PHILOSOPHIE
Les ElémenU de fàHoêophie.-^ Celte doctrine est à re« chercher d'abord dans celui de ses écrits qui en offN l'exposition la plus complète et la plus suivie, en même tenaps que la plus publique et la plus avouée. Mais il n^ faut pas se borner Ik; et il y a aussi à la reconnaître ailleurs et particuMèrement dans les lettres , où pour être confidentielle , elle n'en est que plus explicite , plus expressément déclarée soit dans ses principes, $oit dans ses conséquences.
Je commencerai donc par les Elémentê de fkUo9ophw.
Oo Ut dans V avertismmewt qui en précède la seconde édition, que ce n'était d*abord qu'une esquisse , et conuM uae table r aisonnée des principales matières à traiter sous «0 titre n mflîs que. le roi de Presse , en ayant pris connais^ année et Tayant jugé utile, a désiré qMeTautettry donoM
plus d'étendue et indique lui-mAme les endroits qui avaient besoin d'être développés et approfondis ; et d*Alembert s'est fait un devoir de se conformer à ses vues , et de joindre des éelaireisiementâ, en forme d'appendices ou de notes , au corps même du traité.
• Il ajoute que la plupart des matières qu'il aborde sont épineuses et arides , et ne peuvent intéresser tout au plus que ceux qui aiment à réfléchir ; on Jugera s*il a réussi à les faire penser , dit^il. Il n'est pas sans doute de Favis de oe mathématicien qui s'écriait, après avoir lu une scène de tragédie : Qu'est-ce que cela prouve ? mais il demanderait volontiers de quelque ouvrage que ce put être : Qu'est-ce que cela apprend? Il ne désire pas qu'on Juge le sien d'après une autre règle. Aussi n'aspire*t-il qu'à la clarté et à la vérité ; et quant à cette fausse chaleur , dont les intelligences les plus froides sont souvent les plus capables « il n' j prétend pas , il la compare à l'esprit de vin , dont la flamme n'échauffé pas et s'éteint bien vite ; il faut nourrir le feu de matières solides , pour que la chaleur soit sensible et durable.
Telle est en effet l'idée générale qu'on peut se faire jus-^ tement d'après l'auteur lui^nême , tant de la matière qu'il traite que de la manière dont il la traite. Voyons-le main-^ tenant Ik Tœuvre et suivons-le dans son livre.
Il débute, comme il convient, par une définition de la philosophie. La philosophie n'est, selon lui , que l'application de la raison aux différents objets sur lesquels elle doit s'exercer ; des éléments de philosophie doivent donc contenir les principes fondamenteux de toutes les connaissances humaines , celles qui tiennent à la religion révélée exceptées, « parce que , dit-il , comme l'a remarqué Pascal , plus faites pour le cœur que pour l'esprit , elles ne répandent la lumière vive , qui leur est propre , que dans
Uhe Ame déjà préparée par Topération divine ; là foi est Une espèce de sixième sens (1) , que le créateur accorde ou refuse à son gré , et autant que les vérités sublimes de la religion sont élevées au-dessus des vérités arides et spéculatives des sciences humaines , autant ce sens, jnté-^ rieur et surnaturel, par lequel les hommes choisis saisis^ sent ces premières vérités, est au-dessus des sens grossiers et vulgaires , par lesquels tout homme aperçoit les se* condes. »
Mais si la philosophie doit s'abstenir de porter ses vues sacrilèges sur les objets de la révélation , elle peut et elle doit même discuter les motifs de notre croyance. En effet, ks principes de la foi sont les mêmes que ceux qui servent de fondement à la certitude historique , avec cette différence que dans les matières de foi , les témoignages qui en font la base doivent avoir un degré d'étendue , d*é^ vidence et de force , proportionné à Timportance et à la sublimité de leur objet. Trois grands appuis font la base du christianisme , les prophéties , les miracles et les mar-^ tyres; la philosophie détermine les qualités, que ces ap'puis doivent avoir pour être inébranlables. Ainsi elle établit qu*il n*y a de prophéties que celles qui sont claires et antérieures aux faits prédits : qu'il ne peut y avoir de. miracles que dans la religion véritable , et qu'il y a moyen^ soit de nier , soit d'expliquer les prétendus prodiges , dont s'appuient les fausses religions. « Quant aux martyrs , le sage qui n'ignore pas , dit d'Alembert , que l'erreur a le sien , remarque en même temps que l'avantage de lavé-» rite est d'en avoir un plus grand nombre. » Du reste , sur ces différents points la philosophie se contente de poser
(1) D^Alembert parle ailleurs, dans un Eelaireisiemmt d'an yéritable sixième sens , qui n'est plus la foi.
les principes et en laisse aux théologiens Tusage et Tapplication. Mais un objet qui intéresse et qui regarde particulièrement la philosophie , c'est de distinguer avec soin les vérités de la foi d^avec celles |le la raison » et de bien définir les limites qui les séparent; faute d^avoir fait cette distinction, d'un côté quelques grands génies sont tombés dans Terreur ; de l'autre les défenseurs de la religion ont quelquefois supposé trop légèrement qu'on lui portait atteinte.
Après ces réflexions sur le caractère général et l'emploi delà philosophie, d'Âlembert en considère successivement les diverses parties et d'abord la logique.
Puisqu'il n'y a pas seulement des vérités premières , mais qu'il y en a aussi d'ultérieures , qui ont besoin de combinaison pour être saisies et prouvées , il faut avant toutes choses connaître les règles suivant lesquelles cette combinaison doit se faire. C'est l'art de raisonner , qu'on a nommé logique et qui doit avoir la première place dans des Eléments de phUosophie. Hais de même qu'en morale » il y faut peu de règles; « les géomètres , dit Tauleur^ sans s'épuiser en préceptes sur la logique et n'ayant que le sens naturel pour les guider , parviennent par une marche tou* jours sûre aux vérités les plus discursives et les plus abstraites; taudis que tant de philosophes ou plutftt d'écrivains en philosophie paraissent n^avoir mis à la tête de leurs ouvrages de grands traités de l'art de raisonner, que pour s'égarer ensuite avec plus de méthode. A la vérité » les premiers ont l'avantage de travailler sur un sujet pal*pable et simple , autant qu'il peut l'être , par l'abstraction que Ton fait d'un grand nombre de ses qualités, la
Toute la logique se réduit donc , selon d'Alembert , à une règle fort simple : pour comparer deux ou plusieurs objets éloignés les uns des autres , on se sert de plusieurs
objeU iDtermédiaires; il en est de même , quand on conn* pare deux ou plusieurs idées.
Tout raisonnement qui fait voir avec évidence la liaison ou l'opposition des idées, s'appelle démonstration « c'est ce qui s'observe en géométrie; et tout raisonnement qui n^a pas cette rigueur, n^est que conjecture et vrai* semblanee , c'est ce qui se voit en théodicée , lorsqu'il s'agît de l'action de Dieu sur les créatures.
L'art de conjecturer est à ce titre une branche de la hgiquê; mais il Tant en user avec beaucoup de ménagement. Quant aux démonstrations rigoureuses , il faut s'y exercer , mais non s'y borner ; « car il serait à craindre , dit d' Aiembert , que l'habitude trop grande et trop continue du vrai absolu et rigoureux n'émoussât le sentiment sur ce qui ne Test oas. L'esprit qui ne reconnatt le vrai que lorsqu'il en est directement frappé , est bien au-nlessous de celui qui sait non-seulement le reconnaître de près , mais encore le pressentir , le remarquer dans le lointain à des caractères fugitifs ; c'est ce qui distingue l'esprit géométrique , applicable à tout , de l'esprit géomètre dont le talent est restreint à une sphère étroite et bornée. )»
Tel est en substance le sentiment de d'Alembert sur la logique. Mais au texte même, dans lequel il l'expose » il joint certains éclaireissemenls dont je crois devoir donner aussi quelques extraits. Ils ont en général rapport à cette espèce de sciences \ qu'il regarde compie plutôt de con- Jectare que de raisonnement démonstratif.
C'est ainsi qu'il juge la médecine à laquelle du reste il croit peu et à l'égard de laquelle il marque son scepticisme par différents traits , qui ressemblent toutefois plutôt à de la satyre qu'à de la critique. « Je ne puis me défendre , dit 41 , d'un mouvement d'indignation et depilié quand ja
me rappeHe qa*un homme , qai se faisait appeler médecin , et qui avait pensé me faire perdre un de mes amis , en rendant très-dangereux un mal très-léger , Tenait au sortir de 1& , me prouver que la médecine était plus certaine que la géométrie. > D'Alembert ne prétend pas toutefois qu'il n'y ait pas un art de guérir les hommes, mais il le regarde comme bien incertain , et il cite à ce sujet Tapologue suivant, quM! tient, dit-il, d'un médecin, homme d'esprit et philosophe : «c La nature est aux prises avec la maladie. Un aveugle armé d'un bflton (c'est le médecin) arrive pour les mettre d'accord. Il tâche d'abord de faire leur paix ; quand il ne peut en venir à bout , il lève son bâton sans savoir où il frappe ; «'il attrape la ma. ladie , il tue la maladie ; s'il attrape la nature, il tue la nature, b
Quant à cette science qui se nomme la connaissance du monde , il la juge également très-conjecturale ; il loi prête cependant certains principes, en général assez peu favorables à la nature humaine. Ainsi à ses yeux, le grand ressort de l'humanité est l'amour de soi : ce Toutes les ac^ tions des hommes , dit-il , tous leurs discours , toutes leurs pensées , tous leurs écrits môme n'ont qu'un refrain per* pétuel ; c'est celui de ce roi , qui entendant faire l'éloge d'un antre monarque, disait tout bas : et moi donc? » Il cite avec complaisance ces paroles d'une femme d'esprit qui , dlt-il , connatt bieii les hommes : « Avez^vous besoin d'intéresser quelqu'un en votre faveur ? flattez sa vanité par des éloges, aussi grossiers même qu'il vous plaira, si vous n'avez pas l'esprit ou si vous ne voulez pas prendre la peine de le louer avec finesse ; peut-être déplairezvons le premier jour , le second on vous supportera , le troisième on vous écoutera avec plaisir , et le quatrième on vous aimera. r> D'Alembert est encore d'avis qu'une
des maximes les moins sujettes à «xeepUon , quelque tri^ qu*il la trouve , c'est qu'il faut sans cesse nous défier des hommes et user de la plus grande circonspection en traitant avec eux. Il ne va pas sans doute jusqu'à adhérer à cette opinion , qu'il faut vivre avec son ami comtne si on devait un jour l'avoir pour ennemi ; mais il veut au moins qu'on ne se fie à lui qu^après une longue épreuve.
Il ne traite pas beaucoup mieux la politique , qu'il esiime d'après Frédéric , son autorité en. cette matière , un jeu de chicane, pour ne pas dire de fourberie, où le plus liabile est celui âo«t les conjectures sont le plus souvent démenties par les<événements, tant il y a de hasards ; « et sr dans ces hasards , dit-il , on peut supposer que deux malheurs valent un tort, on doit reconnaître aussi que deux succès valent un mérite. Il s'agit donc de donner du temps à la fortune pour venir au secours de la sagesse, d
Enfin , quant à la métaphysique , il croit que c'est l'histoire de nos pensées, qui en est la principale partie et que cette partie peut devenir une science ; ^maîs qiie MP"^ reste ne se compose que d'objets en très-petit nombre démontrables , et pour la plupart enveloppés d'une obscurité impénétrable.
« Ainsi , selon lui , on peut regarder la métaphysique comme un grand pays , dont une petite partie est riche et bien connue , mais confinant de tous côtés à de vastes déserts » où Ton trouve seulement , de distance en distance, quelques mauvais gites prêts à s'écrouler sur ceux qui s'y réfugient, y)
Après la logique vient dans les Eléments de phUosapkie , la métaphysique elle-même.
D'après ce que vient d'en dire d'Alembert , et d'après la manière dont en général il en parle , la métaphysique ne peut guère être à ses yeux que la science de l'origine
et ût la génération de nos idées , qne Pldéologie, eomme on l'a dit plus tard dans «on éeole. Or , n'est*ce pas bien la borner qne de la définir de la sorte , et est-ee ainsi fne la comprenaient Platon et Aristote, Descartes et Leibnitz? D*Alenibert loi-onénoe , malgré les restrictions qu*H y ap* porte, n'est-ii pas forcé de sortir du cercle dans lequel il a d'abord voulu la renfermer ?
De la définition qu'il en donne il suit que sous le nom de métaphysique c'est de l'analyse des idées qu'il entend surtout s'occuper.
S'engageant donc dans cette analyse , il commence par poser en principe que toutes les idées ont leur sowce dans la sensation ; c'est , dit-il , une vérité d'expérience.
M as comment la sensation produit-«lle les idées ? com^ nient de la sensation passe-t-on aux objets extérieurs? comment Tftme s'élance-t-elle hors d'ello-m^e pour s^assurer de Texistence de ce qui n'est pas elle ? Telles sont les questions qui se présentent ici à résoudre.
Ce qu'il y a , avant tout , de certain , c'est que nous concluons de nos sensations aux objets extérieurs ; cette conclusion est une opération dont les philosophes seuls s'étonnent , mais dont ils ont bien droit de s^étonner, et le peuple , qui ril de leur surprise , la partage bientôt , pour peu qu'il réftéchisse.
Pour expliquer cette conclusion , il faut se mettre en quelque sorte à la place d*un enfant qui vient de nattre , suivre le développement de ses idées , et faire / pour ainsi dire , son cours d'ignorance , sans imiter toutefois la méthode beaucoup trop longue , et d'ailleurs quelque peu arbitraire, d'un philosophe moderne , dans l'étude qu'il a faite de chacun de nos sens. ( D'Alembert indique vraisemblablement ici Condillac et le TraUé dês SêfMathtu. -^ Il aurait aussi pu foire aliusiofi à la Lettre $ur teê Atmugles^ et
è Diderot. ) Il y en a une p\m sfmple et plus sAre qu'il s'appliquera à mettre en pratique.
Due observation très-fréquente et Irès-faciîe nous sert à distinguer notre corps de ceui qur Tenvironiient : quand quelque partie de notre corps en touche un antre , notre sensation est double ; elle est simple et sans réplique , quand nous touchons un corps étranger; en voilà assez pour distinguer le noui et reconnaître ce qui est nôtre et ce qui ne l'est pas.
Par cette observation , le métaphysicien rétout d'une manière satiefalsante une première question : celle de la réftlité même de la conclusion que nous tirons de nos sensatiofts de Texistenee des objets extérieurs.
Mais cette conclusion est-elle démonstrative? Les avis h cet égard sont divers , quoique tout le monde conrienne qu'elle est invincible.
Pour d'Âlembert , il pense que la seule réponse raisonnable qu'on puisse faire aux sceptiques , touchant fexistence des corps , est celle-ci : les mêmes effets naissent des mêmes causes ; or , en supposant pour un moment Texis^ tehce des corps , les sensations qu'ils nous feraient éprouver ne pourraient être ni pljus vives, ni plus constantes, ni plus uniformes ; nous devons donc admettre que les corps existent; ce qui revient à dire que puisque Iff supposition des corps suffit à l'explication de nos sensations , telles que nous les avons , il n'y a pas de raison pour en chercher une autre.
LMllusion des songes nous frappe sans doute aussi vivement que si les objets étaient réels ; mais nous parvenons & découvrir cette illusion , lorsqu'à notre réveil nous nous apercevons que ce que nous avions cru voir , toucher ou entendre n'a aucun rapport ni aucune liaison , soit avec le lieu où nous sommes, soit avec ce que nous nous souvenons avoir fait auparavant.
Une troisième qaesUon , celie de savoir eomme&t noos parvenons à nous former des idées des corps » renferme des difficultés encore plus réelles et danscertains cas insoliAles. . JLe toucher nous apprend sans doute à distinguer ce qui ;viest nôtre d'avec ce qui nous environne; il nous fait, pour ainsi dire , circonscrire l'univers à nous-mêmes. Biais comment nous donne-t-il Tidée de cette contiguité de parties , en quoi consiste proprement la notion d'étendue? C'est ce qu'on ne comprend quMmparfaitement, parce qu'on ne peut remonter Jusqu'aux perceptions simples , qui sont les éléments de toute perception multiple ; que toute perception simple , unique et élémentaire ne peut avoir pour objet qu'un être simple ; et qu'il nous est tout aussi impossible de concevoir comment l'assemblage d'un nombre fini ou infini de perceptions simples produit une perception composée , que de concevoir comment un être composé peu se former d'êtres simples. En un mot , la sensation qui nous fait connaître l'étendue est , par sa nature , aussi incompréhensible que l'étendue elle*mème. Ainsi , l'essence de la matière et la manière dont nous nous en formons l'idée resteront toujours couvertes d'un nuage.
H est, poursuit d'Âlembert, dans chaque science, des principes vrais ou supposés tels ^ qu'on saisit par une sorte d'instinct» et auxquels on doit s'abandonner sans résis^ tance. Autrement il faudrait admettre dans les principes un progrès à l'infini , qui serait aussi absurde dans les êtres que dans les causes. C'est un de ces principes dont il s'agit ici. Les sens nous sont donnés pour satisfaire nos besoins et nous faire connaître les rapports des antres corpsrau nôtre , et non pour nous faire connaître les êtres euxmêmes. Que nous importe , au fond , de pénétrer l'essence des corps , pourvu que la matière étant supposée telle que
nous la concevons , nous puissions déduire des propriétés, que nous y regardons comme primitives les autres propriétés secondaires que nous apercevons- en elle.
Du resté y quelle que soit la matière en elle-mènMv^ . Texpérience Journalière nous démontre qu'elle est inca-''*^ pable , par son essence , d'action , de volonté , de sentiment et de pensée ; c'en est assez pour conclure que cet assem* blage d'êtres ne forme pas en nous Tètre puissant.
D'AIembert sera-t-il toujours conséquent à ce qu^il dit ici? etn*en sera-t-il pas à cet égard ultérieurement de loi comme de Locke, son maître? Ne détruira-t-il pas , par quelque fâcheux doute , ce qu'il vient d'établir ? Je le crainff , quoique dans un éelairciêsement relatif à ce point on trouve encore cette remarque : il n'y a aucun rapport apparent entre l'étendue et la pensée ; un bloc de marbre ne paratt doué ni de sentiment , ni d'idée , ni de volonté , et entre un bloc de marbre et le corps humain il n^y a pas une telle différence , qu'on puisse attribuer à celui-ci ce qu'on refuse à celui-là. Les phénomènes de la vie , qui sont dans Tun et ne sont pas dans l'autre , n'ont pas plus de rapport avec la pensée que les propriétés inorganiques de Tautre. Et passant en revue les diverses objections que Ton fait contre cette proposition , d'Alembert trouve qu'elles n'Atent rien à la (brce de la preuve qu'il a donnée. Le sage , dans tous les cas ; s'attachant à Tobscurité que présente la notion de matière , et qui rendrait téméraire l'affirmation que la matière pense , doit se dire : Texpé* rience semble d'un côté me porter à regarder mon ftme et mon corps comme ne faisant qu'une substance ; le raisonnement, d'un autre c6té , me donne de fortes preuves de la différence de l'une et de l'autre ; la religion vient à l*appui de ces données. Donc , c'est à elles seules qu'il faut m'en tenir.
