objets de ces solutions, quand ces vérités découvertes, conçues et affirmées, ont plus particulièrement de la grandeur et de la sublimité. Je ne nie pas sans doute les enthousiasmes de la raison quand elle est du génie , et que le génie dans ses vues s'élève à des hauteurs ou pénètre à des profondeurs qui lui livrent pleine de lumière quelque considérable partie des secrets de la Providence; cette communion, par la science, des grandes intelligences avec rinlelligence infinie, ne se fait pas sans de saints et religieux ravissements. Mais , comme, après tout, même le génie, dès qu'il se conduit par la réflexion , n'a plus même élan divin , même bonheur d'intuition, que la pure révélation, et que, condamné à un travail rigoureux et sévère , il ne poursuit que pas à pas et ne discerne que peu à peu l'objet de ses recherches , vient-il enfin à toucher au
terme de ses efforts , il a sans doute bien encore son admiration et sa gloire ; mais tout y est plus tempe* ré, plus sérieux et plus calme, que dans la spontanéité du sentiment. Il n'en est pas de même de la foi, lorsque dans ses poétiques entraînements , portée comme d'un coup devant ces magnificences mystérieuses de la terre et du ciel , auxquelles rien ne la prépare, elle s'en émerveille soudain, s'en éblouit, s'en enchante; elle a vraiment alors de célestes transports. Vous est-il jamais arrivé d'entendre un voyageur vous parler du moment où, jusque là sans horizon , puis tout d'un coup parvenu à un point d'où tout s'éclairait, il vit soudain s'élever et comme jaillir au ciel des cimes infinies , ou s'étendre à ses pieds une plaine sans limites ? 11 a pu vous dire alors ses accents éclatants de joie et d'admiration, ou sa muette contemplation. Hé bien! la foi a de ces acclamations ou de ces prodigieux recueillements, parce qu'elle a aussi de ces divins sommets des choses ou de ces vastes riions, que Dieu , pour plus de grandeur encore , lui découvre sous ombre, riches, quoique voilés, d'indicibles beautés; et si, en outre , c'est parmi de puissants combats du cœur, des angoisses poignantes d'espérance et de crainte, des tourmentes de pensée, d'amour et de désir; si, pour prendre une figure qui vous est familière, c'est parmi les éclats du tonnerre et des éclairs , et sur les ailes de la tempête , que la vérité révélée perce et s'abat sur les esprits , alors avec de profonds étonnements il y a de saints tremblements, et la religion arrive au cœur pleine de sublimes abaissements. La raison n'a pas de ces surprises, parce qu'elle n'a
pas de ces spectacles ; elle n'a pas de ces admirations, parce qu'elle n'a pas de ces miracles. La vérité lui vient en quelque sorte plus naturelle, plus humaine; il n'en est pas de même de la foi , pour laquelle elle est plutôt surnaturelle , surhumaine : non que pour cela elle ne soit pas toujours la même vérité , mais parce qu'elle parait de l'une à l'autre avec un caractère , sous un jour et sous un aspect différents.
De la différence des solutions à celle du langage qui la représente, la relation est étroite. En effet, comme, d'une part, TinteUigence à l'état deréflexion, et grâce à la manière dont elle se possède et se gouverne, est en grande partie soustraite aux mouvements de la passion , des sens et de l'imagination , et que de l'autre au contraire, faute d'une sufQsante liberté , elle y demeure fortement engagée et soumise ; comme penser est avant tout ici sentir, aimer, prier et aspirer, et là chercher, discerner, définir et expliquer, non pas sans doute en l'absence de toute espèce d'émotion , mais seulement avec ce qu'il y a de plus contenu dans l'émotion , il s'ensuit que , quand les dogmes et les doctrines s'expriment, c'est en paroles et d'un ton qu'on ne saurait assimiler. Le style de la figure , de l'image et de la couleur, du vif et prompt sentiment , de l'enthousiasme et de la divine inspiration, n'appartient pas à la science; et celui de la simplicité, de la précision, de la rigueur et de la clarté philosophiques, en un mot de l'abstraction, ne convient pas à la religion.
La religion est, si on me permet de le dire, la poésie des dioses saintes ^ elle ne doit donc pas,
quoiqu'elle parle des mêmes sujets que la philosophie^ en parler dans le même langage ; mais elle a ses façons de dire pour ses fagons d'affirmer : prophète, apôtre et prêtre , elle a ses accents , ses chants , se3 hymnes ei ses discours inspirés ; elle a ses écrUwres. La philosq[)hie a une langue faite à dessein pour ses axiomes , ses définitions et ses principes , ses démonstrations et ses systèmes; elle a les formes de la science pour des idées scientifiques.
Mais la foi et la raison se distinguent encore Tune de l'autre par le nombre et l'action des hommes qui les représentent et les répandent dans la société.
Pour l'une en effet d'abord ils sont plus nombreux que pour l'autre, et on le comprend aisément : croire même en inspiré, en prophète et en poète, est cbosie plus prompte , plus facile, et par conséquent plus commune, que savoir et expliquer le principe et la loi des choses; mais surtout croire simplement et sans un don particulier et extraordinaire de la Pro*^ vidence , croire par tradition et imitation plutôt que par propre intuition, est un état d'esprit auquel tout le monde peut atteindre, surtout dans les temps, soit de grande nouveauté, soit de grand renouvellement en matière de religion. Dieu suscite et multiplie alors avec une merveilleuse rapidité ces élus de U>ut rang qu'il envoie de toutes parts porter et propager sa féconde parole. D'une seule touche de sa grâce, il en fait naître des multitudes.
11 n'en est pas de même de la raison , dont le propre est de philosopher ; car philosopher est difficile, et le difficile n'est jamais le partage du grand nom^ bre. En soi, la philosophie n'est pas chose du vulgaire} et , sans être un privilège, elle n'est pas noa
plus le droit commun; elle n'est interdite à personne, mais elle est difficilement accessible. On Ta nommée une aristocratie; le mot est juste, pourvu toutefois qu'il n'entraîne aucune acception de faveur arbitraire, car elle n'est que le prix de l'effort et de rétude , et dans le pays des idées on ne nait pas patricien, on le devient seulement, et cela, au moyen des plus durs et des plus constants travaux* C'est donc une institution à laquelle Dieu, dans sa sagesse , a mis de telles conditions , qu'elle ne saurait jamais véritablement devenir très populaire.
Mais cette différence de nombre entre les représentants de la foi et ceux de la raison en trahit une d'action qu'il est important de bien reconnaître.
Les premiers, en effet , par suite même du principe qui les anime et les dirige, ont des moyens d'impression que ne sauraient avoir les autres: c'est la prière en commun ; c'est le chant qui l'exprime et la soutient à la fois; c'est le temple avec ses pompes; ce sont la prédication, le conseil, l'assis- . tance, l'étude et le soin des conceiences. De là leur puissance pour accomplir par eux-niêmes et faire accomplir aux autres ces oeuvres singulières d'enthousiasn>e et d'amour, ces prodiges de pitié, de charité et de patience, ou d'énergique dévoâmeot et de sublimes sacrifices, qui font le triomphe de la religion.
Mais la philosophie a aussi le sien, et des hommes qu'elle éclaire elle fait quelque chose de mieux que des rêveurs et de vains esprits; elle fait, du moins quant aux meilleurs, des penseurs et des sages. Sans doute ils valent toujours plus par le conseil que par Tentralnement et par la réflexion que par l'inspira-
tion ; cependant ils ont aussi , quoique plus contenu , leur saint et profond enthousiasme. Qui le refuserait àSocrate, à Platon^ à Âristote? Qui le refuserait également à Descartes et à Leibniz? Partout où il y a de la grandeur , il y aussi de l'amour, et de nobles et rares intelligences sont toujours bien animées quand il s'agit de la vérité, qu'elles le soient par la science ou par le sentiment.
Les philosophes ont donc aussi leur valeur au sein des sociétés; seulement elle n'a pas la même ef&cace et le même caractère que celle des hommes de foi.
Ainsi le veut la nature des choses. Philosophes , ils ne sont pas prêtres ; ils n'en ont pas la mission , ni par conséquent l'action; ils n'ont pas, pour se mettre en communion de pensée avec les âmes , la prière, la poésie, le temple, le sacerdoce; ils n'ont que le raisonnement , les théories , les livres, les écoles et les académies; toutes choses qui s'adressent moins à la foule qu'à l'élite, et n'ont que lentement cette large popularité dont au contraire la religion se voit d'abord investie. Toutefois ,* c'est encore là une incontestable vertu : c'est celle même des idées , qui , quand elles ont qualité, c'esl-à-dire, avant tout, vérité et simplicité, pour intéresser à la longue et toucher le sens commun, finissent par passer des esprits dans les mœurs, des mœurs dans les lois, dans toute la vie sociale, qu'elles modifient profondément. C'est ce que fit la philosophie française, de plus près au 18« siècle, mais déjà, quoique de plus loin , au 17« lui-même: car durant ces deux grands âges, grâce à toute la suite de son fécond et brillant développement , elle sut gagner
tellement le cœur de la nalion, que, les conjonctures y aidant, quand le moment fut venu, elle se déclara énergiquement en cette grande révolution dont nos pères eurent la gloire parmi de terribles épreuves, et dont nous, plus heureux, nous recueil» Ions les bienfaits. Et je prends d'autant plus volontiers cet éclatant exemple, qu'on ne saurait sans confusion soutenir qu'ici encore c'est la religion, et non la philosophie, qui a eu le grand rôle : car, si l'on prétendait que c'est de l'une, et non de l'autre, que nos nouvelles institutions tiennent surtout ce qu'elles ont en elles de plus vital et de plus pur, je veux dire ces principes de fraternité, de liberté et de respect de l'humanité, qui en font en effet la force, il y aurait d'abord à répondre que ces principes sont de ceux qui appartiennent en commun à la philosophie et à la religion, et que, la première les eût-elle empruntés à la seconde, elle aurait du moins le mérite de se les être appropriés, de manière à les avoir seule et en son nom traduits , pour notre bonheur, en règles de gouvernement et en maximes d'état. Or c'est là qu'a été vraiment l'action politique et sociale. Ajouterai-je qu'à regarder les hommes mômes qui alors préludent ou président aux événements par les idées , et à des titres différents, précurseurs, promoteurs, directs ou immédiats auteurs , y prennent la meilleure et la plus constante part, on ne compte pas précisément les chefs de l'église, mais bien les maîtres ou les propagateurs de la libre pensée moderne; je n'en ai guère besoin , puisque les noms le disent d'eux-mêmes, et que Descartes , Voltaire, Montesquieu et Rousseau, ne sont pas, à coup sûr, des pères et des cfoc-
leurs, à moins qu'on ne l'entende de la pliilosopliie elle-même, qai fut en effet, si on me permet de le dire, la religion qu'ils servirent.
EnBn, mais c'est peut-être trop insister sur ce point, pourquoi, si c'eût été la religion agissant par l'église, son organe dans l'état, qui eût fait notre révolution , ne s'y serait - elle pas mieux marquée , mieux établie, mieux développée î Pourquoi lïe s'y serait-elle pas mieux mêlée pour la tempérer en son sens et la conduire selon ses vues? Pourqnoi l'aurait-elte laissé aller, s'émanciper et passer à une discipline si différente de celle de son propre gouvernement? Pourquoi l'aurail-elle reniée? C'est qu'en effet elle ne l'a pas voulue, c'est que sincèrement ce n'était pas à elle à la vouloir, mais bien à la pliilosophie, qui seule a des desseins en matière de liberté. La religion n'est pas plus faite pour conduire [es sociétés aux révolutions philosophiques que la philosophie à son tour aux révolutions religieuses. Elles n'ont du moins l'une et l'autre qu'ime participation indirecte aux changements sociaux qui ne sont pas leur fiait propre. De telle sorte, par exemple, que, si la science païenne a été pourquoi* que chose dans i'avénement du christianisme, un autre principe y a été bien autrement actif : la foi , une foi nouvelle, quoique née d'une foi antique, et qui en même temps qu'elle en sortait, la tempérait et l'épurait en y ajoutant quelque chose de plus expansif et de plus doux. De là le christianisme plus large que le judaïsme, dont il dérive cependant bien plus abondamment que d'aucun système ancien. De même notre révolution, qui , comme toute nDlre civilisation, vient sans doute en principe d'un
élément chrétien , mais qui en vient préparée, conduite et déterminée par la philosophie elle-même , à l'œuvre depuis deux siècles pour la donner enfin toute faite à celui-ci.
Je me bornerais à ces observations sur la différence de Taction des hommes de la raison et de la foi au sein des sociétés, si je ne trouvais ici Toccasion de répondre à une objection que l'on fait, ce mesemble, sans justice, aux philosophes.
Les comparant aux prêtres, on leur reproche de n'être pas comme eux les instituteurs > les guides , l'appui assidu du peuple, les consolateurs de ses misères, les gardiens de ses mœurs, les magistrats en un mot de ce ministère de charité dont est plus particulièrement investi le sacerdoce.
A part ce qu'il peut y avoir d'excessif et de faux, ou de purement personnel, dans cette accusation^ je ne ferai point diflSculté de reconnaître ce qu'elle a en elle-même de fondé ou de vraisemblable ; je demanderai seulement à l'expliquer et à le justifier.
Ainsi il est très vrai que les philosophes , comme tels, ne sont pas parmi le peuple au même titre que les prêtres; mais je me hâte d'ajouter que telle n'est pas leur mission, et qu'ils en ont une autre, qui, sans être exclusive des œuvres de religion, ne s'y renferme cependant pas comme celle du sacerdoce. Il y a dans la grande famille humaine deux sortes d'éducation, deux ordres de civilisation, deux disciplines des mœurs distinctes , quoique en harmonie : celle des forts et celle des faibles, celle de l'élite et celle de la foule ; l'une qui agit sur tout an moyen de la science, Tautre à l'aide du sentiment. Eh bien ! dans la large distribution que Dieu a faite à ses élus
du travail général de la conduite de l'humanité, il a départi aux philosophes le soin de la première, et aux prêtres, de leur côté, celui de la seconde; aux uns comme aux autres il a imposé charge d'âmes, mais en distinguant et en divisant convenablement le fardeau, en n'exigeant pas tout de tous, mais de ceux-ci une chose, et de ceux4à une autre, afin de mesurer les devoirs aux pouvoirs, et les emplois aux dons : car il n'y a que Dieu qui suffise à tout, parce qu'il est infini. Mais l'homme, qui est borné, est condamné à se partager, heureux encore quand dans le partage il ne reste pas trop au dessous de la tâche qui lui est échue I C'est ainsi que les philosophes ont à côté de$ prêtres leur place marquée dans ce monde, et que, pour ne pas y faire ce qu'y font leurs émules, ils n'en ont pas moins comme eux leur utile concours aux vues de la Providence.
Je ne sais si, à la suite de ces considérations, j'en devrais présenter une autre de moindre poids sans doute, mais qui a cependant aussi son intérêt. La vie du prêtre est une vie d'œuvres, et même jusqu'à un certain point d'affaires 5 spirituelles avant tout, mais aussi temporelles; celle du philosophe appartient plus à la spéculation et à la pure pensée. Comment les concilier entre elles? Comment bien réunir en soi toutes les conditions de l'action à toutes celles de la méditation, toutes les sollicitudes de la pratiquée toutes les curiosités de la science? Où trouver, pour suffire à de telles occupations, assez de loisir et de force? Certes, j'admirerais Descartes , instituteur de l'enfant, visiteur du pauvre, dispensateur parmi le peur pie de secours et de bons conseils; mais je le comprendrais difficilement lorsque je saurais , d'autre
part, ses. lotiigs. jours de dévotion , qu'on me passe le mot, .donnés daa& la solitude sans distraction aux idées. J'admirerais également Leibniz allant, comme riiumble pasteur des campagnes, consoler les afflige et soutenir les faibles; mais je me rexpliquerais avec quelque peine, quand je le verrais d'un autre côlé se condamner courageusement, pour rendre à rhumanité un de ces signalés services qui sont aussi de bonnes œuvres , le service d'une grande découverte ou de quelque haute vérité mieux éclai- I
rée et mieux démontrée, se condamner, dis-je, à passer ses jour^ et ses nuits sur ce siège d'études et de travaux sans fin, qu'il ne quitte pas même pour la nourriture et lesommeil.
Yoilà, je crois, ce qu'on pourrait répondre à ce prétendu grief, qu'on n'élève contre les philosophes que par suite d'une injuste et fausse préoccupation.
Si maintenant, reprenant, avec la dernière différence que j'ai indiquée, celles que j'ai successivement reconnues entre la foi et la raison , je cherche à les embrasser d'un coup-d'œil général, et à les expliquer par un principe qui s'étende à toutes également, je ne crois pas me tromper en disant que tout y tient d'une part à l'absence, de l'autre à la pré^nce de la libre activité.
La foi en effet n'est pas libre , ou du moins elle se possède peu; elle n'est pas à elle, elle est à Dieu, qui ta met et la meut en nous au gré de ses conseils ; ; elle n'a pas le gouvernement et la conduite d'ellemême: c'est un autre qui les a, c'est d'un autre qu'elle reçoit son impression et sa direction ; elle a ainsi quelque chose de l'intelligence qui s'aliène;
seuleaieiu, je me hâte de le dire, comme G*est ici Dieu qui Tenlève à elle- même et le vrai qui la transporte , l'aliénation , qu'on me passe le mot en vue de la rigueur que j'y apporte à dessein , n'est pas extravagance , mais inspiration du ciel , mais sagesse inspirée : ce n'est pas, quoique sans liberté, un dérèglement, mais un bon mouvement, une maladie, mais une espérance, un fé^ cond et divin commencement de la pensée appelée à l'être.
Si j'étais aussi hardi qu^ celui qui, par nn terme énergique et profond, la nommait, avec enthousiasme et sainteté à la fois , une folie , la folie de la prédication, la folie de la croix, je lui donnerais même nom; mais, afin d'éviter toute fausse et fâcheuse interprétation, je dirai seulement qu'elle esl dans son éclat une sublime intuition de Fesprit, soudain ravi par la présence de la vérité extraordi-» nairement révélée.
