UNE JOURNEE DU MOIS DE MAI
JjE ciel vers Tonent commence à s'éclwircir, Les ombres de la nuit deviennent moins épaisses,- Je vois à mon zénith les étoiles pâlir , Cybèle va bientôt déployer ses richesses.
Voici l'aube du jour , une douce clarté Se fond avec l'azur de la voûte éthérée ^ La ravissante aurore, avec suavité.
Compose du soleil l'auréole pourprée.
Il est encor caché, mais on voit ses rayons-, 11 lance autour de lui des faisceaux de lumière : Chaque objet se colore , ei déjà sur les monts L'on voit briller des points que sa présence éclaire.
Le trait part et tout sort de l'engourdissement : Oh ! quelle impression il fait sur mes organes ! Il dilate mon cœur-, c'est un dieu bienfaisant, Qui donne le ressort aux vapeurs diaphanes.
Salut! flambeau céleste, âme de l'univers! Le sage, l'ignorant, te contemple et t'admire : Les chantres des forêts t'adressent leurs concerts ; Reçois l'hommage pur de tout ce qui respire.
(7 ) Du malin d'un beau jour que j'aime la fraîcheur 1 Les troupeaux ont gaîment quitté leurs bergeries : L'homme des champs dispos a repris son labeur ; Le son des chalumeaux réjouit la prairie.
Devant moi se déploie au pied d'un long coteau (i), D'un vignoble soigné la plaine verdoyante : A peine l'œil embrasse en ce vaste tableau , De cet heureux climat la contrée opulente.
De ce coteau fleuri , coupé par des vallons , On voit mille vergers remplir les intervalles : Des sentiers tortueux, des clochers, des maisons. Couvrent de ses glacis les pentes inégales.
Du plus profond d'entre eux sort un large ruisseau» Qui court en serpentant fertiliser la plaine; Fait mouvoir une usine , et dans chaque hameau Va du cultivateur embellir le domaine.
Suivons de ce vallon les sinuosités :
J'aime à me recueillir en ces lieux solitaires : Tadmire en cheminant ces agrestes beautés. Et m'y crois protégé par des dieux tutélaires.
(i) On pense que dans les vingt strophes qui suivent, l'auteur a voulu décrire le lieu même de sa naissance et le pays environnant.
L'eau se joue à travers des masses de j^ranit Eparses sur ses bords , et qui forment sur elle Plusieurs ponts suspendus. Resserrée en son lit, Elle ébranle en grondant leur voûte naturelle.
Un courant détaché du ruisseau principal , Et longeant à mi-côte , atteste l'industrie Du modeste habitant, qui tira ce canal. Pour ses besoins divers et ceux de la prairie.
Après mille détours le terrain s'élai'git, Et de chaque côté s'éloignent les montagnes ; Le pays est ouvert et la charrue agit : Je me vois entouré de fertiles campagnes.
Un bourg est établi sur ce large plateau -,
Là le peuple est nombreux , la route fréquentée ;
Mais bientôt de ce sol rétréci de nouveau ,
La gorge entre les monts se trouve contractée.
Ici s'offre à ma vue un mur de roche à pic, Formant les deux parois de cet endroit sauvage, Rarement visité , loin des veux du public : Le fond en demi-cercle en ferme le passage.
Là , du haut des rochers couronnés de bouleaux , S'élance une onde claire en forme de cascade , Qui se réduit en pluie, et rassemblant ses eaux. S'échappe en serpentant sur la verte esplanade.
(9) Sa chute me fait voir \os couleurs de Tlris: J'aime à rendre en marchant cette image mobile : Je circule à Tentour sur les gazons fleuris, Qui garnissent les bords de son bassin tranquille.
Non loin , sur l'un des flancs de ce roc sourcilleux , Sort un autre ruisseau d'une grotte profonde , Qui fuyant au travers d'un terrain rocailleux, Va chercher le premier, pour y mêler son onde.
C'est ce ruisseau commun qui poursuivant son cours , Va se rendre à la plaine où finit la colline. J'ai suivi la vallée en remontant toujours : Dans ces rochers enfin j'en trouve l'origine.
