CHANT CINQUIÈME
]\oces de Gamache. — Aventure de Basile et de la belle Quitterie.
— Admiral»le présence d'esprit de Doti Quiciiotte en cette occasion,
— Grand festin. — Epithalame de Basile et de Quitterie.
Chaque matin, respirant un air pur.
Nos deux héros, au lever de l'aurore, Aimaient du ciel à contempler l'azur, Et les beautés de l'empire de Flore, En discourant un jour de mille objets, Que leur offrait uu charmant paysage, Il se trouva qu'à travers des bosquets, Ils arrivaient près d'un très-beau village.
De toutes parts venaient des jeunes gens, Avec des fleurs, comme pour une fête ^ Remplissant Tair de leurs joyeux accens.
Mon fils Sancho , sais-tu ce qui s'apprête?
Dit Don Quichotte. Il me semble. Seigneur,
Reprit Sancho, que c'est un mariage :
On court en foule , et pour le voisinage ,
On le voit bien , c'est un jour de bonheur :
Pour les époux, encor bien davantage.
Le chevalier s'adresse aux jeunes gens :
On lui répond : la belle Quitterie
Avec Gamache aujourd'hui se marie :
C'est le grand jour, vous arrivez à temps^
La noce a lieu dans la grande prairie ^
C'est là , Seigneur, que nous nous rassemblons
Vous y verrez briller notre jeunesse ,
Et l'on y vient de tous les environs.
Pour faire honneur à sa belle maîtresse ,
Gamache veut étaler sa richesse ,
Donner des bals, des fêtes et des jeux :
Il est galant, généreux, magnifique.
Ayant des droits à l'estime publique
Il rend pourtant quelqu'un bien malheureux. Bien malheureux ; c'est le pauvre Basile.
Comment cela? dit le bon chevalier :
Il faut tout voir : peut-être est-il facile De s'arranger; le cas est singulier :
Racontez-moi tout cela , je vous prie.
Lors on lui dit : dès leurs/plus jeunes ans,
Nous connaissons Basile et Quitterie :
Le voisinage unissait leurs parens :
Leur amitié commença dès l'enfance,
Et l'un pour l'autre ils se trouvaient formés.
De les unir on avait l'espérance ;
D'un tel projet tous paraissaient charmés.
En grandissant, la jeune pastourelle
Embellissait si bien, que chaque jour
Elle inspirait quelque nouvel amour ;
Mais à Basile elle restait fidèle :
Basile aussi n'avait pas son égal.
Pour la beauté, pour la force et l'adresse,
Tirer de l'arc et monter à cheval.
On admirait sa voix enchanteresse,
Et son esprit plein de délicatesse.
Frères ! vraiment , répond le chevalier , Je soutiendrai si l'on veut par ce glaive , Qu'au temps d'Artus , un pareil cavalier Eût mérité la princesse Geniève, Malgré les preux et malgré Lancelot.
L'autre reprit : Pour tout dire en un mot , Chacun l'aimait, voyant sans jalousie Que l'un à l'autre ils étaient destinés , Et qu'il aurait la main de Quitterie.
Mais ils étaient tous deux peu fortunés , Et par malheur elle plut à Gamache , Qui des parens l'obtiiit facilement.
( '6G ) Basile alors , voyant que Ton arrache A son espoir celle qu'il aime tant, Fuit dans les bois, comme atteint de folie, l^oin des humains ; et nous le plaignons tous5 Il raéi'itait d'épouser Quitterie.
Ah! dit Sancho , l'on peut être jaloux; Mais at!endons , c'est la fin qui couronne : On ne tient rien tant qu'on n'est pas au bout. Notre avenir n'est connu de personne , El tant qu'on vit, il est remède à tout. Pendant qu'il pleut, souvent le soleil brille; Femme dit oui, dit non dans un moment ; Entre les deux on ne peut seulement Faire passer la pointe d'une aiguille : On voit souvent aller du blanc au noir ; Ma foi , le monde est une étrange chose. L'homme propose , et c'est Dieu qui dispose : On change bien du matin jusqu'au soir.
Finiras-tu d'enfiler tes sentences?
Dit Don Quichotte. A quoi cela sert-il? .Te ne vois pas que malgré ton babil , Puissent rester les moindres espérances.
En arrivant, ils virent de danseurs Sous la feuillée une foule innombrable : Mille instrumens animaient les acteurs ; L'ensemble offrait un coup-d'œil admirable. Sous des berceaux étaient les pourvoyeurs , Les cuisiniers, pâtissiers, rôtisseurs ;
iyf-
( ^C.n ) Les meilleurs vins servis en abondance, Les plus beaux fruits entremêlés de fleurs , Sur des buffets d'une extrême élégance , Avec des gens qui fixisaient les honneurs.
Pour ces messieurs tout plein de complaisance. Sancho buvait , mangeait , faisait bombance. Le chevalier, en lieux plus reculés, Aimait mieux voir les sauts, la pantomime, Les jeux d'adresse, et les assauts d'escrime ; Les tours de force , et combats simulés.
