PREMIÈRE QUESTION
Qu’est-ce que c’est que l’Organisation du Travail?
Il y a encore peu de temps, ce problème appartenait seulement au domaine de la discussion académique et publique, et c’est à ce point de vue qu’il a été considéré par les corps savants et la presse. Deux écoles, celle des économistes et celle des socialistes, ont porté sur le pro-
blême de VOrganisation du Travail des jugements tout opposés. Les premiers l’ont considéré comme vague, ridicule , utopique ; les seconds l’ont proclamé comme le résumé de la doctrine humanitaire, qui doit guérir les maladies sociales de l'époque, comme le but social des révolutions politiques, comme le sujet le plus digne de l’étude des savants et du devoir du gouvernement.
Nous pourrions transcrire ici des citations sans nombre des écrivains les plus distingués des deux écoles, pour constater la divergence frappante de leurs opinions. Nous nous bornerons à transcrire seulement, parmi celles des économistes, les opinions capitales qui ont été émises dans une seule séance de l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut national de France.
M. Blanqui. a Cette utopie (l’organisation du travail) a déjà traîné des hommes de conscience et de talent, des économistes distingués, dans des écarts vraiment déplorables. Ne semble-t-il pas que le travail soit chose susceptible d’augmentation, qu’il appartienne à l’État d’intervenir partout et toujours, et qu’il dépend de lui de régler le bonheur de l’humanité comme la marche d’une armée, et avec une précision toute mathématique? C’est là une tendance mauvaise, une illusion que l’Académie ne saurait trop combattre, parce qu’elle n’est pas seulement une chimère, mais un sophisme dangereux.—Respectons les intentions bonnes
et loyales, mais ne craignons pas de dire que, publier un livre sur Y Organisation du Travail, c’est refaire, pour la cinquantième fois, un traité sur la quadrature du cercle ou la pierre philosophale. Décréter le travail, lui assigner des règles, des conditions, des limites, est pour un gouvernement chose impossible ; il n’est pas le maître ; il n’est pas compétent pour résoudre un tel problème. »
« M. Passy adhère sans réserve à l’opinion de M. Blanqui ; toutes les fois qu’il s’agit de l’organisation du travail, on suppose au gouvernement le pouvoir et le droit de modifier les relations des maîtres et des ouvriers , entreprise impossible et qui trouve dans la nature même des choses des obstacles insurmontables. »
« M. Dunoyer termine en disant que Y organisation du travail n’est qu’un non sens ridicule, et que les ouvrages dont cette théorie fait tous les frais, ne méritent pas l’honneur d’une discussion académique. » (. Extraits de la séance du mois d’août 4845, tome 8 des comptes-rendus de l’Académie, pages 189 et suivantes.)
A ce sujet, et frappés déjà par la contradiction de telles assertions avec la doctrine des socialistes , nous écrivîmes un court mémoire sous le titre de Quelques idées sur l’organisation du travail et la libre concurrence , dont la lecture à l’Académie fut indiquée pour le 27 septembre, remise après au 4 octobre 1845, et
u’a pas eu lieu à cause de la publication de notre mémoire dans un recueil (1 ). — Nous reproduirons aujourd’hui quelques unes des observations que nous adressions alors à l’Académie.
Notre écrit n’a produit aucun résultat pour rendre la guerre moins acharnée entre les économistes et les socialistes. Les premiers soutenant toujours que l'organisation du travail était impossible ; les autres proclamant toujours que l’organisation du travail était nécessaire, indispensable, urgente.
Pendant que cette lutte de phrases et de paroles occupait les esprits des hommes spéciaux, et amusait les moments de loisir des hommes indifférents, la niasse du peuple , qu’exerce le travail, qui vit du travail ci dont le travail est le seul patrimoine, n'était pas appelée à donner sou avis sur une question si importante pour lui. Les savants discutaient, me!tant en question la base de leurs disputes, savoir si le travail organisé ou non organisé, mais tel qu’il existait, remplissait envers les travailleurs les conditions de justice qu’ils avaient droit d’exiger de lui. — Si la partie la plus intéressée dans la solution du problème, le peuple avait eu connaissance de l’opinion affirmative des économistes, un non universel aurait précédé d’un demisiècle la révolution sanglante qui vient d’avoir lieu : et les hommes de science commençant par se mettre
(1) Revue du droit français et étranger, I. II. ISio.
d’accord sur l’existence réelle de la maladie sociale, auraient employé leur temps à chercher le remède au lieu de disputer sur l’existence de la maladie et par conséquent du problème.
Les classes ouvrières viennent de donner une sanction révolutionnaire à la doctrine socialiste, admise aujourd’hui dans l’ordre politique, comme base fondamentale de la politique de l’avenir. Les doctrines économiques qui dominaient dans les académies et les écoles, viennent d’être condamnées par une révolution. La fausse science condamnée à priori par la raison, vient d’être renversée par l’opinion des masses.
Dans cette étonnante péripétie de l’humanité c’est à la raison à décider en dernier appel pour trouver la cause des contradictions théoriques qui ont amené un moyen de solution extraordinaire et toute pratique; car visà-vis de la raison, le nombre ne représente la vérité que lorsqu’il a la raison de son côté.
Mais alors , et si la solution donnée par le peuple est raisonnable, quelle qualification mériteront les assertions de la science économique? — Est-ce que par malheur nous serions arrivés à une époque où ce qui constitue la science, la vérité, ne serait que l’absurde ?
Nous avons cité des assertions absolues qui condamnent, sans exception d’aucune espèce, le problème de l'organisation du travail. Ces assertions viennent de la part d’hommes remarquables par leurs études, leur position sociale, leur amour de l’humanité ; et cepen-
daut leurs avis semblent un anathème contre le principe proclamé par les socialistes, conquis par le peuple et proclamé par le gouvernement provisoire.