Mais i'evislence 4es obj<^ de nos sensatioiis , celle de notre corps et deTétre pensent qui existe en nous, condui* sait le philosophe k la grande vérité de l'existenoe de Dieu«
Quelle est cette vérité ? Elle a été niée dans Tantiquité ; des sectes entières de philosophes n'ont reconnu de Dieu que le monde ; d'autres ^ en admettant un être souverain « en ont eu des idées assez imparfoites et assez basses pour donner à leurs adversaires de Tavantage sur eui. Mais on ne saurait trop s'étonner qu'Ole ait été ainsi niée ou méconnue, puisqu'il a fallu que Dieu se manifestAt directement aux hommes pour la rendre évidente, d'ignorée et de confuse qu'ils Tavaient eux-mêmes, <( L^intelligence supérieure , dit d'Alembert» « déchiré le voile et s'est montré sans jouter rien aux lumières de notre raison , par rapport aux preuves de son existence ; elle n'a fait que nous donner pleinement l'usage et l'exercice de ces lumières. D — a La philosophie éclairée par la révélation , dit^ il encore, ayant acquis des idées plus saines de la divinité, ne sépare plus ces idées de son existence. Croire Dieu ce qu'il n'est pas , est pour le sage à peu près la même chose que de ne pas croire qu'il existe, n
Une autre raison de l'obscurité des idées païennes sur Dieu, c^est qu^il y a des difficultés que la révélatioa seule a lavantage de résoudre; comme , par exemple , celtes qui se tirent de la misère de l'homme sous un éire infiniment bon et Juste; de l'inégalité monstrueuse, en apparence, dans fa distribution des biens et des mots ; du triomphe du vice sur la vertu ; de rimpossibOîté de supposer qu'un être Infiniment puissant et sage n'ait pas créé le meiUeur des mondes, et de l'impossibilité de concevoir que ce monde , tel qu'il est , soit le meiUeur que Dieu ait pu oréer; enfin, dé l'impossibilité de oondller la science et la sagesse de Dieu avec la libcrlé humaine.
Ici encore , d'Alembert n*est-ll pas > ail fond , du parti des objections contre celui des croyances, qu'il paraît partager et appuyer , et son véritable sentiment n*est*il pas au moins le doute ? On peut en juger par les réflexions snivanteà sur les philosophes de l'antiquité : a Les philosophes de l'antiquité , dit-il , qui révoquaient en doute l'existence du premier être , furent coupables , il est vrai, de ne pas sentir en cette matière la supériorité des preuves directes sur les objections. Mais ils avaient du moins la bonne foi de sentir Tinsulfisance des réponses que fournit à ces objections Ja lumière natureHe. Dans cette iofierti-' tude y ils prirent le parti du doute, persuadés, disaient-* ih , que rètre suprême ne pouvait les punir de ne l'avoir pas nkieux connu , puisqu'il avait couvert pour eux son existence d'obscurité. )» Ces philosophes de l'antiquité n'élaient-ils pas , dans la pensée do d'Alend)ert , mo« demes et même très-modernes f N'étaient'ils pas de son temps et même de sa familiarité? N'était-ce pas d'abord quelque peu Voltaire? et beaucoup plus ensuite Didero^ et les autres? n'était-ce pas d'Alembert lui-même? £t quand il ajoute : mais Tobscurité n'était pas sufSsante pour les rendre excusables , ils étaient dans lé cas de ces peuples que Dieu, par un jugement aussi juste qu'impénétrable , punira éternellement d'avoir ignoré les dogTues du èhristianisme » dont la foi ne permet pas de douter I » Cette opinion , ici fort cofttenue et en apparenee trèsrespectueuse , rapprochée de certains passages de ses iettres , et commentée par cette espèce de philosophie d'entre soi , que nous ne tarderons pas à y reconnaître , ne s*explique-t*elle pas bien dans le sens que je viens d'indiquer ?
Il poursuit en déclarant que a les sophistes , par lesquels Texistence de Dieu peut être attaquée, ne font point
ombrage aa métaphysiden éclairé des lumières de la religion ; » et que , pour lui , il est prêt à établir : !<> qu'il est néeessaire qu'il existe un être éternel; 2",que Têtre éternel est différent du monde ; Z"* que Tarrangement physj^jfîe du monde ne peut être l'ouvrage d'une matière brute et inintelligente ; 4<' mais il n'entreprendra pas de çonciHer avec la liberté de l'homme la toute-puissance de Dieu et sa science éternelle , parce que l'oracle de Dieu méine lui apprend que cette vérité est au-dessus de la raison ; Il n'imitera pas la philosophie orgueilleuse qui a prétendu sonder cet abtme et n'a fait que s^y perdre. Il avouera , par les mêmes motife , sans chercher à la démontrer, la diflh'ence établie par les théologiens entre Tinfaiilibilité et la nécessité ; mais il n'admettra point en Dieu 9 pour sauver la liberté de l'homme , une prévoyance des actes libres, indépendante de ses décrets , parce que cette prévoyance est impossible ; il ne dira point avec d'autres , pour sauver la justice de Dieu , que cet être si bon , si parfait et si sage produit tout le physique des crimes , -tans en produire le moral , qui n'est autre chose qu^une privation ; il renverra aux rêveries des scolastiques cette distinction extravagante , et se contentera de leur demander , pour leur fermer la bouche , comment Dieu , après avoir produit tout le physique des crimes , punit ensuite le moral , effet nécessaire du physique , et au lieu de chercher quelque subterfuge inutile pour échapper aux objections , il reconnaîtra , dès le premier moment , la profondeur des décrets de Dieu et son ignorance. Cependant, pour Ater aux athées tout sujet de triomphe, il remarquera et fera voir sans peine que les objections contre la liberté sont encore plus fortes dans le système de la nécessité et de l'éternité de la matière , que dans celui d'une intelligence toute-puissante et étemelle. Enfin,
aux objections sur la misère de rhomme , les désordres du monde moral , etc., il opposera les dogmes qui nous apprennent que Thomme a péché avant que de naître , qui nous promettent des récompenses et des peines dansjine rie future, et qui nous montrent comme le plus parfait;^ mondes possibles celui où il fallait que Dieu prit une forme humaine, Mais ces différentes matières étant l'objet de la révélation, le philosophe, pour ne point usurper des droits qui ne lui appartiennent pas , laissera aux théologiens le soin de les traiter avec les détails qu'elles exigent, et se contentera de renvoyer les incrédules aux ouvrages où elles sont discutées.
Je ne sais si je me trompe , mais je crois^ntir dans toutes ces propositions , sous l'apparence de la réserve et de l'impartialité philosophique , je ne sais quel esprit de doute et dMronie, qui me rappelle beaucoup moins Leibnitz que Bayle raisonnant l'un et l'autre de théodicée; et au fond pour d^Alembert » tout ne revient-il pas à dire^ que si sur ces questions nous voulons croire à quelque chose , nous devons avoir la foi , mais ne pas phifosopher ; car la philosophie n'en juge pas , la religion .seule en décide. Or , que Pascal nous tint ce langage , il nous toucherait , il nous imposerait par sa profonde sincérité et sa ferme conviction. Mais cet autre Pascal , ce Pascal vivant dans le monde, comme rappelle Voltaire , ce prêtre de la raison , comme il le nomme aussi , aura quelque peine à nous persuader que c'est sérieusement qu'il nous renvoie sur tous ces points de la religion à la philosophie, de la science à la foi , et que s'il admet si peu de chose sur Dieu au nom de l'une , il en accepte davantage au nom de l'autre. D'Âlembert n'est ni un Pascal , ni même un Huet, c'est un disciple de Locke et de Bayle , au siècle de Voltaire et de Frédéric , et dont le scepticisme , issu du sen-
saaiifiiie, va encore plus loin que celui delun et de l'autre.
Après ces remarques eritiques sur la nation de Dieu » d'Alembert en présente d'analogues sur celle de Timinortalité de 1 ftme.
Selon lui , comme cette vérité appartient en même temps à la philosophie et à la révélation , il faut distinguer entre ce que font pour elle Tune et l'autre. La phi* losophte ayance pour la soutenir, que Tanéantissement de rftme n*enlre pas dans les vues de là Providence , pas plus au reste que celui des corps qui ne sont pas détruits^ mais simplement transformés. Or , à cela on peut ot(jecter que tout ce qui a commencé doit finir ; que Tftme des animaux périt , etc. — * De là quelques incertitudes dont la religion seule peut nous tirer. De même encore la philo* Sophie donne comme une preuve de Timmortalité , la con* dition présente de Thomme et en particulier les malheurs de la vertu. Mais que serait cette preuve sans les promesses de la révélation ? Et ne fau^^il pas dire avec Pascal : a La religion seule empêche Tétat de Thomme en cette vie d*ètre une exigence ?» — Toujours le même procédé de la part de d*Alembert , proposer la foi à la place de la raison dans des choses qui sont cependant du domaine de la raison , et la foi elle-même , la traiter assez légèrement, reconrir de Tune à l'autre , et celle-ci à son tour la sacrifier à celle-là , pur Jeu de sceptidsme sous faux semblant de sagesse , et au fond le doute en tout , excepté en géométrie , tel est , pris avec quelque rigueur, le sentiment de d'Alembert ; d'où non pas comme chez d'autres l'indifférence et l'apathie , mais le chagrin et l'inquiète humeur : je Tai déjà dit, une grande incertitude et un grand mé^ contentement au sujet de l'homme , de sa condition , de son principe et de sa fin , voilà ce qui en dernière analyse occupe et remplit son esprit.
La 3* partie dea BUmenU d$ phiioiophie et la plus éteti-due eat la morale ; abordons-la à aon tour.
^D*Aleitibert commence par retrancher de la morale tout ce qui regarde nos devoirs envers Dieu , par la raison que c^est chose de religion , de révélation et non de philosophie y et il pense par conséquent que bien que la morale , suite nécessaire de rétablissement des sociétés , rentre dans les décrets divins comme cet établissement lui-même, il ne faut pas conclure avec quelques philosophes , qu'elle suppose nécessairement la connaissance de Dieu. Dieu , sans se faire connaître aux hommes, a pu leur faire sentir, et leur a fait sentir en effet, la nécessité de pratiquer les vertus prescrites par la morale. Zenon n'admet d*autre Dieu que Tunivers, .et sa morale est la plus pure que la lumière naturelle ait pu inspirer aux hommes. C*est à des motifs purement humains que les sociétés ont dû leur naissance ; la religion n'a eu aucune part à leur première formation , et quoiqu'elle soit destinée à en serrer le lien , on peut dire qu'elle est surtout faite pour l'homme considéré en lui-même.
Mais la connaissance des principes moraux, qui précède celle de l'être suprême , est elle-même précédée d^autres connaissances.
Ainsi, c'est par les sens que nous apprenons quels sont nos rapports avec les autres hommes et nos besoins réciproques , et c'est par ces besoins que nous apprenons ce que nous devons à la société et ce qu'elle nous doit. De là cette définition de l'injuste ou du mal moral, dit d'Alem. bert : ce qui tend à nuire à la société en troublant le bienêtre physique de ses membres.
Mais ces notions en supposent elles-mêmes une autre , laquelle est de sentiment et non de discussion , et n'est
qu6 ridée do pouvoir que nous aYOQS de faire une acitoa contraire à celle que nous faisons actaellemeot La Ubetié est donc pour nous un pouvoir qui ne s'exerce pas et dont Tessence est de ne pas s*exeroer au moment où nous le sentons. La liberté se sent et ne s'éprouve pas; la seule preuve du moins dont elle soit susceptible est analogue à celle de l'existence des corps ; c'esl>à-dire que des êtres réellement libres n'auraient pas un sentiment plus vif de leur liberté que celui que nous avons de la nôtre. Nous n'avons donc point de raison de ne pas croire, que nous sommes libres. En conséquence , point de difficultés si on veut réduire la question au seul énoncé dont elle soit capable , et qui est celui-ci : Demander si T homme est libre , c'est demander , non s'il agit sans motif et sans cause « mais s'il agit par choix et sans contrainte , et sur cela il suffit d'en appeler au témoignage de tous les hommes. Vouloir aller dans cette matière au-delà du sentiment , c'est se Jeter tète baissée dans les ténèbres.
Bu reste , on aurait tort de prétendre que si nous n'é* tions pas libres , il faudrait anéantir les lois -, fussions^ nous nécessités, les lois et les peines qu'elles imposent n'en seraient pas moins utiles au bien physique de la société , comme un moyen efficace de contraindre les hommes par la crainte et de donner l'impulsion à la machine. De deux sociétés composées d'êtres semblables, et qui ne seraient pas libres , celle où il y aurait des lois serait moins sujette au désordre que l'autre.
Ainsi s'exprime d'Alembert dans sa réponse à l'objec- ' tion que l'on fait d'ordinaire aux fatalistes, touchant la conduite des hommes en société. Si on se le rappelle , c'est aussi la réponse de d'Holbach, et elle ne vaut pas mieux chez l'un que chez l'autre; elle n'explique pas mieux comment des êtres nécessités , peuvent, ceux-ci
t)b9ir, eeux-Iè CQmoiapder, ceaxrcl fecevoir de» lois et o^x^là les iinp0$^F. Sans liberté, H ii*y. «^Mujet, iii«Qu<* V0wn , ni spurois^îoo , ni afutorité. Il j a , comme dans la H^lqre , un ordre auquel présida , si elle y présidç , uiaû fQCce iqui gouverne les hommes de la mèm/d m^ière q^e tel animaux , les végétaux et les minéraux » eu e'adressantv Qon pa9 h leur raison {lar la justice et le droiij maisi leur iiistîuic^ p^r dpa Impresfîons îrréjsi^it^ea et fotales. Que d'HpIbacb^r çn p^ut le 4ire , dans la brutalité de sa fausse logiq^jie., n*ait pas été 4rrété par m^ te|fP diffifculté, on te comprend; vm^ on ^'étonne que d'Alen^befi^ avec la justesse habituelle et la rectitude 4e soi? jugement, n*en ait pa^ été plus embarrassé; il fallait, dans ce cas, qu'il fût bim préoccupé par Tesprit de système»
Après ees préliminaires > divisant la morale en qaoralç^ de VJIiomm » des Uffitlafmrs , des Etats , dxxcUoym et A^ pkHoiQfki» il traite successivement de ces diGEérentes partiesé
Et d'abord 9 de la imrcde dé l homme. -* L'auteur eom-^^ mM^ par faire sewaïKper que les lois naturelles sont dp de|U( espèces , écrites ou wn écrites. JLes lois Qatm*elles éclates aoUitcelles qui soiit teUement nécessaÂres an main^ lien de }a société , qu'on a établi des peines contre ceux quî les yîolient. {^es lois #iaturelles non écrites sout celles k rinfraction desquelleis on n> pas attapbé de pteia^, parce fu'Mles n*QBt pas les mêmes eoq^éqiiif nces f&eheiises pour I^BL aoeiété : teiies saiit Tavarice , la d^eté envers les mal-' hewreux , ringraititu9e et la perfidie.
)L{ObaerVjaf4on diss^ lovi; naturelles éçrjites s'appelle pro^ bit6; i^e des Um nf^twelle? nop écrites, vertu, et l^ vertoieat d'autant p^us piure qj^e i'^^a est plus rempli de Tiuaoar universel de J'Mum^nîté- Notre àme n'a qu'une oaHftiuia .capacité 4'afieeUw; c'est )Pourquoi les passions
qui la remplissent de quelque objet pariicolier , imîse&t à la vertu; Tamour, par exemple,' peut produire quelquefois le défaut d'humanité , et 8*irn*étéint pas l'amitié dans les Ames vertueuses , souvent il l'assoupit. Nous devons modérer nos passions , même lorsque r<rt)jet en est louable, et quand il ne Test pas, les répriftier, afin d'avoir le plus purement possible cet amour de Thunianité qui est comme Tesprit de la vertu. le préfière » disait un philosophe , ma famille à moi » ma patrie à ma famille , et le genre humain à ma patrie ; telle devrait être , reprend d'Alembert , la devise de rhonune vertueux. Et on peut ajouter après lui que cette devise est excellente , Sf elle signifie simplement qu*il faut toujours préférer un plus grand bien à un moindre , le plus grand de tous à tous les autres , le souverain bien è tous les biens particuliers et relatifs , qui n*en sont que comme des nractions et des diminutions. Si c*est ainsi que Tentend d^Alembert , on ne saurait que Tapprouver. Mais alors pourquoi précédemment a-t-il semblé adopter une maxime toute concontraire , et pourquoi , quelques lignes plus loin s'ex-prime-*t-il encore ainsi : <c Si on appelle bien-être ce qui est au-delà du besoin absolu , il s'ensuit que sacrifier son bien-être aux besoins d'autrui est le grand principe de toutes les vertus sociales , et le remède à toutes les passions. Mais ce sacrifice est-il dans la nature , et en quoi consiste4-il? Sans doute , aucune loi naturelle ou politique ne peut nous obliger à aimer les autres plus que nous ; cet héroïsme , si un sentiment absurde peut être appelé ainsi , ne saurait être dans le cœur humain. Mais l'amour éclairé de notre propre bonheur nous montre comme des biens préférables à tous les autres , la paix avec nousmêmes et rattachement de nos semblables ; et le moyen le plus sûr de nous procurer cette paix et cet attachement
est de disputer aux autres le moins possible la Jouissance de ces biens de converition, si chers à Tavidité des hommes; ainsi Tamour éclairé de nous-mêmes est le principe de tous les sacrifices. Considérée à ce point de vue , la morale, ajoute d'Alembert, devient une espèce de tarif , mais de tarif qui doit effrayer toute âme honnête ; car il fera voir à Thomme que s*il lui est permis de désirer les richesses, dans la vue d*en faire usage pour diminuer le nombre des malheureux , la crainte des injustices auxquelles l'opulence l'expose,, doit le consoler quand il est réduit au pur nécessaire. »
Ce n'est certes plus là ce principe de détachement et de désintéressement professé plus haut par l'auteur ; c'est plutôt un retour par entraînement de système à celui de l'intérêt pour lequel il a déjà eu plus d'une parole favorable.
Quoi qu'il en soit , d'Alembert , amené par la suite de ses pensées à prononcer sur la question du luxe , n'hésite pas à le condamner et même à le proscrire comme un crime contre l'humanité, toutes les fois qu'un membre de la société souffre et qu'on ne l'ignore pas. Qu'on Juge par là y dans combien peu de circonstances , dit-il , le luxe est permis, et qu'on tremble de s'y laisser entraîner si Ton a quelque reste d'humanité et de Justice ; et il n'y a pas , seulement ces conséquences lâcheuses du luxe , qui sont des maux civiU , en quelque sorte ; il y en a aussi d'autres , ce sont les maux purement personnels , les vices qu'il produit dans ceux qu'il corrompt. Aussi, plus l'amour de la patrie , le zèle pour sa défense , l'esprit de grandeur et de liberté seront en honneur dans une nation , plus le luxe y sera proscrit ou méprisé. Il est le fléau des républiques et instrument de despotisme des tyrans.
Après quelques reofMirques analogues à celles qui pré-
eèdent , d'Aletnbert passe de ^a morale de V homme à celte des législateurs. Il la partage en deux brancbeft : Tune (pli a rapport à ce que tout gouvernement doit aux gouvernés ; Tautre à ce que chaque espèce de gouvernement doit à ceux qui lui sotit soumis.
