‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 36 sur 116 · LES DEUX CHOEURS RÉUMS · texte numérisé non relu

LES DEUX CHOEURS RÉUMS

Amour! tes triomphes sont sûrs ; Que tes flammes soient immortelles :

Nous »fe l'ofl"rons que des cœurs purs ; Fais-nous trouver des cœurs fidèles^.

( ^57 ) Ce passe-temps ne finit qu'au flambeau : Le soir venu , la forêt éclairée Frappe les yeux d'un spocîach^ nouveau : De lampions la roule est décorée , Et l'on reprend le chemin da château.

D'autres plaisirs , et des fêtes nouvelles Firent trouver ce séjour enchanteur A nos héros : l'empressement flatteur Des deux époux ,• leurs grâces naturelles Etaient bien faits pour captiver les cœurs. Mais Don Quichotte appelant la sagesse A son secours , déjà de la mollesse Se reprochait les perfides douceurs ; Il rendit grâce à ses hôtes aimables , Puis il fixa le jour de son départ.

A ses destins tout le monde prit part, Et lui donna des regrets véritables.

Sancho-Pança n'en inspirait pas moins Par sa gaîté,'ses mots pleins de justesse Et son bon cœur : madame la duchesse L'aimait beaucoup , et glissa sans témoins Deux cents ducats dans une de ses poches ^ Puis de bon vin fit remplir les sacoches.

Sur les balcons chacua s'étant porté , Le chevalier, monté sur Rossinante , Fit un salut tout plein de dignité :

Puis il reprit sa marche triomphante, Son ccuyer trottant à son côté.

( i58 ; En s'éloignant de ce lieu de Cocagne , Notre héros crut se sentir plus fort : A chaque pas vers la rase campagne , Il renaissait et prenait du ressort.

Ami , dit-il , il n'est sur celle terre Qu'un seul vrai bien dont mon cœur soit flatté , Qui ne soit point une vaine chimère ; Un seul trésor, et c'est la liberté.

Tous les plaisirs qu'inventa la mollesse Contre l'ennui se trouvent en défaut :

Ceux que procure une immense richesse N'ont aucun prix , sans ce don du Très-Haut. Que de respects , de délicats hommages Dans ce château m'ont été prodigués !

Que de grandeur dans ces deux personnages ! Combien d'égards et de soins distingués ! Eh bien ! Sancho , cette magnificence Ne m'ofîVait rien qui charmât mon désir : Je me sentais dans une dépendance Dont tant d'honneurs ne pouvaient ra'afïranchir. Heureux qui peut se suffire à soi-même , Gagner son pain par son propre labeur ; Pour qui la paix est le bonheur suprême , Et dont le ciel est le seul bienfaiteur !

Ah! dit Sancho, vous pouvez, mon cher maître. Vous rassurer contre de tels dangers :

Loué soit Dieu qui nous a fait connaître Des gens si bons envers les étrangers !

( i59) Nous trouverons nssez d'hôtelleries Où nous serons et battus et bernés.

Wy pensons plus -, j'ai les poches garnies : Vive Madame , et ses amples dînes !

Ayant repris le cours de leurs voyages : Sur la chaussée arrivèrent un soir , Venant vers eux, de brillans équipages : Le chevalier s'approcha pour les voir , Fit arrêter, vit des dames charmantes.

Qu'accompagnaient de fort beaux cavaliers. Il étonna d'abord ces élégantes Par sa tournure et ses airs singuliers : Mais ayant dit qu'il était Don Quichotte , Défenseur né du sexe et de l'honneur , On devina sur-le-champ sa marotte :

Chacun lui fit un compliment flatteur Sur sa bravoure et sur sa courtoisie.

Comme ils allaient dans une hôtellerie Du voisinage , on obtint du héros Qu'il y viendrait avec la compagnie , Passer la nuit pour prendre du repos.

Les voyageurs ayant mis pied à terre ,

On s'établit dans les appartemens ^

On fit venir des raffraichissemens ,

Puis l'on causa de façon familière.

On fit connaître au noble chevalier

Les noms pompeux , la naissance et Thisloire

De chaque dame eu son particulier.

l i6o ) Noire héros ne manqua pas de croire A tous les faits qui lui furent contés. Mais il serait ici trop long de dire Par quel hasard tant de .jeunes beautés Se trouvaient là : qu'importe? il doit suffire D'être informe que l'amour et l'honneur Avaient ourdi toutes leurs aventures :

Qu'à Don Fernand , riche et vaillant seigneur, Appartenaient et laquais et voitures , Et qu'on suivait la route de Madrid.