Au bas , sur les talus s'étendent des bosquets , Où des oiseaux sans nombre ont choisi leur asile : Dans les trous du rocher logent des tiercelets ; Dans le plus vaste un aigle a pris son domicile.
Ecoutons à loisir les hôtes de ces bois : Quelle variété ! quelle douce harmonie , De tant de sons divers, de timbres et de voix , Exerce sur les cœurs sa tendre sympathie!
Amour seul les inspire. Amour seul les comprend : Chaque espèce à ses tons, ses accens, son ramage^ Chaque amante répond au cri de son amant, Et de tout autre au loin distingue son langage.
( lo ) En parcourant des yeux cet imposant circuit, Je reconnais un point où la roche est coupée : J'y découvre un sentier qui vers le haut conduit ; Je prends pour y gravir cette route escarpée.
En suivant les détours du chemin tortueux, Je parviens au sommet de ce roc formidable : J'admire à chaque pas , de ce tissu pierreux En couches de niveau, la structure admirable.
Sur l'agreste vallon que je viens de quitter, Je fixe mes regards-, j'en saisis l'étendue : Mélange irrégulier , où l'on voit contraster Mille objets dispersés sous un seul point de vue.
Auprès de ce tableau , que sont tous ces jardins
Construits à si grands frais? Des sites en peinture.
Pouvons-nous égaler par l'œuvre de nos mains , Ces traits majestueux de la simple nature?
Mais sur le haut du mont je rencontre un désert. De débris confondus les niasses étalées : Par des blocs effrayans le terrain recouvert ; Des noyaux inclinés de montagnes croulées.
J'arrive au plus haut point ^ tout-à-coup à mes yonii S'ouvre une immense plaine, un sol gras et fertile; ' Des champs bien cultivés, un peuple industrieux: Des routes, des canaux, des fermes, une ville.
Ici sont des vergers, des vignes, des guérels; Là de nombreux troupeaux, de riches pâturages : plus loin c'est un château, des étangs, des bosquets. D'agréables berceaux, de rians paysages.
Sur ma gauche je vois , au pied de ces coteaux ' Couler tranquillement un fleuve navigable -, 11 porte à l'Océan le tribut de ses eaux. Enrichit la contrée, à tous est profitable.
Cependant le soleil va bientôt de son bord Toucher à l'horizon : sa force est moins active : Un nuage léger de pourpre à frange d'or AjÛTaiblit à mes yeux sa lumière trop vive.
Le berger se dispose à parquer son troupeau ; Le bruit des flageolets a cessé dans la plaine : Chacun prend ses outils, pour gagner le hameau. Jouir de son ménage et du fruit de sa peine.
L'épouse par ses vœux rappelle son mari , Sûre d'en être aimée, et voulant lui complaire : L'enfant court au-devant de son père attendri ^ La promise ressent un trouble involontaire.
Heureux, qui de ces biens sait goiiter la douceur! Qui de la paix des champs connaît les avantages! Que sert la fiction pour peindre ce bonheur? La fable n'offre point de si douces images.
U^E BELLE ISUIT D ETE.
Le soleil est déjà caché sous l'horizon ;
Par les monts d'Occident sa carrière est bornée :
Et le rouge du ciel en cette région
Pour demain nous promet une belle journée.
Le branle de la cloche a rais fin aux travaux -, On voit rentrer le frère, et la mère, et la fille : L'ouvrier fatigué, s'apprête un doux repos. Dans un souper joyeux au sein de sa famille.
La perdrix et la caille appellent leurs petits ;
Un silence profond règne daïis le bocage :
Les oiseaux nouveaux-nés se rangent dans leurs nids,
Sous leur mère attentive et pleine de courage.
La chauve-souris vole autour de la maison-,
C'est l'heure des hiboux^ des animaux nuisibles;
Où le chat malfaisant se glisse en trahison ,
Pour troubler le bonheur de ceux qui sont paisibles.
Tout dort enfin, l'hymen a payé ses tributs, Le sceptre de Morphée asservit la nature: Son pouvoir rétablit les ressorts détendus: Quel bien est comparable à l'oubli qu'il procure I
O mortels assoupis ! ces rapides iiistans
Sont les plus doux de ceux que vous flle la parque.