Conservation et tranqtiîllité , voiià ce qae toet gouver* iiement doit & tous ses sujets , et à tous également. C'est ie premier principe de la morale des législateurs ; il faut en conséquence que tous soient également liés , et également protégés par la loi : « Ce qui constitue régBlîté cWile , laquelle n'est pas, dit d'Alembert , cette égalité métaphysique qui confond les fortunes , les honneurs et les conditions, mais celle qu'on peut appeler morale et qui estpiu^ importante à leur bonheur. La première n'est qu'une chimère qui ne saurait -être le but de la loi , et qui serait plus nuisible qu'avantageuse ; établissez-la, et vous verrez bientôt les membres de TËtat s'isoler , ranarohie nattre et la société se dissoudre. Etablissez m contraire l'inégalité morale , et vous yerrez une partie des «eiloyens opprimer Tautre et la société s'anéantir. j>
Cest dans le même esprit que d'Alembert trace aux lé« gi^ateurs les règles qu'ils doivent suivre dans la constitution des lois criminelles et dés loiseiviles, «t'dans l'emploi des moyens dont ils disposent pour exciter les citoyens au bien public par des encouragemeâte et <les récompenses. Ainsi , les récompenses doivent être personnelfes eomme les services. A ce titre la ni»blesse héréditaire n*a-t^é}le pas rinconvénient de faire jouir (tes avantages ém an m6ilte des hommes souvent inutiles et même nuîslMes à la société? Ne doit-on pas, par la même raison, condamner la Ténalité des charges ?
En ce qui regarde la religion dans son rappoit (rv«e l'Etat , d'Alembert easaiè tfea marqper les ailtrUmltoiia «t
le» Umitos ; il voit dans ses encauragemeats , ses récompenses et ses peines un complément aux lois ; CQpendant il ne voudrait pas qu'on la fit trop valoir par ses effets politiques, comme une invention purement humaine, et qu'on y mêlât le spirituel au temporel; il recommande par-dessus tout l'esprit de tolérance et de douceur.
Telle est en substance cette partie de la morale des Ugiêluueurs , celle , c'est-à-dire , qui convient à tout gouvernement en général.
Quant à celle qui est propre à chaque espèce d^ gouverr oement , selon sa forme particulière , à cause de^ détails qu'elle entraînerait, elle ne saurait avoir sa place dans d^$ Eléments de philosophie. L'auteur se borne donc à en toucber rapidement quelques points. Ainsi , d'abord la question est de savoir s*il est bon qu'il y ait de grands ou de petits Etats , et quel est le mode de constitution qui s'applique le mieux au caractère des peuples. Cette question résolue , et l'Ëtat constitué , c'est un principe que lorsque ce n'est pas le pays tout entier qui est le dépositaire des lois , le corps particulier de citoyeqs ou le citoyen qui en est chargé 9 n'en soit que le dépositaire et non le maître. Tous les rois Justes n'ont pas eu une autre morale. Il répugne à la nature de l'esprit et du cœur iiumain , qu'une multiiode ait dit à un seul ou h quelques-uns : Commandez et noui^ vous obéirons. C'est dans cette pensée qu'on peut affirmer que Ja meilleure république est celle qui, par la stabilité de ses lois et l'uniformité de son gouvernement , ressemble le mieux à une bonne monarchie , et que la meilleure^monarchie est celle où le pouvoir n'est pas plus arbitraire que dans une république.
Du reste, l'accomplissement des devoirs mutuels uu gouvernement et des citoyens est le^ fondement de la véri^ table liberté de ceuxH^i , qu'on peut définir la dépeadance des devoirs et non des hommes. .
Très-court sur la morale des législations, d*Alembert ne Test pas moins snr celle des Etats. Chaque Etat, dit-il, outre ses lois particulières, en a aussi à observer par rapport aux autres Etats. Mais ces lois ne diffèrent point de celles que les membres d'une même société ont à observer mutuellement. Aussi, la modération, réquité, la bonne foi , les égards réciproques , telle est la base du droit des gens, soit dans la paix 9 soit dans la guerre.
Morale du citoyen. — Tout citoyen est redevable è sa patrie de trois choses , de sa vie , de ses talents et de sa manière de les employer. Ainsi il ne peut disposer de sa vie , même lorsqu'elle lui esté charge ; il faut qu*il la conserve pour ceux auxquels il la doit. La révélation se joint ici à la morale civile pour défendre le suicide. Il est flétri en effet chez les peuples chrétiens ; chez les autres , il est indistinctement permis ou flétri selon les circonstances. Les législateurs purement humains ont pensé qu'il était inutile d'infliger des peines à un acte , dont la nature nous éloigne nssez d'elle-même , et que ces peines sont d'ailleurs en pure perte ; ils ont regardé le suicide comme un acte de démence , comme une maladie qu'il serait injuste de punir , parce qu'elle suppose Time du coupable dans un état où il ne peut plus être utile i la société , ou comme un acte de courage , qui , humainement parlant, demande une âme ferme et peu commune. Tel fut Caton d'Utique. Plusieurs écrivains l'ont injustement accusé de faiblesse. Il f\it un lâche , disent-ils, il n'eut pas la force de survivre à la ruine de sa patrie. Ils pourraient soutenir par la même raison que c'est une lâcheté de ne pas tourner le dos à l'ennemi dans un combat , parce qu'on n'a pas le courage de supporter l'ignominie que cette iliite entraîne. Caton , de deux maux choisit, et ne pouvait pas ne pas choisir celui qui lui parut être le moindre, et le courage consista
a le choisir avec résolution et une résolulioa peu commuoe. « Mais» i^oute d'Âlembert, si les lumières de la rdigioo , dont il était malheureusement privé, lui eussent fait Yoir les peines éternelles attachées au suicide» il eut alors choisi de vivre et de subir, par obéissance à TEtre suprême, le Joug de la tyrannie. » C'est toujours, qu*on me permette de le faire de nouveau remarquer , la même tactique de la part de d*Alembert ; au débat et en apparence il condamne le suicide, mais c'est pour finir au fond par le justifier, sauf toutefois le respect qull professe comme toujours pour les prescriptions de la religion.
Mais s*il ne désapprouve pas précisément le suicide luimême, en revanche il s^élève sévèrement contre ces suici" de» hntê, ces macérations indiscrètes , qui sont une faute contre Ja société , sans être un hommage à la religion. Il n'admet du moins à cet égard que de rares exceptions. Lustre suprême , dit-il , par des motifs (|ue nous devons adorer sans les connaître, peut choisir^ parmi les êtres créés , quelques victimes qui sMmmolent à son service , mais il ne prétend pas que tous les hommes soient des victimes ; 11 a pu se consacrer une thébalde dans un coin de la terre , mais il serait contre ses lois et ses desseins , que Tunivers devint une thébaltde.
D'Alembert explique comment > outre sa vie , le citoyen est redevable à TËtat de ses talents et de la manière dont il les emploie. Il prend ici occasion de répondre à Rousseau , qu'il a déjà indirectement attaqué plus haut au su- Jet du suicide , sur cette question alors si agitée : Jusqu'à quel point un citoyen peut-il se livrer à Tétude des scien* ces, e| cette étude n'est-elle pas plus nuisible qu'avantageuse aux Etats ? Rousseau était à cette époque en guerre avec ses anciens amis du parti philosophique , et d'Alembert, comme Voltaire, comme Diderot et Helvétius, at-'
"taquè d'ailleurs par lai k j[Hr«pé»^ son arUde 6mèw » cherchait plus qu'il n*évltéll ie combat arec lui. C'esl dinsi qu'il fit ausii une asiiee five critique de ïBmOe.
Morale du phihsophe. -^ Elie a t>our but de nous tracer la manière dent nous devons penser, pour nous rendre heureux indépendamment des autres. Deux maximes la résuméht : le détachemeut des richesses el celui des toon* Aeurs.
Insistant plus pàrticoltèrement sur les honnears , d'Alembert dit qoe la raison permet sans doute d'en Atre flatté, sans les exiger ni les attendre* C'est en cela qoe consiste ia vraie philosophie , et non dans ralTcotatlon de mépriser ce que Ton souhaite. C'est mettre un trop grand prix aux honneurs que de les fuir avec empressement ou de les rechercher avec avidUé ; le même excès de vanité produit ces deux effets contraires.
Après quelques réfleiions assez chagrines f qui viennent ensuite , sur l'ambition et ses fâcheuses conséquences , l'amour et ses déceptions , il termine en disanft : concluons que st des lumières supérieures k la raison ne nous pro** mettaièht pas une condition meilleure , nous aurions beaucoup à nous ptoîndre de la nature , qui noua a , pour eiusi dire , placés sur ie bord d*un précipice, entre la douleur et la privation. C'est donc le grand principe de ia morale du philosophe , qu*il Ihut presque toujours renoncer ^nx plaisirs pour éviter les peines qui en sont la suite otdinalre. Cette exiatence insipide noua flsit supporter la vie sans nous j attacher ; et pourtant elle est l'objet de ram<bilion et des efforts do «âge (1).
(!) D^Alembert ilnît par un résumé en ctttèlques lignes de sa morate et exprime ridée qa^elle soit tnfsë en catéchisme , aflh d^re m\(mx h la portée des enfants. Il parte aussi de ce projet
Telle est la morale enseigaèe dans les Eténmnif de phi^ losophie.
Ce qui ia caractérise , c'est a^ec ce sensualisme sobre el contenu qu'on remarque également dans sa métaphysique, l*esprft de doute qui 7 perce , et surtout le ^agrin , le mécontentement et le dédain qu'inspire à l'auteur la condition humaine ; c'est en un mot le pessimisme. Or , n'y a-t-il pas mieux que le pesshnisme? n'y a-t-ilpasune meilleure manière d'entendre et d'accepter la destinée de Thomme? Je le crois et je me propose en son lieu de le montrer; en attendant, quHl.me soit permis de protester hautement contre cette fausse , «cette stérile et désolante doctrine.
L'auteur fait encore entrer dans ses Elément» de fhilo^ «opftie, avec la logique, la métaphysique et la morale, plusieurs autres parties, telles que l'algèbre, la géométrie, l'application de l'algèbre à la géométrie , l'astronomie , ropdque , hydrostatique , rhydreulique , et la physique générale. On comprend que je n'ai pas à le suivre dans ces différentes branches des connaissances humaines , qui ne sont plus proprement du domaine de la philosophie , puIsqu'eUes n'ont pas l'esprit , mais la matière pour objet ; je serais d'ailleurs ici Juge trop peu compétent. Je m'arrête donc ; mais je m'arrête sans finir , je me hâte de l'annoncer ; car, avec sa doctrine telle qu'il la produit dans sM ttUmenU de pkUoiophie , d' Alembert en a une autre , autre an moins par le développement , qui, indiquée dans queSques-uns de ses écrits , plus nettement déclarée dans d'autres , dans ses lettres en particulier , mérite aussi d'è--
dans ses lettres , et peot-être n'est-il pas étranger & celui qu'a foTfflé ï son toar et e)fécuté saint Lambert.
tre étudiée , et présente même cet intérêt (|a'elle trahit ici le secret, qu'ailleurs elle laisse à peine percer.
Eeriiê divers et lettres. — Cette nouyeile manière de philosopher se marque dans d'Âlembert par différente traits faciles à saisir ; on peut la reconnaître par exemple à cette réflexion , qu'on lit dans la préface des Elo§es : Celui qui se marie , dit Baoon , donne des gages à la fortune ^ rhomme de lettres qui tient ou aspire à TAcadémie , donne des gages à la décence. L'écriyain isolé , et qui veut toujours rètre ^est une espèce de célibataire , qui ayant moins à ménager est par là même plus sujet ou pins exposé am
écarts. ......
Lucrèce jaloux d'appeler Cicéron son confrère , n'eut cooserré de son poème , que les morceaux sublimes, où il est si grand peintre et n'aurait supprimé que ceux où il donne en vers prosaïques des leçons d'athéisme , c'est-è-dire , où il fait des efforte , aussi coupables que fa&les , pomr ôter un frein à la méchanceté puissante , et une consolation à la vertu malheureuse. »
Tel est l'esprit des ménagements que garde d'Alembert en philosophant, lorsqu'il s'adresse au public , et surtout lorsque comme dans ses Ehges c'est au nom de l'Académie qu'il lui parle ; mais ces ménagements^ il ne les conserve plus dans d'autres écrits , qui lui sont plus personnels , et surtout dans ses lettres.
Parmi ses Eloges , on peut , avec Condorcet , JM armontel et Grimm , remarquer principalement ceux de Bossuet , de Fleury, de Fléchier, de Massillon et de Fénelon , comme exemples de cette réserve que d'Alembert sait au besoin simposer et conserver.
Ainsi dans V Eloge de Bossuet, on lit cette pensée : a Ceux qui auraient le malheur de regarder la croyance en Dieu comme inutile aux autres hommes » commetr
traient un crinnc de lèse-humanité , en voulant ôter cette croyance aux monarques ; il faut que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent. »
Dans V Eloge de Hirabaud, un de ses prédécesseurs, comme secrétaire perpétuel de l'Académie française, il s'exprime en ces termes : a Quelle apparence qu'un philosophe citoyen ait voulu enlever au genre humain (d*A-lembert fait ici allusion au livre du Système de la nature attribué à tort à Mirabaud) la croyance de la divinité , si nécessaire pour consoler ceux qui souffrent eteffrayer ceux qui oppriment, d
Dans plusieurs autres de ces morceaux , il parle avec faveur de ceux qui ont foi aux vérités religieuses. Il rapporte dans ce dessein ce mot de Marivaud » qu'il loue de cette disposition d'esprit : « Ils ont beau faire pour s'étourdir sur l'autre monde ; ils finiront par être sauvés malgré eux. » Et dans V Eloge du président Bouhiér , après avoir rappelé avec approbation ses sentiments religieux , il ajoute au sujet des émdits en général : a La religion trouve en eux , si l'on peut parler de la sorte , le terrain tout préparé, et pour peu qu'elle vienne joindre ses lu* mières aux dispositions favorables , où le genre de leurs études les a mis , elle n'a pas besoin de beaucoup d'efforts pour faire de ces savants profonds , des chrétiens persuadés. Le désir naturel de mettre à profit leurs immenses lectures , les dispose facilement à connaître et à sentir toute la fotce des preuves historiques qui servent au christianisme de fondement et d'appui (1). »
Je ne voudrais pas non plus négliger ce passage de l'floge de Jean Bernouilli : « Sincèrement attaché à lareli-
« (1) On pourrait aussi consulter sur le même ordre de pensées r^lo^ed'Honltevilie.
gâoD , il ta r#6pecta toute sa vie sans bruit et saus faste. Oo a trouvé dans ses papiers des preuves par écrit de ses seu* timents pour elle ; et il làudrait augmenter de son nom la liste des grands hommes, qui Tout regardée comme Fouvrage de Oîeu : liste capable d'ébranler , même avant l'eiamen , les meilleurs esprits , mais suffisante au moins pour imposer silence à une foule de coQjurés, ennemis impms» aanis de quelques vérités nécessaires aux honneurs , que Pascal a défendues, que Newton croyait et que Descartes a respectées. »
Ne pourrait-on pas aussi à ce propos dter ces paroles de la préface du 3** volume de V Eneyclapédie : a L*wteur du Diacour$ frélimnaire o*a pas eu besoin d*effort pour parler de la religion avec le respect qu'elle mérite » et pour 7 traiter les matières les plus importantes avec une eiaeiitude » dont tout le nMMide lui a su gré. d «- a La religion , qu'il s'est toujours fait un devoir de respecter dans ses écrits , est la seule cho^e sur laquelle il ne demande pasgràee et sur laquelle ile^re nen avoir pas besoin.» ( Oe VtUfUê de la crUique en matière de religion»)
.C'est encore dens ses Elogee , que Von trouve cette dé*« fense de Descartes contre Tévéque d'Avranches i a L'évA«que d'Avranohes a beau faire ; on ne rend pas ridicule un homme tel que Descar tes , et s'il fallait absolument» dans oeUe occasion , que le ridicule restât à quelqu'un (nou^i le disons à regret) , et ne serait pas h lui. La phitosi^iede ce grand hmnme est mauvaise sans ^^te ; mais il a fallu bien du temps pour le prouver , et jte savant prélat n'était fait ni pour combattre cette philosophie, ni pour s'en moquer. » (Ehge de Buet.) (1).
Dans un autre écrit (VAbus de la eritiqm en nuUière de
(1) Voir aussi VEloge de Bossuet.
nttjum.) Descartes est encore mieux traité potr d'Aiem*bert : « DonoeZHnoi la matière^t le mouvemenl et je ferai le monde; celte i^ropositton qu'oe regarde eom me iojo* rieuse à Deseartes , dit^H , est peut-être ce que la phtioson phie a Jamais dit de plus relevé à la gloire de TEtre sa-^ préme. Une pensée si profonde et si grandid n'a fm partir que d*un génie vaste , qui â'mt côté sentait la nécessitt d'tttiie iotelligence toute^'puiesattte^ pourdonnerr^^uateoee et Timpuisinn à la matière , et qui apereevaît de l'autre « la simplicité non moins admirable des lois de la nature^ VoiHi ce que signifie la proposition de Descartes , pour qui la veut entendre; mais les ennemis de la raison a*OBt vja dans l'hommage le plus pur et le plus grand du i^iloso«« ptie, qu'un orgueilleux fabricant de système , que semblait vouloir se mettre h la p)aoe de la divinité. Un oaiiéaiea aihée est un philosophe qui se trompe sur les principes:; un newtonîen athée serait encore quelque chose de pis, un philosophe inconséquent. Quant aux precevesphyuiqsM de la spiritualité de Tâme, en sonlHalles moins eonvafaêuntes , et ne peut-on ptfs se rendre à la force de ces preii^ Tes , que Descartes a le premier éé^loppées et appcofé»; Mes et «rofre que quelques parts de l'église ne les ont pa» connues. i>
Je n'omettrai pas non plus d'abord ce passage , tiré d« VApoWgie de i^ttudê , qui est certi^neaBient très^artésien : « En replknt roire esprit sur voas-«iéme , aane «vpir hê» soin d^iterroger «celui des autres , vous anrez senti qu'en tnétiiphysique«e qui ne.peut)ms«'apprendiie par seapro** près réflexions , ne s'iipprend pas par laieâtare , et queice qui ne peut pas être rendu ci«r pour les esprits les plna èummuns, est obscur pci«r 4es plnsfrefenda ; d lansutte ces deux passages de VMm ê$ ht critique im mtKêikfedê fté-r Ugkn , qui aont .^dans un aena égatomoMt oaoriéaita^ <to
développemeDi da précédent : < Regardez auHledans de voas » et malheur à yous si cette preuve de Texistence de Dieu ne vous suffit pas. Il ne faut en eflèt que descendre au fond de nous-mêmes , pour reconnaître en nons Touyrage d*une intelligence souveraine « qui nous a donné Tezistence et qui nous la conserve. Cette existence est un prodige , qui ne nous frappe pas assez , parce qu*il est continuel ; il nous retrace néanmoins à chaque instant une puissance suprême de laquelle nous dépendons, s — a La création , comme les théologiens eux-mêmes le reconnaissent , est une vérité , que la seule raison nous enseigne , une suite nécessaire de Texistence du premier être. La matière n*est pas éternelle ; elle a donc commencé à exister, voilà le point fixe d'où l'on doit partir. Mais Dieu a-t-il arrangé les différentes parties de la matière , dès le moment qu*ii l'a créée , ou le chaos a-t-il existé plus ou moins de temps? voilà sur quoi il est permis aux philosophes de se partager. »
Du reste, il ne faudrait pas croire que, même dans la classe des écrits qui nous occupe , d*Alembert demeure loqjours exactement dans cette mesure ; en plus d'un endroit il en sort ; c*est ainsi qu*en rapportant ce mot , qu'on prête à Bossuet à la suite d'une indisposition , où il aurait perdu connaissance : «c Gomment un homme tel que moi ^ a-t-il pu rester si longtemps sans penser d -^ à tant de chimères 9 propose d'ajouter d'Alembert. {Noie$ de Y Eloge de Bossuet). C'est ainsi encore que dans VEhge de Dumarsais , il attaque cette philosophie ténébreuse , qui se perd dans les attributs de Dieu et les facultés de notre flme» à raisonner à perte de vue sur ce qu'on ne connaît pas , à prouver laborieusement » par des arguments faibles , des vérités dont la foi nous dispense de chercher des preuves. C'est à même intention qu'il cite ces paroles de Marivaud ,
auqael on demandait un jour ce qae c*était que rame : V Je sais, répondit-il , qu'elle est spirituelle et immortelle, et n'en sais rien de plus. — Il faudrait, lui dit-on /le de» mander à Fontenelie. — Il a trop d*esprit pour en savoir là-dessus plus que moi. » D*Alembert insinue ici ce qu'ailleurs il énonce plus explicitement , que nous ignorons la nature de l'âme , en s'autorisant de l'opinion de Malebranche (1).
