‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 10 sur 116 · SUJET HISTORIQUE · texte numérisé non relu

SUJET HISTORIQUE

Ces vers sont consacrés aux mânes de Wanda 5 Aux lieux où cette reine autrefois commanda, Où ses nobles vertus eurent plus d'une émule : Au peuple hospitalier des bords de la Wistule , Fameux par tant d'exploits, de magnanimité; Où le nom de patrie est cher à la beauté , Où fleurissent les arts, au milieu des orages.

Les Sarmates étaient encor presque sauvages, Lorsque par eux Cracus , le père de Wanda , Fut placé sur le trône ; et bientôt il fonda Cette illustre cité , dans la suite agrandie , Qui retint de son nom celui de Cracovie. Son site est pittoresque , et ses vieux monumens Impriment le respect que consacrent les ans. Là chaque nouveau roi recevait sa couronne -, Là se voit son tombeau : l'ambition frissonne A ce pompeux néant de la splendeur des cours. Au pied de ses remparts la Wistule a son cours.

Cracus, brave guerrier, à la vertu propice. Civilisa les siens, fit régner la justice : Au dedans plein de zèle, il sut se fiure aimer ^ An dehors il sut vaincre et se faire estimer. Des regrets qu'il laissa pour transmettre la preuve, A sa mort fut dressé sur la rive du lleu\e, Un pieux monument, non de maibre ni d'or : Une éminence eu ti rre et qui se voit encor. Son fils lui succéda, mais il vécut sans gloire. Et régna peu de jours, indigne de mémoire.

Wanda seule restait des enfans de Cracus :

Et du sceptre en ses mains les dr(ùts étant échus,

Des rives du Dniester, aux bords de la Baltique,

Elle vit tout soumis à sa puissance unique.

Ses Etats entourés de princes belliqueux,

Attirèrent bientôt sur elle tous les yeux ;

Plus encor sa beauté , ses grâces , sa jeunesse :

^lais Wanda dès l'enfance abjurant la mollesse.

Sut unir constamment dans ses nobles travaux,

Les vertus d'une femme aux vertus des héros.

Les plus grands potentats voisins de sa frontière

Aspiraient à sa main : tous voulurent lui plaire :

Ils s'offrirent en vain : aucun d'eux n'ébranla

La résolution qu'avait prise Wanda ,

D'être toute à son peuple , et d'être indépendante.

Parmi ceux qu'animait une ardeur imprudente, Ritigcr, qui régnait sur i\n peuple germain, Prétend ou la contraindre, ou punir son dédain ;

(25 ) Il rassemble une armée, et déclare la guerre A la jeune princesse : indignée et trop fière Pour daigner lui répondre, elle part en soldat, S'arme au nom de l'honneur, et s'apprête au combat. Les gens de Riliger, honteux d'un rôle infâme; Se refusent en masse à combattre une femme : Ils quittent leurs drapeaux : Riliger étonué, Par ses propres guerriers se voit abandonné ; Et ne pouvant survivre à son ignominie. Il se punit lui-même en s'arrachant la vie.

L'héroïne vengée et libre d'ennemis.

Retourne sans délai vers ses foyers chéris :

Le peuple dans sa joie accourt sur son passage ;

A l'auguste Wanda chacun veut rendre hommage :

Sa beauté, son courage, ont gagné tous les coeurs,

Les chemins sont jonchés de rameaux et de fleurs.

Aux acclamations d'une foule enivrée ,

La reine à Cracovie ayant fait son entrée.

Convoque à jour fixé les ordres de l'Etat :

Là, chacun doit paraître en son plus grand éclat.

Dans cette plaine immense où coule la rivière.

Et qui contient la tombe où repose son père.

Le jour étant venu , le peuple rassemblé , Contemplant le spectacle à ses yeux déroulé , Des chants religieux annoncèrent la reine : Au haut du monument qui domine la plaine Elle parut bientôt : un air de majesté S'unissait dans ses traits à leur sérénité.

' "tDn la voit dans sa pompe, assise sur son trône, Et son front virginal paré d'une couronne. Des tourbillons d'encens montent vers un ciel pur ; L'œil dessine Wanda sur ce tableau d'azur. Attentifs , éblouis de sa magnificence , Tous restent en suspens dans un profond silence.

Wanda se lève et dit : « Fidèles Polonais ! Les dieux nous ont donné la victoire et la paix : Nous avons aujourd'hui des grâces à leur rendre : C'est pour nous acquitter, qu'ici près de la cendre D'un roi qui vous fut cher , auquel je dus le jour, Je vous ai réunis : par des hymnes d'amour, . îixprimons envers eux notre reconnaissance , Et du fond de nos cœurs adorons leur puissance. » Des vestales alors les groupes séparés , Font résonner les airs de cantiques sacrés : Les assistans émus par ces voix innocentes, * - Adressent à leurs dieux des prières ferventes.

Les chants ayant cessé , Wanda reprend ainsi :

« Polonais , si le ciel s'est montré notre ami ,

C'est parce que pour nOtis , nous avions la justice :

Des êtres dépravés peut-il être complice.**

De notre territoire écartant le danger.

Il nous a garantis du joug de l'étranger :

JNous n'aurons d'autres lois que ses décrets suprêmes ,

Les lois que nous voudrons nous donner à nous-mêmes

Ses inspirations m'ont dicté mes devoirs :

C'eût été les trahir, profaner des pouvoirs

( ^7 ) Dont le dépôt sacré fait ma soUiciludfi , Que de les partager : non , mon unique élude , Fut du nom polonais le salut ei l'honneur : Aucun être mortel n'eut de droits sur mon cœur : C'est dans sa pureté que j'ai dû voir le gage De votre indépendance : elle est votre apanage. Veuillez la liberté : qui peut voiis la ravir ? Jurons de ne jamais nous laisser asservir. )>

Mille voix à l'instant font retentir la plaine : Oui, oui, nous le jurons, au nom de notre reine! Ces mots de bouche en bouche au loin sont répétés : A l'aspect de Wanda, les cœurs sont transportés.

« Généreux Polonais ! dit alors l'héroïne ;

Quel que soit l'avenir que le ciel vous destine ,

Comment mon faible bras peut-il vous protéger

Contre tant d'ennemis ? Pourrais-je vous venger.

S'ils osaient se montrer aux traités infidèles ? - *

Soutiendrons-nous contre eux des guerres éternelles?

Votre reine est l'objet de leur prétention ,

Pour établir sur vous leur domination.

L'audacieux projet d'un prince" téméraire.

Fut , quoique sans succès , un avis salutaire

Donné par le ciel même -, et j'ai du pressentir.

Qu'il faut rendre un fardeau qu'on ne peut soutenir.

Le ciel m'appelle à lui -, j'ai rempli ma carrière :

Il ordonne à Wanda de rejoindre son père.

Les derniers de mes vœux sont pour votre bonheur :

Il est tout dans vos dieux, la patrie et l'honneur. »

(s8) Wanda descend alors; Iranqiiillement arrive Ail bord du monument; s'^irêJe sur la rive, J.èvc K'.s bras au ciel, s'élance dans les llois, Et passe de la vie à Têt rnel repos.

C'est en vain qu'on accourt , qu'on gémit , qu'on espère L'héroïne n'est plus; elle a rejninl son père. Mais les luis du trépas n'etFaceront jamais Les vertus de Wanda du cœur des Polonais.

Page 1