BIOGRAPHIE
Il y a plus d'an degré et plus d*un caractère dans Ferrear , et il faudrait bien peu d'impartialité et de disiJMd ment dans la critique , pour n*ètre pa^ disposé â 1m dis-* '* tioguer et à les apprécier entre eux. Au sein d'une Diêmë école , quelque fausse route qu'elle fasse d'ailleurs , il n'y . a pas seulement les esprits téméraires et déréglés^, 4 j( a • aussi du moins relativement , les tempérants et les sages , et Ton aime , en les étudiant tous , à se reposer du specta* ele des folles pensées des uns , par celui des pensées plus modernes , plus sobres et plus contenues des autres. C'est comme quand dans la vie commune on voit en une comr pagnie un peu trop prompte à l'ivresse , un homme , plus maître de lui , mieux garder sa raison ; c'est sur lui que se portent le plus volontiers les regards. Tel est à peu près l'éloge que fait Aristote d'Anaxagore en le comparant à ses devanciers 1 tel est aussi celui qu'on pourrait faire, quoique à moins juste titre , du philosophe dont Je m'occupe
ici. Je me refuserais même d'autant moins à cette espèce de rapprochement, que d'Âlembert, puisqu'il s'agit de lui , est souvent dans la familiarité appelé Ânaxagore par ses amis. Il est vrai qu'ils le nomment aussi Diagoras et Protagoras. Mais cela même marque mieux le trait distinctif deson génie; de peur d'excès il s'abstient, il doute pour ne pas trop s'engager , et se sauve par le septicisme des conséquences extrêmes de sa doctrine. Il ne se montre néanmoins tel que dans certains de ses écrits , et dans ce que sa philosophie a , si on me permet de le dire , d'officiel; car dans ce qu'elle a de confldentiel et d'intime, pour Frédéric principalement , Anaxagore qui s'est déjà quelque peu effacé devant Protagoras et Diagoras, finit même par céder la place à un Leucippe et à un Démocrite passablement dogmatiques. Quoi qu'il en soit, d'Âlembert a en général , dans sa manière de philosopher , une discrétion et une réserve qu'on ne retrouve guère parmi ceux dont il partage les principes , et à cet égard déjà on ne saurait méconnaître l'intérêt tout particulier que présente l'étude , dont il peut à son tour être pour nous Tobjet.
Mais il a encore d'autres droits à notre sérieuse attention, n est une des puissances du xvui* siècle ; il est un des chefs de cette république des lettres , qui est bien près d'en être une autre, et dont, si Voltaire est pour sa part le brillant dictateur , il est , lui , non moins justement un des consuls les plus accrédités ; Voltaire le lui dit luimême indirectement quelque part. A la tête de ce grand parti , presque autant politique que philosophique , membre de deux Académies , secrétaire perpétuel de l'une d'elles, maître de toute une clientèle de savants et d'hommes de lettres, le promoteur avec Diderot et en ce qui le regarde , l'actif auteur de cette vaste machine in-
tellectaelle , cpii se nomme rEocyelopédie , on s'étonne moins sans doute de le voir traiter comme d'égal à égal avec les rois, les ministres , les ambassadeurs, et les grands seigneurs ; mais on n'en admire pas moins avec quel art de conduite, il sait faire valoir auprès de tous ces représentants du pouvoir temporel , cet autre pouvoir aussi , mais spirituel avant tout , qui n'est que l'autorité du caractère et des lumières. Â Thonneur de la libre pensée, d'Alembert a pu, sans s^abaisser, loin delà, en conservant sa constante dignité , entrer en amitié avec Frédéric et Catherine , être par eux recherché , sollicité , presque courtisé , et attirer à lui sans les provoquer, mé« riter sans les accepter , leurs offres les plus séduisantes. C'est un bel exemple donné de l'alliance à la fois et de la noble indépendance des deux souverainetés de ce monde, n faut en savoir gré au xviir siècle , et à ceux qui comme d'Alembert Tont honorablement personnifié.
Enfin d'Âlembert doit nous toucher comme homme et par sa vie. Comment en effet n'être pas intéressé par cette destinée, commencée dans la plus dure des épreuves, Tabandon de la famille , continuée dans le travail et longtemps dans la pauvreté , même arrivée à la gloire , mêlée encore de bien des mécomptes , et enfin terminée sous le coup d'une profonde et déchirante affliction , dans une inconsolable tristesse et cette solitude du cœur , si pénible au vieillard , sans liens ni affections intimes et domestiques. Aussi , quand nous le verrons , frappé par sa naissance même d'une grande injustice sociale, moins qu'orphelin , pauvre enfant délaissé , et comme renié des siens, condamné à se suffire seul, à s*élever et à s'honorer seul , laisser passer quelque chose de ses ressentiments dans ses idées , et des amertumes de son cœur dans les conceptions de son esprit , serons-nous plus portés , tout
en iej[agetiit d'aMletirs selon te vérité , à lut faire une jaatice plus bieDreillante et plus facile en favorables interprétations ; et si nous trouvons qu'en dernière fin toute sa doctrine se résout en un grand doute et en un grand «nécontentement au sujet de la eondition humaine » sans rapprouver nous le comprendrons , en rapprochant son t>pinion de sa vie et en expliquant Jusqu'k un certain point la première par la seconde.
La biographie deviendra ainsi un heureux et utile secours pour ranalyse et la critique.
li« €uvier, dans une notice qu'il a laissée sur sa vie , écrivait : « J'ai fait tant d'éloges historiques , qu'il n'y a rien de présomptueux k croire qu'on fera le mien , et sachant par expérience tout ce qu'il en coûte aux auteurs de ces sortes d'écrits , pour être informés des détails de la vie de ceux dont ils ont à parler , Je veux éviter cette peine à celui qui s*oocupera de la mienne. (1) »
C'était un exemple que lui avait donné d'Alembert » qui avait fait lui aussi bien des éloges historiques , non sans avoir pour son compte éprouvé plus d'une fois le même genre d'embarras.
Nous avons de lui un nUnmr$ sur sa vie , et même son portrait » auxquels pour le mieux faire connaître nous pourrons emprunter plus d'une particularité , plus d'un trait caractéristique , et cela avec d'autant plus de eon* iiance , que d'Alembert est en général un esprit trop Juste et un cœur trop sincère , pour que même en parlant de loi il ne dise pas la vérité. S'expriment à la troisième per« sonne , et employant une forme assez usitée dans les oraisons funèbres , il commence par décliner ainsi ses noms et ses titres divers : « Jean le Rond, d'Alembert , de l'Aca-
(1) Notice sur M. Guvier, par M. Floureos.
demie rrançaise, des Académies des sciences de PaMs, de Berlin et Saint-Pétersboarg , de TAcedémiô royale des belles-lettres de Suède , et des sociétés royales de Turin et de Norwége, naquit i Paris « le 16 novembre 1717 , de parents fui Tabandonnèreot eq naissant* »
Mais ce qu'il ne dit pas et ee qu'il faut dire pour lui » c'est que ces parents étaient, d'une part, madame de Tencin , femme de plus d'ambition et d'intrigue que de tendresse de cœur , et qui ne songea enSn à rendre une mère à son fils que quand son orgueil y fut intéressé ; et quand aussi il fut trop tard ; et de l'autre Dâstouches , surnommé Canon , à cause de ses fonctions dans rartUle*rie , et frère de Destouches le comique; il lUt moins indifférent que la mère , et prit quelque soin de reniîBUQt au-* quel il assura du moins une pension de 1,200 livres (1) , mais sans pousser beaucoup plus loin sa sollicitude paternelle.
Il ne faudrait pas non plus oublier , quoique d'Âlem*bert ne donne pas ces détails , qu'exposé immédiatement après sa naissance sur les marches d'une petite église située près de Notre - Dame , aujourd'hui détraite , et appelée <Sainl*/eaii-(e-J2(Mii{ (d'où le premier nom de notre auteur , auquel on ajouta ensuite celui de d'Alembert) , ee fut à la pitié du commissaire du quartier , touché , en le recueillant , de sa misère et de sa chétive apparence ,
(i) On a même supposé c[o*ii y eut de sa part quelques indications et quelques démarches indirectes pour éveiller et diriger la vigilance du commissaire. Mais d^Alembert n'en dit rien. — Il est certain du reste que la famille Destouches porta de Tintérêt à d'Alembert, qui , par reconnaissance laissa en legs à madame Destouches le portrait du roi de Prusse, qu'il tenait de Frédéric lui-même.
qu'U dût d'Mre confié à une pauvre vitrière , aa lieu â'ètre ODToyé aux enfants-trouvée.
Une fois aux mains de cette pieuse et douce femme , i! fut sauvé ; à défaut de la mère que lai avait donné la nature, il trouva celle qu'un cœur mieux fait et inspiré d^un autre amour avait comme investie pour lui du doux et saint attribut de la maternité. Il en reçut tout ce qui lui était refusé si durement , si injustement d'ailleurs ; la tendresse active^ la vigilance assidue , le dévouement du jour et de la nuit, et comme ce souffle vivifiant qui réchauffa » recréa et fit heureusement refleurir sa chétive et frêle enfance.
Aussi , à rflge de quatre ans , pût- il sans être toutefois entièreoient soustrait à cette première et salutaire tutelle, passer sous celle d'un excellent maître, dont , d'après son témoignage , la mémoire lui fut toujours chère , et dont dans la suite» par reconnaissance , il aida les enfants^dans leurs études , autant qu'il le pût selon sa médiocre aisance.
A onze ans , grâce à cette paternelle discipline et à la manière dont il en profita , il avait fait des progrès si rapides, qu'au Jugement même de son instituteur, les leç(ms qu'il en recevait ne lui suffisaient plus , et qu'on dut le placer de sa pension dans un collège. Il fut mis à Ma- ^arin ; il y fit sa seconde , deux années de rhétorique et sa philosophie ; ce fut avec de si brillants succès que le souvenir s'en conserva longtemps parmi ses condisciples et ses professeurs.
Voltaire , Diderot , Helvétius et d'autres encore du même temps , furent élevés par des Jésuites ; d'Alembert le fut par des Jansénistes. Mais la différence en dernier résultat ne fut pas grande , et l'écolier de Mazarin , pas plus que ceux de Louis-le-Grand et de la maison de Lan-
grès » ne resta Adèle à I-édacation première qu'il en avait reçue ; le monde ne fut pas poar lui le continuateur du collège , et la société lui fut une tout autre institutrice que récole et TEglise. Ses pieux maîtres essayèrent en yain d'occuper son esprit des matières de la foi , ou du moins d'une philosophie qui n*y fut pas contraire ; ni la théologie ne le captiva , ni le cartésianisme ne le gagna , et le nouveau Pascal qu'on se promettait en lui ne fut guère celui dont on s'était complu à se former Tespé* rance. La guerre , dans laquelle il s'engagea d'abord et qu'il soutint constamment jusqu'au terme de sa carrière, ne fut pas celle des jansénistes contre les jésuites , mais celle des philosophes contre les théolc^iens » quels qu'ils fussent; ce fut celle de la raison en révolte, et même on peut dire en licence contre la foi comme telle ; ce fut même celle d'un sensualisme quelque peu sceptique, contre toute doctrine spiritualiste. Sa déférence pour ses fnattres n'alla pas au-delà de la lecture de certains livres de controverse qu'il préférait à ceux de dévotion et d'un commentaire de l'épitre de saint Paul aux Romains , auquel il ne donna pas suite.
Son goût , ses véritables études étaient ailleurs; elles* s'étaient surtout tournées vers les mathématiques , auxquelles l'avaient initié quelques leçons qu'il en avait reçues au collège d'un M. CaroH.le seul maître qu'il ait jamais eu. Il s'y appliqua avec une telle ardeur, que seul et presque sans livres , sans même un ami qui l'aidât , et avec Tunique secours des bibliothèques publiques qu'il fréquentait assidûment , il fit dans cette science des progrès singulièrement remarquables. De retour chez lui il cherchait la solution des problèmes que lui avaient suggérés ses lectures , et d'ordinaire il la trouvait. Il lui arrivait même de découvrir des propositions importantes
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fttll croyait noayelles , et qu^il avait Msutte le diagrin » nél6 totttefofs d^une «eriaine satisfaetian, de voir établies 4aDB des traités qu'il n'ayaH paa d'abord eonnus»
Il raconte luiHEnème que , cédant aux oonseib d'un ami , qui 1^ en y«e d*on état qu'il lui fallait, le détoumail do la géométrie , et aurait voulu quMl étudiât le droit oq la médecine , il essaya en effet de renoncer à ses travaux de prédilection. Dans ce dessein, «t pour mieux se mettre 1 l'abri de toute tentation , il fit tranq^rter <^e£ cet ami » comme fruit défendu , les quelques livres qo*ii possédait sur ces matières. Mais peu & peu et presque sans qu'il s'en aperçût , ces livres revinrent chez lui Tun après Tautre , et au bout d'un an , convaincu par cette espèce d'expérience y qu'il éti^ Inutile de lutter contre son penchant, il y obéit comme à une vocation , comme k un instinct de son génie. Il y sacrifia même pendant plusieurs années la culture des lettres ^ qu'il avait cependant fort aimées , et ne la reprit que plus tard , après son entrée à l'Académie des sciences , et quand il commença se collaboration à i!Encyelopédie.
« Heureux flge , dit-il » le plus heureux de sa vie , alors qu'en se réveillant il songeait avec un sentiment de Joie au travail commencé le veille et qui allait remplir la matinée ; dans ses intervalles de repos » au plaisir qu'il allait goûter le soir au spectacle , et dana les entr'actes des pièces , au plaisir plus grend que lui promettait son travail du lendemain.
« Dans ces dispositions , dit également un de ses amis , il était le plus gai , le plus animé » le plus aimable d'entre nous. Après avoir donné sa matinée aux mathématiques » il sertait de chez sa vitrière comme un écolier échappé du collège , ne demandait qu'à se réjouir , et par le ton vif et plaisant que prenait alors cet esprit si lumineux et si
lide , il faisait oublier en lui le sarant /pour n'y montrer que rhomme aimable. La source de cet enjouement si naturel était une flme pure , libre de passions , contente d'elle-même , et tous les jours en jouissance de quelque y^té Qoufelle , qui venait de récompenser et de couronner son trayail (1}. )>
Et ce qui achevait de lui faire cette paix pour ses études et ce contentement , c'était le doux refuge qu'il avait de nouveau trouvé en quittant le collège , auprès de sa mère adoptive. Il y portait un peu d'aisance et y recevait les soins les plus tendres sans rien devoir ni à aucune vue d'intérêt » ni à aucun sentiment de vanité mondaine. Car ia bonne et simple femme ne comprit jamais grand chose à l'homme qu^elle avait élevé et dont elle eût pu se faire honneur comme d^n fils ; et c'était moins avec admuration et avec orgueil « qu'avec une sorte de compasr sion , qu'elle le considérait dans ses travaux et dans sa gloire, a Vous ne serez jamais qu'un philosophe , lui disait ^elle; et qu'est-ce qu'un philosophe? c'est un fou qui se tourmente pendant sa vie , pour qu'on parie de lui lorsqu'il ne sera plus, s
Tel ttait d'Alembert à son entrée dans le monde , le ccBur calme , l'esprit ferme , et, grâce à la part de gteie qu'il avait reçu de la nature et au zèle pour la science dont il était enflammé , bien préparé de toute façon pour les œuvres qu'il était appelé à produire et qui devaient rillustrer.