Mais tout cela est fort contenu, fort modéré en comparaison de ce qui se lit dans sa correspondance.
D*Alembert a principalement deux grands commerces de lettres , Tun avec Voltaire , Fautre avec Frédéric. Il n'est certes pas sans intérêt de le suivre dans Tun et Tautre et d'y étudier dans leur expression 4a plus sincère , parce qu'elle y est confidentielle , ses véritables sentiments en philosophie.
Avec Voltaire il converse plus qu'il ne discute , et ne touche qu'en passant et d'un mot aux questions , et son toilf , comme son rôle est celui de la prudence , sans que toutefois au fond , comme on dit , le malin n'y perde rien. CtÉt Bertrand qui laisse volontiers faire Raton , quoique au besoin il le tempère , mais qui ne se soucie qu'à demi de l'imiter. « Vous me reprochez , lui écrit-il , la tiédeur ; mais j» crois vous l'avoir déjà dit, la crainte du fagot est
très-raftraichissante D'ailleurs le genre humain n'est
aujourd'hui plus éclairé , que parce que on a eu la précaution ou le 'bonheur de ne l'éclairer que peu à peu. Si le soleil se montrait tout à coup dans une caverne , les habitants ne s'apercevraient que du mal qu'il leur ferait aux yeux ; l'excès de lumière ne serait bon qu'à les aveugler sans ressource ; b et comme Voltaire insiste en ces ter-
(1) De Vjéhui de Ut eriiiqtie en maiiért de religion.
mes : « Il manque aax philosophes renthouaiajiine » TactirUé. Tous les philosophes sont tièdes ; ils se contentent de rire des enreurs des hommes, au lieu de les écraser. Les missionnaires courent la terre et les mers » il faut au mpins que les philosophes courent les rues....... Acquittez-vous
de ces deu^ grands devoirs , mon cher frère : prêchez et écrivez, combattez et convertissez, » — Maisd'Ai/eud^ertv Adèle à son personnage , lui répond : «c Les philosopher doivent être comme les petits enfants ; quand ceux-ci ont fait quelque mal , ce p'est jamais eux , c'est le chat qui a toyi fait. D — Sur quoi Voltaire répond pour son compte et selon son humeur : « Raton sera toujours prêt à tirer les marrons du feu» il ne craint pas de se brûler les pattes. » Et quant au fond des questions, sur Tâme et sur Dieu» per exeiuple , Voltaire écrit à d^Âlembert : « Je prie Thoanète homme qui fera matière (dans Y Encyclopédie] de bien pnôQ ver que le je ne saie quoi , qu'on nomme matière , paut aussi bien penser que le j» ne sais quoi gu^on appelto esprit. » — Et 0ans une autre lettoe : a S'U y a une preuv# contre Vimmatérialitéde rame , c'est cette maladie du cer* vf^au; on a une fluxion sur Tftme eonwe sur les dents. Nous somme» de pattyres machines; vous et H. Diderot» veps êtes de)>ell^ niootres k répétition, et j9 ne suis 4|q'uii vieux toivne - brophe. » Mais d*Alembert • qui a*est i»as i"m aatrf9 «li^is au fond • s'en expMqae cependaiit en ter* Hfas piqsf 4némvx etpIus:moâérés. L^ scepticisme ide Vol*tffre M filus do pétulance, le sien pt^s 4e tempérance. C«6tain$i<<p'à propos du System 4» la notaire , 4u'il trouve QQpendant up terrible liirre., U écrit : a Je ne vois en cettfr qmtiÀRe que le sc^ptloispie de rai^p^j^able. Qi^'^ eavçnettOMf , est iselc^ inoi la r^^se à pratsfue tau(f^ les ques^ tiens métaphysiques , et la réflexion qu'il faut y joindre » c'est que puisque nom n'en sejfgm rim « U ne nons^-
porto pas Sans doute d'en savoir davantage. )> -« Et 0las loin ,: « Je vous ai dit mon sentiment sur le Système de Im iMture : Non en métaphysique ne me paraît guère plus sage que oui; non lequel, est la seule réponse raisonnable à presque tout. » ^ Sur la Providence il s'exprime à peu près de la même manière : a Autrefois certains événe*^ raents lui auraient donné de Thumeur ; ai^jourd'hui il en rirait , il se fierait à la Providence, qui , à la vérité, ne gouverne pas trop bien le meilleur des mondes possibles, mais pourtant fait parfois des actes de justice* » *-^ Et ailleurs : €r La Providenpe , quoique ce meilleur des mondes possibles ait souvent à s'en plaindre, ne frustrera pas les amis de. Voltaire de Tespérance de le conserver. » Dans une autre lettre encore, raillant sur le même sujet et tournant son doute en ironie, il s'écrie : «Quand je vois tout ce qui se passe dans ce bas monde , je voudrais aller tirer le Père éternel par la barbe, et lui dire comme dans une vieille farce de la passion : Père éternel , quelle vergogne.... »
De Voltaire et de d'Alembert, c'est plutdt eèlui^ct qui est le modérateur ; de Frédéric et de son coiTespondant , c'est plutôt celui-là. Du reste, veut-on savoir quelles positions, quellel» attitudes diverses, pour ainsi dire^ d'Alemi»ert prend en général dans les discussions auxquelles il se mêle, qu'on l'y suive avec quelque attention, et' r<»R verra que s'il a à opter entre les théologiens et les philosophes , il n'hésite pas , il tient Imutement paur ceux-^ ci contre ceux-là. Mais a-t-il à prendre parti entre le% pl^ilosophes eux-mêmes, il se range, sans balancer , du côté des sensualistes contre les* spiritualistes , et parmi les premiers, ce n'est pas toujours des plus modérés qu'il se rapproche le plus , surtout dans ee commerce intime , et avec Frédéric en particulier.
Quant au débat quMI engage avec celui-ci , il est plus sérieux et plus suivi qu'avec Voltaire. De part et d'autre on argumente, on insista, on se presse, et avec quelques concessions on se fait encore plus d'objections.
La dispute commence par Hmportance relative des sciences physiques et des sciences morales. D'Âlembert se déclare pour les unes , sans exclusion toutefois ; Frédéric pour les autres , avec une préférence marquée. Il écrit à d'Alembert ( 1 768 ] : « Je pardonne aux stoïciens tous les écarts de leurs raisonnements méthaphysiques , en faveur des grands hommes que leur morale a formés. La première secte , pour moi » sera constamment celle qui influera le plus sur les mœurs , et qui rendra la société plus sûre , plus douce et plus vertueuse. Voilà ma façon de penser ; elle a uniquement en vue le bonheur des hommes et l'avantage des sociétés. N*est-tl pas vrai que l'électricité et tous les prodiges qu'elle a découverts jusqu'à présent , n^ont servi qu'à exciter notre curiosité? N'est-il pas vrai que Tattraction et la gravitation n'ont fait qu'étonner notre imagination? N'est-il pas vrai que toutes tes opérations chimiques se trouvent dans le même cas? Mais en vol^ t-on moins sur les grands chemins? Vos traitants en sont* ils devenus moins avides ? Rend-on plus scrupuleusement les dépôts? L'envie est-elle éteinte, la dureté du cœur amollie ? Qu'imporient done à la société les découvertes modernes , si la philosophie néglige la partie de la morale et des mœurs , en quoi les anciens mettaient toute leur force ? Je ne saurais mieux adresser ces questions • que depuis longtemps j'ai dans le cœur, qu'à un homme qui est de nos jours l'atlas de la philosophie moderne. •
D'Atembert répond : V. M. traite un peu trop mal la géométrie transcendante ; j'avoue qu'elle n'est souvent » comme V. M. le dit très-bien , au'un luxe de savants oisife;
mais elle a souvent été utile , ne fut-ce que dans le système du monde , dont elle explique si bien les phénomènes. Je conviens cependant avec V. M. que la morale est. encore plus Intéressante , et qu'elle mérite surtout Tétude des philosophes. Le malheur est qu'on Ta partout mêlée avec la religion , et que cette alliance lui a fait tort. x>
Plus tard ( en 1 770 ) , Frédéric écrit encore : « Je suis grand partisan de la morale, parce que je connais beaucoup les hommes, et que je m'aperçois du bien qu'elle peut produire. Pour un algébriste, qui vit dans son cabi-net , il ne voit que des nombres et des proportions ; mais cela ne fait pas aller le monde moral , et les bonnes mœurs Valent mieux pour la société que tous le calculs de Newton. » A cette nouvelle instance , d'Alembert ne répond pas précisément; il se contente de renvoyer à ses Eléments de phiiosopkie , sur la partie de la morale.
Mais voici des points plus particuliers qui vont être p|us longuement débattus entre eux , et sur lesquels ils conserveront l 'un et Tautre , en les discutant , la même attitude que nous venons de Jeur voir. C'est à propos du sys* time de la nature , que la dispute s'engage. Frédéric , après avoir annoncé à d'Alembert la réfutation qu'il a faite de ce livre, et qu'il lui envoie, dit qu'il ne comprend pas comment il se trouve des auteurs assez étourdis pour publier de tels ouvrages. D'Alembert répond qu'il ne trouve rien de plus sage et de plus vrai que les réflexions que contient cet écrit du roi. Cependant , au sujet de Dieu et de la liberté , il soumet au roi , qui croit avoir victorieuse-ment réfuté le naturalisme et le fatalisme universel de d'Holbach, plusieurs observations, desquelles résulte, de sa part, un certain dissentiment avec Frédéric. Et d'abord il rappelle son penchant pour le doute : a La devise de Montaigne .quesaiê-je? me parait, dit-il , la réponse qu'on
doit faire à presque toutes les questions métaphysiques, n Puis, raisonnant de Dieu, voici comment il s^xprime : a Par rapporta Texistence d'une intelligence supérieure, ceux qui la nient avancent beaucoup plus qu'ils ne peuvent prouver; il n'y a dans cette matière que-le scepticisme de raisonnable. On ne peut nier sans doute , qu*il n'y ait dans l'univers , et en particulier dans la structure des animaux et des plantes, des combinaisons de parties qui semblent déceler une intelligence. Klles prouvent l'existence de cette intelligence , comme une montre prouve un horloger ; cela parait incontestable. Mais quand on veut aller plus loin , et qu'on se demande quelle est cette intelligence ? A-t-elle créé la matière , ou n'a-t-elle fait que de Tarranger?La création est-elle possible, ou, si elle ne Test paa , la matière est-e|le donc éternelle ? et si la matière est éter* nelle , et qu'elle n'ait eu besoin d'une intelligence que pour être arrangée , cette intelligence est^Ile unie à la la matière , ou en est*elle distincte ? Si elle y est unie, la matière est proprement Dieu et Dieu la matière. Si elle en est distincte , comment conçoit-on qu*un être qui n'est pas matériel agisse sur la matière? D'aiUeurft , si cette intelligence est inflniment sage , infiniment puissante , comment ce malheureux monde , qui est son ouvrage, est-il si plein d'imperfections physiques et morales? Pourquoi tous les hommes ne sont* ils pas heureux et Justes? Y. M. assure que 1 éternité du monde répond à cette question. Elle y répond sans doute , mais , ce semble, dans ce seul * sens , que ce monde étant éternel , et par conséquent nécessaire , tout ce qui est ne peut pas être autrement , el pour lors on rentre dans le système de la Aitalité et de la nécessité , qui ne s'accorde guère avec l'Idée d'un Dieu inflniment sage et inflniment puissant. Quand on se fait toutes ces questions , Sire , on doit se dire cent fois : Que
m&'je ? Mais on doit en même temps se consoler de son ignorance , en pensant que , puisque nous n*en savons pas davantage , c*est une preuve qu'il ne nous importe pas d'en savoir davaetage.
«c Quant à la liberté , rien de plus juste , Sire , et de plus philosophique que la définition que vous en donnez (1). 11 me semble que si on voulait s'entendre on éviterait bien des. disputes à ce sujet. L'homme est libre en ce sens que dans les actions non machinales • il se détermine de lui-même sans contrainte ; mais il ne Test pas en ce seul que lorsqu'il se détermine même volontairement et par choix , il y a toujours quelque cause qui le porte à se dé-< lermioer, et qui fait pencher la balance pour le parti qu'il prend. Je conviens d'ailleurs avec Votre Majesté qu'un philosophe , qui croit à la fatalité et à la nécessité et qui en fait la base ig son ouvrage , ne doit regarder les cri* minels que comme des malheureux, plus dignes de pitié que de haine. Mais je ne crois pas que dans le système, où les hommes seraient des machines assujéties à la loi de la destinée , les châtiments d'une part, et de l'autre l'étude de la morale, fussent inutiles au bien de la société; car dans l'homme machine même, la crainte d'une part , et de l'autre l'intérêt sont deux grands régulateurs, les deux roues principales qui font aller la machine. » •
Nous reconnaissons là l'opinion que d'Alembert a déjà professée plus haut. Gomme plus haut il y aurait aussi à lui répondre , que si Thomme n'est pas libre , ni la crainte ni l'intérêt ne peuvent rien sur lui, car il ne saurait Jii se soustraire aux maux dont il est menacé , ni comp-
(i) Sur celte question comme sur la précédente, voir l'analyse que j'ai donnée dans mon mémoire sur d'Holbach , de la réfuiaiion de son système par Frédéric.
ter sur des biens que lui rcruse le destin. De plus , quand on parle de récompenses et de peines , de juslice et de loi , on suppose le libre arbitre dans le sujet comme dans l'auteur et le gardien de la loi ; autrement il n*y a plus personne ni pour obéir ni pour commander; il n'y a que des machines qui vivent entre elles comme les plantes et les pierres, en vertu de lois qu'elles n'entendent ni ne veulent.
Frédéric du reste répond : « Vous m'obligez à
ferrailler avec vous dans l'obscurité et Je m'écrierai volontiers : grand Dieu , rends-moi le jour et combats contre nous. Mais enfin puisqu'il faut entrer dans ce labyrinthe, il n*y a que le fil de la raison qui puisse m'y conduire. Cette raison me montre des rapports étonnants dans te nature et , me faisant observer les causes finales , si frappantes et si évidentes , m'oblige de concevoir qu'une in^ telligence préside cet univers , pour maintenir l'arrange* mont général de la machine. Je me représènle cette intelligence comme le principe de la vie et du mouvement. Le système du chaos développé mè parait insoutenable, parce qu'il eut fallu plus d'habileté , pour former le chaos et le mainteuT , que pour arranger les choses telles qu'elles sont. Le système d'un monde créé me parait contradictoire et par conséquent absurde ; il ne reste donc que réternité du monde, idée qui , n'impliquant aucune contradiction, me parait la plus probable , parce que ce qui est aujourd'hui , peut avoir été hier et ainsi de suite. Or , l'homme étant matière , et pensant et se mouvant , je ne Tois pas pourquoi un pareil principe , pensant et agissant , ne pourrait pas être Joint à la matière universelle. Je nç l'appelle pas esprit , parce que je n'ai aucune idée d'uo être , qui n'occupe aucun lieu , qui , par conséquent , n'existe nulle part Mais comme notre pensée est une suite de l'organi-
sation de notre corps, pourquoi Tunivers, Infloimenl plus organisé que l'homme , n'auraiUii pas une intelli* gence infiniment supérieure à celle â*une aussi faible créature? i»
Ici la bonne intention de Frédéric est trompée par sa doctrine. 11 veut à tout prix une intelligence dans Tuni • vers. Or, comment l'admettre au point de vue dans lequel il se place? En supposant qu'elle est le produit , comme dans l'homme, d'une certaine organisation? Mais qui dit organisation, dit œuvre de l'inteiligence. Voilà donc l'intelligence assignée comme cause à l'être organisé dont cependant par hypothèse elle doit être l'effet. Là est la difficulté, là est le cercle inévitable. Je n'y insiste pas parce qu'en plus d'un endroit et principalement en parlant de d'Holbach et de Delamettrie , j'ai eu l'occasion de traiter cette question avec quelque étendue , et je poursuis.
Frédéric développe son raisonnement et dit : « Cette intelligence coéternelle au monde , ne peut pas , selon que je la conçois , changer la naluEe des choses; elle ne peut ni rendre ce qui est pesant léger , ni ce qui est brûlant glacé. Asservie à des lois qui sont invariables et inébran^ labiés, elle ne saurait se servir des choses que selon que
leur constitution intrinsèque s'y prête ..Mais si l'on
veut inférer que le monde , étant éternel, est nécessaire et que par conséquent tout ce qui existe est assujéti à une fatalité absolue , je ne crois pas devoir souscrire à cette proposition. Il me parait que la nature se borne à avoir doué les éléments de propriétés éternelles et stables , et asservi le mouvement à des lois permanentes , qui sans doute influent considérablement sur la liberté, sans cependant entraîner la détermination. L'organisation et les passions des hommes viennent des éléments dont elles sont composées. Or , lorsqu'ils obéissent à ces passions ils sont
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eiclavefl ; mais libres , aussi souvent qulls lear résistenl. Voua me poussez plus loin , voua médites : mais ne voyezvous pas que cette raison par laquelle ils résistent à leurs passions est assujétie à la nécessité qui les fait agir sur eux. Cela peut élre à la rigueur ; mais c|tti opte entre sa raison et ses passions et qui se décide, est, ce me semble, libre, ou Je ne sais plus quel sens on attache au mot liberté. Ce qui est nécessaire est absolu ; or , si l'homme est rigoureusement soumis à la fatalité» les peines et les ré^ compenses n'ébranlent ni ne détruisent cet ascendant vainqueur. Or, comme l'expérience nous prouve le contraire , il faut convenir que Thomme jouit quelquefois de la liberté, quoique souvent limilée.
a Mais mon cher Diagoras (il le nomme aussi Protagoras el Anaxagore), si vous prétendez que Je vousexpHqae dans un plus grand détail ce que c'est que cette intelHgence que Je marie à la nature, je* voua prie de m'en dispenser ; j'entrevois cette intelligence comme un objet que For aperçoit à travers un brouillard. C!est beaucoup de la deviner . il n'est pas donné à l'homme de la connaître et de la définir.»