La foi ne se possède pas, et c'est parce qu'elle ne se possède pas qu'elle n'est maîtresse de rien , ni de son objet, ni de son penchant, ni de ses opérations, ni de ses résultats, ni enfin de ses manifestations, et qu'en tout elle se développe avec le plus entier abandon. I^à est le trait distinctif.qui se marque et reparait dans toute la variété de ses points de vue»
La raison , au contraire , se possède beaucoup mieux, et quoiqu'elle dépende toujours de celui dont tout relève, et qu'elle ait comme toute chose ses lois. constantes et nécessaires, elle a cependant sous oe^ maître et sous l'empire de ces lois une puissance de se déterminer et de se diriger par elle-même qui fiait qu'elle s'appartient autant qu'il est donné à une
nature finie. C'est ainsi qu'elle s'élève laborieusement à la science, ou que, quand elle s'en écarte, elle peut y revenir, se redresser et se corriger par un meilleur emploi de ses forces. En sorte que , quand elle pèche , ce n'est pas parce qu'elle se possède , mais parce qu'elle se possède mal. En pleine possession d'elle-même , elle serait infaillible , parce que rien ne l'empêcherait de suivre fidèlement la loi de sa nature. La possession , voilà sa perfection , car c'est quelque chose d'aussi pur et en même temps de plus assuré que la simple spontanéité. C'est ce qu^enteiid Malebranche, lorsqu'il dit quelque part :
« Outre que la foi ne s'étend qu'à un certain nombre de vérités, l'évidence seule éclaire parfaitement l'esprit, f {Médit, chrét.) Et ailleurs : « La foi est véritablement un grand bien , mais c'est qu'elle conduit à rintelligence....Lafoi sans intelligence, la foi sans lumières , ne peut rendre solidement vertueux : c'est la lumière qui perfectionne l'esprit et règle le cœur. » ( Traité de morale. )
Se posséder ou ne pas se posséder, tel est en deux mots le principe de toutes les différences de la raison et de la foi , comme celui de leur ressemblance c'est d'être l'une et l'autre, quoique avec des caractères dilférents, la faculté du vrai.
Si maintenant de toutes ces ressemblances et de toutes ces différences reconnues et expliquées nous voulons tirer quelques conclusions sur l'ensemble des rapports qu'elles constituent entre la foi et la raison, que pouvons-nous affirmer? qu'elles sont opposées entre elles? Rien ne serait moins exact, puisqu'au fond elles s'accordent dans tout ce qu'elles ont d'essentiel, et que leur diversité, entendue
comme elle doit Fêtre, non seulement n'empêche pas, mais relève plutôt et fait hautement ressortir leur profonde unité. Il n'y a certes pas opposition là où il y a similitude d'objet, de tendance, et même , jusqu'à un certain point, de fonctions etd'eiïets. Une peut donc y avoir entre elles répugnance et combat : autrement, pour rappeler les expressions de Leib* niz, ce serait le combat de Dieu contre lui-même, et Dieu ne combat pas contre Dieu, pas plus que Tordre conlre Tordre; mais en Dieu et dans l'ordre tout s'unit et sç concilie, la raison et la foi ainsi que tout le reste, et mieux peut-être que tout te reste, parce qu'elles résident comme une même faculté dans ce qu'il y a de plus un au monde , la simplicité de l'âme humaine.
Que si cependant parfois elles paraissent se contrarier, il faut bien voir quelle est cette espèce de contrariété. Si elle n'est qu'extérieure et ne consiste que dans les mots., il faut y prendre garde, et, pour ne pas s'y laisser tromper, chercher l'esprit dans la lettre, la pensée dans la forme, et, sous l'apparence de la division , la convenance qui y est cachée. Grâce à ces précautions, on ne devra plus être arrêté par de vaines et frivoles difiicultés, qui disparaîtront devant une sage et discrète interprétation.
Si au contraire il arrivait que l'opposition fût réelle, et que la foi eût décidément des affirmations contre la raison , ou la raison de son côté des propositions conire la foi , que faire alors et quel parti prudemment adopter ? Il y en a un premier, mais extrême et téméraire, au fond du reste im-> praticable, qui revient, sous prétexte d'impartialité
et d'équité , et pour ne pas paraître accorder plus à l'une qu'à l'autre, à- tout refuser à toutes deux , et à décider le procès par une double dénégation. C'est celui qu'a pris Bayle, par un de ces jeux d'esprit auxquels sa flexible logique et sa souple érudition se prêtaient peut-être mieux que sa sérieuse conscience; il a ainsi éconduit sans plus d'égards ni de respect la philosophie et la religion , et parce que , selon lui, elles ne s'entendaient pas entre elles ^ il les a mises toutes deux également hors de cour. Or il y avait une autre manière de leur rendre justice : c'était d'abord d'admettre que d'un côté ou de l'autre était la vérité, c'était ensuite de chercher quel étaitce côté.
Là était la sagesse, mais il ne sut pas la suivre, et il aima mieux se laisser aller à un double scepticisme que de s'arrêter à une sévère mais judicieuse critique. Tâchons de ne pas l'imiter, et d'échapper, s'il se peut, à un doute qui ruine tout, pour nous réfugier dans un équitable et libre éclectisme. Si donc nous avions sérieusement à décider entre un dogme et une doctrine que nous ne pourrions accorder , que devrions-nous faire avant tout? Gomme je viens de le dire, supposer la vérité; puis , la vérité supposée , juger si c'est ici ou là qu'elle réside et se trouve, et en quelle mesure elle s'y trouve.
Je sais bien tout ce qu'il pourrait toujours y avoir d'embarras dans une telle décision ; mais comme, après tout, il s'agirait de prononcer soit entre la foi pure et sincère et la raison égarée, soit entre la droite raison et la foi corrompue , nous finirions bien par sortir de cette pénible alternative, et, à force de discrétion , par faire choix du meilleur. Leibniz à cet égard nous serait de bon exemple , et nous ferions
sagement d'imiter sa conduite, en nous réglant par ses maximes.
Du reste la foi et la raison ne sont pas naturellement opposées , et, quand elles le deviennent, c'est par accident, par corruption et contre leur première institution ; par principe^ elles se concilient. Mais comment se concilient-elles? Est-ce par suite d'une telle relation que l'une soit subordonnée à l'autre, et l'une réduite à Tautre?
A cette nouvelle question, il y a aussi une réponse à faire dans le même sens à peu près que celle qui vient d'être proposée. Il s'agissait en effet d'abord d'un absolu scepticisme qui portait coup en même temps à la philosophie et à la religion. Il s'agit maintenant d'une autre espèce de scepticisme, de moitié moindre en apparence, et qui semble se borner à sacrifier seulement la foi à la raison, ou la raison à la foi ; mais, alors qu'il feint d'épargner dans ses attaques celle*ci on celle-là, il n'en n'est pas moins au fond destructeur de toutes deux , car elles sont solidaires, et, tilles de l'esprit humain , elles souffrent chacune en particulier des atteintes portées à l'autre.
Il y a donc à repousser aussi cette demi-négation, qui ne tolère l'affirmation qu'à la condition de l'amoindrir, et ne conserve d'une main que pour renverser de l'autre, et voici en deux mots ce qu'il y aurait à lui opposer : Ramener la foi à la raison ou la raison à la foi , c'est d'abord les confondre , et il faut les distinguer. C'est ensuite sacrifier soit celle-ci à celle-là , soit celle-là à celle-ci ; et il ne faut rien sacriiier ; mais,, en conciliant tout, tout conserver. Il faut avoir même respect pour la religion et la pbiloso-
phie> et les tenir toutes deux pour également excel* lentes , quoique à des titres différents , pourvu toutefois qu*elles restent ce qu'jeliessontpar leur nature, deux justes applications de Tintelligence humaine à Dieu et à la vérité. Oter Tune ou l'autre à l'homme , quelle que fût celle qui pérît, serait, de si faible qu'il est déjà, le faire plus faible encore, et lui enlever l'un des deux appuis que la Providence lui a mis en main pour se soutenir, tantôt dans sa confiante spontanéité, tantôt dans sa laborieuse et inquiète liberté.
Dieu a bien fait ce quMl a fait, et quand il nous a donné la religion pour croire, et la philosophie pour entendre , ce n'a pas été atin que nous vinssions de notre chef mutiler une telle œuvre et en retrancher arbitrairement soit une partie , soit l'autre. Et que gagnerionsHious à retirer, ou la croyance aux fidèles, ou la science aux philosophes? En aurionsnous mieux servi les dogmes ou les doctrines, et toute cette réduction , en quelque sens qu'elle se fit, ne reviendrait-elle toujours pas à une fâcheuse privation.
Laissons donc à chacun , aux savants comme au peuple, leslumières qui leur conviennent, et, en vue d'une simplicité qui n'aurait rien que d'arbitraire , n'exaltons pas la foi au prix de la raison , ni la raison à son tour aux dépens de la foi ; ce serait, des deux côtés , même excès , même erreur.
Il ne faut pas ramener la religion à la philosophie , ou la philosophie à la religion ; mais d'autre part il ne faut pas non plus absolument les séparer. Comme je l'ai déjà rappelé plus haut , Spinoza l'a teniè, en vue de leur mutuelle et paisible indépen-*
dance. Llntentioii était bonne , mais le Hhdyen vicieux : car il ne fyM jamais, même potirtine bonne fin, aller contre ia vérité; or c'est y aller certainement que de diviser ce qui n'est qu'à disttngiiery que d'isoler ce qui se rapproche. Pour mieut établir entre elles sur le pied d'égalilé et de mutuelle 'liberté la foi et la raison , on a voulii les placer l'une à regard de l'autre dans tel éloignemeiil y qu'elles n'ieusseiit plus rien de oommun. C'était rompre tout commerce entre elles au lieu de lias allier; c'était leur donner à toutes deux «ne fausse et vaine indépendance; c'était de piuà les amoindrir ) parce que c'était les borner , et, de grandes qu'elles sont ()ar elles-mêmes, les faire petites de peur de contafet : arran^etm^nt trompeur à la fois et impossible, car jamais b» ne fera qae la teiigion et la philosophie restent étrafigères Tune à rautre, puisqu'il est vrai qu^efn tant de' points leur domaine est le même. €e sont deux bran» ches du tùëme arbre; vous aurez beau les écarter, elles n'en auront pas moins Ynèmes racines et méMe tronc; elles n'en seront pas moins unies au fond de l'esprit humain, qui ne se laisse pas diviser, et garde entier et ferme ce qu'il a reçu de Irt ProlAdenèfé'^e jets vigoureux et sains. Quand donc, parl^ffel des passions qui les assiègent, tt»is les voyez s'agiter, sébranler l'une contre l'autre, intervenez prudemment par la politique et tes lois poi>r'<empè€frer qu'elles ne se 'froissent, ou plutâft que 4es rndii^dus qui les pervertissent et les corrompent ne sebemrtent violenfiment; mais ne les divisez paspbur les tenir à dîsiance, ne les faites pas de votre main ce qàe Dieii ne les a pas faites : vms le tenfleriez en vain.
— ai -
La religion et la philosophie ne peuvent pas pliis se séparer qcre se passer Tune de l'autre. L'union leur est naturelle comme elle leur est salutaire. J'en voudrais donner eiloore une preiSive.
On sait dans quelles relations ^lles sont chronologlquelnent L'une commence et l'autre suit^ Tune vient avant et l'autre après. De fttne à l'autre il y a stt^cces^iOn ; mais non pas cependant de manièl^e -qu'il n'y ait pas aussi, à un certain point de leur existence, Concours et simultanéité. Jfe m'explique. Quand , dans l'histoire de l'esprit humain, le temps de la philosophie est arrivé, celui de la religion n'est pas pour cela passé : la religion dure encore, et n'est pas près de finir; que dis-jel elle ne finira pas, et on peut afflrnierqu'ielle a, quoique avec des vicissitudes, son assurée perpétuité.
Non , la religion n'aura pas son heure dernière , son terme extrême et fktal. Elle pourra avoir, comme elle a déjà eu, et cela pour plus de vérité et de perfection encore, ses développements variés et s«s heur eux renouvellements; mais, en possession du monde, elle ne le quittera pas, elle y restera pour'y être ce qu'elle y a toujours été, la science des feibles iet leur constant appui; elle y restera comme lés faibles eu<-nf)émes, auxquels elle est nécessaire; et le& faibles ne passeront pas, car c'est le fond de l'humanité : elle ne passera pas davantage. Et que deviendraient, si elle leur manquait, toutes ces âmes nées pour la foi, et auxquelles ne peut convenir la science? Âmes des simples et des ignorants, des enfants et des femmes, toutes âmes que la Providence n'a point abandonnées, qu'elle a au contraire entourées de soins particuliers, que devten-
draieni-elles , si, incapables dlntelligence et de raisonnement, elles n'avaient pas pour se conduire la croyance et le sentiment? Non , encore une fois , tant qu'il y aura de ces âmes, et il y en aura à tout jamais , la religion ne passera pas. Malebranche a dit un mot qui serait bien hardi, si ce n'était pas chez lui con^quence de. système plus qu'audace de pensée. lia dit : « La foi passera, mais l'intelligence subsistera éternellement. » Ce mot, je ne voudrais pas le redire, au moins sans tempérament. Si donc, selon ce qu'il exprime, il devait arriver qu'un jour la foi passât, et que l'intelligence seule restât, ce ne serait pas certainement dans ce monde, et aux conditions où s'y trouve le plus grand nombre des esprits; ce serait dans un autre ordre de rapports, et au moyen de facilités singulières et nouvelles que Dieu accorderait à tous, aux faibles comme aux forts, pour saisir et comprendre la vérité tout entière, et habiter familièrement cette région des idées, ouverte à tous indistinctement.
Ici-bas la foi ne passera pas; mais d'autre part non plus l'intelligence ne passera pas. La. philosophie ne périra pas. Elle reslera comme l'élite à laquelle elle est destinée; et Télite est dans l'humanité tout aussi bien que la foule : car l'humanité c'est tout ensemble les grands et les petits , les forts et les faibles ; c'est la société de toutes les âmes, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées. C'est pourquoi la philosophie lui demeurera, se transformant aussi et se renouvelant à propos pour le besoin des esprits; elle lui demeurera, parce que son absence serait une calamité sociale, qui atteindrait même les âmes dont la foi fait la vie : car des
philosophes et des sages il va toujours, quoique de loin , quelque chose de bon, même aux plus faibles. Elle lui demeurera tant qu'il y aura de ces natures de choix qui se règlent surtout par la science et la raison. Or il y aura de ces natures tant que la Providence ne se lassera pas de donner à la terre des génies tels que Platon, Aristote, Descartes et Leibniz i et la Providence ne s'en lassera pas , car elle aime qui l'aime, elle aime qui la recherche, l'étudié, la comprend , elle se plait au philosophe comme en une de ses plus pures représentations. Quand elle a fait l'homme à son image, elle a fait en particulier le sage. Or elle ne l'a pas fait pour le perdre, mais bien pour le conserver. Et elle ne peut le conserver que par et. avec la sagesse, que par et avec la philosophie.
Si donc il en est ainsi, si telles sont dans le temps la place et l'action de la religion et de la philosophie, ne peut-on pas en conclure, indépendamment des autres motifs que nous avons pour y croire, qu'elles n'y sont pas^ par leur nature, comme deux ennemis en combat, mais comme deux alliés, unis, quoique indépendants , et appelés à concourir, quoique par des moyens différents, à un seul et même but, le bien de l'humanité. C'est là en effet le droit , quels que soient d'ailleurs les troubles que le fait, dans ses excès, y apporte trop souvent; c'est là l'ordre certain , quoique à côté des desseins de Dieu , dont il est l'expression, il y ail la conduite de l'homme, qui, au lieu d'en être toujours l'irréprochable exécution, en est au contraire trop fréquemment la flagrante violation ; mais l'harmonie n'en est pas moins dans l'essence et la loi des choses.
Cependant, si la religion et la philosophie ne sont ni opposées entre elles, ni réductibles l'une à Fautre, ni absolument séparées, mais distinctes et unies, comment convient-il que l'état les gouverne toutes deux ? C'est là une nouvelle question , que provoque naturellement toute la suite de la discussion à laquelle je viens de me livrer; mais je ne compte pas y répondre, au moins d'une manière développée, et voici franchement pourquoi : ce serait de la métaphysique passer à la politique. Or je ne dédaigne pas la politique : loin de là, je l'estime fort haut ; je ne la crains pas non plus, je là respecte au contraire profondément ; mais, je l'avoue, je me résigne difficilement à y toucher, parce que je comprends tout c^qu'il y a de|déltcat à le bien faire.
La politique, c'est l'application énergique, opportune, fermé et prudente, tout ensemble, de la philosophie aux affaires; c'est la philosophie plus les affaires; ce sont deux grandes occupations en une: beaucoup trop assurément pour qui s'est partagé entre elles et livré exclusivement soit, à l'une, soit à Tautre. Or, je le^confesse, je suis de ceux qui ont ainsi divisé et limité leur lâche : je me suis plus inquiété de spéculation que de conduite et d'action ; je me sens donc plus propre , en ce qui louche la religion et la philosophie, à les juger dans leur essence que dans les intérêts, les passions, les affaires qui s'y mêlent.
Cependant, comme après totit, même par la seule métaphysique, on peut arriver à quelques conclusions qui conviennent à la politique, celles que j'aurais à présenter, quelque peu chimériques si l'on veut, mais du moins conséquentes à la théorie
que j'ai exposée, pourraient, ce semble, se réduire à ces propositions :
D'alx>rd évidemment ce serait un jeu impie, vain et détestable tout ensemble, que de pousser Tune contre Tautre et d'exciter entre elles la religion et la philosophie, afin de les porter par le combat à se détruire mutuellement. L'entreprise, bonne tout au plus à récréer méchamment des esprits indilTérents, serait sans doute en dernière fin impuissante autant que téméraire; mais elle n'en serait pas moins pour un temps très dangereuse aux âmes, dans lesquelles elle jetterait la discorde pour le scepticisme, un grand mal pour un plus grand mal , le plus violent des moyens pour le pire des buts. Heureusement que la force des choses, ou plutôt Dieu, qui en dispose , nous sauve d'un dessein et d'un parti aussi insensés.
Mais ce ne serait pas une conduite ni beaucoup plus généreuse , ni beaucoup plus efficace, que celle qui , après avoir réduit en théorie la foi à la raison ou la raison à la foi, prétendrait en pratique les soumettre Tune à l'autre, en faisant de l'une une servante et de l'autre une maîtresse, ou plutôt des deux en ne faisant qu'une : car c'est ce qui arrive infailliblement quand on les subordonne de la sorte ; on commence par assujétir , on finit par anéantir , et de la simple domination on passe vite à la négation. Ainsi, sur cette pente, on serait bientôt amené à défendre aux philosophes de penser selon leurs lumières , ou aux fidèles , à leur tour, de croire selon leur sentiment , et on finirait par traduire une contradiction en théorie par un acte de tyrannie et de violence en pratique. Leibniz cite quelque part ces paroles d'un théologien : « La philosophie est une
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Agar auprès de Sara, qu'il faut chasser de la maison avec son Ismaël quand elle fait la mutine, m Ne pourrait-on pas les retourner contre Sara à son tour, et dire qu'il faut également l'expulser du logis quand elle fait la revèche?
Mais qu'on y prenne garde! d'un côté comme de l'autre, la mutine ou la revêche ne sera-t-elle pas le plus souvent celle qui osera penser et parler avec quelque liberté et faire l'acte le plus simple de légitime indépendance? Voilà en effet où en ont été entre elles, où en seraient de nouveau, si même erreur à la fois et même injustice se commettaient, la philosophie et la religion! Quand, méconnaissant à la fois leur nature et leurs droits, on les a voulu faire l'une la servante de l'autre, on a cru les unir, on ne les a que divisées et mutuellement irritées; on les a condamnées à la condition fâcheuse de l'oppresseur et de l'opprimé, et elles en ont eu les passions, les ressentiments et les torts. Etait-ce les bien entendre et les bien gouverner?
