CHANT SECOND
Aventure des troupeaux de moutons. — Comment Sancho perd et recouvre son an-. — Rencontre d'une troupe de comédiens de campagne. — Conquête de TArmet de Membrin. — Kuit passée dans une hôtellerie. — Disgrâce qu'éprouve fcancho dans cette hôtellerie.
Le lendemain , dès l'aube matinale ,
On fut debout , et nos deux cavaliers,
Dispos de corps et d'humeur joviale ,
Prirent congé de leurs bons chevriers.
Ils vont ensuite , au gré de leurs montures.
Par monts , par vaux , chercher des. aventures.
Le chevalier, toujours préoccupé, Ne voit partout que scènes merveilleuses 5 Il se repaît de chimères flatteuses, Toujours déçu, mais jamais détrompé.
En traversant une vaste bruyère ,
J\ aperçoit différens tourbillons,
Qui sont formés de l'épaisse poussière
Que font voler des troupeaux de moutons.
Sancho , dit-il , voici des bataillons ;
Préparons-nous à dignement combattre :
Dans peu d'instans la plaine que tu vois ,
Va devenir un immense théâtre
De faits brillans et de nobles exploits.
Pardon, Seigneur, mais je me donne au diable,
Dit l'écuyer , si de près ou de loin ,
S'offre à mes yeux aucun objet semblable.-
Eh bien ! Sancho , tu vas être témoin ,
Dit le héros, de ce combat terrible.
Wentends-tu pas déjà de toutes parts
Les cris confus des enfans du dieu mars ,
Et des clairons le tintamarre horrible ?
Ne vois-tu pas flotter ces étendards ?
C'est des chrétiens la phalange invincible :
Vois les écus de nos preux chevaliers.
Leurs casques d'or, leurs superbes coursiers ;
Ces contingens de toutes les puissances ;
Ces boucliei's , et ces forêts de lances.
^ I/.3 ) De l'autre bord viennent les Sarrasins , Le roi d'Alger avec ses Africains, Ceux de Tunis et les Tripoliiains :
De leur allah les échos retentissent ; Leur damas brille , et leurs chevaux hennissent. Je crois, Seigneur, que vous avez raison, Répond Sancho , vaincu par l'éloquence Du chevalier; oui, vers cet horizon.
C'est à coup sûr l'ennemi qui s'avance ; Mais nous saurons confondre cette engeance.
Or , des moutons déjà le bêlement Se fait entendre , et l'on voit à l'instant De mérinos un troupeau magnifique.
Le chevalier frappé d'éfonnement , Sans facultés contre un pouvoir magique ^ Maudit cent fois l'indigne enchantement Qui le poursuit d'un tel acharnement.
Dans son courroux il pousse Rossinante Au milieu d'eux , lève son morion \ Puis dit ces mots à la troupe bêlante :
Fiers Musulmans I dans quelle abjection Vous a plongés l'oubli de votre gloire I Quoi ! des héros qu'appelait la victoire Sont déguisés sous cette humble toison ! Quand tout à l'heure , entourés d'un nuage , Je vous voyais avancer à grands pas \ Je me flattais que de braves soldats , Que des guerriers dignes de mon courage ,
Venaient tenter la force de mon briis ,
Par leurs exploits méritant mon homnjagc.
Fiers Musulmans ! quelle était mon erreur î
Reprenez donc votre forme première ;
Venez du moins tomber avec honneur :
On peut sans honte avouer pour vainqueur
Un chevalier que l'Espagne révère.
Mais ils sont sourds. Eh bien! gent moutonnière,
Suis ton instinct; allez, soyez tondus ;
Vous n'êtes faits que pour la bergerie ,
Que pour brouter, que pour cire vendus,
Et dépecés dans une boucherie.
Quand Don Quichotte eut fini de parler, Tous les moulons se mirent à bêler, Et les bergers éclalèrent de rire.
Le chevalier les voit avec dédain ; Sancho l'imite 5 et filant sans mot dire, Il suit son maître en un bosquet voisin.
Le chevalier jugea que la prudence Voulait , qu'étant si près des ennemis , Qu'il avait vus en moutons travestis.