Il y a en effi't qtielqoe embarras à essayer, comme le veut Frédéric , do se former une idée de Dieu , eo la corn* posant uniquement de données empruntées à la sensatioD, et le brouillard dont il se plaint est avant tout sov système au travers duquel son bon sens lui laisse entrevoir ce que sa logique Tentrainerait plutôt à méconnaître et même à nier. Le voilà donc partagé entre sa doctrine qui serait de préférence pour le doute et la négation , et sa droite raison qui l'engage à l'affirmation. Au fond , il est tncomé^ quent, et c'est de cette heurettse manière de l'être qôi hii permet de se rapprocher de la vérité malgré la feusae voie dans laquelle, par ses principes, lise trouve engagé, etU
a J'avantage sur d'Alemberi d*éire moins rigoureux mais plus sage. Tel est le caractère de leur dissentiment. Aussi n'est-il pas bien profond , et Frédéric peat dire en terminant sa lettre : aXout cela ne fait pas qUe je vous en estime moins. On peut être de différente opinion sans se haïr et sans se persécuter. J*ai réfuté Tauteur du Système de la nature , parce que ses raisons ne m'ont pas convaincu ; cependant si on voulait le brûler , je porterais de Teau pour éteindre son bûcher. »
D'Alembert n'est cependant pas satisfait et il répond encore au roi :
(c Je conviens d'abord avec Votre Majesté d'un principe commun qui me parait aussi évident qu*à elle-même : la création est absurde et impossible; la nature est donc in* créable, par conséquent incréée» par conséquent éternelle. Cette conséquence qu'elle est éternelle n^accommode pas les vrais partisans de Texistence de Dieii , qui veulent une intelligence souveraine non matérielle; mais n'importe » il ne s'agit pas de leur complaire , il s'agit de parler raison.
« Je vois ensuite dans toutes les parties de Tunivcrs et en particulier dans la construction des animaux , des traces qu'on peut appeler au moins frappantes d'intelli-, gence et de dessein. Il s'agit de savoir si cette intelligence est réelle , et supposé qu*elle soit , de deviner, s^il se peut, quelle elle est. D'abord je ne puis douter que cette intelligence ne soit jointe au moins à quelque partie de la matière ; l'homme et les animaux en sont la preuve. Il est certain de plus qu'elle dirige la plus grande partie d^ leurs mouven^ntset qu'elle est le principe de tout ce que l'homme a fait de raisonnable et surtout de grand et d'adr mirable, comme Tinvention des sciences et des arts. Cette intelligence dans l'homme et dans les animaux est-elle dis^
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linguée de la matière, ou n'en estrelie qu^ane propriété dépendant de l'organisation? L'expérience paraît prouver et même démontrer le dernier, puisque rintelllgence croit et s'éteint k mesure que l'organisation se perfectionne on s'affaiblit. Mais comment l'organisation peut-elle produire le sentiment et la pensée? Nous ne voyons dans le corps , comme dans un morceau de matière brute, solide ou fluide, que des parties susceptibles de figure, de mouvement ou de repos; pourquoi rintelllgence se trouve-t-elle Jointe aux unes et non aux autres , qui même n^en paraissent pas susceptibles? Voilà ce que nous ignorerons vraisemblablement toujours ; mais nonobstant cette ignorance, l'expérience me parait, comme à Votre Majesté, prouver invinciblement la matérialité de l'Ame , comme le plus simple raisonnement prouve qu'il y a un être éternel , quoique nous ne puissions concevoir ni un être qui a tott*» Jours existé , ni un être qui commence à exister. Il s'agit maintenant de savoir si cette intelligence dépendant de la structure de la matière , est répandue dans toutes les parties du monde ?^Mais celte question parait plus difficile à résoudre qUe les précédentes.
a D'abord , à l'exception des corps des animaux , toutes les autres parties de la matière que nous connaissons , nous paraissent dépourvuesde sentiment, d'intention et de pensée. L'intelligence y résiderait-elle sans que nous nous en doutassions? Il n'y a pas d'apparence , et je serais assez disposé à penser non-seulement qu'un bloc de marbre , mais que les corps les plus ingénieusement et les plus finement organisés, ne pensent ni ne sentent rien. Mais , dit-on, l'organisation de ces corps décèle des traces visibles d'intelligence. Je ne le nie pas , mais je voudrais savoir ce que cette intelligence est devenue depuis que ces corps sont construits. Si elle résidait en eux pendant
qu'ils se formaient , si elle y résidait pour les former , et si , comme on le suppose, cette intelligence nVst point un être distinct d'eux , qu'est-elle devenue depuis que sa besogne est faite? La perfection de ToEganisation a-t-eile été anéantie, quoiqu'elle ait été nécessaire pour les progrès et Fachèvement de Torganisation ? Gela me parait difficile à concevoir. D'ailleurs, si dans l'homme cette intelligence, dont nous admirons les effets et les produits , est une suite de l'organisation seule , pourquoi n'admettrions-nous pas dans les autres parties de la matière une structure et une disposition aussi nécessaires et aussi naturelles que la matière elle-même , et de laquelle il résulterait , sans qu'au* cune intelligence s'en mélftt, ces effets que nous voyons et qui nous surprennent? Enfin, en admettant cette intelligence, qui a présidé à la formation de l'univers, et qui préside à son entretien, on sera obligé de convenir qu'elle n'est ni infiniment sage, ni infiniment puissante, puisqu'il s'en faut bien pour le malheur de la pauvre humanité , que ce triste monde soit le meilleur des mondes possibles. Nous sommes donc réduits avec la meilleure volonté du monde à n'admettre et à ne reconnaître dans l'univers tout au plus qu'un Dieu matériel , borné et dépendant ; Je ne sais pas si c'est là son compte , mais ce n'est pas celui des partisans zélés de l'existence de Dieu ; ils nous aimeraient autant athées que spinozistes comme nous le sommes. Pour les adoucir, faisons-nous sceptiques, et répétons avec Montaigne : que sals-je? » * Que de réflexions ces lignes pourraient provoquer ! comme elles trahissent dans les plus téméraires de ses cod« séquences une doctrine ailleurs plus adoucie et mieux ménagée ! comme elles la montrent passant dans le commerce familier d'un spiritualisme , il est vrai , assez douteux en lui-même , ou d'un sensualisme encore assez réservé, tel
du iBoiii^ qu'il se montre dans les Elémenis de pkilosaphiê au scepticisme d*abord , et puis ^u matérialisme et au spi* Dozisme , si spinozisme il y a dans un tel système 1 et que d'objections à lui^ opposer I Qu'est-ce par exemple que cette intelligence produite par la matière «t qui cependant la forme et la gouverne? Qu'est-ce que ce Dieu matériel ? ce Dieu qui ne Test pour ainsi dire qu'à demi , qui Test ici et non là, qui a lui aussi ses Pyrénées, ses bornes , sou département et son lieu I et ce quelque chose qui lui échappe , le dépasse et le surpasse , comment le concevoir et l'entendre ? Quel est ce monde en partie vide de Dieu? Comment est-il , se conserve-t-ii et se conduit-il ? et que . devient l'ordre moral avec un Dieu qui n'est que matière? Qu'est-ce que la condition humaine, en l'absence d'une providence ? et faut-il s'étonner après cela que d'Alembert la prenne en si triste et si mauvaise part ? Que de difficultés même à ne les indiquer que sommairement et en passant. Et cependant le peu que j'en dis sirifit pour mettre à nu les côtés faibles et ruineux d'une philosophie qui , même lorsqu'elle se garde le mieux , est d^à fort vulnérable , mais qui , lorsqu'elle se livre et se trahit sans détour, est bien autrement attaquable.
Mais continuons notre analyse; car d'Alembert n'a pas encore fini , et après la question de Dieu il aborde de nouveau celle de la liberté, k Je vais à présent suivre V. M., écrit-il, de ténèbres «n ténèbres, puisque j'ai l'honneur d'y être enfoncé avec elle jusqu'au cou, et même par-dessus la tête , et je viens à la question de la liberté.
a Sur cette question , Sire , il me semble que dans le fond je suis d'accord avec Y. M. ; il ne s'agit que de bieu fixer ridée que nous attachons au mot Liberté. y>
Mais il ne faut guère ici que répéter presque dans les mêmes termes l'explication qu'il a déjà donnée : « Si on
entend par là , dit-il , Texemption de contrainte et l'exercice de la volonté, il est évident que nous sommes libres, puisque nous agissons en nous déterminant nous-mêmes , de notre plein gré , et souvent avec plaisir. Mais cette détermination n*en est pas moins la suite nécessaire de la disposition de nos organes et Teffet non moins nécessaire que l'action des autres corps produit en nous. Si les pierres savaient qu^elles tombent et si elles y avaient du plaisir, elles croiraient tomber librement, parce qu'elles tomberaient de leur plein gré (1). Mais je ne pense pas, Sire, que même dans le système de la nécessité et de la fatalité absolue, qu'il paraît bien difficile de ue pas admettre , les peines et les récompenses soient inutiles. Ce sont des resorts et des régulateurs de plus, pour faire aller la machine et pour la rendre moins imparfaite. Il y aurait plus de crimes dans un monde , où il n'y aurait ni peine ni récompense , comme il y aurait plus de dérangement dans une montre, dont les roues n'auraient pas toutes leurs dents. »
Et d'Alembert se plaignait , quand Diderot écrivait ce rêve qu'il lui imputait, et il trouvait que ce n'était qu'un travestissement indécent de ses opinions. Il est vrai que Diderot y mettait un abandon , une fougue , et un ton dMnspiré qui n'appartenaient pas à d*Alembert ; mais an fond n'était-ce pas la même philosophie , les mêmes prin* cipes et les mêmes conséquences ? £t d'Holbach , que ce« pendant d'Alembert n'avoue pas , enseigne-t^il une doc* trine bien différrate de celle que nou» venons d'entendre ? N'est-ce pas le mêflM naturalisme et le même ftitalisme , par les mêmes raisons , si ce n'est qu'ici elles sotti données plus sobrement , plus simplement sans déckiniation ni
(i) C'est ainsi que pensent Hobbes et Spinoza.
mauvais goût ; différence de génie et de style , mais non de système.
Et puis d*Âlembert dans la même lettre, répondant encore à Frédéric sur le point du christianisme , dit : m Je pense qu*on rendrait un grand service au genre humain en »e bornant à prêcher aux peuples un Dieu rémunérateur et vengeur , qui réprime la superstition , qui déleste rintolérance, et qui n'exige d^autre culte de la part des hommes , que celui de s*aimer et de se supporter les uns les autres. Quand on aurait une fois bien inculqué ces vérités au peuple « il ne faudrait pas, je crois, beaucoup d*efforts pour lui faire oublier les dogmes dont on Ta bercé , et qu'il n'a saisis avec une espèce d'avidité que parce qu'on n'y a rien substitué de meilleur. Le peuple est sans doute un animal imbécile , qui se laisse conduire dans les ténèbres , quand on ne lui présente pas quelque chose de mieux ; mais offrez-lui la vérité , si cette vérilè est simple , et surtout si elle va droit à son cœur , comma la religion que je propose de lui prêcher , il est infaillible qu'il la saisisse , et n'en voudra plus d'autre. »
Mais , peut-on lui répondre , ces vérités sont celles-là mèmesque vous venez de nier I Mais ce Dieu rémunérateur et vengeur n'est plus ce Dieu-matière , le seul cependant qu'on pût à votre sens logiquement admettre 1 C'est donc maintenant une autre philosophie que vous proposez » une autre religion que vous prêchez I Pourquoi? parce que la politique, sans doute, et la raison d'Etat le veulent ainsi. Mais n'est-ce pas d'une part beaucoup d'inconséquence , et de l'autre un peu trop de complaisance pour votre royal correspondant?
Quoi qu'il en soit, si d'Âlembert accorde quelque chose à Frédéric , il ne lui accorde pas assez du moins au gré de celui-ci ; et le roi lui répond : « Je suis convaincu que
Dieu ne saurait èlre matériel , parce qu*il serait péné* trahie, divisible et fini, il n^cst pas pour cela spirituel dans Tacception ordinaire des philosophes, car un être , qui d'après cette acception n*occupe aucun lieu , n'existe réellement nulle part, et même il est impossible qu'il y en ait un (1).
« J'abandonne donc la matière et Tesprit pur , et pour avoir quelque idée de Dieu je me le représente comme le sensoriumûe Vunivers, comme Tintelligence attachée à l'organisation éternelle des mondes qui existent, et en cela je ne m'approche pas du système de Spinoza mais de celui des stoïciens , qui regardent tous les êtres pensants comme une émanation du grand esprit universel auquel leur faculté de penser se rejoint après leur mort. Les preuves de «ette intelligence ou de ce senmrium^ sont celles-ci : 1^ les rapports étroits qui existent dans tout l'arrangement physique du monde, des végétaux et des "êtres animés; S'^ rinteUigence de l'homme ; car si la nature était brute , elle nous aurait donné ce qu'elle n'a pas ellemême , ce qui serait une contradiction grossière.
<( La matière de la liberté n'est pas moins ténébreuse que celle de Dieu; mais yoici quelques réflexions qui méritent d'être pesées : D'où vient que tous les hommes ont en eux un sentiment de liberté, d'où vient quMls l'aiment? Pourraient-ils avoir ce sentiment et cet iimour , si la liberté n'existait pas ? Mais puisquHl faut attacher un sens clair aux mots dont on se sert , je définis la liberté , cette action de notre volonté qui nous fait opter entre diflTérentk partis et qui détermine notre choix. Si donc j'exerce cette action quelquefois , c'est un signe que je possède cette
(i) Voir sur cette question un passage du mémoire sur Diderot; voir aussi le mémoire sur Robinet.
puissance. L'homme se détermine sans doute par des raisons ; il serait insensé sM! agissait autrement ;ridée de sa conseryation et de son bien -être est un des plus puissants motifs qui le font pencher du cAté où il croit trouver ces avantages. Cependant il est de ces âmes bien nées qui savent préférer Thonnéte à Futile, qui sacrifient leur bien* Atre et leur vie volontiers pour la patrie, et ce choix qu'ils font est le plus grand acte de liberté qu'ils puissent faire. Vous répondez que toutes ces résolutions sont une suite de notre organisation et des objets qui agissent sur
nos sens Je suis d^accord que toutes nos connaissances
viennent des sens ; mais distinguons ces connaissances des combinaisons qui les mettent en œuvre , les transforment et en font un usage admirable. Vous insistea encore et vous m'allégaei les passions qui agissent en nous. Oui , vous triomphez, si ces passions remportent toujours. Hais on leur résiste souvent. Je connais des personnes qui se sont corrigées de leurs défauts. Quelle différence ne trouve-t-on pas entre un homme bien ou mal élevé > entre un novice qui entre dans le monde et un autre qm a de rexpériehce. Or , s'il y avait une nécessité absolue « personne ne pourrait se corriger , les défauts resteraient iQirariablement les mêmes , les exhortations seraient vaines , et Texpérience ne corrigerait ni les imprudents ni les étourdis. J*ose donc soupçonner quelque contradic* tioB dana de système de la fatalité ; car , si on Tadroet à la rigueur» il &ut regarder comme superflues et inutiles lés lois , réducation , les peines et les récompenses. Si tout est nécessaire, rien ne peut changer ; mais mon expérienoe oie prouve que Téducation fait beaucoup sur les homuiea, qu'on peut les corriger , qu'on peut les encourager , et je m^aperçois que de jomr en jour les peines et les récompenses sont comme les remparts de la société, ht ne saurais
admettre une opinion contraire aux vérités de inexpérience, vérités si palpables, que ceux-mèmes qui embrassent le système de la fatalité, le contredisent continuellement tant dans leur vie privée que dans leurs actions publiques. Or , que devient un système qui ne nous ferait faire que des sottises , si nous nous y conformions au pied de la lettre ? »
Frédéric a certainement raison sur les deux points en litige ; mais tandis que sur le second ses arguments sont excellents , sur le premier ils laissent beaucoup à désirer, n ne veut pas d'un Dieu matériel ; mais il semble ne pas vouloir davantage d'un Dieu spirituel : ni spirituel ni matériel. Comment alors le conçoit-il ? comme un semo" rium? mais ce sensorium est matière ou esprit , et la difficulte par cette hypothèse est reculée et non résolue , elle est même plutôt compliquée par l'élément stoïcien qu'y môle ici Frédéric , après Tavoir ailleurs repoussé, et j'avoue qu'entre les explications qu'il tire de ce système et celles qu'il reproche à d'Alembert d'emprunter au spinosisme , qu'entre ce sensorium dont toutes les intelligences sont des émanations , et cette substance universelle dont elles sont des modifications , j'aurais quelque peine à choisir , surtout quand d'un côté comme de Taulre il me faudrait accepter pour principe le sensualisme. Ce que je considère donc surtout dans l'opinion de Frédéric, c'est la conclusion qui est Taffirmation d'un Dieu intelligent et non matériel ; mais quant aux raisons de cetle affirmation, elles sont loin d'être solides , elles sont même au fond contradictoires.
Cependant , dans leur correspondance il ne s'agit pas seulement de métaphysique , il s'agit aussi de bons offices. Le roi s'était mis à la disposition de d'Alembert pour les nécessités qui pourraient lui survenir. Souffrant et dési-
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rutit faire unyoyfiigé de fiante en Italie, d^Alembert ftV dressa rranchement à son royal ami , dont il reçut immédiatement 5.000 Hv. Àu retour , et toutes dépenses réglées il lui restait 3,500 liv. qu*il remit au banquier de Frédéric ; mais celui-ci ne consentit pas à cette restitution. D'Âlembert, après Pen avoir remercié dans une lettre, revient aux sujets de leur discussion en essayant de proaver au roi, qu'au fond ils sont du même avis. Ainsi, quant à Dieu, dit-il, V. M. ne veut pas qu'il soit purement matériel ; j*en suis d'accord ; elle ne peut se former ridée d'un esprit pur; j'en suis d'accord aussi. Elle regarde Dieu en conséquence comme rintelligence attachée à l'organisation éternelle des mondes qui existent; il résulte, ce me semble, de cette proposition que Dieu n'est autre chose , suivant V. M. , que la matière en tant qu'intelligente , et je ne vois pas qu'on puisse rien y opposer , puisqu'il est certain d'une part qu'il y a an moins une portion de la matière douée d'intelligence , et qu^ou est très^libre de donner le nom de Dieu à la matière. »
D'Âlembert peut être ici embarrassant pour Frédéric • qui , engagé dans les liens du même système , s'y trouve par force logique ramené quand il veut y échapper. Mais lui-même à son tour ne prête-t-il pas le flanc aux plus graves objections ? Quoi ! rien ne s'oppose à ce que Dieu soit conçu comme la matière en tant qu'intelligente t Qu'est-ce que la matière intelligente? une impossibilité; c'est le multiple produisant l'un , le variable , l'identique , l'inertie, l'activité, je dis plus, c'est Teffet produisant la cause, c'est Tordre des choses renversé. La matière peut servir et se prêter à rintelligence , et alors elle n'est pas intelligente , elle n'est que façonnée pour ^intelligence. Et cependant à «ueUe condition l'est-elle ? A la conâition
^a^ooie, organliée ttviBée dans ses éléments , elle le soit
ptr un principe un, organisant et vivant» qu'elle le left par une force « par une cause intelligente « qu'elle soft par conséquent un certain effet produit par une certaine cause, au lieu d'élre ce même eiïet produisant cette cause. De sorte que le Dieu^matière est un Dieu qui en suppose un autre ; fruit ou phénomène de Torgânisatlon , Il supposé celui qui organise ; intelligent, si Ton veut, par hypothèse il lui faut une intelligence qui le fasse ce quMl est : Dieu de seconde ou de troisième main, qui n'est pas ce qu'on imagine , qui , matière par sa nature , n*est et ne peut être que matière , et doit laisser à un autre l'essence , les attri«buts et l'action du vrai Dieu ; œuvre de Dieu , au lieu d'être Dieu lui«même , faux semblant de divinité qu^on n'est pas libre , quoi qu'en dise d'AIcmbert , de confondre avec son principe, et d'appeler du même nom , puisqu'il n'a pas le même caractère.