Ces œuvres , il ne les fit pas longtemps attendre. Quelques mémoires « comme il le dit avec simplicité , qu'il donna à l'Académie des sciences, en 1739 et 1740 , lui en ouvrirent bientôt les portes, et en 1741, à l'Age de
(1) Marmoniel.
25 ans, il en fut élu membre. Peu d'années après (1746) il fut également nommé à TAcadémie de Berlin pour un mémoire imprimé qu^elle ayait commencé par couron* ner.
Aiosi , bien jeune encore , sa fortune comme sayant était faite. Mais sous un autre rapport elle oe l'était guèrev car il en était toujours à sa très-médiocre pension. Aussi, en 1754 , Frédéric • qui lui ayait d*abord fait offrir la suryiyance de la place de président de T Académie de Berlin (Maupertuis , qui en était le titulaire , était alors atteint d'une maladie graye) , crut deyoir , malgré son refus ^ ou plutôt à cause de ce refus même, lui donner une pension de 1,200 liy, enjoignant à ce bienfait une lettre qui en releyait encore la valeur : « Je vous prie, écriyâit-il à son chargé de pouvoir , milord Maréchal , d'offrir une pension de 1,200 liy. à M. d*AIembert. C'est peu pour son mérite, mais je me flatte qu'il l'acceptera en faveur du plaisir que f aurai d'avoir obligé un homme qui joint la bonté du caractère aux talents les plus sublimes de l'esprit. Vous qui pensez si bien , vous partagerez avec moi , mon cher milord , le plaisir d'avoir mis un des plus beaux génies de la France dans une situation plus aisée. Je me flatte, de voir M. d'Alembert ici ; il m'a promis de me faire cette galanterie , dès qu'il anra achevé son Encyclopédie. »
Cette munificence de Frédéric porta bonheur à d'Alem^ bert , et fut comme un exemple qu'on ne put guère se refuser de suivre en France. Cependant ce ne fut que deux ans après , que M. le comte d' Argenson , qui du reste était naturellement bien porté pour les gens de lettres et n'en était point jaloux , obtint pour lui du rôi une pension de 1,200 liv. Plus tard , M. de Saint-Florentin fut moins gracieux , et, malgré les instances persévérantes de l'Académie des sciences, n'accorda qu'à grand
peine et au bout de 6 mois à d'ÂIembert la pension d'académicien , laissée vacante par la mort de Clairant.
Cependant d*Alembert ne s'était pas tellement voué aux mathématiques , qu'avec le temps il ne revint aussi aux lettres. Il s'était donné avec passion aux unes , mais il n'avait pas renoncé aux autres ; c'était chez lui un amour qui en couvrait un autre, mais ne l'avait pas étouffé y et ne devait pas l'empêcher de se ranimer. Il ne fallait pour cela qu'une occasion , et d'Alembert la trouva dans l'entreprise de l'Encyclopédie. Ce fut donc vers 1750, quMi commença à faire quelques diversions littéraires à des travaux mathématiques.
Il s'était lié dès sa jeunesse d'une amitié tendre et solide avec un homme pour lequel il s'était senti plus d'un attrait. Ce n'était pas précisément entre eux même condition première , même début dans la vie ; mais l'un et l'autre cependant , à l'entrée de leur carrière, s'étaient trouvés à peu près seuls eUivrés à eux-mêmes, sans Tappui de la famille et sans patronage. Ce n'était pas le même génie , mais c'était le même goût pour les choses de l'esprit, le même renoncement à celles qui pouvaient les en distraire , le même désintéressement , la même fa* cile résignation à la pauvreté pour la science. Ce n'étaient pas le même caractère et la même conduite ; mais il n*y en avait pas moins sous ce rapport une certaine convenance eiitre eux , et on conçoit comment , grâce à une pensée commune, la modération , la réserve, Tesprit de suite et de prudence de l'un put utilement s'allier à l'ardente activité , à l'élan , à la fougue même , à l'esprit d'initiative de l'autre. De plus , dans la diversité de leurs talents , ils avaient cet avantage qu'il leur était facile de. s'entr'aider et de mettre au besoin la ihain l'un à la tâche de l'autre; ce qui ne leur était pas sans une grande utilité
en «*a«80oiaiit pour une œuvre li variée , si complexée » d'une si lente et si laborieuse exécution.
Tels étaient dans leurs rapports d'Aleoibert et Diderot.
« L'ouvrage qu'ils commençaient et qu'ils désiraient finir , dit d'Alembert dans son Di9eowrs frélminair^, avait deux objets. Comme encyclopédie , il devait exposer autant qu'il était possible Tordre et l'enchaînement des connaissances bujnaines; comme diettonnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers , il devait contenir sur chaque science et sur chaque art soit libéral , soit mécanique , les principes généraux qui en sont la base , et les détails les plus essentiels qui en font le corps et la substance. » U fallait en expliquer le dessein au public ; c'est ce que fit d'Alembert dans les deux parties de sou discours ; c'est ce que fit également Diderot dans son fro^ptctus de l'Encyclopédie, qui est placé à la fin de ce discours.
Ce morceau de d'Alembert que nous ne Jugerions peut* être pas aujourd'hui avec la même faveur , qu'on le fit au temps où il parut, quoique certes il ne manque pas de qualités solides, fut alors accueilli avec de grands applau* dissements. On sait assez ce qu'en disent dans leurs lettres Frédéric et Voltaire. Mais on connaît peut-être moins l'opinion de Montesquieu , que voici en quelques lignes :
« Vous m'avez donné de grands plaisirs, écrit*il à
d*AIembert; j'ai lu et relu votre discours préliminaire. C'est une chose forte, c'est une chose cbarmante, c'est une chose précieuse ; plus de pensées que de mots , da eentiment comme des pensées , et Je ne finirais point. » Oueique le reste de la lettre n'ait plus rapport au même sujet , je demanderai cependant la permission de le citer parce qu'il a son intérêt. Montesquieu poursuit donc m disant : « Quant à mon iatroduclâon dans l'Encyclopédie ,
e'est un beaa palais où je serais bien eorteux d« mettre les pied9, mais pour les deux articfes Bémoeratie et Despotisme f Je ne voudrais pas prendre ceux-^là. J'ai tiré sur ces articles de mon cerveau , tout ce qui y a trait. Uesprit que j*ai est un moule ; on n'en tire Jamais que les mêmes portraits ; ainsi Je ne vous dirais que ce que J*ai dit et peut-être plus mal que je l'ai dit. Si vous voulez de moi , laissez à mon esprit le choix de quelque article , et si vous voulez , ce choix se fera chez madame DudefTand, avec du marasquin. Le P. Castel dit qu'il ne peut pas se corri-^ ger , parce que en corrigeant un ouvrage il en Tait tin autre ; et moi » je ne puis pas me corriger , parce que Je chante toujours la même chose, tl me vient dans l'esprit que Je pourrais prendre peut-être goût , et J'éprouverais bien que difficile est proprié ecmmunia dieere. Adieu , monsieur , agréez, je vous prie« les sentiments de la plus tendre amitié. » Voltaire, de son cêté , au sujet du même article, écrivait en le demandant : (x Si on en avait chargé un autre , cet article en vaudrait mieux ; si personne n'a encore cette besogne , je tâcherai de la remplir ; j'enverrai mes idées et on les rectifiera comme on Jugera à propos, ft Il envoie en effet son article , probablement avant que Montesquieu eut encore bien songé au sien , et , le dirai- Je , il avait peut--être pour le faire plus de ce qu'il fallait , que l'auteur de VEêprit des Lois. Il avait la pensée nonseulement plus prompte et plus souple , mais plus simple, plus délicate et plus vive, surtout en matière littéraire.
Pour en revenir à d'Alembert , on peut , ce semble , regarder comme l'expression assez fidèle du sentiment commun dont son discours péliminaire ftat alors l'objet, ce qu'en dit Condorcet dans ces termes : « La réunion d'une vaste étendue de connaissances , cette manière d'envisager les sciences , qui n'appartenait qu'à un homme de
génie « un style clair , noble , énergique , ayant toute la sévérité qu'exige le sujet , et tout le piquant qu'il permet , ont mis le ditcours préliminaire de FEncyclopédie au nombre de ces ouvrages précieux , que deux ou trois hommes tout au plus dans chaque siècle sont en état d'exécuter D. [Eloge de d'Alembert.)
Ce succès fut tel , que joint d'ailleurs, au mérite litté*raire de plusieurs des préfaces , dont ses mémoires sur la géométrie ou la physique étaient précédés , peu de temps après la publication du premier volume de TEncyclopédie (en 1754] , il fut élu membre de TÂcadémie française.
C'était un emprunt que cette illustre compagnie faisait « comme elle en avait déjà fait , et comme par la suite elle devait en faire encore , à l'Académie des sciences ; elle se donnait d'Alembert comme elle s'était donné Fonteneile , comme elle devait se donner Delambre ^ Fourrier et Cuvier , je ne veux nommer que les morts.
La raison , du reste , pour l'Académie française , d'appeler dans son sein des membres choisis soit de l'Académie des sciences , soit des autres Académies , c'est que dans l'intérêt des lettres, dont elle a le patronage , et en vue d'une plus haute autorité dans ses jugements et dans ses travaux , il est bon qu'elle ait en elle toutes les grandes lumières , qui , à différents titres, peuvent , en Téclairant, étendre et varier son horizon. Voilà pourquoi elle les recherche et les attire à elle , pourquoi elle se compose en une société non-seulement de poètes et d'orateurs , mais aussi d'historiens , de philosophes et de savants ; pourquoi on pourrait, jusqu'à un certain point, la définir Tesprit des autres Académies, généralisé et exprimé, pour le public, sous sa forme la plus populaire et la plus littéraire à la fois.
Membre de l'Académie française , d'Alembert se trouva
de pias en plus engagé aux lettres. Aussi , outre nombre â*artides composés pour TEncyclopédie et dirers morceaux d'histoire, de littérature et de nioraie, tels que les Mémoires de Christine, Y Apologie de V Etude, ï Essai sur la sœUié des gens de letires avec les grands^ qu'il publia successivement vers ce temps et qu'il réunit ensuite sous le titre de Mélanges littéraires. Il fit paraître, en 1759» ses Eléments de ^ilosophie , dont j^aurai surtout à m*oocuper dans ce mémoire ; puis plus tard (en 1 765] , il donna son livre sur la Destruction des Jésuites, et deux ans après un Supplément à ce livre.
Il s'était aussi , comme d'avance , exercé dans un genre qui pouvait un jour le désigner pour les fonctions de secrétaire perpétuel. En effet, ses Eloges de Jean Bernouilli, de l'abbé Terrasson , et surtout de Montesquieu , semblsdent devoir préparer et à l'occasion appuyer sa candidature à cette charge. C'était un procédé qu'il conseilla , dans le même but , mais pour une autre compagnie , à Bailly et àCondorcet.
Quant à lui , quoique son crédit au sein de l'Académie des sciences , loin de fléchir , s'affermit et que sa réputation de géomètre s'établit de plus en plus par divers traités ou mémoires qu*il publia de 1752 à 1761, tels que son Essai d'une théorie nouvelle de la résistance des fluides (1752), ses Recherches sur divers points importants du système du monde (1 754 et 1 756) , ses Opuscules mathématiques, et enfin son Traité de dynamiqm [ll'&S), ce fut surtout vers l'Académie française qu'il tourna ses vues pour cette dignité dont il avait Tambition.
Là plus qu'ailleurs elle pouvait lui assurer le crédit, l'influence quMl recherchait avant tout auprès de cette classe d'esprits à laquelle il s'adressait (1).
(1) D'après une de ses lettres à madame Dudeffandi des amis
Voltaire approarait fort cette candidature ; il disait que ai rAcadémie nrançaise appelait d'Alembert à cet koonenr, elle montrerait gn'en rendant un hommage à la profondeur des mathémaUqiies ^ elle en rendrait un antre au bon goikt et qu'elle ne saurait être mieux représentée que par ce géomètre, qui unissait à la délicatesse de Fon* tenelle » la force que Fonteodle n'afsH pas.
Slais d'Alemibert, outre ses titres littéraires et sden* tiQques, en ayait encore d'autres qui militaient également en sa faveur. Il était par-dessus tout un personnage académique ; TAcadémie était comme sa patrie » sa £»miUe; il Taimaitde passion et youlait qu'on Taimât connme lui , surtout quand on en était membre.