Mais un autre moyen a été encore proposé , plus heureux en apparence et surtout plus bienveillant, qui cependant au fond n'est pas beaucoup plus satisfaisant, parce qu'il n'est pas beaucoup plus d'accord avec le vrai. Afin de faire régner la paix entre la religion et la philosophie , on a pensé qu'un bon expédient serait de les déclarer indépendantes , et indépendantes jusqu'à une entière et absolue séparation. Mais quelles seraient les conséquences d'une telle disposition ? Ce serait avant tout la nécessité de détinir le champ délimité dans lequel on prétendrait les renfermer l'une et l'autre.
Or, quel serait ce champ?] Qu'y mettrait-on ou
qu'en retirerait-on? Serait-ce Dieu ou Thomme, ou le monde? la vérité ou la piété? les choses qui sont à penser ou celles qui sont à faire? Quels seraient les motifs d'admission ou d'exclusion? et à quels arrangements quelque peu convenables pourrait-on s'arrêter? Ensuite, comme, ces limites une fois déterminées, de quelque manière qu'elles le fassent, il faudrait les faire respecter, ne serait-on pas condamné à y ramener par la force celle des deux qui prétendrait les franchir et s'en écarter, ou peut-être même toutes les deux. En sorte qu'après leur avoir dit : Voilà votre cercle tracé , vous, n'en sortirez pas, il faudrait le plus souvent, pour être conséquent à ces paroles^ faire violence à la vérité, séparer ce qui est uni , rompre des rapports naturels , et substituer à un ordre vrai un ordre arbitraire et vain ; ce ne serait pas là, si Ton veut, la guerre et l'esclavage, mais ce seraient certainement l'indépendance et la paix à de telles conditions , ce seraient un tel abaissement et une telle diminution de la philosophie et de la religion, que ni l'une ni l'autre, pour peu qu'elles fussent fidèles à leur nature , ne se résoudraient tranquillement à une telle situation, et que bon gré mal gré elles aspireraient et reviendraient à une plus juste possession de leurs attributions et de leurs droits. Dût s'en mêler la révolte, elles finiraient par se soustraire à un gouvernement qui, sous l'apparence d'une accommodante équité , les blesserait si profondément.
Resterait un dernier parti plus sage à la fois, ce me semble^ et plus facile que tous les autres, quoiqu'il ne fût cependant pas sans ses difiicultés. Il s'agirait, avant tout, non seulement de ne pas
mettre auaipràespoiir leur rotoe mutuôlle, et dans un perfide dessein d'hostile scepticisme, la religion et la pbilosof^bie, mais, de les appeler au contraire ou (le les rappeler avec confiance à la conceirde et à l'harmonie} il s'agirait ensuite de les y. maintenir sur le piedid'une égale et juste liberté, et. par con^ séquent de les laisser se distinguer sans: s'opposer, s'unir sans se confondre, et surtout: sans se sub)o^ g^r ni s'opprimer; en tout il s'agirait de les traiter selon lavérîté.
Seulement, comme, » en eilestmômes elles nous viennent de Dieu , elles ne nous en viennent toute*fois qu'en se faisant semblables ànçus, qu'^n se faisant hommesconikmenous, sujettes par conséquent à ta passion, à i'intérôl, à l'intrigue et à la faction, il importerait de bien tenir compte de ce double ca«s ractère, et de les considérer constamment eorpme des choses divines, mais tombées dans l'humanité, et de les gouverner d'unejparl avec égard et respect, et de l'autre avec fermeté , prudence et habileté, afin de rendre ainsi à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à l'homme eequi appartient à l'homme.
Yoiià selon quelles vues, spéculatives sans doute beaucoup plus que pratiques , je ne me le dissimule pas, mais je ne veux pas autre chose, je comprends que peut se régler la conduite d^ l'état envers la philosophie et la religion. D'autres vues plus particulières, plus voisines de l'application, seraient sans doute d'un intérêt plus sensible et plus présent ; mais elles sortiraient du domaine de la pure métaphysique, et je vous ai fait à cet égard ma prêtes* sion sincère. La politique n'est pas sans doute quel<* que chose de mieux que la philosophie , car c'est
aussi de la philosophie ; mais c'est la pbtlosopliie engagée dans le gouvernement des hommes, et, pour en bien parler, il faut savoir deux choses : la conduite des passions par les idées, des intérêts par les principes , de l'humanité par la sagesse. Or cet art est difficile autant qu'il est élevé; quand on y veut toucher, il faut y toucher en maître, sous peine d'en abuser. C'est pourquoi Je m'abstiens , et je n'aurais plus rien à dire, si, avant d'achever, je n'avais encore à vous exprimer un sentiment qui ne Çera au reste, je l'espère, qu'affermir dans vos esprits l'impression qu'a pu y produire toute la suite de ce discours : je veux parler delà peine, de la peine profonde, et souvent pleine d'angoisses et de découragement , mais mêlée aussi parfois de confiance et de bon espoir, que m'ont coûtée la méditatipn et l'exécution de ce travail. Celte peine. Messieurs, je l'ai longuement éprouvée, et je vous, avouerai même que ce n'est pas sans quelque force de constance que je l'ai enfin surinontée.. Elle me venait d'une pensée qui ne m'a jamais quitté. J'avais à toucher en même temps aux deux plus saintes choses établies de Dieu parmi les hommes pour les guider dans la vie, la religion et la philosophie: l'une qui, dans le plus pur et le dernier de ses divins développements , est la loi du chrétien , la tradition de nos pères , la communion de nos frères, le principe vivifiant de toute civilisation ; l'autre , qui ne nous est pas moins sacrée, parce que , dans ce qu'elle a également de meilleur et de plus complet, elle est la satisfaction et la règle des plus hautes intelligences, et par conséquent aussi un prin-
x;ipe supérieur d'avancement et de progrès. J'avais à ne pas les méconnaître^ à ne pas les mésestimer, mais à les comprendre et à les honorer selon Tordre et le vrai. Et j'étais embarrassé et comme troublé d'une telle tâche; non pas certes quant aux intentions, dont j'étais bien sûr en moi-même, mais quant aux moyens de les bien suivre, sur lesquels je comptais moins. Quelle était donc la cause de ma préoccupation et de mon émotion? C'était la gravitédu sujet, la responsabilité quMI m'imposait : un égal regard donné à la foi et à la raison , auxquelles je devais même justice; c'était le respect des âmes auxquelles je m'adressais , et que je ne voulais pas plus blesser dans leurs sentiments que dans leurs convictions; que je ne voulais pas opposer ni diviser, mais unir, mais amener par la persuasion à une paix sincère et à une ferme indépendance. Voilà ce qui pesait constamment sur mon esprit. Aussi , quand , arrivé au terme de cette discussion , j'ai pu sans trop de scrupules reporter mon attention sur les divers points que j'y ai successivement abordés , j'ai repris un peu de confiance et j'ai moins hésité à vous communiquer et à vous recommander les sérieuses réflexions dont ils m'avaient fourni le sujet. Puissent-elles vous être comme à moi salutaires et bienfaisantes, et je me trouverai bien payé des efforts et des soins que m'a long-temps demandés cette laborieuse étude !
PARIS. — Imprimerie de GUiRAUDET et JOUAUST, 315, ru« S.*Hoûoré.
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DISCOURS D'OUVERTURE
DU COURS
DE L'ANNÉE SCHOLÂIRE 1846-1847,
SUR GETTB QUEST^N :
De rEnthoastasme ;
PAR M. Ph. DAMIRON,
Messieurs, ,
En général, ma règle, dans mes discours d'ouverture, est de tirer le sujet que je me propose d'y traiter du fond même de l'enseignement de l'année qui les a précédés, et de diriger mon choix plus particulièrement sur les questions les plus délicates et les plus graves, les mteux faites pour exciter l'intérêt et l'attention.
C'est ainsi que, antérieurement, m'élant beaucoup occupé avec Malebranche et Leibnîtz de matières de théodicée, j'ai cru devoir disserter dans trois discours successifs : 1** de la meilleure manière de prouver la Providence ; 29 du gouvernement et de l'action de la Providence;^ 3"* enfin, des rapports de la foi et de la raison.
C'est ainsi encore qu'aujourd'hui je vais vous pariQTàQVEnthomiasme, parce qùëdans la longue étude que j'ai faite, Tan dernier, de Locke elLeibnitz, considérés par comparâiison , l'uà dans V Essai sur l'entendement, l'autre dd^ns les Nouveaux essais, V Enthousiasme a élé l'un des points (1) qui m'ont paru le mieux mériter d'être pris de leurs mains pour être de nouveau discutés (2).
J'ai donc le dessein de vous présenter quelques réflexions sur V Enthousiasme, en commençant toutefois par vous rappeler en abrégé l'd'pînion des deux auteurs que je viens de nommer.
Ni l'un ni l'autre ne lui sont, vous le savez , favorables ; Locke surtout lui est fort contraire : il ne \çit dans ceux qui y prétendent que des imposteurs ou des visionnaires; et pour peu d'ailleurs que, selon lui, la mélancolie se mêlé en eux à la dévotion, et que l'estime qu'ils font d'eux-mêmes leur persuade
Ci) Un eicellent article de ^M. Barthélémy Saint-Hilaire, dans }e Dictionnaire des iciênces f^hilosophiques ^ a été aassi pour moi une occasion et un motir de traiter cette question.
(2) Me sera-t-il permis d^ajouter que ce morceau pourra faire partie du volume, déjà préparé, qui, à une époque plus ou moins prochaine, devra suivre les deux autres que je viens de publier, sous le titre de : Essai sur Vhistoire de la philosophie en France au XVII* 9iècle ?
qu'ils sont en une familiarité toute particulière avec Dieu, prévenus des conceptions les plus bizarres et les plus vaines, ils n'hésitent pas à les prendre pour des inspirations du Ciel , et à les faire suivre des actions les plus extravagantes et les plus folles. Cependant l'enthousiasme, qui n'est ni la raison, ni la révélation autorisée par les Ecritures, mais seulement l'imagination d'esprits échaufTés et pleins d'euxmêmes, quand il n'est pas un mensonge, ne saurait être légitimement un principe de croyance et de détermination : fausse lumière, .feu follet, il n'y a nul* lement à s'y fier, soit pour la pensée, soit pour l'action. Tel est, en substance, le sentiment de Locke.
Comme on le voit, il est assez dur. Celui de Leibnitz l'est moins peut-être, mais sans être encore bien doux.« L'enthousiasme, dit-il, était au commencement un bon nom; et c^mme le sophisme, dans l'origine, marquait proprement un exercice de sagesse, l'enthousiasme signifiait qu'il y a une divinité en nous : Est Deus in nobis.
>i Mais les hommes ayant consacré leurs fantaiâiçjs, leurs songes, et jusqu'à leur fureur, il commença à exprimer un dérèglement de l'esprit; cVlait une sorte d'aliénation dans les devins et les devineresses; ce n'est pas quelque chose de beauœup mieux dans certains sectaires^ comme les trembleurs, avec leurs lumières qui ne font rien voir, ou certaines personnes d'une imagin^ition fort animée, qui prennent cette agitation pour une inspiralion du Ciel. Antoinette de Bourignon, par exemple, se servait de sa focilité de parler et d'écrire comme d'une preuve de sa mission divine, et un autre vi-
sionnaire fondait la sienne sur la faculté qu'il avait de parler et de prier tout haut, pendant un jour entier, sans jamais s'arrêter, ni s'épuiser. Et quand à ces illusions se joint une certaine disposition à l'action , ce n'est pas sans danger : l'Angleterre en est une preuve. Il est vrai que ces persuasions font quelquefois un bon effet, et servent à de grandes choses, car Dieu peut faire tourner l'erreur au prolit de la vérité. Cependant, il ne feut pas que jamais il y ait tromperie, parce qu'il n'est pas permis d'user de fraudes, même pour une bonne fin.» Ainsi pense Leibnitz, à quelques nyances prés, d'accord avec Locke. Pourquoi celte conformité entre eux au sujet de l'enthousiasme? est-ce parce qu'ils sont dans le vrai? Je ne saurais l'admettre. Mais, voici plutôt ce qui peut expliquer leur commun jugement. Le pays de chacun d'eux avait été fort agité par les nouveautés religieuses; T Allemagne en avait été toute troublée pendant sa rude guerre de trente ans, l'Angleterre pendant sa violente et austère révolution , et les âmes émues ne s'étaient pas toutes assez modérées pour rester, dans leur entraînement, fidèles à la raison ou aux sain tes Écritures, et bon nombre s'étaient emportées en divers excès, dont les sages n'avaient pu s'empêcher de gémir ou de sourire.
Locke et Leibnitz étaient de ces sages, et bien que tous deux fussent enfants et partisans de la réforme^ ils appréciaient comme ils le devaient ce soi-disant enthousiasme, qui, au gré de Tillusion ou de l'ambition de chacun, multipliait l'inspiré, le prophète et l'apôtre, et de toute part suscitait de faux et vains
révélateurs; mais ils eurent le tort de le prendre, par préjugé, pour le véritable enthousiasme, et d'étendre de Van à l'autre la sentence de réprobation que le premier seul méritait. On conçoit donc comment ils condamnèrent tout ce qui se cachait par usurpation sous ce bon nom. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'ils n'ont point assez reconnu ce que ce nom rapportéà d'autres temps et à d'autres lieux, et appliqué à un état de l'âme plus général et plus pur, exprime de noble, d'excellent et de vrai. C'est ce qui m'a déterminé à traiter , après eux , et dans un autre sens qu'eux, la question de l'enthousiame, et de le considérer successivement :• 1^ dans son essence; 2* dans ses principaux caractères; 3^ dans son objet et ses divisions générales; 4° enfin, dans sa distinction d'avec ce qui n'est pas lui, et cependant s'en rapproche, «u moins en apparence. Tel sera donc l'ordre que je suivrai. J'en aborde immédiatement le premier point.
Qu'est-ce que l'enthousiasme en lui-même? Il est, sans doute , au fond, assez difficile de le dire; mais, ce semblerait impossible, si on se laissait trop prévenir par certaines raisons qui n'iraient à rien moins qu'à en proscrire entièrement l'étude; on supposerait alors, en effet, que , comme il n'est pas un de ces phénonèmes qui se produisent à volonté, il échappe, par là même, à une des condition* nécessaires d'une exacte observation, et que, même quand il se montre, soustrait par sa nature à la prise de là réflexion , il passe inaperçu dans la conscience éblouie^ et peut tout au plus être l'objet d'un sentiment confus, mais nulfèment celui d'une recherche
philosophique. Telle serait la conclusion à laquelle on sérail amené, si on acceptait trop Dsicilement rbypothèse dont elle découle. Mais il n'en serait pas de même, si on la rejetait avec discrétion; car par là ipême on remarquerait que , si l'enthousiasme ne se développe pas à volonté, il se laisse cependant voir dans d'assez sensibles manifestations, et que s'il ne permet guère la réQexion, la lente réflexion s'entend, il en est une plus rapide, celle qu'on peut appeler le coup d'œil , ou la vive et ferme intelligence des choses à leur premier aspect, à laquelle il se prête mieux. *
De sorte que, si les difficultés de cette étude subsistent encore , les impossibilités du moins disparaissent ou diminuent , et qu'il n'y a rien de trop téméraire à se poser, dans l'espérance de Téclaircir en quelques points, la grave question de l'enthousiasme. L'enthousiasme est-il une faculté spéciale defàme, ou le concours harmonieux de ses diverses facultés, élevées en un degré supérieur d'activité et d'excellence? 11 ne me semble pas qu'à cet égard il y ait lieu d'hésiter, car évidemment l'enthousiasme n'est point , par sa nature , un fait simple ; et il est même si complexe, que c'est là une des causes qui en rendent l'analyse laborieuse et embarrassante. Riche d'éléments variés et profondément composés, il ne se . livre qu'à grand'peine, dans sa pleine et pure essence, aux regards de l'observalêur. II n'est exclusivement aucune des forces qui nous animent, et qui d'ailleurs ne vont guères les unes sans les autres ; il en est plutôt un des plus larges comme des plus brillants résultais.
Ainsi, sans doute, il est la raison ; et comment ne la serait-il pas? Il n'est pas un mouvement aveugle et sans dessein ; il a , au contraire , toujours ses lumières singulières , et il ne se déclare jamais , même chez des hommes peu cultivés, sans éclater par quelques traits de vive et haute intelligence.
Le fond de Tenthousiasme est la raison ; il est vrai que ce n'est pas la raison des sophistes, laquelle n'est bonne qu'à produire le doute et l'indiflërence; mais c'est celle des grandes âmes , des nobles et fermes ' esprits, laquelle édifie au lieu de détruire, établit au lieu de ruiner, et, dans sa féconde et forte affirmation, a quelque chose de la création, puisque, au moins , dans l'ordre de la conscience, elle fait être ce qui n'était pas, porte la lumière où elle n'était pas , et, par une sorte de fiât ^ produit des vérités qui , faute d'être connues , étaient comme au néant et attendaient l'acte de la pensée pour paraître et venir aujour. ^
Mais il est plus encore, il est aussi l'amour. Pour qu'il ne le fût pas, il faudrait qu'il fût indifférent, sans passion, sans désir; qu'il se portât au vrai, au beau et au bien sans ardeur; qu'il s'approchât de Dieu sans bràler de la flamme sainte; qu'il fût, en un mot, l'enthousiasme, moins ce qui en fait la vraia vie : il faudrait qu'il ne fût pas l'enthousiasme.
L'amour lui est donc nécessaire ; mais cependant il ne lui suflit pas, même i^éuni à la raison. La vo* lonté lui est, en outre, essentielle.
Sans la volonté il ne serait plus une vertu , mais une nécessité ; un mérite, mais un pur don ; il resterait sans valeur morale. Or, s'il y a en lui de la
fortune , il y a aussi de la conduite ; s'il y a de Dieu, il y a aussi de l'homme. C'est une grâce du Ciel, mais acceptée et fécondée avec un généreux empressement par une volonté libre et fqrme. L'enthousiasme s'étend donc à toute l'âme humaine, dont il est une des plus complètes comme des plus hautes perfections; il en enveloppe comme il en élève toutes les puissances réunies ; il en est la grandeur.
La grandeur, en effet, voilà ce qui le distingue; grande raison, grand amour, grande force de vouloir, voilà ce qui le constitue. Grande raison, je nedispas pour tout également, mais certainement pour l'objet propre qui le ravit et le captive. Soos d'autres rap- * ports, et pour d'autres vérités, auxquelles il ne s'applique pas, il peut être humble d'esprit, il peut être enfant, en quelque sorte, et montrer une innocence et une modestie de pensée qui lui prêtent même un charme et un attrait particuliers, en mêlant heureusement à sa majesté naturelle je ne sais quelle facile et isuave naïveté. Mais quant aux vérités qui le touchent et l'intéressent vivement, science ou sentiment , il en a une vue si large, si profonde et si originale, que je ne fais nulle difficulté de l'appeler du génie; du génie ou une grande idée, rendue fixe et durable, voilà le fond de Tenthousiasme.