D'Alembert prétend aussi s'accorder avec le roi au sujet de la liberté , et il soutient que comme il y a toujours des motifs ou des causes quelconques qui nous déterminent nécessairement , on peut toujours dire que ceux qui résis* tent à leurs passions , y résistent par des motifs plus forts auprès d'eux que ces passions mêmes ; et que les exhorta^ tions, les peines et les récompenses , lorsqu'elles déter* minent les hommes, les déterminent par la raison qu'elles ont plus de pouvoir sur eux que les motifs contraires. Il lui semble donc que nous agissons toujours nécessairement <|uoiqae volontairement ; ce que ne peut guère se refuser à admettre Frédéric*
Mais celui-ci ne l'entend pas précisément ainsi, et voici GOininent, après avoir résumé ses raisons, il s'en ex«* plique : « Je n'ai pas du reste la vanité de présumer « comme les anciens stoïciens, que mon âme est une éma* fielion du grand être auquel elle ira se rejoindre après ma
mori; pafee que Diea edt indivisible ; parce que luiQd faisons des sottises et que Dieu n'en fait pas ; parce que la nature éternelle et divine ne peut ni ne doit se coininuniquer à des êtres périssables, à des créatures dont Texistence n'a pas la durée d'une seconde , comparée à Téternité. Voilà ma confession de foi , et c'est ce que j'ai pu concevoir de moins absurde sur un sujet , où r depuis que le monde est monde, personne n'entend goutte.
a Quant à la liberté , si vous entendez par nécessité raison suffisante , notre différend est terminé , et cependant il me resterait encore quelques instances à faire. Mais si vous supposez une nécessité fatale qui nous fait agir comme des marionnettes , j'aurais quelque peine à devenir marionnette sur mes vieux jours, d
En fin de compte, on le voit, le différend qui les partage n'est nullement vidé entre eux , et l'un et l'autre demeurent attachés au sentiment qui leur est propre à chacun. Tous deux sensualistes , ils le sont cependant assez diversement; Frédéric léserait plutôt avec le tempérament de Locke leur commun mattre , sauf toutefois quelques témérités que Locke eût désavouées , et qui lui viennent d'ailleurs ; d'Alembert , au contraire » ici du moins, Test presque comme Diderot et d'Holbach, et tandis que dans ses Eléments de philosophie parfois presque spiritualiste , et à pis faire sceptique , dans le commerce familier son doute se change en négation , et son spiritualisme incertain , ou son sensualisme contenu , en matérialisme déclaré , en fatalisme et en naturalisme. Frédéric s'en tiendrait volontiers aux Eléments de philosophie qu'il approuve , qu'il encourage , et dont il indique lui-même , pour y être ajoutés, divers développements à l'auteur. Dans son intime pensée , d'Alembert va bien au-ddà , c'est-à-dire qu'il excède , et qu'il excède même de ma^
niàreàétreà plusieurs reprises combattu et réfuté par son royal correspoudant. Si modéré devant le puUie , il Test si peu avec Frédéric qu*il s'attire de sa part de graves et persistantes objections. Le roi est moins conséquent sans doute , mais au fond il est plus sage ; d*Âlembert est plus rigoureux , mais il est moins judicieux. La différence est entre eux de la droite raison à l'extrême logique. L'un donne plus à la première et Tautre à la seconde. Auquel des deux est l'avantage ? à Frédéric , sans doute , quoiquMl soit loin d'être lui-même à Tabri de tout reproche.
Je n'ai pas du reste le dessein de reprendre ici un à un, pour en proposer la critique, les différents points de doctrine avancés par d^Alembert soit dans ses Eléments de fkiloêophie , soit dans ses autres écrits : la plupart ont déjà été dans la suite de cette étude Tobjet de plus d une remarque, et quelques-uns, les plus importants, ont été expressément discutés et jugés dans de précédents mé^ moires. Je ne veux avec lui aborder qu'une question en elle-même assez grave pour mériter de nous arrêter , et qui Ta pour son compte vivement préoccupé et touché; c'est, comme je l'ai déjà indiqué, celle de la condition humaine sur laquelle il ne s'exprime Jamais qu'avec doute et amertume.
Je désirerais , s'il se pouvait , en y portant d'autres lumières , l'envisager avec plus de confiance , de fermeté et de bon espoir; non que je prétende assurément ici à rien de neuf et de rare ; mon but n'est que , sur un sujet aussi vieux que le monde , et au moyen de pensées qui sont du domaine de tous, de philosopher avec un peu plus d'exactitude et de vérité que le moderne Diagoras. Si le mot n était pas trop ambitieux , ce serait une sorte de théorie de la condition humaine , que j'essaierais d'établir en opposition à la sfenne , afin de continuer avec lui ce que j*ai
4^i teftté en plus d-one ooeàsioB avm d'êuirei aateiirs , UD pw de doetrine à propos de l'bltloire.
Qu*e8l»ce donc que la condition humaine f De quêls étémepts se compo8e-t<^Ue ? Par chacun que yaul* elle? Et en somme comn^nt s^estime-t-elle ?
J>« la condition humaine. — Qu'est-ce que la condition humaine ? De quels éléments se compose^t-elle ? Par chacun d'eux, que vaut-elle? Comment, en somme, s^estf met-elle ? Voilà, dans son ordre de division, la question qae nous avons à traiter. Traitons-*là selon cet ordre.
Ainsi , d*abord , qu'est-ce que la condition humaine ?
On ne s'exprimera pas , Je pense , d'une manière trop inexacte, quoique sans doute encore un peu vague , mais il serait difficile d*ètre plus précis au' début , en disant qu'elle est un ensemble ou un concours de circonstances variées, sous l'impression et la direction desquelles s^écoule la vie de l'homme ; et si Ton ajoute que ces circonstances dépendent de deux sortes de causes , de l'homme et de la nature, qui sont des causes secondes, et, au-dessus de Tun et de l'autre , de Dieu , qui est la cause première , on en aura , ce semble, assez convenablement, déterminé l'idée , pour pouvoir ensuite utilement diriger les diverses recherches dont elle peut être l'objet.
Par ces termes» en effet, il parait clairement que ce qu'il y a successivement à examiner et à reconnaître en elle , c'est ce qu'elle est par la triple action de Dieu, de l'homme et de la nature.
Commençons par la nature, qui n'y a pas, sans doute , la part que lui fait d'Alembert, mais qui l'a telle cependant que • tout en la restreignant » on ne saurait la négliger. Tftchons de la bien déterminer.
Considérée» par abstraction , dans ce qu'elle a de plus
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général , dans ce qu*offlrent de oommun entre eux les différents êtres dont elle se compose, la nature est dans la création cette force ou cette collection de forces qui, quelles qa*en soient d'ailleurs les propriétés ou les attributs , a pour caractère distinc tif d*étre privée de raison , et â*avoir sans moralité, parce qu'elle a sans liberté, le mouvement, la vie, rinstinot , l'instinct même de la pensée, de Tamour et de la volonté.
Cette force, qui est avec nous dans de très-diverses re-* lations, n'en a point cependant qui , au point de vue sous lequel nous avons à l'envisager ici, ne puissent être ramenées i celles du secours et de Tobstacle. Tout ce qui nous vient d'elle « en effet, et nous modifie de quelque façon , toute action qui, de sa part, nous affocte et nous touche, se marque par une certaine adhésion ou une certaine opposition à notre propre activité , tout nous est mouvement favorable ou contraire ; non qu*en Tun ou l'autre sens elle nous soit amie ou ennemie , bienveillante ou malveillante ; elle n'a pas qualité pour cela , elle n'est pas une âme pour notre âme, elle ne lui est qu'une simple force; mais, comme telle, elle n'en a pas moins une double puissance , un double rôle, celui , Je le répète, du sceoura et celui de l'obstacle ; et c'est par là qu'elle pénètre et intervient efficacement dans tout le cours de notre destinée.
Ainsi deux choses nous échoient, dont elle est, au moins en partie , le principe et la cause, la richesse et la pauvreté. Or, qu'est-ce que la richesse T Une somme de secours. Et la pauvreté ? Une somme d'obstacles. Deux autres choses nous viennent également d'elle : la santé et la maladie. Or, le dirai-je encore? qu'est-ce que la santé? si ce s'est aussi une somme do secours. Et la maladie? Une somme d'obstacles. Secours et obstacles ici-même plus
intimes , plus directs , plus personnels en quelque sorte , puisqu'ils résident dans nos organes , dans nos sens, dans Tappareil de la vie.
On a défini la vie Tensemble des fonctions qui résistent à la mort. Je ne discute pas . Je n'accepte ni ne rejette une telle définition ; je m'en sers seulement, et je dis, en conséquence , que la santé est la présence sensible des secours propres à accroître ou faire durer cette résistance, et la maladie la présence sensible des obstacles faits pour la diminuer ou Tabréger.
On a défini Thomme une intelligence servie par des oi^anés, et mieux encore, une intelligence servie et limitée par des organes. Quoique ce ne soit peut-être pas même , en ces derniers termes , l'expression la plus exacte de la vérité , ce Test assez cependant pour bien indiquer le double rapport de cette intelligence avec les organes , et par les organes avec la nature. Or, la conséquence de cette détermination , c'est que Thomme trouve dans la nature service et privation, concours et opposition , c'està-dire , encore une fois , et pour rappeler les deux mots qui auront une grande place dans toute cette discussion , le secours et l'obstacle.
Le secours et l'obstacle , voilà donc à notre égard le double mode d'action de la nature , son double moyen d'impression.
La question est maintenant de savoir ce qu'ils nous valent l'un et l'autre.
Mais il faut ici distinguer et tenir compte d'abord du moment et de la place où ils interviennent dans notre vie, et ensuite de la manière dont se fait cette intervention.
Tout secours et tout obstacle se rapportent à nos actions faites ou à faire , et se modifient en raison des qualités de ces actions.
' BtâdiôDs-'Ies successivement dans cette double espèce d'applications. .
Et d'abord, les secours.
Nous viennent-ils avant l'œuvre et pour Tœuvre ellemèmei s'adressént-ils par conséquent en nous à de simples dispositions , et ces dispositions sont*e1ies naturelle- ' ment bonnes; sont -ils, par cette raison , prévenants ^ comme on dit, pour le bien? Ce qu'ils mettent alors de douceur et de charme, d'engageante sollicitation, et comme de séduction à nous faire passer de la puissance à l'acte , d*une vague virtualité à la vertu elle-même , a quelque chose du don , du bienfait , et s'il rie s'agissait pas ici de' l'aveugle nature, je dirais de la grâce, tant tout y est gratuit et gratuitement bon , tant tout y précède en nous le mérite et Faction. Supposez-y l'intention, c'est la grâce elle-même; rattachez-le comme il convient à celui qui fait servir même la nature , à répandre sur nous les fruits de ses bontés, et vous avez cette assistance toute dé faveur et de charité, prêtée par Dieu à l'homme sur la terre, pour l'aider à bien vivre.
En ce sens, et avec les réserves que je viens d'y apporter, je ne crains pas de le dire , la richesse est une grâce ,' quand , se rencontrant et s'accordant en nous avec de nobles penchants , elle leur donne toute facilité pour se développer heureusement , les y invite , les y pousse , les y aide doucement ; c'est ce qu'elle est , par exemple , à la pitié , à la bienfaisance , à la libéralilé des goûts et à la munificence des deisseins , lorsqu'elle vient comme au-devant d'elles, et, leur ouvrant ses trésors, les convie à se satisfaire et leur en donne la puissance. La santé, cette autre richesse, est au même titre une grâce , quand , s'étendant Jusqu'à l'amie , mens sana în corpore sano, elle contribue à lui procurer cette sérénité de la pensée , ce calme du sen-
timènt , eette liberté de la volonté , toute cette bannonie de saines et fermes qualités morales si propices à la fertu.
Mais les secours de la nature D*ont pas seolemetit oet usage; ils en ont encore un autre « et même plusieurs ao^ très, dont fun surtout est fort délicat, et qui demande t par conséquent, à être apprécié avec quelque soin.
Favorables à nos bons penchants , ils le sont aussi aux mauvais , et sMls nous offrent leur appui pour le bien « ils m nous le refusent pas précisément pour le mal. Auxiliaires de la vertu , ils le sont aussi du vice. Comment alors les Juger» et quelle explication plausible en donner? Reprenons nos exemples. La richesse n*a pas seulement remploi que nous venons de lui reconnaître , et qui n'a rien que de louable ; elle en a un autre qui, en apparence du moins, laisse beaucoup à désirer ; car si elle prévient, pour les seconder, nos meiltrurs sentiments, elle s^adresse aussi parfois aux moins bons ; elle flatte notre paresse , sourit à notre mollesse , gagne notre sensualité, excite et met enjeu nos plus folles et nos plus coupables passions; en un mot, elle est pour nous ce qu'on appelle une tentation. Or, qu'est-ce qu'une tentation et comment Testimer? Avant de le dire, considérons encore une autre faveur, un autre secours du même genre : la santé.
La santé, bonne à l'Ame, comme nous venons de le voir, ne lui est pas toujours bonne ; souvent elle peut lui être fâcheuse. Souvent, par les plaisirs des sens auxquels elle fait une trop large part , elle engourdit l'intelligence , laisse languir Tamour, énerve la volonté, lAche la bride à rintempérance, à rincontinence, à tous les emportements de la chair, et parla, comme la richesse, elle est une tentation. De nouveau . donc , qu'est-ce qu'une tentation?
Qu'elle soit un péril, une chance de perte, rien de plus éyident; mais que ce soit une ruse, un piège, un malin
artifice , une irréststibte condition et comme une néoesitlé de pécher, c'est ce qui demande à Atre examiné, et» je to dis d*avanee, à être hautement contesté.
Etd*abord, il Taut le rappeler, les mêmes choses qui nous sont ici une facilité prévenante pour le mal nous le sont d*autrepart égalementpour le bien; elles ne sont donc pas Réeessaifement attribuées et destinées au mal ; elles peuvent en être détournées et appliquées h un autre but , et , dans Tun comme dans Pautre cas, elles sont des facilités, d*engageantes possibilités , et non d'invincibles fatalités ; elles laissent sauve notre liberté. De plus, et c*est ici ce qu'il importe de remarquer, il ïï*j a pas parité entre Tune et Taùtre des directions qu'elles tendent à nous imprimer. Car, tandis qu'au moment de céder à la première, à celle qui noué porte au bien , nous trouvons notre âme sans trouble , sans scrupules , sans crainte , calme et forte de la paix et de Tapprobaticn de sa conscience , ce n'est jamais qu'avec bien des agitations , des inquiétudes , des tourments et des angoisses decceur et d'esprit, ce n'est qu'avf c notre propre réprobation que nous nous déterminons à nous laisser aller è la seconde. Or, que prouve en nous cette différence de sentiments? si ce n'est que, quand nous sommes tentés , nous ne le sommes Jamais sans certains ménagements, sans un certain ordre de pr^ cautions prises dans Tintérêt de notre salut par l^auteur de notre être ; de telle sorte qu'exposés à la chute , il est vrai , nous avons cependant , avec le devoir, le pouvoir d'y échapper. Ce n'est donc plus , en dernière fin , pour notre perte, que nous vient la tentation , et , si elle nous rend le vice plus aisé, c'est pour que nous ayons plus de mérite à y résister, et que nous gardions d'autant mieux notre honnêteté qu'elle est plus exposée; c'est comme une expérience faite sur notre innocence, dans le but de lui ap-
prendre à se mieux surveiller et à se mieux garder. A ce* titre, elle ne peut pas être considérée comme un mauyai» élément de notre condition : elle en est, au contraire, fina* lement un bon.
Mais les différents secours que nous recevons de la nature ne sont pas seulement prévenants, ils sont aussi ^ùMomitanis ^ ou, pour mieux dire, subséquents; ils sont, postérieurs comme antérieurs à nos actions.
Quel caractère prennent-ils dans cette nouvelle rela«iion?
Que nous font-ils , par . exemple , lorsqu'à la suite de légitimes et laborieux efforts, d'une sage industrie, d'une vigilante économie , d'une constante sobriété , de toutes les vertus qui tiennent à Tusage et aux soins bien réglés de la matière, et aussi de celles qui se proposent.un but plus élevé , et dans la recherche des biens de ce monde s'inspirent de l'esprit de bienfaisance, de reconnaissance, détendre sollicitude et de charité ; que nous font , dis-je , alors les secours de la nature, quand , sous la forme de la santé, de la richesse et de toutes les jouissances qui y sont attachées, ils viennent, en quelque sorte, apporter à l'œuvre son salaire , au mérite son prix , à la bonne conduite les fruits auxquels elle a justement droit ? Je n'irai pas, sans doute, jusqu'à dire qu'ils sont des récompenses » parce que je n'oublie pas que c'est toujours d'un agent aveugle que je parle , <et que je ne prétends pas imputer à un instrument de la Providence ce qui n'appartient véritablement qu'à la Providence elle-même. Mais il n'est pas moins vrai que, sinon sciemment et volontairement, parce qu'elle en est incapable, au moins matériellement, parce qu'elle en a la propriété, cette force accomplit ici un acte de justice et sous la main de Dieu sert à la rémunération.
, Par une tçUe attribatioq , elle ne peut donc réellement .prêtera aucun sq jet de plainte , et, loin de récriminer contre elle, comme le fait d*Aiembert, nous aurions bien plut6t à la Justifier et à la bénir, si nous ne devions toutefois réserver à qui seul il est dû cet hommage de nôtre piété et de notre reconnaissance.
Mais ce n!est pas toujours ainsi qu^elle se conduit, et il arrive fréquemment qu'à ces mêmes vertus , auxquelles elle se montre ici légitimement secourable , elle répond par une sorte de dure hostilité qui , dans son opposition, au moins apparente , avec Tordre de la justice , semble prendre le caractère de la violence et de Tiniquité. Qu'en est-il au fond cependant , et ne peut-on véritablement rentendre dans un autre et meilleur sens ? Il ne s'agit que de remarquer qu'en nous refusant ainsi ses dons , elle ne nous en prive réellement pas , mais les retient seulement pour un temps, les met en réserve, en quelque sorte, les ajourne, et, en les ajournant, ne fait que nous les mieux assurer et on se convaincra alors que toujours^ il est vrai, sous la conduite de la Providence , elle a pour une bonne fin, notre plus ferme constance dans le bien, — comment dirai-je? — des modérations, des attermoiements y des temporisations dans la rémunération, qui ne sont par conséquent pas des dénis, mais des délais de justice. La preuve en est qu'en dernier résultat , c'est tou* jours aux plus sages, aux plus habiles, aux plus industrieux et aux plus tempérants , aux plus fidèles et aux plus constants observateurs de ses lois, que la nature accorde la richesse et ses fruits , la santé et ses joies. Dans ce cas donc , notre condition , telle qu'elle est appelée à nous la faire, est à l'abri de reproche.