Il redoublât la nuit de vigilance. Il voulut donc demeurer à cheval , Et s'endormit appuyé sur sa lance.
Sancho campé sur son bon animal , En fit autant, par pure obéissance.
Pendant qu'ainsi nos deux guerriers ronflaient. Tout auprès d'eux certains vauriens passaient ,
( «35 ) Qui trouvant bon de s'approprier l'âne, Mirent en place un rondin de platane , Par ses deux bouts posé sur des tréteaux. Le tout fut fait sans troubler le repos De l'écuyer : un bat de cette sorte N'est pas bien tendre, il est vrai, mais qu'importe? II n'en sent rien^ l'àne est déjà parti, Et l'écuyer ne sachant qui le porte , De ce qu'on fait ne prend aucun souci.
Mais au matin, quand il voit sa monture
Ainsi changée en un morceau de bois ,
Il devient pâle , il change de figure ;
Il veut parler et perd soudain la voix.
Ne pouvant plus garder son équilibre.
Il tourne autour de cet axe qui vibre.
Et tombe à terre en poussant un grand cri.
D'un cas si rare ayant pris connaissance.
Le chevalier en demeure ébahi ,
Et cependant fait bonne contenance.
Mon fils , dit-il , reprends un peu tes sens :
C'est un effet de ces enchantemens
Qui sans relâche en tous lieux nous poursuivent ;
Console-toi; si d'un àne ils te piivent.
Je saurai bien réparer ce malheur :
Avant deux jours je veux par ma valeur,
Te conquérir une jument brillante ,
Pour figurer auprès de Rossinante.
Par ce discours Sancho mystifié.
Jurait tout bas , ne pouvant pas mieux faire :
( '36 ) En attendant, il faut qu'il aille à pietl. Il inarrîie donc , tout boiifii de colère , Piuçaut sa barbe , et réduit à se taire.
Comme ils passaient à quelque temps de là,
Auprès d'un champ ils entendirent braire :
Sancho regarde et dit : Parbleu ! voilà
Mon âne 5 eh oui! ce n'est point un peut-être.
C'était lui-même ^ ayant senti son maître ,
Au grand galop le pauvre âne accourait,
Et le voleur qui pour lors le montait,
Ne pouvait plus le tenir par la bride.
Notre grison , tandis qu'il hésitait,
D'un soubresaut culbutant le perfide ,
A le quitter brusquement le décide :
Le chevalier déjà le poursuivait.
Il s'enfuit donc , laissant aller sa proie ,
Et se tenant pour dûment averti.
Mais de Sancho qui peut peindre la joie ? Il est heureux , il retrouve un ami :
Il le caresse, il l'embrasse, il le panse, Il lui fait part de sa maigre pitance. Cher compagnon de mes rudes travaux , Toi qui, dit-il , me les rends supportables, Toi qui gaîment partages tous mes maux: Ah ! désormais soyons inséparables.
L'âne sensible à de si doux propos.
D'un air soumis lui présente son dos Pour y monter ^ puis levant l'encolure ,
( '37 ) D'un andaloux il affl'cle rallure, Obéissant et souple sous la main.
Comme ils suivaient un jour le grand chemin,
En admirant le site pittoresque*,
Voici venir au trot un paladin ,
Et d'histrions une troupe grotesque,
Allant en foire en costume d'acteur.
Et qu'on dirait échappés du Ténare.
L'un est ermite , un autre est ramoneur ;
Tel est sorcier, tel autre est en simarre ,
Tel est démon , tel autre est empereur.
De tous ces gens l'accoutrement bizarre
Monte la tête au noble chevalier ;
D'une aventure il ne fait aucun doute,
Et va se mettre au milieu de la route ,
Lance en arrêt , ferme sur son coursier.
Allons, dit-il, il est temps de combattre :
Sans hésiter il pousse au paladin ,
Et fait tomber ce héros de théâtre :
Son casque roule et le vainqueur soudain
Le reconnaît pour l'armet de Membrin.
J'avais juré d'en faire la conquête ,
Dit-il , je l'ai. Quittant alors le sien ,
Il saisit l'autre et le met sur sa tête.