On peut dire que , par suite , il est aussi un grand amour ; la grandeur, en effet, passe de l'esprit dans le cœur, de la pensée dans la passion , par une conséquence naturelle de la relation qui les unit. Mais qu'est-ce qu'un grand amour If C'est celui qui, en rapport avec les choses vraiment aimables , avec
celle surtout qui Test infiniment, avec Dieu, le souverain bien, s'y attache en toute dévotion, tout abandon , et tout ravissement, et, devient, en se sanctifiant , une véritable religion. Comment un tel sentiment pourrait-il manquer à Tenthousiasme L' en tbousiasme fait les saints, les héros, les poètes : comment les ferait-il sans cette sublime aspiration? Du médiocre jamais ne nait que le médiocre; d'un faible et vague amour ne peuvent pas sortir ces nobles désirs, ces transports, ces joies célestes, et, s'il le faut aussi, ces tragiques douleurs, qui remplissent les destinées de ces âmes généreuses. Si elles ont tant d'élévation , c'est qu'elles ont un grand amour; si elles participent ainsi de Dieu , c'est à force d'adoration ; elles n'auraient pas cette excellence , si elles n'avaient pas cette vive ardeur.
Grand en tout, l'enthousiasme Test, par conséquent aussi , dans sa manière de vouloir ; une rare force de volonté lui est certainement inhérente. S'il n'en était pas doué, il conserverait difficilement cette sérénité dans Taction qui forme un de ses caractères, et le rend imposant.
Il est bon qu'il soit possédé de l'objet auquel il se voue; c'est de là que lui viennent ses soudaines illuminations et ses vives aspirations, heureux débuts de sa grandeur; mais il est bon aussi qu'il se possède lui-même avec une virile énergie ; autrement il ne répondrait pas à ce que Dieu a fait pour lui, il ne proportionnerait pas Teffort au don, la conduite à la grâce, et sa molle liberté trahirait une faiblesse indigne de sa haute et brillante origine.
ii n'y a d'enthousiasme accompli que rentbousiasme qui veut et qui veut avec grandeur.
Est-ce à dire pour cela qu'il n'y ail rien de spon* lané dans cet état de l'âme? On ne saurait le penser, pour peu qu'on remarque ce qui s'y mêle de vif élan et d'entratnement à la sagesse et au conseil ; il esl; trop clair, en efiet, que l'esprit enihousiaste ne s'épuise pas en réflesulons sur ses desseins et ses act«&; qu'il ne passe pas son temps à se replier sur lui«* même pour s'interr(^er et s'écouler dans le secret de sa conscience ; il a autre cbose à faire , il a ses miracles et ses prodiges ; il a sa haute mission, pour laquelle il n'a pas de trop de ces vives et promptes inspirations dont Dieu^pour commencer, le prévient et le favorise.
Tout ce qu'il faut entendre, c'est qu'il ne parvient pas à son entière perfection , si à ces dons heureux il ne joint librement une ferme énergie de vouloir.
Qu'est-ce donc maintenant que l'enthousiasme ea lui-même? Une harmonie de grandeurs, une grande pensée, un grand amour ^ servis par. une grande volonté.
Mais, s'il, est tel dans sa nature, qu'est-il dans, les principaux et les plus remarquables de ses caractères?
Avant tout , on peut dire qu'il aspire à se commuquer ; c'est le mouvement d'une grande âme vers d'autres âmes, qu'elle recherche pour s'ouvrir et se donner à elles; c'est l'expansion et l'effusion mêmes. Si, parfois, il parait d'abord concentré et secret, c'est pour se produire ensuite avec d'autant plus d'aban--
don ; s'il commence par le recueillement, c'est pour finir par Téciat.
Aussi la solitude ne lui est pas bonne; elle ne lui. sert du moins que comme moyen de préparation. S'il y était condamné, il y périrait ou y dégénérerait en un sombre et farouche emportement, dont il ne serait pasimpossiblequ'un des funestes accidents fût la fureur avec la folie ; tant il est vrai qu'il a besoin de société et de commerce, .tant il lui faut la foule pour bien se développer. Aussi son champ c'est la monde; ce n'est que là qu'il a toute son action naturelle. Il faut à son ambition l'attrait ^e l'espace et le charme du grand nombre. On n*a pas Dieu en soi , sans en être agité, sans être, en quelque sorte , pressé de le porter hors dq soi , de le dpnper comme on Ta reçu , de lui faire vqie partout où il y à des esprits pour le connaître , des cœurs pour l'aimer, des volontés pour le servir. Est, Deus in nobU^ Dieu n'est en nous que pour en sortir abondant et pl^in de grâce; il ne npus. choisit, dans son amour, comme ses vases d'élect^n que pour mieux s'épancher de notre âme dans d'autres âmes qui ont spif de ses bienfaits.
Expansif, l'enthpusiasme n'a ce premier caractère qu'en le nuançant de deux autr^es, qui en sont une dépendance; c'est-à-dire qu'il est, en outre, im^ posant Qt entraînant; imposant, c'est sa grapdeur, qui le fait tel à nos yeux, alors surtout qu'elle se déploie sans résistance et sans trouble, et qu'elle garde paisible et purp sa divine sérénité; mais c'est sa grandeur encore qui le fait tel pouf nous, quand, moin$ heureux et plus éprouvé, il se trouve con-
damné aux travaux de la lutte; car, il ne s'abaisse pas pour combattre, il s'élève bien plutôt, et ce qu'il perd d'une part en calme et en noble simplicité, il le gagne de l'autre en brillante énergie; à peu près comme un fleuve qui ,> majestueux dans la facilité et la paix de ses ondes , ne cesse pas de Têtre lorsque soudain, arrêté par un obstacle imprévu, il soulève ses flots, pour l'emporter au loin, triomphant et vainqueur; de même Itenthousiasme dans ses moments laborieux. Lesdifliçultésrémeuyent, mais ne l'abattent pas, et son empire lui demeure, quelque effort qu'il lui en coûte pour le conserver et le maintenir.
Mais il n'a pas seulement pour lui le souverain commandement, il a aussi l'entraînement; il a tout le charme attaché à la grandeur pure et sans détour. Sincère et noble en ses fins , gén^eux et droit dans ses démarches, il est impossible qu'il ne touche pas les âmes auxquelles il s'adresse, et qu'après les avoir d'abord subjuguées et soumises, il ne se les gagne pas ensuite, et ne se les concilie pas par une sorte de sainte et irrésistible séduction. C'est toute /a force d'une religion régnant, à la fois, sur les cœurs par la douceur et par l'autorité, par l'attrait delà bonté, comme par l'impression du respect.
Tels sont quelques uns des traits qui caractérisent l'enthousiasme.
Cependant, ce n'est pas tout : il a besoin, pour agir et se produire au dehors, de se servir du corps. Comment s'en sert-il î par quels phénomènes s'y manifeste-t-il? C'est ce qu'il faut aussi considérer.
Et d'abord, il le rend singulièrement expressif; front, regard, air de visage, geste, attitude, simples
mouvenaenls , il n'est rien qu'il n'atteigne^ ne pénètre, ne transforme, n'enlève, en quelque sorte, à la matière, pour le donner à l'esprit. Il remplit tout de sa présence; il rayonne et brille partout. Tous ces organes qui d'eux-mêaies ne signifient bien que la vie, mais qui, sous une vive impression morale, finissent par représenter l'âme elle-même avec ses facultés, ici, grâce à l'excitation toute particulière qu'ils reçoivent, deviennent, en quelque sorte, éloquents, et parlent avec grandeur des grandes choses dont ils sont pleins. L'enthousiasme leur prête cette admirable propriété.
Mais il leur en prête une autre encore, peut-être pi us merveilleuse. Dans ses moments surtout de plus vive animation ne va-t-il pas jusqu'à en retirer, ou du moins à y suspendre cette sensibilité défaillante qui les rend sujets au besoin, à la faiigue et à la maladie, pour y mettre en place celte vigueur, et, si j'ose le dire, cette santé spirituelle, qui leur permet de supporter des privations , des travaux et des souffrances inouïes. Il les arme contre tous les maux; il les arme contre te mort même. Oui, je ne crains pns de trop m'avancer en affirmant que, dans certains cas, il les préserve de la mort : c'est lorsque, par exemple, parmi les misères de la guerre, il y étouffe par l'intrépidité, l'espérance et la ferme confiance, les principes délétères que la peur, le découragement et l'abandon de soi-même, y eussent inévitablement développés ; il les dispute et les soustrait alors aux atteintes mortelles d'une nature ennemie, et, pour un temps du moins, les maintient sains et saufs. Il ne faut pas ignorer ou révoquer en doute ces mira-
cles d'une hygiène qui n'a rien de Matériel , et dont Tenthonsiasmeaen lui-même la singulière vertu; autrement, on ne s'expliquerait pas le héros, le martyr, tous ces hommes de foi , qui , dans leur ardente dévolioh au souverain objet de leur pensée , de leur amour et de leur volonté, résistent d'une manière on pourrait dire surnaturelle à des douleurs physiques sous lesquelles eût infailliblement succombé et péri (a vulgaire humanité. Aussi, vivre alors n'est plus chose si médiocre; c'est le signe et TelTet d'une rare grandeur d'âme; c'est plus que de la tempé^ rance, c'est presque de la vaillance; c'est une écla* tante victoire de l'esprit sur la maHère, au moyen d^une énergie morale extraordinaire.
A ce titre, mais avec les '.réserves qu'il convient toujours d'apporter à de telles assertions , on peut dire que, dans certaines situations, l'enthoustasme est au corps comme le pain et le vin, comme le soleil et la lumière, qu'il lui vaut nourriture, chaleur et mouvement, et qu'à la lettre et sans flgure il le soutient, le rétablit, l'affermit et le sauve.
On comprend toutefois qu'il n'a cette action qu'autant que la machine à laquelle il l'applique est en état de la supporter ; car, s'il en était autrement , si elle se trouvait, par quelque cause, débile et sans ressort, la ruine y serait, au contraire; inévitable et irréparable. L'enthousiasme n'y pourrait rien , et noû seulement il n'y pourrait rien , mais toute tentative de sa part y serait périlleuse et funeste ; du moindre coup, il ébranlerait cette organisation épuisée ; avec un peu plus d'efforts, il la troublerait profondément; s'il s'y développait dans toute sa force, il lui serait sou-
dain mortel. C'est ainsi qu'il abat comme il relève, qu'il tue comme il sauve, mais avec cette différence qu'il (hit généralement plus de bien que de mal.
De cette propriété à celle par laquelle il nous rend jfisqu'à certain point étrangers , indifférents ou supérieurs à la nature, il y a la plus étroite relation. • C'est toujours dans l'esprit la môme puissance de vivre, avant tout, pour l'objet qui le ravit.
Comment l'enthousiasme nous rend^l étrangers ù la nature ?
Je ne prétends pas que ce soit d'une manière durable et absolue. Quels que soient ses élans , ils ne sauraient nous enlevée ainsi aux conditions matérielles de notre existence sur la terre; ce ne sont tout au plus que de sublimes distractions, qui nous viennent rarement et ne se prolongent guères. Mais enfin, quand elles nous surprennent, nous n'avons plus d'yeux pour voir , d'oreilles pour entendre , de sens pour percevoir ; nous ne sommes plus de ce monde, nous sommes d'un autre et d'un meilleur; et ces absences, si on me permet l'usage de ce mot, sont comme une visite au Ciel cour y vivre un moment, dans ce lieu des esprits dont les idées font la variété, et Dieu la sublime et profonde unité. C'est là que nous nous retirons, ou, si l'on aime mieux, que nous nous abstrayons, durant ces courts instants où il nous est donné d'entrevoir la céleste patrie. Puis nous retombons, nous rêverions à celle que le Créateur nous a faite ici bas , pour y reprendre nos liens, y retrouver nos instincts, nos habitudes, nos besoins. L'ange le cède alors à l'hom-
me, l'homme même à l'animal, et tout rentre par rabaissement dans l'ordre de la vulgaire réalité.
Cependant, si Tenthousiasme ne nous quitte pas tout à fait et nous soutient encore de quelques unes de ses pures et fortes inspirations, sans nous rendre étrangers, il nous rend au moins indifférents ou peu sensibles à la nature. Qui ne Ta éprouvé, même pour bien mçins que pour Tenthousiasme , pour quelque passion, quelque préoccupation, quelque intérêt secondaire? il nous a suffi de nous abandonner à ces mobiles inférieurs avec un certain entraînement , pour être dès lors peu touchés d'une foule d'objets divers qui, dans.d'autres circonstances, auraient, sans aucun doute, éveillé , excité, flatté ou offensé notre sensibilité. Que si vous considérez l'enthousiasme lui-même , et que vous en appeliez tour à tour à votre propre expérience et à celle d'autrui,je vous le demande d'abord pendant ces heures, si rares et si rapides que vous les supposiez, où une grande pensée , un grand amour et une grande volonté viennent soudain ravir votre âme et l'élever jusqu a Dieu, gardez-vous encore grand souci des choses de la terre, et ne les voyez -vous pas tour à tour venir à vous ou s'en éloigner, vous apporter ou vous retirer leurs propriétés variées, avec une impassibilité et un calme qui vous laissent toute votre liberté?
Que vousr font alors tous ces biens et tous ces maux éphémères qui ne vousr atteignent d'ailleurs que dans le moindre de votre être , au prix de ces éternelles merveilles du vrai, du beau et du bien
dont vous êtes enchantés? Ensuite, si de vous-mêmes vos portez vos regards sûr autrui , et que vous cherchiez dansl'histoire d'illustres etd'éciatants exemples^ arrêtez-vousj si vous le voulez, à Homère
et à Milton. Ni à Tun ni à Tautre la nature ne fut
douce: elle les priva de la lumière, elle les priva de la richesse, elle leur retira bien des jouissances et bien tles secours nécessaires; mais elle ne leur retira pas ce vif enthousiasme qu'ils auraient reçu de Dieu, et qu'ils conservèrent pour se consoler et s'oublier dans leurs misères. Le plus qu'ils purent, ils lui empruntèrent cette'sainte indiflërence qui leur permettait de passer à travers les plaisirs et les peines de' cette vie, sans trop regretter les uns^ sans trop souffrir des autres. Ainsi du moins ils vivaient, tant qu'en eux l'inspiré, le [joëte, l'homme divin, surmontait la chétive et misérable créature ; puis ils revenaient, en retombant, à toute leur triste sensibilité. Maisqu'âi-je affaire ici de vous parler en mon nom , quand j'ai à vous citer des paroles telles que
celles-ci; « Nous avons quelque expérience de
cette vie , lorsque quelque "vérité illustre nous apparaît, et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre. Là, nous goûtons un plaisir si pur, que tout autre ne nous paraît rien à comparaison. C'est ce plaisir qui a transporté le» philosophes , et qui leur a fait souhaiter que la nature n'eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de la volupté toute pure.Qui voit Pythagore, ravi d'avoir trouvé les proportions des carrés des côtés d'un certain triangle
avec te earré de sa base , sacrifier ^ne hécalombe en actions de grâces ; qui voit Archiniède, attentif à quelque nouvelle découverte , en oublier le boire et le manger; qui voit Platon célébrer la féUdté de eeux qui eontemplent te beau et le bon , première^ ment dans les arts, secondement dans la nature et enfin dans leur source et leur princ^>e, qui est Dfêu ; qui voit Aristote louer ces heureux moments m Vàr me n'est possédée qae de rintelUgence de la vérité et juger une belle vie digne d'êtreéterneile, d'être la vie de Dieu ; mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice de connaître, d'aimer et de louer
^Dieu, qu'ils ne le quittent jamais , et quils éteignent, pour lecontinuerdurant tout le cours de leur vie, tous les désirs sensuels ; qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dac^ les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse (1). »
Cependant toutes ces âmes, c'était surtout l'enthousiasme de la spéculation qui les transportait ainsi; dans d'autres ce qu'on peut appeler l'enthou-
' sîasme de l'action , il'a pas moins de vertu. Suivez en efTet les héros au milieu de leurs épreuves; prennent-ils grand souci du bien-être matériel, et sont-ils fort touchés de ce qu'ils en possèdent ou de ce qui leuren manque? Il en est un qui remplitencore toutes les pensées de son souvenir ; c>st le plus moderne et le nôtre, celui qui est à la fois le grand capitaine et le grand politique de notre temps : Napoléon ! s'il .eut parfois la faiblesse de la guerre, en eut aussi et
(I) Bofsaet, Connaissance de Dieu et de êoi-méme.
aTatit tout le noble enthousiasme ; et il reutj tour à tour heureux et plein d'allégresse, c'était quand il rêvait, et réalisait comme il rêvait, la conquête des états ; ou triste et chargé de deiiîl , c'éiait quand il était réduit à défendre, presque sans espoir, notre pays envahi. Eh bien ! dans ces grandes journées où, s'enîvrant d'ambition comme d'autres de poudre et fle bruit, it était de toute son âme, de tout son puissant génie, à ce terrible jeu des batailles, que lui faisaient, pour s'abriter, se nourrir et se vêtir, le palais bu la chaumière, les mets recherchés du riche ou lé pain du paysan, la pourpre de l'empereur ouïe manteau du soldat! Il avait bien autre chose eii tête, comme on dit familièrement ; il avait le sort d'un peuple, d'un principe, d'une idée, à décider par les armes. Que lui faisaient même, dans leur poésie, ces campagnes d'un aspect ou sévère ou riant , ces montagnes, ces vallées, ces plaines , ces fleuves et ces bois, et tous ces Ueux souvent pleins d'admira- Wes beautés ! Il n'y voyait que des accidents contraires ou favorables à Tordre de ses conseils , et cotnme des points de l'échiquïer sur lequel était engagée la fortune militaire el politique de ses desseins. Et ces braves à sa suite, bourgeois hier, aujourd'hui soldats, et soldats de la bonne sorte, qui tes transformait ainsi, et les rendait d'aussi vaillants hommes contre la faim et la soif, contre le froid et le chaud, que contre l'ennemi en armes ? L'enthousiasme, qu'ils apportaient ou qu'ils recevaient au camp , et qui, après leur avoir élevé l'âme , leur trempait le corps, comme du fer , coîitre tous les besoins.
Enfim^ par l'enthousiasme , nous pouvons devenir aussi supérieurs à la nature; mais voici comment d'abord je l'entends. Le plus souvent, quoi que nous en ayons, elle nous intéresse et nous attache; c'est même la condition ordinaire de notre vie -, nous sommes comme de sa famille , comme des enfants du même père, et ce n'est que par exception que nous supportons mal les relations qui nous, unissent a elle. Mais cependant, quand il arrive que, dans sa tristesse^ elle nous sourit et nous plait peu, qu'elle nous est môme sévère et dure, grâce à la puissance de transformation que nous prête l'enthousiasme, nous la modifions en idée, et la chan-
geonsde telle sorte ^que nous l'accommodons, jusqu'à un certain point, à nos désirs et à nos pensées. C'est, dans notre imagination, une véritable métamorphose.