Marmontd , dans ses mémoires , en rapporte une preuve, que je lui laisse le s<rin d'exprimer , mais qui , la forme et ie tour à part , marque bien les vrais sentiments de d'Alembert. Le duc de Richelieu se plaignait un jour à Marmontel d'être mal vu à l'Académie t par la faute de d'Alembert » auquel il était en aversion : « d'Alembêrt n'est pas notre ennemi , reprit Marmontel , il ne Test que de ceux qui sont hostiles aux gens de lettres , et il croit qu'on vous a indisposé contre eux. Il a épousé l'Académie, aimez sa femme, comme vous en aimez tant d'autres , et venez la voir quelquefois , il vous en saura gré et vous recevra tout comme font tant d'autres maris, »
D'Alembêrt avait de plus pour maxime , qu'un bomme de lettres , qui songe à fonder son nom sur des monur ments durables , doit être fort attaché à ce qu'il fliit ^ assez à ce qu'ii écrit , médiocrement à ce qu*ii dit. Con* formant sa conduite à cette maxime , il disait (c'est lui
avaient songé à le faire élire Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences , mais il se refusa à ce projet.
qui parle) peut-être beaucoup de sottises, mais il n*eii écrivait guère et il n'en faisait point ; et dans ane lettre à Voltaire il s'exprimait ainsi : a Mes écrits et ma conduite parlent pour moi à ceux qui voudront les écouter , je défie la calomnie et la mets à pis faire. »
Et ces sottises mêmes , comme il les appelle , qu'étaientelles, sinon des paroles vives , promptes , piquantes, malignes parfois plutôt qu'imprudentes et hors de propos. Laissons-le lui-même s'expliquer à cet égard : . «c On ne pouvait se douter , dit-il , à l'entendre , qu'il eut donné à de profondes méditations la plus grande partie de sa vie. Il était souvent d'une gaieté qui allait jusqu'à l'enfance , et le contraste de cette gaieté d'écolier avec la réputation qu'il s'était acquise dans les sciences , ne rendait que plus piquante sa conversation quelquefois assez décousue , mais jamais fatigante ni pédante ; » et ses amis ne parlaient pas dans un autre sens : m Dans ses entretiens, disent-ils, se développait ce caractère plein d'enjouement et de facilité , sagement libre et naturel , dont , quoi qu'il en dit , les saillies mêmes avaient de la mesure et la hardiesse de la discrétion, dont Tingénuité avait , avec quelque chose des grftces de l'enfance , la vigueur de la maturité. Il y répandait cette malice d'esprit , si Ton veut , mais sans amertume et sans fiel , cette plaisanterie d'un goût exquis, cette mémoire intarissable et ce fond de plûiosopbie , d'où jaillissait à chaque instant des traits de lumière et de force. »
A ce prix , pouvons-nous à notre tour le remarquer , les sottises , si sottises il y avait parfois dans ses paroles , et si sur cet article il fallait l'en croire , avaient elles-mêmes leur charme. Tout au plus étaient-ce quelques vivacités qu'arrachaient à son impatience les gens qui le blessaiéfat ou Tennuyaient et qu'il se reprochait ensuite , en disant
toutefois que 9i e'était un aial , c'était le leat ^ont 11 bit cap«t)ld ; et qu*îl serait au désespoir d^avolr été ai^deUi et de penser que quelqu'un fût malheureux par lui » même pernui wxi qui avaient eberché le plus à lui nuire. Or , ces qualités et même oes défiiuts n'étaient point un obstade au ç%o\\ bonoraUe dont il désirait être Tobjet.
EqQn , k cette époque de sa rie , d'Âlembert , grAoe à son curaetère , à son mérite , au raog élevé qu'il occupait dans les sciences et dans les lettres » avait formé de nombreuses et illustres amitiés. Le roi de Prusse Thonoralt , roUigeeit , ratliralt auprès de hii , aurait voohi ¥j fixer ; ils entretenaient ensemble un assidu et sérieux commerce de lettres. Voltaire a'était aussi étroitement lié avec loi et en uaait è son égard avec une déférence pleine d'alltec^ tlon, S'Alembert , de son côté , sans jalousie , sans envie » fidèle à Ypltaire pendant plus de trente ens , et Jusqu'à la fin « loin de Jamais souffrir ou de se fat^puer de sa gloire, qui efiàçait toutes les autres , a'oceupa au contraire constant ment de la défendre on de la consacrer par d'éctatanta bommages. U avait été dans d'excellents termes avec Montesquieu. Il ne d^endit paa de loi de maintenir, tels qu'ils fiarent d'abord , ceux dans lesquels il s'était trouvé avee Rousseau. U était en froideur, mais sans hostilité, avec BnflhMu II était l'ami de Diderot, d'Helvétius , de Mermontel et de La Harpe ; il était le patron et comme le maître de Gondorcet. Il avait dans son parti toute une clientèle qui l'appréciait , et dans les rangs opposés il n'av^t point d'adversanres bien déclarés et il avait même des Jugea bienveillants ; ainsi , un prélat , M. de Goeslloquet, disait de lui : o ie ne connalapas sa personne; J'ai toujours oui dire que ses moeurs étaient simplea et sa con* duite sans reprodies. Quant à ses ouvrages Je les féS» souvent et le n'y trouveque beaucoup d'esprit, de grandes
lumières et tme bonne morale. S'il ne pensait pas aussi bien qu'il a écrit , II faudrait le plaindre ; mais personne n'a le droit d'interroger sa eonsdienee« »
Par toutes ces raisons réunies , d'Alembert ayait-il ce qu'il fallait pour obtenir , au sein de l'Académie française, cette atilorité qui se donne plus qu'elle ne se décrète , et que le vote consacre platét qu'il ne la constitue ; pour exercer ce goufemement de la confraternité, qui n'est qu'un soin plus particulier des intérêts , de la dignité et des travaux de ta compagnie ; pour en être à perpétuité le représentant honoré et aimé ; pour en être , sous le titre de secrétaire , l'âme, l'eq^rit , le lien , la règle , en un mot le vrai chef? On le pensa , puisque , à la mort de Dactos , il fat élu sou successeur (t712).
Duclos , dans TAcadémie , était peu agréable de sa personne, et, s'il faut en croire certains mémoires du temps, de deux choses qu'on Ta dit être, droit et adrtdt^ il serait sans doute injuite de hii contester la première , Boa» il serait difficile de lui accorder la seconde , et de trouver dans ce fran&*parler parfois grossier , dans ce sans-'gêne et Cette brusquerie, non-seulement de propos mais aussi de conduite, qu'on lui prête, cette délicatesse polie et cette bienveillance pleine d'^égards , qui , auprès d'hommes de g&ài et de choix , est la première des habiletés. Buelos blessait et eho<piait souvent. Il s'était , en particulier , aliéné d'Aledibert par la manière dont il parlait du roi de Prusse ; il avait été aussi question entre eux d'articles pour TEncyclopédie , que l'un avait pro* posés et l'autre refusés.
D'Alembert , dans les mêmes fonctions , apportait de toutes autres qualités , et c'est un témoignage dont l'honorait eu k retiâfplaçant son successeur (Harmontel), <c qn^il se distinguait par la douce égalité ^on caractère toi^ours
^rai , toujours simple , parce qu'il était naturel , éloigoé ^e toute Jactance et de toute dissimulation , mêlé de force et de faiblesse , mais dont la force était de la vertu et la faiblesse de la bonté. ».
Secrétaire perpétuel de F Académie française , d* Alembert , outre ses autres devoirs , s'imposa celui , qui avait été trop négligé de ses prédécesseurs , de continuer This* foire de la compagnie et s'engagea à écrire la vie de tous les académiciens morts depuis 1700.
ce L'obscurité de quelques-uns 9 fait observer Condorcet , l'esprit de parti 4ui exagère ou rabaisse la réputation de plusieurs ^ le contraste des jugements de la postérité , et de Topinion des contemporains , la grande variété des talents, par lesquels chacun d'eux s'était distingué , toutes ces difficultés auraient pu arrêter un écrivain poins aélé pour la gloire de l'Académie ; elles ne firent qu'exciter l'ardeur de d'Alembert , et dans l'espace de trois ans , plus de soixantcHlix éloges furent achevés. »
Je n'ai pas pour mon compte à examiner le mérite de ces morceaux ; Je n'y toucherai que pour y rechercher et y suivre, ce qui importe à l'histoire de la philosophie, je veux dire les sentiments philosophiques de l'auteur ; mais si j'avais à les apprécier , je le ferais volontiers dans les termes mêmes de son panégyriste : « Les premiers qu'il composa , dit Condorcet , sont écrits d'un style simple et précis , tantôt énergiques , tantôt piquants et plein de finesse t mais toujours noble, rapide et soutenu ; dans les autres il s'est permis plus de simplicité , de familiarité même ; des traits plaisants , des mots échappés à ceux dont il parle , ou dits à leur occasion , un grand nombre .d'anecdotes , propres à peindre les hommes ou les opinions de leur temps, donnent à ces ouvrages un autre caractère , et le public , après avoir encouragé cette li-
berté par des applaudissements multipliés , parut ensuite les désapprouver. Nous osons croire qu'avant de prononcer si cette sévérité n'a pas été injuste , il faut avoir lu tout Touvrage ; en effet si dans cette suite d'éloges , ce ton familier rend la lecture plus facile ; si cette liberté d'entremêler des plaisanteries et des anecdotes à des discussions philosophiques ou littéraires augmente l'intérêt et le nombre des lecteurs , il serait alors difficile de blâmer d'AIembert d'avoir changé sa manière. »
Marmontel de son côté , admire ce talent supérieur « de peindre vingt hommes de lettres , chacun avec le ton et la couleur de son génie et de son style, de démêler dans le parallèle de nos poètes comiques et les finesses de leur art et les nuances qui les distinguent ; et de là de se porter vers les hauteurs de l'éloquence , de juger la chaire comme le théâtre et de prendre tour à tour la plume de Massillon , de Fénelon , de Fléchier et de Bossuet luimême , pour les peindre et pour les louer. »
Et afin de tempérer ce qu'il peut y avoir de trop favorable et même à certains égards d'excessif dans cette double appréciation, je citerai d'autre part l'opinion de La Harpe, devenu alors moins bienveillant qu'il ne l'avait naguère été pour d'Alembert. Après avoir donné quelques détails sur la manière dont en remplaçant Duclos , il essaya de faire les honneurs des séances académiques , un peu autrement que* son prédécesseur, comme un homme poli qui veut plaire à tout le monde , et non comme un maître de maison , impérieux et brusque , qai ne sait que commander , il ajoute : a Le publie qui aime à être courtisé partout où il est, mais surtout là où il n'a pas le droit de Texiger, sentit ce contraste, il trouva ce qu'il lui fallait dans ce nouveau secrétaire , qui affectait la coquetterie , comme son prédécesseur la rudesse. Mais malheureuse-
ment l'esprit , qui règne dans cette sorte d'auditoire , n*est pas toujours , à beaucoup près » un guide infaillible
pour le bon goût Malheureusement aussi d'Alembert
avait tout ce qu*ii fallait pour rechercher ce dangereux
saccès et en subir le retour ; Tesprit de conversation
qui était son seal plaisir et tenait d'autant plus de place dans sa vie , qu'il y avait l'avantage sur le commun de» hommes , était devenu par degré son esprit dominant » et ce n'est nen moins que celui d'un livre. D'Alembert était accoutumé à n'en plus guère avoir d'autre. Ses écrits devinrent une suite de petits aperçus , qui tantôt sont fins , tantôt n'ont que l'intention de la finesse et de la malice , de petites idées communes , ambitieusement décomposées ou aiguisées en épigrammes , de vieilles anecdotes rajeunies, de vieux adages renouvelés ; tout cela est d'un vieillard qui vit sur son esprit ; c'est ce qui se laisse trop apercevoir surtout dans ses derniers éloge$. Les battements de mains qu'excitèrent d'abord ses eoneetti, lui cachèrent Timpression qu'il faisait sur les gens éclairés. Le public le fit enfin sentir et même durement au vieux secrétaire, qui avait droit à plus d'égards , et que ce motif accessoire décida dans ses dernières années à un silence forcé , qu'il eût été prudent de se prescrire plus tôt. »
On a dit de La Harpe, au sujet de la société que réunissait chez lui d' Alembert-9 qu*il y régnait un excdlent ton , surtout les jours où La Harpe ne s'y rencontrait pas ; et d'Alembert lui-même lui disait dans une de ces réunions : « vous faites la nuance du goût et du tact; car vous avez du goût et point de tact, i» C'est un peu là l'homme du jugement qu'il vient de porter sur les Eloges de d'Alembert ; sans contester précisément la justesse de ses critiques , il serait difiicile de n'en pas noter le peu de mesure et de délicatesse , en un mot le défaut de taot. D'Alembert
assurément, méritait d^ètre mieux traité par La Harpe , ne fut-ce qu'à cause de leurs anciennes relations.
Au risque d'être un peu long, je ne voudrais pas négliger à c6té de ces différentes opinions , celle qu'exprime à son tour Grimm. Elle n*y nuira pas , elle en sera plutôt un utile complément.
Grimm loue plusieurs des Eloges et en particulir ceu x de Bôssuet , de Fénéion , de Fiécbier , de Massillon , de Montesquieu, de TabbéChoisy et de Tabbé Dangeau. De celui deFabbéDangeau» entre autres , il dit : cr on retrouve dans cet Eloge les mérites qui distinguent toutes les productions de M. d'Âlembert , des vUos justes et simples , avec un art infini de les Taire ressortir et de les rendre pi-quantes, un style d'une évidence admirable, beaucoup de traits, et d'anecdotes, peut-être trop , mais une grftce infinie h les conter. y> Et caractérisant d'une manière géné^ raie Tensemble de ces morceaux , dont le recueil venait de paraître » et qui selon lui n'obtenaient pas le même succès à la lecture, qu'aux séances de l'Académie, il dit en^ core : a II y a peu d'ouvrages d'une instruction plus aima^ bleet plus variée. C'est un cours de Uttérature d'une forme
neuve et piquante seulement à cause des caUlettes et
des Jeunes gens, qui affluent à ces séances, il a bien fallu prendre les petits mots, les petites ironies, les petits contes, les petites allusions.» Enfin plus tard, et après la mort de d'Alembert, il s'exprime avec plus de sévérité et trouve que dans ses Eloges , il y a une grande inégalité de tons , la morgue , le ridicule et le charlatanisme d'un chef de parti, un style souvent sec et froid , de la précision et de la clarté , mais point d'âme ni d'imagination ; il pense qu'il attache trop de prix à la petite gloire et quMl a peutêtre acheté cette vogue populaire par des complaisances indignes de la gravité d'un sage. Il excepte toutefois dans
ces remarques les Eloges cités plus haut et qu'il continue à admirer.
Ainsi était jugé d'AIembert , à des points de vue divers , par ses contemporains ; grflce à cette diversité même , la vérité au mcrins partielle » si nous voulons l'y recueillir ^ ne saurait guère nous échapper (1).
Membre de deux Académies et secrétaire perpétuel de Tune d'elles 9 d'Alembert était parvenu à la plus haute position qui put tenter l'ambition d^un savant et d'un homme de lettres ; et ce qui n'6tait rien à son grand crédit f ee qui l'aurait même accru d'un relief particulier , c'était le refus constant qu'il avait fait de tout autre établissement > quelque persévérantes , quelque engageantes, quelque honorables que fussent pour lui les propositions qui lui furent faites. Ainsi, outre une première tentative, dont j*ai parlé plus haut , Frédéric en fit une seconde à la mort de Maupertuis (1759)» en lui offrant de nouveau la présidence de l'Académie de Berlin, et une troisième en outre , au moment où on lui refusait la pension de savant, vacante par la mort de Clairant (1762). Il redoubla dans cette dernière circonstance , d'efforts pressants pour attirer et fixer auprès de lui d'Alembert. Mais quelque forte que fut la séduction, il n'y put réussir , e t loin d'être offensé d'un refus si persévérant , il n'en eût pour lui que plus de bonté et d'intérêt
(1) M. Fourrier» excellent jugo à plus d'un titre, disait, si je rends bien le témoignage de M. Villemain , auquel je dois cetle particularité: D^Alembert est sec dans son style ; il n'a pas d'ànatogie dans les figures ; c'est une preuve qu'il manque d'imagination. Mais en mathématiques même il n'a pas la formule élégante , il arrive aux démonstrations , mais lentement. Lagrange possède et manie mieux la langue et la méthode de ces sciences.