De cette observation nous déduisons qu’il est impossible que les deux partis aient examiné le problème de l’organisation du travail au même point de vue ; car alors l’opposition absolue que ces assertions manifestent n’existerait pas. Ainsi est-il probable, nous disons, il est certain, que les savants que nous avons cités n’ont pas donné à l’expression organisation du travail une valeur uniformément reçue. Ce qu'il y a d’incontestable, c’est que la question de l’organisation du travail est devenue la base de toutes celles qui se rapportent à l’existence de l’ordre quant à la richesse, et qu’il faut absolument lui donner une solution dont chacun puisse être satisfait.
Et quant aux socialistes, sont-ils tous d’accord sur la valeur de l’expression organisation du travail , lorsque les systèmes qu’ils présentent pour résoudre la question sont essentiellement différents et diamétralement opposés ? Nous aurions peu de peine à démontrer ces discordances, mais ce n’est pas pour le moment le but que nous nous proposons; nous y reviendrons, lorsque, d’accord sur la signification des expressions, nous pourrons en apprécier la valeur et celle des systèmes proposés.
Lorsque la solution d’une question sociale devient nécessaire, que cette nécessité commence à se faire
sentir par les esprits supérieurs, et qu’elle est longtemps débattue, il y a tout à parier contre la plus minime des fractions, que le problème est posé d’une manière indéterminée: ce qui en science sociale signifie que l’on se sert de mots dont la valeur n’est point précisée. En serait-il de même pour l’expression organisation du travail ? Dans tous les cas, c’est la première chose qu’il faut examiner.
Commençons par le mot travail.
Au mot travail, le dictionnaire dit : peine guon prend, fatigue quon se donne. Socialement parlant, c’est une définition assez indéterminée.
Essayons de mieux préciser, et surtout n’avançons rien à cet égard qui puisse être contesté.
On dit qu’un cheval travaille, qu’une machine travaille ; on dit même que l’argent travaille ; mais ces manières de parler ne sont que figurées. Au propre, l’être raisonable seul travaille.
Et peut-on séparer le travail fait avec les muscles, du travail fait avec le cerveau?
En aucune manière. Les muscles n’agissent que par le cerveau, et le travail fait avec le cerveau n’appartient à la société que par l’usage des muscles de la voix ou de la main.
Mais nous trouvons dans la société différents ordres de travail : le travail agricole, le travail manufacturier, le travail commercial. Tous supposent et demandent l'action de l’intelligence, qui dans un autre ordre de
travaux, agit d’une manière plus indépendante de la matière. Ainsi enseigner, c’est travailler; écrire, c’est travailler; administrer, diriger, inventer, composer, plaider , guérir, etc., c’est travailler.
Résumant, dans une phrase abrégée, tous ces modes de travail, toutes ces circonstances sociales où le travail est exercé, nous pouvons dire, sans crainte de nous tromper, que te U, dans la société, est travail, que dans tout se trouve l’action de l’intelligence, que tout implique l'application de cette intelligence, que tout alors dépend du travail, et, qu’en définitive, le travail étant la caractéristique de l'humanité, et l'humanité étant la société, organisation du travail ne peut signifier que organisation de la société.
Maintenant de quoi se compose la société?
De moral et de matériel, c’est-à-diro d’instruction et de richesse.
L’organisation de la société se compose donc de l’organisation de l’instruction et de l’organisation de la richesse.
Pour que l’ordre existe, il faut que ces deux organisations soient harmoniques.
Avant de parler de l’organisation de la société, de la nécessité de l’organiser et de la manière d’obtenir l'organisation, nous devons nous borner à poser nettement le problème, et à bien préciser la valeur des expressions employées dans l’énoncé du problème.
Maintenant, nous pouvons nous rendre compte du
point de vue où se plaçaient les économistes pour examiner le problème de l’organisation du travail; car, positivement, ils ne faisaient point allusion au travail considéré dans son ensemble, à tout ce qui est travail dans la société, à la société en un mot. — Ils voulaient parler, sans doute, du travail industriel spécialement, peut-être, et par quelques économistes, du travail agricole aussi. Quant aux socialistes, ils n’ont pas non plus précisé la valeur de l’expression organisation du travail, quoique tous soient d’accord sur la nécessité de l’organisation sociale.
Nous n’avons trouvé dans leurs ouvrages ni la détermination précise du mot travail, ni la traduction du problème dans les termes que nous venons de le poser; mais toutes étant d’accord sur son importance, et associant toujours sa résolution à celle du problème de l’organisation sociale, but essentiel de son système, nous devons présumer qu’ils sentaient les rapports intimes, l’identité de ces deux problèmes, quoique bien des fois les socialistes semblent s’attacher de préférence à l’organisation du travail industriel.
Sous ce point de vue, l’intervention du gouvernement pour régler les conditions de la production et des rapports entre les maîtres et les ouvriers, relativement aux prix des salaires, a été condamnée par les économistes, etleurs principes sont d’une justesse qui obtiendra une sanction pratique, dans tous les cas, où, en dédaignant le raisonnement, seul moyen de vérité, on
essaiera la mise en pratique de systèmes d’organisation de travail, repoussés par le bon raisonnement.
Mais ce n’est pas aujourd’hui que nous devons nous occuper de l’examen critique des systèmes. Ayant constaté que le problème de Yorganisation du travail s’identifie avec celui de Y organisation sociale, cl ayant exposé que cette organisation sociale comprend l’organisation de la richesse et l’organisation de l'instruction, trois autres questions préliminaires surgissent ici naturellement, savoir :