CHANT PREMIER
Sujet du Poème. — Naissance et Éiîncation de Don Quichotte. — Son Départ avec son Écuyer Sancho Pança. — Aventure des Forges. — Combat du Moulin à vent. — Nuit passée chez des Chevriers.
A Don Quichotte , au héros de la Manche , Ma faible Muse a consacré ces chants ; Quand d'Arouet il faudrait les talens , Et d'un Stentor la voix sonore et franche. Pour célébrer tant de faits éclatans.
N'importe ; il faut conter les aventures Du Castillan, la fleur des chevaliers : De ses exploits , de ses traits singuliers , J'esquisserai les naïves peintures.
Inspirez-moi, Nymphes du Toboso, Vous, dont je dois chanter la Dulcinée, Qui du héros fixa la destinée.
O Doa Quichotte ! illustre Ecce-Homo !
Vrai parangon d'honneur et de constance î Qui peut savoir le nombre des géans Qu'eût transpercés ta redoutable lance , Sans le tissu des noirs enchanteinens, Qui contre toi Grent tourner la chance? Qui sait combien ta trop brusque vaillance Fit sur ton chef pleuvoir de horions ? Des vieux romans les fameux champions.
Les chevaliers dits de la table ronde , Les douze pairs de valeur sans seconde , Les Amadis , les Pcenaud , les Roland ; Tout ce qu'on vit de chevaliers errans , Seront au plus les rivaux de ta gloire : Aussi bien qu'eux tu vivras dans l'histoire ; Aussi bien qu'eux tu servis Cupidon 5 Aussi bien qu'eux tu perdis la raison.
Dans un château d'antique architecture, JSfotre héros ayant reçu le jour, Dès son jeune âge entendit la lecture Dés romanciers, et leurs propos d'amour. Bientôt il fut savant en courtoisie :
Nul ne connut mieux que ce paladin Les us et lois de la chevalerie, Seule science utile au goure humain.
Dans son grenier il découvre une armure, Une rondache , un vieux casque brise :
Il s'en revêt, l'ajuste à sa figure,
Et s'adrairant, marche ainsi déguisé.
Dès ce moment sa cervelle égarée
Ne rêve plus que tournois , que combats ,
Traître éprouvant la force de son bras,
Brigands occis et beauté délivrée.
Allons, dit-il, me voilà chevalier-,
Il ne faut plus qu'un fidèle écuyer.
Puis de mon cœur une belle adorée ,
Mon cimeterre , avec uu dextrier.
Or, tout cela m'est chose très-facile 5
J'ai Dulcinée au palais Toboso ,
Et Rossinante, et mon fermier Sancho.
Ciel ! à mes vœux quand tout devient dociw ,
Sois favorable à mon juste désir.
Des pleurs alors sur son maigre visage
Coulent à flots : il pousse un long soupir.
Puis s'agenouille, et d'un doux avenir
Au fond de l'ame il sent l'heureux présage.
De cinquante ans il avait bientôt l'âge; D'un noble objet l'amonr contemplatif Convenait fort au chevalier pensif.
Sa Dulcinée était une meunière.
Très-bonne fille, et qui ne pensait guère A captiver un brillant chevalier ; Bornant ses vœux et son bonheur à plaire Au riche fils d'un honnête meunier.
Sancho Pança, le futur écuyer.
S'entendait bien à recueillir ses gerbes ;
Mais assez mal à son nouveau métier :
Au demeurant grand diseur de proverbes, Plein de bon sens , quoiqu'un peu singulier ; Bon paysan, de grotesque figure, Large du ventre et petit de stature.
Le chevalier l'instruisit en secret De tout son plan , et ce hardi projet Du bon Sancho déjà tourne la tête, Quand il entend que son maître promet De partager avec lui la conquête Qu'ils doivent faire, et faire en peu de jours D'un beau royaume et de ses alentours.
Pour leur monture ils avaient Rossinante, Fameux cheval , fort ami du repos , Et qui jamais ne prenait l'épouvante*, Bref, digne en tout de porter le héros. Voilà pour un, qui déjà se pavane, En caressant son modeste coursier •, Et l'on convient que Sancho l'écuyer Qui n'en a point, montera sur son âne. Enfin un soir tout étant préparé , Lorsque chacun chez-soi fut retiré , Qu'on ne vit plus ni valet ni servante ; Nos deux guerriers sortent de la maison -, Le chevalier perché sur Rossinante, Et l'écuyer monté sur son grisou.