Elle Test également , et par une raison du même genre, quand la nature» non plus avare » mais prodigue de ses
tfoM, «t prodigue à contre cens, i ee <iQ'il letnble d'abord, pâratt 66 plairO) comme par caprioê, à les Mret aahê dta^ crétiOD à ceux qui les méritent le moins. Mais, h y bien regarder, ce n'est pas ià davantage une injuatiee , ce n'ert qtt*ttoe autre forme, qu'une autre marclie de la Jitttie^; c'est de Tindulgence , c'est de la tolérance , c'est commfi une sorte de pHîé à Tégard des coupables , un essai de douceur tenté par miséricorde sur leur éme , Mn que , s'ils le veulent bien » d'eux-mêmes et avant la peine ^ ih reconnaissent, déplorent, réparent et effacent leiirs torts, et 86 rendent dignes, par cette expiation et ce retour spootanés i de recevoir, h titre de prix , ce qu*ils ne tenaient que de la pure bonté$ à la condition , bien entendu, que, si , au lieu de s'amender^ ils persistent et s'endurcissent $ ils subissent, sans plus de rémission ni de retard , et dans toute sa sévérité , le chfttiment qu'ils auront alors tout à fait mérité. Car il faut toujours que la loi de Dieu, qui est celle même du bien et du Juste, de façon ou d'autre, s'ac» complisse, sans que Jamais la nature, qui en est Taveuf^le mais docile ministre, puisse en rien s'y opposer.
Mais ce n'est pas tout : telle nous l'avons vu dans l'em* ploi des secours » telle nous allons la voir aussi dans oelai des obstacles.
Que sont en effet les obstacles dont elle sème notre vie ? Avant tout, des moyens rigoureux , mais nécessaires « soit de provocation au bien , soit de préservation contre le mal. Ils ont ce double caractère» lorsque c'est avant d'avoir agi, et lorsque» par conséquent, nous n'a-» Tons rien fait pour le mériter, qu'ils nous affectent et nous affligent. Comme ils ne peuvent pas être alors dea mesures de justice , il faut bien qu'ils en soient de pré>* Toyance et de sollicitude. Ils ne peuvent être des ponipoiaque nous n'avons pas péché } ee sont donc del
épreuf «s oVi d'utiles précautions qui regardait « toi ttui» nos bonnes dispositions, et les autres les mauvaises. C'est ainsi que la pauvreté, qui, parles privations qu'elle nous f ffipose , les nécessités dont elle nous presse, n'a pas seu^ lenient pour effet de nous faire sentir notre faiblesse , mais d*exciter» d*aiguillonner, de stimuler notre force , d'en mettre en jea les ressorts , nous est une sévère , mats utile discipline» un fécond exercice de vertu, et sert» par exemple, puissamment à nous inspirer ou à fortifier en nous l'esprit de modestie, de douceur, de résignation, de patience et de constance dans le travail et la perfection ; c'est ainsi encore que la maladie, par ses douloureuses, mais profitables leçons, nous apprend à nous détacher du monde , à nous préparer à la mort , et , dans la persfieo*tive de notre dernière heure « à oublier, a pardonner, à avouer, à nous mettre en règle avec Dieu et notre conscience.
Voilà un premier usage , une première propriété de Tobstacle ; c'est l'épreuve. En voici maintenant une autre que Je demanderai la permission d'appeler du nom de préservation.
C'est en effet nous préserver, nous sauver de la ftiule avant la faute elle-même , que de faire opposition par la douleur à nos mauvais penchants , au moment où si, rien ne les contenait , ne les comprimait en nous , ils sui<- Traient naturellement et d'entratnement leur cours. Ainsi agit la pauvreté, qui, nous trouvant enclins à la paresse « k la mollesse, à tous les vices qui en découlent, prend ici un nouveau rôle , et , au lieu de nous exciter, de nous ai« guillonner comme d'abord par les misères dont elle noui afflige , par ces mêmes misères nous arrête , nous met un frein , nous empêche de céder et de succomber. El de
m6iiie la maladie ^ qui, elle ausei , ooua préserve « Ion*
qu'elle prévient et dissipe en nous la fausse et fâcbense confiance que nous sommes trop disposés à avoir en la durée de la vie, en la fleur de la jeunesse , en la fragilité des choses de ce monde. L'obstacle nous vient alors comme une sorte de grâce négative , qui nous prémunit contre le mal , ainsi que Tautre, la vraie grftce nous prévient pour le bien.
' ^ Mais là ne finit pas le jeu de l'obstacle , tel que nous le
4a\i la nature; de même qu'il précède, il suit aussi nos
actions , et , dans ce changement de relation , il change
également de caractère. Quel est celui qu'il prend ici?
On peut le dire d'avance , c'est celui de la justice.
En effet, d*abord, nos actions sont-elles mauvaises et dignes de peine, l'obstacle, en s*y opposant, les réprime, les redresse , les corrige ; il y tend du moins constamment, c'est-à-dire qu'il fait justice , toujours , il est vrai , comme il faut l'entendre en parlant de la nature.
Mais voici ce qui , au premier aspect du moins , ne s'explique pas aussi bien. £n effet , il arrive que Tobstacle, au lieu de se tourner contre le vice , se dirige contre la vertu , et fait .tomber sur celle-ci les rigueurs qui semblaient ne devoir être destinées qu'à celui-là. Or, est-ce encore là de la justice? Sans aucun doute; seulement, il faut savoir l'y reconnaître. Si donc, comme plus haut, on remarque qu'il n'y a aussi dans ce fait que délai , ajournement, et non déni de justice , et que ce retard n'a pour but que d'amener la volonté de celui qui en est l'objet à un plus long et plus méritoire exercice de vertu, on n'y verra qu'une manière de mieux ménager, et de mieux assurer la récompense; qu'une justice à terme, si on me permet de le dire, ou, si l'on veut encore qu^nne justice expectan te, et qui, pour être telle , n'en est pas moins bonne , n'en est même que plus satisfaisante.
Ds ee c6té donc aussi la condition humaine est eX>^ cellente. Ainsi en résumé, la nature, qui, comme instrument de la Providence ^ d'y Intervient que par la grAce , répreuve , la tentation el la préservation , la récompense et la peine diversement appUquéêS , n*y a qu'une bonne part et n*y fait que du bien.
Mais, de la nature elle-même, il faut passer à rhomitie, et se demander également comment il y participé. «^
L*homme n'est jamais tout à il3iit bon , il Test même parfois bien peu , et trop souvent si peu , qu'il est méchant.
Méchant , il n'est plus ni sage ni Juste» et il enfreint de deux façons la loi qui Toblige envers le prochain ; il lui est indifférent ou hostile.
Ainsi, d'une part, ses semblables auraient besoin d'aide, de cette aide toute gratuite, et qui ne se demande même pas, tant il serait de la charité d*être attentive à prévenir tout vœu comme toute nécessité ; il pourrait, sans beaucoup d'efforts, la leur donner : il la leur refuse; il les laisse à leur insuffisance et à leur Infirmité ; il n'a point pour eux dans le cœur la moindre grflce , la moindre effusion de bonté.
Ils auraient également besoin d'être prémunis et mis en garde contre des faiblesses , contre des fautes auxqueUes, par de vicieux penchants, ils ne seraient que trop portés; il ne leur faudrait à cette fin , de sa part , qu^un peu de ferme sévérité , qu'un peu de bonne volonté employée à leur résister. Il n'a pas dans leur intérêt cette sollicitude énergique, cette salutaire discipline de l'obstacle ! il aime mieux les laisser faire , ce qui est les laisser faillir, et ne pas prendre, quand il le pourrait^ la peine de les préserver.
Il né prend pas davantage un autre soin qui ne leur se* ralt pas moins utile ; celui de les éprouver* Il ne tiendrait
qu*à lui , en effet, en veillant avec quelque diligence sur Tétatde leur flme, d*y exciter, d'y stimuler avec une convenable autorité les bonnes dispositions qu'il y aurait reconnues. Cette sage rigueur lui coûterait trop d'efforts , elle lui pèserait plus encore que la douceur,' et il n'a pas plus de vertu pour user de l'épreuve que pour essayer de la grâce. Il s'abstient donc encore , non certes par prudence , mais par coupable indifférence.
Bien plus, il lui serait facile, au moyen de certains ménagements, d'un certain art de conduite, do les éprouver de cette autre façon qu'on appelle la tentation : il n^en fait rien , il n'en a garde ; ce serait trop d*étude et-trop de recherche dans la sagesse et dans l'amour. Il ne les tente donc pas, c'est-à-dire, qu'il n^essaie pas sur eux de ces délicates , mais profitables expériences , qui pourraient, sans la souiller, éclairer, instruire, affermir leur honnêteté : il aime mieux en tout les livrer à eux-mêmes et s'abstenir, quand il y aurait d'une façon ou de l'autre à les servir ; il ne leur est en rien secourable.
Il n'a pour eux aucune sagesse; il n*a pas plus de justice. Ils auraient, en effet , droit auprès de lui à la rému- Dération, et aussi, si on peut le dire, à la peine elle-même: il n'en tient aucun compte ; il néglige en eux le mérite comme le démérite, et, par suite de la même incurie , ne les rétribue en aucun sens.
Voilà ce qu'il est pour eux , par un premier défaut de bonté.
Que s'il est pire encore , et qu'au lieu de cette simple nullité pour le bien , il ait pour le mal une criminelle ac-* tivité , sa coupable intervention dans, la destinée d'autrui n'en est que plus fâcheuse, et, entre ses mains, le secours et l'obstacle, au lieu d'être de» moyens de bien, n'en sont plus que de mal. Tout se tourne en malice dans la vo*
lonté da méchant : sa sagesse n'est que ruse, sa justice quMniqulté , et de sa part , au lieu de grâces , d'épreuves, de tentations et de préservations , de récompenses et de peines, il n'y a qu'une conduite toute pleine d'artifices, de tentatives coupables de corruption et d'oppression.
Mais le méchant ne Test jamais que dans la mesure où Dieu doit et veut le souffrir ; il ne l'est jamais qu'en homme et dans les limites de l'humanité , et quant aux résultats derniers, sa puissance ne va pas au-delà d'une trèsmédiocre portée. Son action ne tient pas devant celle de la Providence, qui la surpasse de toute la supériorité de rinûni sur le fini , et le souverain bien en face de ce mal, n'en est pas embarrassé ; il Ta bientôt contenu, réprimé , ramené à l'ordre. Contre l'intention ûïème du coupable, il le fait servir à ses fins, il en tire pour les autres et pour le coupable lui-même des exemples, des leçons, des moyens d'amendement ou de perfection, et dans la sainte économie de sa sublime providence , il ne laisse rien perdre pour le bien , pas même le vice.
Dans un autre écrit je disais :
ce Voyez quelle utilité Dieu tire visiblement du péché : il le fait d'abord servir à honorer la vertu , au moyen d'un contraste qui la relève et la glorifie. Il prête souvent aux justes l'appui des mauvais exemples, et les prémunit dans leur conduite par le spectacle du vice , sagenient traduit pour eux en une leçon de bonne vie. Tout n'est pas matière à mal dans le commerce des méchants , et pour qui y sait garder un cœur droit et ferme , il y a peut-être véritablement plus à y gagner qu'à y perdre ; il y a certainement à s'y fortifier contre les surprises et les tentations, et à y acquérir, aux dépens et à l'aide de Texpérience d autrui ^ une prudence et une constance qui peuvent épargner au juste plus d'une faiblesse et plus d'une chute.
Hieu , stns doute , ne fait pas les méchantu pour lea bOBA . il ne les fait ed aucune sorte; ce sont eut qui se font; Biais , quand il les trouve faits , il ne les néglige pas; il les donne aux gens de bien comme un sujet d'instruction en même temps que de réprobation.
a II les leur donne aussi comme occasion et matière d'épreuve. Il éprouve en effet les bons par les mauvais; il provoque la Justice , la cbarité , la piété des uns « par rinjustice, ia violence, Timpiélé des autres. Encore une fbis , il ne fait pas les méchants pour les bons; il ne veut pas ia malice même en vue de la vertu ; il ne la veut en aucune manière, et toujours et partout il la défend elle réprouve. Mais quand , malgré tout , elle se déclare « il en usé de son mieux au profit de ses élus , et la tourne pour eui en exercice de patience , de eourage et de flsrmeté. Il la rattache ainsi à Tordre par une nouvelle espèce de lien , il ne laisse rien sans usage , pas même le péché ; l*homme y met le mal , il en tire le bien et de cette façon ramène tout à ses fins. r> Ces réflexions achèvent d'éclairer ce point de la question.
Mais rhomme est bon, comme il est mauvais, et quand Il Test jusqu'à la vertu , non-seulement il ne se refuse k rien de ce qui peut contribuer au bien et an salut de ses semblables , mais il trouve pour les servir mille moyens différents , et tout autrement que la nature il applique i cette fin^ dans tous les usages auxquels ils se prêtent, le secours et Tobstacle. Ce n'est plus par de simples nàouvements , c'est par des volontés , qu'il y préstde.
Ainsi il a vraiment , il a non plus en instrument , malft en force morale et libre» telles que nous tes avons recon* nues dans la nature la grflce et l'épreuve , la tentation et la préservation , la récompense et la peine diversement ep* pliquées; il a ce que n'a pas la nature eUe^méme et w
dont alie atteste seulement la présence dans son auteur ,
la sagesse et la Justice ; il les a par commanication et autant que la créature peut en participer par son union et sa ressemblance avec le créateur. Je ne m'arrête pas à la 9lontrer , je le tiens pour constant et Je me borne k en conclure que son intervention , par toutes ces opérations, dans la condition humaine , ne peut rien avoir que d^ex-callent. Qu'en dirais^Je d'ailleurs que Je n'ai^ déjà dit, et que Je n'aille k Tinstant plus convenablement dire.
£n effet, montons plus haut, quittons Thomme et la nar ture, et élevons-^nous jusqu^à Dieu. Qu'y voyons-nous f avant tout la grice » mais la grâce non pas chancelante et fragile, d'ane incertaine efficace , comme elle doit toujours être, mémo dans la meilleure des créatures: ici c^estrinflnf qui caractérise comme tout le reste cette puissance de prévenir , de toucher , de doucement gagner et posséder les cours pour le bien. Elle tient de la création; ce que la création fait pour la simple existence des âmes, olle le fait pour leur perfection. Elle est la source des dons , comme Tautre la source de Tètre. Elle abonde en bonnes choses , dont elle emplit le mondç moral comme d'autaut de mer-<> veilles dont il s'orne et resple^idit : génie , bons moave* ments , poésie , éloquence , science , amour , généreuses inspirations de Teaprit et du cœur, primitives dispositions et incessantes impulsions au vrai, au bien et au beau, voilà quels sont ses trésors. Où en trouver de plus désirables et de plus inépuisables ?
£t cependant Dieu n'a paa en loi la grâce solitaire et sans compagne; il lui associe cotte antre grâce, si Ton veut, mais qui Test par larigneur, au lieu de Tètre par la dQuoeur, et qui se nomme l'épreuve. Il a l'épreuve pour certaines âmes, ou certains états des âoaes, comme la grâce pwr 4*aatfes ; il Ta en'supplément et comme amillafre de la grAce.
De plus, à Pane et à'I'autre il Joint ce quifist encore , quoique par un procédé différent^ de )a gratuite bonté, la préservation , moyen douloureux mais énergique de sauver avant la faute de la faute elle-même la créature qui ^ sans cette utile et sévère résistance , courrait grand risque de se précipiter et de se perdre.
Il a en outre la tentation , autre ministre de sa bonté , qu'il ne faut pas méconnaître , qu*il faut seulement expliquer* Dieu nous tente en effet, mais c'est en Dieu. Il l^us tente par cette nature riche , féconde et enivrante , qui semble nous convier à Toisiveté , è la mollesse , à Tintempérance, à toutes les corruptions des sens; il nous tente par cette humanité flatteuse, complaisante, séduisante et perfide, quand elle est pervertie et toute prête à favoriser nos faiblesses et nos vicieux penchants ; il noua tente de toute façon; mais à quelle fin? Est-ce pour nous perdre ou nous sauver? Est-ce pour notre bien ou pour notre mal? Pour notre bien , il ne faut pas hésiter à le dire. Car s'il nous rend le vice facile, c'est comme je Tai déjà dit , afin que nous ayons plus de mérite à l'éviter, et que nous puissions par plus de perfection acquérir plus de droits à Testime. Il nous provoque ainsi à tout un ordre de vertus , inconnues à Tinnocënce , tant qu'elle n'a pas passé par cette délicate expérience , et qui , négatires , si Ton veut, n'en ont pas moins leur prix , n'en forment pas moins dignement , en prenant rang à côté d'elles , cortège à d'autres vertus , dont elles se distinguent mais ne se séparent pas et qu'au besoin même elles soutiennent : fermes habitudes de la volonté, qui ont cela de particulier, qu'elles réunissent aux avantages de la droiture et de la pureté, ceux de la prudence et de la force. De sorte que l'homme , pleinement vertueux, le vrai sage, le saint, est celui qui , à tous ses autres titres , joint la fortune d'avoir
été tenté et de n^avoir pas succombé , d*avoir senti l'attrait da mal et d'y avoir résisté. Uhumble faiblesse, en sa prière, a bien raison de demander à Dieu de ne pas Tinduire en la tentation , parce qu'elle doit moins compter sur elle-même que sur lui, sur sa propre constance que sur Tappui qu'il peut lui prêter. Il n'est pas bon de courir de soi-même au-devant du péril , et il vaut mieux sous ce rapport trop se défier que trop se confier ; mais il n'en est pas moins vrai que Dieu, dans son infinie prévoyance, a dû ouvrir aussi pour Thomme, quoique hasardeuse il détournée, cette voie de perfection, d'autant que comme le remarque Fapôtre , avec la tentation il lui a donné le pouvoir d'y échapper.
