CONCLUSIONS
L’anarchie résultant de la lutte entre les idées progressives et les conditions sociales qui constituent l’ordre actuel; cette anarchie dont nous venons de développer les causes et les effets, produit aussi des embarras insurmontables pour la constitution de l’ordre. Partout on s’aperçoit des tendances des esprits vers une situation
meilleure ; partout surgissent des projets de réformes, comme des aspirations soudaines vers les améliorations désirées : mais comme le mal est plus connu par ses effets que par ses causes , c’est vers les premiers que penchent tous les moyens proposés.
Ayant étudié les résultats de ces remèdes sur le corps social, nous avons pu constater leurs mauvais effets, et nous les avons attribués à l’ignorance des causes. C’est d’après ces principes que nous nous sommes déclaré adversaire théorique de toute réforme dans l’ordre économique, indépendante de la réforme que réclame l’ordre moral; c’est d’après ces principes que nous nous sommes montré également contraire aux tendances socialistes, aux tendances réformistes des économistes, ainsi qu’aux tendances apparemment pacifiques des conservateurs. A notre point de vue, toutes ces tendances deviennent également anarchiques.
Et cependant nous voyons des réformateurs, des médecins sociaux surgir partout, même parmi les ennemis des réformes. L’épidémie qu’ils veulent combattre les atteint malgré eux.
Au milieu de ces réformateurs, nous voyons et nous constatons que parmi les plus instruits, les plus zélés, les plus probes de toutes les écoles, il existe unanimité de tendances dans la diversité des doctrines ; nous constatons ces tendances exclusives vers des réformes simplement économiques et administratives, c’est-à-dire, dans le cercle restreint de la législation.
En constatant ainsi le phénomène remarquable qu’offrent les conservateurs et les révolutionnaires travail-
lanfc ensemble, sans s’en douter, pour arriver au même but, nous serions tenté, agissant en fataliste, de nous prosterner devant une incompréhensible et sage Providence, et d’avouer que l’anarchie étant indispensable pour arriver à l’ordre, tous, sans exception aucune, concourent au grand œuvre de la démolition finale.
Cependant nous ne pouvons nous résoudre encore à cet acte passif de résignation aveugle : nous aimons à reconnaître dans la raison un pouvoir de lumière assez fort pour dissiper la brume des préjugés. Afin de nous placer au foyer du réflecteur plus énergique, d’où ses rayons puissent irradier sur le monde, nous nous adressons à l’Académie. En effet, et comme nous l’avons dit autrefois : « Le but de son institution, la nature de ses études, l’ensemble de ses connaissances, la haute capacité de ses membres et le pouvoir de son autorité sur l’opinion générale,' font de cette Académie le premier corps du monde savant, auquel appartient de droit et de devoir l’examen de ce problème » (1). Maintenant nous pouvons ajouter que, sans aucun doute, une pareille conviction a suggéré au chef du pouvoir exécutif l’idée de demander à l’Académie des moyens pour combattre les . tendances désorganisatrices de l’époque.
Nous terminons, Messieurs, par déclarer que nous croyons urgent de commencer la discussion sur la cause de ces tendances qui surgissent partout. Elles appartiennent aux conservateurs et aux démolisseurs ; elles deviennent graves par l’étal toujours croissant dessoul-
(1) Le Problème de l'Organisation du travail devant l’Académie des Sciences morales et politiques. Paris, mars 1848, p. l i.
frances, dont personne 11e peut nier la marche incessante et réelle.
L’ensemble de prescriptions incertaines , pour des effets réels de causes indéterminées, produit l’ébranlement dangereux des classes malheureuses. Ces classes sont excitées tous les jours par le besoin et l’espérance ; constamment sollicitées par la misère réelle d’un cgté, et par la vague perspective du remède de l’autre ; elles sont fatalement poussées vers les utopies, dont le premier effet est de mettre en question les intérêts subsistants. Il ne faut qu’un surexcitant dans les besoins, ou qu’une meilleure organisation dans les forces des masses, pour opérer le renversement des intérêts qu’011 leur dit être opposés à leur bonheur. Nous croyons avoir démontré que les réformes matérielles, ne porteront aucune amélioration fondamentale, réelle, permanente, dans l’ensemble social : il conviendrait donc d’ajourner cette voie pour chercher celle des véritables conditions d’ordre, les seules qui amèneraient l’accord des intérêts de tous, sans précipiter les masses vers la démolition. Alors on mettrait une borne à la dangereuse et menaçante nuée de réformes, en détruisant le principe erroné sur lequel elles reposent; alors, à l’accord déplorable de tous les esprits supérieurs vers l’anarchie, en verrait succéder le concours puissant de toutes les intelligences vers la réforme rationnelle; concours nécessaire, concours indispensable, que notre illustre et malheureux confrère, M. de Rossi, parlant comme historien profond et non pas comme homme d’État aveugle, réclamait énergiquement, lors-
que, prévoyant les catastrophes dont il vient detre victime, il disait, au milieu de nous (1 ) : « Comme le fruit de toutes les révolutions, ces faits recèlent dans leur sein le bien et le mal : un avenir brillant et prospère, si tous, publicistes, économistes, législateurs, fixent sur eux la plus sérieuse attention, d’incalculables malheurs si on les néglige ! •
Paris, 9 décembre 1848.
Ramon de la Sagra.
Post-scriptom. Nous profitons de la publication du présent Mémoire, pour constater le fait d’un refus que nos doctrines éprouvent de la part d’un autre corps respectable, la Société d'economie charitable, à laquelle nous avions l’honneur d’appartenir avant la révolution de février. Mais, depuis qu’à la séance du o mars 1848 nous avons osé établir le problème social dans loute sa nudité, nous ne sommes pas convoqué pour prendre part aux discussions qui se continuent sur le terrain stérile de la charité légale et de l’économie charitable. (Voir Annales de la charité, mars 1848.)
(1) Observations sur le Droit civil français, Mém. de l'Ac. des 5c. pol.. t. II, 2° série.