Toute la troupe accourt pour secourir
Le paladin couché dans la poussière •,
Sur Don Quichotte on tombe à coups de pierre
C 1^8 ) Sancho-Pança trouvant prudent de fuir, Voit le combat du haut du Mont-Pagnote ; Dans un instant son maître est en compote. Les histrions croyant l'avoir occis , Se hâtent tous de vider Je pays , En laisfîant là le pauvre Don Quichotte. Sancho retourne accablé de chagrin Vers le héros qui respirait encore , Le chef couvert de l'armet de Membrin.
Il le relève , et du ciel qu'il implore Obtient enfin de voir ses yeux ouverts ; L'aide à monter sur le bon Rossinante , Et l'y soutient, quoiqu'un peu de travers.
Non loin de là , par bonheur se présente Une maison , sise au pied d'un coteau : Cette maison n'est qu'une hôtellerie ; Le chevalier la prend pour un château ; Et l'aubergiste à face rebondie , Pour le seigneur de la chàtellenie.
On les reçoit et sans cérémonie , On les relègue au fond d'un galetas, Où, sur des ais servant de matelas On dresse un lit pour le héros malade.
Dans cette chambre où gît le chevalier.
Il ignorait qu'il eût un camarade ;
Ce camarade était un muletier ,
Qui s'était fait un lit bien plus commode ,
De foin , de paille , arrangés à sa mode.
( »39 ) Notre héros, tout brisé qu'il était.
Dans la maison vit bien qu'il existait, Outre la dame épouse respectable Du châtelain, une personne aimable, Que pour leur fille il reconnut d'abord : Dès qu'il la voit, c'est {linsi qu'il raisonne : Assurément cette jeune personne Secrètement s'intéresse à mon sort :
Un cœur bien né ne peut être insensible A tant de gloire, à si haute valeur : Certes, l'amour lui parie en ma faveur. Et j'en aurai quelque preuve infaillible.
Une autre fille était dans la maison , Grosse gagui , Maritorne est son nom :
De cette auberge elle était la servante j Riant toujours, et pour les voyageurs Très-attentive , alerte et prévenante.
Tous désiraient d'obtenir ses faveurs.
Le muletier réussit à lui plaire 5 La belle enfant lui promit qu'elle irait Sans y manquer l'entretenir d'affaire , Pendant la nuit, quand chacun dormirait. A l'heure dite , en simple camisole , Elle arriva pour tenir sa parole -, Mais Don Quichotte avait l'œil aux aguets Il croit que c'est la jeune châtelaine Dont il avait admiré les attraits , Qu'auprès de lui le dieu des cœurs amène :
Il tend ses bras, d'une main la saisit, Et la contraint de s'asseoir sur son lit. Dans cet état , la pauvre Maritorne N'ose souffler, et le héros lui dit ; Illustre objet qu'un doux penchant conduit , A ma tendresse il n'est aucune borne •, Le ciel en vous rassembla ses beautés, Et je vous rends le plus sincère hommage : Mais dans l'état où m'a rais mon courage , Je suis bien peu digne de vos bontés : De plus je suis l'amant de Dulcinée , Et mes sermens ont engagé ma foi :
Des chevaliers c'est la suprême loi , Aucun ne manque à parole donnée.
Le muletier entendant chuchoter, Du quiproquo commence à se douter-, Il vient jurant -, le chevalier s'étonne : De coups de poing le héros est meurtri , Comme l'on sait qu'un muletier les donne , Ouand on iui prend ce qu'il croit être à lui. Au bruit qu'ils font , tout le monde s'éveille ; L'hôte et sa femme arrivent à grands pas , La lampe en main , pour voir cette merveille ; L'hôte interroge , on ne lui répond pas : Adroitement Maritorne s'esquive , Le muletier retourne à son grabat -, Le chevalier craint de faire un éclat ^ Bien convaincu que c'est l'aimable enfant Du châtelain qui lui rendait visite.
On conclut donc que c'est un revenant ; Chacun alors va reprendre son gîte.