Par des détours en hâte ils cheminèrent Toute la nuit , et tout le jour d'après :
( ^^5 ) Dans un vallon enfin ils s'arrêtèrent, Fort satisfaits de ce premier succès.
Impatiens de nobles aventures.
En attendant le lever du soleil, Nos deux héros, accablés de sommeil.
Avaient déjà débridé leurs montures , Pour se livrer aux douceurs du repos ; Quand tout-à-coup, du fond de la montagne, Un bruit affreux qu'un grand vent accompagne Semble annoncer le retour du chaos.
Un cliquetis de chaînes, de ferrailles, Par mille échos autour d'eux retentit : Des coups pressés comme dans les batailles Doublent l'effroi de cette sombre nuit.
Sancho Pança tombe tout interdit , Et la frayeur lui coupe la parole :
Mais Don Quichotte, incapable de peur, Avec plaisir voit commencer son rôle , Et le danger fait palpiter son cœur.
Sur Rossinante aussitôt il s'élance ; Prend sa rondache , et sur chaque étrier Il s'affermit; puis, brandissant sa lance. Tient ce discours au tremblant écuyer :
Tu vois l'horreur de ce vallon sauvage ;
L'obscurité nous dérobe les cieux :
Eh bien î ceci redouble mon courage.
Et ce moment vient combler tous mes vœux.
Ami Sancho , je vais braver l'orage ;
Demeure ici -, tu m'attendras trois jours 5
( '26) Tu connaîtras alors ma destinée :
Si je péris , va dire à Dulcinée , Que je suis mort fidèle à mes amours.
Le bon Sancho pleurait à chaudes larmes , De tout son cœur regrettant son foyer, Et maudissant îe dur métier des armes.
Comme il aimait pourtant le chevalier, Pour le sauver de ce péril extrême , Il s'avisa d'un nouveau stratagème :
Serrant la sangle , il passe adroitement Près de la croupe, et fait un nœud coulant Autour des pieds du coursier Rossinante. Le chevalier voulant partir alors, Pique des deux et fait de vains efforts -, Il presse, il crie, il bat, s'impatiente^ Des pieds , des mains , il a beau batailler , Son dexlrier ne fait que sautiller, Et le héros ne peut rien y comprendre. Mon cher Sancho, dit-il en soupirant, Il faut enfin me résoudre à descendre -, Je ne puis vaincre un tel enchantement : Demain peut-être , au lever de l'aurore , Le ciel pour nous sera moins rigoureux : Prends du repos, et mange si tu peux.
Pendant qu'ainsi Don Quichotte déplore L'événement dont il est accablé, Le bon Sancho saisissant la bouteille, Du contre-temps est bientôt consolé.
Le lendemain avant l'aube vermeille , Noire héros ine se doutant de rien, L'écuver fut retirer le lieu Qu'à Rossinante il avait mis la veille.
Le chevalier voyant poindre le jour ,
Se lève et dit : Compagnon , voici l'heure
D'aller combattre au nom du tendre amour ^
Voyons enfin si la chance est meilleure.
Il dit , et s'arme , et pique plein d'ardeur :
Le cheval part , et d'un air intrépide
Marche à grands pas sous la main qui le guide
Sancho de loin le suit transi de peur.
A peine ont-ils pénétré dans. les gorges, Que le mystère à leurs yeux s'éclaircit ^ Un gros torrent faisait mouvoir des forges ; C'était de là que venait tout le bruit. A cet aspect , trompé dans son attente , Le chevalier demeure confondu :
Quant à Sancho , son rire contenu Faisait gonfler sa face rayonnante.
Cherchons ailleurs des dangers plus réels, Dit Don Quichotte, et par notre constance Soumettons-nous des destins trop cruels : La gloire est due à la persévérance.
De leurs exploits reprenant donc le cours, Ils vont errans dans ces lieux romantiques :
( ^^^8 ) Le chevalier noyé dans ses amours , Et poursuivant ses projets fantastiques.
Croit voir partout des créneaux et des tours : Au moindre bruit son oreille attentive , Veut reconnaître à chacun des détours L'accent plaintif d'une belle captive , Qui d'un donjon l'appelle à son secouis.