Ce dieu réparateur accorde aux indigens ,
Des faveurs que souvent il refuse au monarque.
Je suis donc à moi-même et seul dans l'univers : Je m'abandonne à vous , ô douces rêveries ! Peignez-vous à mon œil , vastes plaines des airs -, Un atome saisit vos beautés infinies.
Voûte majestueuse, auguste firmament :
O pompe ravissante! ô soleils innombrables!
Flambeau de l'Eternel, éclat pur et touchant,
Mou cœur est plein de vous -, vos dons sont ineffables.
Quelle magnificence et quelle aménité I Quel calme et quel trésor d'émotions profondes ! Mon être n'est qu'un point dans celte immensité , Et mon àme s'élance au-delà de ces mondes.
Ah! lorsqu'on peut jouir d'un spectacle si beau, De la nature même admirer les merveilles , Peut-on se contenter d'un informe tableau ? A d'insipides jeux sacrifier ses veilles ?
Le pauvre jouit seul des célestes lambris , Tandis qu'en son palais le riche s'emprisonne. Oh ! si de ce qu'il a l'un connaissait le prix I Si l'autre connaissait les biens qu'il abandonne î
Mortels , que sommes-nous dans un tout infini ?
Ce globe inaperçu n'est qu'une hôtellerie :
Le ridicule orgueil se trouve anéanti ,
Pour qui voit dans les cieux la commune patrie.
Atome organisé, tu crois vivre toujours : Que font tes préjugés aux lois de la nature? Penses-tu par tes vœux interrompre son cours? Tu sortis du néant , ta demeure future.
Chaque être correspon(| à l'univers entier^ Chaque point est un centre , un foyer de puissance : Dans sa variété le monde est régulier ; Entre ses forces règne une exacte balance.
Quel est ce trait de feu qui file dans l'azur? Un simple météore , une vapeur légère , Que la chaleur enflamme au milieu d'un air pur: Qui réjouit les yeux el trompe le vulgaire.
J'aperçois une flamme errer dans ces roseaux -, Est-ce un signe funeste, un sinistre prodige? ]Son , c'est un feu follet qui , sur le bord des eaux , Est agité par l'air et sans règle voltige.
Qui brille en ce gazon? Un petit ver luisant, Un diamant qui vit, qui plait, séduit, attire : Stratagème d'amour. Oui , son pouvoir s'étend Sur toute la nature , et finsecte soupire.
( ï5 ) Mais un éclaii* parti des bords de l'Orient M'annonce de la nuit la modeste courrière, Dont le disque rougeàtre et qui paraît plus grand Verse sur les objets sa paisible lumière.
Elle semble animée, et prête à me parler, En sa forme analogue à la figure butnaine : Elle aide à ma pensée et craint de la troubler, En dirigeant mes pas dans leur marcbe incertaine.
Sur le cours inégal des limpides ruisseaux Ses rayons font briller les ondes vacillantes : Quelquefois réfléchis par d'antiques vitraux , Ils offrent au regard mille images touchantes.
Tantôt c'est une croix, tantôt c'est un rocher, Un ancien mausolée^ une tour en ruine : Là c'est une cabane, ici c'est un clocher, Que dessine à mes yeux sa lumière argentine.
L'imagination aime à se promener Dans le vague des airs, qu'elle anime et colore : Ce que je ne vois pas , je veux le deviner ; La prompte illusion vient l'embellir encore.
Ici l'histoire place un temple des Gaulois 5 Là fut le bois sacré fréquenté des Druides ; L'oracle dans ses lieux fit entendre sa voix , C'est là qu'était l'autel des vestales timides.
( ït) )
Tout m'est site enchanteur, romantique tableau-, Je crois voir une grotte, entendre des cascades : C'est un viel ermitage, un gothique château , Qu'une lée habitait dans le temps des croisades.
Mais voici que l'aurore annonce le retour De l'éclatant Phébus ; les étoiles pâlissent , Le silence est troublé, déjà paraît le jour, Fantômes et bonheur, hélas 1 s'évanouissent.