Enfin le son des trompettes bruyantes , Vers la hauteur attire tous les yeux; Et mille voix au loin retentissantes , Remplissent l'air de sons mélodieux.
Au débouché d'une allée en charmilles , Déjà l'on voit paraître les familles , Près de s'unir par des liens si doux , Qui de leur groupe entourent les époux. Sur les côtés , une troupe brillante De cavaliers avait formé deux rangs :
On les voyait s'étendre sur la pente , Marchant en ordre , au son des instrumens. On distinguait au centre Quitterie , Près de Gauiaclie , ayant l'air sérieux , Les yeux baissés, modeste et recueillie. Des diamans ornaient ses beaux cheveux, Et sur sa tête était une couronne.
Tout pâlissait auprès de sa beauté ;
( ïC8 ) On ne voit rïen de ce qui l'environne. A cet aspect, Sanc!io fut transporté, Et Don Quichotte avoua que personne, Jusques alors ne l'avait emporté Sur Quitterie.... excepté Dulcinée.
Déjà l'aufcl se trouve préparé :
Sur une estrade où paraît le curé Pour recevoir les sermens d'hyménée.
L'encens s'élève • et chacun fait des vœux , Pour que le ciel daigne hénir ces noeuds.
Les deux époux enfin sont en présence : Partout au loin règne un profond silence ; Mais tout-à-coup ce silence est troublé Par une voix : Arrêtez, disait-elle....
On voit courir nu homme échevelé :
Tous sont frappés d'une frayeur mortelle. Lorsque sur lui sont fixés les regards, On reconnaît l'infortuné Basile ; En robe noire , avec les yeux hagards , L'air égaré : sa démarche vacille ; Il va se mettre au devant de l'autel.
Écoulez-moi, dit-il, ô Quitterie!
Je vous adjure au nom de rÉlernel , Vengeur du crime et de la foi trahie ! N'est-ce pas lui qui reçut le serment Que votre bouche a répété souvent, D'être à moi seul ^ de n'être qu'à Basile ?
( ï69) Et néanmoins, vous alloz à l'instant Vous parjurer : est-ce d'un cœur tranquille ? De vos remords je viens vous aflranchir, Vous rendre libre, afin qu'indépendante, Sans nul délai, vous puissiez accomplir L'heureux hvmen qui comble votre attente.
Il tire alors de sa robe un poignard ,
Avec lequel il perce sa poitrine :
Le sang jaillit ; on crie , on se chagrine ,
On vole à lui.... mais il était trop tard.
Le curé vient ^ plein de zèle, il s'empresse
D'oiîrir ses soins dans celte occasion ,
Et les secours de la religion :
Mais le mourant refuse en sa détresse
Tous ces secours ^ résolu de finir
Dans cet état , à moins que Quittcrie
A son salut ne veuille consentir^
En l'épousant au terme de sa vie ,
Pour assister à son dernier soupir.
Le chevalier et l'ecclésiastique Sont réunis pour ce pieux dessein.
Au nom du ciel, et d'un ton pathétique, A l'assemblée ils s'adressent soudain.
Chacun approuve; on presse Quitteriez Et ses parens, et Gamache incertain :
Avec instance on menace et l'on prie L'un après l'aulie : on les décide enfin •,
On met Basile auprès de Quilterie ,
Qui fond en pleurs, en lui donnant la main;
Et dans l'instant le curé les marie.
Hélas! après cette cérémonie, ]1 comptait bien qu'il allait l'enterrer : Il lien fut rien -, le bon homme Basile N'était pas mort : d'un mouvement agile Il se relève, et chacun d'admirer ; D'étonuement l'assemblée est saisie :
Lui de nouveau contemplant Quilterie, Tombe à ses pieds , mais c'est pour l'adorer. Ce qu'il feignit pour ravoir sa maîtresse , Fut de sa part un simple tour d'adresse : Invention que pardonne aisément Un cœur épris à son fidèle amant.
Mais des parens qui dira la colère , Et de Gamache , et de tous ses amis?
Les spectateurs demeurent interdits.
Fort inquiets de ce qu'on pourra faire. Gamache s'arme avec ses partisans Contre Basile , et pour venger leur gloire. Mais le héros tient pour obligatoire Ce qui s'est fait , et se met dans les rangs : Sur Rossinante intrépide il s'avance Lance en arrêt parmi les combattans.
A cet aspect la troupe fait silence.
Guerriers I dit-il , à quoi prétendez-vous ?
( 17^ ) Par leurs sermens Basile et Quilterie , Et par le cœur , ne sont-ils pas époux ? N'était-ce pas son amante chérie ?