L'enthousiasme poétique et Tenthousiasme religieux ont, surtout, ce charme magique. L'un, riche de sentiment, d'invention et de fiction, s'empare de ce monde, qui le satisfait si mal, et soudain il le vivifle, l'anime, l'embellit, l'élève presque jusqu'à l'humanité. L'autre, plein de piété, de foi et d'espérance, le (raite comme ur! instrument des conseils de la Providence; et, si rigide et si dur qu'il le trouve par l'expérience , il parvient , à force de raison , d'à*? mour et de volonté , à se le représenter sous un aspect plus favorable et plus doux, et, en conséquence , à l'accepter sans murmure et sans plainte , et même à le bénir avec une religieuse humilité. C'est ainsi que le pauvre missionnaire qui s'en va, tout ardent de zèle et de dévfiement, dans des
contrées lointaines, sous les plus âpres climats, a bien vite, par l'inspiration du Dieu qui le soutient , amendé en pensée cette ingrate nature , et trouvé en elle, au lieu d'une implacable et désolante ennemie, une compagne qui lui est donnée austère et rigoureuse à dessein afin de mieux Texercer à la patience et à la résignation. C'est ainsi que , sous un autre rapport, le noble écrivain qui, lui aussi, s'est voué à une sainte chose , la vérité à trouver, à enseigner et à répandre, ne s'inquiète guère, dans son facile et généreux désintéressement, de son étroit réduit et de sa pauvre demeure. N'a-t-il pas pour l'orner, l'agrandir et s'en former un palais, que dis-je un palai% ! un temple, un lieu sacré, ces merveilleuses images dont abonde son génie? Et que lui seraient, auprès de ces parures et de ces trésors de son âme , ces statues , ces tableaux , ces galeries, ce vain faste, toute cette tnagnificence sensible que pourrait lui donner l'or, mais où manquerait l'esprit! Nous avons tous en nous, plus ou moins enveloppé, un monde ^e notre choix, que nous sommes prêts à porter et à répandre sur l'autre, pour en couvrir les imperfections, les infirmités et les laideurs; mais dans ceux-là , surtout, que l'enthousiasme visite , il perce avec éclat ses voiles mystérieux, resplendit, et s'épanouit riche de beaulés ineffables; et c'est alors merveille de voir comment tout cet idéal , comment ce ciel , ce soleil, cette terre de nos rêves, se mêlent, pourl'effecer ou la corriger à propos , à cette triste réalité que nous avons sous les yeux. C'est comme une autre création que nous tenons , au reste , aussi de Dieu , car l'im-
pression de son idée, qui vient, pour le besoin de notre esprit et de notre cœur, ^'^jouter ou se substituer à celle dont nous souffrons.
Cependant il est encore un autre genre de supériorité que rentbousiasme peut nous donner à l'égard de la nature , et qui ii^e consiste plus dans une simple opération de l'esprit , mais dans lejravail des mains joint à celui de la pensée , pour prêter à nos idées une sensible réalité. Ainsi , mus par quelque grand dessein , sentons-nous que lei^ lieux auxquels nous sommes fixés nous sont rudes et difficiles, nous nous mettons soudain àrœuvre, nous abattons, nous élevons , nous séparons, nous rapprochons , nous faisons de mîlld manières acte de puissance de transformation sur ce théâtre de nos destinées; nous Tarrangeons et le disposons en maîtres et en conquérants; et puis, si, dans notre impatience des limites et des obstacles, nous jugeons l'ancien monde trop étroit pour notre ambition , nous en cherchons un nouveau et nous le trouvons. Désert , nous le peuplons ; sauvage, nous le cultivons. Nous y transportons toute notre civilisation, et il devient nôtre > comme son aine ; la terre entière nous appartient , partout prête à recevoir et à garder docilement l'empreinte de nos mains.
Si la. foi remue les montagnes^ Tenthousiasme ne fait pas moins , et on peut dire avec vérité qu'il n'est point de éiflicultés si hautes et si considérables de rordre'matériel qu'il n'aborde, ne surmonte, et dont il ne triomphe heureusement. Il y a deux choses, que Dieu semblait avoir faites à tout jamais , l'une trop grande et l'autre trop petite, au gipé de
nos désirs, Tespaeeet la durée. Eh bien! I*enthou* siasme, avec l'aide deTindustrie, qu'il s'associe à pit)pos, entreprend , dans une mesure qu'on ne sach rait assigner, sur TétenduedePunetsur labrièvetéde l'autre, de manière à nous les rendre moinsen moins sensibles. En tout , son action au sein de la nature ya presque jusqu'à créer après le Créateur, oudu moins jusqu'à user du pouvoir qui lui a été départi pour former et accommoder indéfiniment et de mieux en mieux l'œuvre de Dieu à noire usage.
Encore une fois, l'enthousiasme nous est d'un se-* cours merveilleux pour nous donner prise* et puissance sur le monde matériel.
Il ne Test pas moins pour nous placer dans de semblables rapports avec le monde moral. '
Et d'abord, de même que dans ses élans divins il entraîne souvent l'âme bien loin de cette terre, de même, et par l'efTet d'une non moins forte abstraction, il la tire aussi en l'élevant hors de la société des hommes , et lui en fait chercher ailleurs une autre plus par&ite, où elle soit mieux selon ses vœux. Oui, il y a de ces communions, par la foi et l'espérance, des élus d'ici bas avec ceux d'un autre ordre, qui rompent, au moins pour un moment , leurs liai^ns terrestres, et leur donnent au ciel une famille, une cité , une patrie idéales. C'est là qu'ils vont porter et comme mettre en dépôt leurs idées les plus chères, leurs plus saintes croyances, leurs secrets les plus doux; et quand cessent pour eux ces mystérieux commerces, ils n'en reviennent pas moins bons à leur condition ordinaire; ils en reviennent, au
contraire, meilleurs et plus parfaits; ils rapportent de ces divines et sublimes régions je ne sais quoi de plus serein , de plus calme et de plus pur, qui leur manquait aupavarant. C'était dans un état d'affliction, de découragement et de dégoût , qu'ils avaient quitté, pour se consoler, la terre pour le ciel; c'est dans une disposition opposée^ c'est dans un^ntiment profond de paix et de confiance, qu'ils laissent à son tour le ciel pour la terre. Ils ne sauraient que gagner à ces pieuses et poétiques migrations de leur âme.
L'enthousiasme leur fait encore une autre espèce de bien. Alors môme qu'il les laisse vivre parmi les hommes de la vie commune, et engagés dans tou^* tes les relttionsuqui les unissent les uns aux autres, il est de l'humanité des choses tristes et misérables auxquelles il h s rend heureusement indifférents: ce sont les faveurs ou les défaveurs sans raison , les flatteries sans pudeur, les injustices sans mesure, les basses passions, les vils intérêts, les artifices de tout genre , mis en jeu pour ou contre eux. L'enthousiasme ne les empêche pas de voir et déjuger ces méprisables moyens ; mais il les empêche de s'en émduvoir, de s'en troubler, d y céder-, il leur en donne , avec la connaissance , le dégoût et le dédain. Par suite, il leur épargne ces empressements ou ces timidités, ces condescendances de tout degré, ces facilités à tout prix qui sont de véritables abaissements; et en même temps que, par une généreuse et ferme impassibilité, il les préserve de faiblesse et de corruption , il les détourne aussi du dessein de corrompre. Ni corrompus ni corrupteurs, les voilà tels
qu'il les fait : grand principe de pureté que celui qui ne nous permet ni de recevoir en nous , ni de porter hors de nous, aucun élément de vice, et nous conserve Tâme libre de la tentation du mal à provoquer en autrui ou à contracter en nous-mêmes. Voilà ce que nous vaut l'enthousiasme. Sachons , à ce titre, Teslimer justement; et surtout n'oublions pas que, si, par hasard, aujourd'hui nos mœurs publiques paraissaient, à certains fâcheux symptômes, atteintes de Tune de ces maladies, qui n'éclatent pas sans doute , dans l'économie sociale , par de graves et violents désordres, mais y percent par de lents et insensibles dépérissements , il y aurait, potir le? régénérée , un autre remède que tous ceux qu'on demanderait à la législation , à la jusice et au pouvoir, plus rare sans doute aussi et plus difiicile à obtenir, mais tout autrepient efficace, mais le seul efficace peut-être, avec la religion , dont, au reste, il ne se sépare pas : ce serait l'enthousiasme ; un peu d'enthousiasme nous serait meilleur alors que tous ^ ces vains expédients faciles à déjouer. Une grande pensée , un grand amour, une grande volonté, mis au cœur d'une nation, ne la laissent guère languir; ils l'ont bientôt relevée , pour l'exciter et la porter aux nobles et saintes choses.
J'ajoute que l'enthousiasme, qui nous donne sur la nature la puissance que nous avons vue , ne nous laisse pas , loin de là, sans action sur l'humanité, et qu'il nous prête, au contraire, à son égard et pour son plus grand bien, une vertu particulière de transformation et d'amélioration.
Aifîsî, voyez le poëte^ qu'une grande inspiration aniine; partout, autour de lui, il $uscite des poètes, o^ du moins des Intelligences amies de la poésie, qui vivent de sa vie, et li|i forment comipe Mne famille multipliée sans ,tin et perpétuée sans bornes , dont il a droit d'être fier, parée qu'elle partage ses sentiments.
Voyez également le héros ; il n'a pas moins d'énergie pour faire seniblable à lui tout ce qui l'approche et Tadmire, et convertir à ses exemples toutes ces âines que frappe, attire et émerveille la grandeur de ses exploits.
Le saint a de même ^ grâce d'upe singulière efB- ^ oace, dont il n'a pas, plus tôt touché les espj^ts (WÎ viennei^ à lui, qu'il les a comme séduits à sa divine bonté et enveloppés dans cette atmosphère de pures ^ma^ations qu'il s'est faitj) autour 4e lui par son angélique vertu. Tous ont leur fécond et puissant enchantement, leur art merveilleux de se reproduire à rintini dai^ cette foule que la Provideace rassemble sous leurs pas et leur donne a conduire.
Le christianisme est à diiTérenls titres 1^ p^is éclataal exemple de cette force d'assimilation dont esî doiué l'enthousiasme. A peine est-il apporté a q monde par celui«qui l'annonce, et répandu par les disciples, qui Font rqçu de lui, ((ue juifs et païens, barbares et peuples civilisés, persécqieurs et niartyrs, il rapproct^et unit tout en une commune foi, et-^ lifialgré la variété des éléments dont il la compose , en foirme une société d'une durée et d'unç unité auxquelles rien ne se* peut comparer.
L'esprit seul fait de ces conquêtes. Ls^ force y échouerait, l'enthousiasme y est infaillible. Gloire à lui pour tant d'empire et de bienfaits à la fois !
Tel est l'enthousiasme dans ses propriété^ relatives à la nature et à l'humanité.
Il ^st vrai qu'il ne les a pas d'une manière absolue; il a ses limites comme ses variations » $es imperfections comme ses vicissitudes. U ne serait infini et immuable que dans Dieu, ou , si l'on nie permet, à cet égard, un langage plus aftirniatif , il n'a que dans DiQji, dont il est la pensée, l'amour et la volonté mêmes, celte sublimite inaltérable dont tout autre être est incapable. Mais dans l'homme il est toujours fkible et borné par quelque côté. L'homme, en effet , si bien dpué et si-excellent qu'on le suppose, ne saurait suffire à une vie toute de grandeur et d'élévation, et, qu^i qu'il fasse, il est condamné à d'inévitables retours d'inârmité et d'abaissement.
Après avoir vu l'enthousiasnpie da^s ses divers ca- . ractères, vo^ns-le d^ns s^jji objet.
A juger de cet objet par le s^iet auquel il répond, on peut d'abord dire, ce me semble, que, coname celui-ci est en nous une harmonie de grandes facultés^ celui-là est, hors de nous, une harmonie de grands attributs en rapport avec ces faculté$ ; qu'ainsi il est rintelligible pour la pensée, le désirable pour l'amoui^, l'obligatoire pour la volonté; qu'il consiste en toutes ces choses unies et liées entre, elles ; qu'il çst, par conséquent , un accord du vrai, d|U beau et, du bien. Toutefois, il faut le remarquer, de mêqae que dans l'enthousiasme, quoiqu'il soit une harmonie, il peut y avoir prédominance de l'un des élé-
tnents dont il se compose sur les autres, de la pensée sur ramour et sur la volonté, ou de la volonté, à son tour, sur Taniouret la pensée, ou enfin de Tamour sur l'un et l'autre à la fois; de même aussi, dans son objet et au milieu du concert qui y forment le vrai, le beau et le bien, c'est tantôt l'un , tantôt l'autre, qui y excelle et y a le premier rang.
De là, avec l'unité, les diversités de l'enthousias-* me, ou, si l'on aime mieux, les divers enthousiasmes. J'aurai biejitôt à en dire un mot.
L'objet de l'enthousiasme est donc livrai, le beau et le bien. Mais où résident ces choses? où ont-elles, en quelque sorte, leur siège et leur principe? Est-ce .dans les créatures ou dans le créateur? dans Thomme, dans le monde, ou cfans Dieu? Dans l'homme et dans le monde, elles ne manquent certainement pas : autrement tout n'y serait -qu'illusion, laideur et affreux désordre; ou, pour mieux dire, rien n'y se-' » rait, car que voulez-vous qu'il y eût là où il n'y aurait ni vérité, ni beauté» ni bonté? Ce serait le néant. Mais dans tout ce qui est fini, temporaire et local, le vrai, le beau et le bien, ne peuvent êlre qu'aux conditions mêmes de ces existences bornées, c'està-dire qu'ils n'y sont que d'une manière imparfaite. Où sont ils donc pleinement et dans toute leur infinitude? En .Dieu, qui seul, par son essence, peut suffire à leur immuable et pure perfection ; en Dieu, qui est leur vrai fond, leur indéfectible substance. Dieu, voilà donc quel est, en dernière lin, l'objet de l'enthousiasme.
Et maintenant, qu'il le soit par le vrai , le beau et le bien , domme par autant de manifestations de sa
divine essence^ on se l'explique sans peine si Ton considère d'abord que le vrai a certainement sa vertu pour exciter Tenthousiasme. Soit, en effet, qu'il ne se présente que sous le demi-jour du mystère, soit qu'au contraire il paraisse dans tout Téclat de l'évidence, il a toujours en lui de quoi toucher, énaouvoir, élever les esprits auxquels il s'adresse, et hommes de foi ou de science , prophètes ou philosophes, il trouve également en eux de fervents adorateurs. Le vrai n'occupail-il pas l'enthousiasme de Platon et d'Aristote (1), comme celui de tant de saints hommes extraordinai rement inspirés xie Dieu?
Le beau a. également, et plus eqpore peut-être, son irrésistible efticace : c'est un charme et un attrait; c'est tour à tour, et souvent merveilleusement réunies, une grâce, une noblesse et une sublimité, d'un n)0|, mais, à le prendre dans le sens de la théologie, p'est une gloire si pure, qu'il n'y a pas d'âme qui en s(Hjl touchée sans soudain tressaillir, aimer, prier et adorer. v» . • '
Et le bien, de son côté, ne reste pas sans valeur : car, outre que , par son rapport avec le vrai et le beau, il éclaire et charme aussi, il a en propre l'autorité; il est la loi, la loi même de Dieu, déclarant ses desseins, les révélant à notre raison, les insinuant à notre amour, les imposant à notre volonté, en préparant l'exécution par des épreuves variées, en réprimant l'oubli par le remords et la peine , en récompensant l'accomplissement par de justes rémunérations. Ainsi la direction morale, la discipline
(1) Se rappeler le passage de Bossaet cité plus haat.
)et la justice, tel est le propre du bien ; elles lui coih* posent line puissance qui île doit pas non plaslaisser les cœurs languissants et sans zèle. Aiissi n'j^ at-il pas moins de nobles et grands mouveoieiits de Vàme pour le bien et ses commandements que pour lé vrai et le beau.
Mais, pour que Dieu soit ainsi rotijet<ie l'enthousiasme; il lie ikut pas qu'il demeure4e Dieu voilé et comme refiré dans les ténèbres de son essence; le Dieu qui ne nous est rien, ne se communique à nous par rien, et ne sie fait ni connaître, ni 'aimer, ni servir. Non , il Éaut que ce soit le Dieu de lumière et tl'amour, de puissûnce et de vie; le Dieu qui, par la vérité, la beauté et la sainteté, suscite et développe en nous ces grandes pensées, ces grandes émotions et ces grandes volontés , l'honneur de rhùmaniié: Autrement point d'enthousiasme, s'il est vrai que l'enthousiasme soit une manière de s'unir à Dieu , non pour s'y abîmer et s'y perdre, mais peut* y pWser, afU contraire, une nouvelle énergi^n Le Dieu qui lui convient ne peut donc pas être ce fond vague de Vétve qu'on est réduit à appeler l'un , parce qn'on n'en peut rien dire de plus, et qui est, en effet, com* me s'il n'était pas, tant il est vain et indétierrainé. C'est uri tout autre principe; c'est un Dfeu feit pour l'homme.
Mais, si c'est un Dieu 'feit pour l'homme, ce n'est pas pour cela un Dieu fkit comme l'homme ; ce n'est pas une idole de notre façon et à notre image. Pour une idole , il y a fanatisme et superstition ; il n'y a pas enthousiasme^ Ne donnez pas l'homme à l'homme comme suprême objet de religion et de cuke, si
vous voulez exciter en lui ce noble et saint ittoûve*ment de Tâme. Où ifl faut Dieu, ne mettez pas Thomnie; mettez Dieu, le vrai Dieu, celui-là seul qui possède et peut seul communiquer Tespritde vie, de raison, d'amour et de vertu.
Le vrai Dieu, qui n*est ni Tinfinî fiiit comme lé néant, ni Tinfini fait comme le fini, mais qui est Vitifini dans sa vérité, sa beaulé et sa sainteté, rinfini dans sa pureté et sa force à la fois : voilà quel est précisément l'objet de renthousiàsme.
Ainsi, il n'y a d'enthousiasme que pour lesgran* des et saintes choses, et par dessus tout, pour celte qui les fait grandes et saintes par eHe-méme. L'enthousiasme pour un homme, pour une institution, pour une cause, ne se rapporte, dans cet honime, cette institution et cette cause, qu'à ce qu'ils renferment vériiablement d'idéal et de divîn.
De la considération de l'objet à celle des divisions, e^des ditîérentes espèces de l'enlbôùsiasme , la liaison esl étroite, et Tune sert évidemment d'explication à l'autre.
En effet, si Ton admet que cet objet consiste, comme nous venons de le voir, dans le vrai, le beau, le bien, avec cette circonstance que tantôt l'un, tantôt l'autre de ces points de vue prédomine, il est facile de distinguer trois principales^ sortes d'enthousiasme : l'enthousiasme intellectuel , l'enthousiasme poéiique, et l'enthousiasme moral.