Il y ayait à eette époque parmi les souverains étrangers, comme une émulation de gloire pour attacher les philosophes à leur personne et à leur service. Catherine , qui correspondait avec Yoltairç , qui achetait si généreusement la bibliothèque de Diderot et lui faisait tant d'accueil à sa cour , eut la pensée d'appeler auprès d*elle d*Alembert et de le charger de l'éducation de son fils, en lui offrant Jusqu^à 100,000 livres de rente. D'Âlembert n'accepta pas; rimpératrice insista par une lettre écrite de sa main , que Je demande la permission de citer : a Monsieur d*Alembert, Je viens de lire la réponse que vous avez écrite au sieur Odœr, par laquelle vous refusez de vous transplanter , pour contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme tous êtes, Je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle grandeurs et honneurs de ce monde. A envisager les choses sur ce pied, je regarde comme très-petite la conduite de la reine Christine , qu'on a tant louée et souvent blâmé à juste titre ; mais être né ou appelé à contribuer au bonheur et même à Finstruction d'un peuple entier, c'est refuser, ce me semble, de faire le bien, que vous avez à cœur. Votre philosophie est fondée sur Thumanité ; permettez-moi de vous dire , que de ne pas se prêter à la servir, quand on le peut , c'est manquer son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer yotre refus à la vanité, et je sais que la cause n'en est que Tamour du repos , pour cultiver les lettres et Tamitié. Mais à quoi tient-îl? venez avec tous yos amis; je vous promets et à eux aussi tous les agréments et facilités qui peuvent dépendre de moi ; et peut-être vous trouverez ici plus de liberté et de repos que chez vous. Vous ne vous prêtez pas au roi de Prusse et à la reconnaissance que TOUS lui devez ; mais ce prince n'a pas de fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient à cœur , et vous
in*ètes si nécessaire que peut-être }é vous . presse trop. Pardonnes-moi mon indiscrétion en faveur de la cause , et soyez assuré que c'est Testime qui m'a rendu intéressée.
a Catherinb. »
« P. S. Dans cette lettre , je n'ai employé que les sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages , vous ne voudriez pas les contredire, i»
Dans une letU'e postérieure » Catherine , faisant allusion à ce refus, lui écrivait encore entre autres choses : ce Vous me donnez beaucoup de louanges et vous n'avez pas touIu me connaître ; on peut-être vous êtes de Ta vis de ceux qui disent que les grands valent mieux à être connus de loin que de près. »
Hais avant de refuser, d'Âlembert avait hésité et consulté ses amis. L'un d'eux lui avait répondu par une lettre , dont il n'est pas sans intérêt de citer quelques passages. «Je commence, lui disaît-il, par mettre d'un côté les avantages qu'on vous propose , et qui , je l'avoue , sont très-capables de déterminer à accepter , et de l'autre , leç inconvénients attachés aux belles et très-belles chose$ qu'on vous oinre. Il n'est pas douteux que 100,000 livres de rente , bien assurés , une très-grande maison , beaucoup d'honneurs et surtout la certitude infiniment flatteuse de tenir dans Testime d'un souverain plus illustre par la grandeur de son flme, que par son rang, une place élevée, doivent satisfaire la plus insatiable avidité ; il est, dis-je, certain qu'un si brillant point de vue peut ébranler l'âme la plus forte. ..*.. mais d'autre part la Russie est le pays du monde le plus en proie aux révolutions..... et puis il y a une réflexion à faire , c'est que vous n'aurez pas cédé aux instances de l'impératrice , tant qu'elle n'a appelé à son se-
cours que votre philosophie , et que vous vous rendrez à des offres, qui n'ont jamais touché que des flmes vaines
et intéressées dites-vous bien: rien n*est plus beau ,
mais rien n>8t moins sûr ; Je cède à l'argent et à l'étalage après avoir tenu bon contre les seules prières. Je ne pou-* vais soutenir le climat» tant qu'on n'a point parlé de for«tune et tout à coup ce même climat n'a plus rien qui m'é« pouvante; à quoi dois-^je un si grand changement? à 100,000 livres de rente et à beaucoup de valets, d
Une autre personne qu'il avait également consultée , lui répondit par cette simple question : A quel prix portezvous vos amis?
La lettre de Catherine à d'Âlembert , comparée dans le temps à celle de Philippe à Aristote l'avait flatté , et un moment Tait balancer ; mais l'avis de ses amis le détermina et il s'en félicita.
Cependant quand il refusa les offres de Catherine , comme quand il résista à celles du roi de Prusse , il pouvait encore à peu près dire ce quMl écrivait quelques an^ nées plutôt au marquis d'Argens : a Ma fortune est au-dessous do médiocre ; 1 ,700 livres de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant , et maître de mes volontés, Je n'ai point de famille qui s'y oppose; oublié du gouvernement comme tant de gens le sont de la Providence , persécuté même , autant qu'on peut l'être , quand on évite de donner trop d'avantage sur soi à la méchan-ceté , je n'ai aucune part aux avantages qui pleuvent sur les gens de lettres avec plus de profusion que de lumière ; une pension très-modique , qui probablement me viendra fort tard , et qui à peine un jour me suffira , si j'ai le bonheur ou le malheur de parvenir à la vieillesse , est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer. . . . Malgré tout cela la tranquillité , dont je. jouis , est si par-
faite que Je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque. Supérieur à la mauvaise fortune , les épreuves de toute espèce que j*ai essuyées dans ce genre , m*ont endurci à l'indigence , et ne m'ont laissé de sensi«r bilité que pour ceux qui me ressemblent. A force de privations je me suis accoutumé à me contenter du plus étroit nécessaire , et Je dirais même en état de partager mon peu de fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé , comme les autres bommes , par désirer les places et les richesses ; j'ai fini par y renoncer absolument, et de Jour en Jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et assez obscure que je mène , est parfaitement conforme à mon caractère , à mon amour extrême pour rindépendance , et peut-être même à un peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont imprimé pour les hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon état et mon goût m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale , c'est-à-dire , le premier bien d'un philosophe. Enfin, J'ai le bonheur de Jouir d'un petit nombre d'amis , dont le commerce et la confiance font le charme et le bonheur de ma vie. Jugez maintenant , monsieur, s'il m'est possible de renoncer à ces avantages et de changer un bonheur sûr contre une. situation toujours
incertaine quelque brillante qu'elle puisse être »
— Voilà , entre autres choses , ce qu'il écrivait au marquis d'Argens, par lequel lui avait été transmises les propositions du roi de Prusse (1752). Il écrivait dans la même occasion et à la même date à madame Dudeffand : «
Je resterai à Paris ; j'y mangerai du pain et des noix , J'y mourrai pauvre , mais aussi J'y vivrai libre. Je vis de Jour en jour plus retiré. Je dtne et soupe chez moi. Je vais voir mon abbé à l'Opéra , je me couche à neuf heures , et je travaille avec plaisir , quoique sans espérance. Je ferai de la
géométrie et Je lirai Tacite Si vous saviez combien
cette géométrie est ane retraite douce à la paresse; et puis les sots ne vous Usent pas et par conséquent ne vous
blflment. ni ne vous louent La géométrie est ma
fenoune et je me suis remis en ménage. » Il écrivait encore à la même : «i Je n'en suis pas moins sensible à tout ce que vous faites pour moi ; mais H. de Maurepas et madame de Tencin m'ont appris à me passer de place , de fortune et de considération. y>
Il écrivait d'autre part à Voltaire : a Sans mon amour extrême de la liberté , j'aurais déjà pris mon parti de quitter la France , à qui je n'ai fait que trop de sacrifices ; j'approcbe de 50 ans , je compte sur la pension de l'Académie , comme sur la seule ressource de ma vieilr lesse. Si cette ressource m'est enlevée , il faut que je songe à m'en procurer d'autres ; car il est affreux d'être vieux et pauvre. Si vous pouviez savoir les charges considérables et indispensables , quoique volontaires , qui absorbent la plus grande partie de mon revenu , vous seriez étonné du peu que je dépense pour moi. Hais il viendra un temps , et ce temps n'est pas loin , où l'âge et les infirmités augmenteront mes besoins. Sans la pension du roi de Prusse , qui m'a toujours été exactement payée , j'aurais été obligé de me retirer à la campagne ou en province, ou d'aller chercher ma subsistance hors de ma patrie. Je ne doute pas que le roi de Prusse , quand il
saura ma position, ne redouble d'instance Mais le sé«
jour de Postdam ne convient pas h ma santé , le seul bien qui me reste; d'ailleurs un roi est toujours meilleur pour maltresse que pour femme. » — « Il aimerait mieux, écrivait-il encore à Voltaire , être magister à Chaillot ou à Vaugirard , que président de la plus brillante Académie étrangère. »
Voilà ce qne d' Alembert pensait au sujet déa offres qiti étaient fiadtea de la part da roi de Prasèe , et il ne pensait pas autrement au susiet de celles de Catherine. Elles le flattaient, Tlionoraient , le tentaient un moment, mais ne le déterminaient pas. Elles le laissaient à sa pauvreté mais aussi à ses amitiés , à ses études et à sa liberté. En tes rejetant , il renonçait aui honneurs^ et à la fortune , mais il continuait à Jouir en paix de cette rie sans si^étion , et si bien remplie par le travail , les plaisirs de Tes* prit y et ces commerces de la pensée par la parole, auxquels plus que personne il était sensible , et où il trouvait une partie de sa force et de son crédit
Il y avait plusieurs de ces réunions auxquelles il se plaisait particulièrement (1). Je citerai avant tout celle qu'avait formée autour d'elle madame 6eo£frin , et qu'elle présidait et gouverimit même avec une sorte d'autorité dont ie principe était du reste Meumoio» Tesprit d'intrigue et de domination que le bons seni^ et la bonté. Madame fieoffritt rassemblait chez die les gens de lettres et les gens du monde , ceux-ci dans l'intérêt de ceux-là ; c'est ce qu'dle exprimait à d'Alembert , en lui disant : « Tous croyex que c'est pour moi que je vois des grands et des pdnistres ? Détrompez- vous ; Je les vois pour vous et vos semblables , qui pouvez en avoir besoin ; si tous ceux que j'aime étaient heureux et sages , ma porte serait tous les Jours fermée à neuf heures pour tout le monde , excepté pour eux. »
<i) SfAdame Necker à dit avee jastesse des dames dans ces réunions, quoique j^aUêtresous iioe forme un peu familière : u Les femmes y reropUssent les intervalles de la conversation comme les duvets qu'on introduit dans les cabses de porcelaine; on les compte pour rien , et tout se briserait sans elles. »
Pul$qae j*ôD trouve Fooeasion , je citerai quriques au«tres moto de cet excellent et sage esprit » de celte flme pleine de bienreillanee et de prudence, et qui les peignent bien ; je les emprunte à d'Alembert lui-même : « Je vois avec plaisir, lui disait-elle un jour, qu'en vieUlissant je deviens plus bonne , je n'ose pas dire meilleure , parce que ma bonté tient peut-être à la faiblesse, comme la méchanceté de bienid'autres. J*ai fait mon profit de ce que me disait souvent le bon abbé de Saint-Pierre » que la charité d*un homme de bien ne devait pas se borner à ^ulager ceux qui souffrent , qu'elle devait s'étendre jus* qu'à Tindulgence dont leurs fautes ont besoin , et j^ai pris ^omme lui pour devise ces deux mots : Donner et par-^ donner. »
Si le cœur a sa finesse , qu'on me passe l'expression , certes , il y a de celle-là dans ces paroles.
Elle disait encore . avec le même bonheur : a Quand je raconte la situation de quelque infortuné à qui je voudrais procurer des secours , je n'enfonce pas la porte , je me place seulement tout auprès et j'attends qu'on veuille bien m'ouvrir. »
C'est avec cet art de bien faire qu'elle obtenait de Fontenelle , qui au reste s'y prêtait mieux qu'on ne pourrait le supposer , le^ secours qu'elle lui demandait. Elle allait chez lui et lui peinait avec intérêt et sentiment l'état des malheureux qu'elle voulait soulager. « Ils sont bien h plaindre » , remarquait le philosophe , il sgoutait quelques mots sur les misères de la condition humaine , et il parlait d'autre chose. Ifedame Geoffrin le laissait aller , et quand elle le quittait : a Donnez-moi , lui disait-elle , 50 louis pour ces païuvres gens. » -^ aVous avez raison » , répliquait Fontenelle , et il allait chercher les 50 louis , les lui donnait, ne lui en repartait jamais , et restait disposé à re*
commencer, pourvu que, toiJiJours arec le même à-propos de discrète charité , et de simplicité , il fût arerti d'ayoir h être bienfaisant.
Madame Geoifrin disait aussi , au sujet de son indulgence pour les autres, surtout dans la conversation , et en parlant des bavards , si insupportables à la bonté même, quand elle n'est pas à toute épreuve , et qui devaient rétre surtout pour une personne accoutumée aux plus délicates jouissances de ce genre : « En vérité , je m'en accommode assez , pourvu que ce soient de ces bavards tout court, qui ne veulent que parler, et qui ne de^ mandent pas qu'on leur réponde. Mon ami Fontenellc , qui leur pardonnait comme moi , disait qu'ils reposaient sa poitrine ; ils me font encore un autre bien : leur bourdonnement insigniflant est pour moi comme le bruit des cloches, qui n^empêche pas de penser et souvent y invite. »
Telle était madame Geoffrin; car ce langage, c'était elle-même , c'était son flme , son caractère , sa vie ; tout ce qu'elle exprimait ainsi n'était que ce qu'elle sentait, que ce qu'elle faisait ou était prête à faire. Telle était aussi , du moins autant qu'il dépendait d'elle , cette société de choix qu'elle réunissait chez elle et qu'elle animait de son esprit.