Voulez-vous donc briser des nœuds si doux ? Les généraux, aux combats, dans les sièges, Se sont permis la ruse en tous les temps : On les approuve ; et pourquoi les amans N'auraienl-ils pas les mêmes privilèges ? Gamache est riche et Basile n'a rien ; Faut-il encor lui ravir ce qu'il aime ? Pourquoi porter sa misère à l'extrême ? Qu'il ait un cœur, puisque c'est tout sou bien. Le tendre amour ne souffre aucun partage : En concluant cet autre mariage , On aurait fait trois êtres malheureux.
Gamache est bon , Gamache est généreux \ Il peut choisir entre toutes les belles ; Il en est digne, et je lui réponds d'elles.
Par ce discours chacun fut désarmé :
Du même esprit chacun fut animé :
Gamache même embrassa Don Quichotte.
J'allais, dil-il, faire une grande faute \ Votre sagesse a su m'en préserver \ Puissé-je ici toujours vous conserver î Allons trouver Basile et Quitterie \ Ces deux époux vous devront leur bonheur : Je veux finir la fêle en leur honneur.
Spontanément chacnn alors s'écrie :
Nous sommes tous au comble de nos vœux :
( ^7-^ ) Vive Gatnache et Basile l'heureux !
Vive la fieiu- dr la clievaleiie!
Vive à jamais la belle Quitterie !
Bientôt on vit commencer le festin ; Gamaclie en fit les honneurs avec grâce , Et des rr-grets le plaisir prit la place. Les deux époux se tenant par la main , Le chevalier lit leur épithalaine , En triolets, dans ce chant tout plein d'ame
a Chantons en chœur un triomphe nouveau Célébrons tous Basile et Quitterie :
L'hvîncn pour eux allume son flambeau.
Chantons en chœur un triomphe nouveau. Chagrins passés rendent ce jour plus beau : Oublions-les : que ce soit pour la vie. Chantons en chœur un triomphe nouveau : Célébrons tous Basile et Quitterie.
Vous connaissez ce Dieu faible et jaloux ; L'enfant ailé qui nous charme et nous blesse. On nVst jamais à l'abri de ses coups : Vous connaissez ce Dieu faible et jaloux. Qui ne lui doit ses inslans les plus doux , Et les erreurs de sa tendre jeunesse ? Vous connaissez ce Dieu faible et jaloux ; L'enfant ailé qui nous charme et nous blesse.
N'espérons pas triomplier de Tamour :
Qui lui résiste ofîénse la nature.
En vain l'on fuit, l'on combat tour à tour :
N'espérons pas triomplier de l'amour.
Il naît dans l'honinie en lui donnant le jour,
Et dans nos coeurs son feu sacré s'épure.
N'espérons pas triompher de l'amour :
Qui lui résiste oiîense la nature.
L'être isolé meurt comme il a vécu , Indifterent à tout ce qui respire.
Froid égoïste , il végète inconnu :
L'être isolé meurt comme il a vécu.
Nul ne le pleure au tombeau descendu , Et tout entier il rentre au sombre empire. L'être isolé meurt comme il a vécu , Indifférent à tout ce qui respire.
Le bien aimer console de tous maux ; Et ceux qu'il fait, il les guérit lui-même. Un doux regard soutient dans les travaux Le bien aimer console de tous maux.
Il rend heureux l'habitant des hameaux : Tout s'embellit auprès de ce qu'on aime. Le bien aimer console de tous maux, Et ceux qu'il fait , il les guérit lui-même.
Génies faveurs, doux aveux, tendres soins, Sont les trésors de toute ame sensible. Ils sont à vous, vos pleurs en sont témoins ■, Gentes faveurs , doux aveux , tendres soins , Ces dons du ciel , premiers de nos besoins. Malheur à qui porte un cœur inflexible i Génies faveurs , doux aveux , tendres soins , iSont les trésors de toute ame sensible.
Soyez époux , sans cesser d'être amans : Veuille le ciel bénir vos destinées !
Il comblera nos vœux les plus ardens.
Soyez époux, sans cesser d'êire amans.
Dans les enfans de vos peiits-enfans , Puissiez-vous voir vos vertus couronnées î Soyez époux , sans cesser d'être amans.
Veuille le ciel bénir vos destinées !
Chantons en chœur un triomphe nouveau Célébrons tous Basile et Quitterie :
L'hymen pour eux allume son flambeau.
Chantons en chœur un triomphe nouveau.
Chagrins passés rendent ce jour plus beau Oublions-les -, que ce soit pour la vie. Chantons en chœur un triomphe nouveau Célébrons tous Basile et Quitierie. «
('75) On répéta ces vers plus d'une fois , Et l'harmonie^en rehaussa les charmes. Le tendre amour ayant repris ses droits, Des deux époux on vit couler les larmes : Chez leurs parens en pornpe reconduits, Dès le jour même ils furent en ménage ; De plus en plus ils vécurent unis, Et leur bonheur fut toujours sans nuage ; Du chevalier le nom fut conservé :
Son souvenir a passé d'âge en âge , Et dans les cœurs il demeura gravé.