L'enthousiasme intellectuel est celui qui regarde plus particulièrement le vrai, et qui , sdon qu'il procède des saintes inspirations du sentfbient, ou des profondes réflexions de l'intelligence, eèt cette sagesse su-
périeure, et je dirai presque divine, dont le prophète et le philosophe, le prêtre elle savant, quand ils sont fidèles à Dieu, offrent également Texemple. Ainsi, avoir en sa pensée quelque grande vérité , l'aimer et la vouloir jusqu'à Tadoration, la servir avec un soin empressé et pieux, et par tout ce zèle ardent aspirer non pas seulement à la sentir et à la croire, mais à Tentendre et à l'expliquer,^ la posséder par la sciepce, à la commciniquer par la démonstration ; mettre à ce travail sa vie, sa conscience et sa gloire; philoso^ pher, en un mot, si philosopher c'est user avec, religion de sa raison ; et d'autre part , être occlpé non moins saintement "d'une vérité, être aussi à elle d'esprit, de cœur et de volonté , et cependant apporter à la rechercher et à la connaître plus/J'entraînement et de sipontanéité que d'analyse et de raisonnement, en être possédé plutôt qug la posséder, la transmettre avec effusion plutôt qu'avec déduction , et, pour tout dire , l'avoir en soi et la proposer aux autres à Tétat de révélation. plutôt que de théorie : telles sont les deux nuances de cette espèce d'enthousiasme.
Tous les enthousiasmes sont frères, mais ils le sont avec des affinités et des analogies plus ou moins sensibles. L'enthousiasme poétique est celui qui se rapproche le plus de l'enthousiasme intellectuel» si même parfois il ne sedbnfond pas avec lui. Il se rapporte proprement au beau, te beau est encore le vrai, mais le vrai qui enchante, et qui, dans ses enchantements ^ amuse et ravit l'^e plutôt qu'il ne l'instruit. La poékie par conséquent tient aussi de la science , et surtout de la foi ; mais c'est la science et
la foi s'arrêtant à l'admiration, au lieu d'aller jusqu'à la conviction , et se laissant charmer dans leur curiosité par la grâce, la noblesse et la sublimité de belles choses, de manière à se contenter de la demiclarté de la fable et de la fiction ; telle est la poésie. Eh bien ! quand, sortant de la mesure commune, et s'élevant au génie par la grandeur, la nouveauté et la pureté de ses vues, elle éclate en inspirations qui montent au ciel comme des prières, elle donne alors son nom à une espèce particulière d'enthousiasme, à l'enthousiasme poétique, et elle deviept , si je Pose dire , cette religion des grands poètes dont furent , chacun dans leur langue , Homère, Dante et Milton ; Beethoven et Mozart ; Michel-Ange et Raphaël.
L'enthousiasme moral participe aussi des deux autres : car il est la grandeur et l'élévation dans la vertu, et il n'y a j[)as de vertu, et surtout de haute vertu , sans la connaissance du vrai et l'admiration du beau. Mais ce qui le caractérise proprement, c'est qu'il regarde et poursuit le bien avant toute chose, et que sa grande affaire est la pratique de la justice et de la charité dans ce qu'elles ont de plus difficile et de plus pur à la fois.
Quand donc une âme honnête, ardente et généreuse, voit , aime et veut fortement quelque sublime devoir, qu'elle s'en pénètre , s'en émeut, s'y résout et s'y soumet jusqu'au dévoûment, jusqu'au sacrifice, elle a son ythousiasme comme le savant et le poète ; mais elle l'a avec un attribut qui le distingue particulièrement : 1^ mérite moral. Tel fut celui de ces saints hommes qui, dans leur zèle angélique pour le service de Dieu, n'eurent de pensée, d'amour
et de volonté que pour lui, et s'élevèrent jusqu'à la grandeur par la simplicité H'une vie toute d'abnégation et de piété ; tel fût également celui de ces hommes saints aussi, quoiqu'à un titre différent, qui, dans leur fervente vocation pour le bien de leurs semblables, se firent comme \m culte de la liberté, de la délivrance ou de la gloire de leur patrie, et mieut en^âore de la fraternité , de la pait du genre humain. Et d'une manière plus générale, tel est le double enthousiasme religieux et politique dont rùn, sans négliger l'homme, est plus expressément tourné vers Dieu, et l'autre, sans oublier Dieu, est plus directement voué à l'homme; tous deux pieux m euxmêmes, puisqu'ils se rencontrent en Dieu, mais avec cette différence que celui-ci l'est plutôt avec le caractère de la charité terrestre, et celui-là avec Tâttribut de la dévotion des bienheureux.
Parlerai-je maintenant de l'enthousiasme militaire? Mais qui ne voit, d'après ce qui précède, qu'il n'est que l'enthousiasme moral, politique ou religieux, le plus ordinairement politique, qui passe, dans ses desseins, de l'emploi des moyens pacifiques et spirituels à celui des moyens énergiques et belliqueux. Le comprendre autrement serait le méconnaître, et en taAre une fureur brutale et sanguinaire , et non le dévoûment héroïque de sa vie aii service et au soutien d'une noble et sainte cause. On conçoit bien qu'il y ait une grande pensée, Ai grand amour et une grande volonté dans ce mouvement aux armes, qui vient après que la parole, les écrits et les discoufs, après que les lois, les institutions, le conseil et la conduite , en un mot après que Tesprif,
ne suffisent plus à Faction. C'est, par nécessité et parmi bien des périls , le recours à la force en faveur du bon droit ; c^est le sacrifice du sang, c'est le fait du héros , du grand capitaine et du soldat. L'enthousiasme n'y perd rien, il y gagne bien plutôt, il y éclate par des prodiges de couragfe et de constance. Mais se plaire et se porter à la guerre pour la guerre, s'engager sans conscience dans ce terrible^ jeu des conïbàts, ce n'est plus de l'homme qui a une foi et un principe dans le cœur, c'est de celui qui n'y a que des instincts de violence; ce n'est plus céder à Dieu, qui permet quelquefois, commande et sanctifie ces sanglantes épreuves ; c'est être possédé du détnon des batailles et courir en sauvage sur son ennemi comme sur une proie. Je l'ai dit ailleurs et je puis le répéter ici : la guerre , dans Jaquelle il y a toujours, sans doute, beaucoup de* l'homme et de ses passions, de ses intérêts et de sa malice, mais dans laquelle il faut bien qu'il y ait aussi de t)ieu, puisqu'elle est née avec le monde et qu'elle ne l'a pas quitté; la guerre, quand elle est venue ji^te, honorable et inévitable, a été et sera toujours une forte école pour les peuples. Même pieuse, elle est affreuse, elle entraîne après elle d'effroyables calamités ; mais cependant il faut bien qu'elle ait aussi sa grandeur, puisque, au nom de I*humanîté et à sa vive admiration , elle esi!^constâmment célébrée par les historiens et les poètes, et qn^ le philosophe et le prêtre lui-même la respectent el Texpliquent.
C'est qu'en effet, quand elle trou ve des âmes qui lui conviennent, des âmes promptes à l'honneur, plei-
nés de foi et d'ardeur, généreuses , dévouées, patientes, fermes et intrépides, elle en fait, aux rudes leçons de sa sanglante discipline , cette élite de vaillants hommes et de héros qu*une nation doit toujours être flère de porter dans son sein ; elle les élève et les développa toutes , celles qu'elle rencontre avec le génie, comme celles qu'elle trouve avec le simple iostinct des armes et des combats. Aux unes elle donne les vertus et les mérites du général , le conseil, la vigilance, la conduite et le commandement des hommes, une immense faculté de bien servir une bonne cause ; aux autres, les vertus et les mérites du soldat, l'obéissance, la confiance, un courage toujours'prêt, une vie toute livrée, et, quand il le faut, le sacrifice mèqpte obscur et sans gloire. Elle crée ainsi tout un ordre de nobles et viriles volontés \{iconnues à la paix, chèrement achetées, sans doute , mais qui valent bien leur prix. Voilà commenWelIe est une épreuve, uneépreuve terrible, et avec laquelle il ne faudrait pas se jouer follement, qu'il ne faudrait pas provoquer et chercher à plaisir, et surtout aggraver sans pitié comme sans prudence; qu'on doit, autant que possible, réduire à ce c|u'elle a de nécessaire et d'inévitable, mais qui, dans ces termes et à ces conditions, est un des principes énergiques que Dieu a mis .sur la terre, pour y venir, de loin iploin, susciter dans les nations un autre esprit et d'autres travaux que ceux qui sont propres à la paix, et compléter ainsi sévèrement la large éducation de l'humanité. Yoilà commer/! j'entends que la guerre peut être un sujet de légitime enthou- . siasme. Mais ce n'est plus , à ce point de vue , la
guerre pour la guerre; c'est la guerre comme épreuve, comme condition, terrible sans doute, maisdans certains cas nécessaire, de dévoûment à unesainte cause. A ce qui vient d'être dit sur les différentes espèces d'enthousiasme on pourrait joindre, si on le voulait, quelques remarques générales sur les rapports qu'elles ont eus avec les différents siècles et les différents pays. Ainsi, par exemple, on chercherait à expliquer comment la Grèce, dans ses beaux jours, fut, avec grand éâat, le théâtre de l'enthousiasme poétique 9 politique, militaire et philosophique; comment, pendant une longue suite d'âges, et par un dessein spécial de la divine Providence , la Judée le fut de l'enthousiasme prophétique; comment Rome, jusqu'à l'empire, te fut de l'enthousiasme po* litique et guerrier ; et comment aussi> dans les temps modernes, aux IS et 16^ siècles principalement, l'enthousiasme des lettres et des arts se développa en Italie; au IT'^'siècle, celui des sciences et de la philosophie, en concours avec celui des lettres en Angleterre et en France; à la môme époque, en Angleterre, l'enthousiasme religieux, politique et militaire, dont la France et l'Allemagne^ mais avec de moins grands résultats, eurent aussi leur part. On irait ainsi jusqu'à nos jours , et on montrerait comr ment en France, à la suite du vif mouvement philosophique qui emporta le 18« siècle, éclata l'enthousiasme politique et guerrier; et il y aurait encore d'autres contrées à honorer d'un souvenir : la jeune Amérique, par exemple, et la nouvelle Grèce; et moins peureuse , mais non moins noble , la Pologne divisée. Ce serait toute une esquisse de l'histoire
da l'enthousiasme à tracer rapidement; mais ce serait/par là même, une étude qui sortirait du cadre dans lequel j'ai voulu renfermer ce discours.
Du reste , y a-t-il des lieux qui, par eiix-môme§ et indépendamment de tout autre ordre de causes, soient plus fiivorables à la naissance et au développement de Tenthousiasme? Je le crois, quoiqu'à cet égard il soit assez difiicile de marquer avec quelque précision ceux qui ont de préférence ce caractèfe. Tout ce qu'on peut dire, c'est qi^en général, Içs contrées au doux soleil, à la limpide lumière, aux séduisants aspects, aux faciles et longs loisirs, sont plus propres à favoriser Tenlhousiasme contemplatif; et que d'autre part, les régions au ciel sévère et âpre, à l'apparence sauvageet sombre, conviennent mieux à l'enthousiasme énergique et actif. On peut ajouter qu'il est aussi des spectacles de {a nature qui produisent plus particulièrement en nous ces impressions degrandiur à la suite desquelles notre âme émue s'élève à Dieu avec transport. Ainsi, l'immensité des mers, la profondeur des bois, la vaste étendue des plaines, lamajestédes fleuves, la sublime hauteur des monts, et, parmi tous ces objets, le repos plein d'harmonie, ou l'action imposantedes forces delà nature, occupent rarement nos yeux, sans que quelque grand mouvement d'adoration et de prière ne s'élève dans notre cœur pour celui qui, dans sa majesté, lient toutes ces merveilles en ses mains.
Il y aurait peut-être aussi quelques observations à présenter au sujet des personnes qui sont le plus généralement capables d'enthousiaime , et ce ne serait pas une étude sans intérêt et sans fruit que de
rechercher quelles sont les conditions de sexe, d'âge, de tempérament, etc., qui sont lesphis convenables à cette disposition de l'esprit. Peut-elle, par exemple, se produire chez les enfants aussi bien que chez les honfirnes faits; et dans la mobilité, la frivolité et la dissipation de cet âge, n'y a-t-il pas un obstacle à la formation et à la durée de ces grandes pensées, de ces hautes ambitions et de ces fermes volontés qui la caractérisent?
Les femmes, dfe leur côté, nemanquent^ellespas en général de l'énergie nécessaire à ces puissants élans de Tâme, qui ne vont guère sans quelque chose de sérieusement viril? N'ont-elles pas une tendresse et une retenue de septiments qui y répugnent et s'y opposent? Tout cet éclat ne leur messjed-il pas? Et quand , par exception, elles ont assez de la femme jorte pour recevoir éi supporter ces impressions supérieures de la grâce divine, n'est-ce^ pas alors nojême à ce qu'il y a de moins véhément et plus doux parmi ees mouvements qu'elles se livrent de préférence? N'est-ce pas plutôt à l'enthousiasme poétique et religieux qu'elles sont accessibles? Combien peu sont vraiment faites pour ressentir l'enthousiasme politique et militaire, pour en avoir le don, les qualités et les vertus? G^est qu'en effet telle n'est pas leur mission sur cette terre ; elles en ont une autre, assez belle et assez laborieuse encore, celle de s*associer par la grâce et la délicatesse de leur âme à toutes les grandes choses qui se tentent parmi nous, et d'y apporter leur part de dévoûments modestes, d'humbles et pieux sacrifices, de suaves mérites: c'est celle de servir, avec une douceur de cœur dont
elles ont seules le secret, à toute cette partie du gouvernement de la Providence, dans laquelle il semble qu'elle déploie une sollicitude, des soins et une tendresse de mère; leur exquise nature leur assure ce ministère : il est assez juste et assez conséquent qu'elles n'en aient pas en même temps un autre.
Il est également rare qu'un pur^et véritable enthousiasme vienne à des hommes incultes et privés de'iumières. Il n'y a pas d'enthousiasme sans une grande pensée, et point de grande "pensée sans une certaine politesse d'esprit et de mœurs. Le barbare et le sauvage peuvent sans doute avoir d'instinct une vive énergie d'intelligence ; mais faute d'un certain recueillement, ils n'ont pas la méditation, et sans la méditation, point réellement d'enthousiasme. L'enthousiasme, il ne faut point l'oublier, est sérieux de sa nature ; or il ne l'est pas sans quelque • degré de réflexion ou de contemplation ; et contempler, réfléchir, si peu qu'on s'y applique, c'est déjà vivre de cette vie d'étude et de loisir qui n'appartient guère aux âges d'une société peu cultivée ; et ce qui est vrai d'un des éléments essentiels de l'enthousiasme, la pensée, l'est également des deux autres, l'amour et la volonté. Ils ri'ont pas en effet, et ils ne sauraient avoir leur pureté et leur grandeur là où ils se trouveraient engagés dans des passions brutales et de grossières déterminations. Il leurfaut, pour s'élever, sortir de cet état d'abjection et de confusion, et passer librement de la sphère de la vie matérielle et sensible à celle de la vie spirfluelle et morale. Ce n'est pas en nous l'animal , mais l'homme , et l'homme même élevé à un de^ré de distinction
peu ordinaire, qui s'unit dignemeift à Dieu par ie cœur et ia volonté, aussi bien que par rintellîgence. Mais l'enthousiasuie ne souffre pas moins d'un excès que de l'autre, et s'il ne prend guère naissance dans les âmes sans culture, il se développe moins encore dans celles que les raffinements et les subtilités de l'analyse, les molles délicatesses du sentiment, les babitudes de puériles et vaines volontés, ont affaiblies et énervées. Ne cherchez pascaux temps de décadence intellectuelle, de corruption' morale, d'abaissement des caractères, ces généreuses inspirations qui vont au ciel pour s'attacher à la vérité, à la beauté, à la bonté éternelles : vous ne les y trouveriez pas, vous ne les y trouveriez du moins que par rares exceptions, et par là même sans sympathie, sans concours , sans publique adhésion. Regardez plutôt aux temps où les esprits mieux éclai- * rés, mieux animés et plus généreux, ont plus naturellement du penchant pour ce qui est grand , et se portent plus volontiers, par toutes leurs facultés harmonieusement développées, aux objets sacrés de la vénération humaine. C'est là seulement que vous reconnaîtrez de vraies dispositions à l'enthousiasme; là seulement que, les circonstances et les «événements y aidant, vous verrez naître l'homme de foi, le philosophe, le poëte et le héros. Quelles sont donc, en général, les natures les plus propres à ce saint mouvement de l'âme ? Ce sont celles qui sont assez sérieuses et assez vives, assez graves et assez élevées, pour comprendre et recevoir avec ardeur et dévoûment une haut© mission de religion, de lumière, de poésie ou de vertu.
— 42 ^ ' J'^i analyséi^ décrit, divisé Fjentho^^iasmô ; il: ne lUQ resljerait, pour Qnip, qu'aie distinguer de ce qui n'est pas lui , si je o'avais ep outre à vous présenter qvjelqqescQUf tes réflexions, quinze semblent la suite naturelle de tout ce discours.
ie ne distinguerai l'isntliOM^ia^me que de. deux autres états avec it^squQls, par méprise, on pourrait le confqndre ; le fanatiçipe et le mysti<f)snae.
CfQmparjez M au fanatisme sous les points de vue principaux que npu^ avons examinés, et avec d*ap« parentes ressea)t>IanQe§ levons n'aurez pas de peine à remarquer les p|u^ profondes différences,
Ainsi, s^ns doute, le fanatisme est aussi un développement exi^aordipaire de la pensée, de Pamour et de 1^ volonté , qui a n^me , si l'on veut , justf}u'â un certain p<;^int, sa grandeur^ qui a son élan ^ son énergie, $a piûs^ance de se communiquer, de s'imposer et d'entraîner ; qui a une forte action extérieure et sensible; qui a son dieu, sa vé«riié, sa beauté et son bien, et qui*, sous tous ces rapports, peut être a&^urément mis en parallèle avec renttiQusiasme.
Mais ce ne sont cependant la que de vaines et su- Pj3riicielles similitudes. \\ a $£^ grandeur sans doute, mais quelle grandeur "î et commenta Dans le (aux et dans Texcès. Pensée, amour, vouloir, rien n'est en Ini selon Tordre, et il s'échappe incessamment en idées, eu passions , et en résolutions déréglées. lia sa puissance, sans contredit; mais quelle puissance? De. l£| fureur plus que de la force, de Temportement plus que de Télan; il a son diey , mais quel dieu ? Le dieu de Terreur et du mensonge; et il en est de
même du vrai, ()u beau et du h\m: ça fioiiit ^w^\ pour lui des idoles, auxquelles il adresi^e un vaii^ culte. En sorte que, quel qu'il soit, reIigie^x, poétique, polUique et militaire, il n'est ja^nais qu^uQ faux et pervers enthousiasme, l'égarement et l'exoàs d'un saint mouvement de l'âme, la religion du tem-* pie à Iji^. place de celle du dieu , une violente ^l aveugle superstiiioii. '
Dans l'enthousiasme , c'est Dieu , Dieu ep yérité et en esprit , qui est en nous par sa pure et vive impression 3 dans le fanatisme, ce n'est plus Diçii c'est son apparence matérielle, 'c'est le templç , c'ç%t la pierre. L'enthousiasme s'aiiache et ^e d(xnn0 à pieu; le fanatisme à son ombre, à son faniôrpe. C'est de Dieu que l'un est possédé ; c'est d'un niauvais génieque l'est l'autre. La différence est énqrme.