D'Alembert , qu'elle compta de bonne heure parmi les plus assidus de ses amis, et qu'elle garda jusqu'à la fin, reçut d'elle plus d'un bon conseil et plus d'un bon office. Elle l'avait en particulière affection , et avec son ingénieuse et inquiète sollicitude de mère, elle veillait sur ses inclinations comme sur ses travaux, sur son bonheur comme sur sa gloire ; elle se donnait comme charge d'âme à son égard. C'est ainsi que le voyant préoccupé et presque dissipé par un sentiment un peu trop vif, elle alla
trouver la personne qui en était Tobjet, et obtint d'elle de rompre une liaison où il entrait d'ailleurs , de la part de la dame , plus de manège et de coquetterie que de sincère passion*
. De madame Geoifrin à madame Dudeffand , il y a quel' que différence , et cependant la transition est assez naturelle. C'était à peu près le même monde qui s'assemblait chez Tane et l'autre; c'étaient des grands seigneurs et des gens de lettres , curieux de se connaître , de se rapprocher 9 d'échanger entre eux leurs pensées. Mais madame Dudeflànd ne valait pas madame Geofllrin , et le gouvernement de l'une n'était pas précisément celui de l'autre : la bonté était le grand moyen de celle-ci , elle ne Tétait pas toujours de celle-là. Un mot de Targot le dit assez ; je l'ai cité en pariant d'Helvétius ; un mot de d'Alembert , qui se lit dans un morceau de lui sur mademoiselle de TEspinasse > ne le dit pas moins. On est fort tenté de prendre dans le même sens , ce que Voltaire écrivait à d'Alembert : oc Si vous voyez notre diaconnesse , madame Dudeffand , saluez-la en Belzébuth » ; enfin , voici donné avec plus de développement le témoignage de Marmontel : a Galante et assez belle dans sa jeunesse , madame Dudeffand était alors vieille » devenue presque aveugle , rongée de vapeurs et d'ennui , elle continuait à voir le grand monde où elle avait vécu; elle avait connu d'Alembert et chartné de son esprit et de sa gatté , elle l'avait attiré chez elle, et si bien captivé , qu'il en était inséparable , au point de n'être pas un jour sans l'aller voir , maigre son éloignement ». Avec d'Alembert, peut-on encore ajouter, elle recevait aussi Montesquieu , Turgot, Ghastellux , Marmontel et plusieurs autres ; elle était en correspondance avec Voltaire et Horace Walpole. Elle
avait beaucoup d'esprit , une vivacité , une justesse et une
liberté de Jugement qui , avec ce qui »*y mêlait de malignité , en (taisaient une personne écoutée , consuMée , recherchée plus qu'aimée. Elto régnait dans son cercle, lorsqu'elle y fut troublée par un incident quirafgrit, rirrita ati plus haut point et amena ptas d'mie rvplmre. Après afolr veillé toute la nuit chez elle , ou chez madaflue de Luxembourg , elle donnait tout le jour au sommeil , et ne se levait que vers six heures du soir. Hademoisetle de I*Espinasse , qu'elle s*était attachée comme demoiselle de compagnie , et qu'eHe atait assujettie à sa vie , qui de* vait Yellîer à côté de son lit et rendormir en disant la lecture, retirée dans sa pettte chambre, ne se levait guère qu'une heure avant sa diame ; mais cette heure , eue l'empleyait h recevoir les^ amis personnels qu'elle s'était faits parmi les habitués de la société de madame Dudeffand. Or » ils s'oubiiaieot quelquefois auprès d*elie, et c'étaient , autant de moments dérobés à ja marquise , pour laqueUe , du reste , ce rondez^vous était un mystère, parce qu'on prévoyait bien qu'elle en serait Jalouse. Mais elle le découvrît , et en fit les hauts cris , en accusant cette pauvre fille , dit Uarmontel , et en déclarant qu'elle ne voulait plus noarrir ce serpent dans sonsein. On se sépara, la société se divisa , et d'Alembert, mis impérieusemrat , par madame I>udeSand , dans l'alternative de rompre avec elle ou avec mademoiselle de TEspinasse , n'hésita pas , et amsi que la plupart de ceux qui fomaient ces réunions ) il quitta la rae Saint-Dominique pour la rue Belle-Chasse.
Le voilà dohc dnns un nouveau centre , où il faut aiHSi le suivre. Mademoiselle de TEspinasse est an événement dans la vie de d'Alembert ; on ne saurait l'y néglige.
Mademoiselle de l'Espinasse n*était pas belle; mnia tout ce qu'une trè»-vlve inleUigenoe et un ccaur passionné
peuvent , en se tempérant , pour le monde , donner de politesse et de grftce , elle le possédait. Elle eût appris , si elfe en eût au besoin , auprès de madame DodefiTand , la honne compagnie et le bon ton ; niais elfe en avait comme naturellement le sens et rinstitict , et le marquait par le tact afvec lequel elle savtdt aecueiUir , écouter, foire valoir et briller cbaouu , et cependant elle conservait toute la liberté de son esprit juste et fin ; elle était sans envie , malgré le malheur de sa condition , sans haine , si ce n'est contre une femme , qui n'avait rien fait pour se la concilier , et juste envers tout le monde , même envers son ennemie^ Si parfds , et dans Tintimité , elle laissait voir un peu d'humeur et de sécheresse , c'était ce qui en échappait à une âme qui avait tant à cacher et ne pouvait pas toujours tout contenir, et dans laquelle la douleur, pour ne pas déborder, se soulageait par quelques traits^ d'impatienté amertume. On eût dit un volcan , qui n'éclatait pas, mais qui cependant ne pouvait pas tout renfermer en lui et rester sans nuages ui vapeurs , et cela même intéressait en eHe , comme la révélation involontaire d'un secret qui la déchirait, et qu'autant qu'il dépendait d'elle, elle comprimait de peur de blesser un cœur ami en le découvrant. Même dans ses mauvaises heures , elle était douce et attrayante pour le monde , et non-seulement elle le laissait venir à elle , mais elle le gagnait et le captivait.
B'Alembert nous a laissé un portrait d'elle, et c'est là en abrégé la physionomie qu'il lui prête. Marmontel en parle également , et la caractérise par plus d'un détail attachant : « Hademoiselle de TEspinasse , dit-il , tenait chez elle tous les soirs une assemblée, où, à l'exception de quelques amis de d'Âlembert , le reste était formé de gens qui n*étaient pas liés ensemble ; elle les avait pris çà et là , mais si bien assortis , q ue lorsqu*ils étaient réu«
nis , ils s'y trouvaient en harmonie , comme les cordes d*un instrument monté par un maître habile, et Ton pourrait dire , pour continuer la comparaison , qu'elle jouait de cet instrument avec un art qui tenait du génie ; elle semblait savoir quel ton rendrait la corde qu^elle allait toucher. Je veux dire que nos esprits et nos caractères lui étaient si bien connus , que pour les mettre en j£U elle n'avait qu'an mot à dire. Nulle part la conversation n'était plus vive , plus brillante et plus réglée que chez elle; elle savait l'entretenir avec chaleur , la modérer et ranimer tour à tour ; son imagination en était le mobile , sa raison le régulateur; elle remuait à son gré les tètes des Condillac et des Turgot. D'Âlembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant; son talent de jeter en avant une pensée et de la donner à débattre à des hommes de cette classe , son talent de la discuter elle-même et comme eux , avec précision , quelquefois avec éloquence ; son talent d'amener de nouvelles idées , de varier les sujets d'entretien , toujours avec Taisance et la facilité d*une fée « qui change à son gré la scène de ses enchantements ; ce talent n'était pas d'une femme vulgaire. Ce n'était pas avec les niaiseries de la mode et de la vanité que , tous les jours, durant quatre heures de conversation sans langueur et sans vide , elle savait se rendre intéressante pour un cercle de bons esprits. Il est vrai qu'un de sps charmes était ce naturel brûlant qui passionnait son langage » et qui communiquait à son opinion la chaiear , l'entraînement et l'éloquence du sentiment. SouYent aussi chez elle, et très-souvent, la raison s'égayait et une douce philosophie s'y permettait un léger badinage. o .
Que fallait-il de plus pour retenir chacun sous le charme , et plus que personne d'Âlembert, si sensible aux choses de l'esprit et aux plaisirs qu'il trouvait dans ces
entretiens tour à tour sérieux et enjoués , et toujours vifs et piquants. Il s'y laissa séduire comme un simple et docile enfant , pour reprendre le mot que Je viens dé citer.
Mais ce n'était pas seulement Tesprit , c'était aussi le cœur qui s'était engagé chez lui à mademoiselle de TEspinasse» et il serait difficile, si discrètement que ce soit, de ne pas toucher ici à cette liaison. D'Alembert s*y montre sous un nouveau jour , et on peut dire que toute une partie de sa destinée y est en Jeu. Je ne juge pas d'ailleurs , j'expose seulement , et je jugerais , que je voudrais avoir bien des égards , que je voudrais prendre en grande considération les temps , les mœurs , les doctrines, et singulièrement les deux personnes dont il s'agit , avec leur naissance , leur condition et leur vie à part.
Mademoiselle de l'Espinasse , comme d'Alembert et par la même cause, était sans famille. «Tout, jusqu'à notre sort commun , lui disait son ami , s' adressant à ses mânes, semblait fait pour nous réunir; tous deux sans parents, sans famille , ayant éprouvé dès le moment de notre naissance , l'abandon , le malheur et Tinjustice , la nature semblait nous avoir mis au monde pour nous chercher , pour nous tenir l'un à l'autre lieu de tout , pour nous servir d'appui mutuel, comme deux roseaux, qui, battus par la tempête , se soutiennent en s'attachant l'un à l'autre. »
Il y eut de cet attachement entre eux , mais non tel que le crut d'Alembert. Tout en l'aimant sincèrement , mademoiselle de TEspinasse aima autrement , aima profondément et avec une passion qui tient parfois du délire , mais d'un délire inspiré d'éloquence et de poésie , deux autres personnes, M. de Mora, qui lui fat enlevé par une mort prématurée , et Guibert qui la paya assez froidement de retour. Marmontel suppose que certaines ambitieuses espé-
ranoes se oiAlaient à Tardeur de ses sentiments. On n*esl guère disposé à le penser en lisant ses lettres , pleines de tant de mcayeiaent et de trouble , et dans lesquelles rien ne passe parmi tout cet entraînement» qui indique un désir intéressé , j'oserai presque dire mondain-Non , elle aime pour aimer , par nature , «t j*ajouterai aussi par privation » parce que les premiers et les plus doux de nos olh jets d'amour lui avaient manqué : une mère , un père , une famille ; parée qu^en outre son cœur enflé par son imagination surabondait de tendresse et en débordait.
Cependant il faut Tavouer , sans vouloir être ici trop sévère à ce cœur faible et transporté » et sans lui demander un compte tr<^ rigoureux de ses mouvements même les moins réglés, il y a dans ces deux amours qui j coXncident ou s'y succèdent du moins de si près , et de plus coexistent avec une amitié presque aussi tendre , que la passion elle-même , quelque chose qui embarrasse et ne s'explique pas bien. Qu'était-ce qu'aimer ainsi ? était-ce vraiment aimer ? était-ce aimer en toute simplicité ^ en tout abandon et en toute droiture d'âme ? et n'y avait-il pas dans ce sentiment une absence de conscience ou du moins de raison qui lui ôte un peu de rintérët qu'on serait d'abord assez naturellement disposé a y prendre ? Ce fut chez mademoiselle de l'Espinasse une folle ivresse de cœur, je le veux ; ce peut être là son malheur et son excuse; ce peut être pour nous un motif de la prendre en pitié et de la plaindre , de ne pas lui imputer à trahison , mais seulement à entraînement , ces apparences d'inconstance et de dissimulation. Mais ce n'en peut pas être un d^éprouver toute sympathie et encore moins toute estime , pour ces attachements qui ne furent pas précisément en elle une foi sans partage et une dévotion sans détours et qui n'eurent pas la grandeur , parce qu^ils n'eurent pa^ la pureté
de €es religions de Taffeotion dans lesquelles seules éclate le vérUable et saint amour.
Quoi qu'il en soit , d'Âlembert , s'était rencontré sur son ebeuia et Tavait touchée ^^luais il ne l'avait pas x^ptivée. U aviât eu sa part dans ses préférences , mais non telle qu'il l'aurait désirée et qu'il Tarait supposée ; il ne parlait pas assez aux vives et ardentes facultés de son ftme ; il n'avait plus de jeunesse , quand elle le connut , et pas assez de 4o&s; ceux mômes de l'esprit et ducceur , quelque excellents qu'ils fussent chez lui » ne suffisaient pas pour la ravin Elle aima donc ailleurs et elle aima de tout l'amour qu'elle ne put lui donner. D'Alembert y fut trompé et quand il reconnut son erreur , son âme en fut amèrement et mortellement contristée. Mais avant d'aborder ce point, et pour le mieux apprécier, quelques courts détails sont nécessaires.
Il y avait un an à peine que mademoiselle de TEspinasse s'était séparée de W^^ Dudeffand et habitait une maison rue Belle-Chasse (1765), lorsque d'Âlembert tomba malade assez dangereusemeot pour inquiéter Bouvard , son médecin ; comme remède à la fièvre dont il .était atteint , il lui fallut un air plus libre et plus pur que celui qu'il respirait dans son trou , ainsi qu'il l'appelait (1] , il fut transporté chez Watelet , un de ses amis , qui avait un hôtel près du boulevart du Temple. Mademoiselle de TEspinasse s'établit sa garde-malade. Il revint à la santé , et touché de reconnaissance il voulut consacrer désormais sa vie à celle qui en avait pris un soin si dévoué et il désira habiter auprès d'elle. Il quitta soi} logement de la rue Mi-
(1) Il disait en effet dans une lettre èi Voltaire : u Vous m'écrivez de votre lit, où vous voyez dix lieues de lac; je vous écris de mon trou, où je vois lo ciel long de trois aunes. »
ebeI-le*Gomte et alla demeurer rue Belle-Chasse. Il écrit à ce suget à Voltaire : a Savez-vous que je vais Atre sevré? à quarante-sept ans , ce n*est pas s'y prendre de trop bonne heure. Je sors de nourrice , où j'étais depuis vingt-cinq ans ; j*y prenais d'assez bon lait , mais j'étais enfermé dans un cachot où je ne respirais pas..... il m*en coûtera 600 livres de pension que je fais à cette pauvre femme pour la dédommager de mon mieux, d Et comme Voltaire en lui répondant avait fait allusion à son prétendu mariage avec mademoiselle de l'Espinasse, d^AIembert desoncAtélui déclare quMl n*y a entre eux ni mariage ^ ce qui était vrai , ni amour, ce qui Tétait moins , surtout de son côté /mais estime réciproque et toute la douceur de Tamitié. La personne dont il s^agit, ajoute-t-il , est en eflèt respectable par son caractère, et faite pour rendre heureux un mari par la douceur et l'agrément de sa société , mais il ne l'a pas épousée. Il demeure dans la même maison qu'elle , où il y a dix autres locataires ; voilà ce qui a occasionné le bruit qui a couru. Il ne doute pas d'ailleurs qu'il n'ait été accrédité par madame Dudeffand. Elle sait bien quli n'en est rien ; mais elle voudrait faire supposer qu'il y a autre chose. Elle ne croit pas aux honnêtes femmes ; heureusement elle est connue et jugée comme elle le mérite. »
C'était donc une nouvelle vie qu'il s'était arrangée , qu'il avait espérée pleine de douceur et de paix , mais qu'à la fin surtout il ne trouva pas telle qu'il se l'était promise ; c'était un rêve qu'il avait formé avec bonheur et qui ne se réalisa qu'à demi , en se mêlant même de plus d'un nuage. Néanmoins quand la mort de mademoiselle de l'Espinasse vint mettre un terme à cette liaison , la douleur de d'Alembert n'en fut pas moins poignante. Il avait soixante ans (1 776) ; il y avait vingt-cinq ans qu'il connaissait mademoiselle de l'Espinasse et plus de dix ans qu'il s'était rap^
proche d*elle et comme accoutumé à Tassocier à toute son existence. C'était chez elle» qu'au sein de cette société amie , qui s'y réunissait chaque soir, il s'animait de cet esprit de la conversation qui faisait une partie de son bonheur et de sa force. Il était frappé dans tout ce qu'il avait de plus cher et il n^avait plus pour supporter ce coup , ni grande énergie , ni grand appui. Après mademoiselle de l'Espinasse , madame GeofTrin allait lui manquer. Il écrivait à Voltaire : a J'ai eu {e malheur de perdre , il y a uii mois , la seule véritable amie qui me restât. Depuis la perte de l'amie avec laquelle je passais toutes mes soirées , j'allais pour adoucir ma peine passer mes matinées avec madame Geoffrin , dont Tamitié était ma ressource. Je ne sais plus que faire à présent de mes matinées et de mes soirées.»