Fallut céder au pouvoir de Morphée ; On se quitta pour achever la nuit :

Mais du héros la cervelle échauffée Ne permit pas qu'il fût se mettre au lit. Pour faire honneur aux illustres altesses , Il fit la garde autour de la maison Sur Rossinante -, ainsi qu'aux forteresses , On met toujours des gens en faction.

Quand tout dormit, excepté les servantes ;

De celles-ci deux furent au grenier

Sans faire bruit ; puis les deux innocentes

D'un ton plaintif, sirènes attrayantes ,

Firent appel au galant chevaHer.

Pour l'enhardir, au beau clair de la lune,

Par la lucarne il ne s'en montra qu'une.

Il l'aperçut, vint près d'elle et lui dit :

Jeune beauté , que ne m'est-il possible

De vous prouver combien je suis sensible

Au tendre amour qui vers moi vous conduit !

( ï6r ) Mais Dulcinée à ses lois m'asservit.

Aux doux sermens qu'il a faits à sa belle , Un chevalier ne peut ètie in(ii!èle.

Ali î lui dit-elle, illustre paladin, Ma destinée est donc bien malheureuse : Daignez du moins approcher votre niaiu , Pour la livrer à ma bouche amoureuse.

Notre héros, touché de sa douleur, Se met debout, les pieds sur Rossinante : Eh bien! dit-il, faites votre bonheur; \ous la tenez, cette main triomphante.

En ce moment le licou du baudet,

Que tenaient prêt les femelles perfides ,

Du chevalier saisissant le poignet ,

El le serrant au châssis du volet.

Forme aussitôt un nœud des plus solides.

Pour s'en tirer il fit de vains eflbits.

Heureusement le sage Rossinante

Ne bougea pas ; car le poids de son corps

L'eût disloqué. Pourtant l'angoisse augmente -,

Comment tenir dans un état pareil ?

Le bon Sancho n'entendait chose au monde :

Pendant qu'il est dans les bras du sommeil ,

Faut-il qu'ainsi son maître se morfonde.^

Oh ! que dura cette terrible nuit î

Au point du jour, la maligne servante i Défait le nœud : le pauvre Rossinante Quitte son poste eu entendant du bruit.

Ce mouvement fait tomber Don Quitlioiie Le long du mur , ainsi qu'une pelote.

Le malheureux était près d'expirer, 11 demeura quelque temps immobile 5 Mais commençant enfin à respirer, Il se relève , et va d'un pas ayile A Rossinante : il monte lestement , Se raffermit : puis il saisit sa lance , S'éloigne un peu pour se donner du champ ; Et le courroux redoublant sa vaillance, D'une voix forte il prononce ces mots : Apparaissez , auteurs de ces complots ! Vils enchanteurs ! je suis à vous attendre : Me voici prêt 5 quiconque ose prétendre Que Don Quichotte a mérité ce sort, Indigne effet d'une lâche magie , En a menti ; sur quoi je le défie , Pour en finir par un combat à mort.

On s'empressa de calmer ce transport :

Craignant le bruit en telle conjoncture ,

Peut-être aussi l'apparence d'un tort.

Il oublia cette mésaventure-,

Et par les soins du seigneur Don Fernand,

On vit bientôt un festin excellent,

Qui ramena la gaîté franche et pure.

Notre héros eut la place d'honneur :

Il sut mêler à la galanterie

L'heureux talent d'un sublime orateur,

Sur les sujets de gloire et de patrie :

( iti3 ) Mais s'il parlait Je la chevalerie , Nul ne pouvait s'empêcher en son cœur D'avoir pitié de sa triste foHe.

Le dîner fait, on s'apprête au départ : On s'applaudit de l'heureuse rencontre , Et d'un plaisir que l'on dut au hasard. Chacun s'émeut aux regrets qu'on se moixtre ; On part enGn, en se donnant l'espoir Qu'un jour, peut-être, on pourra se revoir. Mais las ! déjà la vitesse inégale De leurs coursiers en sortant du manoir, A mis entre eux un immense intervalle.

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