Seulement il ne faut pas oublier que, si en th^-^ rie elle est telle, en pratique et dans l'application elle n'est pas toujours aussi seusiblç. Car souvent par préjugé , par passion , par intérêt , par toutes les causes qui, d'ordinaire, nous empêcUejnt de bien voir, il nous arrive de ne pas distinguer dans 1^ faits qui nous touchent , le fan^lisme de TentHousiasme, surtout quand l'un et l'autre ont entr^ eux une certaine analogie d'origine et de but.
Quant au mysticisme, c'est de même un éta,t extraordinaire de râm^., dans lequel sont ausjsji mises en jeu avec une certaine grandeur nos diffé:' rentes facullés. Mais • tandis que dans l'enthou? siasme tout tend à l'éclat et à l'action , dans le mysticisme, au çontrqjjre, tout aspire à l'ombre et au repos, l'intelligence en s'éteignant , l'amour en s'a-
bimant, ia volonté en B'abandonnant. Le propre de l'un est de mettre énergiquement la personne en saillie; celui de l'autre, de reflfacer, de l'abolir et de Ja perdre. Aussi le premier fait les gratids hommes; le second ne fait que des hommes à part, et bons pour la solitude beaucoup plus que pour la société. L'enthousiasme est créateur; le mj«ticisme est destructeur. 11 éteint au lieu] d'exciter, tue au lieu de vivifier. Il ne se contente pas d'enlever l'âme à la vie des sens et de l'imagination ; il l'enlève même à celle de la conscience et de la raison , pour la réduire à l'extase , et par l'extase au néant.
Comme l'enthousiasme, il a de Télan vers Dieu; mais ce n'est pas pour s'y appuyer, y prendre force et puissance , et revenir à sa lâche plus ferme et mieux inspiré : c'est pour y porter et y déposer, en échange d\me immobile et vaine quiétude, le peu de vertu qu'il possède. Et à quel dieu fait-il ainsi ce sacrifice de lui-même? Au dieu caché et comme perdu dans les ténèbres de son être , au dieu dont on ne sait plus ce qu'il est, ni même s'il est, tant il est difficile d'en afB:rmer quoique ce soit. Tandis que le Dieu de Tenthousiasme est resplendissâhit de lumière et de verilé , sinon, sans doute, en son fond, du moins dans ses plus manifestes et ses plus éclatants attributs. De là le mouvement de l'enthousiasme, qui est une aspiration à Dieu, pour se remplir de son esprit, s'en pénétrer, en abonder, et le répandre ensuite avec effusion hors de soi; çt, par opposition, celui du mysticisme^ qui est une façon d'aller à Dieu, poiir n'en pas revenir, et s'y ensevelir jusqu'au néant. De là, par une double consé-
quence, l'énergie, l'effort, la lutte, le triomphe, qui caractérisent le premier; Hnaclion, Tindifférence, Taquiescence, la paix mortelle, qui se marquent dans le sqpond. Par la même raison aussi s^explique au sein du monde la diversité d'attitude et de rôle de Tun et de Tautre. Le mysticisme ne vit que solitaire et retiré; ses lieux sont les oratoires^ les cloîtres et le désert/'L'enlhousiasme a un autre théâtre : c'est la place publique, le champ de bataille, tout espace où se réunit, se presse et s'agitp le grand nombre 5 c'est là qu'il gagne les âmes en foule, et les forme en sociétés promptes et dociles à sa voix. Le mysticisme n'attire, ou pour mieux dire ne laisse venir à lui, que quelques rares esprits, que séduit cet étrange enchantement d'un repos sans conscience et sans retour à Faction. Il se volt des armées, des peuples d'enthousiastes; il ne s'en voit point de mystiques.
L'enthousiasme remue, possède et mène le monde. Le mysticisme le laisse aller, bon tout au plus à recueillir quelques âmes tendres et abandonnées , mais non à animer, à conduire et à multiplier celles qui demandent à concourir avec constance et courage à quelque haute et sainte mission. C'est là le propre de l'enthousiasme, toujours si puissant pour l'association et Timpulsion , toujours si fécond en grands desseins à communiquer et à faire accepter à ses partisans enipressés.
Enfin il n'y a pas jusqu'à la manière dont l'un et l'autre agissent sur les organes qui ne donne lieu entre eux à une sensible différence.
L'enthousiasme y porte une activité et une vi-
gueiif singulières ; il les anime de pensée» d'amour et de volôniè; il leur est comme une force qui, pour vènW de Tâme, n'en a pas moins vertu, de même que l'A nàtufe^ pour lès exciter, les soutenir et les vivifier.
Le tnysticisfne ne les traite pas ainsi. Au lieu de I6s rortiHér, il les débilite; auiieu de les aifermir^ il lés t'èlâche, les amollit, les amortit; il n*en a que tnite, et il ïî'én Tait rien; c'est tout au plus s^il les laisse faire : ce sont pour lui des obstacles, et non des insiHmîëntâ. ïl lès aime mieux, de peur de trouble, sâiiô exercice et sans ressort, qu'actifs et énergiques. Pout" rentliôUsiasme, ce sont d'utiles et efficaces autiliaireâ qu'il se plait à posséder et à mettre en jeu 'AVec empire. Il jouit du corps poor ses fins. Pour ses fihs, au contraire, le mysticisme e0souff^e : hih^ë rassiknite el s^en sert le plus qu'il peut, selon ses vueçsj l'autre voudrait s'en passer, et tïè IfaVaillè qu'à s'en séparer. Sous ee rapport côiîiiîie sôus les autres, l'un est un principe de vie , raiitt*è n'en est un que de langueur. Rien ne se ressèrtible moins que l'ascétisme énervant de celui-ci et !à forie tempérance qui procède de celui-là.
Tels sont entre eux, d'une part, le fanatisme et le mysticisme, et, de l'autre, l'enthousiasme.
Ait)isi, par tout ce qUi précède, nous savons ce qti^êst l'enthousiasme en lui-même,^ dans ses principaux caractères, dans son objet, ses divisions et ses distinctions; nous en savons, par conséquent, assez pour eh Riire le sujet de ces rapides réflexions que je vous ai annoncées, et que je crois flevoir vous prôpoî^ef comme conclusion de cé discours.
Ten ai déjà, ail ve^te, plus haut touché (quelque chose en passant; mais il ne me semble pas inutile d'y revenir de nouveau pour y insister un peu plus. Il s'agît toujours , Messieurs , de nbs mœurs publiques , et de certains défauts dont elles pourraient malbeureusemeilt être entachées. Si donc il était vrai que Pespril malentendu de richesse matérielle nie*naçât d'en altérer là noblesse et l'énergie, et d'y introduire un peu trop, à la place du désintéressement et de l'élévation des caractères , de l'ambition des choses morales, du goût pour les occupations et les plaisirs de l'intelligence, d'une libér^ilité, en un mot, qui en devrait faire la vertu , les petites passions du luxe et du bien-être, la cupidité, la mollesse, l^applicalion'.'trd^ exclusive à des intérêts secondaires , et une otrtaine servilité pour des biens esliméâ trop haut, je dirais, en prenant conseil du fond même dé mon sujet : Un peu moins de cet esTpril, et un péii plus d'enthousiasme; un peu moins de cet espMl-îà où évidemment il répugne, dans la science, dans les lettres, dans la politique et lestoi^, mais même dans rindustrie,''si du moins on l'entend dans son sens le plus vrai, celui d'un fécond travail appliqué à la nature, po«r la grandeur de l'humanjlé; un peu plus d'enthousiasme même dans les choses Induslrièllès, mais dans celles surtout qui se rapportent au vi^ai , au beau , au Uten et à Dieu : un peu moins nhoins de ce que nous aurions de trop , un peu plnô de ce qui nous nmnquerait. Ainsi peut-être échapperions-nous à cet engoûment snns mesure pont des ot)jets qui, après tout, ont droit à notre diligence, mais non à notre culte •, et de cette espèce de fétichisme, bon
tout au plus à amuser les caprices -sensibles d'un peuple qui s'oublie, reviendrions-nous à une meilleure manière de traiter la nature, et, par suite de diriger nos destinées vers leur vraie fin. Point de fétichisme d'aucune sorte, fût-ce celui de la vapeur et des merveilles qu'elle enfante, mais avec un certain soin intelligent delà matière, un mouvement de pensée, d'amour et de volonté, qui nous reporte incessamment de la créature au Créateur, et ne nous laisse d'adoration que pour ce qui est vraiment adorable. ' '
Je prie qu'on le remarque, je n'ai rien à dire contre l'industrie considérée en elle-même; je n'ai au contraire qu'à la bénir comme un instrument que la Providence a remis entre nos mains'; pour assurer etadoucir notre passage sur laterre; jea'ai qu'à l'admirer dans ses œuvres, souvent prodiges de nouveauté, de délicatesse et de grandeur. L'art d'enrichir les hommes doit entrer pour une part dans l'estime qu'on accorde à celui de les conduire; et l'économie politique, qui dans sa véritable acception est la science de là recherche, et surtout de l'usSge des différents biens de ce monde, réglée par la morale, est aussi de la politique. Mais ce qui paratt honteux et fâcheux tout eftsemble, c'est Ip culte insensé et téméraire de la matière; c'est l'oubli, pour l'utile, du vrai, du beau et du bien ; c'est la religiw de la nature à la place de celle de Dieu ; c'est, pour redire le mot , le fétichisme industriel, avec ses superlilions, ses duretés, et même parfois aussi ses sanglants sacrifices.
Et s'il était vrai, en outre, qu'un autre mauvais esprit, né au surplus de celui que je viens de noter et
qni en Buit les tendances, au lieu de s'appliquera la direction des âmes par les grands et simples moyens que Dieu nous en a donnés, par la vérité, la beauté, la justice et le droit, s'adressant à ce qu'il y a en nous de moins généreux et de moins haut, y caressant, pour les captiver et s*en faire une prise, nos moins nobles penchants, je dirais encore , bien convaincu que ce n'est pas Jà conduire , mais séduire, diriger, mais égarer : Un peu mpins de cette habileté qui ne compte qu'avec nos Faiblesses , un peu plus de celle qui fait^avantlout^ estime de nos bonnes partiei, (In peu moins decelle qui^ous flatte, nous surprend 6t nous gagne dans nos mauvais désirs ; un peu plus de celle qui se concilie nos plus purs sentiments , les cultive , les élève , les encourage et les honore. Un peu moins demenéeset un peu plus de grandeur ; un pseu moins d'art d'intrigue, et un peu plus d'enthousiasme. Ce ne serait pas trop demander.
Et je le demanderais d'aiHkeurs à tous également , parce que, à mon sens du moins, le masserait commun, qu'il serait dans tous les rangs, dans tous les partis, dan^outes les conditions.
L'enthousiasme, l'enthousiasme, voilà donc ce que je répéterais et recommanderais religieusement ; et si Ton m'objectait que ce n'est pas chose dont on dispose et qu'on ait à volonté, je répondrais : Non, sans doute ; mite cependant la volonté n'y est pas non plus tout à fait étrangère, et, comme en tout ce qui est difficile, elle y peut toujours jusqu'à un certain point par la constance et l'application': pensons-y donc, penspns-y sérieusement. Ayons l'enthou-
siasme dans nos desseins , et nos vœux les plus assidus ; efforçons-nous incessamment de le réveiller^ de le rappeler ou de le provoquer dans notre âme, et, pour y réussir, recueillons-nous avec respect devant les saints objets qui ont caractère pour nous l'inspirer : devant le vrai , le beau , le bien et le divin. Prions, et nous obtiendrons; demandons, et nous recevrons. Désirer ici, c'est presque déjà posséder, et il n'y a rien de téméraire à espérer que rfotre cœur, à force d'aspirer a ce qui est de soi si élevé, finira par trouver un peu de cette grandeur de pensée, d'amour et de volonté , qui l'ennoblit et le sanctifie.
Là sera notre salut; là, dis-je, et non ailleurs. Tout a^itre remède, du moins, sera vain sans celuilà. On proposera et on prendra avec plus ou moins d'habileté de sévères mesures de précaution et de répression. On le peut; mais, il faut bien qu'on le sache , tant que l'esprit y manquera , elles seront un obstacle au désordre, plutôt matériel que moral, un empêchement par la force plutôt qu'un redressement pai;le cœur, une atténuation apparente plutôt qu'une guérison du mal. Elles serorft d'ailleurs toujours plus ou moins malignement éludées. Mais voulez-vous un moyen qu'on n'élude ni na déjoue, ne cherchez pas laborieusemen]^ parmi tous les secrets artifices de la politique temporelle ; vous ne l'y trouveriez pas. Regardez à quelqucfrchose de plus simpleet de plus profond, regardez àTenthousiasme, et voyez si sa vertu n'est pas incomparable pour le gouveni'erQent des âmes. Rêverie, dira-l-on. Mais si cette rêverie nous apprenait que , là .où les caractères
semblent fléchir et s^affaiblir, il faut, ce qui seul peut bien les relever et les raffermir, quelque grande pensée, quelque grand amouf, et quelque grande volonté , ne ressemblera-t-elle pas beaucoup à une certaine sagesse qui n'est pas moins que l'intelligence du véritable état et du véritable besoip des consciences; et toute cette philosofthie ne serait-elle pas,»au fond 9 de la plus sain^ politique? ♦ S'il en était ainsi, rêverie pour rêverie^ j'aimerais ^nieux celle qui, dans les savants, les poètes et les hommes d'état, horforerait, encouragerait le mouvement à f i()^al, dût-fl s'y mêler parfois quelques déccy^antes iilusioqs, que celle (car c'en est uhe aussi , et des deux la plus tronfipeu$e)qui ne les intéresserait qu'aux petits sucées d'une cond ivi te sans noble ambi-^ tion. Vbne les porterait du moins et les exciterait à laggrandeur, l'autre ne ferait que les âétburner et I^s abaisser paria même; l'une formerait des esprits sincèrenieAt attachés au vrai, au beau et au^ien ^ l'autre ne ferait que des hoffimes qui, mênnî en matière de science, de poésie^t de devoir, seraient occupés, avant tout, de soins teihporels et d'affaires. Seraient-ce encore là des géomètres', des philosophes, des théologiens? seraient-ce des poètes, des peintres et dos musiciens? seraient-ce des saints etdes héro%? ,
Entre l'une et l'autre doctrine, je n'ijésiieriisdonc pas. Je ne voudrais pas de foliç, mais je.préfererais certainement un peu d'enthousiasme à toutes leshabiletés d'une prudence qui n'élève pas ;^t pour en revenir au sentiment de Lockaet deLeibnitz, tel que je vous l'ai exposé en commençant ce dis-
cours , je te partagerais assurément en tout ce qui regarde le fanatisme et ie faux zèle religieux. Mais je ii'irais pas plus loin, et, quoi qu'ils en aient dit, l'enthousiasme resterait pour] mq| un bon nom (1) cpuyrant une bonne chose, ou mieux encore, un beau UQm attaché à une belle chose.
(i) O/i se rappille que c^eit I^e^freisioii de Lelbniti. *
rot.
Ce disèours d'ouverture , et ceux des années précédentes, se trouvent à Iç^ librairie de L.' Hàchbttb , rue Pierre-
Sarraxin.n^ \^.
Pirif.— ImpHmerie de Quiiuvdbt el Jovaust, 315^ me S«-Hoooré.
!r&isigiLVi& DBS lUKosiaxSi
DISCOURS D'OUVERTURE
DU cours:
DE TANNÉE SCHOLAIRE 1847-1848,
SUR CETTE QUESTION
0«s devx Rlehessesy
PAR M. Ph. DAMIRON.
J'aurais sans doute pu, Messieurs, vous proposer aujourd'hui un autre sujet que celui dont j'ai fait choix pour ce discours ; j'aurais pu reprendre et continuer cette suite de questions relatives à la théodicée que j'ai déjà plus d'une fois abordée à pareil
jour.
Mais j'ai cru que^ si, sans quitter le domaine de la philosophie, j'y trouvais quelque point d'un intérêt plus présent, il ne serait pas mal peut-être de m'y arrêter de préférence, et de le soumettre plutôt qu'un autre à vos réflexions. On reproche assez à la métaphysique de n'être pas de ce monde, pour que, quand
il s'offre à elle une occasion d'y prendre place, elle ne doive pas se refuser à profiler de cet avantage.
De quoi vais-jedonc vous parler? C'était, l'année dernière, si vous vous en souvenez, de rJSMïftotisiasme ; ce sera , celle-ci , si vous le permettez , de la Richesse^ ou plutôt des deux Richesses, pour vous dire d'abord exaclement mon vrai titre. Il semble, au premier aspect, que ces sujets soient sans rapport; mais, dans ma pensée, ils se lient au contraire étroitement ; et, en passant de l'un à l'autre, je n'aurai guère qu'à recueillir certaines idées déjà en germe dans mon premier discours, pour les reproduire et les rendre plus explicites dans celui-ci.
Je vais vous parler de la Richesse ^ ce ne sera pas cependant d^économie politique que je traiterai, j'en dirai à peine deux mots nécessaires à mon dessein : et ce que je me propose surtout, c'est de faire avec vous l'étude et l'appréciation d'une certaine espèce de biens qui regarde une autre science , une autre économie, si Ton veut, mais celle-là plus occupée de l'âme que du corps, et de la richesse morale que de la richesse matérielle.
Et, d'abord, je ne conteste pas à la richesse ma* térielle sa valeur et son prix, je lui accorde toute l'estime qu'elle mérite justement; en un certain sens même, je l'honore et je l'admire. Gomme expression et fruit d'un travail légitime, comme instrument et moyen d'une activité bien&isante, par son rapport avec l'industrie qui la produit et la distribue, et avec la justice et la charité, qui en doivent régler l'usage; considérée dans son principe, qui est la liberté , éveillée par le besoin et guidée par la science, et dan^
sn (in véritable, qui est le bien-être pour le bien et l'utile pour I honnête, elle a droit, sans aucun doute, à nos respects et à nos hommages. Elle est une des bonnes choses que la Providence , dans sa largesse, nous a prudemment ménagées pour le meilleur et le plus complet développement de notre destinée. Aiusi, quand je vois Thomme s'approprier la nature et en obtenir avecabondance nourriture, vêtement , habitation et abri ; quand je le vois , pour ses besoins, s'emparer en quelque sorte de Tunivers des corps, le parcourir, le fouiller, le remuer en tous B&[È&y le décomposer et le recomposer dans tous ses éléments; le cidtiver, le féconder dans toutes ses propriétés; le transformer jusqu'à le civiliser, jusqu'à rhumaniser, pour ainsi dire, tant il se Tassimile et le fait à son usage ; et quand, en même temps , je reconnais que, si, du moin», il n'est pas infidèle à sa loi, c'est dans des vues de sagesse^ de bonté, de justice, de douce et généreuse sollicitude, qu'il varie et multiplie avec upe merveilleuse habileté toutes les productions qu'il çn tire, je ne puis m'empêcher de bénir Dieu de ses dons et de féliciter l'homme du soin avec lequel il en profite. En ces termes, je respecte, j'honore et j'admire la richesse matérielle; et si je n'insiste pas plus pour en célébrer les mérites, c'est que je sais qu'en général ils ne sont pas méconnus , et qu'il y a plutôt dans les esprits disposition à les priser et à les rechercher outre mesure. Mais qu'il me soit permis de relever aussi, et même de placer un peu plus haut, une autre espèce de richesse, un peu trop oubliée peut-être à côté de celle-là , et que , de nos Jours surtout , par un iâ-
cheux aveuglement, on est un peu trop porlé à lui sacrifier. On comprend que je veux parler de celle que j'ai nommée la richesse morale, el dont, en effet, j'ai le dessein de ffdre ici un objet particulier d'examen et de réhabilitation.