Au point du jour gaîment le lendemain , Noire héros monté sur Rossinante, Fait ses adieux au seigneur châtelain; Puis il soupire en lorgnant son infante. Le maître approche et réclame son dû ; De tous les frais, dit-il, voici la note. Y pensez-vous? répondit Don Quichotte; Tout chevalier sans payer est reçu Dans les châteaux; vous devez l'avoir lu. Je n'entends rien à la chevalerie, Répliqua l'autre avec un ton bourru; Cette maison est une hôtellerie , Où de payer un chacun est tenu.
Le chevalier , sans parler davantage , Pique des deux ; il est déjà bien loin : Mais par malheur Sancho restait en gage , Qui du débat venait d'être témoin :
On le saisit; sur une couverture Il est contraint de se laisser porter; Huit forts gaillards en tiennent la bordure, Et l'on s' égayé à le faire sauter :
Enfin la troupe après ce badinage , Sur son baudet l'ayant fait remonter , A 1 ecuyer souhaite un bon voyage.
( i4-^ ) CHANT TROISIÈME.
Beau discours de Don Quichotte sur l'importance de la clievalerie. — Rencontre d'une diicliesse et de son rpoux à la chasse. — Rf-'cei)tion brillante qu'ils font au chevalier dans leur château. — Discussion de Don Quichotte avec rauraoïnier. — Romance chantée pur la duchesse.
Nos voyageurs se trouvant réunis.
Assez long-temps furent sans se rien dire.
Du fond du cœur chacun des deux soupire ,
Secrètement rongé par les soucis.
Le bon SancUo rompt enfin le silence.
Monsieur, dit-il, je n'ai pas bien compris
Jusqu'à ce jour, en quoi gît l'importance,
Quels sont le but, les honneurs, les profits.
Si fort vantés de la chevalerie.
Nous avons eu passablement de coups •,
Rien autre chose ^ et moi , de plus que vous ,
Comme écuyer de votre seigneurie ,
On m'a berné dans cette hôtellerie ,
Ce que j'aurai très-long-temps sur le cœur.
Mon cher Sancho, répondit Don Quichotte, Il est bien vrai •, le sort avec rigueur Nous a traités-, ce n'est pas notre faute : Mais nous verrons finir notre malheur.
Des enchanteurs obstinés à me nuire, A chaque instant renversent mes projets ;
De leurs noirceurs je ressens les effets : Mais ces complots, je saurai les détruire. En attendant tu désires savoir Les vrais secrets de la chevalerie 5 Avec plaisir , je me fais un devoir De t'en donner toute la théorie.
Dès qu'une fois le héros est connu.
Que sur des faits il a fondé sa gloire ;
De ses succès voici quelle est l'histoire :
Déjà son nom est au loin répandu.
On est au fait de tout ce qui le touche ,
Et le récit en va de bouche en bouche :
Avec éclat il arrive à la cour
D'un grand monarque 5 et dans la capitale,
De son entrée on a fixé le jour.
Pour relever sa marche triomphale ,
Le roi lui-même à son grand escalier
Vieut recevoir l'illustre chevalier^
Lui prend la main ^ puis l'embrasse et le mène
Au grand salon , où se trouve la !reine,
Avec l'infante aux yeux pleins de candeur 5
Mais qui ne peut s'empêcher d'être émue.
Au sentiment que fait naître la vue
D'un chevalier si digne de son cœur.
Lorsque finit celle courte entrevue.
On le conduit dans son appartement ,
Qui de cristaux, d'or et d'azur éclate :
11 est suivi d'un cortège brillant j
On le revêt d'un manteau d'écarlate :
Il va souper avec leurs majestés, Se trouve assis vis-à-vis de rinfantc-, Ses vifs regards adroiteraenl jetés, Rencontreut ceux de la bel'e innocente, Et sont toujours au mieux interprétés.
Or Justement le monarque est en guerre
Avec un roi que borne la frontière :
Le chevalier fait oflre de son bras 5
Le roi charmé cède à sa noble envie 5
Et c'est à lui que ce prince confie
L'honneur d'aller défendre ses Etats.
L'illustre infante est dans un trouble extrême-,
A sa croisée elle va vers le soir.
Pour, du héros les adieux recevoir.
Et pour lui dire une fois : je vous aime.
Le chevalier ivre de son bonheur,
Baise la main de la triste princesse ,
En lui jurant de revenir vainqueur,
Pour mériter le prix de sa tendresse.