Comme ils passaient auprès d'une colline A nuit tombante ; il croit voir un géant. Sancho , dit-il , voici certainement Un beau hasard que le ciel nous destine. Comme un éclair il part au même instant. Sanchô regarde et dit : Qu'allez-vous faire ? Monsieur, Monsieur! c'est un moulin à vent. Le chevalier que rien ne peut distraire, Avance et dit : Oses-tu , téméraire , Braver ainsi la force de mon bras ?
Il frappe alors, en invoquant sa belle. Sur le moulin , qui du bout de son aile Lui donne un coup et le jette à vingt pas.
Le bon Sancho crut n'avoir plus de maître : Il vient en pleurs , il le trouve gisant -, Et Don Quichotte en le voyant paraître Lui dit : Mon fils, un être malfaisant M'a tout-à-coup arraché la victoire :
Je la tenais , lorsqu'un enchantement , Dont il n'est point d'exemple dans l'histoire, En un moulin a changé mon géant.
Le sort, mon fils, est jaloux de ma gloire. Monsieur, dit l'autre, allons au plus pressé; N'auriez-vous pas une grave ])!essure?
Le héros dit : je suis un peu froissé , Et ne suis pas sans quelque meurtrissure -, Mais c'est de quoi je m'abstiens de parler ,, Un chevalier ne doit jamais se plaindre ; De mille coups dùt-il se voir cribler •, C'est une loi qu'il ne faut point enfreindre. Sancho parvient alors tant bien que mal, A replacer Don Quichotte à cheval, Et dans linstaut lui-même est sur son âne.
Après avoir quelque temps cheminé , Notre écuyer avise une cabane ; Monsieur, dit-il, nous n'avons pasdiué.
Et le repos vous serait nécessaire :
Entrons ici ; sous cette humble chaumière , Peut-être , est-il des gens hospitaliers : Notre héros répondit : volontiers.
Les paysans très-bien les accueillirent ;
Ces montagnards étaient des chevriers ^
Ce qu'ils avaient , de bon cœur ils l'offrirent •,
Tous à l'envi choyant les voyageurs :
De leur cabane ils firent les honneurs ^
Leur meilleur vin dans une outre ils servirent-,
De la marmite on tira du chevreau.
Qu'un des pasteurs servit sur une peau ;
Puis tout au tour, pêle-mêle ils s'assirent;
Et du souper chacua prit un moi'ceau.
( i^o ) Pour le dessert on donna du fromage.
Bien conservé , dur comme du ciment :
Sur toute chose on présenta du gland , Fort renommé dans ce pays sauvage.
Le chevalier cherche à se recueillir, Prend de ce gland qu'il contemple à loisir. Puis tout-à-coup parle ainsi d'abondance : Qu'est devenu ce siècle d'innocence , Cet âge d'or , où les hommes égaux , Vivaient heureux sons la loi de nature ? Ces glands étaient leur seule nourriture : Dans leur cabane ils goûtaient le repos ^ Les passions n'agitaient point leur ame ; D'un amour pur ils connaissaient la flamme^ Lui seul d'hymen allumait le flambeau : Le sot orgueil, la sordide avarice, Ne brisaient pas des liens le plus beau : Nul d'un tyran ne craignait le caprice : L'horrible guerre et le droit du plus fort. Sur une terre en tous lieux ravagée N'étendaient point l'empire de la mort , Et la vertu n'était point outragée ; L'appât du gain qui trouble l'univers , N'exigeait point que l'on passât les mers : On tressaillait au seul nom de patrie.
Mais dans nos jours d'affreuse barbarie , Pour protéger la veuve et l'orphelin , On a besoin de la chevalerie.
Pour vous, amis, dans ce siècle d'airaiu , Seuls vous menez une innocente vie •, De tous vos soins mon ame est attendrie 5 C'est parmi vous que je retrouve enfin Ces heureux traits de l'enfance du monde. Ah I puissiez-vous d'un semblable destin Jouir long-temps dans une paix profonde !
Les chevriers ravis de ce discours ,
A l'écouler fussent restés toujours ;
Mais il leur dit : Vos yeux doivent se clore;
Par le sommeil allez vous restaurer.
On obéit-, et seul jusqu'à Taurore ,
Pour Dulcinée il alla soupirer.