Il est une distinction facile et familière à tous les esprits, c'est celle qui existe entre les biens physiques et les biens moraux. Or, si les premiers, qui sont Tensemble des choses utiles à nos besoins, et concourent par là même en partie à notre bonheur, nous composent à ce titre une première espèce de richesse, celle que, par préjugé, mais à tort, on reconnaifet on estime à peu près exclusivement, pourquoi les seconds, qui consistent dans la sagesse, la bonté^ la justice, la science, etc.^ dans la vertu et le talent, et sont aussi et bien mieux encore des sources de félicité, ne nous formeraient-ils pas également un autreordre de richesse, dont nous devrions même être un peu plus désireux que de l'autre? La richesse, ce me semble , se définit bien par l'idée du bonheur qu'elle procure, et se trouve dans tout moyen que nous avons d'être heureux.
Or, s'il en est ainsi, n'y a-t-îl pas, en principe, richesse , cause de bonheur, dans ces deux excellentes habitudes pu dispositions de notre âme ; dans ces deux perfections, l'une de notre intelligence. Vautre de notre amour : la sagesse et la bonté?
Qu'est-ce, en effet, que la sagesse? Quelque chose de plus et de mieux qu'un simple exercice de la pensée ; c'est de la gravité pour mieux voir, de la droiture pour mieux juger, de la sérénité dans la connaissance, une douce et suave perception de la vé«
rite dans le bien, ou de ce qui est vraiment bien; n'est-ce pas, par là même, un principe de satisfaction? Qui est plus riche que le sage, riche, du moins, de ces joies nées de la possession sans trouble du divin objet de ses désirs et de son amour ? Les anciens faisaient de leur sage un personnage puissant , vaillant, généreux et beau ; ils le faisaient aussi riche, et c'était à bon droit, car que manque-t-il des vrais biens à celui qui a la sagesse? A son tour, qu'est-ce que la bonté? Quoique chose de mieux qu'un instinct, qu'une nécessité du cœur. C'est de l'amour, mais réglé; de l'affection, mais éclairée; c'est un saint zèle du devoir, une libre effusion de l'âme en rapport avec le bien. Or n'est-ce pas là aussi un précieux et fécond sujet d'intime contentement? vY a-t-il rien qui égale le bonheur d'être bon? Rien ; si ce n'est cependant celui d'être sage et bon tout ensemble : car ils sont bien heureux ceux qui sont l'un et l'autre à la fois. 11 n'y a pas , assurément , de bonté sans sagesse, ni de sagesse sans bonté. Mais ceux qui possèdent au plus haut point celte double excellence trouvent dans le sentiment qu'ils en ont une félicité incomparable : sérénité de l'esprit , calme pur du cœur, délices infinies d'une conscience sans reproches, voilà quel trésor de bonheur ils possèdent.
11 n'y a pas de vertus sans la sages'se et la bonté ; la justice, la charité, la piété, etc., n'en sont que des applications diversement dirigées. La justice, en etfet , n'est ni aveugle, ni dure; elle est intelligente et douce; elle connaît et elle aime le droit, qu'elle respecte; elle réunit, pour le mieux honorer, la dis-
çrélion à rempressement, la prudence à la sollicitude , toutes les qualités essentielles des deux principes dont elle est Tbarmonie.
Il en est de même de la charité, si ce n'est qu'elle s'adresse peut-être plutôt à un besoin qu'à un droit, à la faiblesse qu'au mérite, et procède un peu plus de la tendresse et de la sympathie que de la raison et du jugement; mais, toutefois, elle n'est jamais un sentiment sans conseil, un amour sans lumière; autrement> elle ne serait plus une vertu, mais un mouvement. J'en dirai autant de la piété. Elle ne va pas plus sans la foi qui lui vient de l'entendement , que sans la ferveur inspirée qui natt de Taflection ; sans cette évidence des choses invisibles qui lui ouvre le Ciel, que sans ces saints transports qui l'y ravissent divinement. Elle n'est aussi que la sagesse et la bonté tournées et élevées à Dieu dans une sublime aspiration. Et il en est ainsi pareillement de toutes les autres vertus.
Or à toutes, précisément à cause de leur commune origine, est, de droit, attachée quelque espèce de bonheur. La justice a le sien , quelquefois grave et austère, quand il y a sacrifice; le plus souvent serein et calme, quand il n'y a qu'un devoir simplement accompli. La charité a également le sien^ mais plus vif peut-être I plus sensiblement engageant en raison même de l'esprit dont elle est animée. La piété, de son côté, n'est pas moins bien traitée, et sa félicité laisse loin derrière elle toutes les joies de la terre. Chaque vertu a ainsi ses bienfaisants et doux fruits ; et, toutes réunies , composent cette richesse morale dont je voudrais, en l'étudiant, faire sentir tout le prix.
Maïs, avec lôs vertus, il y a encore les dispositions qui y préparent et y mènent. J'en indiquerai deux particulièrement : la prière, et ce qu'on me permettra d'appeler^ pour abréger, le respect divin.
Or, qu'eôt-ce que la prière? Une grâce, sans doute, une divine impression qui nous prévient et nous porte d'abord, comme par un instinct d'amour, vers l'auteur de notre être. Mais elle est aussi autre chose : elle n'est même bien la prière que quand , à ce simple mouvement, à celte prémotion physique , comme disent les théologiens, se joint la libre action ; au désir, le vœu; à Tentrainement , Tintrntion. Prier, en effet , n'est pas seulement laisser aller son âme à Dieu, qui l'attire nécessairement, mais c'est l'y élever par un libre et pur hommage ; c'est îa lui offrir, la lui donner pour qu'il la soutienne dans sa faiblesse et la maintienne dans sa force. Ce qui prie vraiment en nous , c'est la bonne volonté, c'est le mérite, c'est la vertu rapportée à celui qui en est à la fois le principe et la iin. Nous recevons du Créateur les éléments, les occasions et les motifs de la prière, mais la prière elle-même est et doit être notre œuvre. II la commence, si l'on veut , mais il ne la finit pas; il ne la fait pas tout entière, il nous laisse à y mettre le vouloir et la moralité. Elle est donc nôtre en ce sens 5 et comme, en même temps, pour peu qu'elle soit fervente, elle est pleine de paix, je n'hésite pas à la compter parmi les plus précieux des biens dont l'âme ait la jouissance. Prier, bien prier, c'est, avec la grâce de Dieu , vouloir être sage et bon ; c'est déjà, en quelque façon, et par anticipation, l'être; c'est par conséquent aussi , jusqu'à un certain point, être
heureux du bonheur que donnent la [sagesse et la bonté.
II en est de même à peu près de cet autre état de rame , qui a, au reste , avec la prière la plus étroite analogie, et que j'ai appelé le respect divin. On sait ce qu'est le respect humain; c'est une certaine disposition à ne rien faire, sous les yeux et à la connaissance de nos semblables, qu'ils puissent désapprouver et dont nous ayons jamais à rougir devant eux. Elle serait certainement un principe d'honnêteté si leur jugement était toujours sûr et droit, leur estime toujours juste. Ce serait alors la bonne honte, qui , loin de jamais nous égarer sur les traces trompeuses d'une vaine opinion publique, nous retiendrait, au contraire, dans les voies régulières que nous marquerait et où nous engagerait la plus légitime autorité. Le mal est que ceux au sentiment desquels nous rapportons ainsi et conformons notre conduite n'ont pas toujours le vrai et le bien dans leur pensée , «t que souvent, pour nous régler, nous n'avons de leur part que les vains et faux conseils du préjugé et de l'erreur.
C'est par où pèche le respect humain. Le respect divin, du moins ^ quand il est bien entendu , n'a pas le même défaut. Il ne s'agit plus ici, en effet , de ce juge fragile, si sujet à l'ignorance, à l'égarement et au mensonge, qui s'appelle l'humanité; il s'agit de celui qui est la vérité et la bonté mêmes, l'absolue infaillibilité. Or, comment^ en présence d'un être si parfait, et bien convaincus que, par suite des rapporls nécessaires qui nous unissent à lui, la moindre de nos actions lui est visible comme à nous^
mêmes, et bien mieux qu'à nous-mêmes, n'aurionS'* nous pas devant lui cette sainte pudeur du mal, et , si j'ose le dire , cet honneur selon le Ciel , qui avant le péché nous en inspire la* fuite, et après nous en insinue le repentir et ie remords , qui, de même, avant la bonne oeuvre nous en donne le goût, et après nous en fait mieux sentir la douce et pure joie. Certes, rien ne nous prépaie plus sûrement à vivre selon l'ordre que ce regard religieux porté sans cesse par nous sur le principe môme de Tordre ; rien n'est plus près de la vertu , et par conséquent aussi du plaisir qu'elle procure. C'est la crainte du Seigneur laquelle, parce qu'elle est le commence^* ment de la sagesse, l'est aussi du bonheur; car il y a un premier et sérieux contentement à tenir ainsi son âme en la présence et comme en la tutelle dti Dieu qui garde tout , à la lui ouvrir comme à la lu^ miëre qui vivifie et épure tout. C'est, en attendant le ferme propos , la docilité qui y prépare ; c'est un gage d'innocence, un garant de bonne vie, et, par là même aussi , une source de satisfaction.
Et ce n'est pas tout encore; car, s'il y a pour l'homme les vertus et les exercices qui y disposent, il y a aussi les talents, qui sont presque des vertus, tant ils supposent de mérites; il y a particulièrement la science, la poésie et Téloquence, qui sont certainement aussi des principes de bonheur.
Qui en douterait pour la science ? Kepler disait qu'il ne donnerait pas une de ses découvertes pour un royaume. C'est que son royaume, à lui, était dans l'ordre des idées, et que là il se trouvait une puissance d'être heureux dont aucune de celles du
monde n'approchait dans son estime. C'est qu'en effet^ la seieuce a des Ëiveurs singulières, auprès desquelles languissent tous les biens de la terre, même ceux qui sont placés le plus haut dans Topi*. nion des hommes , même les grandeurs et Tempire ; c'est qu'en le mettant en possession de la lumière et de la vérité, elle élève Tesprit et le ravit tellement ^ qu'elle le détache sans peine de touies les choses d'un moindre prix que poursuit le vulgaire* Rappe* lez à votre pensée ce beau passage de Bossuet, que je vous citais Tan dernier^ pu, célébrant les vives joies des philosophes et des savants dans les triom** phes de la pensée, il les égalait presque à celles des saints et des bienheureux. Il n'y a qu'un profond sentiment et l'enthousiasme de la science qui aient pu lui inspirer de si nobles paroles. La poésie ne vaut pas moins; peut-être même, parce* qu'elle donne moins au raisonnement et à la réflexion, a* t-elle de plus promptes et de plus enivrantes jouissances, des transports plus entraînants? Le poète bien inspiré a du dieu dans son élan ; il en a aussi dans le bonheur qu'il goûte à la vue de la beauté dont il est enchanté, et son génie, en lui révélant dans leur charme et leur splendeur les célestes magnificences de ce sublime idéal, lui ouvre comme un trésor d'indicibles voluptés qu'il ne donnerait certainement pas pour aucun plaisir sensible. L'orateur tient à la fois du philosophe et du poète, et comme eux aussi 'il est heureux des hautes facultés qu'il déploie; il trouve dans les luttes et les victoires de la parole la pleine satisfoction de cette noble et grande ambition qui lui dit t « Tu n'as pour conduire les hommes
rien de la force matérielle ^ ni les moyens de séduction , ni les moyens de lerreur, ni la richesse, ni les armes; mais tu as la pensée, la foi et la passion. Parle, et tu seras écouté, et d'un mot de ta bouche tu toucheras les esprits, tu gagneras les cœurs, tu seras le maître des volontés.» Certes il y a là un bonheur dont peu dejoîes humaines peuvent donner uneidée.
Ainsi donc l'éloquence , la poésie, la science, par l'espèce de bonheur qu'elles procurent à l'âme, sont des biens comme la sagesse, la bonté, la justice, la charité, etc.; il n'y a du moins des unes aux autres que cette différence, qui les distingue , mais ne les sépare pas : à savoir, que les premières supposent plus de dons et de grâces que les secondes, et dépendent moins expressément du bon vouloir et de la liberté.
Tels sont, en général, les biens moraux pris en eux-mêmes. Que sont-ils maintenant comparés aux biens physiques?
Et d'abord il faut remarquer que ceux-ci ne sont pas en nous, et que, s'ils sont à nous, ce n'est pas comme quelque chose de nous-mêmes , mais du dehors, que nous ne possédons que par emprunt. 11 n'en est pas de même de ceux-là; il sont à nous et en nous, ils ne sont qu'un mode de nous-mêmes, et s'il en est parmi eux qui soient moins à notre disposition que d'autres, ils ne sont pas pour cela moins intimes à notre âme. Ils sont moins libres , mais ils ne tiennent pas moins au fond de notre nature ; et^ dans tous les cas, ce qui est évident, c'est que les biens spirituels tout de toute façon beaucoup plus nôtres que les biens matériels. Notre sagesse.
notre bonté 9 notre j ustice , sont nous-mêmes; elles ftont notre esprit, notre cœur, toute notre âme; il n'y a rien pour nous de plus personnel. Mais notre équipage n'est pas nous > comme dit quelque part Malebranche , ni notre vêtement, ni notre demeure, ni, en un mot, rien de ce qui nous sert pour la satisaction de nos besoins; et en mettant à toutes ces choses notre travail et nos soins, notre art et notre industrie , nous les faisons , si l'on veut , nôtres, mais ne les faisons pas nous; nous pouvons nous les approprier, mais non nous les identifier, et elles appartiennent toujours assez à la nature , pour que, si nous n'y avons incessamment la main , elles nous échappent et nous manquent.
Il suit de là que les biens spirituels et moraux sont pour nousdans le temps comme nous y sommes nousmêmes, surtout quand ils sont toutà fait en notre possession , quand ils sont comme notre volonté, notre habitude , notre vie; ils durent alors comme nous, remplissent toutes nos heures, occupent tous nos moments, et nous assurent ainsi cette continuité de paix et de contentement que ne donne jamais aucun dès plaisirs du dehors.
Je ne dis pas qu'à ces biens, si parfaits qu'ilâ soient, ne se mêlent point des maux qui en troublent le cours; mais , slls le troublent , ils ne le suspendent pas , ils ne le suppriment pas, et parmi toutes les amertumesqu'ils peuventy répandre,il nous reste toujours ce fonds de douce et solide satisfaction que rien ne peut altérer. Quelles que soient les traverses et les misères de la vie , rien ne nous empêche de jouir du plaisir d'être sages , du bonheur d'être bons. Il n'y
a du moins à cet état qu'un obstacle réel , et celui-là ne vient pas de l'adversité , mais du vice, des événements du dehors» mais des manquements du dedans. Ainsi donc, à Tentendre au sens où je viens de Texpliquer, ces biens sont constants, toujours présents, toujours prêts pour qui le veut fermement; ils se répandent sur toute sa vie, et y portent cette sérénité qu'aucune vicissitude n'a le pouvoir de détruire. En est*il de même de ces autres biens qui ne sont qu'à demi à nous, et qui tendent, à chaque instant, à nous devenir étrangers ? Non certes, et il n'y a qu'à les suivre dans la mobile succession selon laquelle ils nous viennent, pour reconnaître combien ils sont fugitirs et passagers; combien, malgré tous nos efforts pour les amasser et les garder, ils rompent nos mesures, contrarient nos desseins, trompent notre vigilance et trahissent notre impuissance. Quepour vons-nous , je vous le demande , contre la disette qui s'abat sur nos champs désolés , contre l'eau et le feu qui ruinent nos demeures, contre la maladie qui nous épuise, la peste qui nous tue, contre tous ces fléaux qui nous éprouvent si durement? Si peu, qu'en vérité nous ne devons être ni fiers ni heureux des insuffisants moyens de lutte et de résistance que nous parvenons à leur opposer. Mais, sans regarder à ces excès de rigueur de la nature envers nous , et en ne tenant cpmplei que de ce qui se passe chaque jour dans la vie, n'avons-nous pas constamment, si nous ne voulons pas en être privés, à veiller sur nos moyens de suffire à nos besoins; et même lorsque nous les avons le plus en abondance, ne sentons-, nous pas toujours qu'ils n'ont rien de cette durée, de
cette existence continue des biens de Tordre moral. Ces mêmes biens l'emportent également sar ceux de Tordre matériel au point de vue de Tespace. En effet , tandis que nous avons partout les: premiers avec nous 5 que nous en faisons , si nous le voulons^ nos compagnons des champs , notre société de la YiUe» nos amis cte tous les lieux, nous n'avons guère les antres, cpielqoe soin qiie nous 5 mettkms , que comme des hôtes incertains , difficiles à coBvier» difSciles à retenir, sur lesquels nous ne pouvons jamais compter qu'avec une certaine défiance; Il dépend de nous, où que nous soyons, de nous donner le bonheur d'être justes et charitables : il ne Tant pour cela qu'une chose que nous pouvons toujours avoir avec nous, un peu de bonne volonté. Il n'en est pas de même du bonheur d'être bien nourris, bien logés, bien vêtus, bien pourvus de toutes les nécessités matérielles; ici , il est besoin, outre la diligence qui acquiert , et la ten^érance qui conserve, du concours du monde, qui ne nous est pas toujours facile, qui nousestquelquefoistrèsdur. La sagesse , la bonté sont de tous les pays : ce n'est pas le climat , mais la conscience qui en décide. Il n'en est pas de même du luxe et du bien-être; s'ils tiennent, d'une part , au travail de l'homme, ils supposent, de Tautre, les dons de la nature , et ces dons ne sont pas partout égale^ ment répartis; pour être en certaines contrées abondants et précieux , ailleurs ils sont rares , chétifs et misérables. Leibniz a eu raison de dire, en regardant au gouvernement général de la Providence, < qu'on ne saurait se figurer la nature trop libérale , qu'elle Test au delà de tout ce qu'on peut imaginer;..