Il part, suivi d'équipages pompeux ; Chez l'ennemi la terreur le devance :
Il se signale en cent combats fameux : Par sa valeur et son expérience Sur tous les points il est victorieux.
A son retour, réception brillante^ On le revoit comme un libérateur ; Pour récompense il demande l'infante ^ On ne peut rien refuser au vainqueur : Il a sa main comme il avait son cœur.
Le père meurt en laissant sa couronne
Au chevalier, que sa haute vertu
A désigne pour monter sur le troue.
Le voilà roi : le moment est venu
De se montrer plein dé munificence ;
Son écuyer obtient sa récompense;
On le fait prince, ou duc, ou gouverneur;
On le marie à la fille d'honneur :
Bref, il devient un des grands du royaume.
Ici Sancho reprend sa belle humeur :
Parbleu ! dit-il , voilà bien le meilleur ;
Assez long-temps j'ai vécu sous le chaume,
J'aurai mon tour à trancher du seigneur :
J'en sais assez pour être gentilhomme.
Mais, au regard de la fille d'honneur,
De la princesse intime confidente,
Je ne tiens pas à m'en voir possesseur -,
Car j'ai nja femme, et bien qu'un peu méchanit;
Crainte de pis, Monsieur, je m'en coniunte.
En discourant , ils virent non loin d'eux De fauconniers une troupe brillante , Où paraissait sur un coursier nerveux, En amazon« une dame charmante :
Elle portait un faucon sur le poing.
Ceci me semblq être d'heureux présage , Dit Don Quichotte : enfin le ciel prend soin De nous : Sancho , cours oifrir mon hommage A son altesse : apprends-lui qui je suis, Et mon désir d'être près d'elle admis.
( i4tJ )
Il obéit, et de toute son ame , Salue , et dit : haute et puissante dame , Je suis Sancho , votre humble serviteur : Le chevalier Don Quichotte mon maître , M'envoie à vous pour vous faire connaître , Qu'être à vos pieds serait tout son bonheur. Et vous servir ce qu'il ambitionne.
Monsieur Sancho, répondit l'amazone, On ne peut mieux remplir sa mission :
Du chevalier qui porte un si beau nom, Avec plaisir nous verrons la personne , Ainsi que vous son digne compagnon :
Je vous attends , mon époux va paraître : Très-près d'ici se trouve le château.
L'écuyer va rendre compte à son maître , Et fait du tout un fort joli tableau.
Le chevalier que ce récit enchante Pique des deux, arrive en un moment.
Met pied à terre , avance , se présente -, Le duc l'accueille avec empressement :
A la duchesse il fait son compliment 5 Elle y répond d'une façon touchante :
On part de suite 5 on arrive au château.
Un page avait porté l'ordre d'avance.
On le reçut avec magnificence 5 Il endossa le superbe manteau , Suivant les us de la chevalerie :
De point en point chaque cérémonie Fut observée , et rien ne fut omis.
( Al )
Un doux parfum autour de lui s'exhale - De lontes paris ses yeux sont éblouis : Un grand festin l'attendait dans la salie ^ Quatre couverts seulement étaient mis :
Le sien était auprès de la duchesse.
Celui du duc se trouvait vis-à-vis :
Le quatrième auprès de son altesse Pour l'auniôuier, pédant, qui par souplesse S'était rendu le n)aître du h'gis ^ Tranchant sur tout et porteur de tristesse.
Lorsque chacun à table fut assis ; Comme ou servait, madame la duchesse Dit au héros : n'esl-il pas indiscret De vous parler, seigneur, du noble objet Qui sous ses lois tient votre ame eucliaîuée? Que fait enfin Tainiable Dulcinée ?
Madame, hélas I réj)ondit le héros.
Eu m'en parlant vous rouvrez mes blessures : Des enchanteurs les odieux complots M'ont traversé dans toutes mes mesures : Tous les géans que mon bras eût domptés , M'ont échappé par leur métamorphose :
C'est d'aujourd'hui que , grâce à vos bontés, J'ose espérer d'en voir finir la cause.
Ce compliment alluma le courroux
De raumônier, d'humeur peu débonnaire ,
Qu'un tel accueil avait rendu jaloux.