Il avait rompu avec madame Dudeffand , qui d'ailleurs dans cette circonstance ne lui eut pas montré une grande sympathie , et qui dans une lettre parle très-froidement de la mort de mademoiselle de TEspinasse.
Frédéric et Voltaire étaient pour lui de fermes et constants amis ; mais éloignés de lui, ils ne pouvaient le consoler'que par lettres ; et ils le firent en termes qui parlaient plus à son esprit qu'à son cœur. Frédéric, par exemple, lui disait en homme qui n*aime ni n'estime cette vie , et cependant ne croit guère à rien de mieux : a Quand je suis affligé , je lis le troisième livre de Lucrèce ; c'est un palliatif pour les maladies de Tàme , mais ce n'est pas un remède. » Il lui disait encore : c( La nature nous envoie des maladies et des chagrins pour nous dégoûter de cette vie , que nous sommes obligés de quitter (1). »
(i) Voici au surplus des extraits de deux lettres de Frédéric h d'Alembert, d'après lesquels on pourra juger plus au long du caractère des consolations que l'un adressait h Fautre :
<( Je compatis au malheur qui vous est arrivé , do perdre une
Un autre de ses nmis , Diderot » s'était refroidi h sou égard ; et si GoDdcMreet, Marmontd et quelques autres
personne à Uqaelle vous ^tiez altaohé. Les plaies do ccaur sont les plus sensibles, et malgré les telles maximes des philosophes,
il n^y a que le temps qui les guérisse Je n*aî que trop épfouyé
pour mon malheur oe qu^oo souffre de telles perles notre
raison est trop faible pour yaincre la douleur d*une blessure mortelle ; il faut donner quelque chose k la nature et se dire aussi qu^à TOtre âge comme an mien , on doit se consoler , parce que nous ne tardons guère à nous rejoindre è Tobjet de nos regrets. J'accepte en attendant avec plaisir Tespéranoe que vous me donnez de venir passer quelques mois de Tannée prochaine avec moi. Si Je le puis, j'effacerai autant qu'il sera en moi , dans votre esprit, les idées mélancoliques qu'un événement funeste y a foit naître. Nous philosopherons ensemble sur le néant de fat vie, sur )a Me des hommes , sur la vanité des stoïdens et sur le peu que nous sommes. » £t aiUeurs il écrivait encore : « Les foroes des âmes ont des bornes ; il ne faut rien exiger au-delS de ce qui est possible.... la raison peut vaincre des obstacles proportionnés à ses forces , mais il en est qui l'obligent à céder. La nature a voulu que nous fussions sensibles , et la philosophie ne nous
fera jamais parvenir è Timpassibilité Regrettez donc votre
perte mais comme il est au-dessus de Thomme et môme
des dieux de changer le passé , vous devez songer k vous consoler pour les amis qui vous restent , afln de ne leur point causer le chagrin mortel que vous venez de sentir.
« J'ai eu des amis et des amies ; j'en ai perdu cinq ou six , j'ai pensé en mourir de douleur. Le hasard a voulu que j'aie Mi ces pertes, pendant les différentes guerres où je me suis trouvé; obligé de faire continuellement des dispositions différentes , ces distractions inévitables m'ont peut-être empêché de succomber à ma douleur. Je voudrais qu'on vous proposât quelque problème bien difficile b résoudre , afin que cette application vous forçât h penser à autre chose; i] n*y a en vérité que ce remède-là et le temps. »
restaiaDt pour loi fidèles et empressés , «e n*i6tait jpas assez pour son deuil et sa tristesse solitaire. U faut pour en biea eompreudre la profondeur , Teatendre en $es plaiivtes répétées; il y éolate en accents déchirants, où les re-^ proches , adoucis toutefois par la tendresse , se raéleut aux sanglots et aux larmes , mais ou Ton reconnaît par-4Bssus tout le sentiment d*une perte immense ; c'est presque de relaie, et à ceux qui croiraient que d'Alembert manquait de sensibilité, on pourrait après leur a voir faU. cette bonne réponse de Marmontel , leur en faire une autre , qui vaudrait mieux encore; ce seraient quelques lettres , mais en particulier les deux morceaux , expressions de son intime pensée et du secret de son cœur, intitulés , Tun : Aux mâ^ nu de mademai$elh de VEipinasse ; l'autre : Swr la tombe de mademoiselle de VEepinasse.
u On Fa soupçonné , dit Marmontel , de n*étre pas assez sensible. Non, sans doute il n'avait ni dans ses mœurs ni dans ses écrits cette chaleur exaltée et factice , qui attire également l'ingénuité de l'esprit et de Tàme , et qui ne laisse ni au sentiment ni à la pensée sa justesse et sa vérité , mais ce degré de sensibilité qui est la bonté par excellence, parce qu'elle est juste , éclairée et active , la sensibilité du sage, la chaleur de l'homme de bien, qui jamais en îdt mieux doué ? »
U Y avait peut^tre même en lui quelque chose de plus que ce que dit Uar montai. Ecoutons-le en effet d'abord dans deux lettres , l'une à Voltaire , l'autre au roi de
Prusse. Dans la première il écrit : a Ma vie et mon
flme sont dans le vide , et l'abtme de douleur où je suis > parait sans fond ; j'essaie de me secouer et de me distraire , mais jusqu'à présent sans succès. Je n'ai pu m'occuper depuis un mois , que j'ai essuyé cet affreui malheur ; » et dans la seconde : <i Je fais tout ce qui est en mon pouvoir
pour me distraire , j'essaie différentes sortes de travaui r d'études , de lectures , d^amusements même ; Je rassemble chez moi quelques amis , certains jours de la semaine ; je vais les chercher les autres jours ; je prends le plus de part que je puis à leurs conversations ; je tâche de me persuader que tout ce qui se passe autour de moi me touche , on du moins m'occupe; je tâche même de le faire croire aux autres par la part apparente que j'y prends ; mes amis me croient quelquefois soulagé et presque consolé ; il n'en est rien. »
Voici maintenant comment il s'exprime dans les morceaux dont j'ai parlé :
a 0 ma chère et malheureuse Julie , vous qui ne
m'aimiez plus, il est yrai, quand vous avez été délivrée du fardeau de la vie , mais qui m'ayez aimé , par qui du moins j'ai cru l'être ; vous à qui je dois quelques instants de bonheur ou du moins d'illusion ; vous enfin qui par les anciennes expressions de tendresse y dont la mémoire m'est si douce encore , méritez plus la reconnaissance de mon cœur, que tout ce qui respire autour de moi , car yous m'avez aimé, etpersonhe ne m'aime ni ne m'aimera plus, pourquoi faut-il que vous ne soyez que cendre et poussière? Vous saviez si bien aimer et yotre cœur en
avait tant besoin Pour moi, je pleure, je me consume , j'appelle en vain à moi tout ce qui dans l'univers sait aimer ; hélas I personne ne me répond et mon âme resserrée et comme anéantie au centre d'un vide immense et
affreux voit s'éloigner d'elle tout ce qui sent et respire
et cependant , ah I ciel , quelle douceur une âme aimante eut répandu sur des jours , qui ne vont plus être remplis que d'amertume ! avec qu'elle tendresse , quel abandon , quel respect et quelle délicatesse elle aurait été aimée ! mais où m'égare une vaine illusion? Âh ! si aucune créa-
tore no prononce pour moi ces mots : je vous aime , c'est qu'aucune ne les sent pour moi... — Puis, par un mouvement très-naturel de ses pensées, faisant un retour sur un autre malheur de sa vie , et le premier , d'Âlembert continue ainsi :
« La cruelle destinée qui me poursuit dès ma naissance , cette affreuse destinée qui m'a ôté Jusqu'à l'amour de ma mère , qui m'a envié cette douceur dès mes premières années , me ravit encore la consolation des dernières....... et non-seulement je n'espère plus le bonheur,
je ne songe plus même à le chercher; je m'en ferais un reproche et presque un crime. Non, non , ma chère Julie, je ne veux , après vous , être aimé de personne , et je me mépriserais d'en aimer une autre. que vous. Je n'ai plus besoin d'aucun être vivant ; mon afiSictiOn profonde suffit à mon âme pour la pénétrer et la remplir, et , dans mon malheur, je rends encore grâce à la nature , qui , en nous condamnant à vivre , nous a laissé deux précieuses ressources : la mort pour finir les maux qui nous déchirent, et la mélancolie pour nous faire supporter la vie dans les maux qui nous flétrissent. Douce et chère mélancolie, vous serez donc aujourd'hui mon seul bien , ma seule consolation , ma seule compagne. Vous me ferez sentir bien douloureusement, mais bien vivement, ma cruelle existence ; vous me faites presque chérir mon malheur. Ah 1 celui qui a dit que le malheur est le grand maître de l'homme a dit bien plus vrai qu'il n'a cru. Il n'a vu dans le malheur qu'un mattre de sagesse et de conduite ; il n'y a pas vu tout ce qu'il est , un plus grand maître de pensées et de réflexions. Âh I combien une douleur profonde et pénétrante étend et agrandit Tâme I combien elle y fait naître d'idées et d'impressions qu'on aurait jamais eues sans elle En rentrant tous les jours dans ma triste et
sombre Aeméwrt > si firopre à Tétat de mon cœur, }e crois TOir éorit swr la porte les terrilries paroles que le Santé a mises silr la porte de son enfer : Mûlhiurmx qui entrée id, remmcvà Ve^férance! Je snis tont entier ao sentiment de mon malheur, au souvenir de ce que la mort m'a Mt perdre. Ha dermère pensée sera pour yoos , ma ébère Julie, et tous lès sentiments de ma yie vous auront pour objet* Que ne pnis*je en ce moment expirer sur le tombeau que J'arrose de mes larmes , et dire avec Jonalhas : J*ai goûté un peu de miel et Je meurs ! i»
Je ne pais eiter tout ce morceau , que J'ai déjà abrégé dans ce qui précède; Je ne voudrais cependant pas trop le mutiler; et Je demande la permission d^en rapporter en* oore quelques passages.
Pour essayer de se raffermir, â*Alembert reporte son esprit vers ses éludes ; mais là encore il voit le vide : a Ma tète fotiguée , dît-ii , et presque épuisée par 40 ans de méditations profondes, est aajourd^lmi privée de cette ressomrce , qui a si souvent adoud mes peines, et me laisse
tout entier à ma tristesse • et quand Je me
trouve ainsi seul dans l'univers et privé pour Jamais d'un objet de préférence et d'attachement , alors mon flme affaissée retombe douloureusement sur elle-même , et je ne rois que le désert qui l'environne et le dessèchement qui la flétrit l'ai beau lira les philosophes et chercher i me consoler par eette froide et muette conversation, j'^roùve, comme me l'écrit un grand roi , que ces maladies de l'Ame n'ont d'autres remèdes que des palliatifs , et je finis par me rappeler' tristement ce que disent ces philosophes, que le vrai soulagement à nos peines , c'est Tespoir de n'avoir
plus qu'un moment à vivre et à souffrir Les maiimes
des sages , leurs consolations et leurs livres me rappellent atout instant ce mot du solitaire, qui dbait aux personnes
doat il recevait quelquefois la Tûûle : Fou$ voyaiim hûmme presque autn hettreux que « tl étaii mari. » — Et fiaissant par une apostrofpbe à sa yieâle amie, madame Geoffrin dlieHBéme, ex{Hnmite sur son lit de douleur et lui adressant ses derniers adieux , il dît : a Et moi qui, en mourant, ne peux plus manquer à personne , moi qui serai oublié au
moment an faurai disparu '«. Tout ee qui faM; le bon--
beur de ma vie ra me manquer à la fols> Vamour, Taimtié , la eonfiance, et il ne me restera que la vie pour me désoler. Puisse^t-elle être terminée bientôt, et la mort me' rejoindre à tout ce que fai perdu. »
Il me semble maintenant qu'en rapprochant ees morceaux ctes lettres écrites par d'Alembert k ses amis, dans la même circonstance et sous la même impression , on peut se former une assez juste idée de celte âme en apparence ^ i^alme et mdme un peu froide , et qui , lUi fond » quand on en pénètre le secret , se montre si vive , si amère , si douloureusemeni troublée.
Cependant, si cbez lui le cœur resta brisé»re&prit finit par se relever. H reprit quelque intérêt an monde , il revint à ses amis ; des éébris les plus chers de la soeiéié de mademoiselle de TEspinasse , il reforma après quelque temps , chez lui , dans son entresol du Louvre , qui lui avait été attribué comme logement , des rêunicms qui eurent aassi leur prix; Ce lieu, il est vri^, n'était pas très-favorable : c'était une espèce de soupente située à Tun des angles de la cour royale du Louvre, divisée en trois ou quatre pièces, dont la principale n'était éclairée qu'au moyen d'un oeil* de^bceuf , et à laquelle on n'arrivait que par un escfldier de garde-robe. Durant les grandes chaleurs de Tété, elle était à peine habitalâe , et surUnit on ne pouvait s'y assembler. Pour un secrétaire' de l'Académie française, c'était tout au plus un refage ; ce n'était ni un cabinet , ni un salon , ce
n'était surtout pas un musée. Mais le grand état littéraire et scientifique de d^Âlembert, son goût et son art de la con«- Versation, Texcellent ton qu'il rapportait et qu'il y maintenait, les questions pleines d'un intérêt piquant ou sérieux dont il en faisait le sujet, les discussions au lieu de disputes, excepté toutefois quand La Harpe s'en mêlait, dont il l'animait, sa bienveillance, sa fidélité en amitié, sa disposition à encourager les jeunes gens auxquels il reconnaissait du mérite ( on sait avec quel soin presque paternel il recommanda et fit valoir à son début l'illustre Lagrange auprès du roi de Prusse), tout attirait autour de lui un choix d'hommes des plus distingués. Non-seulement toute la France , comme on disait pour désigner ce qu'il y avait de plus éminent à Paris , mais les étrangers du plus haut rang se rencontraient à ces rendez-vous ; des ambassadeurs, des souverains même s'y montraient. Le baron de Goltz , ministre du roi de Prusse , pour faire sa cour à son maître , y était fort assidu , et le comte du Nord , Paul P% ainsi que sa femme, pendant leur séjour à Paris, y firent acte de présence; et même, en cette circonstance, d'Alembert eut soin d'avertir et d'inviter la fille de Diderot , madame de Yaudeuil , tant pour elle-même , car elle avait beaucoup d'esprit, qu'à cause de son père , et afin de témoigner en elle du souvenir d'un des bienfaits les plus délicats et les plus généreux de Catherine (1).