Mais ce n'est pas tout ; Dieu qui est de tout point excellent, l'est dans ce qu'il fait pour nous après Faction, comme dans ce qu'il fait avants et sa bonté qui s'annonce et prélude par la sagesse, se termine, se complète, se couronne parla Justice; c'est-à-dire qu'il a pour nous des prix selon nos mérites, comme des dons selon nos besoins, et des obstacles pour nous punir, comme des difficultés pouT nous éprouver. '
Cependant , à ce qu'il paratt à nos regards, il est vrai , obscurcis et bornés, souvent, trop souvent, l'homme de bien semble privé du bonheur auquel il a droit, et quand il devrait être récompensé , il est affligé et comme châtié. Or , n'est-ce pas là de l'injustice? Non , et à le bien entendre, ce n'est qu'un autre mode de sa justice. En effet , qu'on y pense, en agissant ainsi, Dieu ne prend-il pas en quelque sorte des termes et des mesurespour être juste à son heure, quand et comme il lui conviendra, pour mieux récompenser qui a mieux, plus longuement* plus sûrement mérité? Ne proportionne-t-il pas, comme toujours, la' rémunération à la perfection , et ne fait-il pas attendre et
^éi^T plus OU idqUis runç, i^Qn de (tonner h V«vtrci plus ou moins le ten^ps (|e sq former? Jl temporise par $Qllin citu()e çt non par indifférence , et ^s délais ne sont pas des oublis, mais de simples djournemeats , ce sont des jours d'épreuves, ménagés par sa providence à la vertu niilitante % afin que par de nouveaux efforts elle se fasse de nouveau)^ litres, et qg*elle achève par la persévérance ce qu'elle a cofpmencé par un exercice encore qqelquf peu incerlain et douteux, Si l'on peut dire que la sainteté n*est après de longues luttes qu'une sublime et aereine assiduité de Tâme purifiée au bien , il n'y a rien que da très-rordonné à ce que la béatitudet qui en est le prix » ne lui vienne qu*à la longue et après une vie pleine d'oçuvrea et consommée* Encore une fois, ce n'est point là de Tin- Justioe • ec n'est qu'une justice prévoyante , qui n^^st pas courte et bornée comme la nôtre , mais qui a Téter* njté et rimmeosité devant soi « la toute-puissance k soi , rinfailUbilUé pour soi^ A ces conditions elle peut se faire attendre sans janiais (tre en défaut ; elle n'en est au coq. traire que plu$ exacte et plus sûre* Ainsi il n'est pas possible, parce quMl n'est pas bon , parce qu'il n'est pas dans Tordre de la Providence, qu'en fin de compte le bonheur manque jamais à la vertu, et ne lui arrive pas , comme et quand il lui est dû. Devant Dieu il n'y a jamais aucun droit mé^ connu» aucune dignité négligée ; tout y est recueilli, accueilli, mesuré et pesé, payé à son juste prix; uq peu plus
tôt ou un peu plua tard , qu'importe Tbeure et To^asioo« quand celui qui tient la récompense en sa maison a tout vouloir qomroe tout pouvoir de Ta^corder,
MaiSi dirar^t'on du moins, le méchant qui n'est. paa puni I qui nn^mea faveur et prospérité» n'eat^ii pas un
exemple de révoltante iniquité ? Pas plus , à le bien prendre* que le juste momentanément privé de récompense ,
et frappé d'affliction. En tout il faut voir la fin ; or, iei la fin • c'eçt que ces succès du méchant ne Iqi sont pas accofi dés à titre d impunité , mais seulement de tolérance, d*indulgence, et de miséricordieux intérêt, delà part de celui qui » dans sa justice » sait être facile et doux oommé sévère à propos, et ramène à lui autant d*âmes par la pitié que par la ri^eur. Ce bonheur dont le méchant jouit n*est donc pas le prix de ses méfaits et comme un encou-» rarement à des méfails nouveaux ; il ne lui vient et ne lut demeure pas, afin que, trompé et comme enflé par cett^ fortune imméritée » il joigne à la corruption l'orgueil de la corruption « la superbe du vice , Taudace du mal en son triomphe , Tincurable insolence d'un endurcissement sans retour, ce qui serait, faute d^expiation, le dernier terma de la perversion? Non , Dieu ne tombe pas dans ces contreidictioi^, il ne donne pas de ces scandales d*inconsé-< quence et d'iniquité; il se soutient et se suit mieux dans sa souveraine bonté , et quand il permet pour un temps de ces désaccords apparents entre le droit et le fait , entre le démérite et la peine , il ne fait encore que se conformer à cette loi de son essence, qui veut qu'en épargnant provisoirement le coupable» qu*en le traitant par pitié avec une sorte de faveur , il ne lui ménage que plus eflicacement le repentir et le retour , et ne l'amène que plus sûrement de degré en degré à prendre en quelque sorte honte et peur de son bonheur, k se troubler de doutes, à s'inquiéter de scrupules, à s'appliquer enfin cette justice de soi-même à soi-«même, la première, la plus intime, la plus eiBcace de toutes, le remords en un mot ou cette expiation dans le présent d un coupable passé, par les poignantes dou<* leurs d'une conscience vengeresse. Y a-tm rien \h contre Tordre et 1q bien?
Que ai cependant , pi^r |a faut« « qon p«9 dç Diau, mai»
de Thomme, cette paternelle indulgence, cette miséricordieuse bonté venait à manquer son effet auprès da pécheur endurci , et le trouvait dans une sorte de paisible et persistante impénitence , nul doute qu'alors , je ne dirai pas cette sérénité » mais cette imperturbabilité , ce repos dans le mal , la mesure enfin comblée , n'attirât sur sa tête un de ces coups d'éclat que Dieu, dans sa clémence à la fois et sa juste sévérité , se réserve comme un extrême et terrible moyen de salut à l'égard de sa créature obstinée à se perdre.
Ainsi s'effacent et disparaissent de la condition humaine ces prétendus scandales, ces soi-disant prodiges de criante iniquité dont on voudrait en vain étonner, confondre et aflQiger nos esprits.
Il n^f a , dans aucun de ces cas , injustice de la part de Dieu; il n^y a qu'une autre justice plus lente et moins directe, mais non moins infaillible. La justice vaut donc en lui ce qu'y vaut la sagesse , et le tout y est absolument excellent.
Aussi, devons-nous admirer que, par les moyens les plus simples , le secours et l'obstacle , mis dans les rapports également les plus simples, Tantériorité et la postériorité , avec les bonnes et les mauvaises actions de l'homme , il puisse si parfaitement constituer la condition humaine , que rien n'y manque et que rien n'y soit de trop, et qu'il n'y ait rien à y ajouter, comme rien à en retrancher, Y ajouter, quoi , en effet? On ne le voit pas, après qu'on y a compté , cette double grâce , car la préservation en est une , cette double épreuve , car la tentation en est également une, et cette double manière de récompenser et de punir, qui semblent, en effet, en se combinant, pourvoir à tous les besoins et à tous les droits de notre âme. En retrancher, quoi ? On ne le volt pas
mieux ; car toat y a également sa raison et sa place , en vue de notre plus grand bien ou de notre moindre mal. En vérité, il faudrait bien mal connatlre Thomme, sa faiblesse et sa force , son fond de malice et de bonté , et tout ce qui en peut sortir de vices et de vertus, pour concevoir comme inutile aucune de ces actions auxquelles le soumet la Providence.
Précédemment, dans un autre écrit, traitant sous un autre nom la même question que dans celui-ci, J*avais cru pouvoir la résoudre par les seules idées de la grâce , de répreuve, de la récompense et de la peine; de nouvelles réflexions m'ont amené à admettre, en outre, la tentation, la préservation , et ces deux formes de la justice qu'on peut appeler Tindulgence dans la peine et la réserve dans la récompense.
11 est vrai que ^ m6me alors , tout en me bornant aux quatre premièces , J'entrais indirectement en considération des quatre autres, lorsque je disais : tantôt c'est de loin et après bien des jours écoulés, qu'elles produisent leurs effets ; tantôt c*est de près et comme sans attendre ; et, ' dans Tun des cascomme dans Tautre, il y a encore bien des diversités, bien du plus ou du moins, bien de rindéfini et de Tindéterminé. Il ne faut que Jeter les yeux sur le cours des choses humaines pour remarquer qu'il n'y règne , je ne dis pas nulle règle , mais nulle uniformité de conduite , et que rien n'est plus varié que la manière dont nous sommes favorisés ou éprouvés, récompensés ou punis.
Or, cette absence d'uniformité , non-seulement n'est pas de l'irrégularité, mais c'est l'ordre même tel qu'il convient à des âmes raisonnables, lesquelles ne se règlent pas, parce qu'elles ne se meuvent pas comme les astres du firmament, mais comme des forces libres , dont la direction doit , par cela même , être pleine de libéralité. La
libéralité , voilà quelle est ici la vraie régularité , et la libéralité suppose toujours une certaine variabilité , nm paa, certes, arbitraire, mais appropriée à la liberté; et loin qu*il y ait à cela caprice et vaine instabilité de la partdd la Providence t il y a • au contraire , la plus profondé et la I){i|S ferofie constance, la plus parfaite fidélité à sa nature et à ses lois. De sorte que , quand Dieu se détermine à eei ^émarcbea variées, quand tantôt il diffère et tantôt il hâte» fi|«nd tantôt il pri)loage et tantôt il abrège Timpresaion 4^ sea douceurs ou de ses sévérités , quand il en choisit diversement le mobile théâtre» le rapproche ou Téloigne, "l^^iland on le resserre , et, de toute façon , en use selon ses desseins , il n'agit ainsi que pour se mieux accommoder 9UX divers états des âmes, et, en raison même de ces états, leur mieux ménager soit l'épreuve , soit la grâce , aoit la peine , soit la récompense. Il est , en efiTet , dea natures auxquelles il n'e^t pas bon que son action se fasse sentir trop tard et de trop loin : ce sont celles qui , par ellea^ mêmes, n'ont ni une grande énergie, ni une grande persé<6iapce , et qui ont , par conséquent , besoin d'être en quelque sorte tenues et suivies de près , et incessamment PQUSsées ou ramenées dans la voie qu'elles doivent parcourir. Il en est d'autres , au contraire , qui supportent mieux les retards et les distances et en profitent mieux : ce sont celles qui , mieux trempées, plus actives et plus fermes, valent plus par leur (bnds propre et laissent plus de latitude au gouvernement de la Providence.
G^est pourquoi à chacun son lieu et son temps pour la grâce et 1 épreuve, la récompense et la peine; à chacun son mode particulier d'en être affi^cté et touché. L'unie forinîté serait ici une véritable inhabileté. Là variété, mais la variété telle qu'elle vient d'être expliquée, voilà la vraie perfections Âitssji Dieu, pour plus de sagesse et deJusUee
à la fois» règle-^lr-il ainsi sa condaite ; et tandis que pour les uns il est plus présent et plus proche en quelque sorle, pour les autres il semble procéder plus lentement et de plus loin ; non que pour tous il n*ait pas toujours même présence réelle» même puissance bienfaisante ^ mais sMl^ment il ne les manifeste pas sous les mêmes appareocea :
Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce Ne desceud pas toujours avec même efficace. Après certains moments, que peident nos longueurs, Elle quille ces traits qui pénètrent les cœurs
Le bras qui la versait en devient plus avare ; -r f
El cette sainte ardeur, qui doit porter au bien» ToBibe plus rarement ou n'opère plus rien.
(CoAffsxLti. -^ Pofffenete,)
Ainsi parle le poète. Le moraliste chrétien ne dit pas autrement , lorsqu'il s'écrie à son tour : « Nous oublions ja grande maxime du sage , qui nous avertit de supporter les lenteurs de Dieu ; nous ne pouvons nous accoininqClèr de cette parole dlsale : <!( Attendez, attendez encore. » Le moindre délai nous rebute, et souvent sur le point même de voir nos vœux remplis, nous en perdons tout le mérite et tout le profit. Il faut en effet savoir attendre et persé*vérer, opposer humblement à une dureté apparente les empressements véritables d'une sainte opinifltreté (1). »
Après ces paroles Je concluais que les vues de Dieu sur nous sont d'autant mieux accomplies, qu'il en varie mieux rexécution selon les besoins de chacun ; il } avait là sans doute an moins implicitement une indication de quelque ehose de plus que la grflce ou répreuve , la récompense Ott
(t) Boordaloue. ^ Sermon mr h priire.
la peine prises dans leur sens le plus simple; cependant ni la tentation ni la préservation , ni les deux nouveaux modes dejustice,dont j'ai parlé, n*y étaient précisément et nettement marqués. Il me restait à les dégager, et c'est ce que j'ai essayé aujourd hui dans cette nouvelle et plus complète étude. Je tiens donc pour plus exacte et plus achevée maintenant cette théorie de la condition humaine , telle que je viens de la proposer.
Que si par un dernier regard, on veut en pénétrer et en sonder le fond , et voir que la double base en e^t ridée d'un premier bien , du bien même , de celui qui l'est à l'infini, qui a pour manifester ^ sa vertu toute possibilité et toute faculté, l'éternité, l'immensité , la pensée , Tamour et la liberté sans défaut , et aussi l'idée d'un autre bien , mais celui-là imparfait , et seulement perfectible « c'est-à-dire l'âme de l'homme, à laquelle sont de tant de façons nécessaires la sagesse et la justice de Dieu, on comprendra de mieux en mieux comment, en ramenant tout entre l'un et l'autre de ces termes aux rapports que j'ai expliqués, on est dans le vrai, au sujet delà condition humaine , quand on là juge excellente. Mais d'où viennent donc alors les doutes et les sujets de plainte dont elle est l'objet ? De ce qu'on n'en distingue et (l'en saisit pas bien les divers éléments, de ce qu'on ne les apprécie pas à leur juste valeur ; de ce qu'on n'estime pas mieux soit l'être dont elle est le partage , soit celui qui la lui a départie; de ce qu'en un mot, de quelque façon on s^en forme une fausse vue. Si on l'enteudait mieux, on y croirait mieux, on la priserait mieux, on ne la maudirait pas , on la bénirait bien plutôt. De toutes les joies , de toutes les misères dont elle se mêle et se compose, on se dirait avec un égal contentement d'esprit et de cœur : celles-ci viennent de 1 épreuve ou de la pré-
servation, de la punition ou de la privation momentanée de récompense; bien prises, elles ne sont pas mauvaises, ce sont de ces saines et fécondes douleurs qui exercent ou prémunissent rame , la guérissent ou la fortifient; celleslà servent à la grâce ou à la tentation , à la rémunération ou à la douceur dans la punition : et elles ne sont pas non plus mauvaises à qui les reçoit comme 11 convient : ce sont de ces attraits qui gagnent et attachent les cœurs au bien et ne les engagent pas au mal. On se dirait aussi : un homme est plus malheureux qu'un autre; pourquoi? c'est qu'il a plus failli, ou qu'il n'a pas assez mérité, oja qu'il a plus besoin d'être sévèrement éprouvé et préservé. Un homme au contraire est plus heureux qu'un autre ; pourquoi encore ? c'est qu'il est plus faible ou plus digne de secours , et qu'il lui faut plus de grâce ou de rémunération; c'est que peut-être aussi la tentation ou l'indulgence dans la punition lui sont plus nécessaires. De tout c'est Dieu qui décide , et dans ses décrets c'est sur sa bonté même qu'il se règle. Aussi devant Dieu et au grand jour de ses souverains attributs, il n'y a point de victimes, ii n'y a point de favoris par caprice; il n'y a que des âmes préservées, éprouvées , punies ou modérément récompensées ^ ou des âmes aidées , tentées, rémunérées , ou doucement punies, et les unes et les autres sont ainsi conduites et traitées soit pour leur plus grande perfection , soit pour leur plus sûr amendement. Dieu, dans les profondeurs de sa sagesse et de sa justice, a des trésors de joies, et j'ajouterai aussi de douleurs, qu'il ouvre et répand sur nous, nous dispense et nous partage avec la plus juste mesure, selon nos dispositions et nos actions , selon DOS besoins et nos mérites. Il ne faut pas nous en troubler, nous en enivrer, ni nous en abattre; il faut humblement nous en féliciter ou nous en consoler, et rester surtout
fermement eonvaincns que tout cet ordre est pour notre bien et par oonséqaent aussi en dernière fin pour notre bonheur. ^
C'est ce que n*a point assez vu d'ÂIembert (auquel II ftiut bien enfin revenir) , et deux raisons en sont cause i la prenûère est sa doctrine. même, et dans sa doctrine deut Idées qui y dominent sur toutes les autres ^ celle de Dieu et celle de Thomme, toutes les deui également fausses i parce qu'elles dérivent également du principe luUmémd erroné, qui réduit tout k la matière. Par Tune d'elles en effet il confond Dieu aveè la nature , par Tautre Thomme avec Torganisation , cette partie de |a nature ; o'est-à^ir0 qu'il méconnaît à la fois Thomme et Dieu dans leur essence, et que, méconnus, ils ne peuvent plus être à ses yeux, celui-ci la Providence, et celui-là l'objet de Tae^ tion de la Providence; qu'ils ne peuvent plus être Fun à rautre comme une Ame à une Ame , comme TAme divine à TAme humaine, mais quHls ne sont et ne sauroient être entre eux que dans la relation d'un moteur à une ma^ Ctane , d'une force aveugle et nécessaire à Teffet fatal qu'elle produit. Dès lors, du premier au second , plus de ces rapporis qui supposent d*un côté la bonté , la sagesse et la justice infinies, et de l'autre rien qui appelle et rende possibles le bienfait de ces attributs ; mais seulement les Impressions, les mouvements sans raison d'une cause sana lumière, sans amour et sans volonté, s'adressant k an être» qui, s'il a lui-^mème de l'intelligence et du senti->ment, n'en a pas plus de moralité , car il n'a pas de Ii« berté. Comment en de tels termes y aurait-il du créateur à la créature tous ces moyens de prévenir, de préparer, de procurer en elle le bien , de prévenir ou de combattre e mal? Comment y auraiMl, ainsi que je Tai déjà tant de fois répété, double grAce, double épreuve, dou^
ble manière de récompenser çt de punir , et en somme cette bonté qui suffit à tout et ne manque à rien? Et comment alors aussi ne pas douter, ne pas gémir de notre condition ici-bas? :;
Telle est la première cause de l'erreur dans laquelle est tombé d'Âlembert.
Mais il en est une autre qu'il faut aussi relever. Si son système le trompe , ses sentiments Tégarent également , ceux du moins de ses sentiments qu'il consulte et écoute à Texclusion des autres , avec une sorte de partialité. Je ne conteste pas qu'il n^ait eu de profonds sujets d'affliction; j'en ai, en les rapportant ^ parlé, je crois avec une sincère sympathie. Ainsi , sans aucun doute , sa naissance fut malheureuse, son enfance laborieuse, sa jeunesse pauvre et militante, sa maturité agitée, sa vieillesse surtout cruellement accablée. En tout, il fut rudement éprouvé. Mais d'autre part ne fut-il pas aussi préservé , et même à certains égards singulièrement favorisé? N'eutil pas ses grâces et ses dons : le génie , la gloire , des passions modérées , des goûts simples et sérieux , et de no« blés penchants? S'il eut des faiblesses qu'il expia , il eut' des mérites dont il profita ; il eut ses travaux, ses talents, ses vertus , dont sa propre estime et celle des autres le payèrent. Pas plus qu'à aucun de nous, la Providence ne lui manqua; elle eut plutôt même pour lui des soins de prédilection. Voilà ce qu'il ne sentit pas et ne comprit pas assez ; et ce que de f&cheuses idées avaient déjà fait chez lui , le chagrin , l'humeur inquiète et l'amertume du cœur , le firent également. Une fausse philosophie , et une fausse expérience de la vie l'aveuglèrent à la fois. Ce fut son malheur, mais ce fut aussi son tort; il faut l'en plaindre , mais ne faut-il pas aussi l'en blâmer? Il eftt pu mieux croire, mieux espérer, mieux se contenter et mieux
se consoler i il n'eût eu besoin ponr cela que de mieux in ierroger sa raison et sa conseienee ; nul doute qu'alors il n'eût mieux «nlendu et mieux estimé la conditiaD humaine en général , et la sienne en particulier.
En tout et pour mettre fin par un dernier et sommaire jugement à cette longue étude, que fut d^Alembert? Un grand esprit et un noble caractère , mais un grand esprit qui se laissa gagner à plus d'une grave erreur, et un noble caractère qui céda à plus d'une triste ilhisicn : ce fut un sage selon son siècle , avec les lumières , mais aussi avec les préjugés , les passions et les faiblesses de son siècle ; sa doctrine , qui fut celle de son temps , n'a rien qui con* vainque , qui attache ou qui impose , qui nous laisse quelque forte impression ; car elle manque de vérité , de fécondité , de grandeur et d'originalité. Mais d'autre part , sa destinée avec les incidents qui s'y mêlèrent , les sentiments qu'il y porta, les qualités qu'il y déploya, la loyauté , la modération , la prudence et la dignité qu'il y montra constamment; sa destinée, dis-je, a droit k notre intérêt, et sous certains rapports à notre respect , et même à notre admiration , dans la mesure toutefois où il faut toujours se tenir avec la fragile humanité. A philosopher comme lui 11 y aurait témérité ; mais à vivre comme lui , il n'y aurait que simplicité, droiture et ferme indépendance. La personne en un mot che^ lui valut mieux que le système ; c'est , sans oublier néanmoins ses autres émi«* nents mérites , son titre le plus légitime à une longue et honorée mémoire. C'est pourquoi la postérité n'a point été aveugle en plaçant son nom parmi les phis méritants du xviii' siècle.
TABLE DES MATIERES
Pages»
Biographie 5
Les éléments de la philosophie 67
De la condition humaine 122