Il dit au duc avec un ton sévère :
Votre excellence aura dans l'avenir, A rendi'e compte à Dieu du vain plaisir Qu'elle se donne , en flattant la manie De ce pauvre homme atteint de frénésie. Comment peut-il recouvrer sa raison , Quand il vous voit partager son délire ? Ne souffrez plus, seigneur, qu'un vagabond Soit pour vous-même un sujet de satire. El quant à vous, crédule romancier, Des anciens preux sotte caricature -, Cessez d'aller comme un aventurier.
Montrer au loin votre triste figure. Vous voyez bien que partout on se moque De vos combats , de vos enchantemens , De Rossinante et de votre air baroque.
De Dulcinée et de tous vos géans.
Le chevalier, dans sa juste colère.
Réfléchissant sur sa position , Sut étouffer un sentiment vulgaire :
Et surmontant son indignation -, Monsieur , dit-il , je dois à leurs altesses , Aux lieux , à moi , de ne point imiter Ce lâche excès, ces honteuses faiblesses. Qui hors de vous ont pu vous emporter. Sous cet habit qui fait «ju'on vous révère , Vous vous croyez , sans doute , tout permis : En dérogeant à votre caractère, Vous n'inspirez, monsieur, que du mépris.
( i49) C'est cet liabjt qui vous sauve la vie En ce moment 5 et vous êtes heureux , Que les devoirs de la chevalerie, Même envers vous , me rendent généreux. Vous eussiez pu par quelques avis sages M'ouvrir les yeux , si je suis égaré : Vous m'accablez des glus sanglans outrages , En abusant d'un droit toujours sacré.
Vous me blâmez de parcourir le monde Pour être utile à mes concitoyens , En les aidant de mes faibles moyens Contre les maux dont l'univers abonde.
Vous regardez comme de pauvres fous Ceux dont l'honneur consiste à les défendre ; Et vous trouvez infiniment plus doux De les honnir sans daigner les entendre. Peut-être, au lieu d'un pareil dévoùment. Qui sert parfois, et jamais ne peut nuire-, Je vous aurais trouvé plus indulgent , Si sourdement cherchant à m'introduire.
Par fausseté , par adulation , J'eusse voulu me rendre nécessaire , Pour le profit de mon ambition ; Et m'arroger le pouvoir de tout faire, Tout réformer , sous prétexte d'abus , En affichant une morale austère.
Et me couvrant du manteau des vertus.
En entendant ce discours énergique , Au fond du cœur chacun applaudissait;
( ifïo) ■ L'aumônier seul rougissait, pâlissait; Et le discours demeura sans r<''plique.
Enfin de rnge il partit brusquement -, Devint rol)j( t de cpiclques rnillfries ; On se permit d'agréables sailli(>s, Et le festin s'acheva tiès-gaîment.
Puis, la duchesse ayant la voix charmante. Pour plaire au duc qu'elle aimait tendremetrt. Daigna chauler la Romance suivante.
Que i'aime ces prpiix chevaliers.
Qui nous sont dépeints dans l'histoire.
Sur leurs fidèles destriers Errant pour l'amour et la gloire!
Sous le casque et sous le haubert, Fiers de leurs pesantes armures; Ils parcouraient plaine et désert.
Cherchant les nobles aventures.
En lions prêts à se charger, Ils accouraient à la bataille; Ne connaissant aucun danger.
Frappant et d'estoc et de taille.
Ces audacieux paladins, Si fiers sous l'armet et la lance, Hors des combats étaient humains , Pleins de tendresse et de constance.
( ï5i ) Généreux, loyaux et courtois; En tous lieux protecteurs des belles; A leur dame, ainsi qu'à leurs rois, On les voyait toujours fidèles.
Du noble objet de son ardeur.
Chacun dans sa marche guerrière , Portait le chiffre et la couleur, Sur sa cuirasse et sa bannière.
Dans les tournois de tous côtés Les cris animaient l'espérance ; Et les regards de leurs beautés, Doublaient leur force et leur vaillance.
Bientôt du vainqueur fortuné La victoire était célébrée :
Et l'amant était couronné Des mains d'une amante adorée.