Ainsi s'écoulèrent les dernières années de d'Alembert , tristes, mais non pas cependant sans quelque douceur du côté de l'esprit , jusqu'au moment toutefois où la maladie, qui n'avait pas attendu l'Age pour le visiter, vint l'étreindxe
(1) Ce n'était plus comme an temps où, jeune et paavre , il réunissait des amis jeunes et pauvres comme, lui , avec dés chauffercites pour tout foyer pendant Fhiver.
de plus près et ne lui laisser presque aucun repos. Alors , comme il* l'écrivait au roi de Prusse , sa santé ne ftit plus qu'une alternative de souffirances plus ou moins longues , plus ou moins vives , ce qui amena pour lui la privation presque entière de travail , affliction d'autant plus pénible, écrivait-il encore^ que, n'ayant plus aucun objet de liaison, aucun intérêt dans la société , depuis la perte qu'il avait faite, le travail et l'étude étaient à peu près la seule ressource. dont il pùl user. Aussi, pour son malheurt commença-t-il à connaître l'ennui , qu'il avait ignoré jusque-là w a Sa constitution était naturellement faible , dit un de ses biographes : le régime le plus exact » l'abstinence absolue de toute liqueur fermentée » l'habitude de ne manger que seul et d'un très-petit nombre de mets sains et apprêtés simplement , ne purent le préserver d'éprouver avant Tige les infirmités et le dépérissement de la vieillesse. Il ne lui restait depuis longtemps que deux plaisirs, le travail et la conversation ; son état de faiblesse lui enleva celui des deux qui lui était le plus cher. Cette privation altéra un peu son humeur et augmenta son penchant à l'inquiétude. Son flme paraissait s'afiCaiblir avec ses organes , mais cette faiblesse n'était qu'apparente ; on le croyait accablé par la douleur , et on ignorait qu'il en employait les intervalles à discuter quelque question de mathématique, à perfectionner son histoire de T Académie, à augmenter ou à corriger sa traduction de Tacite. On ne devinait pas que , dès le moment où il verrait que son terme approchait et qu'il n'avait plus qu'à quitter la vie , il reprendrait tout son courage. Dans ses derniers jours , au milieu d'une société nombreuse » Técoutant et l'ani-* mant eheore quelquefois par des plaisanteries et par des eoDtes , lui seul était tranquille , lui seul pouvait s'occuper d'un autre oi>jet que de lui-même. » (Condorcet.)
. a U. touebaii à sa fin » dit un autre de des émis , et lé frêle réseau doat la natore ftvfttt composé ses organes, ne devait pas résister, longtemps aux étreintes de la dou**
leur D'Aleœbert, qui de sa yie n*aTaitpris aueim
masque , n'affecta rien , ne dissimula rien. On Ta tu s^ar-* ner de courage contre Tadrersité , parce qu'il 8e eentaît la force de la vaincre. IfA il était Vaincu par la doul^ir» et Vavouaît en gémissant. « La nature a laissé , distôt-il » à l'être sttisible et souffrant , le souiageMent et la plainte ; ik et comme c^le des affligés ne lui fut Jamais importune , il ne pouvait se persuader que la sienne le fut , même aux indifférents, c Parâonnez^noi^dlsaii^il encore à ses émis» pardonnezHiioi «es impatiences ; si vous saviez quel est le tourment qui les cause I J'ai peine à concevoir qu^nn être si débile puisse tant souffrir sans aaourir.ii) Et Tinatant d'apirès, si Faccès de la douleur avait quelque relàdie^ ment, on le voyait avec un air, ]e ne dis pas serein, mais oÀ des ra^tms de gafté pénétraient à travers le nuage , se Hvror à nos entretiens^ les animer hii-même, les embeffir
encore Pour un moment, il oubliait la mort pro<^aine
et inévitable qui ratténdait. Cette mort lui fut annoncée , et, du moment qu'il vit le terme de la douleur, il parut se néconcyier avec la nature et cessa de s'en plaindre. Tant qu'il avnt iàllu siouttrir, il avait eu besoin de consotalion» d'assistance ; unis, pobr mourir avec courage , sa prcipre force lui suffit. Son âme, recueillie en elle-même, semblait déjà s'être isolée et ne plus s'occuper de la triste dépouille qu'elle allait laisser au.tombeau. »
Ainsi s'exprime Marmontel «près Condorcel , et tous ^toux fldèlCB sans doute au spectacle qu'ils avaient eu eoos lea j>eux, nous peignent cette mort du sege dans tome cette ealnae résignation de la terre, dont h la rigwur même saàsOieu., n^ème livrée tni-mème/riiomme est ca-
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pable par son énergie propre. Mais , je ravoue , en re-^ grette qu'ils n'aient pas à néler à leur peinture quelqilcft, traits qui aillent plus haut que T humanité, et «u lieiade s'arrêter à la nature , s'élèvent et montent Jusqu'à son au** teur. Pourquoi pas un motde la Proridence, si aécessairft à Toir en toutes choses , mais plus particulièrement dans . celle de toutes, qui è cause de son fun^re mystère , a le. plus besoin d'être expliquée et Justifiée par cette raison des raisons , Dieu lui«méme ou le bien? Pourquoi rien qui marque quelque aspiration ou quelque retour de la créature fers le créateur , de Tâme finie ters TAme infinie t son refuge comme son principe , et sa consolation çoOMne sa loi? Pourquoi rien sur cette société difine, sur cetto oé-* leste cité, dont Thomme, auquel aucune soUtude n'est bonne, a bien autrement besoin que de la société humaine? Les temps , les mœurs , les doctrines, l'entraln»*aaent des esprits en sont sans doute la cause. Hais faut«il toujours céder aux temps , flatter les mœurs , suivre les doctrines et se laisser aller au courant des opinions eom^ munes , et n^st-ee pas précisément pour résister à ce$ im« pressions et en triompher , pour échapper à ces avenue- «ents , que nous sont données ces lumières supérieures et plus pures , qui ne sont plus seulement d*un siècle et d'un pays, mais de tous les siècles et de tous les pays , et com-» posent cette raison générale et vraiment humaine • cette p$rmni9 qwBdam fkUoiqphiu, dont parle Leibniz, dont l'office est précisément de nous préserver , autant que pos^ sibte , des égarements de Tesprit de secte et de parti.
Mais laissons ces réflexions pour revenir par quelques détails encore sur les derniers moments de d'Atombert. Je les eoHprunte à un de ceux qui Tassistèrent presque jo»** qu'à ce qu'à expirât : « Ses douleurs devinrent si aign^s* <I0'il M tarda pas à tomber dans un maraame eCb*ayiaiitf
La peau de son visage ressemblait à uo parchemin desséché et tendu avec efforts sur on squelette. Quelques Jours avant de mourir , il prit ma main , la posa sur ses Joues et son menton : «cYojez, me dit-il, si Je souffre. » Des larmes s'échappèrent alors de ses yeux creusés par la souffrance. Je retirai mes doigts n\puillés ; c'est la seule marque de faiblesse que Je lui aie vu donner durant ses longues tortures....... Mon malheureux ami baissait à vue d*œil......
La veille de sa mort , il m'appelle et ordonna à Jamet , son domestique, de me faire asseoir au chevet de son lit; il était dix heures et demie dusoir : a M 'entendez- vous pas, me dit--ii avec douceur, comment ma poitrine se remplit? » Le lendemain à sept heures il n'était plus, i» (Pougens.) U mourut le 29 octobre 1783.
Il avait nommé Condorcet et Watelet ses exécuteurs testamentaires. Il léguait à Condorcet ses manuscrits, à madame Destouches, qui avait toigoursété bonne pour lui , un portrait du roi de Prusse , qu'il tenait de Frédéric lui-même , et à un autre ami , à celui dont Je viens en dernier lieu de citer les paroles , le portrait de Malebrancbe et d'Erasme. U avait fait encore d'autres legs , qui tous répondaient à des intentions d'amitié ou de bienfaisance. Longtemps très-pauvre , il jouissait vers la fin de sa vie d un revenu d'environ 10,000 livres ; il en employait ordinairement 4,000 en actes de bienfaisance ; souvent même il allait fort au-delà, se le reprochant quelquefois, surtout quand il supposait que c'était moins par un sentiment éclairé d'humanité , que par une sorte d'instinct de sensibilité qu'il avait donné ; mais il n'avait pas longtemps ce scrupule et cédait de nouveau sans compter à ce bon penchant de son flme. Aussi, disaient ses amis, les indigents loi faisaient grflce en n'abusant pas de sa faiblesse, et s'ils avaient été aussi indiscrets qu'ils le trouvaient compatis*-
sant . ils l'auraient rendu indigent lui'^mème. Mais c'était surtout dans les gens de lettres que la vue de Finfortane lui était insupportable. Qu'un malheureux jeûne homme , qui annonçait du talent, vint lui exposer sa situation, 11 devenait dès ce moment son ami , son frère , son père ; H raccaeillait y le recommandait, s'occupait de lui sans relâche ; il n'avait point de repos qu'il ne lui eut procuré un sort plus doux. C'est à qnoi lui servaient sa modeste fortune , son crédita sa célébrité , ses relations dans le monde, la confiance universelle, la fiiveor et Tamitié des rois. (Marmontel.)
Il avait asseï prouvé qu'il était désintéressé ; cependant les augmentations successives et toujours très-modestes , qu'avaient reçues son revenu, étaient loin de lui être indifférentes : c'est qu'elles lui laissaient plus de facilité pour acquitter les dettes. de la bienraisance, qu'il regardait comme de véritables obligations ; ses inquiétudes sur ses affaires n^avaient jamais d'autre objet et ces mots : « Je se* rai forcé de retrancher sur ce que je donne , » exprimaient la seule crainte qu'il confiât à ses amis, lorsque des circonstances, imprévues le menaçaient de quelque perte ou de quelque retard. Avec de tels sentiments, il ne dut avoir, il n'eut jamais qu'une fortune médiocre ; on ne parvient pas à s'enrichir quand c'est pour les autres seulement qu'on veut être riche. (Condorcet.)
Telle fut la vie de d'Alembert.
Elle commença par un de ces malheurs de naissance qui jusqu'à la fin y fut un poids douloureux; elle se continua dans la pauvreté , le travail et la lutte ; elle se termina dans la pénible épreuve d'un deuil profond et des longues souffrances de la maladie. En tout ce fut une laborieuse destinée , mais cependant elle eut aussi ses joies.
Avant tout en effet , d'Alembert fut heureux par l'é-
tnde i qu'il aiouiit aYéc pasaioD , qu'il quittait à regret , et k laquelle il reteuait toujours le cœur content , l'esprit diipos, et bien moins distrait que raumé d'une nonrelle ardeur, par les délassements qu'il af ait trouvés au*dehor». Il eut le bonheur de la science au moins dans un certain ^rdre d'idées, et quoique sous un autre rapport il fut trop porté à douter de la vérité ou à la nier. Il eut le bonheur de la pensée communiquée aussitôt qae formée » te plaisir de la conversation 9 qu'il goûta comme tout son siècle, et autant que personne de son siècle. Un de ses amis nous le dit, après avoir été le plaisir de toute sa vie , ce fut le der* Hier qui lui resta ; jusqu'à la fin il fut sensible à cette pure et noble jouissanoe , qui tient à la satisfaction par la pa« fole d*un des plus profonds besoins de notre nature , celui d*une société d'ftme à âme , dont ce qu'y y a de plus intime et de plus spirituel en nous, les idées et les sentiments échangés dans toute leur promptitude , font avant tout la douceur et le lien ; société vraiment humaine , qui ne s'établit et ne se soutient jamais mieux que là où il y a le plus de politesse d'esprit, de bienveillance de cœur, de véritaUe Humanité.
D'Alembert eut aussi les joies que procurent les arts et surtout la musique^ qu'il sentait vivement, et dont il jugeait pertinemment ; il en a écrit dans plus d'un ou* vrage (1] ; mais il en est un plus particulièrement pi(|uant^ et qui a pour titre : La liberté m mtmgtie , dans lequel 0 se prononee pour la musique italienne et prend ainsi parti dans la dispute des Piccinistes et des Gluckistes. J'y rel6vérai en passant ce trait : a On aurait peine à le croire , dît-il , mais il est exactement vrai , que dans le diction-
(1) Voir ses Btéments de musique IhéoPique eê pratique , 11762).
nafre de èertainès gens , BouffOBîste (c'est-à-dire pàrtUaii de la musique italieniie), républicain, Anôndeùr^aUtée, j^ouhiiais matérialiste , sont autant de termeBfrrBon^rmes.D
On ne lui ooi^stera pas les douceurs de l'amitié ^ soit de celte qui , pour s'être formée et entretenue de loin /par correspondance et quelques rares visites, comme avec Frédério et V<^talre , n'en fut pas moins sérieuse et moins durable ; soit de celle qu^il trouva pour ainsi dire à ses cAfés et qui ne lui en fat que plus précieuse et plus chdne. Sans doute ce n^était pas là ce contentement du eqiur qofi lui eût donné la famille , et qu'il eut le malheur de ne Jamais goûter ; nous Tavonsentendu le regretter amèrement : «nais c'en était un cependant qui avaitbien aussi son charme et dont il fut profondément touché.
le viens de parler de son penchant à la bienfaisance. A la manière dont il y cédait, dont il y revenait comme à une faiblesse , il vaudrait mieux dire, comme è une vertu, il est impossible qu^il n'y trouvât pas du bonheur, ce bonheur d*étre bon , qui ne dut certes pas lui manquer. Ce furent là des dédommagements et des consolations à mettre en balance avec les afflictions dont sa vie fut semée ; et peut-être ne lui eftt-il fallu que quelque sainte croyance de plus et quQlques.plus pures lumières , pour ne pas avoir au «Dijet de la condition de l'homme en général ^ et de la sienne en particulier^ ce grand doute et cette amère tristesse qu'on sent au fond de toute sa philosophie.
Veut*on maintenant se former une idée générale de son caractère , d'après divers témoignages et le sien en pat ti-*iïulier; qu'on écoute dTabord La Harpe, d'ami devenu, sinon précisément ennemi , au moins Juge très-peu bienveillant : a D'Âlembert avait, dit^il, de la maHce dans l'esprit , mais de la bonté dans le cœur , et si on lui a re-* proche des traits d*humeur et de prévention , il était in-
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capable de fausseté et de méchanceté ; il remplit constamment les devoirs de Tamitié et de la reconnaissance, et les ans et les autres jusqu'au dévouement ; ceux de ses places académiques avec une régularité qui était de zèle et de goût, et ceux de la bienfaisance avec une simplicité. qui était dans sa natnre. d Gondorcet , l'ami et comme le disciple de d' Alembert , ne parle pas autrement : a Le caractère de d'Âlembert, dit-il , était franc, vif et gai; il se livrait à ses premiers mouvements, mais il n'en avait point qu'il eût intérêt à cacher. Dans ses dernières années, une certaine inquiétude avait altéré sa galté , il s'irritait facilement, mais revenait plus facilement encore.... Malgré la tournure quelquefois malicieuse de son esprit t on n*a Jamais eu à lui reprocher la plus petite méchanceté , et il n'a jamais afQigé même ses ennemis que par son mépris et son silence. »
Le pins sévère sur lui c'est lui-même. Aussi , quand avec ses défauCs il nous fait connaître ses qualités , nous pouvons sans difficulté l'en croire : a Impatient et colère jusqu'à la violence, dit-il de lui dans âonportraii , tout ce qui le contrarie fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le mettre , mais qui se dissipe en s'exprimant ; au fond il est très-doux, très-aisé à vivre, plus complaisant même qu'il ne le parait , et assez facile à gouverner , pourvu néanmoins qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en a l'intention , car son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme , au point qu'il se refuse souvent à des choses qui lui sont agréables lorsqu'il prévoit qu'elles pourront être pour lui Torigine de quelque contrariété , ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis , qu'il était esclave de sa liberté. Quelques personnes le croient méchant , parce qu'il se moque sans scrupule des sots à prétentions qui l'ennuient; mais si c'est un mal , c'est le seul
dont il est capable ; il n'a ni le fiel ni la patience pour aller aa-delà , et il serait au désespoir de penser que quelqu'un fût malheureux par lui , même parmi ceux qui ont le plus cherché à lui nuire. L'expérience et Texemple des autres lui ont appris qu'en général il faut se défier des hommes ; mais son extrême franchise ne lui permet pas de se défier d'aucun en particulier ; il ne peut se persuader qu'on le trompe.
a Sans famille et sans liens d'aucune espèce , abandonné de très^bonne heure à lui-même , accoutumé dès son enfance à un genre de y ie obscur et étroit mais libre » né par bonheur pour lui atec quelques talents et peu de pas* sions 9 il a trouvé dans l'étude et sa galté naturelle une ressource contre le délaissement où il était ; il s'est fait une sorte d'existence dans le monde ^ sans l'assistance de qui que ce soit , et même sans trop chercher à se la faire. Comme il ne doit rien qu'à lui-même et a la nature , il ignore la bassesse , le manège , l'art si nécessaire de faire
sa cour pour arrivera la fortune Personne n*est
moins jaloux des talents et des succès des autres, pourvu néanmoins qu'il n'y voie ni charlatanisme , ni présomption , car alors il devient sévère , caustique et même iqjuste.
a Comme il y a très-peu de personnes qu'il aime véritablement , et que d'ailleurs il n'est pas fort affable avec celles qui l'aiment , ceux qui ne le connaissent que superficiellement, le croient peu capable d'amitié; personne cependant ne s'intéresse plus vivement au bonheur et au malheur de ses amis ; il en perd le sommeil et le repos , et il n'y a point de sacrifices qu'il ne soit prêt à leur faire.
« Livré au travail et- à la retraite jusqu'à près de 25 ans , il n'est entré dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais beaucoup plu ; jamais il n'a pu se plier à en
apprendre les asages el la langue , et peat-ètre ineMl une yanlté assez petite à les mépriser ; ii n'est cependant Jamais impoli» parce qull n'est ni grossier ni dur; mats a est quelquefois inciTil par inattention et ignorance, i»
Tel fut à^ Alembert dans son caractère ; mélange, comme il le remarque lui-même ailleurs , d*enfance et de nata* rite dans lequel tout ce qui s'y montre de fîtes impressions , de gatté , de malice , mais innocente et sana fiel , est de l^enfant, de Tâme qui s'échappe et s'abandonne; et tout ce qui y paratt de desseins suivis , de conduite , de téflexions et dé sages déterminations « appartient à l'homme, à Tesprit sérieux et h Ailé à se gouverner, d'où d^une part ce qu'il lui pjatt d'appeler ses sottises , et ce qu'il faut simplement nommer ses vivacités, ses sail^ lies , ses impatiences , tout le jeu de cette nature qui surtout en paroles se laisse volontiers aller , et de J'autre ce conseil, cette prudence , cette application soutenue à Taccomplissement de ses devoirs qui trahissent en lui le c6té grave et vraiment viril du caractère : heureux contraste qui , en se développant sur un fond de bonté, fait de d^Alembert une éme vers laquelle on se sent porté de goût et d'estime tout ensemble.
.Quant aux dons particuliers de son intelligence , on en Jugera assez exactement, ce semble , si roQ veut ici encore s'en tenir à son propre témoignage : a II dispute rare* ment , dit-il , en parlant de lui-même , et jamais avec aigreur; ce n'est pas qu'il en soit au moins quelquefois attaché à son avis ; mais il est trop peu jaloux de subjuguer tes autres , pour être fort empressé de les amener à penser comme lui ; d'ailleurs , à l'exception des sciences exaetes , il n'y a presque rien qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisseiP beaucoup de liberté aux opinions, et sa maxia^ favorite est que presque 9ur tout onpeui dire iaui ce qu'en
vmt Le trait distinctif de ses pensées est la justesse et I9 netteté; Il a apporté dans l'étude de la bante géométrie quelque talent et beaucoup de facilité ; cette facilité lui a laissé le temps de cultiver encore les belles-4ettr6s avec quelques succès ; son Style serré , clair > précis , ordinairement facile, sans prétention quoique châtié , quelques fois un peu sec, mais Jamais de mauvais goût, a plus d'énei^e que de chaleur , plus de Justesse que d*imaginai'^&Âà \ et plus de noblesse que de grâce, d Voltaire , ett f/l^appréciant dans sa qualité dominante , dit avec raison : « Ce que J'aime passionnément de M. d*AIembert , c'est qu'il est clair dans ses écrits comme dans sa conversation ^ et qtt*il a le style de la chose. Il y a des gens d'esprit dont on ne pourrait en dire autant, d Mais Voltaire va trop loiu, quand il le compare à Pascal, et qu'il ajoute en faisant allusion aux deux noms sous lesquels dans ses letires il désigne d'Âlembert : a J'en demande bien pardon à Biaise Pascal , mais Je le mets bien au*dessous d'Archimède et de Protagoras* a D'Alembert reste mieux dans la mesure et dans le vrai sur lui-même.
Ne serait-ce pas maintenant laisser incomplète celle idée de sa personne 9 que de ne pas y Joindre quelque chose sur son habitude de corps et son extérieur. Il en dit , pour sa part , quelques mots ; mais Grirom en parle plus longuement Voici d'abord ses propres paroles: « D*Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable , ^oit en bien, soit en mal. On prétend, car il n'en peut juger lui-mâne , que sa physionomie est pour l'ordinaire ironique et maligne ; à la vérité il est très^frappé du d- Aictile , et a peut^tre quelque talent pour le saisir. Ainsi» il ne serait pas impossible que l'impression qu'il en reçoit se peignit souvent sur son visage. »
Grimm , de son côté , s'exprime ainsi : <x Le vengeur de
la physionomie de Socrate , Lavater , était bien fait pour prendre parti en faveur de M. d'Alembert. a On m'écrit, dit-il , que H. d'Âlembert a Tair commun ; je ne puis rien affirmer jusqu'à ce que J'aie vu M* d'Âlembert; mais je connais son profil , gravé par Gochin , qu'on dit fort audessous de l'original , et sans faire mention de plusieurs indices difficiles à caractériser , il est sûr que le front et une partie du nez sont tels , que je n'en ai jamais vu de semblables à aucun homme médiocre. if> — Et ailleurs , Grimm dit encore : « Nous n'avons aucun portrait de M. d'Alembert qui fûit bfen ressemblant, et cette ressemblance n'était pas facile à saisir. La forme de ses traits avait quelque chose de fort commun et sa physionomie un caractère passablement indécis. Un Lavater eût cependant aperçu dans les replis de son front , dans le mouvement inquiet de ses sourcils , dans la partie inférieure du nez , tout à la fois gros et pointu , plusieurs traces d'une expression assez fortement prononcée. Il avait les yeux petits, mais le regard vif ; la bouche grande , mais son sourire avait de la finesse , de l'amertume , et je ne sais quoi d'impérieux. Ce qu'il était le plus aisé de démêler dans l'ensemble de sa figure , c'était l'habitude d'une attention pénétrante , l'originalité naïve d'une humeur moins triste qu'irascible et chagrine. Sa stature était petite et fluette;
le son de sa voix clairet perçant
Son extérieur était de la plus extrême simplicité ; il était presque toujours habillé comme Jean-Jacques , de la tète aux pieds d'une seule couleur ; mais les jours de cérémonie et de représentation académique , il s'habillait comme tout le monde , avec une perruque à bourse et un nœud de ruban à la Soubise. Ce n'est que dans les lieux où il pouvait se croire moins connu , qu'il n'était pas fâché de se distinguer par un costume particulier , devenu,
pour ainsi dire » le manteau pbilosophiqae , manteau qui n*est pas toujours à Tabri du ridicule , mais qui ne laisse, pas que d*avoir son prix , et dont I^usage est même assez commode. » — Grimm ajoute , ce qui n'a plus trait à sa personne physique , mais ce que cependant je crois devoir aussi rapporter , parce que la remarque est juste : a Ce qu^on ne saurait contester à la mémoire de d'Alembert, c'est l'honneur d'avoir contribué beaucoup à la considération, qu'eurent longtemps les gens de lettres, d'avoir obtenu la plus grande influence dans les deux Académies dont il était membre , de l'avoir conservée , pour ainsi dire, jusqu'à la fin de ses jours, et d'être devenu en quelque sorte le chef visible de Tillustre Eglise , dont Yoltaire fut le fondateur et le soutien ; si les derniers temps de son règne n^eurent pas tout l'éclat de son aurore , on doit peut-être l'attribuer beaucoup moins à l'affaissement de son génie accablé sous le poids de ses maux , qu'à la décadence de Tempire même dont il était le premier administrateur, décadence que la politique la plus adroite ne pouvait ni dissimuler , ni prévenir (1). ^ A ce propos je rappellerai un mot qui a été dit sur
(1) Dans ce même morceau de Grimm , on trouve plusieurs particularités sur la vie de d^Alembert, que Ton peut consulter. On y lit, par exemple , quMl se nomma d'abord Jean le Rond , et puis, plus tard, d'Alembert; que la vitrière> sa nourrice, se nommait madame Rousseau ; que dans son entrevue avec madame de Tencin . après avoir dit les paroles que Ton sait , il se tourna vers madame Rousseau , l'embrassa et l'arrosa de ses larmes ; qu'à la mort de son mari , apprenant les procédés odieux de ses petits-enfants , il accourut chez elle et lui dit : « Laissez tout emporter par ces indignes ; je ne vous abandonnerai pas. », et qu'il tint religieusement parole jusqu'à la mort de cette bonne femme , arrivée peu d'année$ avant la sienne.
d'Âlembert , sa&$ être fort accrédité , nt surtout .sans étte juste , mais qui me servira néanmoins d*occasiOQ pour mieux merquer son rôle en son temps. On l*a appelé le Mazarin de la littérature ; cependant de Mazarin il n'avait pour les'* porter dans le gouTernement des lettres , ni la ruse ni la souplesse , ni la tranquille longanimité.» 11 n'a* yait rien du génie italien , il avait plutôt quelque diôse du génie français , y compris la Furia , ce qu'entendait sans doute la marquise de Créqui , quand elle lui disait : ff Ce n'est pas furieux , c*est furibond que vous êtes. )i ' Hais ce que fut certainement d'Alembert dans le do« mainedes lettres , ce fut un ministre très-habile auprès d'un rot qui n'était rien moins que fainéant; car ce roi «'était Voltaire. Avec Voltaire , dont il partagea un peu trop les vives passions , les préjugés et les doutes téméraires , mais qu'il modérait cependant , calmait et rame-^ nait, dont il se faisait écouter, respecter et aimer, il est un des chefs puissants de ce grand parti philosophique qui gouverna au xviii* siècle les esprits par les idées. Si , comme Voltaire, il fit des fautes , parmi tous 1^ repro* ches quil peut justement mériter ayec lui , il ne faudrait cependant pas oublier qu'ils eurent en commun de nobles et généreux amours , c^lui de l'humanité , celui de la liberté , celui de la vérité , et que les lettres , leur patrie , si •n peut ainsi le dire, celle de toutes les intelligences élevées , curent leur foi et leur dévouement ; cette patrie, ils Taimèrent , ils la servirent et ils l'honorèrent. Que comme aux grands rois et aux grands ministres , dont la mémoire ne nous est pas toutefois parvenue sans tache et sans reproche, le sentiment qui les anima leur soit un titre à l'indulgence quand ils en ont besoin , et à l'admiration quand ils la méritent, P'eux également on peut dire qu'ils ont trop aimé la guerre], qu'ils ont trop cédé à l'ambition
de renverser et de détraire ; mais tout ne fut pas raille dans leur œuvre , et quelque grandeur en est restée. Si d'autres ehoses en ont souffert , la libre pensée^ ta raison, Thumanité , n*y ont-^Iles en effet rien gagné ? On Ae peut assurément les laver de toutes les accusations dont ils ont été l'objet ; mais 11 ne faudrait pas non plus être injuste à leur égard , et dans ce qu'ils ont fait avec éclat , négligée lebienpour ne compter que le mai; ce ne serait pas les juger selon le véritable esprit de Tbistoire qui en est un avant tout de bienveillante impartialité , de justice et do gratitude envers tous les grands noms qui se sont honorés par quelques services et quelques bienraits envers la so* ciété.
Mais c'est assez parler de d'Alembert et de sa personne ; il est temps de passer à sa doctrine elle* même ^ dont ré«? tade est avant tout le but de ce travail .